Apr 3, 2015 | Livres et carnets |
Voici de quoi illustrer la désinvolture de ce drôle de bonhomme une peu dandy qu’était Maxime du Camp, parti sur les routes orientales pour flamber ses deniers entre Le Caire et Beyrouth. On disait l’homme fantasque, fortuné, un peu léger, et c’est avec lui que Gustave Flaubert est parti sur les routes. Censé en rapporter des photographies pour une mission confiée par le Ministère de l’Instruction Publique, voici ce que nous apprend Flaubert dans une lettre écrite à sa mère en octobre 1850 :
“Maxime a lâché la photographie à Beyrouth. Il l’a cédée à un amateur frénétique : en échange des appareils, nous avons acquis de quoi nous faire à chacun un divan comme les rois n’en ont pas : dix pieds de laine et soie brodée d’or. Je crois que ce sera chic !”
Flaubert et Du Camp en orient, c’est une conjonction à l’origine de la production de trois grandes œuvres. Tout d’abord le Voyage en Orient de Flaubert lui-même, le rassemblement de plusieurs textes qui ne sont que ses correspondances et ses carnets lors de ce long voyage et qu’on trouve aujourd’hui sous ce titre aux éditions Folio Gallimard. En fait de voyage en orient, c’est une excursion avec plus de 600 kg de matériel en Égypte, au Liban et en Palestine, en Turquie et en Grèce.
Du côté de Maxime Du Camp, on trouve plusieurs choses comme par exemple ses Mémoires d’un suicidé dans lequel il raconte son expérience éprouvante du voyage en Égypte, mais également Le Nil : Égypte et Nubie, son journal de voyage, à partir duquel on peut croiser les informations délivrées par Flaubert dans ses correspondances. Et enfin, on en arrive à l’œuvre magistrale : 2 albums et 168 photographies du voyage en Égypte, en Nubie et en Syrie, l’ouvrage qui recense la plupart des photographies prises par Du Camp lors de cette expédition.
On pourra également lire ce très bel article sur Flaubert et les arts visuels, ainsi que le livre dont on sait qu’il inspira Flaubert pour ce voyage : Nouveau manuel complet d’archéologie, ou Traité sur les antiquités grecques, étrusques, romaines, égyptiennes, indiennes, etc. par Karl Otfried Müller.
Maxime du Camp — village et temple de l’île de Biggeh, Karnak, Egypte, 11 avril 1850
Maxime Du Camp — Palestine. Jérusalem. Mosquée d’Omar
Maxime du Camp — Syrie, Baalbek Colonnade du Temple du Soleil, 1850
Maxime du Camp — Haute Egypte, Sortie de la Premiere Cataracte, 1850
Maxime Du Camp — Statue colossale de Ramses à Abu Simbel
Maxime Du Camp — Le Caire — Tombe du sultan el-Ghoury
Maxime Du Camp — Sphinx de Gizeh
Maxime du Camp — Hypèthre, Dendereh, Egypt, 28 mai 1850
Read more
Mar 29, 2015 | Livres et carnets |
Avant de refermer le livre et de le ranger, il y a une étape. En saisir l’essence, repasser par la présentation de Claudine Lesage parlant de la langue de Joseph Conrad. Ce livre, c’est Du goût des voyages, suivi de Carnets de Congo, aux éditions Équateurs / parallèles. Pour qui a lu Heart of Darnkess, voici un petit supplément qui permet d’apporter un peu de lumière au livre terrifiant qui donna naissance à Apocalypse now de Coppola et surtout à la langue si particulière de Conrad, dont Deleuze aurait pu dire qu’il était dans une écriture de la déterritorialisation. Avec les notes de bas de page, s’il vous plaît.
En lieu et place, une fois résilié son contrat avec les propriétaires de l’Otago et rentré à Londres, Conrad entame, dès l’automne 1889, la rédaction de La Folie Almayer — non pas en polonais, non pas en français, mais en anglais : “ En effet, je me consacrais alors entièrement à cette oisiveté apparente d’un homme hanté par la quête des mots, ceux-là seuls qui seraient capables de capturer mes visions. ”
Texte extrait de son recueil, Des souvenirs.
Ici il est question des allers et retours que Conrad faisait entre les langues qu’il avait investies et avec lesquelles il jouait sans embarras.
