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Tarab — Cha­pitres 13 à 18

Tarab — Cha­pitres 13 à 18

Tarab

Tarab

Cha­pitres 13 à 18

Cha­pitre 13

L’ar­ri­vée de l’Étoile

Elle arri­va un vendredi.

Un ven­dre­di de mai, à seize heures, dans une Packard noire dont le chauf­feur por­tait des gants blancs, et il fai­sait ce temps d’A­lexan­drie qui n’est ni beau ni mau­vais mais qui est quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue météo­ro­lo­gique, un temps de lumière blanche et de vent tiède et de ciel immense et de mer étale, un temps qui semble attendre quelque chose, un temps de veille, et la ville, ce ven­dre­di de mai, atten­dait en effet quelque chose, et ce quelque chose des­cen­dit de la Packard noire devant le Cecil Hotel à seize heures trois minutes, et les deux ascen­seurs en bois de noyer ciré, au même ins­tant, s’im­mo­bi­li­sèrent cha­cun à un étage dif­fé­rent — le pre­mier au deuxième, le second au qua­trième — comme s’ils avaient rete­nu leur souffle.

Has­san était à son poste.

Il la vit avant de la voir — c’est-à-dire qu’il sen­tit quelque chose chan­ger dans l’air du hall avant même que la porte tour­nante ne com­mence à tour­ner, quelque chose d’im­per­cep­tible, un chan­ge­ment de pres­sion, de den­si­té, de tem­pé­ra­ture, comme si l’air lui-même savait qui allait entrer et se pré­pa­rait, s’or­don­nait, se com­po­sait, de la même manière que l’air d’une salle de concert se com­pose dans les secondes qui pré­cèdent l’en­trée de l’ar­tiste, ces secondes de silence abso­lu où la salle cesse d’être une salle et devient un ins­tru­ment, un ins­tru­ment accor­dé par l’at­tente, un ins­tru­ment qui ne joue pas encore mais qui est prêt à jouer.

La porte tour­nante tourna.

Il y avait une foule dehors — Has­san ne savait pas d’où elle venait, elle s’é­tait ras­sem­blée comme les foules se ras­semblent à Alexan­drie, par géné­ra­tion spon­ta­née, par le même méca­nisme mys­té­rieux qui fait que les oiseaux se ras­semblent sur un fil télé­gra­phique sans que per­sonne les ait convo­qués, et cette foule, qui n’é­tait pas immense mais qui était dense, com­pacte, vibrante, regar­dait la Packard noire et la porte du Cecil avec cette inten­si­té que le peuple égyp­tien réserve à deux choses seule­ment : la musique et Dieu, et par­fois les deux en même temps, parce que la fron­tière entre les deux, en Égypte, a tou­jours été poreuse.

Elle entra.

Has­san vit d’a­bord les hommes — deux hommes qui la pré­cé­daient, qui mar­chaient devant elle non pas pour lui ouvrir le che­min mais pour annon­cer sa venue, comme les étoiles du matin annoncent le soleil, et ces deux hommes étaient Ahmed Rami et Moha­med El-Qasab­gi, et Has­san ne les connais­sait pas de vue mais il les connais­sait de répu­ta­tion, il connais­sait leurs noms comme tout Égyp­tien connais­sait leurs noms, les noms des hommes qui écri­vaient les mots et jouaient la musique qui don­naient à la voix d’Oum Kal­thoum la matière sur laquelle elle tra­vaillait, la pâte qu’elle pétris­sait et repé­tris­sait et trans­for­mait en quelque chose qui n’é­tait plus des mots ni de la musique mais cette chose sans nom qui fai­sait pleu­rer les hommes et prier les femmes et taire les enfants.

Ahmed Rami avait qua­rante ans. Il était petit, mince, avec une mous­tache soi­gnée et des yeux d’une tris­tesse si pro­fonde qu’on aurait pu y plon­ger sans jamais tou­cher le fond, la tris­tesse d’un homme qui avait écrit cent trente chan­sons d’a­mour pour une femme qui ne l’ai­me­rait jamais et qui le savait et qui conti­nuait d’é­crire, parce que l’é­cri­ture était la seule forme d’a­mour qui ne néces­si­tait pas de réci­pro­ci­té, la seule forme d’a­mour qui se suf­fi­sait à elle-même, la seule forme d’a­mour qui n’a­vait pas besoin d’être aimée en retour pour exis­ter. Il avait étu­dié à la Sor­bonne. Il avait tra­duit Omar Khayyam du per­san en arabe. Il avait lu toute la poé­sie fran­çaise — Bau­de­laire, Ver­laine, Rim­baud, Mal­lar­mé — et il avait rap­por­té de Paris une mélan­co­lie sup­plé­men­taire qui s’é­tait ajou­tée à sa mélan­co­lie égyp­tienne comme une couche de ver­nis s’a­joute à un tableau, en l’as­som­bris­sant et en le protégeant.

Moha­med El-Qasab­gi avait qua­rante-neuf ans. C’é­tait un homme mas­sif, silen­cieux, avec des mains de pay­san et des doigts de magi­cien, des doigts qui sur les cordes du oud fai­saient des choses que les lois de la phy­sique ne pou­vaient pas expli­quer et que les lois de la musique n’a­vaient pas pré­vues, et il por­tait son oud dans un étui de cuir noir qu’il ne quit­tait jamais, qu’il posait à côté de lui quand il s’as­seyait et qu’il repre­nait quand il se levait, comme un sol­dat porte son arme ou un prêtre sa croix, et cet étui de cuir noir était la seule chose au monde qu’il aimait sans réserve, la seule chose qui ne le déce­vait jamais, parce que le oud, contrai­re­ment aux femmes et aux amis et aux gou­ver­ne­ments, ne chan­geait pas d’avis.

Rami et El-Qasab­gi entrèrent dans le hall du Cecil et se ran­gèrent de part et d’autre de la porte tour­nante, comme deux piliers d’un temple, et entre les deux piliers, enca­drée par le poète et le musi­cien, elle apparut.

*

Elle était plus jeune que Has­san ne l’a­vait imaginée.

Vingt-sept ans. Vingt-sept ans seule­ment, et pour­tant sa voix — cette voix qu’il enten­dait depuis des années dans les cafés et les rues et les cui­sines et les cages d’es­ca­lier — cette voix appar­te­nait à un visage de vingt-sept ans, un visage rond et calme et beau d’une beau­té qui n’é­tait pas la beau­té des actrices ni la beau­té des femmes du monde mais une beau­té ter­rienne, solide, une beau­té de terre et d’eau, la beau­té d’une femme qui avait gran­di dans le Del­ta, dans un vil­lage du Del­ta, fille d’un imam de vil­lage, et qui avait dans les traits cette assu­rance tran­quille des gens qui viennent de la terre et qui savent que la terre est plus durable que tout, plus durable que les villes et les hôtels et les empires et les chansons.

Elle por­tait une robe moderne — pas une robe occi­den­tale, pas une robe tra­di­tion­nelle, une robe qui était entre les deux, une robe de soie vert sombre qui disait : je suis d’i­ci et je suis d’ailleurs, je suis ancienne et je suis nou­velle, je suis la fille de l’i­mam et je suis l’É­toile de l’O­rient, et ces deux choses ne sont pas contra­dic­toires, elles sont la même chose vue sous deux lumières dif­fé­rentes. Ses che­veux étaient libres — noirs, épais, ondu­lés, tom­bant sur les épaules avec cette pesan­teur de rideau de velours qui est la pesan­teur des che­veux qui n’ont jamais été cou­pés court ni teints ni trai­tés, des che­veux comme la terre du Del­ta, lourds et noirs et fer­tiles. Et elle tenait un fou­lard de soie — un fou­lard qu’elle ne por­tait pas autour du cou mais qu’elle tenait à la main, plié, comme un acces­soire qu’elle n’a­vait pas encore déci­dé d’u­ti­li­ser, et qui devien­drait, sur scène, le fou­lard qu’elle tor­tille­rait et déchi­re­rait len­te­ment pen­dant qu’elle chan­tait, le fou­lard qui était le baro­mètre de son émo­tion, le fou­lard qui disait ce que la voix ne pou­vait pas dire, parce que la voix disait tout et que le fou­lard disait le reste, c’est-à-dire l’indicible.

Elle tra­ver­sa le hall.

Has­san la regar­da tra­ver­ser le hall comme on regarde un phé­no­mène natu­rel — une aurore boréale, une éclipse, une vague immense qui s’ap­proche du rivage et dont on ne peut pas détour­ner le regard même si l’on sait qu’elle va tout empor­ter. Elle mar­chait len­te­ment, avec une assu­rance qui n’é­tait pas de l’ar­ro­gance mais de la cer­ti­tude, la cer­ti­tude d’une femme qui sait exac­te­ment qui elle est et ce qu’elle vaut et qui n’a besoin de per­sonne pour le lui confir­mer, et cette cer­ti­tude, dans un hôtel où per­sonne n’é­tait cer­tain de rien — où le Comte n’é­tait pas cer­tain d’être un comte et Vit­to­ria pas cer­taine d’être une chan­teuse et Poole pas cer­tain d’être un repré­sen­tant en tex­tiles et Metz­ger pas cer­tain que son hôtel sur­vi­vrait et Has­san pas cer­tain que ses feuillets valaient quelque chose —, cette cer­ti­tude était comme un coup de ton­nerre par temps clair, un rap­pel bru­tal et magni­fique de ce que c’est qu’être soi-même, entiè­re­ment soi-même, sans masque et sans détour.

Les employés du Cecil se figèrent. Le gar­çon qui tra­ver­sait le hall avec un pla­teau de thé s’ar­rê­ta en plein pas, le pla­teau en équi­libre sur une main, et res­ta ain­si, sta­tu­fié, le temps qu’elle passe devant lui. Les femmes de chambre qui des­cen­daient l’es­ca­lier s’ar­rê­tèrent sur la der­nière marche et res­tèrent là, ser­rées les unes contre les autres, comme des spec­ta­trices au bal­con d’un théâtre. Nikos le récep­tion­niste se leva de sa chaise — il ne se levait jamais pour les clients, jamais, c’é­tait un prin­cipe, mais cette fois ses jambes le levèrent avant que son prin­cipe n’ait eu le temps de les en empê­cher, et il se tint debout der­rière son comp­toir avec l’ex­pres­sion d’un homme qui vient de voir pas­ser quelque chose qu’il n’ou­blie­ra jamais.

Elle arri­va devant le comp­toir de Hassan.

Elle s’ar­rê­ta. Elle le regar­da — Has­san, le concierge, le gar­çon de vingt-trois ans der­rière son comp­toir de marbre, avec sa veste d’u­ni­forme et ses feuillets cachés et ses quatre langues et demie et sa dévo­tion silen­cieuse. Elle le regar­da avec des yeux qui ne le voyaient pas comme un concierge mais comme un être humain, ce qui était, dans un hôtel de luxe en 1931, aus­si rare et aus­si pré­cieux qu’un dia­mant dans une mer­ce­rie, et elle sou­rit, un sou­rire qui n’é­tait pas le sou­rire pro­fes­sion­nel de l’ar­tiste ni le sou­rire poli de la cliente mais un sou­rire simple, un sou­rire de femme qui entre dans un endroit nou­veau et qui le trouve beau, et elle dit, en arabe :

— Ahlan. Gamil awi hena.

Bon­jour. C’est très beau ici.

Has­san ouvrit la bouche pour répondre. Ses lèvres bou­gèrent. Aucun son ne sor­tit. Pas un mot. Pas une syl­labe. Rien. Ses quatre langues et demie l’a­vaient aban­don­né en même temps, comme un orchestre qui cesse de jouer d’un coup, tous les ins­tru­ments à la fois, et il res­ta là, la bouche ouverte, les mains à plat sur le marbre, les yeux fixés sur le visage d’Oum Kal­thoum, et le silence de Has­san était si plein, si dense, si élo­quent dans sa stu­peur, que la chan­teuse sou­rit une deuxième fois, et ce deuxième sou­rire était plus doux que le pre­mier, plus tendre, le sou­rire d’une femme qui com­prend ce que son propre visage fait aux gens et qui n’en abuse jamais et qui en est tou­jours un peu éton­née, comme quel­qu’un qui pos­sède un don et qui ne s’y habi­tue pas.

Rami, der­rière elle, posa une main sur l’é­paule d’El-Qasab­gi. El-Qasab­gi ser­ra l’é­tui de son oud contre sa poi­trine. Ils connais­saient cette scène — ils l’a­vaient vue dans tous les hôtels et dans toutes les villes et dans tous les théâtres du monde arabe, cette scène où quel­qu’un voit Oum Kal­thoum pour la pre­mière fois et perd la parole, et c’é­tait une scène qui ne les émou­vait plus ou qui les émou­vait tou­jours, ce qui est la même chose, l’ha­bi­tude et l’é­mo­tion coexis­tant chez les com­pa­gnons d’Oum Kal­thoum comme la pluie et le soleil coexistent dans le ciel d’Alexandrie.

Elle mon­ta à sa suite. La suite 201. La suite que Metz­ger avait pré­pa­rée avec ses tubé­reuses et ses jas­mins et ses fruits et son gra­mo­phone absurde. Elle entra. Elle posa le fou­lard de soie sur le lit. Elle alla à la fenêtre. La Médi­ter­ra­née était là — immense, bleue, immo­bile, indif­fé­rente aux chan­teuses et aux hôtels et aux foules et aux hommes qui perdent la parole.

Rami se tint dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Il la regar­dait. Il la regar­dait tou­jours. Il la regar­de­rait tou­jours. Depuis quinze ans qu’il écri­vait pour elle, depuis quinze ans qu’il met­tait ses mots dans sa bouche et que ces mots reve­naient trans­for­més, mécon­nais­sables, subli­més, depuis quinze ans qu’il l’ai­mait avec la patience insen­sée du poète qui sait que l’a­mour non réci­proque est le seul amour qui dure, parce qu’il n’est jamais enta­mé par le réel, jamais abî­mé par le quo­ti­dien, jamais usé par la pos­ses­sion — depuis quinze ans il la regar­dait et chaque fois c’é­tait la pre­mière fois.

El-Qasab­gi entra dans la chambre voi­sine. Il ouvrit l’é­tui de son oud. Il en sor­tit l’ins­tru­ment — un oud en bois de rose, avec une table d’har­mo­nie en épi­céa et onze cordes qui brillaient dans la lumière de la fenêtre comme des fils d’or, et il s’as­sit sur le bord du lit et il accor­da l’ins­tru­ment, corde par corde, note par note, avec la len­teur minu­tieuse de l’homme qui sait que l’ac­cord est le com­men­ce­ment de tout, que la musique com­mence non pas quand on joue mais quand on accorde, que l’ac­cord est la prière qui pré­cède le miracle, et les sons de l’ac­cor­dage — ces sons brefs, secs, répé­tés, ces notes soli­taires qui cherchent leur jumelle — tra­ver­sèrent la cloi­son et arri­vèrent dans la suite 201 où Oum Kal­thoum regar­dait la mer, et elle tour­na la tête vers la cloi­son et écou­ta les notes d’El-Qasab­gi avec un sou­rire qui était un troi­sième sou­rire, dif­fé­rent des deux pre­miers, un sou­rire intime, un sou­rire de musi­cienne, le sou­rire de quel­qu’un qui entend l’ins­tru­ment qui sera son par­te­naire ce soir et les soirs sui­vants et qui recon­naît dans l’ac­cor­dage du oud une voix fami­lière, une voix amie, la seule voix au monde qui pou­vait répondre à la sienne.

*

L’a­près-midi, elle répéta.

Per­sonne ne lui avait deman­dé de répé­ter. Per­sonne ne lui avait dit : il y a une salle de répé­ti­tion, il y a un pia­no, il y a un espace inso­no­ri­sé. Elle n’a­vait pas besoin de tout cela. Elle répé­tait dans sa chambre, dans la suite 201, avec le oud d’El-Qasab­gi dans la chambre voi­sine pour seul accom­pa­gne­ment, et elle répé­tait comme elle res­pi­rait — natu­rel­le­ment, sans effort appa­rent, sans échauf­fe­ment visible, sans voca­lise ni gamme ni exer­cice, elle ouvrait sim­ple­ment la bouche et la voix sor­tait, et la voix qui sor­tait de sa bouche dans la suite 201 du Cecil Hotel d’A­lexan­drie tra­ver­sa les murs et les pla­fonds et les plan­chers et les portes et les fenêtres et les rideaux et l’air et le temps et l’es­pace et attei­gnit chaque être vivant dans l’hôtel.

La voix monta.

Elle mon­ta du deuxième étage vers le troi­sième et du troi­sième vers le qua­trième et du qua­trième vers le toit et du toit vers le ciel, et en même temps elle des­cen­dit du deuxième étage vers le pre­mier et du pre­mier vers le rez-de-chaus­sée et du rez-de-chaus­sée vers le sous-sol où les cui­si­niers cou­paient des oignons et où les larmes qu’ils pleu­raient en cou­pant les oignons se mêlèrent aux larmes qu’ils pleu­raient en enten­dant la voix, et per­sonne ne sut plus quelles larmes étaient les larmes des oignons et quelles larmes étaient les larmes de la voix, ce qui n’a­vait d’ailleurs aucune impor­tance, les larmes étant toutes faites de la même eau.

Et chaque per­sonne dans l’hô­tel enten­dit la voix et chaque per­sonne dans l’hô­tel fut atteinte dif­fé­rem­ment, comme chaque plante dans un jar­din est atteinte dif­fé­rem­ment par la pluie, les roses absor­bant la pluie par les pétales et les cac­tus par les racines et les arbres par les feuilles, mais c’est la même pluie, la même eau, le même ciel.

Has­san, au rez-de-chaus­sée, fer­ma les yeux. Ses mains, posées à plat sur le marbre, trem­blèrent — ses mains qui ne trem­blaient jamais, ses mains de concierge qui avaient appris l’im­mo­bi­li­té comme d’autres apprennent le pia­no, ses mains trem­blèrent, et ce trem­ble­ment était le pre­mier geste sin­cère que ses mains fai­saient au Cecil depuis qua­torze mois, le pre­mier geste qui n’ap­par­te­nait pas au concierge mais à Hassan.

Le Comte, dans sa chambre du deuxième étage, s’ar­rê­ta de comp­ter l’argent de Madame Anas­ta­siou. Les billets étaient éta­lés sur le lit — des livres égyp­tiennes, des livres ster­ling, quelques francs fran­çais — et le Comte, qui comp­tait son argent tous les soirs avec la méti­cu­lo­si­té d’un homme dont la sur­vie dépend des chiffres, lais­sa les billets là où ils étaient, sur le lit, et il s’as­sit et il écou­ta, et pen­dant que la voix mon­tait et tour­nait et redes­cen­dait et remon­tait, le Comte ces­sa de pen­ser à l’argent, ce qui ne lui était pas arri­vé depuis si long­temps qu’il avait oublié que c’é­tait possible.

Vit­to­ria, qui était venue au Cecil pour prendre le thé — son excuse habi­tuelle pour entrer dans le monde du Cecil, le thé étant le pas­se­port le moins cher pour les classes supé­rieures —, Vit­to­ria se figea dans le salon du rez-de-chaus­sée, la tasse de thé à mi-che­min entre la sou­coupe et sa bouche, et la voix qui des­cen­dait du deuxième étage la frap­pa en pleine poi­trine comme un coup de poing invi­sible, un coup qui n’é­tait pas violent mais qui était pro­fond, un coup qui enfon­çait quelque chose dans un endroit d’elle qui n’a­vait pas de nom, et elle repo­sa la tasse sans la boire et res­ta assise, immo­bile, les yeux grands ouverts, comme quel­qu’un qui vient de com­prendre que le che­min qu’il a pris est le bon che­min et que le bon che­min est plus dif­fi­cile et plus beau et plus effrayant que tout ce qu’il avait imaginé.

Mau­gham, dans sa chambre du troi­sième étage, leva les yeux de son car­net. Il était en train d’é­crire — des notes, des obser­va­tions, des phrases qui fini­raient peut-être dans une nou­velle, dans un roman, dans un tiroir — et la voix qui mon­tait du deuxième étage s’in­tro­dui­sit dans sa chambre par la fenêtre ouverte, parce que Mau­gham gar­dait tou­jours la fenêtre ouverte, les fenêtres fer­mées étant pour lui une forme d’é­touf­fe­ment, et la voix entra par la fenêtre et se posa sur son car­net et sur ses mots et sur ses phrases comme un oiseau se pose sur une branche, et Mau­gham leva les yeux et regar­da la fenêtre et ne vit que le ciel, le ciel blanc d’A­lexan­drie, et dans ce ciel la voix.

Coward, au pia­no du salon, reti­ra ses mains des touches. Il jouait quelque chose — un air à lui, un air qu’il com­po­sait au fur et à mesure, un air de rien, un air de pas­sage — et quand la voix d’Oum Kal­thoum des­cen­dit du deuxième étage et entra dans le salon, Coward reti­ra ses mains des touches avec la déli­ca­tesse d’un homme qui retire ses chaus­sures en entrant dans un temple, parce que jouer du pia­no en même temps que cette voix aurait été non pas une faute de goût mais un blas­phème, et Coward, qui ne croyait en rien, pas même en lui-même, croyait suf­fi­sam­ment en cette voix pour se taire.

Poole, dans la chambre 307, regar­da le pla­fond. Le pla­fond était blanc. La voix venait de sous le pla­fond — du deuxième étage, un étage plus bas — et Poole, allon­gé sur son lit avec son Times et sa pipe éteinte, regar­da le pla­fond comme si le pla­fond était deve­nu trans­pa­rent et qu’il pou­vait voir, à tra­vers la pierre et le plâtre et le bois, la femme qui chan­tait, et pen­dant un ins­tant — un ins­tant si bref qu’il n’exis­ta peut-être pas, un ins­tant que per­sonne ne vit et que per­sonne ne sau­rait jamais — le visage de sable de Poole chan­gea, et ce qui appa­rut sous le sable, sous la couche géo­lo­gique de l’ha­bi­tude et du métier et du secret, ce qui appa­rut fut le visage d’un homme qui écoute quelque chose de beau et qui le sait et qui ne peut rien y faire.

Metz­ger, dans son bureau, sou­rit. Il sou­rit pour la pre­mière fois depuis des semaines — un vrai sou­rire, pas le sou­rire pro­fes­sion­nel du pro­prié­taire, pas le sou­rire inquiet de l’homme qui sur­veille les cuivres et les draps et les comptes, un sou­rire de joie pure, la joie de l’homme qui a construit un hôtel et qui entend, dans cet hôtel, la plus grande voix du monde, et qui se dit : voi­là, c’est pour ça, c’est pour ce moment-là que les murs ont été éle­vés et les ascen­seurs ins­tal­lés et les cuivres polis et le marbre posé, c’est pour qu’un jour cette voix rem­plisse ces murs et ces étages et ces chambres et ce hall et ce bar et cette ter­rasse, et que les murs et les étages et les chambres et le hall et le bar et la ter­rasse soient, pour une heure, pour un après-midi, pour le temps d’une répé­ti­tion qui n’est pas un concert mais qui est plus qu’un concert parce qu’elle est invo­lon­taire, parce qu’elle est offerte sans être deman­dée, parce qu’elle est gra­tuite et que la gra­tui­té est la forme la plus haute du don — que les murs soient pour une heure l’é­crin de cette voix.

*

La répé­ti­tion dura une heure.

El-Qasab­gi jouait du oud dans la chambre voi­sine. Le oud et la voix s’en­tre­la­cèrent — le oud qui posait une phrase musi­cale, la voix qui la repre­nait et la trans­for­mait, le oud qui répon­dait et qui était trans­for­mé à son tour, un dia­logue entre un homme et une femme qui ne se par­laient pas avec des mots mais avec de la musique, un dia­logue vieux comme le monde, le dia­logue d’Or­phée et d’Eu­ry­dice, le dia­logue de David et de sa harpe, le dia­logue de l’âme et du corps, et ce dia­logue mon­tait et des­cen­dait dans le Cecil Hotel comme la marée monte et des­cend sur une plage, en lais­sant sur le sable, à chaque pas­sage, des coquillages et des algues et des bouts de bois et des étoiles de mer et d’autres choses que la mer avait prises quelque part et qu’elle dépo­sait là, en cadeau, en offrande, en souvenir.

Per­sonne dans l’hô­tel ne bou­gea pen­dant une heure.

Per­sonne ne mon­ta dans les ascen­seurs. Per­sonne ne tra­ver­sa le hall. Per­sonne ne com­man­da de thé ni de gim­let ni de whis­ky-soda. Per­sonne ne deman­da ses clés au concierge. Per­sonne ne posa de valise. Per­sonne ne tour­na la porte tour­nante. L’hô­tel tout entier était figé dans l’é­coute, sus­pen­du dans la voix, tenu en l’air par la musique comme un oiseau est tenu en l’air par le vent, et ce moment — ce moment d’im­mo­bi­li­té col­lec­tive, ce moment où deux cents per­sonnes dans un hôtel de six étages ces­sèrent simul­ta­né­ment de faire ce qu’elles fai­saient et se mirent à écou­ter la même chose — ce moment fut peut-être le seul moment de véri­té que le Cecil Hotel connut jamais, le seul moment où tous les masques tom­bèrent en même temps, non pas parce que quel­qu’un les avait arra­chés mais parce que la voix les avait ren­dus inutiles.

Puis la voix se tut.

El-Qasab­gi joua encore quelques notes — des notes qui cher­chaient la voix et qui ne la trou­vaient plus, des notes orphe­lines, des notes qui disaient : où es-tu ? reviens — puis le oud se tut aussi.

Le silence qui sui­vit était un silence plein. Un silence qui conte­nait tout ce que la voix avait dit et tout ce qu’elle n’a­vait pas dit et tout ce qu’elle dirait le soir du concert. Un silence qui était la conti­nua­tion de la musique par d’autres moyens. Un silence qui était, en soi, une forme de tarab.

Puis l’hô­tel se remit en marche. Les ascen­seurs reprirent leur mon­tée et leur des­cente. La porte tour­nante tour­na. Gior­gos reprit ses verres. Has­san rou­vrit les yeux. Mau­gham reprit son car­net. Coward repo­sa ses mains sur le cla­vier. Le gar­çon au pla­teau de thé — celui qui s’é­tait figé en plein pas une heure plus tôt — décou­vrit que le thé était froid, et il retour­na aux cui­sines en com­man­der un nou­veau, et les cui­si­niers, qui avaient ces­sé de cou­per les oignons et qui les reprirent, pleu­rèrent de nou­veau, et les larmes étaient les mêmes larmes qu’a­vant, les larmes des oignons et les larmes de la voix, mêlées, indis­cer­nables, comme tout était indis­cer­nable au Cecil Hotel d’A­lexan­drie en ce ven­dre­di de mai 1931, comme le vrai et le faux étaient indis­cer­nables, comme le masque et le visage étaient indis­cer­nables, comme l’art et la vie étaient indis­cer­nables, et c’est pré­ci­sé­ment cette indis­cer­na­bi­li­té qui fai­sait de cet endroit et de ce moment quelque chose d’u­nique, quelque chose qui ne se repro­dui­rait plus, quelque chose qui avait la beau­té ter­rible et fugi­tive des choses qui ne durent pas et qui, parce qu’elles ne durent pas, durent pour toujours.

Cha­pitre 14

Confes­sions au bar

Quelque chose avait chan­gé au Cecil Hotel et per­sonne ne savait dire exac­te­ment quoi, de la même manière que per­sonne ne sait dire exac­te­ment à quel moment de la jour­née le matin cesse d’être le matin et devient l’a­près-midi — il n’y a pas de fron­tière, pas de ligne, pas de point pré­cis, il y a un glis­se­ment, une tran­si­tion imper­cep­tible, et quand on s’en aper­çoit il est trop tard, le matin est par­ti et l’a­près-midi est là, et la lumière n’est plus la même, et l’air n’est plus le même, et les gens ne sont plus les mêmes, et c’est exac­te­ment ce qui s’é­tait pas­sé au Cecil depuis l’ar­ri­vée d’Oum Kal­thoum — la lumière n’é­tait plus la même, l’air n’é­tait plus le même, les gens n’é­taient plus les mêmes, et si l’on avait deman­dé à Gior­gos, qui connais­sait l’hô­tel mieux que qui­conque puis­qu’il en était le bar­man et que les bar­mans connaissent les hôtels comme les confes­seurs connaissent les églises, c’est-à-dire par le péché, si l’on avait deman­dé à Gior­gos ce qui avait chan­gé, il aurait dit, en haus­sant ses épaules de Smyr­niote : les gens sont plus vrais.

C’é­tait le soir de l’ar­ri­vée. Le bar était plein — plus plein que d’ha­bi­tude, comme si la pré­sence d’Oum Kal­thoum au deuxième étage avait créé un champ gra­vi­ta­tion­nel qui atti­rait les gens vers le rez-de-chaus­sée, vers le bar, vers cet endroit où l’on pou­vait s’as­seoir avec un verre et par­ler de ce qui venait de se pas­ser, de cette heure de répé­ti­tion qui avait figé l’hô­tel tout entier, de cette voix qui avait tra­ver­sé les murs et les pla­fonds comme si les murs et les pla­fonds n’exis­taient pas.

L’at­mo­sphère était élec­trique — pas l’élec­tri­ci­té ner­veuse des soirs de crise, l’élec­tri­ci­té dorée des soirs de grâce, cette élec­tri­ci­té qui cir­cule entre les gens quand quelque chose de beau vient d’ar­ri­ver et que per­sonne ne sait encore ce que ça signi­fie mais que tout le monde sent que ça signi­fie quelque chose, et cette igno­rance par­ta­gée, cette stu­peur col­lec­tive devant la beau­té, créait entre les clients du bar du Cecil un lien qui n’exis­tait pas la veille, un lien qui ne dure­rait peut-être pas demain, mais qui ce soir, dans cette lumière de lampes et de cuivre et de miroirs fumés, était aus­si réel qu’un pont, aus­si solide qu’un serment.

*

Coward trou­va Ahmed Rami au bout du comptoir.

Rami buvait du thé — pas de l’al­cool, jamais d’al­cool, Rami ne buvait pas, Rami n’a­vait pas besoin de boire, l’a­mour non réci­proque étant en soi une ivresse suf­fi­sante, une ivresse per­ma­nente, une ivresse qui ne lais­sait pas de gueule de bois mais qui ne lais­sait pas de répit non plus. Il était assis sur un tabou­ret avec sa mous­tache soi­gnée et ses yeux de puits, et il regar­dait son verre de thé avec l’at­ten­tion de quel­qu’un qui cherche au fond du verre la réponse à une ques­tion qu’il ne for­mu­le­rait jamais.

Coward s’as­sit à côté de lui. Il ne deman­da pas la per­mis­sion — non pas par impo­li­tesse, mais parce que Coward avait com­pris, avec cette intui­tion des gens de théâtre qui est plus rapide et plus fiable que n’im­porte quel rai­son­ne­ment, que Rami avait besoin de par­ler, que Rami avait besoin que quel­qu’un s’as­soie à côté de lui et lui donne l’oc­ca­sion de dire des choses qu’il ne disait à per­sonne, des choses qui tour­naient dans sa tête depuis quinze ans et qui avaient besoin d’une porte de sortie.

— Vous êtes le poète, dit Coward en fran­çais, parce qu’il avait appris — de Mau­gham, pro­ba­ble­ment, ou de Gerald, ou de l’air d’A­lexan­drie qui trans­por­tait les infor­ma­tions comme le vent trans­porte le pol­len — que Rami par­lait fran­çais. Vous êtes celui qui écrit les chansons.

Rami leva les yeux de son thé. Il regar­da Coward avec une expres­sion de méfiance polie — la méfiance des gens qui ont l’ha­bi­tude d’être appro­chés pour leur proxi­mi­té avec quel­qu’un de célèbre et qui se demandent tou­jours si l’in­té­rêt qu’on leur porte est pour eux ou pour l’autre, et la réponse étant tou­jours pour l’autre, ils ont fini par accep­ter cette injus­tice avec la rési­gna­tion des seconds rôles.

— Je suis celui qui écrit les mots, dit Rami. Ce qu’elle en fait, c’est autre chose.

— Ce qu’elle en fait est extraordinaire.

— Ce qu’elle en fait est ce qu’elle fait de tout. Elle prend. Elle trans­forme. Elle rend. Mais ce qu’elle rend ne res­semble plus à ce qu’elle a pris. C’est mieux. C’est tou­jours mieux. Et c’est très étrange d’é­crire pour quel­qu’un qui fait de vos mots quelque chose de mieux que vos mots. C’est une forme de vol. Le plus beau vol du monde.

Coward sou­rit. Il recon­nais­sait quelque chose dans les paroles de Rami — la plainte du créa­teur dont l’œuvre est subli­mée par un inter­prète, la plainte du com­po­si­teur devant le chan­teur, de l’au­teur devant l’ac­teur, de celui qui écrit devant celui qui joue, cette plainte qui est aus­si une joie, cette bles­sure qui est aus­si un cadeau, parce qu’être volé par le génie est un hon­neur que peu de gens connaissent.

— J’é­cris des pièces, dit Coward. Et quand un bon acteur joue mes pièces, je res­sens la même chose. Il prend mes mots et il en fait quelque chose que je n’a­vais pas pré­vu. Quelque chose de plus grand. Et je suis à la fois fier et jaloux et recon­nais­sant et furieux. Les quatre en même temps. C’est épuisant.

Rami sou­rit — un sou­rire bref, un sou­rire de sur­face, un sou­rire qui n’at­tei­gnit pas les yeux de puits.

— Sauf que vous, dit Rami, vous n’êtes pas amou­reux de vos acteurs.

Le mot était lâché. Le mot qu’il ne disait jamais — ou qu’il disait tou­jours, mais en arabe, mais en vers, mais dans des chan­sons qu’elle chan­tait pour tout le monde sauf pour lui. Amou­reux. Le mot nu, le mot sans musique, le mot posé sur le comp­toir du bar comme on pose une carte sur la table.

Coward ne cil­la pas. Coward était un homme qui connais­sait l’a­mour impos­sible — il le connais­sait sous une autre forme, dans un autre lan­gage, dans un autre monde, mais c’é­tait le même amour, le même impos­sible, la même impasse magni­fique et ter­ri­fiante, et cette recon­nais­sance entre deux hommes qui aiment sans espoir, cette fra­ter­ni­té des cœurs bri­sés qui se recon­naissent d’un regard comme les francs-maçons se recon­naissent d’une poi­gnée de main, cette fra­ter­ni­té fut scel­lée en un ins­tant, au bar du Cecil, entre un dra­ma­turge anglais homo­sexuel et un poète arabe amou­reux d’Oum Kalthoum.

— Depuis com­bien de temps ? deman­da Coward, et la ques­tion n’a­vait pas besoin de com­plé­ment parce que les deux hommes savaient de quoi ils parlaient.

— Quinze ans, dit Rami. J’é­cris des chan­sons d’a­mour pour elle depuis quinze ans. Cent trente chan­sons. Cent trente manières de dire je t’aime sans qu’elle l’en­tende. Ou plu­tôt — elle l’en­tend. Elle l’en­tend par­fai­te­ment. Elle sait. Elle a tou­jours su. Mais elle chante mes mots d’a­mour pour des salles entières, pour des mil­liers de gens, et cha­cun de ces mil­liers de gens croit que les mots sont pour lui, et d’une cer­taine manière ils ont rai­son, les mots sont pour eux, parce qu’une fois qu’elle les chante ils ne m’ap­par­tiennent plus, ils appar­tiennent à tout le monde, et moi je reste dans les cou­lisses avec mes cent trente chan­sons qui ne sont plus les miennes et un amour qui n’a jamais été le sien.

— C’est le métier, dit Coward doucement.

Rami le regar­da. Et pour la pre­mière fois de la soi­rée, ses yeux de puits eurent quelque chose au fond — pas une réponse, pas une lumière, juste un mou­ve­ment, un fré­mis­se­ment, le fré­mis­se­ment de quel­qu’un qui entend ses propres mots dans la bouche d’un autre et qui les trouve, pour la pre­mière fois, supportables.

— Oui, dit Rami. C’est le métier. C’est la meilleure défi­ni­tion de l’art que je connaisse. Un métier qui ne rap­porte rien sauf ce qu’il coûte.

Coward rit — pas son rire de spec­tacle, un rire court, sec, un rire de recon­nais­sance. Et il dit :

— C’est la meilleure défi­ni­tion de l’art que j’aie jamais entendue.

Ils res­tèrent côte à côte au bar, le thé de Rami et le gin-tonic de Coward, le poète et le dra­ma­turge, l’a­mou­reux silen­cieux et l’a­mou­reux dégui­sé, et ils ne par­lèrent plus, ou ils par­lèrent d’autre chose, de Paris que Rami connais­sait, de Londres que Coward connais­sait, de la poé­sie et du théâtre et de la dif­fé­rence entre écrire pour une voix et écrire pour un corps, et ce bavar­dage pro­fes­sion­nel était un masque, bien sûr, un masque posé sur la confes­sion qui venait d’a­voir lieu, mais c’é­tait un masque léger, un masque trans­pa­rent, un masque qui ne cachait rien et qui pro­té­geait tout.

*

Pen­dant que Coward et Rami par­laient au bout du comp­toir, le Comte et Vit­to­ria se retrou­vèrent au bar.

Ils se retrou­vèrent dans leurs rôles — le Comte en comte, Vit­to­ria en Aldi­si. Pas comme dans le café de l’I­bra­hi­miyya, pas sans masques, pas avec les verres de thé à trois mil­liemes et le silence nu. Ici c’é­tait le Cecil, ici c’é­tait le bar, ici c’é­taient les miroirs fumés et les tabou­rets de cuir vert et les regards des autres, et les rôles étaient néces­saires, les rôles étaient le prix d’admission.

Mais quelque chose avait chan­gé entre eux — le café de l’I­bra­hi­miyya avait lais­sé une trace, une empreinte, comme le pied laisse une empreinte dans le sable mouillé et que la marée met du temps à effa­cer, et cette empreinte se voyait dans la manière dont ils se par­laient ce soir-là, une manière qui n’é­tait ni celle du bal du Spor­ting Club — le regard d’é­clat, la recon­nais­sance des miroirs — ni celle du café — le silence, la nudi­té — mais quelque chose entre les deux, un jeu, un jeu nou­veau, un jeu qui consis­tait à men­tir en se regar­dant dans les yeux et à savoir tous les deux qu’ils men­taient et à savoir tous les deux qu’ils savaient, et ce savoir par­ta­gé, cette com­pli­ci­té de l’im­pos­ture consciente, était plus intime que n’im­porte quel aveu, plus tendre que n’im­porte quelle confession.

— Made­moi­selle Aldi­si, dit le Comte avec un demi-sou­rire. Je brûle d’as­sis­ter à votre récital.

— Mon­sieur le Comte, dit Vit­to­ria avec un demi-sou­rire iden­tique, un sou­rire qui était le miroir exact du sou­rire du Comte. J’es­père ne pas vous décevoir.

— Vous ne me déce­vrez jamais, dit le Comte, et cette phrase, dans la bouche d’un impos­teur qui par­lait à une impos­teuse, dans un bar d’hô­tel où per­sonne n’é­tait ce qu’il pré­ten­dait être, cette phrase était la chose la plus sin­cère qui ait été dite au Cecil depuis long­temps, parce que la sin­cé­ri­té, par­fois, emprunte le che­min du men­songe pour arri­ver là où elle doit arri­ver, comme l’eau emprunte les fis­sures de la roche pour atteindre la source.

Ils burent — le Comte son whis­ky-soda, Vit­to­ria un verre de vin blanc qu’elle tenait comme une can­ta­trice tient un verre de vin blanc, c’est-à-dire par le pied, en le fai­sant tour­ner légè­re­ment, un geste qu’elle avait appris de Sta­vri­dis qui le tenait d’une contral­to mila­naise qui le tenait d’un bary­ton vien­nois, et cette chaîne de trans­mis­sion du geste était en soi une forme de men­songe, un men­songe de geste, un men­songe de main, le men­songe le plus élé­gant de tous parce qu’il ne pas­sait pas par les mots.

Et au-des­sus du bar, au-des­sus du Cecil, au deuxième étage, dans la suite 201, Oum Kal­thoum dor­mait peut-être, ou ne dor­mait pas, ou regar­dait la mer par la fenêtre, et le fou­lard de soie était posé sur le lit, et le oud d’El-Qasab­gi était muet dans la chambre voi­sine, et le silence de la suite 201 était un silence dif­fé­rent de tous les autres silences de l’hô­tel, un silence qui conte­nait la voix comme une graine contient l’arbre, un silence en attente de musique, un silence plein.

*

Mau­gham, dans son fau­teuil, obser­vait Rami.

Pas Coward — il connais­sait Coward, Coward n’a­vait pas de mys­tère pour lui, Coward était un livre ouvert brillam­ment relié. Mais Rami. L’homme qui écri­vait des chan­sons d’a­mour pour une femme qui ne l’ai­me­rait jamais. Mau­gham obser­vait Rami avec une expres­sion que Gerald, s’il avait été là — mais Gerald était sor­ti, Gerald était dans la nuit, dans les bars du port, dans son monde paral­lèle — n’au­rait pas recon­nue, parce que cette expres­sion était rare chez Mau­gham, si rare qu’elle appa­rais­sait peut-être deux ou trois fois par an, dans des cir­cons­tances impré­vi­sibles, et cette expres­sion c’é­tait la compassion.

Pas la com­pas­sion cli­nique de l’é­cri­vain qui observe un sujet d’é­tude — la com­pas­sion vraie, la com­pas­sion brute, la com­pas­sion de l’homme qui recon­naît chez un autre homme sa propre bles­sure. Parce que Mau­gham aus­si avait aimé. Mau­gham aus­si avait aimé sans retour — non pas Gerald, Gerald était autre chose, Gerald était un arran­ge­ment, un pacte, une néces­si­té, mais avant Gerald, long­temps avant Gerald, il y avait eu d’autres amours, des amours impos­sibles, des amours inter­dites, des amours qu’il avait cachées dans des tiroirs et dans des livres et dans des pays loin­tains, des amours qui ne por­taient pas de nom parce que les noms que la socié­té leur don­nait étaient des insultes, et ces amours-là, ces amours sans nom, res­sem­blaient aux chan­sons de Rami comme une sœur res­semble à un frère — le même visage, le même sang, la même douleur.

Mau­gham prit son car­net. Il écri­vit quelque chose — une phrase, une seule phrase. Puis il refer­ma le car­net et il regar­da Rami, et dans ce regard il y avait tout ce qu’il ne dirait jamais et tout ce qu’il n’é­cri­rait jamais, parce que cer­taines his­toires ne se volent pas, et celle de Rami était de celles-là.

*

Et puis, tard dans la soi­rée, quand le bar com­men­çait à se vider et que les conver­sa­tions des­cen­daient d’un ton et que la lumière des lampes deve­nait plus jaune et plus douce, un homme entra.

Un vieil homme.

Un vieil homme en cos­tume sombre, avec des lunettes à mon­ture fine et un cha­peau de paille qu’il reti­ra en entrant, décou­vrant un crâne dégar­ni et des che­veux blancs pla­qués en arrière, et il se tenait — Has­san l’au­rait recon­nu immé­dia­te­ment, mais Has­san n’é­tait pas là, Has­san avait fini son ser­vice, Has­san était chez lui avec ses feuillets — il se tenait légè­re­ment de biais par rap­port à la porte, par rap­port au bar, par rap­port au monde.

Cava­fy.

Il n’a­vait pas de rai­son d’être au Cecil — ou plu­tôt il avait toutes les rai­sons du monde, les mêmes rai­sons que tout le monde, la rumeur, la pré­sence, l’at­trac­tion gra­vi­ta­tion­nelle de la voix qui avait atti­ré ce soir-là au bar du Cecil des gens qui n’y venaient jamais et qui n’y revien­draient peut-être jamais, comme un phare attire les papillons et les navires, et Cava­fy était les deux — un papillon et un navire, un être fra­gile et un être en route, un homme qui allait quelque part même quand il res­tait immobile.

Il s’as­sit au bar. Il com­man­da un arak. Gior­gos le ser­vit sans un mot — Gior­gos connais­sait Cava­fy, ou plu­tôt Gior­gos connais­sait le type, le vieil homme grec qui boit seul au bar des grands hôtels le soir, il en avait vu des dizaines, des cen­taines, et ils se res­sem­blaient tous et aucun ne se res­sem­blait, et celui-là, Gior­gos le sen­tait avec son ins­tinct de bar­man, celui-là n’é­tait pas comme les autres, celui-là avait quelque chose de plus, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans le voca­bu­laire de Gior­gos mais qui, si Gior­gos avait lu de la poé­sie — ce qu’il ne fai­sait pas, les bar­mans n’ayant pas le temps de lire de la poé­sie parce que la poé­sie se boit et que les bar­mans servent ceux qui boivent et ne boivent pas eux-mêmes —, si Gior­gos avait lu de la poé­sie il aurait recon­nu dans cet homme le poème fait chair, le vers fait os, l’a­lexan­drin fait alexandrin.

Cava­fy but son arak en silence. Il ne par­la à per­sonne. Il regar­da le bar avec ces yeux de paren­thèse, ces yeux bor­dés de cernes, ces yeux qui avaient trop vu et trop lu et qui conti­nuaient de voir et de lire parce que c’é­tait leur nature, comme la nature de la mer est d’être salée et la nature du feu d’être chaud, et ce que ces yeux voyaient dans le bar du Cecil — les miroirs fumés, les tabou­rets de cuir, les visages, les verres, les gestes, les sou­rires, les men­songes — tout cela entrait dans les yeux de Cava­fy et deve­nait autre chose, deve­nait de la mémoire, deve­nait du temps, deve­nait cette matière pre­mière invi­sible et impal­pable dont les poèmes sont faits et que les poètes sont les seuls à savoir trans­for­mer en mots.

Mau­gham le vit. Il le recon­nut — non pas le visage, il n’a­vait jamais vu le visage, mais l’homme, il avait lu les poèmes, il avait lu les tra­duc­tions de Fors­ter, et Fors­ter lui avait décrit cet homme un soir au Reform Club, il l’a­vait décrit avec cette exac­ti­tude tendre qui était la marque de Fors­ter, il l’a­vait décrit comme « a Greek gent­le­man in a straw hat, stan­ding abso­lu­te­ly motion­less at a slight angle to the uni­verse », et c’é­tait exac­te­ment ce que Mau­gham voyait main­te­nant — un gent­le­man grec au cha­peau de paille, abso­lu­ment immo­bile, légè­re­ment de biais par rap­port à l’univers.

Mau­gham se leva de son fau­teuil. Ses genoux pro­tes­tèrent. Il tra­ver­sa le bar. Il s’ap­pro­cha de Cavafy.

— Mon­sieur Cava­fy ? dit-il.

Cava­fy leva les yeux de son arak. Il regar­da Mau­gham. Il ne le recon­nut pas — ou il le recon­nut sans le connaître, il recon­nut quelque chose dans les yeux de lézard, quelque chose de fami­lier, la fami­lia­ri­té de deux hommes qui ont pas­sé leur vie à obser­ver le monde et qui se recon­naissent à leur fatigue.

— Oui, dit Cavafy.

— Somer­set Mau­gham. J’ai lu vos poèmes. Ceux que F‑F-Fors­ter a traduits.

Cava­fy hocha la tête. Un mou­ve­ment lent, éco­nome, un mou­ve­ment qui ne gas­pillait rien, ni éner­gie ni émotion.

— Fors­ter, oui, dit Cava­fy. Un homme bon. Un homme qui com­prend Alexan­drie mieux que la plu­part des Alexan­drins. Peut-être parce qu’il est anglais. Les Anglais com­prennent les choses mortes mieux que qui­conque. C’est leur spécialité.

Mau­gham ne sut pas s’il devait rire ou se vexer. Il choi­sit de ne faire ni l’un ni l’autre, ce qui était la meilleure réac­tion pos­sible face à un poème dégui­sé en vieillard.

Ils se par­lèrent peu. Quelques phrases. Quelques silences. Le genre de conver­sa­tion qui tient tout entière dans les silences et où les phrases ne sont que les ponts entre deux rives de silence, des ponts qu’on tra­verse vite pour rejoindre l’autre rive et s’y repo­ser. Mau­gham par­la des poèmes — « Ithaque » sur­tout, le poème du voyage et du retour, le poème qui dit que le voyage est plus impor­tant que la des­ti­na­tion — et Cava­fy écou­ta comme on écoute quel­qu’un par­ler de vous, avec cette gêne qui est le prix de la reconnaissance.

Puis Mau­gham dit :

— Elle est ici. Oum Kal­thoum. Au deuxième étage.

Cava­fy ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da son verre d’a­rak — le liquide trouble et blanc, le liquide qui a la cou­leur du lait et le goût du feu — et il dit, d’une voix si basse que Mau­gham dut se pen­cher pour l’entendre :

— Je sais. C’est pour cela que je suis venu.

Et il ne dit rien d’autre, et Mau­gham ne deman­da rien d’autre, et ils res­tèrent assis côte à côte en silence, le roman­cier anglais et le poète grec, deux hommes qui avaient pas­sé leur vie à trans­for­mer le monde en mots et qui se trou­vaient, ce soir, devant quelque chose que les mots ne pou­vaient pas trans­for­mer, quelque chose qui résis­tait aux mots, quelque chose qui était plus grand que les mots, et ce quelque chose était une voix, une voix de femme, une voix qui dor­mait au deuxième étage et qui, même en dor­mant, même en silence, était plus élo­quente que tout ce qu’ils avaient jamais écrit.

Cava­fy finit son arak. Il posa son verre. Il se leva — len­te­ment, avec cette len­teur de vieil homme qui n’est pas de la fatigue mais de la patience, la patience de quel­qu’un qui sait qu’il n’a plus beau­coup de temps et qui veut que chaque geste compte. Il remit son cha­peau de paille. Il regar­da Mau­gham une der­nière fois.

— Bonne nuit, Mon­sieur Mau­gham, dit-il. Alexan­drie est une ville qui meurt. Mais ce soir, elle est vivante.

Et il sor­tit du bar avec cette démarche de biais qui était sa signa­ture, cette démarche de crabe, cette démarche d’homme qui ne marche pas droit parce que la ligne droite est le che­min le plus court entre deux points et que le che­min le plus court est tou­jours le moins intéressant.

La porte du bar se refer­ma der­rière lui. Mau­gham res­ta assis. Il prit son car­net. Il écri­vit une deuxième phrase. Puis il refer­ma le car­net et il com­man­da un der­nier gim­let, et Gior­gos le ser­vit, et le gim­let avait un goût de para­dis per­du comme tou­jours, et la nuit conti­nua, et l’hô­tel conti­nua, et au deuxième étage la voix dor­mait ou ne dor­mait pas, et Alexan­drie, dehors, vivait ou mou­rait, pro­ba­ble­ment les deux en même temps.

Cha­pitre 15

Le réci­tal de Vittoria

Le salon des Papan­dreou occu­pait le pre­mier étage d’une vil­la du quar­tier Bul­ke­ley, une vil­la construite en 1890 par un archi­tecte ita­lien pour un arma­teur grec, ce qui résu­mait assez bien l’his­toire de l’ar­chi­tec­ture alexan­drine — les Ita­liens des­si­naient, les Grecs payaient, et le résul­tat n’ap­par­te­nait ni aux uns ni aux autres mais à Alexan­drie, c’est-à-dire à tout le monde et à per­sonne. Le salon avait des murs courbes — pas courbes comme les murs d’une mos­quée ou d’une église, courbes comme l’in­té­rieur d’un vio­lon­celle, disait la légende, et la légende ajou­tait que l’ar­chi­tecte, qui était vio­lon­cel­liste ama­teur, avait conçu la pièce pour que le son s’y déploie comme il se déploie à l’in­té­rieur de l’ins­tru­ment, en rebon­dis­sant sur les parois, en tour­nant sur lui-même, en s’am­pli­fiant sans se défor­mer, et si la légende était vraie — et à Alexan­drie les légendes étaient tou­jours vraies même quand elles ne l’é­taient pas — le salon Papan­dreou était le seul endroit au monde où la voix humaine pou­vait être enten­due telle qu’elle était réel­le­ment, sans le men­songe de l’a­cous­tique, sans la flat­te­rie des murs droits qui ren­voient le son en le sim­pli­fiant, et c’é­tait peut-être pour cela que les réci­tals chez les Papan­dreou étaient redou­tés autant qu’ils étaient convoi­tés, parce que dans cette pièce la voix ne pou­vait pas tri­cher, les murs courbes ne par­don­naient rien, et ce qui sor­tait de votre bouche reve­nait à vos oreilles exac­te­ment tel que vous l’a­viez pro­duit, sans orne­ment et sans indulgence.

Le public arri­va à vingt heures.

