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Sai­son
humide

Sai­son humide

Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — L’IMMERSION

Les corps et la ville

CHA­PITRE 8

Ils prirent l’ha­bi­tude des temples à midi.

C’é­tait l’heure morte de Luang Pra­bang, l’heure où la cha­leur attei­gnait son paroxysme et où la ville entière se repliait sur elle-même comme un ani­mal qui cherche l’ombre. Les res­tau­rants fer­maient leurs volets. Les mar­chands du mar­ché de nuit dor­maient dans leurs hamacs. Les tuk-tuks sta­tion­naient le long de la rue Sak­ka­line, moteurs éteints, leurs chauf­feurs cou­chés à l’in­té­rieur, un bras pen­dant dans le vide. Même les chiens — ces chiens errants de Luang Pra­bang, maigres, doux, rési­gnés — ces­saient de bou­ger et se fon­daient dans l’ombre des murs comme des flaques de fourrure.

Les temples, eux, ne dor­maient pas. Ou plu­tôt ils dor­maient d’un som­meil dif­fé­rent — un som­meil éveillé, un som­meil de médi­ta­tion, ce som­meil des lieux sacrés qui ne se ferment jamais tout à fait parce que le sacré ne connaît pas les heures d’ou­ver­ture. À midi, les temples de Luang Pra­bang étaient vides de visi­teurs — les tou­ristes man­geaient, les moines étu­diaient ou se repo­saient dans leurs kutis, les bonzes âgés médi­taient dans l’ombre des sim. On pou­vait entrer dans un temple et y res­ter seul pen­dant une heure sans croi­ser per­sonne. C’é­tait un luxe inouï.

Soan et Yara décou­vrirent le Wat Aham un lun­di de pluie. Un petit temple à côté du Wat Visou­na­rat, que le guide ne men­tion­nait qu’en pas­sant, presque par poli­tesse. Deux banyans géants — des ficus cen­te­naires aux racines aériennes qui tom­baient du ciel comme des ten­ta­cules de poulpe — enca­draient l’en­trée et for­maient un dais de feuillage si épais que la lumière ne pas­sait plus. Sous les banyans, l’air était dif­fé­rent — plus frais, plus humide, plus vieux. On entrait dans un autre temps.

La cour du Wat Aham était cou­verte de mousse. Le sim prin­ci­pal — un petit bâti­ment en bois peint de rouge et d’or, aux murs cou­verts de fresques naïves repré­sen­tant les jata­kas, les vies anté­rieures du Boud­dha — se tenait dans l’ombre des banyans comme une mai­son de pou­pée oubliée dans un jar­din. Devant l’en­trée, deux sta­tues de gar­diens — des phi, les esprits pro­tec­teurs, mi-humains, mi-démons — mon­taient la garde avec des visages ter­ri­fiants et des pos­tures gro­tesques, les yeux exor­bi­tés, les bouches ouvertes sur des crocs de pierre.

— Ils sont magni­fiques, dit Yara.

— Ils sont terrifiants.

— C’est la même chose.

Elle avait rai­son. Le Laos ne sépa­rait pas le beau du ter­rible. Les esprits phi qui han­taient les arbres, les rivières, les car­re­fours, étaient à la fois pro­tec­teurs et dan­ge­reux, bien­veillants et capri­cieux. Le boud­dhisme the­ra­va­da, arri­vé au XIVe siècle avec le royaume de Lan Xang, n’a­vait pas chas­sé les phi — il avait coha­bi­té avec eux, et cette coha­bi­ta­tion don­nait au sacré lao­tien une tex­ture unique, un mélange de séré­ni­té boud­dhiste et de peur ani­miste, de lotus et de fan­tômes, de médi­ta­tion et de magie noire.