“ How goes it, you old image. ” Le lecteur n’en est pas quitte pour autant des explorations de Joseph Conrad au cœur de l’écriture. Car c’est au fondement même des structures linguistiques et des mots que Conrad s’attaque maintenant. La construction de la forme interrogative anglaise est fautive et calquée sur le français : “ Comment ça va ? ” qui devient après l’inversion sujet-verbe de la phrase interrogative anglaise, “ How goes it1… ” On peut penser que Kayerts étant belge, il parle français2 et que c’est une traduction mot à mot de la phrase qu’il prononce. Chercher l’erreur devient donc un imbroglio impossible à démêler : est-ce Kayerts lui-même qui s’adresse à Gobila en petit-nègre ou le traducteur maladroit qui s’égare — sans parler d’un autre niveau encore : celui des palabres auxquelles a droit Stanley de la part du vrai Gobila ? Quelle que soit la réponse à la question, elle ouvre le territoire inexploré de la porosité des langues chez Conrad ; elle lève un coin du voile et découvre d’autres perspectives insoupçonnées de l’art d’écrire de Joseph Conrad.
Familier en effet du polonais, du français et de l’anglais, Conrad se promène dans un no man’s land linguistique qui fait qu’on ne peut jamais être certain de la langue qui lui sert de référence. “ Il y a un mot en polonais qui exprime ce que je veux dire ”, expliquait-il parfois à Ford Madox Ford3, son complice en écriture [directement en anglais] : “ Voulez-vous une tasse de thé ? ” ou “ il est mort ”, ajoutait Ford, mais lorsqu’il s’agissait d’expressions du type : “ le don d’expression ”, “ la perplexité ”, […] “ un torrent de lumière ”, “ les eaux traîtresses qui coulaient du cœur d’impénétrables ténèbres ”, il les traduisait directement du français4. Ainsi en va-t-il du passage du français à l’anglais, exercice qui dégénère parfois et s’affole, comme cela arrive dans certaines pages de Lord Jim lorsqu’un personnage affirme haut et fort : “ j’ai roulé ma bosse ” — pour de bon, comme on roule une boule de neige (“ I rolled my hump ”) ou mot à mot, “ chacun fait son possible ” (“ one does one’s possible ”) ou encore des hyènes ricanantes (“ laughable hyaena ”) et autres “ [l’]armes de crocodiles ” (“ weapons of a crocodile ”), pour nous limiter à quelques exemples qui semblent bien “ sortis d’un dictionnaire compilé par un fou5 ”. Car l’exercice devient systématique et s’accompagne, d’une langue à l’autre, de toute une batterie d’autres jeux de langues : gallicismes, calques, mots intraduisibles, transcriptions phonétiques, poussant l’écriture dans ses derniers retranchements, ceux d’une gymnastique linguistique aux contorsions absurdes.
___________________
1. La forme correcte aurait été “ How are you ? ” ou “ How is it going ? ”
2. Il lit Flaubert : Bouvard et Pécuchet !
3. Ford Madox Ford (1873–1939). Homme de lettres anglais, proche de Joseph Conrad et con collaborateur entre 1898 et 1909.
4. Ford Madox Ford, Joseph Conrad, a personnal rememberance, p.168.
5. Joseph Conrad, Lord Jim.
Première phrase de Du goût des voyages :
Il est certain que pour la majorité des hommes la supériorité de la géographie sur la géométrie repose sur l’attrait qu’exercent ses représentations. Et même si la cause en est l’incorrigible frivolité inhérente à la nature humaine, la plupart d’entre nous s’accordent volontiers à penser qu’une carte attire davantage qu’une figure de géométrie dans un traité sur les sections coniques — tel est du moins le cas des esprits d’un naturel simple dont dispose la plupart des habitants de cette planète.
Encore quelques mots qui manifestent l’intérêt de Conrad pour la géographie dès son plus jeune âge :
Malheureusement, les notes attribuées à cette matière étaient aussi rares que les cours inscrits au programme par d’ennuyeux professeurs qui, non contents d’être vieux, semblaient ne jamais avoir été jeunes. Indifférents au charme captivant du réel, ils ignoraient tout des immenses potentialités qu’offre la vie d’un homme d’action, n’avaient pas la moindre notion de l’immensité des étendues terrestres ni n’éprouvaient le moindre désir de relever des défis. Leur géographie était à leur image : une chose exsangue, à la peau racornie recouvrant une carcasse peu ragoûtante et un squelette dénué de tout intérêt.[…] Je ne fus cependant pas noté. Il faut dire que ce n’était pas un sujet imposé et je crois bien que le seul commentaire qu’on transmit à mon tuteur fut de dire qu’il semblait bien que j’avais perdu mon temps à lire des livres de voyages au lieu de m’occuper de mon travail. Comme je vous l’ai déjà dit : ces types voulaient ma peau.
Et enfin sur l’acte d’écrire :
Oui, j’ai toujours, et de tout temps, été écrivain et le reste n’a été que dérivatif, prétexte et erreur, fausse piste et cul-de-sac d’où je me suis toujours sorti — à un cheveu près !