Ce n’é­tait pas un public nom­breux — une qua­ran­taine de per­sonnes, ce qui était la capa­ci­té maxi­male du salon — mais c’é­tait un public choi­si, trié, fil­tré par Dona­dieu le pro­duc­teur avec le soin d’un orfèvre qui sélec­tionne ses pierres, et ce public com­pre­nait les noms qui comp­taient dans la vie musi­cale d’A­lexan­drie, les noms qui fai­saient et défai­saient les répu­ta­tions, les noms qu’il fal­lait impres­sion­ner si l’on vou­lait exis­ter dans cette ville, et par­mi ces noms il y avait les gens du Cecil — le Comte, qui était venu en pre­mier et qui s’é­tait ins­tal­lé au pre­mier rang avec l’as­su­rance d’un homme qui achète la meilleure place au théâtre parce qu’il consi­dère que la meilleure place est son droit natu­rel ; Madame Anas­ta­siou, qui était venue en bijoux et en par­fum et en espé­rance, cou­verte de tout ce qui brillait et de tout ce qui sen­tait bon, comme si la brillance et le par­fum pou­vaient com­pen­ser l’ab­sence de tout le reste ; Mau­gham, qui était venu par curio­si­té, cette curio­si­té qui était sa drogue et sa rai­son de vivre, et qui s’é­tait ins­tal­lé au der­nier rang, là où l’on voit mieux parce qu’on voit tout ; et Coward, qui était venu parce que Mau­gham y allait et parce que tout ce qui était spec­tacle l’at­ti­rait comme la lumière attire les papillons, avec la même fata­li­té et les mêmes risques de brûlure.

Gerald n’é­tait pas venu. Gerald ne venait jamais aux réci­tals. Les réci­tals exi­geaient le silence et Gerald était fait de bruit.

Poole n’é­tait pas venu non plus — ou s’il était venu, per­sonne ne l’a­vait vu, ce qui chez Poole ne prou­vait rien.

*

Vit­to­ria arri­va à vingt heures quinze.

Elle por­tait la robe noire — la même robe noire que le soir du bal, la robe emprun­tée et retou­chée, la robe de can­ta­trice, la robe sans orne­ment et sans bijou qui disait : je suis l’art, je n’ai pas besoin de déco­ra­tion. Mais ce soir la robe noire avait quelque chose de plus, ou de moins — quelque chose de plus fra­gile, de plus ten­du, comme un fil qu’on a trop ten­du et qui vibre au moindre souffle, et Vit­to­ria, dans cette robe, res­sem­blait à un ins­tru­ment qu’on vient d’ac­cor­der trop haut, un ins­tru­ment qui est à la limite de ce qu’il peut sup­por­ter, un ins­tru­ment qui va soit pro­duire le son le plus pur de son exis­tence soit se casser.

Elle avait pas­sé la jour­née chez Sta­vri­dis. Huit heures de répé­ti­tion. Le Puc­ci­ni, le Ver­di, les tran­si­tions, les res­pi­ra­tions, les entrées, les sor­ties, tout ce que la tech­nique pou­vait don­ner. Et Sta­vri­dis, à la fin, avait dit — en grat­tant sa barbe avec le crayon, ce geste qui était sa ponc­tua­tion — il avait dit : « C’est prêt. Tech­ni­que­ment, c’est prêt. Le reste ne dépend pas de moi. Le reste dépend de toi. Le reste dépend de ce qui se pas­se­ra quand tu seras devant eux et que tu ouvri­ras la bouche et que tu ne pour­ras plus te cacher der­rière les notes. »

Se cacher der­rière les notes. C’é­tait exac­te­ment ce que Vit­to­ria savait faire — se cacher der­rière le Puc­ci­ni, se cacher der­rière le Ver­di, se cacher der­rière la tech­nique et le sol­fège et le pla­ce­ment et le souffle et tout l’ap­pa­reil de la voix for­mée, comme le Comte se cachait der­rière son monocle et ses anec­dotes et son accent impos­sible, comme Poole se cachait der­rière son Times et son visage de sable, comme Mau­gham se cachait der­rière ses yeux de lézard et son bégaie­ment, comme tout le monde se cachait der­rière quelque chose, parce que se mon­trer — se mon­trer vrai­ment, nu, sans par­ti­tion et sans cos­tume — était la chose la plus ter­ri­fiante du monde.

Elle entra dans le salon Papandreou.

Les murs courbes l’ac­cueillirent. La lumière des lustres — des lustres de cris­tal qui pro­je­taient sur les murs des éclats de lumière mou­vants comme des pois­sons dans un aqua­rium — la lumière l’en­ve­lop­pa. Le public la regar­da. Qua­rante paires d’yeux. Qua­rante visages. Qua­rante attentes.

Elle s’ins­tal­la au centre de la pièce. Il n’y avait pas de scène — le salon Papan­dreou n’a­vait pas de scène, l’ar­tiste était au même niveau que le public, ce qui était à la fois plus intime et plus cruel, parce que la scène pro­tège, la scène met une dis­tance, la scène dit : je suis là-haut et vous êtes en bas, et cette hié­rar­chie est un rem­part, et sans ce rem­part l’ar­tiste est expo­sé, nu, offert, comme un gla­dia­teur dans l’a­rène sans armure et sans filet.

Sta­vri­dis était au pia­no — pas le pia­no cas­sé de son appar­te­ment, le pia­no des Papan­dreou, un Blüth­ner de concert qui avait été accor­dé l’a­près-midi même par un accor­deur armé­nien et dont chaque touche fonc­tion­nait, ce qui était pour Sta­vri­dis une expé­rience si inha­bi­tuelle qu’il en était presque inti­mi­dé, comme un homme qui a pas­sé sa vie à conduire une voi­ture avec un volant tor­du se trouve sou­dain au volant d’une voi­ture par­faite et ne sait plus com­ment tourner.

Vit­to­ria regar­da le public. Elle vit le Comte, au pre­mier rang, qui lui sou­riait — pas le demi-sou­rire du jeu, pas le sou­rire de l’im­pos­teur qui salue une impos­teuse, un vrai sou­rire, un sou­rire d’en­cou­ra­ge­ment, un sou­rire qui disait : je sais qui tu es et je sais ce que tu fais et je suis là. Elle vit Mau­gham, au der­nier rang, qui ne sou­riait pas mais dont les yeux étaient ouverts, grands ouverts, les yeux de lézard sans défense pour une fois, les yeux d’un homme qui veut voir et qui est prêt à voir n’im­porte quoi. Elle vit Coward, à côté de Mau­gham, qui lui adres­sa un petit signe de tête, un signe de col­lègue, le signe d’un homme qui monte sur scène chaque soir et qui sait ce que ça coûte. Elle vit Madame Anas­ta­siou, qui ser­rait ses perles. Elle vit Dona­dieu, qui transpirait.

Elle ne vit pas Has­san — Has­san n’é­tait pas invi­té, Has­san était au Cecil, der­rière son comp­toir, dans un autre monde.

Elle res­pi­ra.

Sta­vri­dis posa les mains sur le Blüthner.

*

Elle chan­ta.

« Vis­si d’arte, vis­si d’a­more. » J’ai vécu d’art, j’ai vécu d’a­mour. L’air de Tos­ca, le grand air du deuxième acte, l’air qu’elle avait répé­té mille fois chez Sta­vri­dis et cent fois dans sa tête et dix fois devant le miroir fêlé.

Et c’é­tait bien.

C’é­tait bien comme un cou­cher de soleil est bien — beau, cor­rect, conforme à ce qu’on attend d’un cou­cher de soleil, avec les cou­leurs au bon endroit et les nuages au bon moment et la lumière qui décline avec la grâce que la lumière a tou­jours quand elle décline. Le registre était stable. Le vibra­to était contrô­lé. Le souffle était long. La tech­nique était là, solide, fiable, comme un pont bien construit qui sup­porte le poids qu’il doit supporter.

Le public écou­ta. Le public appré­cia. Le public hocha la tête avec cette satis­fac­tion dis­crète des gens qui savent recon­naître la com­pé­tence quand ils l’entendent.

Mais ce n’é­tait que ça — de la com­pé­tence. Du métier. De la tech­nique. Le cou­cher de soleil sans l’in­cen­die. La mer sans la tem­pête. Le pont sans le vertige.

Vit­to­ria le sen­tit. Elle le sen­tit dans les murs courbes du salon Papan­dreou qui lui ren­voyaient sa voix telle qu’elle était — propre, juste, et vide. Vide de cette chose que Sta­vri­dis appe­lait le men­songe vrai. Vide de ce cou­rage qu’Oum Kal­thoum avait et qu’elle n’a­vait pas. Vide de ce saut dans le vide qu’elle n’a­vait pas osé faire.

Elle enchaî­na avec le Ver­di. « Caro nome ». L’air de Gil­da dans Rigo­let­to. Un air plus léger, plus brillant, qui conve­nait mieux à son sopra­no, et le public applau­dit un peu plus, parce que la légè­re­té est plus facile à aimer que la pro­fon­deur, et les applau­dis­se­ments furent cour­tois, sin­cères, polis — les applau­dis­se­ments que l’on donne à quel­qu’un qui a bien fait son tra­vail, les applau­dis­se­ments de la satis­fac­tion sans l’émerveillement.

Vit­to­ria salua. Le réci­tal était ter­mi­né. Dona­dieu sou­riait — un réci­tal réus­si, une artiste convain­cante, tout le monde était content. Le public com­men­çait à se lever, à mur­mu­rer, à se diri­ger vers le buf­fet où des ser­veurs en veste blanche atten­daient avec du cham­pagne et des petits fours.

Et c’est à ce moment que quelque chose se passa.

*

Vit­to­ria ne quit­ta pas le centre de la pièce.

Elle aurait dû — le pro­gramme était ter­mi­né, les deux airs avaient été chan­tés, les applau­dis­se­ments avaient été reçus, le pro­to­cole exi­geait qu’elle salue et qu’elle se retire et qu’elle laisse le public boire et man­ger et par­ler d’elle en son absence, ce qui est la par­tie la plus impor­tante d’un réci­tal, la par­tie qui se passe après le réci­tal, la par­tie où les répu­ta­tions se font et se défont. Mais Vit­to­ria ne bou­gea pas.

Elle res­ta au centre du salon, debout, la robe noire, les mains le long du corps, et le public, qui s’é­tait à moi­tié levé, se ras­sit, ou res­ta debout, ou res­ta dans cet entre-deux de gens qui ne savent pas s’ils doivent par­tir ou res­ter, et dans cet entre-deux Vit­to­ria les regar­da, et son regard avait chan­gé — ce n’é­tait plus le regard de Vit­to­ria Aldi­si, sopra­no du Conser­va­toire Ver­di de Milan, ce n’é­tait plus le regard de la can­ta­trice en robe noire, c’é­tait un regard nu, un regard effrayé, le regard d’une femme qui est sur le point de faire quelque chose qu’elle n’a jamais fait et qui ne sait pas si c’est du cou­rage ou de la folie.

Sta­vri­dis, au pia­no, la regar­da. Il ne com­pre­nait pas. Le pro­gramme était ter­mi­né. Il n’y avait rien d’autre de pré­vu. Ses mains étaient posées sur ses genoux, loin du clavier.

Vit­to­ria ouvrit la bouche.

Et ce qui sor­tit de sa bouche n’é­tait pas du Puc­ci­ni. Ce n’é­tait pas du Ver­di. Ce n’é­tait pas du bel can­to. Ce n’é­tait pas de l’o­pé­ra. Ce n’é­tait rien de ce qu’elle avait répé­té chez Sta­vri­dis ni dans sa tête ni devant le miroir fêlé. Ce qui sor­tit de sa bouche était quelque chose qu’elle n’a­vait jamais chan­té et qu’elle ne chan­te­rait peut-être plus jamais, quelque chose qui venait de cet endroit d’elle-même qu’elle avait repé­ré de loin, la nuit dans son lit, comme une île aper­çue depuis un bateau — l’a­dresse du courage.

C’é­tait une mélodie.

Pas une mélo­die connue — une mélo­die qui se créait au fur et à mesure qu’elle la chan­tait, une mélo­die qui n’exis­tait pas avant cet ins­tant et qui n’exis­te­rait peut-être plus après, une mélo­die qui était à la fois ita­lienne et pas ita­lienne, qui com­men­çait comme un air de Bel­li­ni et qui déviait, qui ser­pen­tait, qui pre­nait un virage inat­ten­du et se met­tait à tour­ner sur elle-même comme les mélo­dies arabes tournent sur elles-mêmes, comme la voix d’Oum Kal­thoum tour­nait sur elle-même dans les cafés de l’At­ta­rin et dans les cui­sines du Cecil et dans la suite 201, sauf que ce n’é­tait pas la voix d’Oum Kal­thoum, c’é­tait la voix de Vit­to­ria, une voix plus petite, plus fra­gile, une voix qui n’a­vait pas la puis­sance de l’É­toile de l’O­rient ni sa tech­nique ni ses années de maî­trise, mais qui avait autre chose — la fra­gi­li­té, la fêlure, le trem­ble­ment de quel­qu’un qui saute pour la pre­mière fois et qui ne sait pas s’il va voler ou tomber.

Les murs courbes du salon Papan­dreou prirent cette voix et la ren­voyèrent, exac­te­ment telle qu’elle était — pas meilleure, pas pire, exac­te­ment telle qu’elle était — et ce qu’ils ren­voyèrent était étrange et beau et impar­fait et vivant.

La mélo­die mon­tait. Elle mon­tait et elle des­cen­dait et elle remon­tait, et à chaque mon­tée elle chan­geait, comme si chaque répé­ti­tion de la phrase n’é­tait pas une répé­ti­tion mais une explo­ra­tion, une nou­velle ten­ta­tive de dire quelque chose qui ne pou­vait pas être dit, et chaque ten­ta­tive échouait et chaque échec était plus beau que le suc­cès pré­cé­dent, parce que l’é­chec, quand il est sin­cère, quand il est le résul­tat d’une ambi­tion qui dépasse les moyens, est plus émou­vant que n’im­porte quelle réussite.

Le public ne bou­geait plus. Per­sonne ne mur­mu­rait. Per­sonne ne se diri­geait vers le buf­fet. Qua­rante per­sonnes étaient sus­pen­dues à une voix qui ne savait pas où elle allait et qui y allait quand même.

Le Comte avait ces­sé de sou­rire. Son visage, au pre­mier rang, était ouvert — ouvert comme une porte qu’on a oubliée de fer­mer, ouvert comme une bles­sure qu’on a oubliée de pan­ser — et dans ce visage ouvert il y avait quelque chose que Vit­to­ria vit et qui lui don­na la force de conti­nuer, quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance, la recon­nais­sance non pas d’un impos­teur pour une impos­teuse mais d’un être humain pour un autre être humain, la recon­nais­sance de quel­qu’un qui voit quel­qu’un d’autre faire ce qu’il n’a jamais osé faire — se montrer.

Mau­gham, au der­nier rang, avait fer­mé les yeux. Mau­gham ne fer­mait jamais les yeux — Mau­gham était un homme qui regar­dait, tou­jours, com­pul­si­ve­ment, un homme pour qui fer­mer les yeux était une forme de capi­tu­la­tion, et pour­tant il les avait fer­més, et ce qu’il enten­dait les yeux fer­més était peut-être plus vrai que ce qu’il aurait vu les yeux ouverts, parce que la voix de Vit­to­ria, cette voix impar­faite et trem­blante et cou­ra­geuse, cette voix qui inven­tait une musique qui n’exis­tait pas, cette voix n’a­vait pas besoin d’être vue, elle avait besoin d’être enten­due, et Mau­gham, les yeux fer­més, l’entendait.

Coward ne dit rien. Coward, qui avait tou­jours quelque chose à dire, qui avait un mot d’es­prit pour chaque occa­sion et une réplique pour chaque silence, Coward ne dit rien. Il écou­ta. C’est tout. Et son silence était le plus grand com­pli­ment qu’il ait jamais fait à quiconque.

Sta­vri­dis, au pia­no, pleu­rait. Des larmes silen­cieuses qui cou­laient dans sa barbe et qu’il n’es­suyait pas, parce qu’es­suyer ses larmes aurait exi­gé de lever les mains et que ses mains étaient posées sur ses genoux et qu’il ne vou­lait pas les bou­ger, il ne vou­lait rien bou­ger, il ne vou­lait rien faire qui puisse bri­ser ce qui était en train de se pro­duire, ce miracle que per­sonne n’a­vait pré­vu et que per­sonne n’a­vait deman­dé et qui arri­vait quand même, comme les miracles arrivent tou­jours — sans pré­ve­nir, sans rai­son, sans permission.

La mélo­die dura trois minutes. Peut-être quatre. Le temps, comme toujours.

Puis Vit­to­ria s’ar­rê­ta. Pas parce qu’elle avait ter­mi­né — on ne ter­mine pas une chose comme ça, une chose comme ça n’a pas de fin, elle a seule­ment un moment où l’on cesse, où l’on s’ar­rête, où l’on com­prend que conti­nuer serait détruire ce qu’on vient de construire, comme un sculp­teur com­prend le moment où un coup de ciseau de plus rui­ne­rait la sta­tue. Vit­to­ria s’ar­rê­ta parce qu’elle sen­tit que c’é­tait le moment de s’ar­rê­ter, et ce savoir, cet ins­tinct du silence, était la chose la plus musi­cale qu’elle avait faite de toute la soirée.

Le silence.

Le silence du salon Papan­dreou après la voix de Vit­to­ria était un silence dif­fé­rent de celui qui avait sui­vi le Puc­ci­ni et le Ver­di — un silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de son mais la pré­sence de quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui vibrait dans les murs courbes comme une cloche conti­nue de vibrer long­temps après qu’on a ces­sé de la frapper.

Puis le Comte se leva et applaudit.

Il applau­dit debout, seul, au pre­mier rang, avec une convic­tion qui n’a­vait rien de la poli­tesse et tout de la pas­sion, et son applau­dis­se­ment fut comme un coup de feu qui brise le silence, et après le pre­mier coup de feu il y en eut d’autres, d’autres applau­dis­se­ments, pas de tout le monde — cer­tains étaient cho­qués, d’autres per­plexes, d’autres ne savaient pas quoi pen­ser, et ne pas savoir quoi pen­ser est la réac­tion la plus juste face à quelque chose de nou­veau, la seule réac­tion hon­nête — mais assez de gens applau­dirent pour que le salon résonne, et les murs courbes prirent les applau­dis­se­ments et les ren­voyèrent ampli­fiés, comme ils avaient pris la voix et l’a­vaient renvoyée.

Coward se pen­cha vers Mau­gham et dit, à voix basse :

— Magni­fique. Elle vient d’in­ven­ter quelque chose qui n’exis­tait pas.

Mau­gham ouvrit les yeux. Il regar­da Vit­to­ria — la robe noire, les mains le long du corps, le visage de quel­qu’un qui vient de se jeter du haut d’une falaise et qui découvre qu’il sait nager, ou voler, ou les deux — et il dit, à voix encore plus basse :

— Oui. Et elle ne sait pas ce qu’elle a inven­té. C’est pour ça que c’est m‑m-magni­fique.

*

Après le réci­tal, il y eut le cham­pagne et les petits fours et les conver­sa­tions et toute cette machi­ne­rie sociale qui se met en marche après un évé­ne­ment et qui, en par­lant de l’é­vé­ne­ment, le trans­forme en autre chose, en sou­ve­nir, en opi­nion, en juge­ment, en anec­dote, en quelque chose de maî­tri­sable, de clas­sable, de ran­geable dans une caté­go­rie, parce que les gens ont besoin de caté­go­ries comme les pois­sons ont besoin d’eau, et un pois­son sor­ti de l’eau meurt et un évé­ne­ment sor­ti de sa caté­go­rie inquiète.

Quel­qu’un deman­da à Vit­to­ria où elle avait étu­dié « cette tech­nique ». Elle répon­dit : « À Milan. » Le men­songe était là, tou­jours là, fidèle comme un chien, le men­songe qui la pro­té­geait, le men­songe sans lequel elle ne serait pas dans ce salon, et ce men­songe, ce soir, avait un goût dif­fé­rent — pas amer, pas doux, un goût étrange, le goût de quelque chose qui a ser­vi long­temps et qui ne sert plus tout à fait, comme un outil qu’on garde par habi­tude alors qu’on n’en a plus besoin, et Vit­to­ria, en disant « à Milan », sen­tit pour la pre­mière fois que le men­songe pesait, non pas parce qu’il était lourd mais parce qu’elle était deve­nue légère, parce que ce qu’elle venait de faire au centre du salon Papan­dreou l’a­vait allé­gée de quelque chose, l’a­vait débar­ras­sée d’un poids qu’elle por­tait depuis long­temps sans le savoir, et ce poids c’é­tait le besoin de men­tir pour exis­ter, le besoin du masque pour se mon­trer, et main­te­nant qu’elle avait chan­té sans masque, main­te­nant qu’elle avait inven­té quelque chose qui n’ap­par­te­nait ni à Vit­to­ria Calas­cione ni à Vit­to­ria Aldi­si mais à une troi­sième Vit­to­ria qui n’a­vait pas encore de nom, le men­songe de Milan sem­blait petit, petit et inutile, comme un man­teau d’hi­ver qu’on porte en été par peur d’a­voir froid.

Le Comte s’ap­pro­cha d’elle.

— Ce que vous avez chan­té à la fin, dit-il. Ce n’é­tait pas Milan.

— Non, dit Vittoria.

— C’é­tait quoi ?

Vit­to­ria le regar­da. Les yeux bleu pâle du Comte. Les yeux qui pou­vaient être sin­cères ou cal­cu­lés ou les deux.

— Je ne sais pas, dit-elle. C’é­tait la pre­mière fois.

Et le Comte sou­rit — pas le demi-sou­rire du jeu, un sou­rire entier, un sou­rire qui n’a­vait rien à voir avec le Comte Ferenc­zi de Dobra­ny et tout à voir avec l’homme qui se cachait der­rière le Comte, l’homme sans nom, l’homme du visage vide sous le lustre, et ce sou­rire disait : je com­prends, je com­prends ce que c’est que de faire quelque chose pour la pre­mière fois et de ne pas savoir si c’est du cou­rage ou de la folie, parce que la pre­mière fois est tou­jours les deux.

Vit­to­ria sou­rit en retour.

Et dans le salon Papan­dreou, sous les lustres de cris­tal, entre les murs courbes qui avaient ren­voyé la voix et les applau­dis­se­ments et le silence, deux impos­teurs se sou­rirent, et leurs sou­rires étaient vrais.

Cha­pitre 16

Les masques tombent

Ce fut Poole qui mit le feu aux poudres, et il le fit comme il fai­sait tout — sans bruit, sans geste, sans émo­tion visible, avec la pré­ci­sion d’un homme qui allume une mèche et qui recule de trois pas et qui attend.

C’é­tait le len­de­main du réci­tal de Vit­to­ria. Un jeu­di. Le concert d’Oum Kal­thoum était le same­di — dans deux jours — et l’hô­tel vibrait de cette vibra­tion par­ti­cu­lière qui pré­cède les grands évé­ne­ments, cette vibra­tion qui n’est ni de l’ex­ci­ta­tion ni de l’in­quié­tude mais un mélange des deux, comme le trem­ble­ment qui pré­cède un trem­ble­ment de terre est un mélange de mou­ve­ment et d’im­mo­bi­li­té, la terre qui bouge et la terre qui ne bouge pas encore.

Poole des­cen­dit au bar à onze heures du matin — ce qui était inha­bi­tuel, Poole ne des­cen­dant jamais au bar avant midi, ses habi­tudes étant réglées avec la rigueur d’un horaire de che­min de fer, et cette dévia­tion, ce déca­lage d’une heure, fut le pre­mier signe que quelque chose allait se pro­duire, le pre­mier fré­mis­se­ment du sismographe.

Le Comte était au bar. Seul. Un café turc devant lui, le jour­nal du Caire déplié sur la table, le monocle vis­sé à l’œil gauche. Il était beau le matin, le Comte — d’une beau­té repo­sée, fraîche, la beau­té d’un homme qui dort bien parce que sa conscience ne le tour­mente pas, sa conscience ayant été congé­diée il y a long­temps, comme un domes­tique dont on n’a plus besoin.

Poole s’as­sit en face de lui.

Le Comte leva les yeux du jour­nal. Il regar­da Poole — le visage de sable, les yeux de rien, la pipe de bruyère — et quelque chose dans le regard de Poole lui dit que ce matin n’é­tait pas comme les autres matins, que les règles du jeu venaient de chan­ger, et le Comte, qui avait une expé­rience consi­dé­rable des moments où les règles du jeu changent, posa le jour­nal et reti­ra le monocle et attendit.

— Mon­sieur le Comte, dit Poole.

Il y avait dans la manière dont Poole pro­non­ça « Mon­sieur le Comte » quelque chose qui n’y était pas avant — une inflexion, un sou­li­gne­ment, une ita­lique vocale, comme si les mots « Mon­sieur le Comte » étaient entre guille­mets et que les guille­mets étaient visibles à l’o­reille. Pas de moque­rie. Pas de menace. Juste les guille­mets. Les guille­mets qui disaient : je sais que ce titre est un cos­tume, et je sais que vous savez que je sais, et main­te­nant nous pou­vons parler.

Le Comte ne cil­la pas. Un bon joueur ne cille pas quand l’ad­ver­saire abat une carte — il la regarde, il l’é­va­lue, il cal­cule ses options. Le Comte avait été un bon joueur toute sa vie.

— Mon­sieur Poole, dit le Comte, avec la même inflexion, les mêmes guille­mets, ren­voyant la balle avec cette élé­gance du joueur qui recon­naît que l’ad­ver­saire a fait un beau coup et qui le salue avant de riposter.

— Vous n’êtes pas le Comte Laz­lo Ferenc­zi de Dobra­ny, dit Poole. Les Ferenc­zi de Dobra­ny ont per­du leurs domaines en 1919, après Tri­anon. Le der­nier membre de la famille — le vrai comte — est mort à Vienne en 1927. Tuber­cu­lose. Il n’a­vait pas d’héritier.

Le Comte ne dit rien.

— Vous vous appe­lez pro­ba­ble­ment — dit Poole, et il sor­tit de la poche inté­rieure de sa veste un petit car­net, un car­net de la taille d’une main, un car­net dont les pages étaient cou­vertes d’une écri­ture minus­cule et régu­lière, l’é­cri­ture d’un homme qui note tout et qui n’ou­blie rien — vous vous appe­lez pro­ba­ble­ment László Horváth, né à Debre­cen en 1895. Employé de banque. Vous avez quit­té la Hon­grie en 1926 après un inci­dent — je n’ai pas tous les détails, mais le mot « détour­ne­ment » appa­raît dans les rap­ports. Depuis, vous voya­gez. Buda­pest, Vienne, Zurich, Monte-Car­lo, Le Caire, et main­te­nant Alexan­drie. Tou­jours sous un nom dif­fé­rent. Tou­jours un titre de noblesse. Tou­jours le même sché­ma — l’hô­tel de luxe, la bonne socié­té, l’emprunt, le départ.

Le Comte — László Horváth, né à Debre­cen en 1895, employé de banque — regar­da Poole avec une expres­sion que Has­san, s’il avait été là, n’au­rait pas recon­nue. Ce n’é­tait pas l’ex­pres­sion du Comte. Ce n’é­tait pas l’ex­pres­sion du visage vide sous le lustre. C’é­tait une troi­sième expres­sion — ni le masque, ni le vide, mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui res­sem­blait, de façon sur­pre­nante, à du soulagement.

Le sou­la­ge­ment du fugi­tif qu’on rat­trape et qui découvre que la course était plus épui­sante que la capture.

— Vous êtes très bien ren­sei­gné, dit le Comte. Pour un repré­sen­tant en tex­tiles de Manchester.

Et il sou­rit. C’é­tait un sou­rire étrange — pas le sou­rire du Comte, pas le sou­rire char­meur, pas le sou­rire de l’homme qui a une réplique pour chaque situa­tion. C’é­tait le sou­rire d’un homme qui vient de perdre une par­tie qu’il jouait depuis cinq ans et qui découvre que perdre est moins ter­rible qu’il ne l’a­vait ima­gi­né, que perdre a même quelque chose de repo­sant, de libé­ra­teur, comme reti­rer des chaus­sures trop ser­rées après une longue marche.

— Et vous, dit le Comte, vous n’êtes pas un repré­sen­tant en tex­tiles de Manchester.

— Non, dit Poole.

— Qu’est-ce que vous êtes ?

Poole ne répon­dit pas. Il n’a­vait pas besoin de répondre. Le Comte savait. Mau­gham savait. Has­san savait. Tout le monde savait, de cette manière dont on sait les choses qu’on ne dit pas, de cette manière alexan­drine de savoir qui consiste à savoir sans nom­mer, à com­prendre sans expli­quer, à voir sans montrer.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? deman­da le Comte.

— Rien, dit Poole.

Le Comte cli­gna des yeux. C’é­tait le pre­mier cli­gne­ment d’yeux — la pre­mière sur­prise — la pre­mière fis­sure dans le masque.

— Rien ?

— Vous n’êtes pas ma mis­sion, dit Poole. Vous n’a­vez jamais été ma mis­sion. Je sur­veille autre chose. D’autres gens. D’autres mou­ve­ments. Ce qui se passe entre un faux comte hon­grois et une veuve grecque dans un hôtel d’A­lexan­drie ne relève pas de la sécu­ri­té de l’Empire.

— Alors pour­quoi me dire tout cela ?

Poole fer­ma le car­net. Il le ran­gea dans sa poche inté­rieure. Il ral­lu­ma sa pipe — ce geste lent, métho­dique, le geste du rituel, l’al­lu­mette, la flamme, l’as­pi­ra­tion, la fumée.

— Parce que Madame Anas­ta­siou va perdre tout son argent, dit Poole. Et que Madame Anas­ta­siou, mal­gré ses perles qui sont fausses et son arma­teur qui n’en­voie plus rien et ses dettes qu’elle cache à tout le monde, Madame Anas­ta­siou est une femme seule dans un monde qui n’est pas tendre avec les femmes seules. Et je ne suis pas un homme tendre, Mon­sieur Horváth. Mais je ne suis pas un homme cruel non plus. Et il y a une dif­fé­rence entre ne pas être tendre et être cruel.

Le Comte regar­da Poole. Il le regar­da long­temps — plus long­temps qu’il n’a­vait jamais regar­dé per­sonne au Cecil, plus long­temps qu’il n’a­vait regar­dé Mau­gham et Vit­to­ria et Mrs. Whit­field et Madame Anas­ta­siou, parce que pour la pre­mière fois depuis des années quel­qu’un le voyait — pas le cos­tume, pas le rôle, pas le Comte, mais lui, László Horváth, employé de banque de Debre­cen, et être vu, vrai­ment vu, après des années de dégui­se­ment, était comme émer­ger de l’eau après une longue plon­gée, un choc, un éblouis­se­ment, une dou­leur qui res­semble à de la joie.

— D’ac­cord, dit le Comte.

— Ren­dez l’argent, dit Poole.

— Je n’ai plus tout l’argent.

— Ren­dez ce qu’il reste. Et partez.

— Et si je ne pars pas ?

Poole tira sur sa pipe. La fumée monta.

— Vous par­ti­rez, dit Poole. Les gens comme vous partent tou­jours. C’est dans votre nature. Vous êtes un homme de pas­sage, Mon­sieur Horváth. Vous n’êtes pas fait pour rester.

Et c’é­tait vrai. Et le Comte le savait. Et le savoir, cette fois, ne fai­sait pas mal.

*

Madame Anas­ta­siou apprit la véri­té le soir même.

Ce fut le Comte lui-même qui la lui dit — pas Poole, pas Mau­gham, pas les rumeurs de l’hô­tel, le Comte lui-même, en per­sonne, sur la ter­rasse du Cecil, à l’heure où le soleil se cou­chait et où la Médi­ter­ra­née deve­nait orange puis rouge puis vio­lette puis noire, à l’heure où Alexan­drie met­tait son maquillage de nuit.

Il lui dit tout. Pas avec le charme du Comte — avec la voix de László Horváth, une voix plus plate, plus grise, une voix sans orne­ment, la voix d’un homme qui a ces­sé de jouer et qui ne sait pas encore com­ment on parle quand on ne joue pas. Il lui dit qu’il n’é­tait pas comte. Il lui dit qu’il n’a­vait pas de domaines. Il lui dit que les vignes et les forêts et les haras et le manoir au toit per­cé n’exis­taient pas. Il lui dit qu’il était László Horváth de Debre­cen. Il lui dit qu’il avait l’argent — pas tout, une par­tie — et qu’il le rendrait.

Madame Anas­ta­siou écouta.

Elle écou­ta sans l’in­ter­rompre, ce qui était, pour une femme qui inter­rom­pait tout le monde tout le temps, un exploit com­pa­rable à celui de l’hô­tel entier se figeant pen­dant la répé­ti­tion d’Oum Kal­thoum. Elle écou­ta avec ses perles — ses fausses perles — ser­rées dans sa main droite, et ses yeux — ses vrais yeux, les seule chose vraie chez elle, des yeux bruns de Thes­sa­lo­nique, des yeux qui avaient vu la pau­vre­té et la richesse et la pau­vre­té à nou­veau — ses yeux regar­daient le Comte avec une expres­sion que le Comte ne com­pre­nait pas.

Quand il eut ter­mi­né, quand le der­nier mot fut dit et que le silence prit la place des mots comme la nuit pre­nait la place du jour sur la Médi­ter­ra­née, Madame Anas­ta­siou ne fit rien de ce que le Comte avait prévu.

Elle ne pleu­ra pas. Elle ne cria pas. Elle ne le gifla pas. Elle ne l’in­sul­ta pas. Elle ne se leva pas pour partir.

Elle rit.

Un rire qui com­men­ça petit — un fré­mis­se­ment des lèvres, un trem­ble­ment des épaules — et qui gran­dit, et qui devint un rire véri­table, un rire de tout le corps, un rire qui secouait les fausses perles et les vraies larmes — parce qu’il y avait des larmes, oui, il y avait des larmes dans le rire, les larmes et le rire mêlés comme l’eau et le sel sont mêlés dans la mer — et ce rire, ce rire de Madame Anas­ta­siou sur la ter­rasse du Cecil dans le cré­pus­cule d’A­lexan­drie, ce rire était peut-être le son le plus humain, le plus vrai, le plus nu que l’hô­tel eût jamais entendu.

— Vous savez quoi ? dit Madame Anas­ta­siou quand le rire se cal­ma, quand les vagues du rire s’é­loi­gnèrent et que le rivage rede­vint calme. Vous savez quoi, Mon­sieur — com­ment, déjà ? Horváth ? Vous savez quoi, Mon­sieur Horváth ?

— Non, dit le Comte, qui n’a­vait jamais dit « non » aus­si sin­cè­re­ment de toute sa vie.

— Mes perles sont fausses, dit Madame Anas­ta­siou. Mon arma­teur du Pirée m’a quit­tée il y a six mois. Il ne m’en­voie plus rien. Je n’ai plus un sou. L’argent que je vous ai prê­té, c’est de l’argent que j’ai emprun­té moi-même — à un Syrien de la rue Nebi Daniel qui prête à des taux qui feraient rou­gir un usu­rier véni­tien. Je suis aus­si rui­née que vous. Je suis aus­si fausse que vous. Mes perles sont fausses. Mon argent est faux. Ma vie est fausse. La seule chose vraie chez moi, c’est ma com­pas­sion, et regar­dez où elle m’a menée — j’ai prê­té de l’argent que je n’a­vais pas à un comte qui n’exis­tait pas.

Le Comte la regarda.

Madame Anas­ta­siou le regarda.

Et quelque chose se pro­dui­sit entre eux — quelque chose qui n’é­tait ni de l’a­mour ni de l’a­mi­tié ni du par­don ni de la colère mais quelque chose de plus rare et de plus étrange, la recon­nais­sance de deux impos­teurs qui découvrent qu’ils se sont impo­sé mutuel­le­ment et que leurs impos­tures, au lieu de s’an­nu­ler, se sont mul­ti­pliées, comme deux nombres néga­tifs mul­ti­pliés donnent un nombre posi­tif, et ce nombre posi­tif, ce résul­tat inat­ten­du de deux men­songes com­bi­nés, c’é­tait quelque chose qui res­sem­blait, de très loin, à la vérité.

— L’argent, dit le Comte.

— L’argent, dit Madame Anas­ta­siou en fai­sant un geste de la main, un geste qui balayait l’argent comme on balaie une miette sur une nappe, un geste de reine, le geste le plus authen­ti­que­ment aris­to­cra­tique que le Cecil eût jamais vu, plus aris­to­cra­tique que tous les gestes du Comte réunis. L’argent n’existe plus. L’argent n’a jamais exis­té. L’argent était aus­si faux que vos domaines et mes perles. Lais­sons l’argent là où il est — nulle part.

Le Comte ouvrit la bouche. La refer­ma. L’ou­vrit à nouveau.

— Vous n’êtes pas en colère ? dit-il.

— Je suis furieuse, dit Madame Anas­ta­siou. Mais pas contre vous. Contre moi. Parce que j’au­rais dû le voir. Parce que je l’ai vu. Je l’ai vu le pre­mier jour. Je l’ai vu au monocle — un vrai comte hon­grois ne porte pas de monocle, les monocles sont pour les Prus­siens, les Hon­grois portent des lor­gnons — et je ne l’ai pas dit parce que je ne vou­lais pas le dire, parce que le Comte Ferenc­zi de Dobra­ny était une si belle his­toire et que j’a­vais tel­le­ment besoin d’une belle his­toire, et que les belles his­toires sont plus impor­tantes que l’argent, Mon­sieur Horváth, même l’argent qu’on n’a pas.

Le soleil avait dis­pa­ru. La Médi­ter­ra­née était noire. Les lam­pa­daires de la Cor­niche s’al­lu­mèrent — un par un, en cha­pe­let, comme des prières lumineuses.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? deman­da Madame Anastasiou.

— Par­tir, dit le Comte. Poole — l’homme de la 307 — m’a dit de partir.

— Après le concert ?

Le Comte la regarda.

— Après le concert, oui, dit-il. Quand même.

— Quand même, dit Madame Anastasiou.

Et elle remit ses fausses perles autour de son cou, et elle rajus­ta sa robe de crêpe de Chine, et elle se leva, et elle ten­dit la main au Comte — une main qui ne trem­blait pas, une main de femme qui a sur­vé­cu à pire et qui sur­vi­vra à ça — et le Comte prit cette main et la ser­ra, et cette poi­gnée de main, sur la ter­rasse du Cecil, dans le noir, entre un faux comte et une fausse riche, cette poi­gnée de main fut le seul geste hon­nête de toute cette his­toire d’im­pos­ture, le seul moment où deux men­songes se tou­chèrent et pro­dui­sirent, par miracle, par alchi­mie, par ce mys­tère qui fait que les choses les plus fausses contiennent par­fois les véri­tés les plus pro­fondes, quelque chose de vrai.

*

Le len­de­main — le ven­dre­di, la veille du concert — le Cecil Hotel eut une jour­née étrange.

Pas étrange au sens des évé­ne­ments — il ne se pas­sa rien de spec­ta­cu­laire, pas de scène, pas de drame, pas de confron­ta­tion. Étrange au sens de l’at­mo­sphère. Quelque chose avait chan­gé. Les masques étaient tom­bés, ou en tout cas ils avaient glis­sé, et les gens qui les por­taient ne les avaient pas encore remis, ou les avaient remis de tra­vers, ou les avaient remis en sachant qu’ils étaient de tra­vers, et cette conscience du masque — cette conscience que le masque est un masque et non un visage — chan­geait tout, chan­geait la lumière et l’air et le son et le poids des mots et la cou­leur des regards.

Le Comte était encore là — il par­ti­rait après le concert, il l’a­vait dit, et le Comte, même quand il men­tait sur tout le reste, tenait ses pro­messes de départ, les pro­messes de départ étant les seules pro­messes qu’un homme en fuite tient tou­jours. Mais le Comte du ven­dre­di n’é­tait plus le Comte du lun­di — le monocle était dans sa poche, les anec­dotes étaient plus courtes, le sou­rire était dif­fé­rent, et Has­san, der­rière son comp­toir, nota ces chan­ge­ments avec la pré­ci­sion d’un météo­ro­logue notant les chan­ge­ments de pres­sion atmo­sphé­rique, et ce qu’il nota sur­tout c’é­tait que le Comte, pour la pre­mière fois, avait l’air d’un homme qui n’a plus peur, et cette absence de peur, chez un homme qui vivait dans la peur depuis cinq ans — la peur d’être décou­vert, la peur de man­quer d’argent, la peur du pro­chain hôtel et du pro­chain men­songe et de la pro­chaine fuite — cette absence de peur lui don­nait un visage que Has­san ne lui connais­sait pas, un visage calme, presque doux, le visage de László Horváth de Debre­cen, un visage qui n’é­tait pas beau comme le visage du Comte était beau mais qui était vivant, vivant d’une vie qui n’a­vait plus besoin de la beau­té pour se justifier.

Vit­to­ria pas­sa au Cecil dans l’a­près-midi. Elle prit le thé — comme tou­jours — mais au lieu de s’as­seoir seule dans le salon elle s’as­sit au bar, et au bar elle retrou­va le Comte, et ils se par­lèrent — sans le jeu, sans les guille­mets, sans les demi-sou­rires, ou peut-être avec les demi-sou­rires mais des demi-sou­rires dif­fé­rents, des demi-sou­rires qui ne jouaient plus à cacher mais qui jouaient à mon­trer, et ce qu’ils se mon­traient, assis côte à côte au bar du Cecil la veille du concert d’Oum Kal­thoum, c’é­taient leurs vrais noms.

— Je ne m’ap­pelle pas Aldi­si, dit Vittoria.

— Je sais, dit le Comte. Je m’ap­pelle László.

— Vit­to­ria, dit Vit­to­ria. Vit­to­ria Calas­cione. Mon père vend du tis­su dans l’Ibrahimiyya.

— László Horváth. Mon père était che­mi­not à Debrecen.

Ils se regar­dèrent. Deux pré­noms. Deux noms. Deux villes. Deux pères. Pas de domaines, pas de conser­va­toire, pas de monocle, pas de robe noire. Juste ça. Et ça suf­fi­sait. Ça suf­fi­sait même tel­le­ment que le reste — tout le reste, les semaines de men­songe, les anec­dotes inven­tées, les airs d’o­pé­ra, les cos­tumes — tout le reste parut sou­dain non pas inutile mais ache­vé, comme une chry­sa­lide est ache­vée quand le papillon en sort, comme un écha­fau­dage est ache­vé quand le bâti­ment est construit, et le bâti­ment — le vrai bâti­ment, celui que les men­songes avaient construit sans le savoir — c’é­tait ça, cette conver­sa­tion au bar, ces deux pré­noms, ces deux véri­tés nues.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Vit­to­ria, et le tutoie­ment fut natu­rel, le tutoie­ment des vrais noms.

— Par­tir, dit László.

— Où ?

— Je ne sais pas. C’est tou­jours comme ça. Je ne sais jamais où. Je sais seule­ment que je pars.

— Et après ?

— Après, il y aura un autre hôtel et un autre nom et un autre monocle et une autre Madame Anas­ta­siou. Ou peut-être pas. Peut-être que cette fois c’est dif­fé­rent. Je ne sais pas.

— Pour­quoi ce serait différent ?

László — le Comte, László, l’homme sans nom fixe — regar­da Vit­to­ria, et dans ses yeux il y avait quelque chose qui n’é­tait ni le bleu du lac de mon­tagne ni le vide sous le lustre, quelque chose de nou­veau, quelque chose qui res­sem­blait à cette expres­sion que Mau­gham avait eue en écou­tant Rami, cette expres­sion rare, la com­pas­sion, sauf que chez László ce n’é­tait pas la com­pas­sion mais son cou­sin ger­main, la ten­dresse, la ten­dresse d’un homme qui regarde quel­qu’un qui a fait ce que lui n’a jamais osé faire — chan­ter sans masque dans un salon aux murs courbes.

— Parce que demain, il y a le concert, dit-il. Et j’ai le sen­ti­ment — c’est un sen­ti­ment, rien de plus, les sen­ti­ments ne sont pas fiables, sur­tout les miens — j’ai le sen­ti­ment que quelque chose va se passer.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Mais ici, dans cette ville, dans cet hôtel, avec cette voix au deuxième étage — quelque chose.

Ils se turent. Gior­gos essuya un verre. L’hô­tel res­pi­ra. Et au deuxième étage, dans la suite 201, le silence de la voix conti­nuait de vibrer dans les murs comme la vibra­tion d’une cloche qu’on a frap­pée très fort et qui ne s’ar­rête plus, et ce silence-vibra­tion des­cen­dait par les étages et les cou­loirs et les esca­liers et attei­gnait le bar et les deux per­sonnes assises au bar, les deux per­sonnes qui ne men­taient plus, les deux per­sonnes dont les masques étaient posés sur le comp­toir à côté des verres vides, et le silence les enve­lop­pait comme un châle, comme une pro­messe, comme la nuit qui tom­bait sur Alexan­drie, et demain — demain c’é­tait le concert.

Cha­pitre 17

Le Concert

Le théâtre Moha­med Ali était plein.

Il était plein d’une manière qui dépas­sait le sens habi­tuel du mot plein — non pas plein comme un verre est plein, c’est-à-dire rem­pli jus­qu’au bord et pas au-delà, mais plein comme un cœur est plein, c’est-à-dire rem­pli au-delà de sa capa­ci­té, rem­pli au point de débor­der, rem­pli au point de ne plus pou­voir conte­nir ce qu’il contient et de lais­ser le sur­plus se répandre autour de lui, et le sur­plus, ce soir-là, se répan­dait dans la rue Moha­med Ali et dans les rues adja­centes et sur la place et dans les cafés voi­sins et dans les fenêtres des immeubles qui don­naient sur le théâtre, des fenêtres ouvertes par les­quelles les gens se pen­chaient pour essayer d’en­tendre, par les­quelles la nuit elle-même se pen­chait pour essayer d’en­tendre, parce que ce soir-là tout le monde vou­lait entendre et que le théâtre Moha­med Ali, mal­gré ses mille deux cents places et ses bal­cons et ses loges et ses gale­ries, le théâtre Moha­med Ali était trop petit pour ce qui allait se pro­duire, comme tous les théâtres sont trop petits pour la voix d’Oum Kal­thoum, comme toutes les salles sont trop petites et tous les murs trop étroits et tous les pla­fonds trop bas, parce que cette voix n’é­tait pas faite pour les salles, elle était faite pour le ciel, et le ciel ce soir-là était déga­gé, immense, noir, constel­lé d’é­toiles qui n’a­vaient pas la moindre chance de briller plus fort que ce qui allait briller en bas.

Has­san avait un billet.

Il ne savait pas com­ment il avait ce billet. Il ne savait pas qui le lui avait don­né. Il l’a­vait trou­vé le matin, glis­sé sous la porte de la loge du concierge, dans une enve­loppe blanche sans nom, sans mot, sans rien — juste le billet, un rec­tangle de car­ton impri­mé en arabe et en fran­çais, « Théâtre Moha­med Ali, Same­di 16 mai 1931, Oum Kal­thoum, Place numé­ro­tée, Orchestre, Rang 12, Siège 7 » — et Has­san avait tenu ce rec­tangle de car­ton entre ses doigts comme on tient un oiseau bles­sé, avec cette déli­ca­tesse extrême des gens qui ont peur de cas­ser ce qu’ils aiment, et il avait pleu­ré, pas long­temps, pas beau­coup, quelques larmes qui étaient tom­bées sur le billet et qui avaient fait gon­do­ler le car­ton à l’en­droit où c’é­tait écrit « Oum Kal­thoum », et il avait essuyé le car­ton avec la manche de sa veste d’u­ni­forme et il l’a­vait ran­gé dans la poche inté­rieure, à côté des feuillets pliés en quatre, et le billet et les feuillets s’é­taient tou­chés dans le noir de la poche, le billet et les mots, le concert et l’é­cri­ture, et Has­san avait sen­ti que ces deux choses — écou­ter et écrire, rece­voir et don­ner — étaient les deux faces d’une même pièce, les deux mou­ve­ments d’une même respiration.

Qui avait glis­sé le billet ? Metz­ger peut-être, qui connais­sait la dévo­tion de Has­san et qui payait cette dévo­tion avec la seule mon­naie qui avait de la valeur. Ou Mau­gham, qui obser­vait tout et qui avait com­pris. Ou Gerald, qui avait bu de l’a­rak avec Has­san dans un café de l’At­ta­rin et qui savait ce que la voix signi­fiait pour le concierge. Ou per­sonne. Ou le Cecil lui-même, l’hô­tel-per­son­nage, l’hô­tel-orga­nisme, qui avait déci­dé, dans sa sagesse de marbre et de bois, que Has­san devait être là ce soir et qui avait pro­duit le billet comme un arbre pro­duit un fruit, natu­rel­le­ment, sans effort, parce que c’é­tait la saison.

*

Le théâtre Moha­med Ali avait été construit en 1921, dans le style néo­clas­sique que les Euro­péens affec­tion­naient pour les théâtres en Orient, comme si les colonnes corin­thiennes et les fron­tons tri­an­gu­laires étaient la condi­tion néces­saire de la civi­li­sa­tion et que sans eux la musique ne son­ne­rait pas juste, ce qui était absurde puisque la musique la plus juste du monde arabe se jouait dans des cafés sans colonnes et sans fron­tons, sur des tabou­rets en paille, devant des verres de thé, mais le théâtre Moha­med Ali avait l’a­van­tage d’être grand et beau et de pos­sé­der une acous­tique qui, par un hasard de la construc­tion ou par un cal­cul de l’ar­chi­tecte que per­sonne ne lui avait deman­dé, avait une qua­li­té remar­quable — le son y cir­cu­lait comme l’eau cir­cule dans un bas­sin, en cercles concen­triques, en ondes qui se pro­pa­geaient du centre vers les murs et des murs vers le centre, de sorte que la voix de l’ar­tiste sur scène attei­gnait chaque spec­ta­teur avec la même inten­si­té, que l’on fût au pre­mier rang ou au der­nier, à l’or­chestre ou au bal­con, et cette éga­li­té du son, cette démo­cra­tie acous­tique, était peut-être la seule démo­cra­tie qui fonc­tion­nait en Égypte cette année-là.

Has­san arri­va à dix-neuf heures.

Le concert com­men­çait à vingt et une heures mais les gens arri­vaient à dix-neuf heures, à dix-huit heures, cer­tains à dix-sept heures, parce qu’un concert d’Oum Kal­thoum ne com­men­çait pas au moment où Oum Kal­thoum mon­tait sur scène — il com­men­çait au moment où le pre­mier spec­ta­teur s’as­seyait dans la salle, au moment où l’at­tente com­men­çait, parce que l’at­tente fai­sait par­tie du concert comme le silence fait par­tie de la musique et l’ab­sence fait par­tie de l’a­mour, et cette attente — deux heures, trois heures, quatre heures par­fois — n’é­tait pas une cor­vée, n’é­tait pas une épreuve, c’é­tait un rituel, le rituel de la pré­pa­ra­tion, le rituel de l’âme qui se pré­pare à rece­voir ce qu’elle va rece­voir, comme on pré­pare une chambre avant l’ar­ri­vée d’un invi­té, comme on pré­pare un champ avant la pluie.

Has­san s’as­sit à sa place — Orchestre, Rang 12, Siège 7 — et il regar­da autour de lui et il vit tout Alexandrie.

Il vit les Égyp­tiens — les bour­geois du Caire venus en train pour l’oc­ca­sion, les com­mer­çants d’A­lexan­drie en cos­tume neuf, les fonc­tion­naires, les étu­diants, les pro­fes­seurs, les méde­cins, les avo­cats, les ouvriers qui avaient éco­no­mi­sé pen­dant des semaines pour ache­ter un billet, les femmes en robes modernes et les femmes en robes tra­di­tion­nelles et les femmes qui por­taient les deux à la fois, et tous ces gens étaient venus pour la même rai­son, la même rai­son unique et inépui­sable, entendre la voix.

Il vit les Grecs — les Grecs d’A­lexan­drie qui par­laient arabe et qui aimaient la musique arabe et qui consi­dé­raient qu’ai­mer la musique arabe n’é­tait pas une tra­hi­son de leur iden­ti­té grecque mais un enri­chis­se­ment, parce que les Grecs d’A­lexan­drie avaient com­pris depuis long­temps ce que les natio­na­listes n’a­vaient pas com­pris, à savoir que l’i­den­ti­té n’est pas un mur mais une porte, et qu’une porte qui ne s’ouvre pas n’est pas une porte mais un mur.

Il vit les Ita­liens — quelques-uns, pas beau­coup, des Ita­liens qui avaient vécu assez long­temps à Alexan­drie pour avoir ces­sé d’être des Ita­liens sans être deve­nus des Égyp­tiens et qui étaient deve­nus cette chose sans nom que seule Alexan­drie pro­dui­sait, des Alexandrins.