Soan et Yara entrèrent dans le sim. Le boud­dha prin­ci­pal trô­nait sur un autel char­gé d’of­frandes — des fleurs fraîches, des bou­gies, des bâtons d’en­cens fichés dans des pots rem­plis de sable, des fruits, des paquets de bis­cuits embal­lés de cel­lo­phane, et même une canette de Fan­ta orange posée devant le visage doré du Boud­dha avec un natu­rel qui les fit sou­rire. On offrait au Boud­dha ce qu’on avait. Ce qu’on aimait. L’of­frande n’é­tait pas sym­bo­lique — elle était lit­té­rale. Tu aimes le Fan­ta ? Le Boud­dha aussi.

L’en­cens brû­lait. Des volutes de fumée bleue mon­taient dans l’air immo­bile et for­maient des ara­besques lentes, des des­sins éphé­mères que le moindre mou­ve­ment d’air dis­per­sait. L’o­deur — bois de san­tal, quelque chose de plus doux, de plus sucré, qui n’a­vait pas de nom en fran­çais — entrait dans les pou­mons et y res­tait, comme un sou­ve­nir qu’on n’a pas encore vécu.

Yara s’as­sit sur le sol, les jambes repliées, les pieds tour­nés vers l’ar­rière — on ne montre pas la plante de ses pieds au Boud­dha, c’est un signe d’ir­res­pect, ils l’a­vaient appris dès le pre­mier jour. Elle fer­ma les yeux. Soan la regar­da, assise là, dans cette lumière d’en­cens, le visage déten­du, les épaules basses, et il pen­sa qu’elle res­sem­blait aux sta­tues de Pak Ou — pas par la forme, mais par la qua­li­té de l’im­mo­bi­li­té. Elle ne médi­tait pas, pro­ba­ble­ment — elle ne savait pas médi­ter, elle le lui avait dit, elle avait essayé une fois à Paris, une appli­ca­tion sur son télé­phone, et elle avait tenu trois minutes avant de pen­ser à la liste des courses. Mais ici, dans ce temple, elle n’a­vait pas besoin de médi­ter. Le silence médi­tait à sa place.

Soan s’as­sit à côté d’elle. Le sol de bois était frais sous ses genoux. Le Boud­dha les regar­dait avec son sou­rire immé­mo­rial. L’en­cens brû­lait. Dehors, la pluie com­men­ça à tom­ber — ils l’en­ten­dirent d’a­bord sur les feuilles des banyans, un cré­pi­te­ment doux, puis sur le toit du sim, un tam­bou­ri­ne­ment qui s’am­pli­fia pro­gres­si­ve­ment jus­qu’à deve­nir un gron­de­ment conti­nu, et le temple devint une île au milieu de la pluie, un navire immo­bile dans la tempête.

Ils ne bou­gèrent pas. Ils res­tèrent assis devant le Boud­dha pen­dant toute la durée de l’a­verse — vingt minutes, peut-être trente, peut-être une heure, ils ne savaient pas, le temps avait fon­du. Quand la pluie ces­sa, le silence qui sui­vit fut plus vaste que celui qui l’a­vait pré­cé­dée, comme si l’a­verse avait net­toyé l’air de tout ce qui l’en­com­brait et ne lais­sait que l’es­sen­tiel — la fumée d’en­cens, le sou­rire du Boud­dha, et leurs deux souffles syn­chro­ni­sés sans qu’ils l’aient voulu.

Après le Wat Aham, ils visi­tèrent les temples un par un, dans l’ordre du hasard. Le Wat Sene, avec sa façade rouge vif et ses dra­gons dorés qui s’en­rou­laient autour des colonnes. Le Wat Mano­rom, le plus ancien de la ville, où un boud­dha gigan­tesque — six mètres de haut, en bronze noir­ci — veillait dans une pénombre per­pé­tuelle, le visage fen­du par une fis­sure qui lui don­nait l’air d’a­voir pleu­ré. Le Wat Hosian Vora­vi­hane, minus­cule, niché dans une ruelle, que per­sonne ne visi­tait jamais, et qui conte­nait les plus belles fresques de Luang Pra­bang — des scènes de la vie quo­ti­dienne peintes direc­te­ment sur les murs en bois, des femmes au bord du Mékong, des élé­phants dans la jungle, des mar­chés, des dan­seuses, un monde entier figé dans la peinture.