Plus d’informations sur la photo d’en-tête du navire Joseph Conrad sur la page Flickr de l’Austalian National Maritime Museum
Read more
Mar 14, 2015 | Livres et carnets |
Ça commence comme une longue plainte et le livre s’ouvre tout doucement. Salaam London (Salaam Brick Lane en anglais, allez savoir pourquoi les éditeurs veulent toujours traduire les titres…) est un livre qui s’entend d’abord comme un livre de l’angoisse, de la difficulté de son auteur, Londonien de naissance, à retourner dans sa ville après avoir vécu quelques temps en Inde et surtout de s’y retrouver. Ce récit du retour douloureux, de l’attente dans laquelle le journaliste Tarquin Hall s’installe, dans l’espoir de faire venir la femme qu’il aime dans la mégapole est un récit qui avance à tâtons dans le brouillard de Brick Lane. Les loyers ont flambé lorsqu’il retourne chez lui et il n’y a que dans l’East End que l’auteur peut s’installer à nouveau sans trop s’excentrer et c’est à contre-cœur qu’il loue une mansarde miteuse à un Bangladais cyclothymique et alcoolique. C’est alors toute une palette de personnages et de lieux atypiques qu’on découvre sous sa plume ; le livre prend un tournure étrange puisqu’il devient le récit de voyage d’un Londonien dans sa propre ville, une ville dans la ville, un quartier tendu comme un élastique et pris dans ses problématiques de diversité culturelle : cockneys, skinheads, Bangladais, Juifs, Irlandais, Bengalis, rejetons de l’empire britannique en décomposition, tous se côtoient sans pour autant se mélanger, dans la droite ligne du grand récit d’investigation de Jack London, Le peuple d’en-bas et sur fond de réhabilitation du tristement célèbre quartier de Whitechapel. En dépit des amitiés improbables que Tarquin Hall noue dans le quartier, il cherche tout de même à en sortir, même s’il y découvre une vie insoupçonnée. C’est à mon sens un beau récit, tendre et sans concession, un récit qui prend aux tripes parce qu’on y ressent toute l’affection qui s’empare de lui pour ce quartier en déshérence mais tout de même victime de l’inévitable gentrification, ces dents creuses, mais aussi le rejet compréhensible qui le pousse à en sortir. C’est le récit de l’étrangèreté, du déracinement de soi chez soi, de la condition de l’étranger de l’intérieur, un récit qui fait écho à la condition nomade, à la déconstruction perpétuelle de soi dans l’absence de repérage et de volonté de rester. Toute l’essence de ce récit de l’ombre tient en ces quelques phrases de l’auteur :
Je pus jeter ici un bref coup d’oeil sur les parquets luisants et les murs de brique nus des lofts rénovés. Mais on voyait surtout des maisons mitoyennes délabrées datant du règne de la reine Victoria, par les fenêtres noircies desquelles on apercevait des cuisines minuscules. Dans des centaines d’immeubles minables, des immigrants comme le Grand Sasa et Mrs Abdul-Haq préparaient leur dîner en rêvant d’avoir une maison à eux et en s’efforçant de tirer le meilleur parti d’une vie misérable. Même au XXIè siècle, l’East End montrait peu de signes de changement et contraignait des gens de cultures radicalement différentes à vivre côte à côte et à s’adapter les uns aux autres.
« Entrez affamé, sortez branché », proclamait un panneau que j’avais repéré ce matin-là à Brick Lane, sur la vitrine d’un nouveau café à la mode. Mieux que tout le reste, ce slogan paraissait résumer l’expérience que faisaient les immigrants de l’East End — et que j’avais faite aussi.
Brick Lane m’avait forcé à m’accommoder d’un Londres que je n’avais jamais connu et m’avait aidé à comprendre que Barnes n’était plus pour moi. Je me sentais à présent plus en accord avec mon environnement que je ne l’avais été lorsque je vivais en étranger immergé dans d’autres cultures. Et pour cela, je ressentais une immense gratitude. Mais au moment où le train passait devant les immeubles rutilants de Canary Wharf et entrait dans un bruit de ferraille en gare de Liverpool Street, je me demandais si je me sentirais de nouveau tout à fait chez moi à Londres, si je serais encore capable de vivre détendu , d’assumer confortablement mon statut d’Anglais.
Peut-être resterais-je toujours un peu étranger ? Peut-être n’était-ce pas le pire statut qui soit ?
Tarquin Hall, Salaam London
Folio collection Voyages
Gallimard 2007
Photo d’en-tête © Richer Fischer (Morning in Whitechapel)
Read more
Jan 18, 2015 | Balade luxembourgeoise, Carnets de route (Osmanlı lale) |
Arriver jusqu’à Vianden n’a pas été une mince affaire. En partant d’Echternach, j’ai voulu faire le malin en passant la frontière vers l’Allemagne. Du coup j’ai réussi à me perdre en passant un grand pont qui m’a mené dans la petite ville d’Echternacherbrück et dont je n’ai pas vraiment réussi à sortir autrement qu’en en sortant de la même manière que j’y étais arrivé. Des travaux m’ont passablement compliqué le passage. Ce n’est bien plus tard que je me suis aperçu qu’un petit pont situé à quelques mètres du parking où j’étais garé m’aurait permis de contourner les travaux et ainsi monter vers le nord facilement. J’ai donc emprunté la route qui longe la Sûre, une route agréable et calme qui permet de prendre le temps. Arrivé à Bollendorf, en passant simplement le pont, on est en Allemagne, et c’est ici que je me perds dans la campagne boisée et sombre, longeant toujours le cours de la rivière (qu’à force de remonter on finit par changer de cours pour son affluent, l’Our, à Wallendorf), traversant un bois pour retomber sur les hauteurs de la vallée de la Sûre, puis les petits villages de Biesdorf et de Kruchten, et finalement, je me rends compte que je ne maîtrise plus grand-chose. Je me laisse porter par les panneaux indicateurs, repassant encore la frontière après l’agréable bourg de Körperich et les lacets des routes de montagne près de Roth-an-der-Our.