Et il vit les gens du Cecil.

Ils étaient assis ensemble — pas par choix, par hasard, le hasard ayant pla­cé leurs sièges dans le même sec­teur de l’or­chestre, comme le hasard avait pla­cé leurs chambres dans le même hôtel et leurs vies dans la même his­toire. Le Comte — László — était au dixième rang, en cos­tume sombre, sans monocle. Madame Anas­ta­siou était à côté de lui — oui, à côté de lui, elle avait choi­si de s’as­seoir à côté de lui, et ce choix était peut-être le geste le plus cou­ra­geux de toute cette his­toire, plus cou­ra­geux que le chant de Vit­to­ria chez les Papan­dreou, plus cou­ra­geux que les aveux du Comte sur la ter­rasse, parce que s’as­seoir à côté de l’homme qui vous a men­ti après avoir appris qu’il vous a men­ti et après lui avoir par­don­né et après avoir ri de votre propre cré­du­li­té, s’as­seoir à côté de cet homme dans un théâtre plein pour écou­ter la plus grande chan­teuse du monde, c’é­tait un acte de foi, un acte de grâce, un acte d’une huma­ni­té si simple et si ver­ti­gi­neuse qu’il fal­lait être Madame Anas­ta­siou pour en être capable.

Mau­gham était au dou­zième rang — le même rang que Has­san, mais à l’autre bout, sépa­ré par une dizaine de sièges et par tout ce qui sépa­rait un écri­vain anglais mil­lion­naire d’un concierge égyp­tien de vingt-trois ans, c’est-à-dire tout et rien. Gerald était à côté de Mau­gham — sobre, pour une fois, sobre par choix, sobre parce que ce soir-là ne deman­dait pas l’i­vresse de l’al­cool mais une autre ivresse, une ivresse que l’al­cool ne pou­vait que gâcher.

Coward était au sep­tième rang — il avait ache­té son billet le jour même, au mar­ché noir, à un prix qu’il refu­sa tou­jours de révé­ler mais qui, selon Gerald, aurait suf­fi à nour­rir une famille alexan­drine pen­dant un mois.

Vit­to­ria était seule, au fond de l’or­chestre, dans une robe qui n’é­tait ni la robe noire de la can­ta­trice ni la robe simple de l’I­bra­hi­miyya mais une troi­sième robe, une robe qu’elle avait cou­sue elle-même — fille de mer­cier, n’est-ce pas — une robe qui n’i­mi­tait rien et qui ne pré­ten­dait rien et qui était sim­ple­ment belle, d’une beau­té de tis­su et de fil et de main, et elle était assise seule parce que ce soir elle avait besoin d’être seule avec la voix, seule avec ce qu’elle avait trou­vé chez les Papan­dreou et qu’elle ne com­pre­nait pas encore.

Poole n’é­tait pas là. Ou s’il était là, per­sonne ne le voyait, ce qui chez Poole ne prou­vait rien.

*

À vingt et une heures, les lumières baissèrent.

Le brou­ha­ha — ce brou­ha­ha magni­fique de mille deux cents voix qui par­laient en arabe et en grec et en fran­çais et en ita­lien et en anglais et en armé­nien et en hébreu, ce brou­ha­ha qui était le bruit même d’A­lexan­drie, le bruit de la ville conden­sé dans une salle de théâtre — le brou­ha­ha se tut. Pas d’un coup — par vagues, par cercles, comme le silence se pro­page tou­jours, du centre vers les bords, du pre­mier rang vers le der­nier, et quand le silence attei­gnit le der­nier rang il revint vers le pre­mier, ampli­fié, den­si­fié, et le silence final — le silence qui pré­cède l’en­trée de l’ar­tiste — ce silence était si pro­fond, si total, si abso­lu qu’on pou­vait entendre les étoiles.

L’or­chestre entra.

Dix musi­ciens. Vio­lons, oud, qanoun, nay, riqq, tabla. Ils s’ins­tal­lèrent sur scène avec la len­teur céré­mo­nielle des musi­ciens qui savent que chaque geste est regar­dé et que chaque geste compte, parce que dans la musique arabe l’en­trée de l’or­chestre est un spec­tacle en soi, une pro­ces­sion, un rituel, et les spec­ta­teurs regar­dèrent les musi­ciens s’ins­tal­ler comme on regarde les prêtres pré­pa­rer l’au­tel avant la messe.

El-Qasab­gi était au centre. Son oud — le oud de bois de rose, l’ins­tru­ment qu’il ne quit­tait jamais — brillait sous les pro­jec­teurs comme un bijou sombre. Il accor­da une der­nière corde. Le son de la corde tra­ver­sa la salle — un son bref, sec, soli­taire, le pre­mier son de la soi­rée, le son qui ouvrait le concert comme un pre­mier mot ouvre un livre, et ce son conte­nait déjà tout, comme le pre­mier mot d’un livre contient déjà tout le livre, parce que l’art est frac­tal, chaque par­tie contient le tout.

L’or­chestre joua l’in­tro­duc­tion. Un taq­sim — une impro­vi­sa­tion ins­tru­men­tale, lente, médi­ta­tive, qui posait l’at­mo­sphère comme un peintre pose le fond du tableau avant de peindre les figures. Le oud d’El-Qasab­gi ser­pen­tait dans les graves, le qanoun scin­tillait dans les aigus, le nay souf­flait des phrases longues et plain­tives qui res­sem­blaient à des sou­pirs, et les vio­lons — les vio­lons orien­taux, accor­dés un quart de ton plus bas que les vio­lons occi­den­taux, ce qui leur don­nait cette qua­li­té de voix humaine, cette qua­li­té de lamen­ta­tion, cette qua­li­té de prière — les vio­lons tis­saient autour du oud et du qanoun et du nay une toile de son dans laquelle la voix, quand elle vien­drait, pour­rait se poser comme un oiseau se pose dans un nid.

Le taq­sim dura dix minutes. Dix minutes de musique sans voix. Dix minutes de pré­pa­ra­tion. Dix minutes pen­dant les­quelles la salle entière — les mille deux cents spec­ta­teurs — pas­sa de l’é­tat de public à l’é­tat de récep­tacle, de l’é­tat de gens-qui-attendent à l’é­tat de vases-qui-se-vident, parce que c’est ce que fait le taq­sim, il vide, il net­toie, il pré­pare l’in­té­rieur à rece­voir ce qui va venir, et ce qui va venir est trop grand pour entrer dans un vase plein, il faut d’a­bord vider le vase de tout ce qu’il contient — les sou­cis, les pen­sées, les iden­ti­tés, les masques — pour que la voix puisse y entrer.

Puis le taq­sim se tut.

Un silence.

Un silence d’une seconde. Peut-être deux. Le silence le plus long et le plus court de tous les silences, le silence qui sépare le monde d’a­vant du monde d’a­près, le silence qui est la porte entre les deux mondes, et cette porte s’ouvrit.

Elle entra.

*

Has­san ne la vit pas entrer. Il fer­ma les yeux à la seconde exacte où elle appa­rut sur scène, parce qu’il ne vou­lait pas la voir, pas encore, il vou­lait d’a­bord l’en­tendre, il vou­lait que la pre­mière chose qui vienne d’elle ce soir soit la voix et non le visage, le son et non l’i­mage, parce que c’est par la voix qu’il la connais­sait et c’est par la voix qu’il vou­lait la retrou­ver, les yeux fer­més, dans le noir de ses pau­pières, comme on retrouve quel­qu’un dans le noir en recon­nais­sant son pas ou son souffle ou le bruit que fait son corps quand il se déplace dans l’espace.

Mais il enten­dit la salle. Il enten­dit le fré­mis­se­ment — pas un applau­dis­se­ment, pas encore, quelque chose d’an­té­rieur à l’ap­plau­dis­se­ment, un son col­lec­tif, un souffle col­lec­tif, le souffle de mille deux cents per­sonnes qui voient appa­raître ce qu’elles atten­daient depuis des heures, depuis des jours, depuis des semaines, et ce souffle était le son de l’at­tente qui se brise, le son de la pro­messe qui se tient, le son du monde qui dit : te voilà.

Puis les applau­dis­se­ments. Des applau­dis­se­ments qui n’é­taient pas polis ni mesu­rés ni codi­fiés mais sau­vages, pri­mi­tifs, des applau­dis­se­ments qui venaient du ventre et non des mains, des applau­dis­se­ments qui durèrent long­temps, très long­temps, trop long­temps pour un public occi­den­tal mais exac­te­ment assez long­temps pour un public égyp­tien, parce que les applau­dis­se­ments en Égypte ne sont pas un remer­cie­ment, ils sont une prière, et les prières durent aus­si long­temps qu’elles doivent durer.

Les applau­dis­se­ments se turent.

Has­san ouvrit les yeux.

Elle était là.

Au centre de la scène, debout, la robe de soie vert sombre, le fou­lard de soie dans la main droite, les che­veux noirs sur les épaules, le visage calme, les yeux grands ouverts qui regar­daient la salle avec cette expres­sion qu’il avait vue au Cecil — l’ex­pres­sion de cer­ti­tude, l’ex­pres­sion de la femme qui sait exac­te­ment qui elle est — et à côté d’elle, à sa droite, un micro sur pied, un micro­phone RCA, chro­mé, qui brillait sous les pro­jec­teurs comme un calice, et ce micro était le seul objet tech­no­lo­gique de la scène, le seul lien entre cette femme et le ving­tième siècle, le seul rap­pel que cette voix, qui allait tra­ver­ser la salle et les murs et la rue et la ville et la nuit et le temps, était aus­si por­tée par des fils et de l’élec­tri­ci­té et des ampli­fi­ca­teurs, ce qui ne chan­geait rien à rien, parce que la tech­no­lo­gie ne change jamais rien à la voix, la tech­no­lo­gie est un véhi­cule et la voix est le pas­sa­ger, et le pas­sa­ger va où il veut aller, quel que soit le véhicule.

Elle prit le micro.

*

La was­la commença.

Le mot was­la, en arabe, signi­fie connexion — la connexion entre l’ar­tiste et le public, entre la voix et l’o­reille, entre le son et le silence, entre le monde visible et le monde invi­sible. La was­la d’Oum Kal­thoum ce soir-là était com­po­sée de trois chan­sons — trois chan­sons d’Ah­med Rami, trois poèmes d’a­mour, trois varia­tions sur le même thème, l’ab­sence, le désir, la nuit — et chaque chan­son dure­rait une heure, peut-être plus, parce que la durée, dans la musique d’Oum Kal­thoum, n’é­tait pas un cadre mais un espace, un espace que la voix rem­plis­sait à sa guise, en s’ar­rê­tant quand elle vou­lait s’ar­rê­ter et en repar­tant quand elle vou­lait repartir.

La pre­mière chan­son était « El Awe­la Fel Gha­ram » — Le pre­mier dans l’amour.

El-Qasab­gi posa les doigts sur les cordes du oud. L’or­chestre atten­dit. Le nay souf­fla une note — une seule note, longue, tenue, une note qui flot­tait dans l’air de la salle comme une feuille flotte sur un lac, sans direc­tion, sans but, une note qui ne deman­dait rien et qui ne pro­met­tait rien et qui était sim­ple­ment là, pré­sente, vivante, comme la mer est sim­ple­ment là, pré­sente, vivante.

Puis la voix.

La voix com­men­ça si dou­ce­ment que pen­dant un ins­tant Has­san crut qu’il l’i­ma­gi­nait — qu’il l’en­ten­dait dans sa tête, comme il l’en­ten­dait quand il mar­chait dans les rues d’A­lexan­drie le dimanche et que la voix mon­tait en lui de nulle part, des pro­fon­deurs de la mémoire, des pro­fon­deurs du corps. Mais ce n’é­tait pas la mémoire. C’é­tait elle. C’é­tait la voix, la vraie voix, la voix en chair et en souffle, la voix vivante, la voix qui n’é­tait pas un disque ni un gra­mo­phone ni un sou­ve­nir ni un écho mais la chose elle-même, la source, l’o­ri­gine, et cette voix vivante n’a­vait rien à voir avec la voix enre­gis­trée, comme un fleuve n’a rien à voir avec la pho­to­gra­phie d’un fleuve — la pho­to­gra­phie montre l’eau mais ne montre pas le cou­rant, elle montre la sur­face mais ne montre pas la pro­fon­deur, elle montre l’ins­tant mais ne montre pas le mou­ve­ment, et la voix d’Oum Kal­thoum en concert était tout ce que le gra­mo­phone ne pou­vait pas être — du cou­rant, de la pro­fon­deur, du mouvement.

La voix monta.

Len­te­ment. Avec cette patience qui était sa marque — la patience de la femme qui sait que la voix est comme un feu, qu’il faut l’al­lu­mer dou­ce­ment, avec du petit bois et du souffle, et que les gens qui jettent une allu­mette dans un tas de bois ne font pas un feu mais un désastre. La voix mon­ta comme le jour monte — imper­cep­ti­ble­ment, degré par degré, note par note, et à chaque note l’es­pace de la salle se rem­plis­sait un peu plus, comme un verre se rem­plit d’eau goutte à goutte, et les spec­ta­teurs étaient le verre et la voix était l’eau et le verre ne savait pas encore qu’il se rem­plis­sait, pas encore, parce que le début d’un concert d’Oum Kal­thoum est comme le début d’un amour — on ne sait pas encore qu’on aime, on sent seule­ment que quelque chose change, que l’air n’est plus le même, que le cœur bat un peu plus vite, que la peau est un peu plus sen­sible, et on ne nomme pas ce chan­ge­ment, on ne le com­prend pas, on le laisse venir.

« El awe­la fel gha­ram men yet­ka­lem » — Le pre­mier dans l’a­mour, c’est celui qui parle.

Rami avait écrit ces mots. Rami, assis au troi­sième rang, enten­dait ses mots sor­tir de la bouche d’Oum Kal­thoum et deve­nir autre chose — non plus ses mots, non plus des mots du tout, mais du son pur, de l’é­mo­tion pure, de la matière pre­mière de l’âme, et chaque fois que cela se pro­dui­sait — chaque fois, depuis quinze ans — c’é­tait la même dou­leur et la même joie, la dou­leur de perdre ses mots et la joie de les voir trans­fi­gu­rés, et Rami ser­rait les accou­doirs de son fau­teuil avec ses doigts de poète et ses yeux de puits se rem­plis­saient de ce qui rem­plis­sait tou­jours les puits — de l’eau, de l’eau noire, de l’eau sans fond.

*

La pre­mière demi-heure fut une montée.

Une mon­tée lente, spi­ra­lée, comme un esca­lier en coli­ma­çon qui monte vers un étage dont on ne voit pas la porte. La voix pre­nait un vers — un seul vers, quatre mots, cinq mots — et le chan­tait une fois, sim­ple­ment, comme on lit un vers à voix haute pour voir com­ment il sonne. Puis elle le repre­nait. Le même vers. Les mêmes mots. Mais la deuxième fois ce n’é­tait plus le même vers — quelque chose avait chan­gé, une inflexion, un mélisme, un quart de ton ajou­té ou reti­ré, un souffle allon­gé ou rac­cour­ci, et ce chan­ge­ment, ce micro-chan­ge­ment, cette varia­tion infime, trans­for­mait le sens du vers, lui don­nait une cou­leur dif­fé­rente, un poids dif­fé­rent, une direc­tion dif­fé­rente. Puis elle le repre­nait une troi­sième fois. Puis une qua­trième. Puis une cin­quième. Et chaque fois le vers chan­geait, et chaque fois le chan­ge­ment était si sub­til qu’on ne pou­vait pas le loca­li­ser, on ne pou­vait pas mettre le doigt des­sus et dire : voi­là, c’est ici que ça a chan­gé, c’est cette note, c’est ce mot, c’est ce souffle — non, le chan­ge­ment était par­tout et nulle part, le chan­ge­ment était dans l’air et dans la voix et dans l’o­reille et dans le cœur, et à la dixième répé­ti­tion du même vers, le vers n’é­tait plus un vers, c’é­tait un monde, un monde entier conte­nu dans quatre mots, un monde que la voix avait créé par la seule force de la varia­tion, de la répé­ti­tion chan­gée, de la spirale.

Et le public répondait.

C’est là que la musique occi­den­tale et la musique d’Oum Kal­thoum diver­geaient de la manière la plus radi­cale — dans la musique occi­den­tale, le public écoute en silence et applau­dit à la fin ; dans la musique d’Oum Kal­thoum, le public fait par­tie du concert. Il fait par­tie du concert comme le vent fait par­tie de la voile — sans le vent la voile est un tis­su mort, sans le public la voix est un son mort. Le public d’Oum Kal­thoum répon­dait — par des excla­ma­tions, des sou­pirs, des mur­mures, des « Allah ! » qui mon­taient de la salle comme des bulles montent de l’eau, des « Ya salam ! » qui étaient des prières autant que des com­pli­ments, des « Aïd ! » — encore, répète, encore — qui étaient des ordres et des sup­pli­ca­tions, et Oum Kal­thoum enten­dait ces réponses et y répon­dait à son tour, et sa réponse était une varia­tion nou­velle, un mélisme nou­veau, une spi­rale nou­velle, et cette conver­sa­tion entre la voix et la salle, ce dia­logue entre l’une et les mille deux cents, était le cœur du concert, le moteur du concert, la rai­son d’être du concert.

Et c’é­tait ça, le tarab.

Le tarab n’é­tait pas un mot qui se tra­dui­sait. Ce n’é­tait pas l’ex­tase — l’ex­tase est un état, le tarab est un mou­ve­ment. Ce n’é­tait pas la transe — la transe est une perte de conscience, le tarab est un gain de conscience. Ce n’é­tait pas le plai­sir — le plai­sir est indi­vi­duel, le tarab est col­lec­tif. Le tarab était cette chose qui se pro­dui­sait quand la voix et le public ces­saient d’être deux enti­tés sépa­rées et deve­naient une seule enti­té, un seul orga­nisme, un seul cœur qui bat­tait au même rythme, et ce rythme n’é­tait plus le rythme de la musique ni le rythme du public mais un troi­sième rythme, un rythme qui n’ap­par­te­nait à per­sonne et qui appar­te­nait à tout le monde, le rythme de la chose sans nom qui était plus grande que la musique et plus grande que le public et plus grande que la salle et plus grande que la ville et plus grande que la nuit.

*

Has­san.

Has­san, Rang 12, Siège 7, les yeux ouverts main­te­nant, les mains sur les genoux, le corps immo­bile — pas l’im­mo­bi­li­té du concierge, une autre immo­bi­li­té, l’im­mo­bi­li­té de l’homme qui écoute avec son corps entier, qui écoute avec sa peau et ses os et son sang, qui est deve­nu une oreille, une oreille géante, un récep­tacle — Has­san écou­tait et quelque chose se pas­sait dans sa poi­trine, là où logeait l’é­clat de verre tiède, l’é­clat gran­dis­sait, il deve­nait chaud, il deve­nait brû­lant, il se dila­tait, il pre­nait toute la place, il chas­sait tout le reste — les feuillets, le comp­toir de marbre, les quatre langues et demie, le Cecil, les masques, les men­songes, les ascen­seurs, tout — et à la place de tout il n’y avait plus que la voix, la voix qui rem­plis­sait sa poi­trine comme l’eau rem­plit un puits, et Has­san sen­tit — non, Has­san sut — que ce qu’il écri­vait sur ses feuillets pliés en quatre depuis des mois, ces mots timides, ces mots pru­dents, ces mots qui ne savaient pas se tenir de biais par rap­port au monde — ces mots n’é­taient que le début, le brouillon, l’es­quisse de quelque chose de beau­coup plus grand, et ce quelque chose de plus grand, il l’en­ten­dait main­te­nant dans la voix d’Oum Kal­thoum, il l’en­ten­dait comme on entend le ton­nerre et on sait que la foudre est tom­bée quelque part, et la foudre était tom­bée en lui, et l’en­droit où elle était tom­bée était l’en­droit exact où l’é­cri­ture et la voix se rejoi­gnaient, l’en­droit où les mots et le son ces­saient d’être des choses dif­fé­rentes et deve­naient la même chose, la même matière, la même sub­stance, et cette sub­stance n’a­vait qu’un nom — tarab.

Le Comte — László.

László, dixième rang, en cos­tume sombre, sans monocle, les yeux ouverts, le visage nu, le visage de László Horváth de Debre­cen — László écou­tait et quelque chose se pas­sait en lui qu’il n’a­vait pas pré­vu, quelque chose qui ne fai­sait pas par­tie du plan, parce que László avait tou­jours un plan, László vivait selon des plans, des scé­na­rios, des rôles appris par cœur, et ce qui se pas­sait ce soir n’é­tait dans aucun scé­na­rio. La voix entrait en lui — par les oreilles, oui, mais aus­si par un autre che­min, un che­min qu’il ne connais­sait pas, un che­min qui pas­sait par la poi­trine et qui des­cen­dait jus­qu’au ventre et qui remon­tait jus­qu’à la gorge, et dans la gorge le son se trans­for­mait en autre chose, en une boule, une boule de cha­leur et de tris­tesse et de joie qui était trop grosse pour être ava­lée et trop grosse pour être cra­chée et qui res­tait là, coin­cée, vibrante, dou­lou­reuse, et László com­prit — dans un éclair de luci­di­té qui tra­ver­sa ses défenses comme un cou­teau tra­verse le beurre — que cette boule dans la gorge c’é­tait lui, le vrai lui, le lui sans masque et sans nom et sans pays, le lui qui n’a­vait jamais exis­té parce qu’il avait tou­jours été recou­vert par un autre, par un comte, par un nom, par un accent, et que la voix d’Oum Kal­thoum venait de déter­rer ce lui-là, de l’ex­hu­mer, de le rame­ner à la sur­face, et que ce lui-là était vivant, fra­gile, effrayé, mais vivant.

À côté de lui, Madame Anas­ta­siou pleu­rait. Des larmes silen­cieuses. Des larmes de femme seule qui entend une voix de femme qui chante l’a­mour et l’ab­sence et la nuit, et qui se recon­naît dans chaque mot et dans chaque note et dans chaque silence, et dont les fausses perles brillaient dans le noir du théâtre comme de vraies étoiles dans un vrai ciel.

Mau­gham.

Mau­gham, dou­zième rang, les yeux ouverts — les yeux de lézard qui ne se fer­maient plus, qui ne pou­vaient plus se fer­mer, parce que ce qu’ils voyaient ce soir ne se ferme pas, ne se refuse pas, ne se met pas à dis­tance — Mau­gham écou­tait et pre­nait des notes dans sa tête, comme tou­jours, sauf que ce soir les notes ne venaient pas, les mots ne venaient pas, le car­net men­tal était vide, et cette vacui­té — cette inca­pa­ci­té à trans­for­mer l’ex­pé­rience en mots, cette inca­pa­ci­té qui pour un écri­vain est la pire des défaites et la plus grande des grâces — cette vacui­té était le signe que quelque chose de plus grand que les mots se pro­dui­sait, quelque chose que Mau­gham n’a­vait pas les moyens de cap­tu­rer, pas les outils, pas le filet assez grand, et pour la pre­mière fois de sa vie d’é­cri­vain Mau­gham ne regret­tait pas l’ab­sence de mots, il ne regret­tait pas le car­net vide, il accep­tait — il accep­tait de ne pas com­prendre, il accep­tait de ne pas écrire, il accep­tait d’être sim­ple­ment là, dans le public, un spec­ta­teur par­mi les spec­ta­teurs, un homme par­mi les hommes, sans le bou­clier de l’é­cri­ture, sans l’ar­mure de l’ob­ser­va­tion, nu, désar­mé, ému.

À côté de lui, Gerald ne bou­geait pas. Gerald, qui bou­geait tou­jours, qui était fait de mou­ve­ment comme le feu est fait de flammes, Gerald ne bou­geait pas. Il était assis, les mains sur les genoux, les yeux fer­més, le visage lisse, et pour la pre­mière fois depuis que Mau­gham le connais­sait — depuis vingt ans, depuis tou­jours — Gerald avait l’air en paix. Pas la paix de l’é­pui­se­ment, pas la paix de l’i­vresse, la paix de l’homme qui n’a plus besoin d’al­ler nulle part parce qu’il est déjà arri­vé, et cette paix, sur le visage de Gerald, était si inat­ten­due et si belle que Mau­gham détour­na le regard, parce que regar­der la paix de Gerald aurait été indis­cret, comme regar­der quel­qu’un qui prie.

Coward.

Coward, sep­tième rang, les mains posées l’une sur l’autre, les doigts immo­biles — les doigts de pia­niste immo­biles, ce qui était aus­si inha­bi­tuel que Gerald immo­bile — Coward écou­tait avec la concen­tra­tion d’un homme qui étu­die un méca­nisme dont il ne com­prend pas le fonc­tion­ne­ment, et ce qu’il ne com­pre­nait pas c’é­tait com­ment cette voix fai­sait ce qu’elle fai­sait, com­ment elle pre­nait un vers de quatre mots et en fai­sait un uni­vers, com­ment elle répé­tait la même phrase dix fois et que chaque fois c’é­tait dif­fé­rent, com­ment elle mon­tait et des­cen­dait et remon­tait sans jamais perdre le fil, sans jamais lâcher le public, sans jamais tom­ber. Il avait vu les plus grands artistes du monde — les meilleurs acteurs, les meilleurs chan­teurs, les meilleurs dan­seurs, les meilleurs musi­ciens — et il n’a­vait jamais vu ça, il n’a­vait jamais vu un artiste tenir un public de mille deux cents per­sonnes dans sa main pen­dant une heure sans jamais des­ser­rer les doigts, et ce qu’il voyait ce soir le dépas­sait, le dépas­sait comme l’o­céan dépasse le nageur, et Coward, pour la pre­mière fois de sa vie, ne trou­va rien à dire, aucun mot d’es­prit, aucune réplique, aucune for­mule, rien — juste le silence, juste l’é­coute, juste la reddition.

Vit­to­ria.

Vit­to­ria, au fond de l’or­chestre, dans sa robe cou­sue main, les yeux grands ouverts, la bouche légè­re­ment entrou­verte — la bouche de la chan­teuse, la bouche qui sait ce que c’est que de pro­duire un son et qui recon­naît chez une autre bouche la pro­duc­tion du son et qui mesure, avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger, la dis­tance entre ce qu’elle peut faire et ce que cette bouche-là peut faire, et cette dis­tance était immense, cette dis­tance était un océan, un conti­nent, une galaxie — Vit­to­ria écou­tait et com­pre­nait enfin ce que Sta­vri­dis n’a­vait pas pu lui expli­quer et ce qu’elle avait entre­vu chez les Papan­dreou, ce lâcher-prise, cet aban­don, ce cou­rage de tom­ber qui n’est pas une chute mais un envol. Elle le com­pre­nait parce qu’elle le voyait, là, devant elle, incar­né, vivant, réel — une femme qui tom­bait en chan­tant et qui volait en tom­bant, une femme qui se per­dait dans la musique et qui se trou­vait en se per­dant, une femme qui men­tait avec sa voix et qui disait la véri­té en men­tant, et c’é­tait ça, exac­te­ment ça, le men­songe vrai de Sta­vri­dis, le men­songe qui est plus vrai que la véri­té parce qu’il touche quelque chose que la véri­té ne peut pas tou­cher, quelque chose qui est en des­sous de la véri­té, en des­sous du men­songe, en des­sous de tout, et ce quelque chose c’é­tait l’hu­main, le grain humain, la rugo­si­té du cœur.

Et Vit­to­ria pleu­ra. Pas de tris­tesse. Pas de joie. De com­pré­hen­sion. Les larmes de la com­pré­hen­sion, qui sont les larmes les plus rares et les plus pré­cieuses, les larmes qui tombent quand on com­prend enfin quelque chose qu’on cher­chait depuis long­temps et qu’on ne trou­vait pas, et la chose qu’elle com­pre­nait c’é­tait que ce qu’elle avait fait chez les Papan­dreou — cette mélo­die inven­tée, cette impro­vi­sa­tion trem­blante, cette chose sans nom qui n’é­tait ni ita­lienne ni arabe — cette chose était le début de quelque chose, le tout début, le pre­mier pas d’un voyage qui dure­rait toute sa vie, et ce voyage c’é­tait le voyage vers la voix, sa voix à elle, pas la voix d’Oum Kal­thoum et pas la voix de Tos­ca et pas la voix de per­sonne d’autre, sa voix, la voix de Vit­to­ria Calas­cione de l’I­bra­hi­miyya, fille de mer­cier, cou­tu­rière et chan­teuse, et cette voix n’exis­tait pas encore mais elle exis­tait déjà, elle exis­tait dans l’es­pace entre le bel can­to et le maqam, dans l’es­pace entre l’I­ta­lie et l’É­gypte, dans l’es­pace entre le men­songe et la véri­té, et cet espace était immense, cet espace était un conti­nent vierge, un ter­ri­toire que per­sonne n’a­vait explo­ré, et Vit­to­ria serait la première.

*

La pre­mière chan­son dura une heure et vingt minutes.

Quand Oum Kal­thoum chan­ta la der­nière note — une note qui ne finit pas, une note qui s’é­ti­rait et s’a­min­cis­sait et s’é­ti­rait encore, comme un fil de soie qu’on tire et qui ne casse pas, qui ne casse jamais — quand cette note mou­rut enfin, non pas en mou­rant mais en se dis­sol­vant dans le silence comme le sucre se dis­sout dans l’eau, la salle explosa.

Des applau­dis­se­ments. Des cris. Des « Allah ! » Des « Ya salam ! » Des gens debout. Des gens en larmes. Des gens qui riaient et qui pleu­raient en même temps. Des gens qui se pre­naient dans les bras. Des gens qui ne se connais­saient pas et qui se pre­naient dans les bras quand même, parce que le tarab abo­lit les fron­tières entre les gens comme il abo­lit les fron­tières entre la musique et le silence, comme il abo­lit les fron­tières entre le corps et l’âme, comme il abo­lit toutes les fron­tières, et les gens qui se pre­naient dans les bras sur les sièges du théâtre Moha­med Ali étaient des gens sans fron­tières, des gens nus, des gens vrais.

Has­san applau­dit. Ses mains — ses mains de concierge, ses mains de scribe — ses mains applau­dirent avec une force qu’il ne se connais­sait pas, et les feuillets dans sa poche vibrèrent sous les applau­dis­se­ments comme s’ils applau­dis­saient aussi.

Et puis le silence revint. Et la deuxième chan­son com­men­ça. Et la troi­sième. Et la nuit avan­ça. Et les étoiles tour­nèrent au-des­sus du théâtre Moha­med Ali. Et la voix conti­nua. Et le tarab conti­nua. Et Alexan­drie, dehors, dans les rues, dans les cafés, dans les fenêtres ouvertes, écoutait.

*

Le concert se ter­mi­na à deux heures du matin.

Cinq heures. Cinq heures de voix. Cinq heures de tarab. Cinq heures pen­dant les­quelles mille deux cents per­sonnes avaient ces­sé d’être mille deux cents per­sonnes et étaient deve­nues une seule chose, un seul cœur, un seul souffle, et main­te­nant que c’é­tait fini — main­te­nant que la voix s’é­tait tue et que les lumières s’é­taient ral­lu­mées et que les mille deux cents per­sonnes rede­ve­naient mille deux cents per­sonnes, avec leurs noms et leurs masques et leurs sou­cis et leurs men­songes — main­te­nant un sen­ti­ment étrange flot­tait dans la salle, un sen­ti­ment qui n’é­tait ni la tris­tesse ni la joie ni le sou­la­ge­ment ni le regret mais un mélange de tout cela, le sen­ti­ment de quel­qu’un qui se réveille d’un rêve magni­fique et qui ne sait pas si le rêve était plus vrai que le réveil ou si le réveil est plus vrai que le rêve.

Les gens sor­tirent du théâtre.

Ils sor­tirent dans la nuit d’A­lexan­drie, et la nuit d’A­lexan­drie les accueillit avec son odeur de sel et de jas­min et de café turc et de pous­sière et de mer, et les gens mar­chèrent dans cette nuit comme on marche après un trem­ble­ment de terre, len­te­ment, pru­dem­ment, en véri­fiant que le sol est encore là, que les murs sont encore debout, que le monde n’a pas chan­gé, sauf que le monde avait chan­gé, le monde change tou­jours après un concert d’Oum Kal­thoum, il ne change pas beau­coup, il ne change pas visi­ble­ment, il change de cette manière imper­cep­tible dont le matin change en après-midi, mais il change, et les gens qui mar­chaient dans la nuit après le concert étaient les mêmes gens qu’a­vant le concert et ils n’é­taient plus les mêmes gens, et la dif­fé­rence entre les deux — la dif­fé­rence entre le même et le plus-le-même — c’é­tait le tarab, c’é­tait la trace que la voix avait lais­sée en eux, comme la mer laisse une trace sur le sable quand elle se retire.

Has­san mar­cha seul dans la nuit.

Il mar­cha long­temps. Il mar­cha dans des rues qu’il connais­sait et dans des rues qu’il ne connais­sait pas. Il mar­cha avec la voix encore dans les oreilles — non, pas dans les oreilles, dans la poi­trine, dans les os, dans le sang — et il mar­cha avec ses feuillets dans sa poche, et ses feuillets étaient les mêmes feuillets qu’a­vant le concert et ils n’é­taient plus les mêmes feuillets, parce que les mots qu’il y avait écrits avaient chan­gé — les mots n’a­vaient pas chan­gé maté­riel­le­ment, bien sûr, les lettres n’a­vaient pas bou­gé sur le papier, mais le sens avait chan­gé, le poids avait chan­gé, et Has­san savait main­te­nant — avec cette cer­ti­tude qui ne vient pas de la réflexion mais de l’ex­pé­rience, de l’ex­pé­rience du corps, de l’ex­pé­rience du tarab — il savait que ce qu’il écri­vait sur ces feuillets n’é­tait pas un passe-temps et n’é­tait pas un rêve et n’é­tait pas une folie, c’é­tait une voca­tion, et la voca­tion est la seule chose au monde qui jus­ti­fie toutes les autres choses, la seule chose qui donne un sens au comp­toir de marbre et aux quatre langues et demie et aux ascen­seurs de noyer ciré et aux masques et aux men­songes et à la porte tour­nante qui tourne et qui tourne et qui ne s’ar­rête jamais.

Il s’ar­rê­ta au bord de la mer.

La Médi­ter­ra­née était là. Immense. Noire. Immo­bile. La même mer qui avait por­té les navires d’A­lexandre et les galères de Cléo­pâtre et les felouques des pêcheurs et les paque­bots des Anglais et les rêves de tous ceux qui avaient vécu et qui vivraient sur ses rivages. La même mer. Et Has­san sor­tit un feuillet de sa poche — pas un feuillet ancien, un feuillet vierge, le der­nier feuillet de la liasse — et il le déplia, et il prit son crayon, et debout au bord de la mer à trois heures du matin, dans la nuit d’A­lexan­drie, avec la voix d’Oum Kal­thoum encore vibrante dans chaque cel­lule de son corps, il écrivit.

Il ne savait pas ce qu’il écri­vait. Il écri­vait comme la voix avait chan­té — sans plan, sans struc­ture, sans filet — il écri­vait et les mots venaient et les mots étaient bons et les mots étaient mau­vais et cer­tains étaient justes et cer­tains étaient faux et ça n’a­vait aucune impor­tance parce que l’é­cri­ture, comme le tarab, n’est pas une ques­tion de jus­tesse, c’est une ques­tion de cou­rage, le cou­rage de mettre les mots sur le papier et de les lais­ser là, nus, expo­sés, impar­faits, vivants.

Il écri­vit longtemps.

Et quand il leva les yeux de son feuillet, l’aube com­men­çait. Le ciel, au-des­sus de la mer, pas­sait du noir au bleu sombre puis au gris puis au rose, et Alexan­drie se réveillait, len­te­ment, comme un dor­meur qui ouvre un œil puis l’autre, et les pre­miers bruits de la ville mon­taient — un tram­way, un coq, un muez­zin, un mar­chand de foul — et ces bruits étaient les mêmes bruits que la veille et ils n’é­taient plus les mêmes bruits, parce que Has­san les enten­dait dif­fé­rem­ment, il les enten­dait comme on entend les choses quand on a été tra­ver­sé par le tarab, c’est-à-dire avec une acui­té, une sen­si­bi­li­té, une ten­dresse qui trans­forment le moindre bruit en musique et la moindre lumière en poème.

Il plia le feuillet. Il le mit dans sa poche. Il ren­tra chez lui.

Dans deux heures, il serait au Cecil, der­rière son comp­toir de marbre, avec son sou­rire de concierge et sa veste d’u­ni­forme. La porte tour­nante tour­ne­rait. Les ascen­seurs mon­te­raient et des­cen­draient. Le Cecil respirerait.

Mais Has­san, sous l’u­ni­forme, dans la dou­blure de sa veste, à côté des feuillets pliés en quatre, aurait quelque chose de plus — le feuillet de l’aube, le feuillet écrit au bord de la mer après le concert, le feuillet qui n’é­tait pas un poème et qui n’é­tait pas une his­toire et qui n’é­tait pas un jour­nal mais un peu des trois, un alliage, un métal nou­veau, un métal qu’il avait for­gé cette nuit-là dans le feu du tarab et qui ne fon­drait plus.

Cha­pitre 18

Après

Le dimanche, Oum Kal­thoum partit.

Elle par­tit comme elle était arri­vée — dans la Packard noire, avec Rami et El-Qasab­gi, avec le fou­lard de soie et le oud dans son étui de cuir et les yeux de puits du poète et les mains de magi­cien du musi­cien, elle par­tit à dix heures du matin, dans cette lumière blanche d’A­lexan­drie qui ne fai­sait pas de dif­fé­rence entre ceux qui arrivent et ceux qui partent, parce que la lumière d’A­lexan­drie avait vu tel­le­ment de gens arri­ver et tel­le­ment de gens par­tir qu’elle avait ces­sé depuis long­temps de faire la distinction.

Il y avait une foule dehors — la même foule, ou une autre foule, ou la même foule trans­for­mée par le concert en une autre foule, ce qui était pro­bable parce que les foules qui ont enten­du Oum Kal­thoum ne sont plus les mêmes foules, elles sont plus silen­cieuses et plus tendres et plus tristes, comme les gens qui ont vu la mer pour la pre­mière fois sont plus silen­cieux et plus tendres et plus tristes que les gens qui ne l’ont pas vue.

Has­san était à son poste.

Il la regar­da tra­ver­ser le hall pour la der­nière fois. Elle mar­chait avec la même assu­rance, la même cer­ti­tude, la même len­teur sou­ve­raine, et le hall du Cecil était le même hall qu’à son arri­vée, avec le même marbre et les mêmes ascen­seurs et la même lumière blanche, sauf que le hall n’é­tait plus le même parce qu’il avait conte­nu cette voix pen­dant trois jours et que les murs avaient absor­bé cette voix comme le bois absorbe l’eau et qu’ils ne la ren­draient jamais, jamais com­plè­te­ment, il res­te­rait tou­jours dans les murs du Cecil un écho de cette voix, un rési­du, une trace, et les gens qui dor­mi­raient dans les chambres du Cecil dans les années à venir, dans les décen­nies à venir, enten­draient peut-être, cer­taines nuits, quand le vent souf­fle­rait de la mer et que l’hô­tel serait silen­cieux, ils enten­draient peut-être quelque chose — pas un son, pas une note, quelque chose de plus sub­til, une vibra­tion, un fré­mis­se­ment de l’air, le sou­ve­nir d’un son dans les murs, et ils ne sau­raient pas ce que c’é­tait et ils n’au­raient pas besoin de le savoir.

En pas­sant devant le comp­toir de Has­san, elle s’arrêta.

Elle le regar­da. Has­san la regar­da. Et cette fois — cette fois, après le concert, après le tarab, après le feuillet écrit au bord de la mer à trois heures du matin — cette fois Has­san ne per­dit pas la parole. Ses quatre langues et demie res­tèrent à leur poste. Sa bouche s’ou­vrit et des mots en sor­tirent, des mots en arabe, des mots simples, les mots les plus simples du monde :

— Shu­kran. Merci.

Oum Kal­thoum sou­rit. Le même sou­rire que le pre­mier jour — le sou­rire de la femme qui entre dans un endroit nou­veau et qui le trouve beau, sauf que cette fois l’en­droit n’é­tait pas nou­veau et qu’il était tou­jours beau, et le sou­rire conte­nait quelque chose de plus que la pre­mière fois, quelque chose qui n’é­tait pas de la recon­nais­sance ni de la gra­ti­tude ni de la com­pas­sion mais un mélange des trois, le mélange que les gens fabriquent quand ils quittent un endroit où ils ont été heu­reux et qu’ils savent qu’ils n’y revien­dront peut-être jamais.

— Tes­lem eideik, dit-elle. Que tes mains soient bénies.

Ce n’é­tait pas une phrase banale — ou c’é­tait une phrase banale, une for­mule de poli­tesse arabe que l’on dit aux gens qui tra­vaillent avec leurs mains, aux arti­sans, aux cui­si­niers, aux cou­tu­rières, aux gens dont les mains font des choses — mais dans la bouche d’Oum Kal­thoum, adres­sée à Has­san le concierge qui écri­vait en secret, cette phrase avait un autre sens, un sens que seul Has­san pou­vait entendre, et ce sens c’é­tait : je sais. Je ne sais pas quoi, mais je sais. Je sais que tes mains font autre chose que ce qu’elles montrent. Je sais que tes mains ont un secret. Et je bénis ce secret.

Puis elle sor­tit par la porte tour­nante. La porte tour­na. La Packard noire démar­ra. La foule s’é­car­ta. Et la Cor­niche ava­la la voi­ture comme la mer avale un navire, len­te­ment, digne­ment, et quand la Packard eut dis­pa­ru au bout de la Cor­niche, le silence qui sui­vit fut un silence de dimanche matin, un silence propre, frais, un silence qui sen­tait le sel et le café et le début de quelque chose.

*

Le lun­di, le Comte partit.

Il par­tit sans bruit — pas de calèche, pas de spec­tacle, pas de geste de calife. Il des­cen­dit à six heures du matin, avant que l’hô­tel ne se réveille, avec ses deux valises de cuir — les mêmes valises, les valises d’un faux comte qui conte­naient les vête­ments d’un faux comte et les acces­soires d’un faux comte, le monocle, l’é­tui à ciga­rettes en argent, les cra­vates, mais aus­si, au fond de la plus grande valise, enve­lop­pé dans du papier de soie, un objet que le Comte n’a­vait pas en arri­vant et qu’il empor­tait en par­tant — le fou­lard que Madame Anas­ta­siou lui avait don­né la veille, un fou­lard de soie à motifs grecs, un fou­lard qui n’é­tait ni beau ni pré­cieux mais qui était vrai, entiè­re­ment vrai, le seul objet vrai dans les deux valises de cuir.

Has­san était déjà là. Has­san était tou­jours là à six heures du matin — c’é­tait son heure, l’heure où le Cecil n’ap­par­te­nait encore à per­sonne, l’heure où l’hô­tel n’é­tait qu’un bâti­ment, du marbre et du bois et de la lumière, avant que les gens n’ar­rivent et ne le trans­forment en hôtel.

Le Comte — László — posa ses valises devant le comp­toir. Il regar­da Has­san. Has­san le regarda.

— Je ne paie pas la note, dit László. Je n’ai plus d’argent. C’est Metz­ger qui paie­ra, ou per­sonne. Je suis désolé.

Il n’é­tait pas déso­lé. Ou il était déso­lé mais d’une manière dif­fé­rente de celle qu’im­plique le mot « déso­lé » — il était déso­lé comme on est déso­lé de quit­ter un endroit où l’on a été quel­qu’un d’autre et où ce quel­qu’un d’autre était peut-être meilleur que soi-même, et cette forme de regret n’a pas de nom dans aucune langue, ou peut-être que si, peut-être que les Hon­grois ont un mot pour ça, les Hon­grois ayant des mots pour toutes les formes de regret comme les Esqui­maux ont des mots pour toutes les formes de neige.

— Où allez-vous ? deman­da Hassan.

— Je ne sais pas. Istan­bul peut-être. Ou Bey­routh. Ou nulle part. Nulle part est la seule des­ti­na­tion qui ne déçoit jamais.

László ten­dit la main à Has­san. Has­san la prit. Et dans cette poi­gnée de main — la poi­gnée de main entre un concierge et un escroc, entre un homme qui écri­vait en secret et un homme qui men­tait en public, entre deux masques qui se recon­nais­saient depuis le pre­mier jour — dans cette poi­gnée de main il y avait tout ce que le Cecil avait été pen­dant ces semaines, tout le spec­tacle et tout le silence, tous les men­songes et toutes les véri­tés, tout le cham­pagne et tout le thé à trois mil­liemes, et la voix, sur­tout la voix, la voix qui avait tra­ver­sé les murs et les masques et les men­songes et qui avait lais­sé dans cha­cun d’entre eux quelque chose qui ne par­ti­rait pas.

László sor­tit par la porte tour­nante. La porte tour­na. Et Has­san res­ta seul dans le hall, à six heures du matin, avec le bruit des ascen­seurs immo­biles et la lumière blanche qui com­men­çait à entrer par les fenêtres.

*

Le mar­di, Mau­gham et Gerald partirent.

Ils par­tirent pour Le Caire — Mau­gham vou­lait voir les pyra­mides, ou plu­tôt Mau­gham vou­lait voir les gens qui voient les pyra­mides, ce qui était plus inté­res­sant, parce que les pyra­mides ne changent pas mais les gens qui les regardent changent, et c’est le chan­ge­ment qui inté­resse l’é­cri­vain, pas la permanence.

Gerald fit les valises. Mau­gham super­vi­sa les valises. C’é­tait le rituel — Gerald fai­sait et Mau­gham super­vi­sait, Gerald vivait et Mau­gham écri­vait, Gerald fer­mait les valises et Mau­gham ouvrait les car­nets, et ce rituel dure­rait encore sept ans, jus­qu’à ce que la mort de Gerald à Nice en 1944 mette fin au pacte, et que Mau­gham découvre qu’on peut sur­vivre à la fin d’un pacte mais qu’on ne sur­vit pas vrai­ment, qu’on sur­vit comme un arbre sur­vit quand on lui coupe une branche maî­tresse, en pous­sant de travers.

Mau­gham des­cen­dit au bar une der­nière fois. Il com­man­da un gim­let. Gior­gos le ser­vit. Le gim­let avait le même goût que tous les gim­lets — le goût du para­dis per­du, le goût de la rose de Damas et du citron vert et du gin et de la mélan­co­lie — et Mau­gham le but len­te­ment, en regar­dant les miroirs fumés et les tabou­rets de cuir vert et la lumière des lampes, et il vit dans les miroirs fumés le reflet de tout ce qui s’é­tait pas­sé ici — le Comte au bar, Madame Anas­ta­siou et ses perles, Gerald qui dan­sait avec Mrs. Whit­field, Poole et son Times, Coward au pia­no avec Has­san qui fre­don­nait, Rami et ses yeux de puits, Cava­fy de biais dans l’en­ca­dre­ment de la porte — il vit tout cela dans les miroirs comme on voit dans l’eau claire les pois­sons qui nagent en des­sous, et il sut que tout cela fini­rait dans un livre ou dans un tiroir, pro­ba­ble­ment dans un tiroir, parce que cer­taines his­toires sont trop fra­giles pour être publiées, trop vraies pour être impri­mées, trop alexan­drines pour être anglaises.

Il prit son car­net. Il l’ou­vrit à la page où il avait écrit, le soir des confes­sions, deux phrases. Il relut les deux phrases. Puis il en ajou­ta une troi­sième — une seule, courte, définitive :

« Alexan­drie est le seul endroit au monde où le men­songe est une forme de poli­tesse envers la vérité. »

Il refer­ma le car­net. Il finit le gim­let. Il se leva.

En pas­sant devant le comp­toir, il s’ar­rê­ta. Has­san était là — Has­san était tou­jours là.

— Has­san, dit Maugham.

— Mon­sieur Maugham.

— V‑v-vous écri­vez, n’est-ce pas ?

Has­san ne répon­dit pas. Le silence de Has­san était une réponse — la même réponse qu’il avait don­née au regard de Cava­fy dans la rue Lep­sius, la même réponse qu’il avait don­née à la voix d’Oum Kal­thoum dans le café de l’At­ta­rin, la réponse de l’homme qui ne nie pas et qui ne confirme pas et qui laisse le silence dire ce que les mots ne peuvent pas dire.

Mau­gham hocha la tête.

— N‑n-ne vous arrê­tez jamais, dit-il. Quoi que vous écri­viez, ne vous arrê­tez jamais. Le monde a besoin de gens qui écrivent en secret. Les gens qui écrivent en secret sont les seuls qui écrivent la véri­té, parce que la véri­té ne sup­porte pas la publi­ci­té, la véri­té est une chose timide qui ne se montre que dans le noir, que dans les poches, que dans les dou­blures de veste.

Et Mau­gham sor­tit, sui­vi de Gerald qui por­tait les valises et qui se retour­na une der­nière fois pour saluer Gior­gos, et Gior­gos leva la main, et la porte tour­nante tour­na, et le Cecil per­dit son écrivain.

*

Le mer­cre­di, Coward partit.

Coward par­tit comme il était arri­vé — en illu­mi­nant tout sur son pas­sage, en lais­sant der­rière lui un sillage de mots d’es­prit et de gin-tonic ren­ver­sés et de gens qui sou­riaient en secouant la tête, et en lais­sant aus­si, dans le salon, sur le Bech­stein mal accor­dé, un feuillet — un feuillet de papier à musique sur lequel il avait grif­fon­né quelques notes, les notes de cette chose étrange et belle qu’il avait jouée le soir où Has­san avait chan­té, les notes de cette tra­duc­tion impos­sible d’Oum Kal­thoum au pia­no, et ce feuillet, per­sonne ne le trou­ve­rait avant des semaines, et quand on le trou­ve­rait on ne sau­rait pas ce que c’é­tait, et on le jet­te­rait peut-être, ou on le gar­de­rait, et les notes res­te­raient là, sur le papier, comme la voix res­tait dans les murs, en attente de quel­qu’un qui sau­rait les lire.

En par­tant, Coward dit à Hassan :

— Si jamais vous venez à Londres, venez me voir. Je vous appren­drai le pia­no. Vous m’ap­pren­drez le reste.

Et il sor­tit, et la porte tour­nante tourna.

*

Le jeu­di, le Cecil se retrou­va dans un état étrange — un état qui res­sem­blait à celui d’un théâtre après la repré­sen­ta­tion, quand les acteurs sont par­tis et que les décors sont encore debout et que les lumières sont encore allu­mées mais que la scène est vide, et ce vide n’est pas un vide triste, c’est un vide plein, plein de tout ce qui vient de se pas­ser, plein des voix et des gestes et des regards et des rires, plein de cette vie qui vient de s’é­teindre et dont la cha­leur est encore dans l’air.

Les Whit­field étaient encore là — les Whit­field seraient tou­jours là, les Whit­field fai­saient par­tie du Cecil comme les colonnes font par­tie du temple, ils n’a­vaient nulle part où aller et nulle rai­son de par­tir et nulle envie de par­tir, et leur per­ma­nence, leur immo­bi­li­té, leur obs­ti­na­tion à res­ter était peut-être la chose la plus récon­for­tante du Cecil, la preuve que le monde, mal­gré les départs et les arri­vées et les concerts et les impos­tures, le monde continuait.

Madame Anas­ta­siou était encore là — sans le Comte, sans l’argent, sans les illu­sions, mais avec ses fausses perles et sa vraie com­pas­sion et ce rire qu’elle avait ri sur la ter­rasse et qui conti­nuait de vibrer en elle comme le tarab conti­nuait de vibrer dans les murs, et elle pre­nait le thé tous les après-midi avec une séré­ni­té nou­velle, la séré­ni­té des gens qui ont tout per­du et qui découvrent que tout n’é­tait pas grand-chose et que le vrai tout — le thé, la lumière, la mer, les conver­sa­tions avec les gens qui res­tent — le vrai tout est tou­jours là.

Poole était encore là — Poole serait encore là long­temps, Poole serait là jus­qu’à ce que sa mis­sion soit ter­mi­née, quelle que soit cette mis­sion, et sa mis­sion ne serait peut-être jamais ter­mi­née, parce que l’Em­pire ne dort jamais et que ses yeux ne se ferment jamais, et Poole, dans la chambre 307, conti­nue­rait de lire son Times et de fumer sa pipe et de regar­der le monde avec son visage de sable, et per­sonne ne sau­rait jamais ce qu’il pen­sait vrai­ment, ce qu’il avait sen­ti le soir du concert, ce qui s’é­tait pas­sé der­rière le sable quand la voix avait tra­ver­sé les murs, et cette igno­rance, ce secret, était peut-être le seul secret véri­ta­ble­ment bien gar­dé de toute cette histoire.