Et tou­jours, à midi, quand la cha­leur vidait les lieux, quand les temples étaient à eux seuls.

Yara com­men­ça à recon­naître les boud­dhas. Non pas les types — assis, debout, cou­ché — mais les expres­sions. Chaque boud­dha avait un sou­rire légè­re­ment dif­fé­rent. Cer­tains sou­riaient avec une bien­veillance mater­nelle. D’autres avec une iro­nie sub­tile, comme s’ils savaient quelque chose que vous ne saviez pas. D’autres encore avec une tris­tesse si douce qu’on pou­vait la prendre pour de la joie. Les boud­dhas cou­chés — les boud­dhas entrant dans le pari­nir­va­na, l’ex­tinc­tion finale — avaient le sou­rire le plus étrange de tous : un sou­rire de départ, un sou­rire d’a­dieu, un sou­rire qui disait que mou­rir n’é­tait pas si grave, que tout était déjà accom­pli, et qu’on pou­vait s’en aller en paix.

— En Tuni­sie, dit Yara un après-midi, en sor­tant du Wat Xieng Mouane, on a les mos­quées. Les mos­quées sont belles — les car­reaux, les arcs, la lumière. Mais on n’entre pas dans une mos­quée comme on entre ici. Là-bas, il y a des règles. Il faut se cou­vrir, il faut les ablu­tions, il faut le rituel. Ici tu entres pieds nus et tu t’as­sieds. C’est tout.

— Et tu pré­fères quoi ?

Elle réflé­chit.

— Je ne pré­fère rien. Mais je com­prends quelque chose ici que je ne com­pre­nais pas avant. Le sacré peut être simple. Le sacré peut être juste un endroit où on s’as­sied et où on ne fait rien. On n’a pas besoin de réci­ter, de pros­ter­ner, de deman­der. On s’as­sied. On res­pire. C’est sacré parce que c’est lent.

Soan gar­da cette phrase. Le sacré, c’est ce qui est lent. Il ne savait pas si c’é­tait vrai — il ne savait pas grand-chose sur le sacré — mais ça réson­nait avec quelque chose qu’il sen­tait depuis qu’ils étaient à Luang Pra­bang, quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à for­mu­ler. L’i­dée que la len­teur n’é­tait pas une absence de vitesse mais une pré­sence — la pré­sence à ce qui est, la pré­sence au moment, la pré­sence au geste. Et que cette pré­sence, quand elle attei­gnait une cer­taine inten­si­té, une cer­taine den­si­té, deve­nait sacrée. Non pas par décret, non pas par dogme, mais par nature. Comme l’eau qui, à force de cou­ler, creuse la pierre.

CHA­PITRE 9

Le mar­ché de nuit s’ins­tal­lait chaque soir à la tom­bée du jour, comme un cam­pe­ment de nomades qui se pose et se replie au gré des heures.

Vers cinq heures, quand la cha­leur com­men­çait à des­ser­rer son étreinte et que l’air sen­tait la terre mouillée de la der­nière averse, les mar­chands arri­vaient. Des femmes, pour la plu­part — des femmes lao, hmong, khmu, tai lue — avec des bâches de toile rouge ou bleue qu’elles déployaient sur des arma­tures de métal, for­mant deux longues ran­gées de tentes le long de la rue Sisa­vang­vong, du Palais royal jus­qu’au Wat Mai. Chaque tente était un monde.

Soan et Yara y allaient presque tous les soirs. Pas pour ache­ter — quoi­qu’ils ache­taient, bien sûr, ils ache­taient des choses dont ils n’a­vaient aucun besoin, des fou­lards de soie, des bra­ce­lets tres­sés, des sachets de thé au jas­min, des lan­ternes en papier de mûrier — mais pour le spec­tacle. Le mar­ché de nuit de Luang Pra­bang était une cho­ré­gra­phie silen­cieuse, un bal­let de gestes et de lumières qui se répé­tait chaque soir avec des varia­tions infi­ni­té­si­males, et cette répé­ti­tion même était ras­su­rante, comme le tak bat le matin, comme la pluie l’après-midi.