En cette fin d’après-midi, j’arrive dans la petite ville encaissée sur les deux rives de l’Our, dans laquelle au début du siècle dernier on pouvait encore trouver des pièges à saumons. La ville est humide, un peu vieillotte. Si mes souvenirs d’ici restent parcellaires, j’ai l’impression de revenir bien des années en arrière, comme si presque rien n’avait changé. Une fois de plus, je suis sur les terres d’un homme dont je peux suivre les traces ; après Guernesey, c’est ici que je marche dans les pas de Victor Hugo. On sent encore son ombre se faufiler dans les petites rues de la ville jusqu’aux pieds des contreforts du Schloss Vianden. Le seul souvenir vivace, c’est la piscine de cet hôtel que j’ai réussi à retrouver, au moins sur les images d’internet, mais sur place, j’abandonne, je ne reconnais plus rien. L’hôtel n’a peut-être même plus de piscine.
Je gare ma voiture dans la montée qui sert de parking, tout au bout de la ville. C’est une route qui dégouline d’humidité où les voitures attendent sagement sous les frondaisons de chênes immenses. Une petite maison est à vendre. Une barrière devant un escalier qui grimpe sec sur le flanc du rocher, une maison toute simple accrochée là à cinquante mètres de la rue, encore en bon état mais perdue dans les arbres, à l’écart du monde ; je ne sais pas pourquoi mais je m’y imagine bien.
Château de Vianden (Luxembourg) — Ruines
Château de Vianden (Luxembourg) — Les ruines vues du belvédère
Château de Vianden (Luxembourg) — Les ruines vues de la Neukirch
Château de Vianden (Luxembourg) — La grande cave
Château de Vianden (Luxembourg) — Crypte et chapelle
Château de Vianden (Luxembourg) — La salle des gardes
Le château de Vianden est construit sur un piton rocheux qui domine toute la vallée de l’Our. C’est une grande bâtisse construite tout en longueur, dans un style néo-gothique qu’on sent assez récent. Si le château existe, pas sous sa forme actuelle, depuis le milieu du Vème siècle (c’est donc d’abord un petit châtelet romain construit sur le territoire du royaume des Francs, ce qui en fait donc un des plus anciens châteaux d’Europe), il est resté très longtemps à l’abandon. Les cartes postales du premier quart du XXème montrent un ensemble de ruines desquelles n’émergent qu’un reste de tour, une chapelle et des murs plus ou moins hauts ; un paysage de désolation qu’on a du mal à imaginer lorsqu’on regarde le château tel qu’il est aujourd’hui. Le travail de reconstitution est tout simplement admirable. Fief des comtes de Vianden puis de la famille d’Orange-Nassau, actuelle famille régnante des grands ducs de Luxembourg, il n’est plus propriété de la famille grand-ducale depuis 1977, date à laquelle il est versé au compte des propriétés d’état. Le Grand-Duc de Luxembourg actuel est Henri Albert Gabriel Félix Marie Guillaume de Nassau (branche de Bourbon-Parme), qui règne depuis l’abdication de son père Jean en 2000.