Vit­to­ria n’ha­bi­tait pas au Cecil — elle n’y avait jamais habi­té, elle y pas­sait, elle y pre­nait le thé, elle y jouait son rôle — mais le rôle avait chan­gé. Vit­to­ria ne se pré­sen­tait plus comme Aldi­si. Elle ne se pré­sen­tait plus comme rien. Elle venait, elle s’as­seyait, elle buvait son thé, et si quel­qu’un lui deman­dait qui elle était, elle disait : Vit­to­ria. Juste Vit­to­ria. Et si quel­qu’un lui deman­dait ce qu’elle fai­sait, elle disait : je chante. Et si quel­qu’un lui deman­dait ce qu’elle chan­tait, elle disait : je ne sais pas encore. Et cette igno­rance, cette hon­nê­te­té de l’i­gno­rance, était le début de quelque chose — le début de la troi­sième Vit­to­ria, celle qui n’é­tait ni la fille du mer­cier ni la sopra­no de Milan mais quel­qu’un de nou­veau, quel­qu’un qui n’exis­tait pas encore et qui exis­tait déjà, quel­qu’un qui habi­tait dans l’es­pace entre le bel can­to et le maqam, entre l’I­ta­lie et l’É­gypte, entre le men­songe et la véri­té, et cet espace était son adresse main­te­nant, son seul domi­cile, le seul endroit au monde où elle se sen­tait chez elle.

*

Et Has­san.

Has­san était au Cecil. Has­san serait au Cecil demain et la semaine pro­chaine et le mois pro­chain et l’an­née pro­chaine, der­rière son comp­toir de marbre, avec son sou­rire de concierge et ses quatre langues et demie et sa veste d’u­ni­forme. La porte tour­nante tour­ne­rait. Les ascen­seurs mon­te­raient et des­cen­draient. De nou­veaux clients arri­ve­raient avec de nou­velles valises et de nou­veaux noms et de nou­veaux men­songes, et Has­san les accueille­rait avec la même cour­toi­sie et la même atten­tion et le même regard qui voyait tout et qui ne jugeait rien.

Mais dans la dou­blure de sa veste, les feuillets avaient changé.

Les anciens feuillets — les feuillets timides, les feuillets pru­dents, les feuillets qui ne savaient pas se tenir de biais par rap­port au monde — ces feuillets étaient tou­jours là, mais ils avaient été rejoints par le feuillet de l’aube, le feuillet écrit au bord de la mer après le concert, et ce feuillet était dif­fé­rent des autres, ce feuillet avait quelque chose que les autres n’a­vaient pas — du grain, de la rugo­si­té, du souffle, ce souffle qui est le souffle de la voix et qui est aus­si le souffle de l’é­cri­ture, ce souffle qui dit : je suis vivant, je suis impar­fait, je suis là.

Et Has­san écri­rait d’autres feuillets. Des cen­taines d’autres. Des mil­liers peut-être. Il les écri­rait la nuit, dans sa chambre de Mohar­rem Bey, à la lumière d’une lampe à pétrole, avec le bruit de la mer au loin et le sou­ve­nir de la voix dans la poi­trine. Il écri­rait l’his­toire du Cecil — pas l’his­toire offi­cielle, pas l’his­toire des registres et des fiches de police et des notes d’hô­tel, mais l’autre his­toire, l’his­toire sou­ter­raine, l’his­toire des masques et des men­songes et des vrais noms chu­cho­tés au bar et des faux noms ins­crits dans les registres, l’his­toire des gens qui passent et de l’hô­tel qui reste, l’his­toire de la voix qui tra­verse les murs.

Per­sonne ne lirait ces feuillets. Pas tout de suite. Peut-être jamais. Mais les feuillets exis­te­raient, dans la dou­blure de la veste ou dans un tiroir ou dans une enve­loppe, et leur exis­tence serait suf­fi­sante, parce que l’exis­tence des choses écrites est en soi une vic­toire, une petite vic­toire dis­crète et têtue, la vic­toire du mot sur le silence, la vic­toire du feuillet plié en quatre sur le monde qui tourne et qui oublie.

*

Le ven­dre­di — une semaine après le concert — Has­san eut son jour de congé.

Il mar­cha dans Alexan­drie. Comme tous les dimanches, comme tou­jours. Il tra­ver­sa Man­sheya et remon­ta la rue Fouad et pas­sa devant le Grand Tri­anon et la pâtis­se­rie Délices et le club Enosis. Il tra­ver­sa le quar­tier Atta­rin avec ses anti­quaires et ses bro­can­teurs et ses fausses sta­tuettes pha­rao­niques. Et il tour­na dans la rue Lepsius.

Le vieil homme était là.

Debout devant son immeuble. Immo­bile. Le cha­peau de paille. Les lunettes à mon­ture fine. Les mains der­rière le dos. Le biais — ce biais imper­cep­tible, ce déca­lage de deux ou trois degrés par rap­port au monde.

Has­san ralen­tit. Comme la pre­mière fois. Il ne s’ar­rê­ta pas. Il pas­sa devant le vieil homme à la vitesse d’un pro­me­neur qui regarde les façades.

Et cette fois — cette fois, après le concert, après le tarab, après le feuillet de l’aube — cette fois Has­san ne se conten­ta pas de pas­ser. Il tour­na la tête vers le vieil homme. Et le vieil homme tour­na la tête vers Has­san. Et leurs yeux se croi­sèrent, comme la pre­mière fois, dans cet espace d’une seconde qui contient tout.

Et Has­san sou­rit. Pas le sou­rire du concierge — le sou­rire de l’é­cri­vain. Le sou­rire de l’homme qui écrit en secret et qui recon­naît un autre homme qui écrit en secret, et cette recon­nais­sance n’é­tait plus impos­sible comme la pre­mière fois, elle était cer­taine, elle était évi­dente, elle était ins­crite dans l’angle du corps et dans la lumière des yeux et dans le biais du cha­peau de paille.

Le vieil homme sou­rit en retour.

Et Has­san conti­nua de mar­cher, et le vieil homme res­ta immo­bile, et la rue Lep­sius res­ta la rue Lep­sius, entre le patriar­cat et l’hô­pi­tal et les mai­sons closes, entre la foi et la souf­france et le plai­sir, et Alexan­drie res­ta Alexan­drie, et la Médi­ter­ra­née res­ta la Méditerranée.

Mais quelque chose avait changé.

Quelque chose d’im­per­cep­tible, d’in­nom­mable, quelque chose qui n’ap­pa­rais­sait dans aucun registre et dans aucune fiche de police et dans aucun jour­nal et dans aucun livre — ou peut-être dans un livre, un jour, un livre qu’on ne connais­sait pas encore, un livre qui dor­mait dans la dou­blure d’une veste d’u­ni­forme sous la forme de feuillets pliés en quatre, un livre qui ne savait pas encore qu’il était un livre et qui n’a­vait pas besoin de le savoir.

*

Au Cecil Hotel d’A­lexan­drie, les ascen­seurs de bois de noyer ciré mon­taient et des­cen­daient. La porte tour­nante tour­nait. La lumière blanche entrait par les fenêtres et man­geait les cou­leurs. Le marbre du hall était frais sous les pieds. Les cuivres brillaient. Le gra­mo­phone du salon jouait quelque chose — une chan­son, une voix, une voix de femme, et per­sonne ne savait qui avait mis le disque, per­sonne ne se sou­ve­nait avoir posé l’ai­guille sur le sillon, et la voix tour­nait dans le salon vide et mon­tait par les esca­liers et tra­ver­sait les cou­loirs et entrait dans les chambres et res­sor­tait par les fenêtres et se mêlait à l’air d’A­lexan­drie et à l’o­deur du sel et du jas­min et au bruit de la mer.

Et quel­qu’un — un gar­çon d’é­tage, une femme de chambre, un fan­tôme, per­sonne — quel­qu’un remit le disque au début.

Et la voix recommença.

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Tarab — Cha­pitres 13 à 18

Tarab — Cha­pitres 7 à 12

Tarab

Tarab

Cha­pitres 7 à 12

Cha­pitre 7

Le Bal du Spor­ting Club

Le Spor­ting Club d’A­lexan­drie orga­ni­sait un bal cos­tu­mé le der­nier same­di de chaque mois d’a­vril depuis 1907, c’est-à-dire depuis vingt-quatre ans, ce qui, dans une ville où les tra­di­tions avaient la durée de vie d’un sor­bet au citron posé sur un bal­con en juillet, consti­tuait un exploit de per­sé­vé­rance com­pa­rable à celui des pyra­mides, avec cette dif­fé­rence que les pyra­mides ne ser­vaient pas de cham­pagne et que le Spor­ting Club ne conser­vait pas de momies, quoique cer­tains de ses membres les plus anciens, assis dans leurs fau­teuils de rotin devant la pelouse de cri­cket, immo­biles depuis si long­temps que les ser­veurs les contour­naient par habi­tude, eussent fait d’ex­cel­lentes momies si quel­qu’un avait pris la peine de les embaumer.

Le Spor­ting Club occu­pait un ter­rain consi­dé­rable dans le quar­tier de Smou­ha, à l’est de la ville, un domaine de pelouses et de courts de ten­nis et de ter­rains de polo et de pis­cines et de ter­rasses où la bonne socié­té alexan­drine — c’est-à-dire la socié­té qui se consi­dé­rait bonne et que les autres socié­tés consi­dé­raient comme telle, non par convic­tion mais par com­mo­di­té — venait se mon­trer, se voir, se jau­ger, se séduire, se tra­hir et se récon­ci­lier, le tout en moins de temps qu’il n’en fal­lait pour finir un gin-tonic, parce que la bonne socié­té d’A­lexan­drie était une machine d’une effi­ca­ci­té redou­table qui com­pri­mait en une soi­rée ce que d’autres socié­tés, moins éner­giques, éta­laient sur des semaines.

Le bal d’a­vril 1931 avait pour thème « Les Mille et Une Nuits », ce qui était le thème le plus conve­nu qu’on pût ima­gi­ner pour un bal cos­tu­mé en Égypte mais qui pré­sen­tait l’a­van­tage de per­mettre à cha­cun de se dégui­ser à peu de frais — il suf­fi­sait d’un tur­ban, d’un voile, d’un sabre en car­ton et d’un peu d’au­dace, et Alexan­drie ne man­quait jamais d’au­dace, l’au­dace étant, avec le sel et le jas­min, l’un des trois ingré­dients fon­da­men­taux de l’air qu’on y respirait.

Le Cecil Hotel envoya au bal une délé­ga­tion consi­dé­rable, non pas offi­ciel­le­ment — les hôtels n’en­voient pas de délé­ga­tions aux bals cos­tu­més — mais offi­cieu­se­ment, par la grâce de ce mou­ve­ment natu­rel qui fait que les clients d’un même hôtel finissent par for­mer une sorte de famille, une famille choi­sie par le hasard et la géo­gra­phie et le prix des chambres, et que cette famille, le soir d’un bal, se déplace en groupe comme une tri­bu se déplace vers un point d’eau.

*

Le Comte y alla en Haroun al-Rachid.

Il avait fait confec­tion­ner le cos­tume en trois jours par un tailleur armé­nien du quar­tier Kar­mouz qui ne posait jamais de ques­tions, ce qui était la qua­li­té prin­ci­pale d’un tailleur armé­nien et peut-être la rai­son pour laquelle les Armé­niens étaient les meilleurs tailleurs du Levant — non pas parce qu’ils cou­saient mieux que les autres, quoi­qu’ils cou­sissent mieux que les autres, mais parce qu’ils com­pre­naient que le vête­ment est un masque et que le masque est un secret et que le secret est sacré, et qu’un tailleur qui pose des ques­tions n’est pas un tailleur mais un confes­seur, et les gens qui vont chez le tailleur ne veulent pas être par­don­nés, ils veulent être transformés.

Le cos­tume était magni­fique — une robe de soie bleu nuit bro­dée d’or, un tur­ban assor­ti, des babouches poin­tues, une fausse barbe noire qui lui don­nait l’air d’un calife sor­ti d’une minia­ture per­sane, et le Comte por­tait tout cela avec une aisance qui dépas­sait le simple dégui­se­ment, une aisance qui sug­gé­rait que le Comte n’é­tait pas dégui­sé mais qu’il avait sim­ple­ment chan­gé de rôle, qu’il était pas­sé de comte hon­grois à calife abbas­side avec la même faci­li­té qu’un acteur passe d’un acte à l’autre, et que l’un était aus­si vrai — ou aus­si faux — que l’autre.

Il arri­va au Spor­ting Club dans une calèche qu’il avait louée pour l’oc­ca­sion, parce qu’un calife n’ar­rive pas en taxi, et l’en­trée fut si spec­ta­cu­laire que les gens applau­dirent, non pas parce que le cos­tume était le plus beau — il y en avait de plus beaux, une femme grecque avait fait venir de Paris un cos­tume de Sché­hé­ra­zade qui avait coû­té ce que le père de Vit­to­ria gagnait en un an — mais parce que le Comte, en des­cen­dant de la calèche, fit un geste de la main, un geste de calife, un geste de sou­ve­rain saluant ses sujets, un geste si par­fai­te­ment dosé entre l’i­ro­nie et la majes­té que per­sonne ne savait s’il fal­lait rire ou s’in­cli­ner, et tout le monde fit les deux.

*

Mau­gham y alla en Maugham.

C’est-à-dire qu’il ne se dégui­sa pas. Il mit un smo­king, une cra­vate noire, ses chaus­sures habi­tuelles et son expres­sion habi­tuelle — l’ex­pres­sion du lézard sur la pierre chaude — et quand quel­qu’un lui deman­da en quoi il était dégui­sé, il répon­dit, avec un bégaie­ment qui ren­dait la réponse encore plus dévas­ta­trice : « En é‑é-écri­vain anglais. C’est le dégui­se­ment le plus impro­bable que j’aie pu trouver. »

Gerald, en revanche, por­tait un cos­tume de pirate — un vrai cos­tume de pirate, avec un ban­deau sur l’œil et un faux cro­chet en bois et une che­mise ouverte sur une poi­trine bron­zée, un cos­tume que Mau­gham regar­da avec une expres­sion qui hési­tait entre la conster­na­tion et la ten­dresse et qui se fixa fina­le­ment sur la ten­dresse, parce que Gerald en pirate était si exac­te­ment lui-même, si par­fai­te­ment conforme à ce qu’il était — un fli­bus­tier du cœur, un écu­meur de bars, un homme qui pre­nait ce qui n’é­tait pas à lui avec un sou­rire si radieux qu’on le remer­ciait de l’a­voir volé —, que le dégui­se­ment en ces­sait d’être un dégui­se­ment pour deve­nir un portrait.

Gerald entra dans le bal comme une bombe entre dans un mur — avec éner­gie, avec fra­cas, et en fai­sant des dégâts consi­dé­rables sur son pas­sage. En moins de vingt minutes il avait dan­sé avec trois femmes, bu avec cinq hommes, insul­té affec­tueu­se­ment un diplo­mate belge, ren­ver­sé un pla­teau de cana­pés, embras­sé la joue d’une veuve armé­nienne qui en rou­git de plai­sir et de scan­dale, et enga­gé une conver­sa­tion avec le bar­man sur la meilleure recette de punch au rhum, conver­sa­tion qui débou­cha, vingt minutes plus tard, sur un punch au rhum si puis­sant que les pre­miers à le goû­ter durent s’asseoir.

*

Vit­to­ria y alla en cantatrice.

Pas en can­ta­trice dégui­sée, pas en can­ta­trice pour la soi­rée — en can­ta­trice tout court, en Vit­to­ria Aldi­si, la sopra­no du Conser­va­toire Ver­di de Milan, un rôle qu’elle avait main­te­nant assez répé­té pour le por­ter avec une assu­rance qui n’é­tait pas encore de la convic­tion mais qui y res­sem­blait de plus en plus, comme une copie qui à force d’être contem­plée finit par res­sem­bler à l’o­ri­gi­nal, non pas parce que la copie s’a­mé­liore mais parce que l’œil qui la regarde s’habitue.

Elle por­tait une robe de soie noire — emprun­tée à une amie de sa mère, retou­chée en secret par ses propres mains, parce que Vit­to­ria savait coudre comme toutes les filles de mer­cier, et cette robe noire, simple, sans orne­ment, sans bijou, était le plus effi­cace des cos­tumes, parce qu’elle disait : je n’ai pas besoin de me dégui­ser, je suis déjà quel­qu’un, et ce quel­qu’un est une artiste, et les artistes ne portent pas de cos­tumes, les artistes portent du noir comme les prêtres portent du noir, parce que le noir est la cou­leur de ceux qui n’ont pas besoin de couleur.

C’est au Spor­ting Club que Vit­to­ria fit son entrée dans le monde du Cecil — le monde des grands hôtels et des cock­tails et des conver­sa­tions en trois langues et des gens qui ne demandent jamais d’où vous venez parce que la ques­tion serait vul­gaire et que la réponse, de toute façon, serait pro­ba­ble­ment un mensonge.

Un pro­duc­teur de théâtre — un cer­tain Dona­dieu, Fran­çais d’A­lexan­drie, mous­tache cirée, gilet de bro­cart — l’a­bor­da entre deux valses. Il avait enten­du par­ler d’elle par les Mor­pur­go. Il avait enten­du dire qu’elle chan­tait mer­veilleu­se­ment. Est-ce qu’elle accep­te­rait de don­ner un réci­tal pri­vé ? Chez les Papan­dreou, une famille grecque qui avait un salon de musique avec une acous­tique mira­cu­leuse — les murs étaient courbes, disait-on, comme l’in­té­rieur d’un vio­lon­celle. La rému­né­ra­tion serait modeste mais la visi­bi­li­té consi­dé­rable. Tout le beau monde y serait.

Vit­to­ria dit qu’elle y réflé­chi­rait, ce qui vou­lait dire oui mais avec cette len­teur cal­cu­lée qu’elle avait apprise de Sta­vri­dis, le vieux pro­fes­seur de bel can­to, qui lui avait dit un jour : « Ne dis jamais oui tout de suite. Un oui immé­diat est un oui de femme de chambre. Un oui dif­fé­ré est un oui d’ar­tiste. La dif­fé­rence, c’est le temps. Le temps que tu fais attendre l’autre est la mesure exacte de ta valeur à ses yeux. »

Elle était terrifiée.

*

Les Whit­field y allèrent en Whit­field — lui en cos­tume de lin blanc avec un tar­bouch emprun­té qui lui don­nait l’air d’un Anglais por­tant un tar­bouch emprun­té, c’est-à-dire l’air de rien du tout, et elle en robe de mous­se­line bleue avec un voile qui fai­sait pen­ser vague­ment à l’O­rient si l’on plis­sait les yeux et si l’on avait bu deux coupes de cham­pagne, ce qui, à neuf heures du soir, était le cas de tout le monde.

Madame Anas­ta­siou y alla en reine de Saba, avec un dia­dème en strass qui aurait pu pas­ser pour des dia­mants si les dia­mants avaient eu l’ha­bi­tude de cli­gno­ter sous la lumière des lustres comme des enseignes de phar­ma­cie, et elle était accom­pa­gnée de son chauf­feur, un Nubien silen­cieux qui por­tait ses châles et ses éven­tails et son sac du soir avec la digni­té rési­gnée d’un homme qui avait com­pris depuis long­temps que la ser­vi­tude, dans cette ville, pre­nait des formes si variées et si inven­tives qu’on ne pou­vait que les admirer.

Poole n’y alla pas — ou plu­tôt, si, il y alla, mais per­sonne ne le remar­qua, ce qui était le but, et Has­san, qui n’é­tait pas invi­té au bal parce que les concierges ne sont pas invi­tés aux bals du Spor­ting Club, n’eut pas l’oc­ca­sion de le voir ni de ne pas le voir, ce qui revient au même.

*

La salle de bal du Spor­ting Club était immense — un rec­tangle de par­quet ciré bor­dé de colonnes de marbre entre les­quelles on avait ten­du des dra­pe­ries pourpres et or pour créer l’illu­sion d’un palais des Mille et Une Nuits, une illu­sion qui fonc­tion­nait admi­ra­ble­ment si l’on ne regar­dait pas le pla­fond, où les ven­ti­la­teurs tour­naient avec une obs­ti­na­tion méca­nique qui rap­pe­lait fâcheu­se­ment le ving­tième siècle, mais per­sonne ne regar­dait le pla­fond dans un bal, tout le monde regar­dait tout le monde, et ce que tout le monde voyait, c’é­tait un spectacle.

Un spec­tacle de masques. Pas les masques de car­ton et de tis­su que por­taient les invi­tés — les vrais masques, les masques invi­sibles, les masques que cha­cun por­tait en per­ma­nence et que le bal cos­tu­mé ne fai­sait que rendre plus visibles par contraste, comme une ombre est plus noire quand la lumière est plus vive. Parce que le para­doxe du bal cos­tu­mé, que tout le monde connais­sait et que per­sonne ne disait, c’est qu’on ne s’y déguise pas — on s’y désha­bille. Le cos­tume est un aveu. Le cos­tume dit ce qu’on n’ose pas dire le reste du temps. Le Grec qui se déguise en sul­tan otto­man avoue une nos­tal­gie qu’il nie­rait à jeun. L’An­glais qui se déguise en bédouin avoue un désir de liber­té que son édu­ca­tion lui inter­dit. La femme qui se déguise en dan­seuse du ventre avoue un corps que la socié­té lui demande de cacher. Et le Comte qui se déguise en Haroun al-Rachid avoue — quoi ? Qu’il est un impos­teur ? Mais c’est pré­ci­sé­ment en avouant l’im­pos­ture qu’il la rend invi­sible, parce que dans un bal cos­tu­mé tout le monde est un impos­teur et que l’im­pos­teur le plus dan­ge­reux est celui qui se déguise en ce qu’il est vrai­ment, celui qui dit la véri­té sous cou­vert de men­songe, celui qui porte un masque de masque.

L’or­chestre jouait — un orchestre de huit musi­ciens, quatre Grecs, deux Ita­liens, un Armé­nien et un Mal­tais, une pro­por­tion qui reflé­tait à peu près la com­po­si­tion démo­gra­phique de la bonne socié­té alexan­drine si l’on excluait les Anglais, les­quels ne jouaient pas de musique de bal, les Anglais consi­dé­rant que la musique de bal était une chose qu’on écoute et non une chose qu’on joue, comme la guerre est une chose qu’on com­mande et non une chose qu’on fait. Ils jouaient des valses et des fox-trots et des tan­gos et par­fois, quand la soi­rée avan­çait et que le cham­pagne et le punch de Gerald fai­saient leur effet, un char­les­ton qui fai­sait trem­bler les colonnes de marbre et vibrer les ventilateurs.

*

Le Comte dansait.

Il dan­sait comme il par­lait — avec une grâce qui n’é­tait pas natu­relle mais qui était si par­fai­te­ment imi­tée qu’elle valait mieux que la nature, une grâce de pro­fes­sion­nel, la grâce d’un homme qui a appris les pas dans un cours de danse plu­tôt que dans un salon de famille, et qui connaît chaque figure avec la pré­ci­sion d’un méca­nisme, sauf que le méca­nisme était hui­lé de cham­pagne et de charme et que le résul­tat était irrésistible.

Il dan­sa avec Mrs. Whit­field, qui rou­git. Il dan­sa avec Madame Anas­ta­siou, qui rit. Il dan­sa avec la femme du consul d’I­ta­lie, qui ne fit ni l’un ni l’autre mais qui le regar­da avec une atten­tion de bijou­tière éva­luant une pierre dont elle ne pou­vait pas encore déter­mi­ner si elle était pré­cieuse ou en verre.

Entre deux danses, il racon­tait. Des anec­dotes, des sou­ve­nirs, des impres­sions de voyage, des mots d’es­prit emprun­tés à d’autres et ser­vis comme les siens avec un aplomb qui for­çait l’ad­mi­ra­tion — l’a­nec­dote du dîner à Vienne était deve­nue un dîner à Buda­pest, puis un dîner à Saint-Péters­bourg, l’ar­chi­duc avait chan­gé de nom et le chien de race, et la com­tesse russe était deve­nue une prin­cesse rou­maine, et chaque ver­sion était racon­tée avec une assu­rance si totale que per­sonne ne remar­quait les varia­tions, ou que ceux qui les remar­quaient les attri­buaient aux caprices de la mémoire plu­tôt qu’aux néces­si­tés de l’in­ven­tion, parce que dans un bal cos­tu­mé la véri­té est un invi­té qu’on ne recon­naît pas.

*

Mau­gham, assis dans un fau­teuil, un verre à la main, ne dan­sait pas. Il ne dan­sait jamais. Dan­ser exi­geait une forme d’a­ban­don que Mau­gham s’é­tait inter­dit il y avait très long­temps, si long­temps qu’il ne se sou­ve­nait plus de la rai­son de l’in­ter­dic­tion, seule­ment de l’in­ter­dic­tion elle-même, deve­nue habi­tude, deve­nue nature, deve­nue lui. Mais il regar­dait. Il regar­dait avec l’ap­pé­tit vorace et silen­cieux de l’é­cri­vain au tra­vail, et ce qu’il voyait le ravis­sait — non pas la beau­té du spec­tacle, qui était rela­tive, ni l’é­lé­gance des cos­tumes, qui était dis­cu­table, mais la méca­nique humaine qui se déployait devant lui avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ge­rie, chaque rouage à sa place, chaque désir en mou­ve­ment, chaque men­songe en orbite autour d’un autre mensonge.

Gerald reve­nait lui faire ses rap­ports comme un éclai­reur revient au camp de base.

— La grosse Grecque avec le dia­dème a des dettes, lui chu­cho­ta Gerald en s’as­seyant sur l’ac­cou­doir du fau­teuil. Le bar­man me l’a dit. Son arma­teur du Pirée a réduit sa pen­sion. Elle emprunte à tout le monde.

— À qui emprunte-t-elle ?

— Au Comte, jus­te­ment. Ou plu­tôt c’est lui qui lui emprunte. Non, attends, c’est elle qui lui prête. Non — c’est plus com­pli­qué que ça. Ils ont l’air de s’emprunter mutuel­le­ment, comme deux ivrognes qui se sou­tiennent en mar­chant et qui tombent dès que l’un lâche l’autre.

Mau­gham sou­rit. C’é­tait exac­te­ment le genre d’i­mage qui fini­rait dans un car­net et, six mois plus tard, dans une nouvelle.

— Et la fille en noir ? deman­da Mau­gham. La jolie brune qui dit qu’elle est chanteuse ?

— Vit­to­ria quelque chose. Aldi­si. Du Conser­va­toire de Milan, paraît-il. Dona­dieu veut lui orga­ni­ser un récital.

— Elle n’est pas de Milan, dit Maugham.

— Com­ment tu sais ?

— Elle a les mains d’une cou­tu­rière. Les can­ta­trices n’ont pas les mains des cou­tu­rières. Les cou­tu­rières n’ont pas la robe des can­ta­trices. Et cette robe a été r‑r-retou­chée par les mains qui la portent. Regarde les cou­tures aux épaules. C’est du tra­vail fait mai­son. Excellent tra­vail, d’ailleurs. Mais fait maison.

Gerald regar­da les épaules de Vit­to­ria avec une atten­tion qui devait plus à la forme des épaules qu’à celle des cou­tures, et Mau­gham sou­rit à nou­veau, du sou­rire tendre et exas­pé­ré qui était le sou­rire qu’il réser­vait à Gerald et à Gerald seul.

— Elle ment, dit Mau­gham. Mais elle ment avec t‑t-talent. C’est la chose la plus inté­res­sante qu’on puisse dire de quelqu’un.

*

Et puis, au milieu de la soi­rée, quelque chose se produisit.

Quel­qu’un mit un disque sur le gra­mo­phone du Spor­ting Club. Un disque qu’on n’a­vait pas pré­vu, un disque qu’on n’a­vait pas deman­dé, un disque qui n’a­vait rien à faire dans un bal cos­tu­mé des Mille et Une Nuits entre deux fox-trots et un tan­go, et ce disque c’é­tait Oum Kalthoum.

Per­sonne ne sut jamais qui avait mis le disque. Un ser­veur, peut-être, pro­fi­tant d’un moment de silence entre deux mor­ceaux de l’or­chestre. Un invi­té. Un fan­tôme. Le gra­mo­phone lui-même, qui avait déci­dé, de sa propre auto­ri­té méca­nique, que la soi­rée avait besoin d’autre chose que des valses et des fox-trots, que cette assem­blée de masques et de cos­tumes et de men­songes avait besoin d’en­tendre, ne serait-ce qu’un ins­tant, quelque chose de vrai.

La voix s’éleva.

Elle s’é­le­va dans la salle de bal du Spor­ting Club avec cette indif­fé­rence sou­ve­raine qui était sa marque — indif­fé­rente aux colonnes de marbre et aux ven­ti­la­teurs et aux dra­pe­ries pourpres, indif­fé­rente aux cos­tumes et aux masques et aux cham­pagnes, indif­fé­rente à tout ce qui n’é­tait pas elle-même, c’est-à-dire indif­fé­rente à tout, et en même temps atten­tive à tout, parce que la voix d’Oum Kal­thoum avait cette qua­li­té contra­dic­toire d’être à la fois la chose la plus indif­fé­rente et la chose la plus atten­tive du monde, comme le soleil qui brille sur tout sans rien choi­sir et qui pour­tant réchauffe chaque chose séparément.

Les dan­seurs s’arrêtèrent.

Pas tous — les dan­seurs euro­péens, ceux qui ne connais­saient pas cette voix ou qui la connais­saient sans l’é­cou­ter, ceux pour qui la musique arabe était un bruit de fond comme le cri des mouettes ou le klaxon des taxis, ceux-là s’ar­rê­tèrent de dan­ser sim­ple­ment parce que le rythme avait chan­gé et qu’on ne valse pas sur du Oum Kal­thoum, comme on ne nage pas dans le sable ni ne marche sur l’eau, et ils res­tèrent debout sur la piste avec l’ex­pres­sion décon­te­nan­cée des gens à qui l’on a chan­gé le sol sous les pieds.

Mais les autres — les Alexan­drins, les vrais, ceux qui avaient gran­di avec cette voix dans les oreilles et dans le sang et dans les os, les Égyp­tiens bien sûr mais aus­si les Grecs qui par­laient arabe et les Ita­liens qui vivaient à Alexan­drie depuis trois géné­ra­tions et les Juifs séfa­rades et les Armé­niens et les Syro-Liba­nais et tous ceux qui appar­te­naient à cette ville non pas par le pas­se­port mais par les pieds, par les oreilles, par le ventre —, ceux-là se mirent à bou­ger autrement.

Pas à dan­ser — pas au sens où les Euro­péens entendent la danse, cet arran­ge­ment géo­mé­trique de pas et de figures et de posi­tions et de mou­ve­ments codi­fiés. Non. Ils se mirent à bou­ger comme on bouge quand on écoute quelque chose qui entre dans le corps sans deman­der la per­mis­sion, quand la musique cesse d’être un objet exté­rieur qu’on entend avec les oreilles et devient un mou­ve­ment inté­rieur qu’on sent avec les côtes et les hanches et les épaules et la nuque, et ce mou­ve­ment n’a­vait pas de nom et n’a­vait pas de pas et n’a­vait pas de figure, c’é­tait un balan­ce­ment, une oscil­la­tion, une manière de se lais­ser por­ter par la voix comme on se laisse por­ter par la mer quand on flotte sur le dos et qu’on ferme les yeux et qu’on cesse de résister.

Et pen­dant trente secondes — peut-être qua­rante, peut-être une minute, le temps avait ces­sé de se mesu­rer avec les ins­tru­ments habi­tuels —, deux mondes coexis­tèrent sur la même piste de danse. Les Euro­péens immo­biles et les Alexan­drins en mou­ve­ment. Les masques de car­ton et les masques de peau. Les Mille et Une Nuits du dégui­se­ment et les Mille et Une Nuits de la voix. Et entre les deux, dans l’es­pace entre les deux, quelque chose qui n’ap­par­te­nait à aucun des deux mondes et qui appar­te­nait aux deux, quelque chose de sus­pen­du, de fra­gile, de beau, comme un pont jeté entre deux rives qui ne se tou­che­ront plus jamais.

Puis quel­qu’un — le maître de céré­mo­nie, pro­ba­ble­ment, un Grec ner­veux en cos­tume d’A­la­din qui trans­pi­rait sous son tur­ban — remit un fox-trot. La piste reprit. Les dan­seurs dan­sèrent. Le moment passa.

Mais quelque chose avait chan­gé dans l’air.

*

Ce fut à cet ins­tant — juste après le disque d’Oum Kal­thoum, juste après que le fox-trot eut repris et que les colonnes de marbre eurent recom­men­cé à vibrer sous les pieds des dan­seurs — que le Comte et Vit­to­ria se virent pour la pre­mière fois.

Ils ne se par­lèrent pas. Pas encore. Ils se virent, c’est tout, de loin, à tra­vers la piste de danse, à tra­vers les couples qui tour­billon­naient et les cos­tumes qui cha­vi­raient et la fumée des ciga­rettes qui mon­tait en spi­rales vers les ventilateurs.

Le Comte en Haroun al-Rachid. Vit­to­ria en can­ta­trice. Deux impos­teurs dans un bal de masques. Deux men­songes qui se regardent.

Et cha­cun recon­nut chez l’autre — quoi ? Pas le men­songe. Le men­songe, on ne le recon­naît pas chez les autres, on ne le recon­naît que chez soi. Non. Ce que cha­cun recon­nut chez l’autre, c’é­tait l’é­clat. Un éclat dans les yeux qui n’a­vait rien à voir avec le cham­pagne ni avec les lumières ni avec la musique, un éclat qui venait de plus loin, de plus pro­fond, de cet endroit où l’on sait qu’on ment et où l’on sait que men­tir est la seule chose qui nous main­tient debout, la seule chose qui empêche le sol de se déro­ber, la seule chose qui donne à la vie cette troi­sième dimen­sion sans laquelle tout serait plat, ter­ri­ble­ment plat, plat comme le bureau d’Al­do l’im­por­ta­teur de tis­su, plat comme les prai­ries de Hon­grie qui n’exis­taient pas.

Le Comte leva son verre dans la direc­tion de Vit­to­ria. Un geste minus­cule. Un geste que per­sonne ne vit sauf Vittoria.

Vit­to­ria ne leva pas le sien. Elle sou­tint le regard du Comte pen­dant trois secondes — trois secondes qui durèrent le temps d’une vie, le temps d’un men­songe, le temps qu’il faut pour recon­naître son propre reflet dans un miroir qui n’est pas le sien — puis elle détour­na les yeux.

C’é­tait un début.

*

La soi­rée conti­nua. L’or­chestre joua. Gerald dan­sa avec tout ce qui bou­geait et avec cer­taines choses qui ne bou­geaient pas. Mau­gham prit des notes dans sa tête avec la vora­ci­té silen­cieuse d’un homme qui n’a pas besoin de car­net parce que son cer­veau est un car­net. Madame Anas­ta­siou per­dit un faux dia­mant de son dia­dème sans s’en aper­ce­voir et un ser­veur le ramas­sa et le mit dans sa poche. Mr. Whit­field s’en­dor­mit dans un fau­teuil. Mrs. Whit­field dan­sa trois fois avec le Comte et rit chaque fois plus fort. Dona­dieu le pro­duc­teur par­la à quatre per­sonnes de Vit­to­ria Aldi­si, « la sopra­no de Milan, extra­or­di­naire, un réci­tal chez les Papan­dreou, il faut venir ».

Et quelque part dans la salle, invi­sible, le visage de sable, Regi­nald Poole obser­vait. Il obser­vait sans cos­tume et sans verre et sans sou­rire, avec la patience miné­rale de l’homme qui sait que les bals cos­tu­més sont les meilleurs endroits pour voir les gens tels qu’ils sont, parce que c’est quand les gens se croient cachés qu’ils se montrent le plus, et que le masque, loin de dis­si­mu­ler, révèle — il révèle ce qu’on choi­sit de cacher, et ce qu’on choi­sit de cacher dit tout sur ce qu’on est.

Poole vit le Comte lever son verre vers Vittoria.

Poole vit Vit­to­ria sou­te­nir le regard.

Poole nota.

Et à trois heures du matin, quand le bal s’a­che­va et que les invi­tés sor­tirent dans la nuit d’A­lexan­drie, titu­bants de cham­pagne et de fatigue et de men­songes, quand les calèches et les taxis empor­tèrent les Haroun al-Rachid et les Sché­hé­ra­zade et les Ala­din et les pirates et les can­ta­trices vers leurs hôtels et leurs vil­las et leurs appar­te­ments, quand le Spor­ting Club refer­ma ses portes et que les ser­veurs com­men­cèrent à balayer les confet­tis et les faux dia­mants et les bou­chons de cham­pagne, la nuit d’A­lexan­drie sen­tait le jas­min et le sel et le cham­pagne éven­té, et la mer, au bout de la Cor­niche, fai­sait ce bruit qu’elle fait tou­jours à trois heures du matin, ce bruit de res­pi­ra­tion lente, ce bruit de dor­meur immense, et quelque part dans la ville, dans un café qui ne fer­mait jamais ou dans un appar­te­ment dont la fenêtre res­tait ouverte ou dans le rêve de quel­qu’un qui ne dor­mait pas encore, la voix d’Oum Kal­thoum conti­nuait de chan­ter, parce que cette voix ne s’ar­rê­tait jamais, parce que cette voix était Alexan­drie elle-même, la voix de la ville qui chante dans le noir quand tout le monde est ren­tré et que les masques sont posés sur les tables de nuit et que les visages, enfin nus, enfin vrais, enfin seuls, regardent le pla­fond et se demandent qui ils sont.

Cha­pitre 8

Gerald

Gerald sor­tait la nuit comme d’autres sortent le chien — par néces­si­té, par habi­tude, par une forme d’hy­giène que per­sonne ne lui deman­dait de jus­ti­fier et qu’il ne jus­ti­fiait jamais, parce que Gerald ne jus­ti­fiait rien, Gerald fai­sait, et ce qu’il fai­sait la nuit à Alexan­drie était ce qu’il fai­sait la nuit par­tout ailleurs dans le monde, c’est-à-dire tout ce que Mau­gham ne fai­sait pas, tout ce que Mau­gham ne pou­vait pas faire, tout ce que Mau­gham avait besoin que quel­qu’un fasse à sa place pour pou­voir ensuite l’écrire.

C’é­tait le pacte.

Le pacte n’a­vait jamais été for­mu­lé — les pactes les plus solides ne le sont jamais, ils existent dans cet espace entre les mots où les choses impor­tantes se décident sans être dites, comme les trai­tés les plus durables sont ceux qui n’ont pas été signés. Le pacte était le sui­vant : Gerald vivait et Mau­gham écri­vait. Gerald buvait et Mau­gham décri­vait l’i­vresse. Gerald aimait et Mau­gham décri­vait l’a­mour. Gerald se per­dait et Mau­gham décri­vait la per­di­tion. Et quand Gerald reve­nait à l’aube, titu­bant, les yeux rouges, le col frois­sé, avec l’o­deur d’un autre monde sur sa peau et sur ses vête­ments, Mau­gham le regar­dait entrer dans la chambre avec ses yeux de lézard et ne disait rien, ou disait : « Raconte », et Gerald racon­tait, et chaque mot de Gerald deve­nait une phrase de Mau­gham, et chaque aven­ture de Gerald deve­nait un cha­pitre de Mau­gham, et c’est ain­si que les livres se fai­saient — avec le corps de l’un et le cer­veau de l’autre, avec la sueur de l’un et l’encre de l’autre, et si l’on avait deman­dé à Gerald ce qu’il en pen­sait, il aurait dit que c’é­tait un arran­ge­ment équi­table, parce que Gerald aimait vivre et détes­tait écrire et que Mau­gham aimait écrire et avait peur de vivre, et que deux peurs com­bi­nées font un cou­rage, ou quelque chose qui y ressemble.

Ce soir-là — deux jours après le bal du Spor­ting Club — Gerald des­cen­dit du Cecil à onze heures du soir par l’es­ca­lier de ser­vice, non pas par dis­cré­tion mais par goût du détour, Gerald étant un homme pour qui le che­min le plus court entre deux points n’é­tait jamais le plus inté­res­sant, le plus inté­res­sant étant tou­jours celui qui pas­sait par un bar, un quai, un mar­ché de nuit, ou les trois à la fois.

Il tra­ver­sa la place Saad Zagh­loul, lon­gea la Cor­niche pen­dant trois cents mètres, puis bifur­qua vers le port.

Le port d’A­lexan­drie la nuit était un autre monde — pas un autre monde au sens poé­tique du terme, un autre monde au sens lit­té­ral, un monde avec ses propres lois et sa propre langue et sa propre mon­naie et son propre temps, un monde où les choses qui étaient inter­dites le jour deve­naient pos­sibles la nuit et où les choses qui étaient pos­sibles le jour deve­naient dan­ge­reuses la nuit, et cette inver­sion, cette symé­trie noire, était exac­te­ment ce que Gerald venait cher­cher, parce que Gerald était un homme du néga­tif, un homme de l’en­vers, un homme qui ne se sen­tait vivant que dans les endroits où la vie se mon­trait sans maquillage, c’est-à-dire dans les endroits où elle était le plus laide et le plus vraie.

Les bars du port ne por­taient pas de nom — ou ils por­taient des noms que per­sonne n’u­ti­li­sait et que per­sonne ne se don­nait la peine de lire, des noms peints sur des planches au-des­sus des portes et que le sel et le vent avaient ren­dus illi­sibles, de sorte que les bars s’i­den­ti­fiaient par d’autres moyens : celui où l’on ser­vait du mas­ti­ka chy­priote, celui où les marins grecs jouaient au tav­li en hur­lant, celui où une femme pré­nom­mée Kati­na chan­tait des rebe­ti­ka d’une voix rauque qui sen­tait l’ou­zo et le regret, celui où l’on pou­vait fumer du haschich dans l’ar­rière-salle sans que le patron sour­cille, celui où les tabou­rets étaient si bas qu’on avait l’im­pres­sion d’être assis par terre, celui où les tabou­rets étaient si hauts qu’on avait l’im­pres­sion d’être debout.

Gerald les connais­sait tous. Pas parce qu’il était à Alexan­drie depuis long­temps — il était à Alexan­drie depuis dix jours — mais parce que Gerald avait un don pour les bars comme d’autres ont un don pour les langues ou les mathé­ma­tiques, un don ins­tinc­tif, immé­diat, qui lui per­met­tait de trou­ver dans n’im­porte quelle ville du monde, en moins de vingt-quatre heures, les trois bars qui valaient la peine d’être trou­vés, les trois bars où les gens étaient vrais et les bois­sons fortes et les his­toires inté­res­santes, et ce don, Mau­gham le savait, valait plus que tous les guides de voyage et tous les infor­ma­teurs et toutes les lettres d’in­tro­duc­tion du monde, parce que les bars de Gerald étaient les endroits où la vie se concen­trait, comme le sel se concentre au fond d’un verre d’eau qu’on a lais­sé s’évaporer.

Ce soir-là, Gerald échoua dans un café du quar­tier Atta­rin — pas un bar du port, un café, un vrai café, un de ces cafés alexan­drins ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre où les hommes buvaient du thé et fumaient du tabac et jouaient aux domi­nos et regar­daient pas­ser le temps avec cette patience orien­tale qui n’est pas de la pas­si­vi­té mais une forme supé­rieure d’ac­ti­vi­té, l’ac­ti­vi­té de ne rien faire, qui est la plus dif­fi­cile et la plus enri­chis­sante de toutes les acti­vi­tés humaines.

Il com­man­da un arak — pas du cham­pagne, pas du whis­ky, de l’a­rak, parce que Gerald, quand il sor­tait la nuit, deve­nait un autre Gerald, un Gerald qui buvait ce que buvaient les gens du pays et qui man­geait ce que man­geaient les gens du pays et qui par­lait comme par­laient les gens du pays, ou du moins qui essayait, et cet effort de mimé­tisme n’é­tait pas de la condes­cen­dance ni du tou­risme mais quelque chose de plus sin­cère, un désir d’ef­fa­ce­ment, un désir de dis­pa­raître dans un monde qui n’é­tait pas le sien et d’y deve­nir invi­sible, ce qui était le contraire exact de ce qu’il fai­sait le jour, le jour où il était bruyant et visible et flam­boyant, et cette contra­dic­tion, ce balan­cier entre le jour et la nuit, entre le Gerald-spec­tacle et le Gerald-fan­tôme, c’é­tait le cœur de Gerald, le rouage cen­tral de sa méca­nique, le secret que Mau­gham connais­sait et que Mau­gham n’a­vait jamais écrit, parce que cer­taines his­toires ne se volent pas, même quand on est l’é­cri­vain le mieux payé du monde anglophone.

Et dans ce café du quar­tier Atta­rin, assis sur un tabou­ret bas avec son verre d’a­rak et sa ciga­rette et son cos­tume frois­sé de pirate qui avait per­du son ban­deau et son cro­chet quelque part entre le Spor­ting Club et le port, Gerald vit Hassan.

*

Has­san n’é­tait pas en uniforme.

Sans son uni­forme de concierge, Has­san était mécon­nais­sable — non pas parce qu’il chan­geait d’ap­pa­rence mais parce qu’il chan­geait de pos­ture, de rythme, de den­si­té. Le Has­san du Cecil était un homme droit, immo­bile, sou­riant, les mains à plat sur le marbre, le corps au ser­vice de l’hô­tel. Le Has­san du quar­tier Atta­rin était un homme souple, mobile, silen­cieux, les mains dans les poches, le corps à son propre ser­vice, et la dif­fé­rence entre les deux était la même dif­fé­rence qu’entre un chat domes­tique et un chat de gout­tière — le même ani­mal, le même pelage, les mêmes yeux, mais un port de tête com­plè­te­ment différent.

Has­san ne fut pas sur­pris de voir Gerald. Il avait l’ha­bi­tude de croi­ser des clients du Cecil dans les endroits où les clients du Cecil n’é­taient pas cen­sés se trou­ver, et il avait appris depuis long­temps que cette sur­prise était tou­jours à sens unique — le client était sur­pris de voir le concierge, jamais l’in­verse, parce que le concierge sait que le monde est petit alors que le client croit qu’il est grand, et cette dif­fé­rence de pers­pec­tive est peut-être la seule vraie dif­fé­rence entre ceux qui servent et ceux qui sont servis.

Gerald, lui, ne fut pas sur­pris parce que Gerald n’é­tait jamais sur­pris. La sur­prise était un sen­ti­ment qui exi­geait des attentes, et Gerald n’a­vait pas d’at­tentes, Gerald pre­nait ce qui venait avec la gra­ti­tude vorace d’un homme qui consi­dère que chaque minute vécue est une minute volée à l’en­nui et que l’en­nui est la seule mort véritable.

— Has­san, dit Gerald. C’est bien Has­san, n’est-ce pas ?

— Mon­sieur Haxton.

— Gerald. La nuit, je suis Gerald.

Il tira un tabou­ret et s’as­sit à côté de Has­san sans deman­der la per­mis­sion, ce qui était la manière de Gerald — il ne deman­dait jamais la per­mis­sion, il pre­nait, et il pre­nait avec une telle joie, une telle évi­dence, que refu­ser aurait été comme refu­ser un cadeau, un geste mes­quin et inutile.

Il com­man­da un deuxième arak pour Has­san, qui n’en vou­lait pas mais qui l’ac­cep­ta parce que c’est ce qu’on fait à Alexan­drie quand un étran­ger vous offre un verre dans un café de l’At­ta­rin à minuit — on accepte, on boit, on écoute, et on attend de voir ce que la nuit a déci­dé de faire de vous.

Gerald but. Gerald par­la. Gerald par­la comme il buvait — par longues gor­gées, par rasades, sans reprendre son souffle, et ce qu’il dit cette nuit-là dans le café de l’At­ta­rin, avec l’a­rak qui brû­lait et la fumée qui mon­tait et les domi­nos qui cla­quaient sur les tables voi­sines, ce qu’il dit à Has­san le concierge qui n’é­tait pas concierge cette nuit-là, Gerald ne l’au­rait jamais dit à per­sonne d’autre, pas à Mau­gham, sur­tout pas à Mau­gham, parce que dire quelque chose à Mau­gham c’é­tait le don­ner au monde, c’é­tait le trans­for­mer en prose, c’é­tait le perdre.

— Tu sais ce que je suis, Has­san ? dit Gerald. Tu sais ce que je suis vraiment ?

Has­san ne répon­dit pas. Il savait que la ques­tion n’at­ten­dait pas de réponse. Il savait que Gerald allait répondre lui-même, comme les ivrognes répondent tou­jours eux-mêmes à leurs propres ques­tions, l’i­vresse étant la seule forme de conver­sa­tion où l’on est à la fois celui qui parle et celui qui écoute.

— Je suis un masque, dit Gerald. Voi­là ce que je suis. Un masque que Willie porte pour sor­tir dans le monde. Willie ne peut pas sor­tir tout seul — Willie est trop vieux, trop raide, trop bègue, trop anglais, trop effrayé. Alors il m’en­voie, moi. Il m’en­voie dans les bars et dans les ports et dans les chambres et dans les rues et dans les vies des autres gens, et je vis à sa place, et je bois à sa place, et j’aime à sa place, et quand je reviens il me regarde avec ces yeux — tu connais ces yeux, Has­san, tout le monde connaît ces yeux, ces yeux de lézard qui ne cil­lent jamais — et il dit : raconte. Et je raconte. Et tout ce que je raconte finit dans un car­net, et tout ce qui finit dans un car­net finit dans un livre, et tout ce qui finit dans un livre finit par appar­te­nir à Willie et plus à moi. Mes nuits. Mes aven­tures. Mes erreurs. Mes joies. Tout à Willie. Et moi, qu’est-ce qu’il me reste ?

Gerald vida son verre d’un trait.

— Il me reste l’a­rak, dit-il. Et les cafés à minuit. Et les gens comme toi, Has­san, les gens qui ne demandent rien et qui écoutent tout et qui ne met­tront jamais rien dans un carnet.

Has­san sou­rit — pas le sou­rire du concierge, l’autre sou­rire, le vrai, celui qu’il ne mon­trait pas au Cecil, celui qui n’ap­pa­rais­sait que la nuit et qui était plus triste et plus tendre et plus vrai que le sou­rire pro­fes­sion­nel, et il pen­sa aux feuillets dans sa dou­blure de veste, et il pen­sa que Gerald se trom­pait — que lui aus­si met­tait des choses dans des car­nets, ou du moins dans des feuillets, et que lui aus­si trans­for­mait la vie en mots, et que peut-être la seule dif­fé­rence entre un concierge et un écri­vain célèbre était la taille du car­net et le nombre de gens qui le lisaient.

Mais il ne dit rien.

Il but son arak.

Dans le café, un gra­mo­phone tour­nait. Depuis le début de la soi­rée, il jouait des chan­sons — des chan­sons arabes, des chan­sons popu­laires, des chan­sons d’a­mour et des chan­sons de pêcheurs et des chan­sons qui n’a­vaient pas de caté­go­rie parce qu’elles par­laient de tout à la fois, de l’a­mour et de la mer et de Dieu et du thé sucré et de la nuit et de l’ab­sence. Et par­mi ces chan­sons, tour­nant en boucle comme un sou­ve­nir qui refuse de par­tir, un disque d’Oum Kalthoum.

Gerald écou­ta.

— C’est beau, dit-il. Qu’est-ce qu’elle dit ?

— Elle dit : tu es absent de mes yeux, dit Hassan.

Gerald rit — pas son rire de jour, pas le rire sonore et explo­sif, un rire plus petit, plus amer, un rire qui tenait dans le creux de la main.

— Absent, dit-il. Oui. C’est ça. Absent. Absent de mes propres yeux.

Puis il com­man­da un autre arak, et Has­san com­prit quelque chose sur les masques — pas une idée, pas une pen­sée for­mu­lée, quelque chose de plus dif­fus, de plus vague, une sen­sa­tion, la sen­sa­tion que par­fois le masque est plus vivant que le visage qu’il recouvre, que la per­sonne qu’on invente est plus réelle que la per­sonne qu’on est, et que le men­songe, à force d’être vécu, finit par deve­nir une forme de véri­té, peut-être la seule forme de véri­té qui soit sup­por­table, la véri­té vue de biais, la véri­té vue de cet angle que le vieil homme de la rue Lep­sius avait trou­vé et que Has­san cher­chait encore.

Ils res­tèrent dans le café jus­qu’à deux heures du matin. Gerald par­la. Has­san écou­ta. L’a­rak brû­la. Le gra­mo­phone tour­na. Et la voix d’Oum Kal­thoum, dans ce café du quar­tier Atta­rin où per­sonne ne connais­sait per­sonne et où tout le monde se com­pre­nait, la voix chan­ta ce qu’elle chan­tait tou­jours — l’ab­sence, le désir, la nuit, et cette chose sans nom qui est le contraire exact de la soli­tude et qui pour­tant lui res­semble comme un jumeau.