- Grandes armoiries d’Henri — Grand-Duc de Luxembourg
Écartelé, aux I et IV de Luxembourg qui est burelé d’argent et d’azur, au lion de gueules, la queue fourchue et passée en sautoir, armé, lampassé et couronné d’or, aux II et III de Nassau qui est d’azur semé de billettes d’or, au lion couronné du même, armé et lampassé de gueules, sur le tout en cœur de Bourbon de Parme qui est d’azur à trois (deux, une) fleurs de lys d’or à la bordure de gueules chargée de huit coquilles d’argent posées en orle. L’écu est timbré d’une couronne royale et entouré du ruban et de la croix de l’Ordre de la Couronne de Chêne.
Les supports sont à dextre un lion couronné d’or, la tête contournée, la queue fourchue et passée en sautoir, armé et lampassé de gueules, à senestre un lion couronné d’or, la tête contournée, armé et lampassé de gueules, chaque lion tenant un drapeau luxembourgeois frangé d’or.
Le tout est posé sur un manteau de pourpre, doublé d’hermine, bordé, frangé et lié d’or et sommé d’une couronne royale, les drapeaux dépassant le manteau.

Plan du château de Vianden (Das Schloss Vianden)
L’intérieur du château montre les différentes époques de sa construction, avec notamment tout un pan du mur sud sur lequel on peut voir les différents éléments de remploi et les couches successives qui nous parlent directement de l’histoire du monument. On trouve également d’immenses salles voûtées, des couloirs qui sillonnent toute la longueur jusqu’à la chapelle supportée par une crypte aux piliers massifs. La chapelle a été redécorée de couleurs vives, de bleu de Prusse, de rouge brique et de jaune d’or, et de vitraux aux armoiries des familles qui ont possédé les lieux. D’aucune fenêtre on ne peut voir l’extérieur, mais je sais que d’ici pourrait se trouver la plus belle vue, donnant sur l’est et la vallée.



Mon lieu préféré, où je m’attarde le plus, est cette salle qui n’est a priori d’aucune utilité et dont le nom touche immédiatement mon cœur : la salle byzantine. C’est un vaste corridor couvert, ouvert au nord et au sud, faisant la liaison entre la chapelle et les lieux de vie, au-dessus de la salle des gardes. Ses ouvertures sont en fait des fenêtres trilobées, devant chacune desquelles se trouvent une marche et deux sièges qui sont autant d’invitation à la flânerie. D’un côté comme de l’autre, on est à une hauteur impressionnante de la vallée sur laquelle on a une vue superbe. L’hiver à Vianden doit être terriblement froid et humide, et terriblement beau depuis ces hauteurs. Je m’assieds là et contemple les terrasses, accoudé au soleil restant, perdu dans mes rêveries solitaires…



Le soleil commence à se noyer dans les dernières heures de la journée et le château revêt ses habits couleurs de renard. Je retourne à la voiture, repassant devant la petite maison abandonnée dans la forêt, sur la pente, orientée plein nord ; elle n’a jamais vu le soleil. Il fait ici une fraîcheur surréaliste.
Il est encore trop tôt pour rentrer à Luxembourg et l’Allemagne à quelques kilomètres me fait des ronds de jambe. Je pourrais aller à Bitburg, mais à part sa bière, je doute que la ville soit vraiment intéressante. Sans savoir réellement où je vais atterrir, j’emprunte les petites routes qui traversent des villages sans âmes qui vivent et dont le charme laisse penser que l’hiver doit y être douloureux de solitude. Sans être un paysage réellement montagneux, il est suffisamment encaissé pour qu’on s’y perde facilement dans la neige. Les noms de villages défilent en laissant comme une trace dans mon esprit : Hüttingen bei Lahr, Nusbaum, Schankweiler, Holsthum, Prümzurlay, Niederweiss, Aach, les noms s’égrènent tendrement dans ces sonorités rugueuses jusqu’à arriver à Trier (Trêves) aux dernières heures du jour.
[google_map_easy id=“1”]
Voir les 35 photos de Vianden sur Flickr.
Read more
Dec 28, 2014 | Balade luxembourgeoise, Carnets de route (Osmanlı lale) |
Une simple photo un peu jaunie de moi sur les marches du calvaire, sur la Grand Place d’Echternach, prise par mon grand-père. Nous sommes, il me semble, en 1985. Il faudrait que je m’en assure en retrouvant l’ordre chronologique des photos. 2014, c’est mon fils qui va sur ses douze ans, à peu près l’âge que j’ai sur la photo, qui monte sur le calvaire. Hasard heureux dont je ne me rends compte qu’une fois revenu et lorsque je regarde les photos que mon grand-père avait prises à l’époque. Culottes courtes, gilet croisé, chaussettes blanches, raie sur le côté ; je me rends compte à quel point je n’étais déjà plus du tout dans l’air du temps. Finalement, j’aurais passé ces quarante dernières années de ma vie en décalage.