Quand Gerald se leva pour par­tir, il était ivre. Pas ivre au point de ne plus tenir debout — Gerald ne tom­bait jamais, Gerald avait cette grâce des ivrognes pro­fes­sion­nels qui marchent plus droit à mesure qu’ils boivent plus, comme si l’al­cool cor­ri­geait un dés­équi­libre inté­rieur que la sobrié­té ne fai­sait qu’ag­gra­ver. Il posa une main sur l’é­paule de Has­san — un geste lourd, chaud, un geste de frère ou de naufragé.

— Tu ne diras rien à Willie, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Rien, dit Hassan.

Gerald sou­rit et sor­tit dans la nuit.

Has­san res­ta seul dans le café. Le gra­mo­phone s’é­tait tu. Le patron empi­lait les chaises. Les domi­nos avaient ces­sé de cla­quer. Et dans le silence qui sui­vit, Has­san sor­tit un feuillet de sa poche et, avec le crayon qu’il avait pen­sé à prendre cette fois, il écri­vit quelque chose — pas ce que Gerald lui avait dit, pas les mots de Gerald, mais ce que les mots de Gerald lui avaient fait voir, cette image du masque plus vivant que le visage, cette image qui était peut-être la clé de tout, la clé de la ville, la clé de l’hô­tel, la clé de la voix d’Oum Kal­thoum qui était le plus grand masque de tous parce qu’elle était le plus grand visage de tous, un masque et un visage en même temps, un men­songe et une véri­té dans le même souffle, et c’é­tait ça, exac­te­ment ça, que Has­san cher­chait depuis qu’il avait com­men­cé à écrire en secret sur ses feuillets pliés en quatre — cette chose impos­sible, cette coïn­ci­dence du masque et du visage, cette fusion du men­songe et de la véri­té que seule la voix, peut-être, pou­vait accomplir.

Il écri­vit longtemps.

Puis il ren­tra chez lui en mar­chant dans les rues vides d’A­lexan­drie, et les rues vides sen­taient le jas­min et le sel et l’a­rak et l’ab­sence, et la mer, au bout de toutes les rues, fai­sait ce qu’elle fait tou­jours, c’est-à-dire qu’elle atten­dait, et la nuit, au-des­sus de toutes les rues, fai­sait ce qu’elle fait tou­jours, c’est-à-dire qu’elle passait.

Cha­pitre 9

Leçon de chant

Le réci­tal était dans dix jours.

Vit­to­ria répé­tait chez Sta­vri­dis tous les après-midi, de quinze heures à dix-sept heures, dans l’ap­par­te­ment sombre du quar­tier Chat­by qui sen­tait le tabac froid et le papier moi­si et le thé à la ber­ga­mote que Sta­vri­dis buvait en quan­ti­tés indus­trielles, un appar­te­ment si encom­bré de par­ti­tions et de livres et de pho­to­gra­phies dédi­ca­cées et de sou­ve­nirs d’une car­rière qui n’a­vait pas été aus­si brillante que Sta­vri­dis le lais­sait entendre — mais qui l’a­vait été suf­fi­sam­ment pour qu’il ait des choses à ensei­gner — que le pia­no droit, coin­cé entre une biblio­thèque et un divan défon­cé, sem­blait se recro­que­viller sur lui-même comme un ani­mal pris au piège.

Sta­vri­dis était assis au pia­no. Vit­to­ria était debout, les mains le long du corps, les épaules droites, le men­ton levé — la pos­ture que Sta­vri­dis lui avait ensei­gnée, la pos­ture de la chan­teuse, qui n’est pas la pos­ture de la femme ni la pos­ture de l’ac­trice mais une chose à part, une archi­tec­ture du corps construite pour un seul but, pro­je­ter la voix, la lan­cer hors de soi comme un oiseau qu’on libère de la cage, et Sta­vri­dis disait tou­jours que les deux pre­mières choses qu’un chan­teur doit apprendre sont de se tenir droit et de lâcher prise, ce qui est une contra­dic­tion, comme la plu­part des choses essentielles.

— « Vis­si d’arte, vis­si d’a­more », chan­ta Vittoria.

Tos­ca. Le grand air du deuxième acte. L’air où Tos­ca dit à Dieu qu’elle a vécu d’art et d’a­mour et qu’elle ne com­prend pas pour­quoi il la punit, et c’est un air magni­fique, un air qui exige tout — la puis­sance, la déli­ca­tesse, le déses­poir, la colère, la prière — et Vit­to­ria le chan­tait avec com­pé­tence, avec jus­tesse, avec cette pro­pre­té tech­nique que Sta­vri­dis lui avait incul­quée à coups de voca­lises et de gammes et de res­pi­ra­tions et de posi­tions de langue et de toutes ces choses micro­sco­piques dont la somme fait une voix.

Sta­vri­dis écou­tait. Ses doigts sur le pia­no — ceux qui fonc­tion­naient encore — accom­pa­gnaient Vit­to­ria avec cette éco­no­mie qui était sa marque, quelques accords, quelques notes, juste assez pour sou­te­nir la voix sans la por­ter, parce que Sta­vri­dis croyait que la voix devait se por­ter elle-même, comme un navire doit se por­ter lui-même sur la mer, l’ac­com­pa­gne­ment n’é­tant que le vent dans les voiles, et un navire qui a besoin du vent pour res­ter à flot n’est pas un navire mais une épave.

Vit­to­ria ter­mi­na l’air. Le der­nier « per­chè, per­chè, Signore » s’é­tei­gnit dans l’air de l’ap­par­te­ment, absor­bé par les par­ti­tions et les livres et les murs et le silence.

Sta­vri­dis ne dit rien pen­dant un moment. Il avait cette habi­tude — ne rien dire après que Vit­to­ria avait chan­té, lais­ser le silence faire son tra­vail, lais­ser le silence dire ce qu’il avait à dire, parce que le silence qui suit le chant est le juge le plus hon­nête du monde, un juge qui ne peut pas être ache­té ni séduit ni inti­mi­dé, et ce que le silence disait en cet ins­tant, Vit­to­ria l’en­ten­dait aus­si clai­re­ment que Sta­vri­dis, c’é­tait : c’est bien. C’est cor­rect. C’est propre. Et c’est tout.

— C’est bien, dit Sta­vri­dis enfin, confir­mant le ver­dict du silence. C’est du bon tra­vail. Le registre est stable, le vibra­to est contrô­lé, le souffle est long. Dona­dieu sera satis­fait. Le public sera satis­fait. Les Papan­dreou diront que c’é­tait charmant.

Il mar­qua une pause. Il grat­ta sa barbe avec le crayon. Il regar­da Vit­to­ria par-des­sus ses lunettes, et dans ce regard il y avait quelque chose de triste, la tris­tesse d’un pro­fes­seur qui sait que son élève a atteint le pla­fond de ce que l’en­sei­gne­ment peut don­ner et que le reste — le reste qui est tout — doit venir d’ailleurs.

— Mais si tu veux être hon­nête avec toi-même, Vit­to­ria — et je sais que tu ne veux pas être hon­nête avec toi-même, per­sonne ne veut être hon­nête avec soi-même, être hon­nête avec soi-même est la chose la plus ter­ri­fiante que puisse faire un être humain —, si tu veux être hon­nête, tu sais que ce n’est pas suffisant.

Vit­to­ria savait. Elle savait parce qu’elle l’en­ten­dait elle-même — cette absence, ce manque, ce creux au centre de sa voix que la tech­nique n’ar­ri­vait pas à com­bler, un creux qui n’é­tait pas un défaut de tech­nique mais un défaut d’autre chose, un défaut de cou­rage peut-être, ou un défaut d’a­ban­don, ou un défaut de cette chose que Sta­vri­dis appe­lait le men­songe vrai et qu’elle n’a­vait pas encore trou­vée, pas encore tou­chée, pas encore comprise.

— Qu’est-ce qui manque ? deman­da-t-elle, bien qu’elle connût la réponse.

— Toi, dit Sta­vri­dis. Il manque toi. Tu chantes Tos­ca. Mais Tos­ca ne chante pas à tra­vers toi. Tu restes à côté de la musique, tu ne rentres pas dedans. Tu as peur.

— Peur de quoi ?

— De te perdre. Le chant exige qu’on se perde. Que le moi dis­pa­raisse. Que la per­sonne qui chante cesse d’être la per­sonne qui chante et devienne la musique elle-même. Et toi, Vit­to­ria, tu ne te perds jamais. Tu contrôles. Tu sur­veilles. Tu es der­rière ta voix comme un cocher der­rière ses che­vaux, tu tiens les rênes, tu ne les lâches jamais. Et tant que tu ne lâche­ras pas les rênes, tant que tu n’ac­cep­te­ras pas de tom­ber, tu chan­te­ras bien et tu ne chan­te­ras pas vrai.

Sta­vri­dis fer­ma le cou­vercle du pia­no — dou­ce­ment, avec la ten­dresse qu’on réserve aux objets qu’on a aimés long­temps et qui ne fonc­tionnent plus très bien.

— Répète le Puc­ci­ni, dit-il. Et le Ver­di. Pour le réci­tal, ça ira. Mais un jour, Vit­to­ria, il fau­dra que tu chantes autre chose. Quelque chose qui n’est pas dans les par­ti­tions. Quelque chose qui est seule­ment dans toi.

*

Vit­to­ria sor­tit de chez Sta­vri­dis à dix-sept heures. La lumière avait chan­gé — elle n’é­tait plus blanche mais dorée, cette lumière d’or d’A­lexan­drie en fin d’a­près-midi qui trans­for­mait les façades en lin­gots et les vitres en miroirs et les flaques d’eau en pièces de mon­naie, et Vit­to­ria mar­chait dans cette lumière avec le sen­ti­ment d’être pas­sée à côté de quelque chose, le sen­ti­ment qu’il exis­tait une porte qu’elle n’a­vait pas ouverte et der­rière laquelle se trou­vait ce qu’elle cher­chait, cette chose sans nom, cette chose que Sta­vri­dis ne pou­vait pas lui don­ner parce que per­sonne ne pou­vait la don­ner, il fal­lait la prendre, et pour la prendre il fal­lait d’a­bord savoir où elle était, et Vit­to­ria ne savait pas où elle était.

Elle mar­chait dans le quar­tier Chat­by, vers l’ar­rêt du tram­way qui la ramè­ne­rait à l’I­bra­hi­miyya, et les rues étaient pleines de cette vie d’a­près-midi qui est la vie la plus vivante d’A­lexan­drie — les enfants qui ren­traient de l’é­cole, les mar­chands qui ran­geaient leurs étals, les femmes qui éten­daient du linge aux fenêtres, les vieux qui jouaient au tric­trac devant les cafés, les chats qui se réveillaient de leur sieste et com­men­çaient à s’é­ti­rer avec cette len­teur sou­ve­raine des chats d’A­lexan­drie, les­quels avaient appris des Égyp­tiens la science de ne rien faire avec une élé­gance qui fai­sait honte aux gens qui fai­saient quelque chose.

Et puis elle enten­dit la voix.

Pas dans un café, cette fois. Par une fenêtre ouverte. Une fenêtre au deuxième étage d’un immeuble dont la façade jaune s’é­caillait comme la peau d’un ser­pent qui mue, et der­rière cette fenêtre quel­qu’un écou­tait un disque d’Oum Kal­thoum, et le son tom­bait dans la rue comme de l’eau tombe d’un bal­con quand on arrose les fleurs, un son en cas­cade, un son liquide, un son qui se répan­dait sur le trot­toir et les pas­sants et les chats et les mar­chands et les enfants et Vittoria.

Elle s’ar­rê­ta.

Elle connais­sait cette voix main­te­nant. Depuis le soir du café sans nom, depuis jan­vier, elle l’a­vait enten­due des dizaines de fois — au hasard des rues, des bou­tiques, des tram­ways, des cafés, des fenêtres ouvertes — parce qu’à Alexan­drie en 1931 la voix d’Oum Kal­thoum était par­tout, elle était dans l’air comme le sel était dans l’air, on ne pou­vait pas y échap­per, on ne pou­vait que la res­pi­rer, et chaque fois que Vit­to­ria la res­pi­rait quelque chose se pas­sait dans sa poi­trine, un ser­re­ment, une ouver­ture, les deux en même temps, comme si la voix com­pri­mait et dila­tait le cœur d’un même mouvement.

La chan­son était « El Bood Allem­ni El Sahar » — L’é­loi­gne­ment m’a appris l’in­som­nie. Vit­to­ria ne com­pre­nait tou­jours pas les paroles. Mais elle n’a­vait pas besoin de les com­prendre. Ce qu’elle écou­tait, ce n’é­tait pas les mots, c’é­tait ce que la voix fai­sait aux mots — la manière dont elle les pre­nait dans sa bouche comme on prend une gor­gée de vin et dont elle les gar­dait, et les fai­sait tour­ner, et les goû­tait, et les recra­chait chan­gés, trans­for­més, mécon­nais­sables, et puis les repre­nait et recom­men­çait, et chaque fois qu’elle recom­men­çait c’é­tait dif­fé­rent, chaque fois c’é­tait le même mot et un autre mot, la même note et une autre note, la même émo­tion et une autre émo­tion, et cette capa­ci­té de varia­tion infi­nie à l’in­té­rieur d’un cadre fixe, cette liber­té abso­lue à l’in­té­rieur d’une contrainte abso­lue, c’é­tait exac­te­ment — exac­te­ment — ce que Sta­vri­dis essayait de lui expli­quer et qu’il ne pou­vait pas lui expli­quer parce que ça ne s’ex­plique pas.

Ça se fait.

Oum Kal­thoum le faisait.

Oum Kal­thoum pre­nait un vers d’Ah­med Rami — un vers simple, un vers d’a­mour, un vers qui dans la bouche de n’im­porte qui d’autre aurait été un vers de chan­son popu­laire, un vers joli et oubliable — et elle en fai­sait un conti­nent. Elle en fai­sait un monde. Elle en fai­sait une chose si vaste et si pro­fonde que le vers ne pou­vait plus la conte­nir, que les mots cra­quaient sous le poids de ce qu’elle y met­tait, et ce qui sor­tait des fis­sures des mots, ce qui s’é­chap­pait par les cra­que­lures de la langue, c’é­tait quelque chose de plus ancien que la langue, quelque chose de plus vieux que les mots, quelque chose d’an­té­rieur à tout, et c’é­tait ça que Sta­vri­dis appe­lait le men­songe vrai — non pas le men­songe des mots, non pas le men­songe du sens, mais le men­songe de la forme, la forme qui dit plus que le fond, la voix qui dit plus que les mots, le corps qui dit plus que l’es­prit, et ce plus, ce sur­plus, cet excès de sens par rap­port au sens, c’é­tait l’art.

Vit­to­ria com­prit alors — debout dans une rue du quar­tier Chat­by, à cinq heures de l’a­près-midi, dans la lumière dorée d’A­lexan­drie, avec un chat à ses pieds et un mar­chand de foul qui ran­geait sa char­rette et un enfant qui pleu­rait quelque part et la voix d’Oum Kal­thoum qui tom­bait d’une fenêtre ouverte — elle com­prit que ce qu’elle devait voler à cette voix, ce n’é­tait pas le style. Ce n’é­tait pas la tech­nique des mélismes ni la science des varia­tions ni la maî­trise du quart de ton ni aucune des choses qu’on peut ana­ly­ser et décrire et ensei­gner. Ce qu’elle devait voler, c’é­tait le cou­rage. Le cou­rage de se mettre à nu sous le dégui­se­ment. Le cou­rage de se perdre dans le men­songe jus­qu’à trou­ver la véri­té au fond du men­songe. Le cou­rage de lâcher les rênes et de tom­ber et de décou­vrir que la chute, quand on accepte de tom­ber vrai­ment, n’est pas une chute mais un envol.

Elle res­ta dans la rue jus­qu’à ce que la chan­son se ter­mine. Puis elle reprit sa marche vers le tram­way. Mais quelque chose avait chan­gé dans sa démarche — un relâ­che­ment, une sou­plesse, comme si les rênes dont par­lait Sta­vri­dis avaient glis­sé d’un cran, pas assez pour lâcher prise, pas encore, mais assez pour que les che­vaux sentent la dif­fé­rence et accé­lèrent un peu, juste un peu, vers quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui était peut-être, si l’on insis­tait pour mettre un nom sur les choses qui n’en ont pas besoin, la liberté.

*

Pen­dant que Vit­to­ria écou­tait Oum Kal­thoum dans une rue de Chat­by, le Comte pre­nait le thé avec Madame Anas­ta­siou sur la ter­rasse du Cecil.

Le thé au Cecil était ser­vi de seize à dix-huit heures, dans un rituel qui devait autant à l’An­gle­terre qu’à l’O­rient et rien du tout à la logique, puis­qu’il consis­tait à boire du thé brû­lant en pleine cha­leur médi­ter­ra­néenne, accom­pa­gné de sand­wichs au concombre dont per­sonne ne man­geait le pain et de petits fours dont tout le monde man­geait le sucre, le tout ser­vi par des gar­çons en veste blanche qui se mou­vaient entre les tables avec la grâce silen­cieuse de fan­tômes ayant fait les meilleures écoles.

Madame Anas­ta­siou por­tait un cha­peau à voi­lette qui lui don­nait un air de mys­tère qu’elle n’a­vait pas, un col­lier de perles qui étaient peut-être vraies et peut-être pas — chez Madame Anas­ta­siou, la ques­tion du vrai et du faux se posait avec une insis­tance qui fri­sait l’ob­ses­sion —, et une robe de crêpe de Chine bleu ciel qui avait été à la mode deux ans plus tôt et qui l’é­tait encore à Alexan­drie, Alexan­drie ayant avec Paris un rap­port au temps com­pa­rable à celui que la lumière des étoiles entre­tient avec les étoiles elles-mêmes, c’est-à-dire qu’on voyait la mode quand elle était déjà morte mais qu’elle brillait encore.

Le Comte était char­mant. Le Comte était tou­jours char­mant — c’é­tait sa pro­fes­sion, sa voca­tion, son seul talent véri­table, le charme, cette capa­ci­té de faire croire à l’autre qu’il est la per­sonne la plus inté­res­sante du monde alors que la per­sonne la plus inté­res­sante du monde est évi­dem­ment celui qui le fait croire, et Madame Anas­ta­siou, qui n’é­tait pas bête mais qui était seule, ce qui revient presque au même quand il s’a­git de résis­ter au charme, Madame Anas­ta­siou buvait le thé et les paroles du Comte avec la même avidité.

Le Comte par­lait de ses domaines. Les domaines reve­naient sou­vent dans la conver­sa­tion — les vignes, les forêts, les haras, le manoir dont le toit avait besoin de répa­ra­tions, les fer­miers qui ne payaient plus leur loyer depuis la crise, les impôts qui aug­men­taient, les temps qui étaient durs pour tout le monde, même pour les comtes, sur­tout pour les comtes, parce que les comtes avaient des res­pon­sa­bi­li­tés que les gens ordi­naires ne pou­vaient pas ima­gi­ner, des res­pon­sa­bi­li­tés envers la terre et envers les gens qui vivaient sur la terre et envers l’his­toire de la famille qui remon­tait au trei­zième siècle, et chaque géné­ra­tion avait le devoir de trans­mettre ce qu’elle avait reçu, ce qui était de plus en plus dif­fi­cile dans un monde où les ban­quiers n’a­vaient pas de cœur et les gou­ver­ne­ments pas de mémoire.

Madame Anas­ta­siou écou­tait avec une com­pas­sion qui n’é­tait pas feinte — elle avait de la com­pas­sion, Madame Anas­ta­siou, c’é­tait peut-être la seule chose chez elle qui fût entiè­re­ment authen­tique, cette capa­ci­té de sen­tir la souf­france d’au­trui, y com­pris la souf­france inven­tée, y com­pris la souf­france d’un faux comte aux faux domaines, parce que la com­pas­sion, quand elle est vraie, ne fait pas la dif­fé­rence entre la souf­france vraie et la souf­france fausse, elle les accueille toutes avec la même ten­dresse aveugle.

Le Comte avait besoin d’argent.

Il ne le dit pas comme ça, bien sûr. Il ne dit pas « j’ai besoin d’argent ». Il dit qu’il atten­dait un vire­ment de Buda­pest qui avait été retar­dé par des com­pli­ca­tions ban­caires — les banques hon­groises n’é­taient plus ce qu’elles étaient, la crise avait tout désor­ga­ni­sé, et son notaire lui avait écrit que l’af­faire se régle­rait dans deux semaines, trois au plus, mais en atten­dant il se trou­vait dans une situa­tion embar­ras­sante, pas déses­pé­rée, non, un Ferenc­zi de Dobra­ny n’est jamais déses­pé­ré, mais embar­ras­sante, oui, c’é­tait le mot, embarrassante.

Madame Anas­ta­siou pro­po­sa de l’aider.

Le Comte refu­sa — une pre­mière fois, avec une digni­té bles­sée qui était un chef-d’œuvre d’in­ter­pré­ta­tion. Madame Anas­ta­siou insis­ta. Le Comte refu­sa une deuxième fois, avec une digni­té un peu moins bles­sée, un peu plus hési­tante. Madame Anas­ta­siou insis­ta à nou­veau. Le Comte céda — avec une grâce qui trans­for­mait l’emprunt en faveur, comme si en accep­tant l’argent il fai­sait un cadeau à Madame Anas­ta­siou, le cadeau de sa confiance, le cadeau de sa vul­né­ra­bi­li­té, et Madame Anas­ta­siou reçut ce cadeau avec la gra­ti­tude d’une femme à qui l’on vient d’of­frir quelque chose de plus pré­cieux que de l’argent, à savoir la preuve qu’elle était nécessaire.

La somme était considérable.

Pas assez consi­dé­rable pour rui­ner Madame Anas­ta­siou — du moins pas si l’argent de l’ar­ma­teur du Pirée conti­nuait d’ar­ri­ver, ce qui, dans l’é­tat actuel des choses, n’é­tait pas du tout garan­ti, mais Madame Anas­ta­siou ne pen­sait pas à ça, Madame Anas­ta­siou pen­sait au Comte, à ses domaines, à ses vignes, à son toit qui avait besoin de répa­ra­tions, et peut-être aus­si à ses yeux, qui étaient d’un bleu très pâle, un bleu de lac de mon­tagne, un bleu qui pou­vait être sin­cère ou pou­vait être cal­cu­lé et qui était pro­ba­ble­ment les deux à la fois, parce que le bleu, à Alexan­drie, n’é­tait jamais une seule chose.

Le Comte prit l’argent.

Le Comte remercia.

Le Comte com­man­da une deuxième théière.

Et sur la ter­rasse du Cecil, dans la lumière dorée de la fin d’a­près-midi, avec la Médi­ter­ra­née qui brillait au loin comme une pro­messe que per­sonne ne tien­drait, le Comte et Madame Anas­ta­siou burent leur thé en silence, et ce silence était le plus beau men­songe de la jour­née — un silence qui disait que tout allait bien, que la confiance régnait, que les domaines exis­taient, que le vire­ment arri­ve­rait, que les perles étaient vraies, que l’argent serait ren­du, que le monde avait un sens et que ce sens était bon.

*

Ce soir-là, Vit­to­ria ne dor­mit pas.

Elle était cou­chée dans son lit étroit, dans sa chambre étroite, avec le miroir fêlé qui reflé­tait le pla­fond dans le noir, et elle pen­sait au réci­tal. Dans dix jours. Dix jours pour trou­ver ce que Sta­vri­dis ne pou­vait pas lui don­ner et ce que Oum Kal­thoum ne pou­vait pas lui prê­ter. Dix jours pour apprendre à tomber.

Elle chan­tait dans sa tête — pas Tos­ca, pas Ver­di, quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de par­ti­tion et pas de nom, un air qu’elle inven­tait au fur et à mesure en le chan­tant, un air qui n’é­tait ni ita­lien ni arabe ni rien de connu, un air qui ser­pen­tait entre les langues et les styles comme une rivière ser­pente entre les rives, pre­nant à chaque rive un peu de terre et un peu de cou­leur et deve­nant à mesure qu’elle avan­çait quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’exis­tait pas avant et qui n’exis­te­rait peut-être plus après, quelque chose d’u­nique et de fra­gile et de ter­ri­ble­ment vivant.

Elle chan­tait dans sa tête et le miroir fêlé reflé­tait le pla­fond et le pla­fond reflé­tait rien et le rien reflé­tait Alexan­drie et Alexan­drie reflé­tait la nuit et la nuit reflé­tait la voix d’Oum Kal­thoum qui conti­nuait quelque part, tou­jours, comme le sang conti­nue dans les veines même quand on dort.

Et quelque part dans cette chaîne de reflets — entre le miroir et le pla­fond et le rien et la ville et la nuit et la voix — Vit­to­ria trou­va quelque chose. Pas le cou­rage. Pas encore. Mais l’a­dresse du cou­rage. L’en­droit où le cou­rage habi­tait. Un endroit qu’elle ne pou­vait pas encore atteindre mais qu’elle pou­vait désor­mais voir, de loin, comme on voit une île depuis un bateau, et savoir qu’une île existe est déjà la moi­tié du voyage.

Elle s’en­dor­mit avec cet air dans la tête, cet air sans nom, cet air qui venait de nulle part et qui allait peut-être quelque part, et quand elle se réveilla le len­de­main matin, l’air avait dis­pa­ru, comme dis­pa­raissent les rêves, mais l’a­dresse du cou­rage était tou­jours là, gra­vée quelque part der­rière ses yeux, et neuf jours la sépa­raient du réci­tal, et neuf jours c’é­tait beau­coup et ce n’é­tait rien, et Vit­to­ria se leva et regar­da le miroir fêlé et le miroir fêlé lui ren­voya ses deux visages et elle sou­rit aux deux.

Cha­pitre 10

Pri­vate Lives

Noël Coward arri­va au Cecil Hotel comme arrive la foudre — sans pré­ve­nir, sans s’ex­cu­ser, et en illu­mi­nant tout sur son passage.

Il arri­va un mer­cre­di, en fin de mati­née, dans une auto­mo­bile de loca­tion conduite par un chauf­feur égyp­tien qu’il avait, en vingt minutes de tra­jet depuis le port, déjà ren­du fou de rire et à moi­tié amou­reux, parce que Coward avait ce don ter­rible de plaire immé­dia­te­ment à tout le monde, un don qui n’é­tait pas de la séduc­tion — la séduc­tion est un cal­cul, et Coward ne cal­cu­lait rien, ou plu­tôt il cal­cu­lait tout si vite que le cal­cul dis­pa­rais­sait dans la vitesse et ne lais­sait der­rière lui que l’im­pres­sion d’une spon­ta­néi­té abso­lue, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur dont les mains bougent si vite qu’on ne voit jamais le truc.

Il avait trente et un ans. Il était l’homme le plus célèbre du théâtre anglais, ce qui, en 1931, vou­lait dire l’homme le plus célèbre du théâtre mon­dial, parce que le théâtre mon­dial par­lait anglais comme la diplo­ma­tie par­lait fran­çais et la musique par­lait ita­lien, et Coward par­lait les trois avec un accent qui n’ap­par­te­nait à aucun pays et à aucune classe et à aucune époque, un accent qu’il avait inven­té lui-même, fabri­qué de toutes pièces, un accent qui était le cos­tume le plus réus­si qu’il ait jamais por­té — plus réus­si que ses robes de chambre en soie, plus réus­si que ses ciga­rettes dans leur fume-ciga­rette d’i­voire, plus réus­si que sa raie de côté impec­cable et que ses sour­cils qu’il avait appris à lever l’un indé­pen­dam­ment de l’autre, ce qui était, selon lui, le seul talent véri­ta­ble­ment indis­pen­sable dans la vie.

Il venait de Sin­ga­pour, ou de Sai­gon, ou de Colom­bo — Coward voya­geait si vite et si conti­nuel­le­ment que les villes se confon­daient dans son sillage comme les pay­sages se confondent der­rière la fenêtre d’un train express, et la rai­son de sa pré­sence à Alexan­drie était soit une escale tech­nique en route vers Londres, soit une envie sou­daine de voir les pyra­mides, soit les deux, soit aucune des deux, Coward étant un homme pour qui les rai­sons étaient des acces­soires déco­ra­tifs qu’on accro­chait après coup aux déci­sions déjà prises.

Has­san le vit entrer par la porte tour­nante et sut immé­dia­te­ment — non pas qui il était, il ne lisait pas le théâtre anglais — mais ce qu’il était, c’est-à-dire un spec­tacle. Pas un spec­tacle au sens vul­gaire du terme, pas un homme qui fait du bruit pour être regar­dé — Gerald fai­sait du bruit pour être regar­dé et c’é­tait autre chose, c’é­tait plus simple, plus ani­mal. Coward était un spec­tacle au sens le plus pur, le plus arti­sa­nal — un homme qui avait trans­for­mé sa propre exis­tence en œuvre d’art, qui avait fait de chaque geste, de chaque mot, de chaque silence, de chaque entrée dans une pièce et de chaque sor­tie d’une pièce, une per­for­mance si par­fai­te­ment cali­brée que la dis­tinc­tion entre la vie et le théâtre avait ces­sé d’exis­ter, non pas parce que la vie était deve­nue du théâtre mais parce que le théâtre était deve­nu la seule forme de vie que Coward connaissait.

Il tra­ver­sa le hall avec une démarche que Has­san n’a­vait jamais vue — pas la démarche du Comte, qui était celle d’un acteur jouant un rôle, ni la démarche de Mau­gham, qui était celle d’un obser­va­teur mesu­rant un ter­ri­toire, ni celle de Gerald, qui était celle d’un conqué­rant pre­nant pos­ses­sion d’un bar. La démarche de Coward était celle d’un homme qui danse sans musique, ou plu­tôt d’un homme qui est lui-même la musique sur laquelle il danse, et chaque pas était une note et chaque note était un pas, et l’en­semble for­mait une mélo­die que per­sonne n’a­vait com­po­sée et que per­sonne ne pou­vait trans­crire mais que tout le monde entendait.

— Quelle lumière, dit Coward à per­sonne en par­ti­cu­lier en tra­ver­sant le hall, les yeux levés vers les fenêtres par les­quelles la lumière blanche d’A­lexan­drie entrait avec son impu­deur habi­tuelle. Quelle lumière indé­cente. On dirait que Dieu a oublié de bais­ser les stores.

Nikos le récep­tion­niste ten­dit la fiche de police. Coward la rem­plit en sif­flant un air de sa propre com­po­si­tion — un air de Pri­vate Lives, la pièce qu’il avait écrite l’an­née pré­cé­dente et qui triom­phait à Londres et à New York et qui racon­tait l’his­toire de deux couples qui se croisent et se décroisent et se recroisent dans un hôtel, ce qui était, quand on y pen­sait, exac­te­ment ce qui se pas­sait au Cecil Hotel d’A­lexan­drie à ce moment pré­cis, sauf que per­sonne n’a­vait écrit la pièce et que per­sonne ne connais­sait la fin.

— Une chambre avec vue sur la mer, dit Coward. Et un pia­no. Y a‑t-il un pia­no dans cet hôtel ? Il y a tou­jours un pia­no dans les hôtels civi­li­sés. Les hôtels sans pia­no sont des pri­sons avec ser­vice d’étage.

Il y avait un pia­no. Un demi-queue Bech­stein dans le salon atte­nant au bar, un pia­no qui ser­vait sur­tout de sup­port pour les vases de fleurs et les cen­driers et qui n’a­vait pas été accor­dé depuis l’i­nau­gu­ra­tion, mais qui fonc­tion­nait, toutes ses touches fonc­tion­naient, ce qui le ren­dait supé­rieur au pia­no de Stavridis.

— Par­fait, dit Coward. Mon­trez-moi ma chambre, mon­trez-moi le pia­no, mon­trez-moi le bar, dans cet ordre, et ensuite mon­trez-moi quel­qu’un d’in­té­res­sant à qui par­ler, parce que je viens de pas­ser quatre jours sur un bateau avec un colo­nel des Indes qui ne par­lait que de polo et de troubles intes­ti­naux, et si je n’ai pas une conver­sa­tion intel­li­gente dans l’heure qui vient je vais me jeter dans la Médi­ter­ra­née, ce qui serait un gas­pillage tra­gique de talent.

*

La conver­sa­tion intel­li­gente se pro­dui­sit à treize heures, au bar, quand Coward des­cen­dit de sa chambre — rasé, chan­gé, par­fu­mé, dans un cos­tume de toile beige si par­fai­te­ment cou­pé qu’il sem­blait avoir été peint sur lui — et trou­va Mau­gham assis dans son fau­teuil habi­tuel avec son gim­let habi­tuel et son expres­sion habituelle.

Ils se connaissaient.

Pas inti­me­ment — ils s’é­taient croi­sés à Londres, à des pre­mières, à des dîners, dans ce petit monde du théâtre et de la lit­té­ra­ture anglaise où tout le monde connaît tout le monde et où per­sonne ne connaît vrai­ment per­sonne, un monde de poi­gnées de main et de mots d’es­prit et de sou­rires qui ne montent jamais jus­qu’aux yeux. Mais ils se recon­nais­saient. Ils appar­te­naient à la même espèce — l’es­pèce des hommes qui trans­forment leur vie en art et leur art en argent et qui portent leur masque avec une maes­tria qui fait oublier qu’il s’a­git d’un masque, et cette appar­te­nance com­mune créait entre eux un lien qui n’é­tait ni de l’a­mi­tié ni de la riva­li­té mais quelque chose entre les deux, une fra­ter­ni­té méfiante, une com­pli­ci­té armée.

— Willie, dit Coward en s’as­seyant en face de Mau­gham avec cette aisance de chat qui était aus­si celle de Mau­gham, de sorte que les deux hommes, assis face à face, res­sem­blaient à deux chats sur deux murs qui se regardent par-des­sus une cour.

— Noël, dit Mau­gham. Qu’est-ce que vous f‑f-faites ici ?

— La même chose que vous, j’i­ma­gine. Je fuis l’Angleterre.

— L’An­gle­terre n’est pas si t‑t-ter­rible.

— L’An­gle­terre est le seul pays au monde où l’on peut mou­rir d’en­nui et où ce sera ins­crit sur votre acte de décès comme une cause naturelle.

Mau­gham sou­rit. Le sou­rire du lézard. Le sou­rire qui ne monte pas jus­qu’aux yeux mais qui n’en a pas besoin, parce que les yeux, chez Mau­gham, fai­saient leur propre sou­rire, un sou­rire indé­pen­dant, plus froid et plus vrai.

Gior­gos appor­ta un gin-tonic pour Coward — sans qu’on le lui ait deman­dé, Gior­gos ayant devi­né en trente secondes que Coward était un homme à gin-tonic comme Mau­gham était un homme à gim­let, les grands bar­mans pos­sé­dant cette science des bois­sons et des âmes qui est la seule science véri­ta­ble­ment utile dans un monde où les uni­ver­si­tés enseignent tout sauf ce qui compte.

— J’ai lu Cakes and Ale, dit Coward. C’est votre meilleur livre.

— V‑v-vous trouvez ?

— Non. Mais c’est ce qu’il faut dire aux écri­vains quand on veut qu’ils vous parlent. Le com­pli­ment est la clé qui ouvre toutes les portes, y com­pris les portes blin­dées de la vani­té littéraire.

— Et qu’est-ce qu’il faut dire aux d‑d-dra­ma­turges ?

— Aux dra­ma­turges, il faut dire : votre der­nière pièce était mer­veilleuse. C’est plus simple parce que c’est tou­jours la der­nière qui compte. Les écri­vains vivent dans le pas­sé — leur meilleur livre est tou­jours celui qu’ils ont déjà écrit. Les dra­ma­turges vivent dans le pré­sent — leur meilleure pièce est tou­jours celle qui est sur scène en ce moment. Et les acteurs vivent dans le futur — leur meilleur rôle est tou­jours celui qu’ils n’ont pas encore joué. C’est pour ça que les écri­vains sont tristes, les dra­ma­turges ner­veux et les acteurs fous.

— Et vous, Noël ? Vous êtes les t‑t-trois à la fois.

— Ce qui fait de moi un fou triste et ner­veux, oui. Mais magni­fi­que­ment habillé, ce qui com­pense tout.

Ils burent. Ils par­lèrent. Le bar du Cecil devint leur scène — une scène pour deux acteurs et un public de tabou­rets vides et de miroirs fumés et de Gior­gos qui essuyait ses verres en sou­riant, parce que Gior­gos, qui avait enten­du des conver­sa­tions dans toutes les langues et dans tous les registres, du mur­mure amou­reux au hur­le­ment de déses­poir, recon­nais­sait une grande scène quand il en voyait une.

Ce fut une joute. Pas une joute hos­tile — une joute joyeuse, une joute d’ath­lètes qui prennent plai­sir à mesu­rer leurs forces, et les forces en ques­tion étaient les mots, et les mots de Mau­gham étaient des scal­pels — lents, pré­cis, tran­chants, qui ouvraient les sujets avec une minu­tie chi­rur­gi­cale et en expo­saient les entrailles avec une absence de pitié qui était, para­doxa­le­ment, la forme la plus éle­vée de la com­pas­sion —, et les mots de Coward étaient des feux d’ar­ti­fice — rapides, brillants, explo­sifs, qui illu­mi­naient les sujets d’une lumière si vive et si brève qu’on en voyait tout pen­dant un ins­tant, tout, abso­lu­ment tout, avant que le noir ne revienne et qu’un autre feu d’ar­ti­fice ne monte et n’explose.

Ils par­lèrent du théâtre. Mau­gham dit qu’il le détes­tait — qu’il avait écrit pour le théâtre pen­dant vingt ans et qu’il avait fini par com­prendre que le théâtre était un art col­lec­tif et que les arts col­lec­tifs étaient des contra­dic­tions dans les termes, parce que l’art est une affaire soli­taire et que le col­lec­tif est une affaire de com­pro­mis, et que le com­pro­mis est la mort de l’art, et que donc le théâtre est un art qui se sui­cide chaque soir à huit heures et demie devant un public qui paie pour assis­ter au spectacle.

— Vous avez rai­son, dit Coward. Le théâtre est un sui­cide col­lec­tif. C’est pour ça que c’est la seule forme d’art qui vaille la peine. Les arts soli­taires — les livres, la pein­ture, la musique — sont des sui­cides pri­vés. Très dignes, très propres, per­sonne ne vous voit mou­rir. Le théâtre, c’est mou­rir en public. Et mou­rir en public exige un cou­rage que les écri­vains n’ont pas.

— Les écri­vains ont d’autres c‑c-cou­rages.

— Le cou­rage de s’as­seoir dans un fau­teuil et d’ob­ser­ver le monde à dis­tance ? Oui, c’est un cou­rage. Le cou­rage du voyeur. Le cou­rage de celui qui regarde la vie par le trou de la ser­rure et qui en fait un chef-d’œuvre. Mais ce n’est pas le même cou­rage que celui qui monte sur scène et qui ouvre la porte.

Mau­gham but une gor­gée de gim­let. Ses yeux ne cil­lèrent pas.

— Vous avez peut-être rai­son, dit-il. Mais celui qui regarde par le t‑t-trou de la ser­rure voit des choses que celui qui ouvre la porte ne voit jamais.

Ils se turent un ins­tant. Le silence entre eux était confor­table — le silence de deux hommes qui se sont dit tout ce qu’ils avaient à se dire sur ce sujet et qui n’ont pas besoin de le dire encore, le silence qui vient après la joute quand les épées sont ran­gées et que les deux com­bat­tants boivent ensemble en regar­dant le champ de bataille.

— Les gens de cet hôtel, dit Coward en balayant le bar du regard. Par­lez-moi des gens de cet hôtel.

Et Mau­gham par­la. Il par­la du Comte — « un escroc m‑m-magni­fique, un artiste de l’im­pos­ture, je l’ob­serve depuis une semaine avec un plai­sir sans mélange ». Il par­la de Madame Anas­ta­siou — « une fausse veuve qui p‑p-prête de l’argent qu’elle n’a pas à un faux comte qui ne le ren­dra jamais, c’est une his­toire d’a­mour ». Il par­la de Poole — « un homme qui n’existe pas, ou qui existe t‑t-trop, ce qui revient au même ». Il par­la de Metz­ger — « un homme qui a construit un hôtel pour se c‑c-cacher dedans ». Il ne par­la pas de Gerald, parce qu’on ne parle pas de Gerald.

Coward écou­tait avec l’a­vi­di­té d’un homme qui a besoin d’his­toires comme d’autres ont besoin d’oxy­gène, et chaque por­trait que Mau­gham dres­sait deve­nait, dans l’es­prit de Coward, un per­son­nage de pièce, un rôle pos­sible, une réplique à écrire, et la dif­fé­rence entre Mau­gham et Coward était là — Mau­gham voyait les gens comme des his­toires, Coward voyait les gens comme des rôles, Mau­gham écri­vait pour com­prendre, Coward écri­vait pour jouer, et le monde, entre les deux, était le même monde, le même Cecil, les mêmes masques, les mêmes men­songes, vus de deux fenêtres différentes.

— Et il y a une fille, dit Mau­gham. Une I‑I-Ita­lienne. Vit­to­ria Aldi­si. Elle dit qu’elle est chan­teuse. Elle ne l’est pas. Ou pas tout à fait. Elle ment avec un talent remarquable.

— Quel acteur mer­veilleux, dit Coward. Elle joue le rôle de sa vie.

— C’est ce que j’ai pen­sé aussi.

— La ques­tion est : est-ce qu’elle le sait ?

— C’est tou­jours la q‑q-ques­tion.

*

Le soir, Coward se mit au piano.

Ce ne fut pas une déci­sion — Coward ne pre­nait pas de déci­sions concer­nant le pia­no comme on ne prend pas de déci­sions concer­nant la res­pi­ra­tion, le pia­no étant pour lui aus­si natu­rel et aus­si néces­saire que l’air, et quand il vit le Bech­stein en pas­sant dans le salon après le dîner, ses mains bou­gèrent vers le cla­vier avant que son cer­veau n’ait eu le temps de leur don­ner la per­mis­sion, et quand ses doigts tou­chèrent les touches quelque chose se pro­dui­sit dans le salon du Cecil qui ne s’é­tait jamais pro­duit et qui ne se repro­dui­rait peut-être jamais.

Il joua.

Il joua d’a­bord ses propres com­po­si­tions — « Some­day I’ll Find You », un air de Pri­vate Lives, et le son du pia­no non accor­dé don­nait à la mélo­die un léger voile de mélan­co­lie qui n’é­tait pas dans la par­ti­tion mais qui était dans l’hô­tel, dans les murs, dans l’air d’A­lexan­drie qui se glis­sait par les fenêtres ouvertes et qui ajou­tait à chaque note une har­mo­nique de sel et de jas­min que Coward n’a­vait pas pré­vue mais qu’il accueillit comme on accueille un par­te­naire de danse impro­vi­sé, avec grâce et gratitude.

Des gens vinrent. Atti­rés par la musique, comme les gens sont tou­jours atti­rés par la musique quand la musique est vivante et non méca­nique, quand elle vient d’un corps et non d’un gra­mo­phone, quand elle est pré­sente et non enre­gis­trée. Les Whit­field vinrent. Madame Anas­ta­siou vint, avec son dia­dème répa­ré. Le Comte vint, et s’a­dos­sa au mur avec l’air de celui pour qui la musique est un décor et non un évé­ne­ment. Gerald vint, un verre dans chaque main. Mau­gham vint et s’as­sit dans l’angle, les yeux de lézard ouverts dans la pénombre. Metz­ger vint et res­ta debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte, les bras croi­sés, avec un demi-sourire.

Coward joua des airs à la mode — des fox-trots, des char­les­tons, des bal­lades sen­ti­men­tales, et chaque air était trans­for­mé par le pas­sage entre ses mains, chaque air deve­nait un peu plus intel­li­gent, un peu plus iro­nique, un peu plus triste et un peu plus drôle, parce que Coward avait cette capa­ci­té de jouer la musique des autres comme si c’é­tait la sienne et de jouer la sienne comme si c’é­tait celle des autres, et cette cir­cu­la­tion, cet échange, cette géné­ro­si­té du talent qui donne en pre­nant et qui prend en don­nant, c’é­tait le spectacle.

Et puis quel­qu’un deman­da — Mrs. Whit­field peut-être, ou Gerald, ou per­sonne, peut-être la ques­tion flot­tait-elle dans l’air depuis le début de la soi­rée et atten­dait-elle le bon moment pour se poser, comme les ques­tions les plus impor­tantes attendent tou­jours le bon moment :

— Connais­sez-vous quelque chose d’arabe ?

Coward s’ar­rê­ta de jouer. Ses mains res­tèrent posées sur les touches, immo­biles, et il regar­da l’as­sem­blée avec une expres­sion qui n’é­tait pas celle du Coward-spec­tacle mais celle d’un homme sin­cè­re­ment intri­gué, sin­cè­re­ment curieux, un homme qui ne connais­sait pas quelque chose et qui trou­vait cette igno­rance non pas gênante mais exci­tante, parce que l’i­gno­rance, pour Coward, était le com­men­ce­ment de tout — le com­men­ce­ment du jeu, le com­men­ce­ment de l’a­ven­ture, le com­men­ce­ment de l’art.

— Non, dit-il. Je ne connais rien d’a­rabe. Je ne connais rien de ce pays. Je suis un bar­bare anglais qui sait jouer du pia­no. Mais si quel­qu’un me chante quelque chose, je peux essayer.

Le silence qui sui­vit fut le silence de l’at­tente — le silence d’une salle qui attend que quel­qu’un monte sur scène, et dans ce silence, du fond du salon, à peine audible, comme un filet d’eau qui coule sous une porte fer­mée, quel­qu’un se mit à fredonner.

C’é­tait Hassan.

Has­san n’é­tait pas dans le salon — il était dans le cou­loir, der­rière la porte entrou­verte, à son poste de nuit, là où il était cen­sé être et d’où il n’é­tait pas cen­sé fre­don­ner, mais la musique de Coward avait fait ce que la musique fait tou­jours, elle avait tra­ver­sé les murs et les portes et les hié­rar­chies et les conven­tions, et Has­san fre­don­nait sans s’en rendre compte, comme il fre­don­nait tou­jours quand la voix d’Oum Kal­thoum mon­tait en lui, sauf que cette fois il n’y avait pas de gra­mo­phone, il n’y avait pas de disque, il n’y avait que la mémoire de la voix, logée dans sa poi­trine comme un éclat de verre tiède.

Coward enten­dit.

— Là, dit-il en levant la main. Écou­tez. Quel­qu’un chante.

Le salon se tut. Et dans le silence, le fre­don­ne­ment de Has­san devint audible — un air d’Oum Kal­thoum, « Madam Teheb Beten­ker Leih », le même air qu’il fre­don­nait le pre­mier matin quand Mr. Whit­field lui avait deman­dé ce qu’il chan­tait, un air qui tour­nait et mon­tait et redes­cen­dait et remon­tait, un air qui ne res­sem­blait à rien de ce que Coward connais­sait, un air sans mesure fixe, sans car­rure, sans la struc­ture en cou­plet-refrain que l’o­reille occi­den­tale attend, un air qui ser­pen­tait comme une rivière dans un del­ta et qui se divi­sait en bras et en affluents et en canaux et qui n’ar­ri­vait nulle part et qui arri­vait partout.

— Plus fort, dit Coward. S’il vous plaît. Plus fort.

Has­san appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Il avait l’air d’un homme sur­pris en fla­grant délit — les yeux écar­quillés, les mains le long du corps, le visage du concierge et le visage de Has­san super­po­sés dans une expres­sion de confu­sion qui aurait été comique si elle n’a­vait pas été si sincère.

— Ne vous arrê­tez pas, dit Coward. Chan­tez. Je vais essayer de suivre.

Et Has­san chan­ta. Pas fort — il ne pou­vait pas chan­ter fort, il n’é­tait pas chan­teur, il était concierge, et la dif­fé­rence entre un concierge qui fre­donne et un chan­teur qui chante est la même dif­fé­rence qu’entre un homme qui marche et un homme qui danse, c’est-à-dire que le pre­mier va quelque part et le second est déjà arri­vé. Mais il chan­ta. Il chan­ta la mélo­die d’Oum Kal­thoum avec cette voix qu’il n’a­vait jamais mon­trée à per­sonne au Cecil, cette voix de nuit, cette voix de café de l’At­ta­rin, cette voix qui n’é­tait pas belle au sens où les voix de ténor sont belles mais qui était juste, d’une jus­tesse qui ne venait pas de la tech­nique mais de l’é­coute, des années d’é­coute, des mil­liers d’heures pas­sées à absor­ber cette voix dans les cafés et les rues et les cui­sines et les cages d’es­ca­lier, et cette jus­tesse-là, cette jus­tesse d’é­ponge, cette jus­tesse de mémoire, était suf­fi­sante pour que Coward comprenne.

Coward écou­ta huit mesures. Puis ses mains se posèrent sur le clavier.

Ce qui sor­tit du pia­no fut étrange.

Ce fut étrange parce que c’é­tait impos­sible — un pia­no occi­den­tal ne peut pas jouer de la musique arabe, pas vrai­ment, pas avec ses demi-tons tem­pé­rés et ses touches blanches et noires qui découpent le son en tranches régu­lières alors que la musique arabe coule entre les tranches, dans les quarts de ton et les tiers de ton et les espaces infimes que le pia­no ne peut pas atteindre. Ce que Coward joua n’é­tait pas de la musique arabe. Ce n’é­tait pas non plus du jazz, ni du rag­time, ni de la musique de salon, ni rien de nom­mable. C’é­tait quelque chose de nou­veau — une ten­ta­tive, un tâton­ne­ment, une main ten­due à tra­vers un gouffre, la main d’un homme qui ne connaît pas la langue mais qui entend la musique de la langue et qui essaie de la tra­duire dans la seule langue qu’il connaît, et cette tra­duc­tion était néces­sai­re­ment impar­faite, néces­sai­re­ment fausse, et néces­sai­re­ment belle, parce que la beau­té naît sou­vent de l’im­pos­si­bi­li­té, du moment où quel­qu’un essaie de faire quelque chose qu’il ne peut pas faire et où l’é­chec lui-même devient une forme de réussite.

Has­san chan­tait. Coward jouait. La mélo­die d’Oum Kal­thoum pas­sait d’une voix à un pia­no comme un voya­geur passe d’un pays à un autre en chan­geant de vête­ments et de langue mais en gar­dant le même visage, et ce visage était trans­for­mé, oui, défor­mé même, ren­du mécon­nais­sable par le pas­sage du oud au Bech­stein, de l’a­rabe au tem­pé­ra­ment égal, du café de l’At­ta­rin au salon du Cecil, mais il était tou­jours là, le visage de la mélo­die, le cœur de la chan­son, cette plainte qui monte et qui tourne et qui ne s’ar­rête jamais, cette plainte qui dit l’ab­sence et le désir et la nuit.

Le salon écoutait.

Mau­gham écou­tait avec une expres­sion indé­chif­frable — ou plu­tôt avec une absence d’ex­pres­sion qui était la plus élo­quente des expres­sions, l’ex­pres­sion de l’homme qui est ému et qui refuse de le mon­trer et qui, en refu­sant de le mon­trer, le montre plus que s’il l’a­vait montré.

Le Comte écou­tait avec les yeux fer­més, et der­rière ses pau­pières closes quelque chose se pas­sait que per­sonne ne pou­vait voir, quelque chose qui avait peut-être un rap­port avec un vrai nom et un vrai pays et une vraie mère, ou peut-être pas, peut-être que der­rière les pau­pières du Comte il n’y avait que le noir, le noir confor­table et fami­lier de l’im­pos­ture, le noir où l’on n’a pas besoin de voir parce qu’il n’y a rien à voir.

Gerald écou­tait en tapant du pied, parce que Gerald ne pou­vait pas écou­ter de la musique sans que son corps réponde, le corps de Gerald étant un ins­tru­ment qui vibrait à toutes les fré­quences, un sis­mo­graphe qui enre­gis­trait chaque trem­ble­ment du monde.

Madame Anas­ta­siou écou­tait en ser­rant son col­lier de perles, les perles vraies ou fausses, et ses yeux étaient brillants, d’un brillant qui pou­vait être des larmes ou le reflet des lampes ou les deux.

Metz­ger écou­tait depuis le pas de la porte, les bras tou­jours croi­sés, et son demi-sou­rire était deve­nu un sou­rire entier, le pre­mier sou­rire entier que Has­san lui voyait depuis des semaines, un sou­rire qui disait : voi­là, c’est ça, c’est pour ça que j’ai construit cet hôtel, pour qu’un soir un Anglais qui ne connaît rien à l’a­rabe joue du pia­no avec un concierge égyp­tien qui ne connaît rien au pia­no et que quelque chose se pro­duise, quelque chose qu’au­cun archi­tecte ne peut des­si­ner et qu’au­cun pro­prié­taire ne peut com­man­der, quelque chose qui arrive tout seul, comme la lumière arrive le matin, parce que c’est sa nature d’arriver.

La musique dura cinq minutes. Peut-être sept. Le temps, comme tou­jours quand la musique est vivante, avait ces­sé de fonc­tion­ner correctement.

Puis Has­san s’ar­rê­ta de chan­ter. Et Coward s’ar­rê­ta de jouer. Et le silence revint — ce silence spé­cial, ce silence plein et vibrant qui ne res­semble à aucun autre silence, le silence qui suit la musique et qui en est la conti­nua­tion par d’autres moyens.

Le salon applau­dit. Pas l’ap­plau­dis­se­ment poli des réci­tals de salon — un applau­dis­se­ment vrai, un applau­dis­se­ment sur­pris, l’ap­plau­dis­se­ment de gens qui ne savaient pas ce qu’ils venaient d’en­tendre mais qui savaient qu’ils avaient enten­du quelque chose.

Coward se tour­na vers Has­san. Il le regar­da avec une expres­sion que Has­san ne lui connais­sait pas — pas l’ex­pres­sion du spec­tacle, pas l’ex­pres­sion du charme, pas l’ex­pres­sion du mot d’es­prit prêt à par­tir comme une fusée. Une expres­sion nue. Simple. Reconnaissante.

— Com­ment vous appe­lez-vous ? deman­da Coward.

— Has­san, Monsieur.

— Has­san. Mer­ci, Has­san. Vous venez de m’ap­prendre quelque chose.

— Quoi, Monsieur ?

— Que je ne sais rien.

Et Coward sou­rit, et ce sou­rire était peut-être le pre­mier vrai sou­rire de la soi­rée, le pre­mier sou­rire qui n’é­tait pas cal­cu­lé ni cali­bré ni cho­ré­gra­phié, un sou­rire qui venait d’en bas, de cet endroit où l’on ne ment plus parce qu’on n’en a plus la force, et Has­san recon­nut ce sou­rire parce que c’é­tait le sou­rire qu’il avait lui-même quand il écou­tait Oum Kal­thoum dans un café et que la voix mon­tait et qu’il n’y avait plus rien à faire sauf se rendre.

Puis le sou­rire dis­pa­rut. Le Coward-spec­tacle revint — ins­tan­ta­né­ment, comme un rideau qu’on tire.

— Bien, dit Coward en se levant du pia­no. Après cette édu­ca­tion musi­cale, j’ai besoin d’un verre. Plu­sieurs verres. Un nombre de verres qui fera honte à la Cou­ronne bri­tan­nique. Gior­gos, mon ami, ser­vez l’Empire.

Et le bar reprit ses droits, et les conver­sa­tions reprirent leurs droits, et la soi­rée conti­nua comme si rien ne s’é­tait pas­sé, sauf que quelque chose s’é­tait pas­sé, et tout le monde le savait, et per­sonne n’en par­la, parce que les choses les plus impor­tantes sont tou­jours celles dont on ne parle pas, comme les étoiles les plus brillantes sont celles qu’on ne peut voir qu’en regar­dant à côté.

Cha­pitre 11

Trois fumeurs

La ter­rasse du Cecil don­nait sur la Méditerranée.

Pas direc­te­ment — il y avait entre la ter­rasse et la mer la lar­geur de la Cor­niche, et entre la Cor­niche et la mer le muret de pierre qui sépa­rait la pro­me­nade de la plage, et entre le muret et la mer le sable, et entre le sable et la mer rien, rien du tout, juste l’es­pace infime où la terre finit et où l’eau com­mence, cet espace qui n’est ni terre ni eau et qui est peut-être, de tous les espaces du monde, le plus hon­nête, parce qu’il ne pré­tend être ni l’un ni l’autre. Mais la vue était déga­gée, et la nuit, quand les lam­pa­daires de la Cor­niche des­si­naient une courbe de lumière jaune le long de la côte et que la mer, au-delà, n’é­tait plus qu’une masse noire ponc­tuée des lumières loin­taines des navires au mouillage, la ter­rasse du Cecil était un endroit où l’on pou­vait fumer en paix en regar­dant le noir et en pen­sant à ce que le noir contenait.

Il était minuit pas­sé. La ter­rasse était vide — presque vide. Trois hommes fumaient.

Le Comte fumait des ciga­rettes turques. Des Murad, dans un étui en argent qu’il sor­tait de la poche inté­rieure de sa veste avec un geste si élé­gant, si rodé, qu’il avait l’air d’un auto­mate de luxe, un de ces auto­mates du dix-hui­tième siècle qui fument et qui saluent et qui jouent de la flûte et qui ne sont que rouages et res­sorts à l’in­té­rieur mais qui, de l’ex­té­rieur, res­semblent à s’y méprendre à un gen­til­homme. Il fumait debout, ados­sé à la balus­trade, le regard tour­né vers la mer.

Mau­gham fumait des Players. Des Players ordi­naires, sans fume-ciga­rette, sans étui, sans geste. Il fumait assis dans un fau­teuil de rotin, les jambes croi­sées, la ciga­rette tenue entre le pouce et l’in­dex comme un ento­mo­lo­giste tient un insecte qu’il exa­mine — avec pré­cau­tion, avec inté­rêt, sans affec­tion. Il ne regar­dait pas la mer. Il regar­dait le Comte.

Poole fumait une pipe. Une pipe de bruyère, modeste, usée, une pipe qui avait été fumée par le même homme dans les mêmes cir­cons­tances depuis pro­ba­ble­ment vingt ans et qui, comme son pro­prié­taire, ne cher­chait ni à impres­sion­ner ni à se faire oublier mais y par­ve­nait quand même, à se faire oublier, parce qu’une pipe, contrai­re­ment à une ciga­rette turque dans un étui en argent, est un objet qui dit : je n’ai rien à prou­ver, ce qui est la manière la plus effi­cace de prou­ver quelque chose. Poole était assis dans un fau­teuil de rotin, à trois mètres de Mau­gham, et il ne regar­dait ni la mer ni le Comte. Il regar­dait sa pipe.

Ils ne s’é­taient pas don­né ren­dez-vous. Ils s’é­taient trou­vés là — l’un après l’autre, par hasard ou par ce que les gens appellent le hasard quand ils ne veulent pas appe­ler les choses par leur nom. Le Comte était sor­ti le pre­mier, après le spec­tacle de Coward au pia­no. Mau­gham l’a­vait sui­vi dix minutes plus tard. Poole était appa­ru sans bruit, comme il appa­rais­sait tou­jours, en se maté­ria­li­sant dans un fau­teuil comme un brouillard se maté­ria­lise sur la mer — len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, et quand on le remar­quait enfin il était déjà là depuis longtemps.

Pen­dant un moment, per­sonne ne par­la. Le silence de la ter­rasse était un silence de conni­vence — non pas la conni­vence des amis ni celle des com­plices mais la conni­vence des insom­niaques, cette fra­ter­ni­té invo­lon­taire qui lie les gens qui ne dorment pas à minuit dans un même lieu, cette fra­ter­ni­té qui ne demande rien et qui n’offre rien et qui existe sim­ple­ment, comme la mer existe, sans rai­son et sans but.

Ce fut Mau­gham qui par­la le premier.

— Belle nuit, dit-il.

C’é­tait une phrase vide — la plus vide des phrases, la phrase qu’on dit quand on ne veut pas dire ce qu’on a à dire mais qu’on veut que l’autre sache qu’on a quelque chose à dire, et le Comte et Poole le com­prirent tous les deux, cha­cun à sa manière, le Comte en sou­riant et Poole en ne sou­riant pas.

— Très belle, dit le Comte. La Médi­ter­ra­née la nuit est ce qu’il y a de plus beau au monde. Elle vous fait croire que tout est possible.

— C’est parce qu’on ne la voit pas, dit Poole. C’est facile de croire que quelque chose est beau quand on ne le voit pas.

C’é­tait la pre­mière fois que Has­san — s’il avait été là, mais il n’y était pas, il avait ter­mi­né son ser­vice et était ren­tré chez lui — la pre­mière fois que quel­qu’un au Cecil enten­dait Poole dire quelque chose qui res­sem­blait à une opi­nion, quelque chose qui dépas­sait la météo et les tex­tiles et Man­ches­ter. Et cette opi­nion, cette phrase sèche sur la beau­té de l’in­vi­sible, avait dans la bouche de Poole une réso­nance par­ti­cu­lière, la réso­nance d’un homme dont le métier était de ne pas être vu et qui savait, mieux que per­sonne, que l’in­vi­sible est tou­jours plus beau que le visible, parce que le visible déçoit et l’in­vi­sible promet.

Mau­gham tira sur sa Players. Le bout incan­des­cent rou­geoya dans le noir comme un petit œil rouge qui s’ou­vrait et se fermait.

— J’ai connu un homme, dit Mau­gham avec cette len­teur qui était sa cadence natu­relle, la cadence du conteur qui sait que le temps est son allié et non son enne­mi, j’ai connu un homme à B‑B-Bor­néo — un plan­teur, il s’ap­pe­lait Thomp­son, ou Hen­der­son, peu importe, il s’ap­pe­lait quelque chose d’an­glais et de banal — qui vivait dans la jungle depuis vingt ans, entou­ré de coo­lies malais et de mous­tiques et de cette cha­leur qui rend les Anglais fous ou les rend poètes, ce qui est la même chose. Cet homme pré­ten­dait être un ancien offi­cier de la marine. Il en avait les manières, l’ac­cent, la pos­ture. Tout le monde le croyait. Les Malais le res­pec­taient. Le gou­ver­neur lui ser­rait la main à Noël. Et puis un jour, un de ses coo­lies a trou­vé, dans une malle qu’on n’ou­vrait jamais, un cer­ti­fi­cat. Un cer­ti­fi­cat de sor­tie de pri­son. L’homme avait fait trois ans à Pen­ton­ville pour f‑f-faux et usage de faux. Il n’a­vait jamais mis les pieds sur un navire de Sa Majes­té. Il était aus­si offi­cier de la marine que je suis arche­vêque de Canterbury.

Le Comte rit. Un rire court, un peu trop rapide, un rire qui n’a­vait pas eu le temps de déci­der s’il était amu­sé ou ner­veux et qui avait choi­si d’être les deux.

— Et qu’est deve­nu cet homme ? deman­da le Comte.

— Rien, dit Mau­gham. Rien du tout. Le coo­lie a remis le cer­ti­fi­cat dans la malle. Le gou­ver­neur a conti­nué de lui ser­rer la main à Noël. Et l’homme a conti­nué d’être un ancien offi­cier de la marine. Parce que dans la jungle de Bor­néo, comme dans la p‑p-plu­part des endroits du monde, les gens pré­fèrent un beau men­songe à une véri­té laide. Et l’homme, il faut le recon­naître, était un offi­cier de marine beau­coup plus convain­cant que ne l’au­rait été un vrai offi­cier de marine, parce que les vrais offi­ciers de marine ont le luxe d’être médiocres, tan­dis que les faux sont obli­gés d’être parfaits.

Silence.

La mer fai­sait son bruit de mer. Les lam­pa­daires de la Cor­niche fai­saient leur lumière de lam­pa­daires. Et entre les trois hommes, dans l’air immo­bile de la nuit médi­ter­ra­néenne, quelque chose cir­cu­lait — pas des mots, pas des regards, quelque chose de plus sub­til, une ten­sion, un cou­rant, le cou­rant qui passe entre les joueurs d’une par­tie de cartes quand cha­cun essaie de devi­ner le jeu de l’autre sans mon­trer le sien.

— Les gens sont f‑f-fas­ci­nants, dit Mau­gham, qui ne s’a­dres­sait ni au Comte ni à Poole mais à la nuit elle-même. Les gens sont les choses les plus fas­ci­nantes du monde. Plus fas­ci­nants que la mer. Plus fas­ci­nants que les étoiles. Parce que la mer et les étoiles ne mentent pas. Les gens, si. Et c’est le men­songe qui les rend fas­ci­nants. Un homme qui ne ment jamais est un homme sans inté­rêt. Un homme qui ment tou­jours est un homme sans fond. Et un homme sans fond est un puits, et un puits dans le désert, c’est la chose la plus p‑p-pré­cieuse qui soit.

Le Comte ne rit pas cette fois. Il regar­da Mau­gham avec une expres­sion que le noir ren­dait illi­sible — mais qui, si la lumière avait été plus forte, aurait peut-être tra­hi quelque chose, un fré­mis­se­ment, un cil­le­ment, le mou­ve­ment infime d’un masque qui glisse d’un mil­li­mètre et qui se remet en place avant que qui­conque ait pu voir ce qu’il y avait dessous.

Poole, lui, ne bou­gea pas. Poole ne bou­geait jamais. Poole était l’im­mo­bi­li­té faite homme, comme le vieil homme de la rue Lep­sius était l’im­mo­bi­li­té faite poème, sauf que l’im­mo­bi­li­té de Poole n’a­vait rien de poé­tique — c’é­tait l’im­mo­bi­li­té du chas­seur, l’im­mo­bi­li­té de l’homme qui attend que sa proie se montre, et dans le noir de la ter­rasse du Cecil, avec la mer au loin et les fumées des trois ciga­rettes qui mon­taient en spi­rales paral­lèles vers un ciel sans étoiles, l’im­mo­bi­li­té de Poole avait quelque chose de miné­ral, de géo­lo­gique, de définitif.

Et puis, du fond de la nuit, por­té par le vent de mer, venu de quelque part dans la ville — d’un café ouvert, d’une fenêtre ouverte, d’un gra­mo­phone oublié, d’un rêve de quel­qu’un qui ne dor­mait pas encore —, un son.

La voix.

Loin­taine. Si loin­taine qu’on ne pou­vait pas être sûr qu’elle était vrai­ment là, qu’elle n’é­tait pas une illu­sion, un mirage sonore, un tour que la nuit jouait aux insom­niaques de la ter­rasse du Cecil. Mais elle était là. La voix d’Oum Kal­thoum, por­tée par le vent de mer, frag­men­tée par la dis­tance, arri­vant par bribes, par lam­beaux, un mot ici, une note là, un mélisme qui tour­nait et se per­dait et reve­nait, comme un oiseau qui vole dans le noir et qu’on ne voit pas mais qu’on entend battre des ailes.

Les trois hommes se turent.

Pas parce qu’ils l’a­vaient déci­dé — parce que la voix l’a­vait déci­dé pour eux. La voix, même loin­taine, même frag­men­tée, même à peine audible, avait ce pou­voir de faire taire les gens, de leur reti­rer les mots de la bouche, de les lais­ser nus et silen­cieux devant quelque chose qu’ils ne pou­vaient ni com­prendre ni igno­rer, et les trois hommes — le faux comte, le vrai écri­vain, l’es­pion invi­sible — les trois hommes se turent et écou­tèrent, et pen­dant un ins­tant, un ins­tant si bref qu’il n’exis­ta peut-être pas, les masques glissèrent.

Pas com­plè­te­ment. Pas assez pour tom­ber. Juste un fré­mis­se­ment. Le fré­mis­se­ment d’un rideau sou­le­vé par le vent, le fré­mis­se­ment d’une sur­face d’eau trou­blée par une pierre, le fré­mis­se­ment de quelque chose qui bouge sous la sur­face et qui ne veut pas encore se montrer.

Le Comte fer­ma les yeux.

Mau­gham ne fer­ma pas les yeux mais ses yeux chan­gèrent — les yeux de lézard devinrent autre chose, quelque chose de plus doux, de plus ancien, les yeux d’un enfant peut-être, les yeux du petit Willie Mau­gham qui bégayait dans une école anglaise et qui ne savait pas encore que le bégaie­ment devien­drait une arme et la soli­tude un métier.

Poole ne chan­gea pas. Ou s’il chan­gea, le chan­ge­ment fut si infime, si sou­ter­rain, que per­sonne ne le vit — mais peut-être que dans le noir de son crâne, der­rière le visage de sable, quelque chose bou­gea, un sou­ve­nir, un regret, un nom, quelque chose qu’il ne par­ta­ge­rait avec per­sonne parce que son métier était de ne rien par­ta­ger et que le métier, chez les hommes comme Poole, avait fini par man­ger l’homme.

La voix se tut. Le vent chan­gea de direc­tion. Le silence revint — le silence ordi­naire, le silence de la nuit sans voix, qui est un silence plat et sans inté­rêt après le silence qui accom­pagne la musique.

Mau­gham écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier. Le bout incan­des­cent mou­rut. Le petit œil rouge se ferma.

— Cette femme est dan­ge­reuse, dit Mau­gham. Elle vous oblige à être sincère.

Le Comte ouvrit les yeux. Il regar­da Mau­gham. Il ne dit rien. Son silence était une réponse — la seule réponse hon­nête qu’il eût don­née depuis son arri­vée au Cecil.

Poole ral­lu­ma sa pipe. Le bruit de l’al­lu­mette fut le seul bruit du monde pen­dant une seconde — ce cra­que­ment sec, cette flamme jaune qui éclai­ra son visage de sable pen­dant un ins­tant et qui s’éteignit.

— Bonne nuit, dit Poole.

Il se leva et ren­tra. La porte de la ter­rasse se refer­ma der­rière lui sans bruit.

Le Comte et Mau­gham res­tèrent encore un moment. Deux fumeurs main­te­nant, dans le noir, face à la mer invisible.

— Votre his­toire de Bor­néo, dit le Comte. Le plan­teur. L’an­cien offi­cier de marine. C’est une his­toire vraie ?

— Toutes mes his­toires sont v‑v-vraies, dit Mau­gham. Et aucune de mes his­toires n’est vraie. C’est le principe.

— Mais celle-là. Celle du faux offi­cier. Est-ce qu’elle est vraie ?

Mau­gham regar­da le Comte dans le noir. On ne pou­vait pas voir ses yeux. On ne pou­vait pas voir son sou­rire. On pou­vait seule­ment entendre sa voix, et sa voix dit :

— Est-ce que ça a de l’importance ?

Le Comte ne répon­dit pas. Il allu­ma une der­nière Murad, et la fumée mon­ta dans la nuit d’A­lexan­drie et se mêla à l’air et au sel et au sou­ve­nir de la voix, et la mer, au-delà de la Cor­niche, conti­nuait de faire son bruit de mer, ce bruit qui ne dit rien et qui dit tout, ce bruit qui est le bruit du monde quand le monde ne fait pas semblant.

Cha­pitre 12

La Nou­velle

La rumeur arri­va au Cecil Hotel un mar­di matin, par la bouche d’un livreur de glace.

Le livreur de glace s’ap­pe­lait Bou­tros — un Copte de haute taille et de peu de mots qui livrait des blocs de glace aux hôtels et aux res­tau­rants de la Cor­niche depuis quinze ans, avec une ponc­tua­li­té si abso­lue que les cui­si­niers du Cecil réglaient leur jour­née sur son arri­vée, et Bou­tros, ce mar­di matin, en dépo­sant son bloc de glace sur la table des cui­sines avec le bruit sourd et mouillé que font les blocs de glace quand ils ren­contrent le bois, dit au chef cui­si­nier, un Grec d’As­siout pré­nom­mé Démé­trios, six mots qui chan­gèrent la tem­pé­ra­ture de l’hô­tel plus sûre­ment que toute la glace du monde :

— Oum Kal­thoum va chan­ter à Alexandrie.

Démé­trios posa son cou­teau. Il regar­da Bou­tros. Bou­tros regar­da Démé­trios. Ni l’un ni l’autre ne sou­rit — ce n’é­tait pas une nou­velle qui fai­sait sou­rire, c’é­tait une nou­velle qui fai­sait fré­mir, comme fait fré­mir l’an­nonce d’un trem­ble­ment de terre ou d’une éclipse, un évé­ne­ment qui dépasse les indi­vi­dus et qui appar­tient à l’ordre des phé­no­mènes naturels.

— Quand ? deman­da Démétrios.

— On ne sait pas. Bien­tôt. Deux semaines. Peut-être trois. Les dates bougent.

— Où ?

— Le théâtre Moha­med Ali. Peut-être le Alham­bra. Ça bouge aussi.

— Qui te l’a dit ?

— Tout le monde. La ville entière le dit. Tu es le der­nier à l’ap­prendre, Démé­trios, parce que tu vis dans une cui­sine et que les cui­sines sont les der­niers endroits où arrivent les nou­velles, ce qui est injuste puisque les cui­sines sont les pre­miers endroits où arrivent les gens.

Bou­tros reprit son cha­riot de glace et sor­tit par la porte de ser­vice, et la nou­velle, libé­rée de sa bouche, se mit à cir­cu­ler dans l’hô­tel avec la vitesse et l’ef­fi­ca­ci­té d’un cou­rant élec­trique — des cui­sines au bar, du bar à la récep­tion, de la récep­tion aux étages, des étages aux chambres, par les voix des femmes de chambre et des gar­çons d’é­tage et des por­teurs et des grooms et de tous ces gens invi­sibles qui font fonc­tion­ner un hôtel et qui, en échange de leur invi­si­bi­li­té, pos­sèdent le mono­pole de l’in­for­ma­tion, parce que savoir ce qui se passe est la seule com­pen­sa­tion de ceux à qui il n’ar­rive rien.

Has­san apprit la nou­velle à neuf heures, par Sta­vros le por­tier grec qui la tenait de Gior­gos le bar­man qui la tenait de Démé­trios le cui­si­nier qui la tenait de Bou­tros le livreur de glace, et cette chaîne de trans­mis­sion — un Copte, un Grec, un autre Grec, un troi­sième Grec — était en soi un poème alexan­drin, un poème sur la manière dont les nou­velles voyagent dans une ville où les com­mu­nau­tés sont sépa­rées par tout sauf par les nou­velles, les nou­velles étant la seule mon­naie qui cir­cule libre­ment d’un monde à l’autre, la seule langue que tout le monde parle, la seule reli­gion à laquelle tout le monde croit.

Has­san ne dit rien. Il ne mon­tra rien. Ses mains res­tèrent à plat sur le marbre du comp­toir. Mais à l’in­té­rieur — à l’in­té­rieur de la veste d’u­ni­forme, à l’in­té­rieur de la dou­blure où dor­maient les feuillets pliés en quatre, à l’in­té­rieur de la poi­trine où logeait l’é­clat de verre tiède de la voix — quelque chose se mit à vibrer, une vibra­tion si fine et si pro­fonde qu’elle était inau­dible à qui­conque sauf à Has­san lui-même, la vibra­tion d’un dia­pa­son qui vient d’être frap­pé et qui ne s’ar­rê­te­ra plus.

Elle allait venir. Elle allait être là. Non plus un disque, non plus un gra­mo­phone, non plus un son loin­tain por­té par le vent de mer ou fil­trant entre les étages — elle, en per­sonne, en chair et en voix, dans cette ville, peut-être dans cet hôtel.

Has­san leva les yeux vers les chiffres dorés qui indi­quaient la posi­tion des ascen­seurs. L’un mon­tait. L’autre des­cen­dait. Le Cecil respirait.

*

La nou­velle se pro­pa­gea dans l’hô­tel par cercles concen­triques, comme une pierre jetée dans l’eau pro­duit des cercles qui s’é­lar­gissent en s’é­loi­gnant du point d’impact.

Le pre­mier cercle fut celui des Égyp­tiens — les employés, les clients égyp­tiens, les rares habi­tués du bar qui par­laient arabe entre eux quand les Anglais ne les écou­taient pas. Pour eux, la nou­velle n’a­vait pas besoin d’ex­pli­ca­tion. Oum Kal­thoum à Alexan­drie, c’é­tait le Nil qui monte, c’é­tait la pleine lune, c’é­tait un évé­ne­ment ins­crit dans l’ordre cos­mique, et la seule ques­tion était de savoir com­ment obte­nir des billets, parce que les billets pour un concert d’Oum Kal­thoum se ven­daient en quelques heures et que ceux qui n’en avaient pas écou­taient le concert dehors, dans la rue, devant le théâtre, et que ceux qui étaient trop loin du théâtre écou­taient le concert à la radio, et que ceux qui n’a­vaient pas de radio écou­taient le concert dans un café qui avait une radio, et que ceux qui n’a­vaient pas de café écou­taient le concert dans leur tête, parce que la voix d’Oum Kal­thoum, une fois qu’elle était entrée dans votre tête, n’en sor­tait plus et pou­vait être convo­quée à volon­té, comme un sou­ve­nir ou une prière.

Le deuxième cercle fut celui des Alexan­drins non-arabes — les Grecs, les Ita­liens, les Juifs, les Armé­niens, tous ceux qui vivaient à Alexan­drie depuis assez long­temps pour savoir qui était Oum Kal­thoum sans jamais l’a­voir écou­tée de près, tous ceux pour qui cette voix était un bruit de fond fami­lier, comme le bruit du tram­way ou le cri du mar­chand de foul, un bruit qu’on n’é­coute pas mais qu’on remar­que­rait immé­dia­te­ment s’il ces­sait. Pour eux, la nou­velle était inté­res­sante — cultu­rel­le­ment inté­res­sante, socia­le­ment inté­res­sante, une occa­sion de mon­trer qu’on était inté­gré, qu’on com­pre­nait le pays, qu’on n’é­tait pas de ces étran­gers qui pas­saient vingt ans en Égypte sans apprendre un mot d’a­rabe et sans entendre une note de musique égyptienne.

Le troi­sième cercle fut celui des Anglais — Mrs. Whit­field deman­da à Mr. Whit­field qui était Oum Kal­thoum, et Mr. Whit­field, qui ne savait pas mais qui ne pou­vait pas l’ad­mettre parce qu’un fonc­tion­naire du Ser­vice des Anti­qui­tés est cen­sé tout savoir sur l’É­gypte, y com­pris la musique, répon­dit avec cette assu­rance des igno­rants qui donne aux fausses infor­ma­tions la soli­di­té des véri­tés éter­nelles : « Une chan­teuse égyp­tienne. Assez popu­laire, paraît-il. Une sorte de diva locale. » Ce à quoi Mrs. Whit­field répon­dit : « Oh », ce qui était la réponse anglaise uni­ver­selle à tout ce qui n’est pas anglais, un « oh » qui pou­vait signi­fier l’in­té­rêt, l’en­nui, la curio­si­té, le mépris ou l’en­vie de chan­ger de sujet, et qui géné­ra­le­ment signi­fiait les cinq à la fois.

*

Albert Metz­ger apprit la nou­velle à dix heures et sa pre­mière pen­sée — sa toute pre­mière pen­sée, avant même de se deman­der si c’é­tait vrai et quand et où — fut : est-ce qu’elle des­cen­dra au Cecil ?

Parce que si Oum Kal­thoum des­cen­dait au Cecil, c’é­tait un évé­ne­ment. C’é­tait le genre d’é­vé­ne­ment qui trans­forme un hôtel de bonne tenue en hôtel de légende, qui ins­crit un nom dans l’his­toire, qui fait qu’on dit, trente ans plus tard, cin­quante ans plus tard : « Oum Kal­thoum a séjour­né ici. » Et Metz­ger, qui avait construit le Cecil pour qu’il dure, qui avait choi­si le marbre le plus solide et le bois le plus noble et les cuivres les plus résis­tants, Metz­ger savait que la soli­di­té d’un hôtel ne dépend pas des maté­riaux mais des sou­ve­nirs, que le vrai ciment d’un grand hôtel ce sont les gens qui y ont dor­mi et les his­toires qu’ils y ont vécues, et qu’un hôtel sans his­toires est un bâti­ment et qu’un bâti­ment sans his­toires est un tombeau.

Il se mit à pré­pa­rer une suite. La suite 201, au deuxième étage, la plus grande, celle avec le bal­con qui don­nait sur la mer et les deux fenêtres en arc qui enca­draient le cou­cher de soleil comme un tableau vivant. Il fit chan­ger les draps, les ser­viettes, les rideaux. Il fit poser des fleurs — des tubé­reuses et des jas­min, les fleurs les plus par­fu­mées d’A­lexan­drie, les fleurs qui sen­taient la nuit même en plein jour. Il fit pla­cer une cor­beille de fruits — des mangues, des goyaves, des figues de Bar­ba­rie, les fruits les plus beaux du mar­ché de Man­sheya. Et il fit accor­der le gra­mo­phone de la suite — un gra­mo­phone Pathé avec un pavillon en cuivre poli — en se disant qu’il était absurde de mettre un gra­mo­phone dans la chambre de la plus grande chan­teuse du monde, comme il serait absurde de mettre une lampe dans la chambre du soleil, mais qu’il le fai­sait quand même, parce qu’on ne sait jamais, et parce que le super­flu est la seule chose qui dis­tingue un hôtel d’une caserne.

Puis il atten­dit. Metz­ger était un homme qui savait attendre — la construc­tion d’un hôtel enseigne la patience mieux que n’im­porte quel monas­tère — et il atten­dit, assis dans son bureau, avec le pli au coin de l’œil gauche qui s’é­tait un peu atté­nué depuis la veille, parce que le pli de l’in­quié­tude avait été rem­pla­cé par le pli de l’es­pé­rance, et les deux plis, bien qu’ils fussent presque iden­tiques, avaient une orien­ta­tion légè­re­ment dif­fé­rente, le pre­mier tirant vers le bas et le second vers le haut, une dif­fé­rence si faible que seul Has­san l’au­rait remarquée.

*

Pen­dant que le Cecil s’a­gi­tait autour de la rumeur d’Oum Kal­thoum, les impos­tures se compliquaient.

Le Comte avait emprun­té de l’argent à Madame Anas­ta­siou. Beau­coup d’argent. Plus qu’il n’en avait pré­vu, parce que la vie au Cecil coû­tait cher — la chambre, le bar, les pour­boires, les ciga­rettes turques, les cos­tumes taillés par l’Ar­mé­nien de Kar­mouz, les calèches, les dîners, et tout le reste, tout cet appa­reil de l’im­pos­ture qui néces­si­tait un inves­tis­se­ment consi­dé­rable, comme un spec­tacle de théâtre néces­site des décors et des cos­tumes et des acces­soires, sauf que le spec­tacle du Comte n’a­vait pas de pro­duc­teur et que la seule inves­tis­seuse était Madame Anas­ta­siou, laquelle inves­tis­sait dans une fic­tion avec la convic­tion d’une femme qui inves­tit dans une réalité.

Le Comte savait que cette situa­tion ne pou­vait pas durer. Les situa­tions qui ne peuvent pas durer sont les situa­tions pré­fé­rées du Comte — il les avait connues dans toutes les villes d’Eu­rope, de Buda­pest à Zurich, de Vienne à Monte-Car­lo, et chaque fois il avait trou­vé une sor­tie, une échap­pa­toire, un trou dans le filet par lequel se fau­fi­ler avant que le filet ne se referme. Mais à Alexan­drie, pour la pre­mière fois, la sor­tie ne lui appa­rais­sait pas clai­re­ment, et cette incer­ti­tude — cette opa­ci­té de l’a­ve­nir qui était pour le Comte aus­si inha­bi­tuelle qu’un ciel sans étoiles pour un navi­ga­teur — com­men­çait à l’in­quié­ter, et l’in­quié­tude, chez le Comte, se mani­fes­tait par un sur­croît de charme, comme la fièvre se mani­feste par un sur­croît de chaleur.

Vit­to­ria, de son côté, sen­tait le sol se déro­ber. Le réci­tal chez les Papan­dreou était dans cinq jours. Dona­dieu avait fait de la publi­ci­té — dis­crète mais effi­cace, le bouche-à-oreille des salons alexan­drins fonc­tion­nant avec la rapi­di­té et la pré­ci­sion d’un réseau télé­gra­phique. « Vit­to­ria Aldi­si, sopra­no du Conser­va­toire Ver­di de Milan, réci­tal pri­vé, salon Papan­dreou, ven­dre­di à vingt heures. » Les gens par­laient. Les gens atten­daient. Et Vit­to­ria, dans son appar­te­ment au-des­sus de la mer­ce­rie, répé­tait le Puc­ci­ni et le Ver­di avec la rigueur d’une condam­née qui répète sa der­nière décla­ra­tion devant le miroir de sa cellule.

Poole, lui, sur­veillait. Plus ouver­te­ment qu’a­vant — ou peut-être pas plus ouver­te­ment, peut-être avec la même dis­cré­tion miné­rale, mais Has­san avait appris à lire la dis­cré­tion de Poole comme on apprend à lire un sis­mo­graphe, en repé­rant les varia­tions infimes, les micro-trem­ble­ments, les oscil­la­tions à peine per­cep­tibles qui annoncent un séisme, et ce que Has­san per­ce­vait, ces der­niers jours, c’é­tait un chan­ge­ment dans les habi­tudes de Poole — les télé­grammes étaient plus fré­quents, les pro­me­nades au bureau de poste plus rapides, et le regard de Poole, ce regard de sable qui glis­sait sur les gens comme l’eau glisse sur les pierres, ce regard s’ar­rê­tait plus sou­vent, plus long­temps, sur cer­tains visages.

Quels visages ? Has­san n’é­tait pas sûr. Mais il avait l’im­pres­sion — une impres­sion, rien de plus, une vibra­tion sur le sis­mo­graphe — que Poole ne sur­veillait pas les Égyp­tiens. Poole sur­veillait les Euro­péens. Ce qui était étrange, parce que les ser­vices bri­tan­niques en Égypte sur­veillaient d’or­di­naire les natio­na­listes, les acti­vistes, les gens du Wafd, les étu­diants, les agi­ta­teurs — pas les clients d’un hôtel de luxe qui buvaient du cham­pagne et racon­taient des anec­dotes sur des archi­du­chesses. À moins que les clients d’un hôtel de luxe ne fussent pas exac­te­ment ce qu’ils pré­ten­daient être, ce qui, au Cecil Hotel d’A­lexan­drie en 1931, n’é­tait pas une hypo­thèse mais une évidence.

*

Et puis il y eut la scène du café.

Ce fut le soir même — le mar­di de la rumeur, le mar­di où Alexan­drie tout entière avait com­men­cé à vibrer à l’an­nonce du concert d’Oum Kal­thoum. Has­san avait ter­mi­né son ser­vice. Il mar­chait vers le tram­way quand il les vit.

Le Comte et Vit­to­ria. Assis ensemble dans un café de l’I­bra­hi­miyya — pas un café de la Cor­niche, pas le bar du Cecil, pas un salon de la bonne socié­té, mais un café popu­laire, un café de quar­tier, un café où le thé coû­tait trois mil­liemes et où les chaises étaient en paille et où les mouches tour­naient autour des pâtis­se­ries avec la per­sé­vé­rance des jour­na­listes autour d’un scandale.

Le Comte n’a­vait pas son monocle. Vit­to­ria n’a­vait pas sa robe noire. Lui por­tait une che­mise ouverte, sans cra­vate. Elle por­tait une robe simple, une robe de l’I­bra­hi­miyya, une robe de fille de mer­cier. Ils étaient assis face à face, les mains sur la table, pas loin de se tou­cher mais ne se tou­chant pas, et ils par­laient — non pas avec la voix du Comte-calife ni avec la voix de Vit­to­ria-Aldi­si, mais avec d’autres voix, des voix plus basses, plus lentes, des voix qui ne jouaient pas.

Has­san pas­sa devant le café sans s’ar­rê­ter. Il ne tour­na pas la tête. Il mar­cha comme on marche quand on ne veut pas être vu — natu­rel­le­ment, sans accé­lé­rer, sans ralen­tir — et en mar­chant il aper­çut, dans le coin de son œil, le visage du Comte et le visage de Vit­to­ria, et ces visages étaient des visages qu’il ne connais­sait pas, des visages sans masque, ou avec un masque si fin qu’il était trans­pa­rent, et à tra­vers ce masque trans­pa­rent il vit — ou crut voir, ou ima­gi­na voir — quelque chose qui res­sem­blait à deux per­sonnes qui se recon­naissent, non pas comme le Comte et Vit­to­ria s’é­taient recon­nus au bal du Spor­ting Club, dans un éclat de miroir, dans un ver­tige de com­pli­ci­té mas­quée, mais comme deux êtres humains se recon­naissent quand ils ont ces­sé de jouer, quand les cos­tumes sont par terre et les répliques oubliées et la musique éteinte, et qu’il ne reste plus que ça — deux visages, une table, deux verres de thé, et la véri­té nue comme une ampoule sans abat-jour.

Que s’é­tait-il pas­sé entre eux ? Quand s’é­taient-ils revus ? Qu’a­vaient-ils dit ? Le cha­pitre ne le sait pas. Le nar­ra­teur n’é­tait pas dans le café. Has­san n’é­tait pas dans le café. Per­sonne n’é­tait dans le café sauf le Comte et Vit­to­ria et le patron et les mouches, et les mouches ne parlent pas, et le patron ne par­lait pas non plus, les patrons de café de l’I­bra­hi­miyya ayant appris depuis long­temps que la dis­cré­tion est la condi­tion de la sur­vie dans un quar­tier où tout le monde connaît tout le monde et où savoir quelque chose sur quel­qu’un est une forme de pou­voir qu’on ne gas­pille pas en bavardages.

Has­san conti­nua son che­min. Le tram­way l’at­ten­dait. La nuit tom­bait sur l’I­bra­hi­miyya, cette nuit douce et bruyante des quar­tiers popu­laires d’A­lexan­drie, avec les radios qui cra­chaient de la musique par les fenêtres ouvertes et les enfants qui jouaient dans les cours et les chats qui com­men­çaient leur ronde et l’o­deur de fri­ture qui mon­tait des cui­sines et qui se mêlait à l’o­deur du jas­min et à l’o­deur du sel.

Et par­mi toutes les musiques qui sor­taient par les fenêtres ouvertes — les chan­sons popu­laires, les rebe­ti­ka grecs, les taren­telles ita­liennes, les can­tiques coptes, les tan­gos argen­tins que les marins avaient rame­nés de Bue­nos Aires —, par­mi toutes ces musiques qui fai­saient de l’I­bra­hi­miyya une sorte de boîte à musique géante dont per­sonne ne contrô­lait le méca­nisme, une voix domi­nait toutes les autres, une voix qui mon­tait au-des­sus du quar­tier comme un mina­ret monte au-des­sus des toits, la voix d’Oum Kal­thoum, par­tout, dans chaque rue, dans chaque café, dans chaque fenêtre, plus pré­sente que jamais, comme si la rumeur du concert avait réveillé tous les gra­mo­phones de la ville en même temps.

Elle allait venir.

La ville le savait.

L’hô­tel le savait.

Et quelque part, dans un café de l’I­bra­hi­miyya, un faux comte et une fausse can­ta­trice buvaient du thé à trois mil­liemes sans leurs masques, et ils ne par­laient pas d’Oum Kal­thoum, ils ne par­laient peut-être de rien, ils étaient peut-être sim­ple­ment assis l’un en face de l’autre dans le silence, et le silence entre eux disait ce que les mots ne pou­vaient pas dire, parce que les mots appar­te­naient aux masques et que les masques étaient posés sur la table, à côté des verres de thé, et que sans les masques et sans les mots il ne res­tait que ça — deux per­sonnes, un café, une nuit qui tom­bait, et la voix d’Oum Kal­thoum qui mon­tait dans le ciel d’A­lexan­drie comme une pro­messe que per­sonne n’a­vait faite et que tout le monde attendait.

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Tarab — Cha­pitres 1 à 6

Tarab

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Cha­pitres 1 à 6

Cha­pitre 1

Les Ascen­seurs

Il y avait deux ascen­seurs au Cecil Hotel d’A­lexan­drie, deux cabines en bois de noyer ciré qui mon­taient et des­cen­daient dans la cage d’es­ca­lier avec une len­teur si majes­tueuse, si par­fai­te­ment indif­fé­rente à l’a­gi­ta­tion des étages qu’elles tra­ver­saient, que le jeune Has­san Kamal, vingt-trois ans, concierge depuis qua­torze mois, avait fini par se convaincre que ces deux ascen­seurs étaient les pou­mons de l’hô­tel, que le Cecil res­pi­rait par eux, ins­pi­rait quand les cabines mon­taient et expi­rait quand elles redes­cen­daient, et que si par mal­heur les deux ascen­seurs s’ar­rê­taient au même moment, au même étage, l’hô­tel tout entier ces­se­rait de vivre comme un homme qui retient son souffle et ne le retrouve plus.

Ce matin d’a­vril 1931 — un matin qui sen­tait le sel et le jas­min de Chine que le jar­di­nier arro­sait dans les bacs de l’en­trée, un matin de lumière si blanche qu’elle sem­blait avoir été repas­sée deux fois par une main invi­sible et ten­due sur la ville comme un drap trop propre —, Has­san se tenait der­rière son comp­toir de concierge, les mains posées à plat sur le marbre, les yeux levés vers les chiffres dorés qui indi­quaient la posi­tion des cabines, et il fredonnait.

Ce qu’il fre­don­nait, il ne l’au­rait pas su dire avec pré­ci­sion, ou plu­tôt il l’au­rait su mais ne l’au­rait pas dit, parce que c’é­tait un air d’Oum Kal­thoum qu’il avait enten­du la veille au soir dans un café du quar­tier Atta­rin et que cet air s’é­tait logé dans sa poi­trine comme un éclat de verre tiède qu’on n’ar­rive pas à reti­rer et qu’on finit par gar­der parce que la dou­leur qu’il cause est plus inté­res­sante que le silence qui la rem­pla­ce­rait, et Has­san n’é­tait pas du genre à expli­quer ce genre de choses aux clients du Cecil Hotel, sur­tout pas aux Anglais qui des­cen­daient prendre leur petit-déjeu­ner avec l’air de conqué­rants modes­te­ment éton­nés de pos­sé­der la moi­tié du monde.

— What is that tune, young man ?

C’é­tait Mr. Whit­field, du Ser­vice des Anti­qui­tés, qui tra­ver­sait le hall avec le Times d’a­vant-hier sous le bras et cette expres­sion de curio­si­té polie que les Anglais d’É­gypte réser­vaient aux indi­gènes quand ceux-ci fai­saient quelque chose de pittoresque.

Has­san sou­rit — le sou­rire du concierge, pas celui de Has­san, deux sou­rires très dif­fé­rents qu’il avait appris à dis­tin­guer avec la rigueur d’un homme qui connaît ses outils — et dit : Nothing, Sir, just a song, et Mr. Whit­field hocha la tête comme s’il avait com­pris quelque chose alors qu’il n’a­vait rien com­pris du tout, ce qui était, son­gea Has­san après que l’An­glais eut dis­pa­ru dans la salle à man­ger, une assez bonne défi­ni­tion de la vie au Cecil Hotel d’A­lexan­drie en cette année 1931.

*

L’hô­tel avait un an et quatre mois. Inau­gu­ré le pre­mier jan­vier 1930, un mer­cre­di de grand vent, il por­tait encore sur lui cette fraî­cheur un peu inquiète des choses neuves qui ne savent pas encore ce qu’elles sont, comme un cos­tume taillé dans un tis­su magni­fique mais que per­sonne n’a encore por­té assez long­temps pour qu’il prenne la forme du corps, et il arri­vait à Has­san, cer­tains matins, en tra­ver­sant le hall avant l’aube pour pré­pa­rer son poste, de sen­tir que l’hô­tel cher­chait encore son odeur — qu’il hési­tait entre le par­fum de cire d’a­beille que les femmes de chambre appli­quaient sur les boi­se­ries et l’o­deur de tabac blond qui mon­tait du bar, entre le café turc des cui­sines et l’eau de Cologne anglaise des chambres du troi­sième étage, et que toutes ces odeurs se dis­pu­taient la vic­toire sans qu’au­cune n’ait encore gagné, de sorte que le Cecil sen­tait un peu tout et un peu rien, comme quel­qu’un qui parle quatre langues et n’a d’ac­cent dans aucune, ce qui, à Alexan­drie, n’é­tait pas un défaut mais une condi­tion de survie.

Quatre langues, d’ailleurs, c’é­tait le mini­mum. Has­san en par­lait quatre et demie : l’a­rabe, parce que c’é­tait sa langue de nais­sance et de rêve, celle dans laquelle il pen­sait quand il ne pen­sait à rien et qui reve­nait la nuit comme une marée ; l’i­ta­lien, parce qu’il avait été édu­qué au Col­lège des Frères ita­liens de la rue Sul­tan Hus­sein et que les pères lui avaient appris Dante et la conju­gai­son du sub­jonc­tif en même temps que la crainte de Dieu, laquelle ne lui était pas res­tée mais le sub­jonc­tif si ; le fran­çais, parce qu’à Alexan­drie ne pas par­ler fran­çais reve­nait à tra­ver­ser la ville les yeux fer­més ; l’an­glais, parce que les Anglais occu­paient le pays et qu’il était plus facile de ser­vir un occu­pant quand on com­pre­nait ce qu’il disait dans son dos ; et la demie, c’é­tait le grec, dont il pos­sé­dait assez pour com­man­der du pois­son au mar­ché et insul­ter les chauf­feurs de taxi, ce qui, en pra­tique, cou­vrait les deux tiers des situa­tions où l’on avait besoin du grec à Alexandrie.

Le hall du Cecil, à huit heures du matin, était un théâtre dont le rideau venait de se lever sur une scène vide qui se peu­plait par touches suc­ces­sives, comme un tableau qu’un peintre très patient rem­plis­sait per­son­nage par per­son­nage, et Has­san, der­rière son comp­toir, assis­tait à cette com­po­si­tion quo­ti­dienne avec un plai­sir qu’il n’a­vouait à per­sonne parce qu’un concierge n’est pas cen­sé prendre du plai­sir à quoi que ce soit sinon à la satis­fac­tion du client, mais que vou­lez-vous, il y avait dans ce défi­lé mati­nal quelque chose d’ir­ré­sis­tible, une comé­die si par­fai­te­ment réglée que le meilleur met­teur en scène du monde n’au­rait pas pu l’inventer.

D’a­bord venaient les Grecs — tou­jours les pre­miers debout, tou­jours les plus bruyants, les hommes d’af­faires du quar­tier Man­sheya qui uti­li­saient le salon du Cecil comme exten­sion de leur bureau et qui s’in­ter­pel­laient d’un bout à l’autre du hall avec cette voix de ténor bles­sé qui est la voix natu­relle du com­mer­çant grec quand il parle de coton ou de change, et il fal­lait voir comme les lustres trem­blaient un peu à leur pas­sage, comme si le cris­tal véni­tien que Metz­ger avait fait venir de Mura­no n’a­vait pas été conçu pour résis­ter à tant de déci­bels si tôt le matin.

Puis les Anglais, qui des­cen­daient par couples silen­cieux, lui en cos­tume de lin, elle en robe claire, tous deux pâles et cor­rects et légè­re­ment offen­sés par la cha­leur qui s’an­non­çait déjà à tra­vers les fenêtres, et qui tra­ver­saient le hall comme s’ils tra­ver­saient un ter­ri­toire enne­mi dont ils étaient néan­moins pro­prié­taires, ce qui don­nait à leur démarche cette rigi­di­té cour­toise que Has­san avait appris à recon­naître comme la pos­ture de l’Empire.

Puis les Ita­liens, plus tard, plus décon­trac­tés, les mains qui par­laient autant que la bouche, les femmes qui jetaient un regard au miroir du hall en pas­sant et qui trou­vaient tou­jours quelque chose à ajus­ter, un cha­peau, une mèche, un pli, comme si elles entraient en scène à chaque ins­tant de leur vie.

Et enfin, vers neuf heures, les Fran­çais — les plus rares, les plus élé­gants, ceux qui com­man­daient des crois­sants que le pâtis­sier du Cecil n’ar­ri­vait jamais à réus­sir tout à fait parce que la farine n’é­tait pas la même et le beurre non plus et l’air non plus, et qui se plai­gnaient avec une moue si exqui­sé­ment fran­çaise que Has­san se deman­dait si la plainte n’é­tait pas, chez les Fran­çais, une forme supé­rieure de bonheur.

Et au milieu de tout cela, les Égyp­tiens — les pro­prié­taires ter­riens de la région du Del­ta qui venaient trai­ter des affaires à Alexan­drie, les avo­cats des tri­bu­naux mixtes en tar­bouch et com­plet sombre, les fonc­tion­naires du gou­ver­no­rat, quelques offi­ciers, et par­fois, le matin, un homme en gala­biya blanche imma­cu­lée qui tra­ver­sait le hall comme un fan­tôme de sel et qui res­sem­blait tel­le­ment à l’i­dée qu’un peintre orien­ta­liste se serait faite d’un Égyp­tien qu’il en deve­nait presque irréel, comme un per­son­nage échap­pé d’un tableau de Gérôme et qui se serait trom­pé de siècle en pas­sant par la porte tournante.

La porte tour­nante, jus­te­ment, était le deuxième organe vital du Cecil après les ascen­seurs — une porte à quatre pans de verre et de cuivre qui bras­sait les arri­vées et les départs avec une impar­tia­li­té méca­nique et qui pro­dui­sait, en tour­nant, un souffle d’air tiède mêlé de pous­sière et de sel marin qui était pour Has­san l’o­deur même d’A­lexan­drie, l’o­deur du dehors qui s’in­tro­dui­sait dans le dedans, l’o­deur de la Cor­niche et de la place Saad Zagh­loul et de la Médi­ter­ra­née toute proche, cette Médi­ter­ra­née qu’on ne voyait pas depuis le hall mais qu’on sen­tait par­tout, dans la lumière, dans l’air, dans le sel qui se dépo­sait sur le marbre du comp­toir et que Has­san essuyait toutes les heures avec un chif­fon doux en se disant que c’é­tait un tra­vail absurde, essuyer la mer, que la mer revien­drait tou­jours, qu’on n’es­suie pas la Médi­ter­ra­née, mais que c’é­tait aus­si un tra­vail néces­saire parce que Metz­ger vou­lait que le marbre brille et que Metz­ger, en matière de brillance, ne plai­san­tait pas.

*

Albert Metz­ger tra­ver­sa le hall à neuf heures vingt-deux exac­te­ment — Has­san le savait parce que Metz­ger tra­ver­sait le hall à neuf heures vingt-deux tous les matins, avec une ponc­tua­li­té si abso­lue qu’on aurait pu régler les hor­loges de la ville sur son pas­sage, ce qui aurait été utile dans une ville où les hor­loges retar­daient toutes de manières dif­fé­rentes selon qu’elles étaient grecques, anglaises, arabes ou ita­liennes, chaque com­mu­nau­té entre­te­nant avec le temps un rap­port spé­ci­fique qui allait de la rigueur mili­taire des Anglais à la désin­vol­ture magni­fique des Ita­liens, en pas­sant par la méfiance phi­lo­so­phique des Grecs qui sem­blaient consi­dé­rer que le temps était un adver­saire qu’il fal­lait fein­ter plu­tôt qu’affronter.

Metz­ger por­tait un com­plet gris perle, une cra­vate bor­deaux, une mous­tache taillée au mil­li­mètre et une inquié­tude qu’il cachait sous un sou­rire de pro­prié­taire satis­fait mais que Has­san, qui avait le don de lire les visages comme d’autres lisent les jour­naux, repé­rait immé­dia­te­ment dans un pli imper­cep­tible au coin de l’œil gauche, un pli qui n’é­tait pas là six mois plus tôt et qui s’é­tait creu­sé comme le lit d’un ruis­seau au fil des mau­vaises nouvelles.

Car les nou­velles étaient mau­vaises. Pas pour l’hô­tel — l’hô­tel allait bien, les chambres se rem­plis­saient, le bar fai­sait des recettes hono­rables, et les ascen­seurs mon­taient et des­cen­daient avec la grâce d’un bal­let véni­tien —, mais pour tout ce qui entou­rait l’hô­tel, tout ce monde com­plexe et fra­gile dans lequel le Cecil flot­tait comme une île de marbre et de cuivre au milieu d’un océan poli­tique dont per­sonne ne maî­tri­sait les courants.

Has­san savait, parce qu’il lisait les jour­naux que les clients aban­don­naient sur les tables et les fau­teuils du hall — les jour­naux arabes, les jour­naux fran­çais, les jour­naux anglais, et par­fois le Tahy­dro­mos grec que le por­tier Sta­vros oubliait sys­té­ma­ti­que­ment sur le comp­toir —, il savait que le Pre­mier ministre Ismaïl Sid­qi venait d’a­bo­lir la consti­tu­tion, que le Wafd avait été écar­té du pou­voir, que des émeutes avaient écla­té au Caire et que des gens étaient morts dans des rues qui por­taient les mêmes noms que les rues d’A­lexan­drie mais qui appar­te­naient à un autre pays, un pays plus dur, plus vrai, un pays où les gens ne chan­geaient pas de langue en chan­geant d’é­tage et où les masques ne pro­té­geaient personne.

Metz­ger savait tout cela aus­si, bien sûr, et c’é­tait pré­ci­sé­ment la rai­son de ce pli au coin de l’œil gauche, mais Metz­ger avait une tech­nique pour trai­ter les mau­vaises nou­velles qui consis­tait à les igno­rer avec une éner­gie telle que l’i­gno­rance elle-même deve­nait une forme d’ac­tion, et ce matin-là, comme tous les matins, il tra­ver­sa le hall en ins­pec­tant chaque détail avec l’at­ten­tion féroce d’un homme qui a déci­dé que tant que les cuivres brillent et que les draps sont impec­cables et que les ascen­seurs montent et des­cendent avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome, le monde ne peut pas s’ef­fon­drer — ou que s’il s’ef­fondre, au moins il s’ef­fon­dre­ra dans un décor irréprochable.