Romuald au pied du calvaire d’Echternach
Echternach (Iechternach en luxembourgeois, Eechternoach ou Iechternoach en dialecte) est une petite ville d’à peine 5000 habitants, nichée dans un repli de la Sûre (D’Sauer) qui fait la frontière avec l’Allemagne. De l’autre côté du pont, Echternacherbrück, Deutschland.
Nous sommes à une trentaine de kilomètres de Luxembourg, à peine 25 de Trier (Trèves) en Allemagne. La ville en elle-même n’a pas beaucoup d’attrait, c’est une ville de moyenne importance, une sorte de poste-frontière qui ne ressemble plus beaucoup à ce qu’elle était du temps de sa splendeur. La Grand Place et la Place du Marché (Marktplatz), mais également l’hôtel de ville, le Dingstuhl (ou Denzelt, instance administrative et judiciaire), témoigne de la puissance passée de la ville. La présence du culte de Saint Willibrord, saint patron du Luxembourg et de la basilique fondée sur la crypte où il repose est en outre un symbole culturel identitaire fort pour les Luxembourgeois.

Echternach (Luxembourg) — Eglise Saints Pierre et Paul

Echternach (Luxembourg) — Eglise Saints Pierre et Paul
Dans cette petite ville tranquille, loin des lieux touristiques, se trouve une petite église, perchée en haut d’un rocher et à laquelle on accède par une volée d’escaliers moussus. A l’intérieur de l’église Saints Pierre et Paul, entre sobriété et polychromie, on trouve une atmosphère calme et colorée. Les vitraux modernes diffusent une lumière douce et les peintures des murs sont peintes dans un style très allemand, dans des polychromies qui donnent une bonne idée de la manière dont était décorées les églises naguère. Je reste quelques instants dans ce lieu un peu perché, un peu à mi-hauteur entre les hommes et les dieux, sans être dérangé par qui que ce soit. Un festival a lieu ici tous les ans, un festival de musique classique ; l’acoustique semble parfaite.

Echternach — Église Saints Pierre et Paul

Echternach (Luxembourg) — Rue des écoliers — Shullergaas

Echternach (Luxembourg) — Place du marché
En sortant de l’église, j’emprunte la rue des écoliers (Shullergaas) pour rejoindre la Place du Marché où se trouve le Dingstuhl. Sur la jolie place se trouve une fontaine fleurie et l’on trouve encore ici quelques arcades sur cette place pavée. La Grand Place, elle, laisse entrevoir ce que pouvait être la vie de cette ville ne serait-ce qu’au début du XXè siècle.
Echternach — Entrée de l’ancienne abbaye
Echternach — Marktplatz
Echternach — Marktplatz am Monats
Echternach — Dingstuhl
Echternach — Grand Place
Echternach — Rue de la Montagne
C’est ici que je retrouve le calvaire au pied duquel j’ai été pris en photo. Depuis cette rue remonte la rue de la Gare, gare qui n’existe plus depuis sa destruction en 1974. Le dernier train de la Sauerlinn (ligne de la Sûre) est parti de la gare d’Echternach en 1964. Aujourd’hui, c’est une gare routière qui occupe son ancien emplacement. Dans cette rue, c’est une longue succession de commerces, de restaurants aux enseignes parfois peintes pas tous ouverts, de petits magasins de vêtements, de tabacs que les Allemands frontaliers viennent envahir à cause du prix du tabac beaucoup plus intéressant que chez eux. La rue se termine par un portique, puis par la gare routière, au bord de la Sûre ; un immense parking attend le passage des cars qui parcourent la région. C’est apparemment le rendez-vous des marginaux des environs, punks à chiens, clochards errants, alcooliques que se cachent dans ce lieu d’échange, entre errance et no man’s land. Un type aux cheveux longs, canette de bière à la main, m’attend à la sortie des toilettes publiques de la gare ; il avait juste envie de parler, ce que je fais de bonne grâce.