Il redres­sa un cadre au mur — une aqua­relle de la Cor­niche signée d’un peintre armé­nien dont Has­san avait oublié le nom. Il véri­fia que le bou­quet de tubé­reuses sur la table cen­trale n’a­vait pas com­men­cé à faner. Il pas­sa un doigt sur le comp­toir de la récep­tion — pas celui de Has­san, celui de la récep­tion prin­ci­pale — et ins­pec­ta son doigt comme un chi­rur­gien ins­pecte un scal­pel, et parut satis­fait de n’y trou­ver que du vide. Puis il croi­sa le regard de Has­san et dit, en arabe :

— Sabah el-kheir, Has­san. Tout est calme ?

— Sabah el-nour, Mon­sieur Metz­ger. Tout est calme.

Ce qui était vrai et faux en même temps, comme la plu­part des choses qu’on disait au Cecil Hotel d’A­lexan­drie, parce que tout était calme si l’on consi­dé­rait le hall, les chambres, le bar, les ascen­seurs et le marbre et les cuivres et les tubé­reuses, mais rien n’é­tait calme si l’on consi­dé­rait la place Saad Zagh­loul de l’autre côté de la porte tour­nante, et la ville der­rière la place, et le pays der­rière la ville, et le siècle der­rière le pays, lequel siècle avait mani­fes­te­ment déci­dé de ne lais­ser per­sonne tran­quille, sur­tout pas un hôte­lier juif alsa­cien deve­nu bri­tan­nique qui avait bâti un rêve de marbre et de noyer ciré sur une cor­niche médi­ter­ra­néenne et qui refu­sait d’ad­mettre que les rêves, à Alexan­drie comme ailleurs, avaient une durée de vie limitée.

Metz­ger hocha la tête, satis­fait de cette réponse satis­fai­sante, et dis­pa­rut dans son bureau dont la porte, en se refer­mant, fit un bruit feu­tré qui res­sem­blait au sou­pir d’un homme qui retient un autre sou­pir der­rière le premier.

*

Sur une table du hall, entre un cen­drier propre et un vase de cris­tal, traî­nait un jour­nal — Al-Ahram, l’é­di­tion du matin, avec un titre en gros carac­tères arabes sur les der­nières mesures de Sid­qi Pacha, un titre que Has­san lut en pas­sant et qu’il aurait pré­fé­ré ne pas lire, comme on pré­fère par­fois ne pas regar­der le ciel quand on sent qu’il va pleu­voir, parce que tant qu’on ne regarde pas le ciel la pluie n’existe pas, ce qui est une super­sti­tion absurde mais très répan­due chez les concierges d’hô­tel et les pro­prié­taires d’hô­tel et, à vrai dire, chez presque tout le monde en Égypte en cette année 1931.

Has­san retour­na le jour­nal, face cachée, et remit le cen­drier d’aplomb.

Puis il enten­dit quelque chose.

C’é­tait loin, quelque part dans les étages supé­rieurs — le deuxième ou le troi­sième —, et c’é­tait si faible que n’im­porte qui d’autre ne l’au­rait pas enten­du, mais Has­san n’é­tait pas n’im­porte qui d’autre quand il s’a­gis­sait de cette voix-là, il avait pour cette voix des oreilles spé­ciales, des oreilles inté­rieures qui vibraient à une fré­quence que le reste du monde n’en­ten­dait pas, et ce qu’il enten­dit, des­cen­dant par la cage d’es­ca­lier, fil­trant entre les étages, glis­sant le long des rampes de cuivre et des murs crème comme une fumée sonore, c’é­tait un gra­mo­phone — un de ces gra­mo­phones que les clients appor­taient dans leurs bagages avec leurs disques et leurs aiguilles de rechange — et sur ce gra­mo­phone, tour­nant dans une chambre incon­nue, un disque d’Oum Kalthoum.

Il ne recon­nut pas immé­dia­te­ment la chan­son — le son était trop loin­tain, trop défor­mé par la dis­tance et les murs et les portes et la géo­mé­trie com­pli­quée de l’hô­tel qui trans­for­mait les sons comme un laby­rinthe trans­forme les pas —, mais il recon­nut la voix, cette voix qu’il recon­naî­trait entre mille et entre dix mille et entre toutes les voix du monde, cette voix de contral­to qui com­men­çait tou­jours par le bas, par les pro­fon­deurs, par un endroit si grave et si sombre qu’on aurait dit qu’elle venait de sous la terre, et qui mon­tait ensuite, len­te­ment, sinueu­se­ment, avec une patience de fleuve, mon­tait et tour­nait sur elle-même comme la fumée d’un encens, mon­tait encore et se déployait et rem­plis­sait l’es­pace et vous rem­plis­sait aus­si, vous, l’au­di­teur, le pas­sant, le concierge der­rière son comp­toir de marbre, vous rem­plis­sait de quelque chose qui n’a­vait pas de nom en arabe ni en ita­lien ni en fran­çais ni en anglais ni dans aucune des quatre langues et demie que par­lait Has­san, quelque chose qui était à mi-che­min entre la joie et la dou­leur et qui res­sem­blait peut-être, si l’on cher­chait un mot, si l’on insis­tait pour mettre un mot sur ce qui n’en avait pas besoin, à ce que les gens qui savent appe­laient tarab.

Has­san fer­ma les yeux.

Les ascen­seurs mon­taient et descendaient.

La porte tour­nante tournait.

La lumière blanche d’A­lexan­drie man­geait les cou­leurs à tra­vers les fenêtres.

Et la voix, là-haut, dans une chambre dont il ne connaî­trait jamais le numé­ro, conti­nuait de mon­ter, comme si elle cher­chait un endroit dans le ciel de l’hô­tel où se poser et n’en trou­vait pas, et ne vou­lait pas en trou­ver, parce que l’es­sen­tiel n’é­tait pas d’ar­ri­ver quelque part mais de conti­nuer à mon­ter, tou­jours, sans fin, la voix qui monte et qui ne s’ar­rête pas.

Has­san rou­vrit les yeux.

Il véri­fia que per­sonne ne le regar­dait — Mr. Whit­field était dans la salle à man­ger, les Grecs avaient dis­pa­ru dans le salon, Metz­ger était dans son bureau, les femmes de chambre étaient aux étages. Personne.

Il glis­sa la main à l’in­té­rieur de sa veste d’u­ni­forme, dans la dou­blure, là où il avait cou­su une poche secrète que per­sonne ne connais­sait et que per­sonne ne devait connaître, et il en sor­tit un feuillet plié en quatre, un petit rec­tangle de papier jau­ni cou­vert d’une écri­ture ser­rée, presque illi­sible, une écri­ture de four­mi pres­sée qui cou­rait sur le papier comme si les mots avaient peur d’ar­ri­ver trop tard, et il le déplia et le lut rapi­de­ment, les lèvres remuant à peine, puis il le replia, le ran­gea dans la poche secrète, et repo­sa ses mains à plat sur le marbre.

Ses mains ne trem­blaient pas.

Ses mains ne trem­blaient jamais.

Là-haut, le gra­mo­phone tour­nait encore, mais la chan­son tou­chait à sa fin, la voix redes­cen­dait, redes­cen­dait des hau­teurs où elle s’é­tait éle­vée, redes­cen­dait avec une dou­ceur de plume qui tombe, et quand le silence revint, Has­san eut l’im­pres­sion que l’hô­tel tout entier — les murs, les lustres, les ascen­seurs, le marbre, les cuivres, les tubé­reuses, la porte tour­nante et la lumière blanche et le sel sur le comp­toir — l’hô­tel tout entier avait rete­nu son souffle pen­dant trois minutes et le retrou­vait main­te­nant, len­te­ment, comme un homme qui se réveille d’un rêve qu’il ne veut pas oublier mais qui lui échappe déjà.

Puis quel­qu’un, quelque part, remit l’ai­guille au début du disque.

Et la voix recommença.

Cha­pitre 2

Le Comte

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Cecil Hotel un jeu­di d’a­vril à qua­torze heures pas­sées, à cette heure de la jour­née où Alexan­drie semble fondre sur elle-même comme un bon­bon lais­sé au soleil, où la lumière n’est plus blanche mais jaune et épaisse et presque solide, où les chiens se couchent sous les char­rettes et où les Anglais montent dans leurs chambres pour cette sieste qu’ils ne recon­naî­tront jamais comme une sieste parce que les Anglais ne font pas la sieste, ils se retirent, ce qui est la même chose dite avec un accent qui la rend plus digne.

L’homme qui sor­tit du taxi por­tait un cos­tume de lin ivoire, un pana­ma, un monocle à l’œil gauche, et deux malles de cuir fauve que le chauf­feur extir­pa du coffre avec les pré­cau­tions qu’on réserve d’or­di­naire aux cer­cueils ou aux ins­tru­ments de musique. Il était grand, mince, entre qua­rante et cin­quante-cinq ans — un de ces âges qui refusent de se lais­ser fixer —, et il avait la démarche d’un homme habi­tué à mon­ter des esca­liers recou­verts de tapis, la démarche souple et assu­rée de quel­qu’un qui sait qu’il y aura tou­jours un tapis sous ses pieds, même quand il n’y en a pas.

Has­san le vit entrer par la porte tour­nante et sut immé­dia­te­ment — non pas qu’il était un impos­teur, cette révé­la­tion vien­drait plus tard et par d’autres che­mins — mais qu’il était un évé­ne­ment, que cet homme qui tra­ver­sait le hall du Cecil avec la len­teur cal­cu­lée d’un acteur qui entre en scène par le côté jar­din et veut que chaque fau­teuil d’or­chestre ait le temps de le voir, cet homme était de ceux qui modi­fient la tem­pé­ra­ture d’une pièce sim­ple­ment en y péné­trant, qui font tour­ner les têtes non par leur beau­té ni par leur lai­deur mais par quelque chose de plus sub­til, une qua­li­té de pré­sence, une den­si­té d’exis­tence, comme si l’air autour d’eux était un peu plus épais que l’air autour des autres, un peu plus char­gé, un peu plus vivant.

Il s’ap­pro­cha de la récep­tion. Nikos, le récep­tion­niste grec, leva les yeux et redres­sa ins­tinc­ti­ve­ment les épaules, ce qu’il ne fai­sait que pour les clients impor­tants ou ceux qui avaient l’air impor­tants, la dis­tinc­tion entre les deux étant, au Cecil Hotel comme dans le reste du monde, une ques­tion que per­sonne ne pre­nait jamais le temps de résoudre.

— Bon­jour, dit l’homme en fran­çais, un fran­çais sans accent ou plu­tôt avec tous les accents à la fois, un fran­çais qui aurait pu venir de Vienne comme de Buda­pest comme de Prague comme de Lau­sanne, un fran­çais qui ne disait rien sur l’en­droit d’où il venait et tout sur les endroits où il était pas­sé. J’ai réser­vé une chambre. Au nom de Ferenc­zi. Comte Laz­lo Ferenc­zi de Dobrany.

Nikos cher­cha dans le registre, trou­va la réser­va­tion, et ten­dit la fiche de police que tout étran­ger devait rem­plir à son arri­vée — une for­ma­li­té que les Capi­tu­la­tions ren­daient à moi­tié inutile, puisque les tri­bu­naux égyp­tiens n’a­vaient aucune juri­dic­tion sur les res­sor­tis­sants euro­péens, de sorte que cette fiche de police avait à peu près la même valeur juri­dique qu’un menu de res­tau­rant, c’est-à-dire qu’elle infor­mait sans contraindre, mais que vou­lez-vous, il fal­lait bien main­te­nir les appa­rences, et les appa­rences, à Alexan­drie, étaient la seule chose qui main­te­nait tout le reste.

Le Comte — puis­qu’il faut bien l’ap­pe­ler ain­si jus­qu’à ce qu’il soit prou­vé qu’il ne faut pas — prit la fiche et la rem­plit d’une écri­ture pen­chée, élé­gante, une écri­ture qui avait mani­fes­te­ment été for­mée par des maîtres d’é­cole sévères dans un pays où la cal­li­gra­phie comp­tait autant que la noblesse du sang. Nom : Ferenc­zi de Dobra­ny, Laz­lo Miha­ly. Natio­na­li­té : hon­groise. Pro­fes­sion : sans. Pro­ve­nance : Le Caire (She­pheard’s Hotel). Des­ti­na­tion : à déterminer.

Has­san, depuis son comp­toir, obser­vait. Non pas l’homme — il aurait tout le temps d’ob­ser­ver l’homme —, mais la main qui tenait le sty­lo, et plus pré­ci­sé­ment le moment, le moment infime et presque invi­sible où le sty­lo s’ar­rê­ta au-des­sus de la case « Nom », une hési­ta­tion d’une demi-seconde, peut-être moins, le temps qu’il faut à un homme pour se sou­ve­nir de qui il est — ou pour déci­der de qui il sera.

*

Le Comte fut conduit à la chambre 215, au deuxième étage, une chambre avec vue sur la place Saad Zagh­loul et, au-delà, si l’on se pen­chait un peu par la fenêtre et si l’on tour­nait la tête vers la droite, un frag­ment de mer bleue coin­cé entre deux immeubles comme un secret qu’on ne livre qu’à ceux qui savent où chercher.

Il don­na un pour­boire au groom — géné­reux, trop géné­reux, le pour­boire d’un homme qui a l’ha­bi­tude de don­ner ou qui veut don­ner l’im­pres­sion d’en avoir l’ha­bi­tude, et Has­san, qui avait vu le groom redes­cendre en sif­flant et en fai­sant tour­ner la piastre entre ses doigts, nota men­ta­le­ment que la géné­ro­si­té exces­sive est le pre­mier indice de quelque chose, sans savoir encore de quoi, parce que la géné­ro­si­té exces­sive peut être le signe d’une for­tune réelle, d’une for­tune inven­tée, d’un cœur sin­cère, ou d’un cal­cul froid, et que seul le temps per­met de dis­tin­guer entre ces quatre possibilités.

À seize heures, le Comte des­cen­dit au bar.

Le bar du Cecil occu­pait l’aile gauche du rez-de-chaus­sée, une pièce lam­bris­sée d’a­ca­jou sombre avec un comp­toir en forme de L, des tabou­rets de cuir vert, des miroirs fumés qui don­naient aux visages des buveurs un air de gra­vure ancienne, et un bar­man pré­nom­mé Gior­gos — un Grec de Smyrne arri­vé à Alexan­drie en 1922 avec la Grande Catas­trophe et qui avait recon­ver­ti son déses­poir en cock­tails avec une effi­ca­ci­té que seuls les vrais sur­vi­vants pos­sèdent, de sorte que ses gim­lets avaient un goût de para­dis per­du et ses mar­ti­nis un arrière-goût de ville incen­diée, ce qui, dans les deux cas, les ren­dait inoubliables.

Le Comte s’as­sit au comp­toir, com­man­da un whis­ky-soda — pas un cock­tail, nota Has­san qui pas­sait dans le cou­loir, un whis­ky-soda, la bois­son de l’homme qui ne veut pas qu’on le remarque pour ce qu’il boit mais pour ce qu’il dit — et enga­gea la conver­sa­tion avec le couple qui occu­pait les tabou­rets voisins.

C’é­taient les Whit­field. Mr. Whit­field, du Ser­vice des Anti­qui­tés, l’homme qui avait deman­dé à Has­san ce qu’il fre­don­nait le matin même, et Mrs. Whit­field, née Doro­thy, trente-deux ans, blonde, jolie d’une joliesse anglaise qui res­sem­blait à de la por­ce­laine fine — fra­gile, trans­lu­cide, et d’un ennui si pro­fond qu’il en deve­nait presque inté­res­sant, l’en­nui des femmes qui ont sui­vi un mari au bout du monde et qui ont décou­vert que le bout du monde res­semble beau­coup au début du monde, c’est-à-dire à un endroit où il ne se passe rien d’autre que le temps qui passe, sauf que le temps qui passe au bout du monde passe plus len­te­ment parce qu’il fait plus chaud.

Le Comte par­la. Il par­la d’A­lexan­drie — avec quel charme, comme s’il connais­sait la ville depuis tou­jours alors qu’il venait d’ar­ri­ver. Il par­la de l’É­gypte — des pyra­mides qu’il avait visi­tées depuis Le Caire, du Nil, des cou­chers de soleil sur le désert, avec des com­pa­rai­sons qui sen­taient la lec­ture récente d’un bon guide de voyage mais qui étaient assai­son­nées d’ob­ser­va­tions per­son­nelles si pré­cises et si drôles qu’on par­don­nait tout de suite au guide. Il par­la des che­vaux — il avait des che­vaux, disait-il, dans ses pro­prié­tés en Hon­grie, des lipiz­zans et des pur-sang, et il décri­vit les prai­ries vertes de la plaine hon­groise avec une nos­tal­gie si déli­cate que Mrs. Whit­field, qui n’a­vait jamais mis les pieds en Hon­grie et qui n’ai­mait pas par­ti­cu­liè­re­ment les che­vaux, se sur­prit à regret­ter un pays qu’elle n’a­vait jamais vu et un bon­heur qu’elle n’a­vait jamais eu, ce qui est peut-être la défi­ni­tion la plus exacte du charme : vous faire regret­ter ce que vous ne pos­sé­dez pas.

Mr. Whit­field, de son côté, écou­tait avec ce mélange de méfiance et de fas­ci­na­tion que les Anglais réservent aux étran­gers qui parlent bien — la méfiance parce qu’un étran­ger qui parle bien est par défi­ni­tion sus­pect, et la fas­ci­na­tion parce qu’on ne peut pas s’empêcher d’ad­mi­rer ce qu’on sus­pecte, sur­tout quand on boit un whis­ky-soda dans un bar d’hô­tel à Alexan­drie et que le soleil des­cend sur la Médi­ter­ra­née et que la soi­rée pro­met d’être longue et que les alter­na­tives à la conver­sa­tion avec un comte hon­grois sont limi­tées à un autre cha­pitre de ce roman poli­cier qu’on traîne depuis Le Caire et dont on a devi­né l’as­sas­sin dès la page quarante.

Le Comte racon­ta une anec­dote sur un dîner à Vienne avec un archi­duc dont il tut le nom avec une dis­cré­tion qui le ren­dait encore plus impres­sion­nant, une anec­dote qui impli­quait un chien, un ambas­sa­deur et une com­tesse russe, et qui fit rire Mrs. Whit­field d’un rire qu’­Has­san, pas­sant de nou­veau dans le cou­loir, ne lui connais­sait pas — un rire de gorge, un rire un peu rauque, un rire de femme qui s’a­muse vrai­ment et non de femme qui fait sem­blant de s’a­mu­ser parce que c’est poli, et Has­san pen­sa que le Comte, quel qu’il fût, avait au moins ce talent : il savait faire rire les gens qui ne riaient plus.

*

Ce soir-là, tard, après le dîner, après les der­niers clients remon­tés dans leurs chambres, après que Gior­gos eut essuyé le comp­toir et éteint les lampes du bar une par une comme on souffle les bou­gies d’un gâteau d’an­ni­ver­saire, Has­san était encore à son poste — il ter­mi­nait le ser­vice de nuit, le poste le plus calme et le plus long, celui où l’hô­tel se tai­sait enfin et où l’on pou­vait entendre le bâti­ment cra­quer et sou­pi­rer dans le noir comme un navire au mouillage.

L’as­cen­seur de droite des­cen­dit. Les portes s’ou­vrirent. Le Comte en sortit.

Il ne vit pas Has­san tout de suite — ou plu­tôt il ne fit pas sem­blant de le voir, ce qui est dif­fé­rent et plus inté­res­sant. Il tra­ver­sa le hall avec une démarche qui n’é­tait plus celle de l’a­près-midi, la démarche souple et assu­rée de l’homme au pana­ma — c’é­tait une démarche plus lourde, plus lente, la démarche d’un homme fati­gué par quelque chose qui n’est pas de la fatigue phy­sique mais qui pèse autant, et quand il pas­sa sous le lustre cen­tral, le seul qui res­tait allu­mé dans le hall à cette heure, Has­san vit son visage et ce qu’il vit lui fit l’ef­fet d’un cou­rant d’air gla­cé dans la cha­leur d’avril.

Le visage du Comte, pen­dant deux secondes, peut-être trois, le temps de tra­ver­ser le cercle de lumière du lustre, n’a­vait plus rien de char­mant, plus rien d’as­su­ré, plus rien de cette aisance magni­fique qui avait ébloui les Whit­field au bar. C’é­tait un visage nu — non pas triste, non pas effrayé, quelque chose de plus étrange que la tris­tesse et de plus pro­fond que la peur, un visage vide, un visage qui avait reti­ré tous ses masques en même temps et qui n’a­vait trou­vé der­rière eux que du vide, ce vide par­ti­cu­lier des gens qui ont joué trop long­temps un rôle qui n’est pas le leur et qui ne savent plus lequel est le rôle et lequel est le visage, ou qui ont com­pris, avec une luci­di­té qui ne console de rien, que la ques­tion elle-même n’a pas de réponse.

Puis le Comte aper­çut Hassan.

Le masque revint. Ins­tan­ta­né­ment. Comme un rideau qu’on tire d’un geste sec. Le sou­rire, la pos­ture, l’as­su­rance — tout était de retour, intact, impec­cable, et le Comte dit, en fran­çais, avec cette voix chaude et modu­lée qui était sa meilleure arme :

— Bon­soir. Vous êtes le veilleur de nuit ?

— Le concierge, Mon­sieur le Comte.

— Le concierge, par­don­nez-moi. Dites-moi, y a‑t-il un endroit en ville où l’on peut se pro­me­ner à cette heure sans ris­quer de tom­ber dans la mer ?

Has­san lui indi­qua la Cor­niche, qui lon­geait la mer sur des kilo­mètres et où l’on pou­vait mar­cher la nuit en toute sécu­ri­té, à condi­tion d’é­vi­ter le quar­tier du port pas­sé minuit, et le Comte le remer­cia avec une cour­toi­sie exces­sive — là encore, cette géné­ro­si­té de geste et de parole qui était peut-être sin­cère et peut-être cal­cu­lée et peut-être les deux à la fois, et il sor­tit par la porte tour­nante dans la nuit d’A­lexan­drie, et Has­san le regar­da dis­pa­raître dans l’obs­cu­ri­té de la place Saad Zagh­loul, sa sil­houette en lin ivoire se fon­dant dans le noir bleu de la nuit médi­ter­ra­néenne comme un mor­ceau de sucre dans du thé.

Has­san res­ta un moment immo­bile der­rière son comp­toir. Il pen­sa au visage qu’il avait vu sous le lustre — ce visage vide, ce visage sans nom. Puis il pen­sa à ses propres feuillets, cachés dans la dou­blure de sa veste, et il se deman­da si écrire n’é­tait pas, aus­si, une forme d’im­pos­ture, si les mots qu’il ali­gnait sur ses bouts de papier jau­ni n’é­taient pas, à leur manière, un cos­tume de lin ivoire et un monocle et un accent qui ne vient de nulle part, une façon de se pré­sen­ter au monde sous un nom qui n’est pas tout à fait le sien.

Quelque part dans les cui­sines, quel­qu’un avait oublié la radio allu­mée. Un pro­gramme de nuit. De la musique. Et par­mi la musique, sou­dain, comme tou­jours, comme par­tout, comme si cette voix avait déci­dé de le suivre dans chaque recoin de cette ville et de cet hôtel et de cette vie, la voix d’Oum Kal­thoum, un air ancien, un air qu’il ne connais­sait pas, un air qui mon­tait dans les cui­sines vides entre les mar­mites de cuivre et les assiettes empi­lées et les cou­teaux propres et les éplu­chures de la veille, et qui trou­vait son che­min jus­qu’au hall, jus­qu’au comp­toir de marbre, jus­qu’à Hassan.

Il fre­don­na.

Il fre­don­na très dou­ce­ment, presque sans son, juste le mou­ve­ment des lèvres et le souffle, et la voix d’Oum Kal­thoum dans la radio et la voix de Has­san dans le hall vide se mêlèrent un ins­tant dans l’air immo­bile de la nuit du Cecil, comme deux fumées qui se croisent et ne se connaissent pas.

Les ascen­seurs dormaient.

La porte tour­nante ne tour­nait plus.

Et la mer, de l’autre côté de la place, conti­nuait de faire ce qu’elle avait tou­jours fait et ce qu’elle ferait tou­jours, c’est-à-dire rien, c’est-à-dire tout, c’est-à-dire être là, immense et noire et salée, indif­fé­rente aux comtes et aux concierges et aux impos­teurs et aux hôtels et aux chan­sons, indif­fé­rente à tout sauf à elle-même, et peut-être même pas.

Cha­pitre 3

Vit­to­ria

Vit­to­ria Calas­cione n’a­vait jamais mis les pieds au Cecil Hotel et n’a­vait aucune rai­son d’y mettre les pieds, parce que le Cecil Hotel était un monde et que Vit­to­ria vivait dans un autre monde, et ces deux mondes, bien qu’ils fussent sépa­rés par moins de deux kilo­mètres de rues alexan­drines et par un tra­jet de tram­way qui coû­tait trois mil­liemes, étaient aus­si éloi­gnés l’un de l’autre que Saturne l’est du Soleil, c’est-à-dire qu’on pou­vait voir l’un depuis l’autre mais qu’on ne pou­vait pas y vivre en même temps, sauf dans l’i­ma­gi­na­tion, et l’i­ma­gi­na­tion de Vit­to­ria était vaste, peut-être trop vaste pour un appar­te­ment de quatre pièces au-des­sus d’une mer­ce­rie du quar­tier Ibrahimiyya.

Le quar­tier Ibra­hi­miyya, que les Alexan­drins appe­laient par­fois « Lit­tle Paris » avec une iro­nie affec­tueuse qui était la manière alexan­drine de dire qu’un endroit est beau mais pas autant qu’il le croit, occu­pait la par­tie orien­tale de la ville, entre la mer et le lac Mariout, et c’é­tait là que vivaient les Ita­liens d’A­lexan­drie — pas tous les Ita­liens, bien sûr, les Ita­liens étant un peuple qui ne vit nulle part en tota­li­té et par­tout en par­tie, mais la majo­ri­té, la masse bruyante et colo­rée et odo­rante des familles qui avaient quit­té Naples ou la Calabre ou la Sicile ou les Pouilles une ou deux ou trois géné­ra­tions plus tôt et qui avaient refait l’I­ta­lie à Alexan­drie avec cette obs­ti­na­tion magni­fique des gens qui refusent de quit­ter un pays même quand ils l’ont quitté.

On enten­dait de l’i­ta­lien dans chaque rue de l’I­bra­hi­miyya. De l’i­ta­lien et du napo­li­tain et du sici­lien et du cala­brais et par­fois, dans les rues les plus proches de la mer, un mélange d’i­ta­lien et d’a­rabe et de grec que per­sonne n’a­vait jamais codi­fié dans une gram­maire mais que tout le monde com­pre­nait, une langue de mar­ché et de cui­sine et de dis­pute conju­gale qui n’exis­tait nulle part ailleurs qu’à Alexan­drie et qui mour­rait avec Alexan­drie sans que per­sonne n’ait pris la peine de l’é­crire, sauf peut-être des concierges d’hô­tel sur des feuillets pliés en quatre, mais c’est une autre histoire.

Le père de Vit­to­ria, Giu­seppe Calas­cione, tenait une mer­ce­rie au rez-de-chaus­sée de l’im­meuble — fil, bou­tons, rubans, den­telles, élas­tiques, aiguilles, dés à coudre, et tout ce que les femmes du quar­tier venaient ache­ter en bavar­dant pen­dant une heure pour un achat de trois minutes, de sorte que la mer­ce­rie était moins un com­merce qu’un salon, un confes­sion­nal, un bureau de poste, un tri­bu­nal et un théâtre, tout cela réuni dans une pièce de vingt mètres car­rés qui sen­tait le coton neuf et la naph­ta­line et le café qu’on réchauf­fait sur un réchaud der­rière le comptoir.

Giu­seppe était veuf depuis sept ans — la mère de Vit­to­ria, Maria, née Cata­pa­no, ori­gi­naire de Bari, était morte d’une fièvre en 1924 pen­dant un été si chaud que les ther­mo­mètres eux-mêmes sem­blaient avoir de la fièvre — et il éle­vait seul ses trois enfants, dont Vit­to­ria était l’aî­née, avec l’aide de sa belle-sœur Concet­ta qui habi­tait l’im­meuble d’en face et qui avait sur la vie des jeunes filles des opi­nions aus­si défi­ni­tives et aus­si inflexibles que les murailles de la for­te­resse de Qaït­bay, laquelle for­te­resse veillait sur le port d’A­lexan­drie depuis cinq siècles sans que per­sonne ait jamais réus­si à la faire chan­ger d’a­vis sur quoi que ce soit.

Concet­ta vou­lait que Vit­to­ria épouse son fils Aldo, qui impor­tait du tis­su de Trieste et qui avait le front large, les épaules car­rées, le men­ton volon­taire et l’i­ma­gi­na­tion d’une planche à repas­ser. Aldo était un brave gar­çon. Aldo avait de l’a­ve­nir dans le tis­su. Aldo ferait un bon mari. Tout cela était vrai et tout cela était insup­por­table, parce que Vit­to­ria ne vou­lait pas d’un bon mari avec de l’a­ve­nir dans le tis­su, Vit­to­ria vou­lait — quoi, exac­te­ment ? Elle ne le savait pas elle-même, ou plu­tôt elle le savait mais n’a­vait pas les mots pour le dire, ce qui est la pire des situa­tions, celle où l’on sent avec une cer­ti­tude abso­lue qu’on est fait pour autre chose sans savoir de quoi cette autre chose est faite, et alors on étouffe, on étouffe dans un appar­te­ment de quatre pièces au-des­sus d’une mer­ce­rie, on étouffe dans un quar­tier où tout le monde connaît tout le monde et où le des­tin de cha­cun est écrit à l’a­vance comme un livret d’o­pé­ra dont on connaît la fin avant même que le pre­mier acte commence.

Vit­to­ria avait vingt-quatre ans. Elle était belle d’une beau­té brune et ner­veuse, pas la beau­té ronde et lisse des Ita­liennes du quar­tier qui res­sem­blaient à des madones de Raphaël avec dix kilos de plus, mais une beau­té angu­leuse, inquiète, une beau­té de chatte maigre avec des yeux trop grands et une bouche trop large et des mains qui ne tenaient jamais en place, et quand elle mar­chait dans les rues de l’I­bra­hi­miyya, les hommes la regar­daient pas­ser non pas avec le désir tran­quille qu’ins­pire une jolie femme mais avec un léger malaise, comme si quelque chose en elle les aver­tis­sait que cette femme-là ne res­te­rait pas, que cette femme-là était déjà par­tie même quand elle était là, et qu’il valait mieux ne pas s’at­ta­cher à quel­qu’un qui marche aus­si vite.

*

La chose s’é­tait pro­duite un soir de jan­vier, trois mois avant le début de cette his­toire, dans un café du quar­tier Atta­rin qui n’a­vait pas de nom ou dont le nom avait été effa­cé par le temps et le sel, un café comme il en exis­tait des cen­taines à Alexan­drie, avec des tables ban­cales et des chaises dépa­reillées et un patron mous­ta­chu qui ser­vait du thé à la menthe dans des verres si petits qu’on aurait dit des dés à coudre pour géants, et dans ce café, ce soir-là, quel­qu’un avait mis un disque.

Vit­to­ria était là par hasard — elle reve­nait de chez une cou­tu­rière du quar­tier à qui elle livrait des bou­tons pour le compte de son père, et elle s’é­tait arrê­tée parce qu’il pleu­vait, une de ces pluies d’hi­ver alexan­drines qui tombent sans pré­ve­nir et qui trans­forment les rues en rivières pen­dant vingt minutes avant de s’ar­rê­ter aus­si brus­que­ment qu’elles ont com­men­cé, comme si le ciel avait chan­gé d’a­vis. Elle avait com­man­dé un thé. Elle atten­dait que la pluie cesse. Et le disque s’é­tait mis à tourner.

C’é­tait une voix de femme.

Vit­to­ria ne com­pre­nait pas les paroles — c’é­tait de l’a­rabe, un arabe lit­té­raire, un arabe de poé­sie, pas l’a­rabe du mar­ché et de la rue qu’elle connais­sait par bribes. Mais les paroles n’a­vaient aucune impor­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’é­tait ce que la voix fai­sait aux paroles — la manière dont elle les pre­nait et les tor­dait et les éti­rait et les repre­nait et les chan­geait et les recom­men­çait, comme une femme qui pétrit une pâte et qui la tra­vaille et la retra­vaille jus­qu’à ce qu’elle devienne quelque chose d’autre, quelque chose de plus souple et de plus vivant que la farine et l’eau dont elle est faite, quelque chose qui a une âme.

Vit­to­ria avait posé son verre de thé. Elle avait ces­sé de regar­der la pluie. Elle regar­dait le gra­mo­phone — un vieux gra­mo­phone cabos­sé posé sur une éta­gère der­rière le comp­toir — comme si le gra­mo­phone était une fenêtre ouverte sur un autre monde, un monde où les choses avaient un sens qu’elles n’a­vaient pas dans la mer­ce­rie de son père ni dans les rues de l’I­bra­hi­miyya ni dans la bouche d’Al­do l’im­por­ta­teur de tissu.

La chan­son avait duré long­temps — un quart d’heure, vingt minutes peut-être, le temps ne comp­tait plus, le temps avait ces­sé de comp­ter comme il cesse de comp­ter quand on écoute quelque chose qui parle direc­te­ment à l’en­droit de vous que vous ne mon­trez à per­sonne. Et quand la chan­son s’é­tait ter­mi­née, quand l’ai­guille avait glis­sé dans le sillon final avec ce chuin­te­ment de sable qui est le bruit que fait la musique quand elle vous quitte, Vit­to­ria avait deman­dé au patron du café :

— Chi canta ?

Le patron l’a­vait regar­dée avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un à qui l’on demande qui est le soleil.

— Oum Kal­thoum, avait-il dit. Qui d’autre ?

*

Vit­to­ria ne connais­sait pas Oum Kal­thoum. Elle vivait dans un quar­tier où l’on écou­tait Caru­so et Benia­mi­no Gigli et par­fois, le dimanche, quand la radio ita­lienne cap­tait bien, des airs de Puc­ci­ni et de Mas­ca­gni qui fai­saient pleu­rer les vieilles femmes et sou­pi­rer les jeunes, et elle vivait dans un monde où la musique arabe était un bruit de fond, quelque chose qu’on enten­dait sans écou­ter, comme on entend la mer quand on vit au bord de la mer, c’est-à-dire qu’on ne l’en­tend plus du tout sauf le jour où, pour une rai­son mys­té­rieuse, on l’en­tend pour la pre­mière fois.

Ce soir-là, dans le café sans nom du quar­tier Atta­rin, Vit­to­ria avait enten­du la mer pour la pre­mière fois.

Elle n’a­vait pas dor­mi de la nuit. Elle s’é­tait tour­née et retour­née dans son lit étroit, dans sa chambre étroite, avec le bruit de la pluie qui avait repris et le ron­ron­ne­ment de son père qui dor­mait dans la pièce voi­sine et les miau­le­ments des chats du quar­tier qui se bat­taient ou s’ai­maient dans la cour, et elle avait pen­sé à cette voix avec une inten­si­té qui res­sem­blait à de la fièvre, elle avait pen­sé que cette voix fai­sait exac­te­ment ce qu’elle vou­lait faire sans savoir qu’elle vou­lait le faire — cette voix pre­nait le monde et le trans­for­mait, elle pre­nait des mots ordi­naires et en fai­sait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire, elle pre­nait la dou­leur et en fai­sait de la beau­té, et c’é­tait ça, exac­te­ment ça, c’é­tait ça que Vit­to­ria cher­chait depuis tou­jours sans avoir les mots pour le dire, c’é­tait le pou­voir de transformer.

Le len­de­main, elle avait com­men­cé à cher­cher un pro­fes­seur de chant.

*

Le pro­fes­seur s’ap­pe­lait Sta­vri­dis. Kyria­kos Sta­vri­dis. Il avait soixante-huit ans, il était grec, il avait ensei­gné le bel can­to au Conser­va­toire royal du Caire pen­dant vingt ans avant de prendre sa retraite à Alexan­drie pour des rai­sons qu’il ne pré­ci­sait jamais mais qui avaient pro­ba­ble­ment un rap­port avec une femme ou avec un créan­cier ou avec les deux, les femmes et les créan­ciers étant, dans la vie de Sta­vri­dis, deux caté­go­ries qui se recou­paient fré­quem­ment. Il vivait dans un appar­te­ment sombre du quar­tier Chat­by, au milieu de par­ti­tions jau­nies et de pho­to­gra­phies de can­ta­trices dédi­ca­cées et d’un pia­no droit qui n’é­tait plus tout à fait droit et dont trois touches ne fonc­tion­naient plus, ce qui l’o­bli­geait à des contor­sions har­mo­niques qui auraient fait pleu­rer un accor­deur mais qui, dans les mains de Sta­vri­dis, deve­naient une forme d’art — l’art de contour­ner ce qui manque, ce qui, quand on y pense, est aus­si l’art de vivre à Alexandrie.

Sta­vri­dis avait accep­té Vit­to­ria comme élève parce qu’il avait besoin d’argent — elle le payait avec l’argent du ménage qu’elle détour­nait avec une habi­le­té dont son père, s’il l’a­vait su, aurait été secrè­te­ment fier, les Calas­cione étant une famille où le génie de la comp­ta­bi­li­té se trans­met­tait de géné­ra­tion en géné­ra­tion comme une mala­die héré­di­taire bénigne. Mais il l’a­vait gar­dée parce qu’elle avait de la voix.

Pas une grande voix. Pas une voix comme celle d’Oum Kal­thoum, pas une voix qui fai­sait trem­bler les murs et pleu­rer les hommes et taire les enfants. Mais une voix juste, une voix claire, un sopra­no léger avec des graves sur­pre­nants, une voix qui avait de la cou­leur et de la sou­plesse et qui man­quait seule­ment de — de quoi ?

— Il te manque le men­songe, lui avait dit Sta­vri­dis un après-midi, en se grat­tant la barbe avec le crayon dont il se ser­vait pour anno­ter les partitions.

Vit­to­ria n’a­vait pas compris.

— Le men­songe, avait répé­té Sta­vri­dis. Tu chantes la véri­té. Tu ouvres la bouche et tu chantes ce que tu sens, hon­nê­te­ment, direc­te­ment, sans détour. C’est très bien pour la conver­sa­tion. C’est mor­tel pour le chant. Le chant, c’est le contraire de la véri­té — c’est un men­songe si par­fait qu’il devient plus vrai que la véri­té. Quand la Cal­las chante qu’elle meurt d’a­mour, elle ne meurt pas d’a­mour. Quand Caru­so chante qu’il pleure, il ne pleure pas. Ils mentent. Ils mentent avec tout leur corps, avec tout leur souffle, avec toute leur tech­nique, et le men­songe est si total, si abso­lu, si magni­fi­que­ment construit qu’il tra­verse le public et atteint quelque chose de vrai chez l’au­di­teur, quelque chose de plus vrai que ce que la véri­té aurait atteint. C’est ça, le men­songe vrai. C’est le cœur de l’art. Et toi, Vit­to­ria, tu ne mens pas assez.

Vit­to­ria avait pen­sé à Oum Kal­thoum. Elle avait pen­sé à cette voix qui tor­dait les mots et les retor­dait et les repre­nait et les recom­men­çait. Est-ce que c’é­tait du men­songe ? Est-ce que chaque varia­tion, chaque orne­ment, chaque mélisme était une manière de men­tir la même phrase pour la rendre plus vraie ?

— Le pro­blème, avait ajou­té Sta­vri­dis en tapo­tant une touche morte du pia­no, c’est que le men­songe ne s’en­seigne pas. On peut ensei­gner la tech­nique, la res­pi­ra­tion, le pla­ce­ment, les voca­lises, le sol­fège, le contre-ut. Mais on ne peut pas ensei­gner à quel­qu’un com­ment men­tir avec sa voix. Ça, c’est un don — ou un choix. Le choix de deve­nir quel­qu’un d’autre pour deve­nir soi-même.

Le choix de deve­nir quel­qu’un d’autre pour deve­nir soi-même.

La phrase était res­tée dans la tête de Vit­to­ria comme un éclat de verre — le même genre d’é­clat de verre tiède que celui qu’Oum Kal­thoum avait logé dans la poi­trine de Has­san, et qui ne sor­tait pas, et qui fai­sait un peu mal, et dont on finis­sait par ne plus vou­loir se débarrasser.

*

L’i­dée était venue len­te­ment, comme viennent les idées dan­ge­reuses — pas d’un coup, pas dans un éclair, mais goutte à goutte, nuit après nuit, un suin­te­ment de pen­sées qui s’ac­cu­mulent dans les recoins du cer­veau et qui finissent par for­mer une flaque, puis un bas­sin, puis un lac, puis une mer, et un matin on se réveille et on est noyé dans une idée dont on ne se sou­vient même plus de l’origine.

Si men­tir est un art, avait pen­sé Vittoria.

Si le men­songe est le che­min vers la vérité.

Si deve­nir quel­qu’un d’autre est la seule manière de deve­nir soi-même.

Alors.

Alors pour­quoi ne pas men­tir pour de vrai ?

Pas sur scène — elle n’a­vait pas de scène, elle n’a­vait qu’un appar­te­ment au-des­sus d’une mer­ce­rie et un pro­fes­seur de chant grec avec un pia­no cas­sé. Mais dans la vie. Dans cette Alexan­drie où tout le monde men­tait sur quelque chose — les Anglais men­taient sur leurs inten­tions, les Grecs men­taient sur leurs reve­nus, les Ita­liens men­taient sur leurs ori­gines, les Fran­çais men­taient sur leurs liai­sons, les Égyp­tiens men­taient sur leur loyau­té, et tout le monde men­tait sur tout le reste —, dans cette ville de masques et de reflets et de miroirs qui se ren­voyaient les uns les autres des images de plus en plus défor­mées, pour­quoi pas un men­songe de plus ? Pour­quoi pas un men­songe de plus, un men­songe qui serait aus­si un art, un men­songe qui serait aus­si une vie, un men­songe qui per­met­trait à Vit­to­ria Calas­cione, fille d’un mer­cier de l’I­bra­hi­miyya, de deve­nir — quoi ?

Vit­to­ria Aldi­si. Sopra­no lyrique. For­mée au Conser­va­toire Giu­seppe Ver­di de Milan. En tour­née pri­vée en Médi­ter­ra­née orien­tale. De pas­sage à Alexan­drie pour une série de réci­tals dans les salons de la bonne société.

Le nom était venu en pre­mier — Aldi­si, qui son­nait bien, qui son­nait mila­nais, qui avait la musique froide et élé­gante du Nord que les Ita­liens du Sud recon­naissent immé­dia­te­ment et envient secrè­te­ment. Le Conser­va­toire Ver­di, parce que c’é­tait le plus pres­ti­gieux et le plus loin — per­sonne à Alexan­drie ne pou­vait véri­fier. Le sopra­no lyrique, parce que c’é­tait suf­fi­sam­ment vague pour cou­vrir un réper­toire large et suf­fi­sam­ment pré­cis pour impres­sion­ner les gens qui n’y connais­saient rien, c’est-à-dire la qua­si-tota­li­té du beau monde alexandrin.

Elle avait com­men­cé dou­ce­ment. Un soir, dans un dîner chez les Mor­pur­go — une famille juive ita­lienne du quar­tier Bul­ke­ley qui orga­ni­sait des salons musi­caux —, elle s’é­tait pré­sen­tée comme chan­teuse. Pas sous un faux nom, pas encore — juste chan­teuse, Vit­to­ria Calas­cione, chan­teuse. Les Mor­pur­go l’a­vaient invi­tée à chan­ter. Elle avait chan­té un air de Tos­ca. C’é­tait bien. Les Mor­pur­go avaient applau­di. On l’a­vait invi­tée à un autre dîner.

Au deuxième dîner, chez les Bena­kis — une famille grecque dont le salon riva­li­sait avec celui des Mor­pur­go en pres­tige sinon en acous­tique —, elle avait glis­sé le nom de Milan dans la conver­sa­tion. Elle n’a­vait pas dit qu’elle y avait étu­dié, elle avait dit qu’elle y avait « pas­sé du temps », ce qui pou­vait vou­loir dire n’im­porte quoi et qui, dans la bouche d’une belle Ita­lienne de vingt-quatre ans, pre­nait auto­ma­ti­que­ment un sens artis­tique et vague­ment roman­tique que per­sonne ne cher­chait à préciser.

Au troi­sième dîner, le nom était deve­nu Aldi­si. Vit­to­ria Aldi­si. Ça avait glis­sé tout seul, comme un faux pas sur une marche humide — un moment d’é­lan, un ins­tant d’au­dace, et sou­dain le men­songe était là, posé entre elle et le monde comme un voile de gaze à tra­vers lequel tout deve­nait plus flou et plus beau, et elle avait décou­vert que le men­songe, une fois pro­non­cé, pos­sé­dait une force propre, une iner­tie, une vitesse, comme un train lan­cé sur des rails qu’on n’a­vait pas posés soi-même et qui allait quelque part mais où exac­te­ment on ne le savait pas encore.

Vit­to­ria Aldi­si. Du Conser­va­toire Ver­di. En tournée.

Le train avançait.

*

Ce soir d’a­vril 1931 — le même soir où le Comte Ferenc­zi de Dobra­ny arri­vait au Cecil Hotel avec ses deux malles et son monocle —, Vit­to­ria était assise devant le miroir de sa chambre.

Le miroir était fêlé. Une fêlure en dia­go­nale, du coin supé­rieur gauche au coin infé­rieur droit, une fêlure ancienne que per­sonne ne s’é­tait don­né la peine de répa­rer parce qu’un miroir fêlé qui fonc­tionne encore est un objet typi­que­ment alexan­drin — quelque chose de cas­sé qui conti­nue à ser­vir, quelque chose d’im­par­fait qui fait quand même le tra­vail, quelque chose qui vous ren­voie votre image en deux mor­ceaux mais qui la ren­voie quand même, et après tout, se disait Giu­seppe quand sa fille lui deman­dait de le rem­pla­cer, un miroir qui montre deux visages au lieu d’un n’est pas un miroir cas­sé, c’est un miroir généreux.

Vit­to­ria se regar­dait dans le miroir fêlé. Son visage était cou­pé en deux par la fêlure — l’œil gauche d’un côté, l’œil droit de l’autre, la bouche tra­ver­sée par la ligne de frac­ture comme un sou­rire qui ne sait pas s’il doit aller vers le haut ou vers le bas. Elle répé­ta, en arti­cu­lant avec soin, en regar­dant ses deux visages dans le miroir :

— Vit­to­ria Aldi­si. Sopra­no lyrique. Du Conser­va­toire Giu­seppe Ver­di de Milan.

La moi­tié gauche de son visage y croyait. La moi­tié droite pas encore.

Elle répé­ta.

— Vit­to­ria Aldi­si. Sopra­no lyrique. Du Conser­va­toire Giu­seppe Ver­di de Milan.

Elle répé­ta encore.

Et quelque part en bas, dans la rue, par une fenêtre ouverte d’un immeuble voi­sin, un gra­mo­phone se mit à jouer un disque d’Oum Kal­thoum — comme si la ville elle-même lui envoyait un signe, ou se moquait d’elle, ou les deux à la fois, parce qu’à Alexan­drie les signes et les moque­ries avaient sou­vent le même visage, celui de cette voix immense qui n’a­vait besoin d’au­cun faux nom et d’au­cun conser­va­toire et d’au­cun men­songe pour être exac­te­ment, abso­lu­ment, ter­ri­ble­ment ce qu’elle était.

Vit­to­ria écouta.

La voix mon­tait dans la nuit, entre les immeubles, entre les cordes à linge et les antennes et les chats et les jas­min de nuit qui com­men­çaient à s’ou­vrir, mon­tait avec cette puis­sance tran­quille qui était la marque d’Oum Kal­thoum, cette puis­sance qui ne for­çait rien et qui empor­tait tout, et Vit­to­ria pen­sa : elle, elle ne ment pas. Elle, elle n’a pas besoin de men­tir. Elle prend la véri­té et elle l’é­lève tel­le­ment haut que la véri­té devient autre chose, quelque chose qu’on ne peut plus nom­mer, quelque chose qui n’a pas de mot en ita­lien ni en arabe ni en aucune langue, sauf peut-être en musique, et la musique n’est pas une langue, la musique est ce qui reste quand les langues ont renoncé.

Et moi, pen­sa Vit­to­ria. Moi, je mens. Moi je prends le men­songe et j’es­saie d’en faire quelque chose de vrai. Est-ce que c’est le même che­min par­cou­ru en sens inverse ? Est-ce que le résul­tat sera le même ?

Elle ne le savait pas.

Elle regar­da le miroir fêlé une der­nière fois, ses deux visages, Vit­to­ria et Aldi­si, la fille du mer­cier et la sopra­no de Milan, l’une et l’autre et aucune des deux, et elle étei­gnit la lumière.

Dans le noir, la voix d’Oum Kal­thoum continuait.

Cha­pitre 4

L’homme de la 307

L’homme occu­pait la chambre 307 depuis trois semaines et Has­san ne savait presque rien de lui, ce qui, dans un hôtel où Has­san savait presque tout de presque tout le monde, consti­tuait en soi une information.

Il s’ap­pe­lait Regi­nald Poole. C’est ce qui était écrit dans le registre, en tout cas, d’une écri­ture droite, sans fio­ri­tures, une écri­ture qui ne cher­chait ni à impres­sion­ner ni à séduire ni à se cacher — une écri­ture de for­mu­laire, l’é­cri­ture d’un homme qui rem­plit des fiches comme d’autres res­pirent, par habi­tude, sans y pen­ser, et c’é­tait jus­te­ment cette absence de pen­sée appa­rente, cette neu­tra­li­té si par­faite qu’elle en deve­nait opaque, qui avait atti­ré l’at­ten­tion de Has­san dès le pre­mier jour, parce que Has­san avait appris — non pas dans les livres, il n’a­vait pas lu de livres sur le sujet, mais dans la pra­tique quo­ti­dienne de son métier de concierge — que les gens qui ne veulent rien cacher ne prennent pas tant de soin à ne rien montrer.

Poole avait la qua­ran­taine. Un visage de sable — pas seule­ment la cou­leur, qui était celle d’un Anglais long­temps expo­sé au soleil d’O­rient, un hâle qui n’é­tait pas un bron­zage mais une patine, la patine des hommes qui vivent dehors dans des pays qui ne sont pas les leurs —, mais aus­si la tex­ture, quelque chose de sec et de gra­nu­leux et d’in­sai­sis­sable, un visage qu’on oubliait aus­si­tôt qu’on ces­sait de le regar­der, un visage fait pour être oublié, et Has­san, qui avait le don des visages, qui les col­lec­tion­nait dans sa mémoire comme d’autres col­lec­tionnent les timbres ou les papillons, Has­san s’é­tait aper­çu avec un malaise qu’il n’ar­ri­vait pas à rete­nir les traits de Poole — qu’à chaque fois qu’il essayait de se rap­pe­ler la forme du nez ou la cou­leur exacte des yeux ou la ligne de la mâchoire, l’i­mage se défai­sait, se brouillait, rede­ve­nait du sable.

C’é­tait un don, ça aus­si. Le don inverse de celui du Comte. Le Comte était inou­bliable — on le voyait une fois et on le rete­nait pour tou­jours. Poole était invi­sible — on le voyait dix fois et on l’ou­bliait onze.

Il lisait le Times au bar. Pas le Times d’a­vant-hier comme Mr. Whit­field — le Times du jour, ce qui signi­fiait qu’il avait un abon­ne­ment per­son­nel livré par la poste, ce qui signi­fiait qu’il avait les moyens, ce qui ne signi­fiait rien en soi mais qui, com­bi­né à tout le reste, à la chambre gar­dée trois semaines, aux pour­boires exacts — jamais trop, jamais trop peu, des pour­boires cali­brés au mil­li­gramme —, aux habi­tudes régu­lières et aux horaires immuables, des­si­nait le por­trait d’un homme qui savait exac­te­ment ce qu’il fai­sait et qui le fai­sait avec la pré­ci­sion d’une montre suisse, à ceci près que les montres suisses ne prennent pas la peine de se dégui­ser en repré­sen­tants com­mer­ciaux pour une firme de tex­tiles de Manchester.

Car c’est ce que Poole pré­ten­dait être. Repré­sen­tant com­mer­cial. Tex­tiles. Man­ches­ter. Il l’a­vait dit à Nikos en s’ins­cri­vant, il l’a­vait dit à Gior­gos au bar quand Gior­gos lui avait deman­dé ce qui l’a­me­nait à Alexan­drie, et il l’a­vait dit aux Whit­field un soir de la deuxième semaine quand Mrs. Whit­field, dans un effort déses­pé­ré pour meu­bler le silence du dîner, lui avait posé la ques­tion. Tex­tiles. Man­ches­ter. Trois semaines à Alexan­drie pour nouer des contacts avec les fila­tures du Delta.

C’é­tait plau­sible. Alexan­drie était le pre­mier port coton­nier de la Médi­ter­ra­née, les fila­tures du Del­ta four­nis­saient la moi­tié de l’Eu­rope, et un repré­sen­tant de Man­ches­ter avait toutes les rai­sons du monde de pas­ser trois semaines ici. Sauf que Has­san avait remar­qué trois choses.

La pre­mière : Poole ne rece­vait jamais de cour­rier de Man­ches­ter. Pas une lettre, pas un cata­logue, pas une fac­ture, pas un échan­tillon de tis­su, rien de ce qu’un repré­sen­tant com­mer­cial reçoit nor­ma­le­ment quand il est en dépla­ce­ment et que sa mai­son mère a besoin de lui envoyer des ins­truc­tions ou des com­mandes ou des récla­ma­tions ou sim­ple­ment la preuve qu’elle existe. Rien.

La deuxième : Poole envoyait des télé­grammes. Beau­coup de télé­grammes. Mais pas depuis l’hô­tel — depuis le bureau de poste de la place Saad Zagh­loul, à trois minutes à pied du Cecil, un choix curieux pour un homme dont la chambre était équi­pée d’un télé­phone et qui pou­vait deman­der à la récep­tion d’en­voyer ses télé­grammes sans avoir à sor­tir. Has­san le savait parce qu’il avait vu Poole entrer et sor­tir du bureau de poste à plu­sieurs reprises, tou­jours à la même heure, tou­jours avec la même enve­loppe, tou­jours avec la même expres­sion — cette absence d’ex­pres­sion qui était son expression.

La troi­sième : Poole obser­vait les gens. Non pas comme Mau­gham obser­ve­rait les gens trois semaines plus tard, avec l’ap­pé­tit vorace et la curio­si­té gour­mande de l’é­cri­vain qui cherche des his­toires, des per­son­nages, des répliques à voler. Non. Poole obser­vait les gens comme on sur­veille un dis­po­si­tif — avec méthode, avec patience, sans émo­tion. Il s’as­seyait au bar avec son Times et ses yeux bou­geaient au-des­sus du jour­nal, len­te­ment, régu­liè­re­ment, de gauche à droite et de droite à gauche, comme les yeux d’un homme qui lit un texte invi­sible écrit sur les murs du bar et dont chaque client était une lettre.

Et ce texte invi­sible, Has­san en était cer­tain, n’a­vait rien à voir avec le coton ni avec Manchester.

*

Le jeu­di où le Comte arri­va au Cecil, Poole dîna seul dans la salle à man­ger, comme tous les soirs, à sa table habi­tuelle, la table 9, celle qui était pla­cée dans l’angle et d’où l’on pou­vait voir l’en­semble de la salle sans être vu de l’en­semble de la salle — un choix de table qui n’é­tait pas un choix de table mais un choix tac­tique, même si Poole, inter­ro­gé, aurait dit qu’il aimait sim­ple­ment man­ger au calme.

Il mon­ta à sa chambre à vingt et une heures trente. La chambre 307 était au bout du cou­loir du troi­sième étage, la der­nière porte à gauche avant l’es­ca­lier de ser­vice, une posi­tion qui offrait deux avan­tages que seul un homme comme Poole pou­vait appré­cier : une vue sur l’en­trée de l’hô­tel par la fenêtre, et un accès rapide à l’es­ca­lier de ser­vice par le cou­loir, c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té de voir qui arrive et la pos­si­bi­li­té de par­tir sans être vu, ce qui résu­mait assez bien, son­gea Has­san, la phi­lo­so­phie de vie de l’homme de la 307.

Il croi­sa le Comte dans le couloir.

La chambre 215 était au deuxième étage, la 307 au troi­sième, et il n’y avait aucune rai­son pour que ces deux hommes se croisent dans le cou­loir du troi­sième à vingt et une heures trente un jeu­di d’a­vril, sauf si le Comte s’é­tait trom­pé d’é­tage en remon­tant du bar — ce qui était pos­sible, un homme qui a bu deux whis­ky-soda pou­vant confondre le deux et le trois — ou si le Comte avait une rai­son d’être au troi­sième étage qu’il ne sou­hai­tait pas par­ta­ger, ce qui était pos­sible aus­si, et plus intéressant.

Ils se croi­sèrent. Le Comte mar­chait vers l’es­ca­lier. Poole mar­chait vers sa chambre. Ils se saluèrent — un hoche­ment de tête, un demi-sou­rire, cette poli­tesse auto­ma­tique des hôtels qui ne signi­fie rien et qui signi­fie tout, cette manière de dire je vous vois sans dire je vous regarde.

Mais Has­san, qui mon­tait l’es­ca­lier de ser­vice avec une pile de ser­viettes propres pour le qua­trième étage et qui aper­çut la scène par l’en­tre­bâille­ment de la porte coupe-feu, Has­san vit autre chose. Il vit les deux hommes ralen­tir imper­cep­ti­ble­ment en se croi­sant — un ralen­tis­se­ment de chat, un ralen­tis­se­ment infime, le ralen­tis­se­ment de deux corps qui s’é­va­luent mutuel­le­ment en une frac­tion de seconde, qui mesurent le poids et la por­tée et le dan­ger de l’autre avec cet ins­tinct que pos­sèdent les ani­maux et les gens dont le métier est de ne pas être sur­pris. Et il vit les yeux — les yeux du Comte qui effleu­raient Poole et les yeux de Poole qui effleu­raient le Comte, et dans cet effleu­re­ment il y avait quelque chose qui res­sem­blait à une recon­nais­sance, non pas la recon­nais­sance de deux hommes qui se connaissent mais la recon­nais­sance de deux hommes qui se recon­naissent, c’est-à-dire qui recon­naissent chez l’autre la même sub­stance, le même maté­riau, la même habi­tude de n’être pas ce qu’on paraît.

Puis le moment pas­sa. Le Comte conti­nua vers l’es­ca­lier. Poole conti­nua vers la 307. La porte se refer­ma. Le cou­loir rede­vint vide.

Has­san mon­ta ses ser­viettes au quatrième.

En pas­sant devant la chambre 412, il enten­dit un gra­mo­phone. Quel­qu’un écou­tait de la musique der­rière la porte fer­mée. Ce n’é­tait pas Oum Kal­thoum — c’é­tait autre chose, de la musique occi­den­tale, du pia­no, quelque chose de clas­sique qu’il ne recon­nais­sait pas. Mais pen­dant un ins­tant, entre deux notes, entre deux accords, il crut entendre — ou ima­gi­na entendre, ce qui à Alexan­drie reve­nait exac­te­ment au même — une voix de femme, loin­taine, à peine audible, qui mon­tait sous la musique comme un cou­rant sous la sur­face de l’eau, et cette voix-là, il la recon­naî­trait tou­jours, il la recon­naî­trait sous n’im­porte quelle musique et n’im­porte quel silence et n’im­porte quel bruit du monde.

Il sou­rit et conti­nua son chemin.

Les ser­viettes sen­taient le propre. Le cou­loir sen­tait la cire. L’hô­tel sen­tait la nuit.

Et quelque part entre le troi­sième et le qua­trième étage, entre un faux comte et un faux repré­sen­tant en tex­tiles, entre un cou­loir vide et une porte fer­mée, quelque chose s’é­tait noué qui ne se dénoue­rait pas de sitôt.

Cha­pitre 5

Cakes and Ale

Ils arri­vèrent un same­di, à l’heure de l’a­pé­ri­tif, ce qui n’é­tait pas un hasard parce que Gerald Hax­ton avait orga­ni­sé sa vie entière autour de l’heure de l’a­pé­ri­tif comme d’autres orga­nisent la leur autour de la prière ou du cours de la Bourse, et que débar­quer dans un hôtel incon­nu à toute autre heure que celle où le bar est ouvert et les cock­tails frais et les regards dis­po­nibles aurait consti­tué, pour Gerald, une faute de goût équi­va­lente à por­ter des chaus­sures mar­ron avec un smo­king, c’est-à-dire un crime impar­don­nable com­mis contre soi-même.

Has­san les vit entrer par la porte tour­nante — d’a­bord Gerald, parce que Gerald entrait tou­jours en pre­mier, parce que Gerald était le genre d’homme qui entre en pre­mier dans toutes les pièces et dans toutes les villes et dans tous les bars du monde, non par impo­li­tesse mais par néces­si­té vitale, par un besoin de sen­tir l’air d’un endroit avant que cet air soit modi­fié par la pré­sence d’autres gens, de le goû­ter pur, et puis aus­si parce que Gerald aimait être regar­dé et qu’on regarde tou­jours celui qui entre en pre­mier — puis Mau­gham, der­rière, plus lent, plus petit, voû­té, avec la démarche pru­dente d’un homme qui entre dans un endroit en sachant qu’il n’en sor­ti­ra qu’a­près l’a­voir compris.

Gerald Hax­ton avait trente-huit ans et en parais­sait trente ou qua­rante-cinq selon l’heure de la jour­née et la quan­ti­té d’al­cool qu’il avait absor­bée, ce qui fai­sait de son visage une hor­loge assez fiable à condi­tion de savoir la lire. À l’heure de l’a­pé­ri­tif, il était beau — beau d’une beau­té amé­ri­caine, puis­qu’il était amé­ri­cain, né à San Fran­cis­co, une beau­té de mâchoire car­rée et de dents blanches et de che­veux châ­tains coif­fés en arrière avec une gomi­na qui sen­tait le véti­ver et l’am­bi­tion, une beau­té qui rem­plis­sait l’es­pace comme un par­fum trop fort rem­plit une pièce, et qui avait sur les gens l’ef­fet que les par­fums trop forts ont sur les gens, c’est-à-dire qu’on ne pou­vait pas l’i­gno­rer et qu’on ne savait pas tou­jours si on l’ai­mait ou si on l’ai­mait pas.

Somer­set Mau­gham avait cin­quante-sept ans et en parais­sait cin­quante-sept quel que soit le moment de la jour­née, parce que Mau­gham avait atteint depuis long­temps cet âge où le visage cesse de chan­ger et se fige dans une expres­sion défi­ni­tive, la sienne étant celle d’un lézard très intel­li­gent posé sur une pierre chaude et obser­vant le monde avec des yeux qui ne cil­laient presque jamais — des yeux bruns, petits, enfon­cés sous des sour­cils brous­sailleux, des yeux qui avaient vu Tahi­ti et la Bir­ma­nie et la Chine et les bas-fonds de Londres et les salons de la Côte d’A­zur et les chambres d’hô­tel de quatre conti­nents, des yeux qui avaient tout vu et qui conti­nuaient de regar­der avec l’ap­pé­tit insa­tiable de l’homme qui sait que chaque visage est une his­toire et que chaque his­toire est un livre et que chaque livre est de l’argent, ce der­nier cal­cul étant, chez Mau­gham, aus­si natu­rel et aus­si peu hon­teux que la respiration.

Car Mau­gham était riche. Pas riche comme un ban­quier alexan­drin ou un arma­teur grec — riche comme un écri­vain, ce qui est une forme de richesse beau­coup plus étrange parce qu’elle est faite entiè­re­ment de mots, parce que chaque livre ster­ling sur son compte en banque cor­res­pon­dait à un cer­tain nombre de phrases qu’il avait assem­blées dans un cer­tain ordre, et que si ces phrases avaient été assem­blées dans un ordre légè­re­ment dif­fé­rent il n’au­rait pas eu un pen­ny, ce qui don­nait à sa for­tune quelque chose de mira­cu­leux et de fra­gile, comme un châ­teau construit sur des allu­mettes, sauf que les allu­mettes de Mau­gham étaient en acier trem­pé parce que Mau­gham, quoi qu’on pen­sât de son art — et beau­coup de gens pen­saient beau­coup de choses —, savait construire une phrase comme per­sonne en Angle­terre, à l’ex­cep­tion peut-être de cet autre Somer­set, celui du com­té, qui avait le bon goût de ne pas écrire.

Il venait de publier Cakes and Ale et tout le monde lit­té­raire de Londres était en effer­ves­cence parce que le per­son­nage d’Al­roy Kear res­sem­blait trait pour trait à Hugh Wal­pole, ce que Mau­gham niait avec un sou­rire qui confir­mait exac­te­ment ce qu’il niait, et c’é­tait ce sou­rire — le sou­rire du déni trans­pa­rent, le sou­rire qui dit oui en disant non, le sou­rire du men­teur qui veut qu’on sache qu’il ment — que Has­san vit tra­ver­ser le hall du Cecil ce same­di d’a­vril, der­rière les épaules larges de Gerald Hax­ton, et qui lui fit pen­ser, sans savoir pour­quoi, au Comte.

*

Gerald s’oc­cu­pa de l’ins­crip­tion au registre avec l’ef­fi­ca­ci­té joyeuse d’un homme qui a rem­pli des cen­taines de registres d’hô­tels dans des dizaines de pays et pour qui cette for­ma­li­té est deve­nue une forme de cho­ré­gra­phie. Deux chambres com­mu­ni­cantes, troi­sième étage, vue sur la mer. Des noms, des natio­na­li­tés — Mau­gham, William Somer­set, bri­tan­nique ; Hax­ton, Gerald, amé­ri­cain —, le mot « secré­taire » dans la case « rela­tion » qui ne trom­pait per­sonne et qui n’a­vait jamais trom­pé per­sonne et qui n’é­tait même pas cen­sé trom­per qui que ce soit, parce que la fic­tion du secré­taire était une conven­tion sociale aus­si ancienne que l’ho­mo­sexua­li­té elle-même, c’est-à-dire qu’elle remon­tait aux Grecs, ce qui, à Alexan­drie, lui confé­rait une légi­ti­mi­té his­to­rique supplémentaire.

— Du cham­pagne, dit Gerald à Gior­gos avant même d’a­voir posé les valises, du cham­pagne, mon ami, et pas du cham­pagne égyp­tien si ça existe, du vrai, du fran­çais, du brut, et des olives, est-ce qu’il y a des olives, il y a sûre­ment des olives, c’est la Médi­ter­ra­née bon sang, il doit y avoir des olives.

Gior­gos, qui avait ser­vi des mil­liers de clients au bar du Cecil et qui en avait vu de toutes les sortes, de toutes les natio­na­li­tés et de toutes les sobrie­tés, recon­nut immé­dia­te­ment en Gerald le type le plus dan­ge­reux et le plus ren­table de tous : le buveur heu­reux. Le buveur heu­reux est celui qui boit non pas pour oublier ni pour se conso­ler ni pour se don­ner du cou­rage mais pour aug­men­ter une joie de vivre déjà consi­dé­rable, pour ampli­fier un plai­sir déjà exces­sif, pour être encore plus lui-même qu’il ne l’est déjà, et le buveur heu­reux com­mande tou­jours la bou­teille la plus chère et laisse tou­jours le pour­boire le plus géné­reux et cause tou­jours le plus de dégâts, parce que le bon­heur, quand il est ali­men­té par l’al­cool, est une force des­truc­trice d’une puis­sance inouïe contre laquelle les verres en cris­tal et les répu­ta­tions et les mariages et les car­rières n’ont aucune chance.

Le cham­pagne arri­va. Gerald le goû­ta, l’ap­prou­va, en ver­sa un verre à Mau­gham qui le prit sans dire mer­ci, parce que Mau­gham ne disait jamais mer­ci à Gerald, du moins pas avec des mots, les mer­cis entre eux pas­sant par des canaux plus anciens et plus com­pli­qués que le langage.

Mau­gham s’as­sit dans un fau­teuil du bar avec cette façon qu’il avait de s’as­seoir qui res­sem­blait à un chat qui se pose — len­te­ment, avec pré­cau­tion, en tes­tant d’a­bord la sur­face, puis en s’y ins­tal­lant avec une éco­no­mie de mou­ve­ment qui sug­gé­rait qu’il n’a­vait pas l’in­ten­tion de se rele­ver avant long­temps. Il regar­da autour de lui. Le bar du Cecil. Les lam­bris d’a­ca­jou. Les miroirs fumés. Les tabou­rets de cuir vert. Les clients. Il regar­da les clients comme un hor­lo­ger regarde un méca­nisme — chaque pièce à sa place, chaque rouage tour­nant à sa vitesse, et quelque part, un défaut, une pièce qui ne tourne pas comme elle devrait, un rouage qui grince, et c’est ce rouage-là qui l’in­té­res­sait, c’est tou­jours le rouage qui grince qui inté­resse l’écrivain.

Il repé­ra le Comte en moins de trente secondes.

Le Comte était au bar, à sa place habi­tuelle — il avait déjà une place habi­tuelle après quatre jours, ce qui était le signe d’un homme qui com­prend que la pre­mière chose à faire quand on arrive quelque part est de s’ins­tal­ler, de poser une marque, de deve­nir un meuble, parce que les meubles ne sont jamais sus­pects. Le Comte bavar­dait avec les Whit­field. Mrs. Whit­field riait.

Mau­gham l’ob­ser­va pen­dant une minute entière sans rien dire, ce qui, chez Mau­gham, était l’é­qui­valent d’une longue et pas­sion­née décla­ra­tion d’in­té­rêt, puis il se tour­na vers Gerald qui reve­nait du comp­toir avec la bou­teille et les olives et dit, de sa voix lente, bègue, chaque mot extrait de la phrase comme une dent qu’on arrache :

— T‑t-tu vois cet homme, là-bas, celui au monocle ?

Gerald regar­da.

— Le bel homme ? Oui, et alors ?

— Cet homme est aus­si a‑a-authen­tique qu’un billet de trois livres.

Gerald rit — ce rire sonore, explo­sif, le rire de quel­qu’un qui ne se sou­cie pas de savoir qui l’en­tend, et Mau­gham fit un geste de la main pour le faire taire, le geste du domp­teur qui calme le fauve, un geste qu’il avait per­fec­tion­né au fil de vingt ans de voyage avec Gerald et qui ne mar­chait qu’une fois sur trois.

— Com­ment tu sais ? deman­da Gerald en cro­quant une olive.

— Le cos­tume est t‑t-trop bon. Les manières sont trop bonnes. Tout est trop bon. Quand tout est trop bon, c’est que rien n’est vrai. Un vrai comte hon­grois en 1931 aurait un cos­tume r‑r-râpé aux coudes et des manières épou­van­tables et une haleine de cognac et des dettes dans tous les casi­nos d’Eu­rope. Celui-là est un comte de théâtre. Il joue le rôle d’un comte tel qu’un homme qui n’est pas comte ima­gine qu’un comte devrait être. C’est un fan­tasme, pas un fait. Et c’est d‑d-déli­cieux.

Mau­gham but une gor­gée de cham­pagne et ses yeux conti­nuèrent leur tour du bar, et ils tom­bèrent sur Poole, assis à sa table habi­tuelle — la table 9, dans l’angle — avec son Times et son visage de sable.

— Celui-là, en revanche, dit Maugham.

— Lequel ?

— L’homme au jour­nal. Table 9. Regarde-le. Regarde comme il est b‑b-banal. Regarde comme il est insi­gni­fiant. Regarde comme il fait tout pour qu’on ne le regarde pas. Celui-là est exac­te­ment ce qu’il pré­tend ne pas être.

— C’est-à-dire ?

Mau­gham sou­rit — pas le sou­rire du déni trans­pa­rent, un autre sou­rire, plus ancien, plus secret, le sou­rire de l’homme qui a tra­vaillé pour les ser­vices de ren­sei­gne­ment de Sa Majes­té pen­dant la Grande Guerre et qui recon­naît un col­lègue comme un maçon recon­naît un autre maçon, par la manière de tenir la truelle.

— L’Em­pire, dit Mau­gham. L’Em­pire ne se déplace jamais sans ses yeux.

*

Albert Metz­ger apprit l’ar­ri­vée de Somer­set Mau­gham par Nikos, le récep­tion­niste, qui mon­ta à son bureau avec la fiche d’ins­crip­tion et une expres­sion de fier­té conte­nue, parce que Nikos, qui lisait peu mais qui lisait le jour­nal, savait que Somer­set Mau­gham était l’é­cri­vain anglais le plus célèbre du moment et que la pré­sence d’un écri­vain célèbre dans un hôtel était comme la pré­sence d’un phare sur une côte — ça n’empêche pas les nau­frages mais ça donne de la visibilité.

Metz­ger des­cen­dit au bar.

Il connais­sait Mau­gham — ou plu­tôt, il connais­sait le nom, il avait lu The Moon and Six­pence et Of Human Bon­dage et il avait recon­nu dans ces livres quelque chose qui le tou­chait per­son­nel­le­ment, cette manière de décrire des gens pri­son­niers de vies qu’ils n’a­vaient pas choi­sies et qui essayaient de s’en éva­der par l’art ou par le voyage ou par l’a­mour ou par les trois à la fois, et il se deman­dait si Mau­gham, en le voyant, recon­naî­trait en lui la même chose — un homme pri­son­nier d’un hôtel qu’il avait construit et qu’il aimait et qui le tenait aus­si sûre­ment qu’une cel­lule, une cel­lule de marbre et de noyer ciré avec vue sur la Médi­ter­ra­née, certes, mais une cel­lule quand même.

Il s’ap­pro­cha de la table. Mau­gham leva les yeux — ces yeux de lézard, ces yeux qui ne cil­laient pas — et Metz­ger vit dans ces yeux quelque chose qui le fit fris­son­ner, non pas de peur mais de recon­nais­sance, cette recon­nais­sance que Has­san avait vue dans le cou­loir du troi­sième étage entre le Comte et Poole, mais d’une espèce dif­fé­rente, pas la recon­nais­sance de deux pré­da­teurs mais la recon­nais­sance de deux hommes qui savent ce que c’est que de construire quelque chose — l’un des livres, l’autre un hôtel — et de se deman­der, à trois heures du matin, si ce qu’on a construit vaut la peine d’a­voir été construit.

— Mon­sieur Mau­gham, dit Metz­ger. Bien­ve­nue au Cecil. Je suis Albert Metz­ger, le propriétaire.

Mau­gham se leva — avec effort, ses genoux le fai­saient souf­frir, et cette souf­france phy­sique don­nait à sa poli­tesse une qua­li­té de sacri­fice qui la ren­dait plus tou­chante que la poli­tesse facile des gens qui n’ont mal nulle part — et ser­ra la main de Metzger.

— V‑v-votre hôtel est char­mant, dit Mau­gham. Il a l’air de quel­qu’un qui ne sait pas encore s’il est heu­reux ou t‑t-triste. C’est la qua­li­té la plus inté­res­sante qu’un hôtel puisse avoir.

Metz­ger ne sut pas quoi répondre à cela, parce que c’é­tait la chose la plus juste que qui­conque eût jamais dite sur son hôtel et qu’il est dif­fi­cile de répondre à la jus­tesse, la jus­tesse vous lais­sant tou­jours un peu désar­mé, un peu nu, un peu comme un homme à qui l’on vient de reti­rer un masque qu’il ne savait pas porter.

Gerald, pen­dant ce temps, avait entre­pris de char­mer Gior­gos le bar­man — en anglais, en fran­çais, en un grec approxi­ma­tif appris Dieu sait où et par­se­mé d’er­reurs si char­mantes qu’elles en deve­naient des qua­li­tés — et Gior­gos, qui avait sur­vé­cu à l’in­cen­die de Smyrne et à l’exil et à vingt ans de cock­tails alexan­drins, qui avait vu pas­ser dans ce bar des princes et des escrocs et des espions et des actrices et des fous et des saints, Gior­gos regar­dait Gerald avec l’ex­pres­sion d’un homme qui recon­naît un dan­ger fami­lier et qui l’ac­cueille avec la rési­gna­tion joyeuse de quel­qu’un qui sait que les dan­gers fami­liers sont les seuls qui valent la peine d’être courus.

Gerald com­man­da une deuxième bou­teille. Puis il s’ex­cu­sa, tra­ver­sa le bar, et alla se pré­sen­ter à Mrs. Whit­field, qui rou­git, et à Mr. Whit­field, qui ne rou­git pas, et au Comte, qui le regar­da avec l’at­ten­tion amu­sée d’un pro­fes­sion­nel qui en éva­lue un autre.

— Votre a‑a-ami est infa­ti­gable, dit Mau­gham à Metzger.

— Votre secré­taire, vou­lez-vous dire ?

Mau­gham regar­da Metz­ger. Metz­ger regar­da Mau­gham. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence com­plice, le silence de deux hommes qui com­prennent la même chose au même moment et qui n’ont pas besoin de mots pour le dire.

— Mon secré­taire, oui, dit Mau­gham. Exactement.

*

Ce fut plus tard dans la soi­rée — après le dîner, après le café, après que Gerald eut dan­sé avec Mrs. Whit­field sur un air de fox-trot que le gra­mo­phone du salon cra­chait avec une fidé­li­té approxi­ma­tive, après que le Comte eut racon­té trois anec­dotes sup­plé­men­taires sur des archi­du­chesses et des courses de che­vaux, après que Poole eut lu son Times et man­gé son dîner et rega­gné la 307 sans que per­sonne ne l’ait remar­qué, ce qui était exac­te­ment ce que Poole vou­lait — ce fut plus tard que la chose se produisit.

Mau­gham était seul au bar. Gerald était mon­té se cou­cher — ou était sor­ti, ce qui chez Gerald vou­lait dire la même chose, cou­cher, mais pas dans sa chambre et pas dans son lit et pas seul. Gior­gos essuyait les verres. Le bar allait fer­mer. Et quel­qu’un — Gior­gos lui-même, peut-être, ou un gar­çon des cui­sines, ou per­sonne, peut-être le gra­mo­phone du salon qui s’é­tait remis en marche tout seul comme il le fai­sait par­fois, les gra­mo­phones d’A­lexan­drie ayant une volon­té propre que la méca­nique ne suf­fi­sait pas à expli­quer — quel­qu’un mit un disque.

Et c’é­tait elle.

Mau­gham ne savait pas que c’é­tait elle. Il ne connais­sait pas Oum Kal­thoum. Il ne connais­sait pas la musique arabe. Il n’a­vait aucune rai­son de la connaître — son Orient à lui c’é­tait l’Ex­trême-Orient, la Malai­sie et la Bir­ma­nie et la Chine, pas cet Orient-ci, pas cet Orient de sable et de mina­ret et de café turc qu’il tra­ver­sait en route vers ailleurs. Il n’a­vait aucune rai­son de s’arrêter.

Et pour­tant il s’arrêta.

Le verre de gim­let à mi-che­min entre la table et sa bouche, la main immo­bile, les yeux de lézard sou­dain fixes non plus sur quelque chose mais sur rien, sur un point dans l’air où la voix se maté­ria­li­sait comme une fumée prend forme quand le vent la sculpte.

La voix venait du salon voi­sin, à tra­vers la cloi­son d’a­ca­jou, étouf­fée par le bois et la dis­tance mais pas assez étouf­fée pour perdre ce qu’elle avait d’es­sen­tiel — cette qua­li­té de péné­tra­tion, cette capa­ci­té d’en­trer dans n’im­porte quel espace et de le rem­plir, de tra­ver­ser les murs comme l’eau tra­verse la terre, en trou­vant les fis­sures, les join­tures, les inter­stices, tous ces endroits où les choses ne sont pas par­fai­te­ment scel­lées et où quelque chose peut s’infiltrer.

Mau­gham écouta.

Il écou­ta une phrase, deux phrases, trois phrases — la même phrase, en fait, répé­tée et variée, reprise et chan­gée, la phrase qui tourne sur elle-même comme un der­viche et qui ne s’ar­rête pas et qui ne s’ar­rê­te­ra jamais parce que l’es­sence de cette musique est de ne jamais s’ar­rê­ter, de ne jamais conclure, de ne jamais poser le point final que l’o­reille occi­den­tale attend et que l’o­reille orien­tale redoute, parce que le point final c’est la mort et que cette musique-là ne veut pas mou­rir, elle veut durer, durer comme le désir dure, comme le regret dure, comme la nuit dure quand on est seul et qu’on attend quel­qu’un qui ne vien­dra pas.

Mau­gham repo­sa le gimlet.

Il y avait sur son visage une expres­sion que Has­san — s’il avait été là, mais il n’y était pas, il était chez lui, dans son quar­tier, dans son lit, avec ses feuillets — n’au­rait pas recon­nue, parce que cette expres­sion n’ap­par­te­nait pas au réper­toire habi­tuel du visage de Mau­gham, qui com­pre­nait l’i­ro­nie, le mépris, l’a­mu­se­ment, la cruau­té froide, la curio­si­té cli­nique et, très rare­ment, une ten­dresse si dis­crète qu’elle res­sem­blait à une erreur. Non. Cette expres­sion-là était autre chose. C’é­tait l’ex­pres­sion d’un homme qui entend pour la pre­mière fois quelque chose qu’il connais­sait depuis tou­jours sans le savoir — quelque chose qui exis­tait en lui, enfoui, recou­vert par des couches et des couches de livres et de voyages et de phrases par­faites et de défenses soi­gneu­se­ment construites, quelque chose d’an­té­rieur au lan­gage, d’an­té­rieur au talent, d’an­té­rieur au masque, et que cette voix, cette voix de femme venue d’un monde qu’il ne connais­sait pas, venait de déter­rer avec la sim­pli­ci­té ter­ri­fiante de quel­qu’un qui creuse la terre et trouve de l’eau.

— Gior­gos, dit Maugham.

Gior­gos leva les yeux de ses verres.

— Cette v‑v-voix. Qu’est-ce que c’est ?

— Oum Kal­thoum, dit Gior­gos. C’est la plus grande chan­teuse du monde arabe.

Mau­gham hocha la tête.

Il res­ta silen­cieux un long moment — si long que Gior­gos pen­sa qu’il s’é­tait endor­mi, ce qui arri­vait aux clients les plus âgés après le troi­sième gim­let, mais Mau­gham ne dor­mait pas, Mau­gham écou­tait, et quand la chan­son se ter­mi­na et que le silence revint, ce silence plein et vibrant qui est le silence qui suit la musique et qui n’est pas du tout le même silence que celui qui la pré­cède, Mau­gham dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier, peut-être à lui-même, peut-être au bar vide, peut-être à la voix qui venait de se taire :

— Cette femme sait des choses que nous avons oublié de savoir.

Puis il finit son gim­let, se leva, et mon­ta se coucher.

Gior­gos étei­gnit les lumières. Le bar se tut. Le Cecil se tut. Et dans le salon voi­sin, le disque conti­nuait de tour­ner dans le sillon final, l’ai­guille tra­çant des cercles dans le vide, chuin­tant dou­ce­ment, comme la mer sur le sable quand elle se retire et qu’il ne reste plus que l’é­cume et le bruit de l’é­cume et le sou­ve­nir du bruit de l’écume.

Cha­pitre 6

La Rue Lepsius

Le dimanche, Has­san n’ap­par­te­nait pas au Cecil.

Le dimanche, il rede­ve­nait Has­san Kamal, vingt-trois ans, fils d’Ah­med Kamal, employé des postes décé­dé, et de Fat­ma née Saleh, cou­tu­rière à domi­cile, rési­dant au troi­sième étage d’un immeuble sans ascen­seur du quar­tier Mohar­rem Bey, un quar­tier qui n’a­vait rien de com­mun avec la Cor­niche et la place Saad Zagh­loul et le marbre du Cecil sinon qu’il était à Alexan­drie, et qu’à Alexan­drie même les quar­tiers qui n’a­vaient rien de com­mun avaient quelque chose de com­mun, à savoir cette lumière, cette lumière blanche et impi­toyable qui ne fai­sait pas de dif­fé­rence entre les riches et les pauvres, entre le marbre et le ciment, entre le Cecil Hotel et l’im­meuble sans ascen­seur de Mohar­rem Bey, une lumière démo­cra­tique, en somme, la seule démo­cra­tie qui fonc­tion­nait en Égypte en cette année 1931 où Sid­qi Pacha avait sup­pri­mé toutes les autres.

Has­san marchait.

C’é­tait sa manière à lui de pas­ser le dimanche — mar­cher dans Alexan­drie, sans but, sans iti­né­raire, en sui­vant les rues comme on suit une conver­sa­tion, en se lais­sant por­ter par les tour­nants et les bifur­ca­tions et les impasses et les places qui s’ou­vraient sou­dain au détour d’une ruelle comme une phrase qui change de sujet au milieu d’un mot, et il mar­chait depuis des heures déjà, depuis le matin, depuis ce moment de l’aube où Alexan­drie est encore vide et fraîche et silen­cieuse, ce moment qui dure dix minutes et qui est le secret le mieux gar­dé de la ville, ce moment où l’on peut entendre la mer sans le bruit des tram­ways et des mar­chands et des klaxons et des voix, la mer toute seule, la mer nue, et Has­san aimait ce moment plus que tout au monde parce que c’é­tait le moment où Alexan­drie res­sem­blait à ce qu’elle était vrai­ment sous les masques — une ville posée au bord de l’eau, fra­gile, ancienne, un peu folle, qui avait vu pas­ser Alexandre et Cléo­pâtre et César et les Arabes et les Turcs et les Fran­çais et les Anglais et qui les avait tous regar­dés pas­ser avec la même expres­sion de poli­tesse amu­sée, comme une vieille dame très riche qui reçoit des visi­teurs et qui sait qu’ils par­ti­ront tous.

Il avait tra­ver­sé Man­sheya, le quar­tier des affaires, désert le dimanche, les bureaux fer­més, les rideaux de fer bais­sés sur les bou­tiques de change et les agences mari­times, et il avait remon­té la rue Fouad, la grande artère qui tra­ver­sait la ville d’est en ouest comme une colonne ver­té­brale, avec ses vitrines Art Déco et ses immeubles Belle Époque et ses pâtis­se­ries où l’on ven­dait des gâteaux grecs et des gâteaux fran­çais et des gâteaux ita­liens et par­fois des gâteaux arabes mais plus rare­ment, les gâteaux arabes pré­fé­rant les ruelles aux grandes artères, comme les gens qui les fabriquaient.

Il était pas­sé devant le Grand Tri­anon, le café le plus célèbre d’A­lexan­drie, où les Grecs buvaient du café turc en par­lant grec, ce qui était la défi­ni­tion même d’A­lexan­drie — des gens qui fai­saient des choses dans une langue et qui en par­laient dans une autre, un déca­lage per­ma­nent entre le geste et le mot, entre l’acte et le récit de l’acte, un déca­lage que Has­san trou­vait non pas trou­blant mais ras­su­rant, parce qu’il signi­fiait que rien n’é­tait jamais figé, que tout pou­vait tou­jours être dit autre­ment, vécu autre­ment, com­pris autre­ment, et que la véri­té, si véri­té il y avait, était quelque part dans l’es­pace entre les langues, dans cet inter­stice où les mots d’une langue ne recou­paient pas exac­te­ment les mots d’une autre et où quelque chose d’in­di­cible exis­tait, quelque chose qui n’ap­par­te­nait à aucune langue et qui appar­te­nait à toutes.

Il était pas­sé devant la pâtis­se­rie Délices, où Vit­to­ria Calas­cione — qu’il ne connais­sait pas et ne connaî­trait peut-être jamais, les mondes d’A­lexan­drie se frô­lant sans se tou­cher comme les wagons de deux trains qui se croisent en gare — avait l’ha­bi­tude d’a­che­ter le dimanche des can­no­li sici­liens pour son père, et devant le club Enosis, où les Grecs jouaient aux cartes avec une fureur silen­cieuse qui res­sem­blait à de la prière, et devant l’é­glise armé­nienne dont le clo­cher s’é­le­vait entre deux immeubles avec cette dis­cré­tion fière des Armé­niens qui avaient appris, au fil des siècles et des mas­sacres, à construire leurs églises comme on cache un tré­sor — en hau­teur, certes, mais sans bruit.

Il avait tra­ver­sé le quar­tier Atta­rin, le quar­tier des anti­quaires et des bro­can­teurs, où les vitrines débor­daient de lampes otto­manes et de coffres mame­louks et de tapis per­sans et de miroirs véni­tiens et de sta­tuettes pha­rao­niques dont la moi­tié était vraie et l’autre moi­tié fausse et dont per­sonne, pas même les anti­quaires eux-mêmes, ne savait tou­jours laquelle était laquelle, ce qui ne gênait per­sonne parce qu’à Alexan­drie la dis­tinc­tion entre le vrai et le faux était consi­dé­rée comme une ques­tion phi­lo­so­phique plu­tôt que com­mer­ciale, et les ques­tions phi­lo­so­phiques ne font pas bais­ser les prix.

Et c’est en sor­tant du quar­tier Atta­rin, en tour­nant dans une rue plus étroite, une rue qui des­cen­dait vers la mer par une pente douce bor­dée d’im­meubles fati­gués dont les bal­cons en fer for­gé pen­chaient vers la rue comme des vieillards qui se penchent pour écou­ter une conver­sa­tion, c’est en tour­nant dans cette rue que Has­san arri­va dans la rue Lepsius.

*

La rue Lep­sius n’a­vait rien de remar­quable. C’é­tait une rue courte, un peu sombre, coin­cée entre le patriar­cat ortho­doxe grec d’un côté et l’hô­pi­tal grec de l’autre, une rue qui sen­tait l’en­cens et l’é­ther, la prière et la mala­die, et qui, si l’on conti­nuait un peu plus loin, débou­chait sur un quar­tier de mai­sons closes dont les volets fer­més le jour s’ou­vraient la nuit comme les yeux d’un chat, de sorte que la rue Lep­sius était prise en étau entre trois mondes — la foi, la souf­france et le plai­sir — ce qui en fai­sait, géo­gra­phi­que­ment par­lant, un résu­mé assez exact de la condi­tion humaine.

Has­san ne savait rien de tout cela. Il ne savait pas que la rue Lep­sius abri­tait, au numé­ro 10, dans un appar­te­ment du deuxième étage sans élec­tri­ci­té, sans télé­phone et sans radio, le plus grand poète grec du ving­tième siècle. Il ne savait pas que cet homme avait pas­sé trente ans dans cet appar­te­ment à écrire des poèmes qu’il ne publiait pas — ou plu­tôt qu’il publiait à sa manière, en les fai­sant impri­mer sur des feuillets volants qu’il dis­tri­buait à ses amis et à ses connais­sances, des feuillets pliés et agra­fés qu’il ran­geait dans des dos­siers et des enve­loppes et qui cir­cu­laient dans Alexan­drie de main en main comme des mes­sages secrets, comme des prières clan­des­tines, comme les feuillets pliés en quatre que Has­san lui-même cachait dans la dou­blure de sa veste, et cette coïn­ci­dence, s’il l’a­vait connue, l’au­rait peut-être fait sou­rire ou peut-être pleu­rer, les deux réac­tions étant, chez Has­san, sépa­rées par une dis­tance si faible qu’un souffle de vent suf­fi­sait à le faire bas­cu­ler de l’une à l’autre.

Ce que Has­san vit, en tour­nant dans la rue Lep­sius, c’est un vieil homme.

Un vieil homme debout devant un immeuble, abso­lu­ment immo­bile, les mains der­rière le dos, un cha­peau de paille sur la tête, une veste légère mal­gré la cha­leur, des lunettes à mon­ture fine posées sur un nez aqui­lin, et une immo­bi­li­té — une immo­bi­li­té si totale, si pro­fonde, si par­fai­te­ment assu­mée qu’elle ne res­sem­blait pas à l’im­mo­bi­li­té d’un homme qui attend quel­qu’un ou quelque chose mais à l’im­mo­bi­li­té d’un homme qui est quelque chose, qui est deve­nu l’im­mo­bi­li­té elle-même, qui a ces­sé de bou­ger non pas parce qu’il n’a nulle part où aller mais parce qu’il est déjà arri­vé, parce qu’il est exac­te­ment à l’en­droit où il doit être, et que cet endroit est celui-ci, cette rue, ce trot­toir, cet immeuble, cette lumière.

Et il se tenait légè­re­ment de biais.

C’é­tait ça qui frap­pa Has­san. Pas le cha­peau, pas les lunettes, pas la veste, pas l’im­mo­bi­li­té — le biais. L’homme se tenait légè­re­ment de biais par rap­port à la rue, par rap­port à l’im­meuble, par rap­port au monde, un angle imper­cep­tible, deux ou trois degrés tout au plus, comme si la ligne qui le reliait à la réa­li­té n’é­tait pas tout à fait droite, comme s’il exis­tait dans un plan légè­re­ment déca­lé par rap­port à celui dans lequel exis­taient les autres gens, les gens qui mar­chaient dans la rue, les gens qui entraient à l’hô­pi­tal, les gens qui sor­taient du patriar­cat, les gens qui vivaient, et que ce déca­lage, cet angle infime, était la source de tout — de son immo­bi­li­té, de son silence, de ce regard qu’il posait sur la rue et qui ne regar­dait pas la rue mais quelque chose dans la rue que les autres ne voyaient pas, quelque chose qui avait été là autre­fois ou qui serait là plus tard ou qui n’é­tait là que dans les poèmes qu’il n’a­vait pas encore écrits.

Has­san ralentit.

Il ne s’ar­rê­ta pas — un jeune homme ne s’ar­rête pas devant un vieil homme dans une rue d’A­lexan­drie sans rai­son, et Has­san n’a­vait pas de rai­son, il n’a­vait qu’une intui­tion, et les intui­tions, à Alexan­drie, ne consti­tuaient pas une rai­son suf­fi­sante pour s’ar­rê­ter dans la rue, même si elles consti­tuaient une rai­son suf­fi­sante pour presque tout le reste. Mais il ralen­tit. Il pas­sa devant le vieil homme à la vitesse d’un pro­me­neur qui regarde les façades, ce qui était plau­sible puisque c’é­tait exac­te­ment ce qu’il fai­sait depuis des heures, et en pas­sant il tour­na la tête, dis­crè­te­ment, comme on tourne la tête vers une vitrine inté­res­sante, et il regar­da le vieil homme, et le vieil homme, à cet ins­tant pré­cis, tour­na la tête et le regar­da aussi.

Leurs yeux se croisèrent.

Les yeux du vieil homme étaient d’un brun très sombre, presque noir, des yeux fati­gués, des yeux qui avaient trop lu et trop regar­dé et trop pleu­ré peut-être, des yeux bor­dés de cernes qui res­sem­blaient à des paren­thèses, comme si le visage entier était une phrase et les yeux le mot entre paren­thèses, le mot qu’on peut reti­rer sans chan­ger le sens de la phrase mais qui, si on le retire, enlève à la phrase toute sa beau­té. Et dans ces yeux Has­san vit — quoi ? Il n’au­rait pas su le dire. Il ne l’au­rait jamais su. Il vit quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance, mais pas la recon­nais­sance du Comte et de Poole dans le cou­loir du troi­sième étage, pas la recon­nais­sance de deux pré­da­teurs, quelque chose de plus doux et de plus triste, la recon­nais­sance de deux hommes qui écrivent en secret, peut-être, la recon­nais­sance de deux hommes qui cachent des feuillets dans des dou­blures de veste ou dans des enve­loppes ou dans des tiroirs et qui savent que ces feuillets sont la seule chose vraie dans un monde de masques, sauf que Has­san ne savait pas que le vieil homme écri­vait, et le vieil homme ne savait pas que Has­san écri­vait, et cette recon­nais­sance était donc impos­sible, et pour­tant elle eut lieu, elle eut lieu dans l’es­pace d’une seconde, dans la rue Lep­sius, entre le patriar­cat et l’hô­pi­tal, un dimanche d’a­vril 1931, et puis elle fut finie.

Le vieil homme détour­na le regard. Il reprit sa posi­tion — de biais, immo­bile, le cha­peau de paille, les mains der­rière le dos. Has­san conti­nua de marcher.

Il ne se retour­na pas.

Mais en s’é­loi­gnant dans la rue, il eut l’im­pres­sion — une impres­sion absurde, il le savait, une impres­sion qui ne repo­sait sur rien de ration­nel et sur tout ce qui n’est pas ration­nel — il eut l’im­pres­sion que le vieil homme le regar­dait s’é­loi­gner, et qu’il sou­riait, et que ce sou­rire disait quelque chose qu’au­cun des mots des quatre langues et demie de Has­san n’au­rait pu tra­duire, quelque chose qui avait un rap­port avec le temps et avec la ville et avec les mots qu’on écrit en cachette et avec la beau­té qu’on ne montre à per­sonne et avec la mer qu’on entend le matin quand la ville dort, et que ce quelque chose, s’il avait été tra­duit, s’il avait pu être tra­duit, aurait res­sem­blé, peut-être, à un poème.

*

Has­san mar­cha encore long­temps après la rue Lep­sius. Il tra­ver­sa des quar­tiers dont il ne connais­sait pas les noms et des rues dont il ne lirait jamais les plaques et des places où des enfants jouaient au foot­ball avec un bal­lon de chif­fon et des ruelles où des vieilles femmes éten­daient du linge entre les fenêtres et créaient, sans le savoir, des laby­rinthes de tis­su mouillé à tra­vers les­quels la lumière fil­trait en chan­geant de cou­leur, et chaque rue était un monde et chaque monde avait sa langue et chaque langue avait son odeur — le quar­tier grec sen­tait le souv­la­ki et le citron, le quar­tier arabe sen­tait le foul et le cumin, le quar­tier juif sen­tait le pain du ven­dre­di et les épices de Syrie, et tout se mélan­geait à mesure qu’on mar­chait, les odeurs se fon­daient les unes dans les autres comme les cou­leurs d’un tableau qu’un peintre tra­vaille encore, et ce tableau c’é­tait Alexan­drie, un tableau inache­vé, un tableau que per­sonne ne fini­rait jamais parce que la ville elle-même refu­sait d’être finie, elle se repei­gnait chaque jour avec de nou­velles cou­leurs et de nou­velles odeurs et de nou­velles langues, elle ajou­tait des per­son­nages et en reti­rait d’autres, elle effa­çait des quar­tiers et en inven­tait de nou­veaux, et le peintre, s’il y avait un peintre, avait depuis long­temps per­du le contrôle de son œuvre.

Has­san arri­va sur la Corniche.

La mer était là. La Médi­ter­ra­née, immense et plate et bleue, d’un bleu si intense qu’il en deve­nait presque irréel, un bleu de carte pos­tale, un bleu de rêve, et Has­san s’as­sit sur le muret qui bor­dait la pro­me­nade et regar­da la mer avec cette absence de pen­sée qui est la forme la plus pure de la pen­sée, cette contem­pla­tion vide dans laquelle le cer­veau cesse de fonc­tion­ner comme un cer­veau et com­mence à fonc­tion­ner comme un miroir, ne pro­dui­sant rien, reflé­tant tout.

Un ven­deur ambu­lant pas­sa avec un pla­teau de thé. Has­san ache­ta un verre. Le thé était sucré, très sucré, trop sucré pour un Anglais mais exac­te­ment assez sucré pour un Égyp­tien, parce que le sucre, en Égypte, n’é­tait pas un condi­ment mais une phi­lo­so­phie, la phi­lo­so­phie selon laquelle la vie est amère et que le seul remède à l’a­mer­tume est l’ex­cès de dou­ceur, un excès qui ne cor­rige pas l’a­mer­tume mais qui se super­pose à elle, de sorte que l’on goûte les deux en même temps, l’a­mer et le sucré, la vie telle qu’elle est et la vie telle qu’on vou­drait qu’elle soit, et c’est ce mélange, ce goût double, qui est le vrai goût de l’Égypte.

Il but le thé. Il regar­da la mer. Il pen­sa au vieil homme de la rue Lep­sius — à son immo­bi­li­té, à son biais, à ses yeux de paren­thèse. Il pen­sa aux feuillets dans sa dou­blure de veste. Il pen­sa qu’il y avait peut-être, dans cette ville, d’autres hommes qui écri­vaient en secret, d’autres hommes qui cachaient des mots dans des poches et des tiroirs et des enve­loppes, et que tous ces mots cachés for­maient peut-être, si on les ras­sem­blait, si on les met­tait bout à bout, le vrai texte d’A­lexan­drie — pas le texte offi­ciel, pas le texte des jour­naux et des registres d’hô­tel et des fiches de police, mais le texte sou­ter­rain, le texte invi­sible, le texte qui dit ce que la ville ne dit jamais tout haut et qui est la seule chose qui vaille la peine d’être dite.

Puis il se leva et ren­tra chez lui, parce que demain il serait de nou­veau au Cecil, der­rière son comp­toir de marbre, avec son sou­rire de concierge et ses quatre langues et demie et ses feuillets cachés, et la porte tour­nante tour­ne­rait et les ascen­seurs mon­te­raient et des­cen­draient et la lumière blanche d’A­lexan­drie man­ge­rait les cou­leurs à tra­vers les fenêtres, et tout serait comme avant, sauf que rien ne serait comme avant, parce que Has­san avait vu quelque chose dans la rue Lep­sius qu’il ne pour­rait pas oublier — non pas le vieil homme lui-même, mais la manière dont le vieil homme se tenait par rap­port au monde, ce biais, cet angle, cette façon d’être à la fois dedans et dehors, pré­sent et absent, vivant et déjà souvenir.

Et en tra­ver­sant le quar­tier Atta­rin pour ren­trer chez lui, pas­sant devant un café dont la porte était ouverte sur la nuit qui tom­bait, il enten­dit la voix.

Oum Kal­thoum.

« Ya Ghaeb An Eyou­ni » — Ô toi qui es absent de mes yeux.

Il s’ar­rê­ta.

La voix sor­tait du café comme une lumière sort d’une fenêtre — par vagues, par pul­sa­tions, avec une régu­la­ri­té qui n’é­tait pas méca­nique mais orga­nique, la régu­la­ri­té d’un cœur qui bat, et Has­san res­ta debout devant la porte du café et écou­ta la voix qui disait ô toi qui es absent de mes yeux, ô toi qui es absent, et chaque fois qu’elle disait absent elle don­nait au mot une cou­leur dif­fé­rente, une nuance dif­fé­rente, un poids dif­fé­rent, comme si le mot absent n’é­tait pas un seul mot mais mille mots, comme si l’ab­sence n’é­tait pas une seule chose mais mille choses, l’ab­sence de celui qu’on aime et l’ab­sence de celui qu’on n’a jamais aimé et l’ab­sence de celui qu’on aime­ra et l’ab­sence de soi-même à soi-même et l’ab­sence du monde au monde et l’ab­sence de Dieu à Dieu, et toutes ces absences se super­po­saient dans la voix d’Oum Kal­thoum comme les couches d’une ville se super­posent sous les pieds de celui qui marche — Alexan­drie sur Alexan­drie sur Alexan­drie, la ville grecque sous la ville arabe sous la ville otto­mane sous la ville cos­mo­po­lite sous la ville qui n’existe pas encore et qui n’exis­te­ra peut-être jamais.

Has­san sor­tit un feuillet de sa poche.

Il n’a­vait pas de crayon — il l’a­vait oublié chez lui. Mais il prit le feuillet et le déplia et le regar­da, et les mots qui étaient déjà écrits des­sus — des mots en arabe, une écri­ture de four­mi pres­sée, des mots qu’il avait écrits la nuit pré­cé­dente ou la nuit d’a­vant — ces mots lui parurent sou­dain insuf­fi­sants, trop petits, trop sages, trop timides, des mots qui ne disaient pas ce qu’il fal­lait dire, des mots qui ne savaient pas se tenir de biais par rap­port au monde comme le vieil homme de la rue Lep­sius, des mots qui n’a­vaient pas le cou­rage de mon­ter et de tour­ner et de ne jamais s’ar­rê­ter comme la voix d’Oum Kalthoum.

Il replia le feuillet. Il le ran­gea dans sa poche. Il res­ta encore un moment devant le café, debout, immo­bile, légè­re­ment de biais peut-être — oui, légè­re­ment de biais, sans le savoir, sans s’en rendre compte, il se tenait légè­re­ment de biais par rap­port à la porte et à la rue et au monde, exac­te­ment comme le vieil homme, exac­te­ment comme la voix d’Oum Kal­thoum se tenait de biais par rap­port aux mots qu’elle chan­tait, et cet angle, ce déca­lage, c’é­tait peut-être le début de quelque chose qu’il n’a­vait pas encore de nom pour nom­mer, quelque chose qui n’é­tait ni la poé­sie ni la musique ni la soli­tude mais un peu des trois, un alliage secret, un métal qui n’exis­tait dans aucune mine du monde et qu’on ne trou­vait qu’en cher­chant ce qu’on ne cher­chait pas.

La voix s’arrêta.

Has­san reprit sa marche.

Alexan­drie fer­ma les yeux.

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