Echternach (Luxembourg) — Basilique Saint Willibrord

Echternach (Luxembourg) — Basilique Saint Willibrord

Echternach (Luxembourg) — Basilique Saint Willibrord — Pierre Richardot

Echternach (Luxembourg) — Basilique Saint Willibrord — Ange et suaire de Véronique, Atelier de Trèves
Je remonte la rue pour revenir sur la basilique Saint Willibrord qui date du XIè siècle, bâtie sur une église carolingienne dont la crypte est l’unique vestige ; c’est ici qu’aujourd’hui se trouve le cénotaphe contenant les restes du saint protecteur du Luxembourg. C’est une immense bâtisse austère, dans un style roman classique qui ne date que de 1868, et si elle a été détruite en 1944, elle a par la suite été reconstruite à l’identique et la façade est directement inspirée de celle de Paray-le-Monial. L’intérieur est un intérieur de basilique intégrée à une abbaye bénédictine, c’est-à-dire foncièrement austère. Des cartes postales anciennes datant du début du XXè siècle montrent que l’intérieur a été décoré de polychromies et de motifs géométriques. Aujourd’hui, tout a disparu pour lui rendre un aspect conventionnel. Si le sarcophage de Willibrord a été conservé intact, c’est parce que malgré l’effondrement de la basilique et le bombardement qui l’a mise à terre, la crypte a été miraculeusement épargnée. Le cénotaphe a été remonté dans le chœur après sa restauration en 1868, puis redescendu dans la crypte après la consécration suite à la restauration en 1953. Un petit musée situé dans la sacristie me fait m’arrêter devant deux pièces superbes : Un statue pour le monument de Pierre Richardot et un ange et suaire de Véronique datant de la fin du XVè siècle réalisé dans l’atelier de Trèves.
Echternach — Façade de la basilique Saint Willibrord
Echternach — Intérieur de la basilique Saint Willibrord
Echternach — Crypte de la basilique Saint Willibrord
Echternach — Choeur de la basilique Saint Willibrord
Si la ville demeure importante par la consécration de Saint Willibrord comme saint protecteur du pays, elle est aussi connue pour sa procession dansante, inscrite sur la liste représentative de l’héritage culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Cette procession, si elle consacre le fait religieux, s’est trouvé fortement contestée par l’Église qui y voyait autrefois une rémanence de culte païen. Elle est aujourd’hui parfaitement intégrée à la vie religieuse et culturelle de la ville, rassemblant tous les ans plus de 13000 pèlerins. Cette procession dansante se fait dans toute la ville et sa particularité réside dans le fait que les danseurs sont reliés entre eux par des foulards blancs, brodés aux armoiries de la ville. Le caractère jubilatoire et dansant de cette procession en fait un objet d’étude ethnographique fascinant qui la fait remonter à un temps immémorial.
Echternach — Procession dansante — procession du clergé
Echternach — Procession dansante — femmes dansantes
Echternach — Procession dansante — danseuses et enfants
Echternach — Procession dansante dans la cour de la basilique
Echternach — Procession dansante — danseurs echternachois
Echternach — Procession dansante
Echternach — Procession dansante — danseurs
Echternach — Procession dansante — danseuses
Le matin, en arrivant, je me suis arrêté dans une supérette à l’entrée de la ville ; c’est ici que j’entends pour la première fois une langue jamais entendue jusque là. A la caisse, un couple de jeunes s’exprime dans cette langue dont on a peine à s’imaginer qu’elle est une vraie langue ; le luxembourgeois (lëtzebuergesch). Peut-être même est-ce ce dialecte d’Echternach et qui semble rouler sous la langue… ? Je quitte la ville dans cette atmosphère un peu mystique dont je m’enrobe, immergé dans les lieux de spiritualité et je file vers Vianden, en frôlant la frontière, en la traversant plusieurs fois, encore une fois.

Echternach (Luxembourg) — Rue du Pont
Voir les 25 photos de cette journée à Echternach sur Flickr.
Read more