Les tis­sus d’a­bord. Des étals entiers de soie tis­sée à la main — des sinh, les jupes tubu­laires tra­di­tion­nelles, rayées, bro­dées, dans des teintes de pourpre, d’in­di­go, de vert forêt, d’or. Les motifs étaient d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse — des losanges dans des losanges, des spi­rales dans des spi­rales, des nagas, des élé­phants, des fleurs, le tout tis­sé sur des métiers en bois dont chaque fil était ten­du et croi­sé à la main, et chaque pièce repré­sen­tait des semaines de tra­vail, des cen­taines d’heures de gestes répé­ti­tifs, pré­cis, patients — cette patience lao, cette patience qui était peut-être la ver­tu natio­nale, la qua­li­té sans laquelle rien de ce pays ne se comprenait.

Yara tou­cha les tis­sus. Elle les tou­cha tous, ou presque — un par un, du bout des doigts, avec une len­teur qui fas­ci­nait les mar­chandes. Elle pal­pait la trame, éva­luait le grain, sen­tait la den­si­té du tis­sage. Ses doigts par­laient une langue que les tis­se­randes com­pre­naient sans mots — le lan­gage du tou­cher, le lan­gage des femmes qui savent ce qu’est un fil.

— Ma grand-mère, dit-elle à Soan, avait un métier à tis­ser dans la cour de sa mai­son à Sousse. Je m’as­seyais par terre et je la regar­dais faire. Le bruit de la navette. Clic-clac. Clic-clac. Pen­dant des heures. Je ne com­pre­nais pas ce qu’elle fai­sait. Main­te­nant je comprends.

Elle ache­ta un sinh cou­leur d’au­ber­gine, bro­dé de fils d’argent. Le soir, dans la chambre, elle l’en­fi­la — un tube de soie qu’on noue à la taille par un simple pli, sans fer­me­ture, sans bou­ton, tenu par la seule pres­sion du tis­su contre les hanches — et se regar­da dans le miroir de la salle de bains. Le sinh lui tom­bait jus­qu’aux che­villes. La soie épou­sait ses hanches, ses cuisses, avec une flui­di­té qui n’a­vait rien à voir avec les vête­ments occi­den­taux — c’é­tait comme être enve­lop­pée dans de l’eau, dans du vent, dans quelque chose de vivant.

— Viens voir, dit-elle à Soan.

Il vint. Il la regar­da. La soie pourpre sur sa peau de cuivre. Ses épaules nues au-des­sus du tis­su. Le mou­ve­ment de ses hanches quand elle se tour­na — un mou­ve­ment que le sinh ampli­fiait, sou­li­gnait, ren­dait visible, comme si le vête­ment n’a­vait pas été conçu pour cou­vrir le corps mais pour le révéler.

— Enlève-le, dit Soan.

Yara sou­rit. Elle ne l’en­le­va pas. Pas tout de suite. Elle mar­cha dans la chambre avec le sinh, pieds nus sur le teck, et chaque pas fai­sait ondu­ler la soie autour de ses jambes, et Soan la sui­vit des yeux comme un homme qui suit des yeux une flamme, et quand enfin elle dénoua le pli à sa taille et lais­sa le tis­su glis­ser au sol — un frois­se­ment de soie, un sou­pir de tis­su — elle était nue, debout au milieu de la chambre, la soie à ses pieds comme une mare de pourpre, et le gecko sur le mur émit son cla­que­ment approbateur.

Au mar­ché de nuit, il y avait aus­si les papiers de mûrier. Des feuilles épaisses, rugueuses, dans les­quelles on incrus­tait des pétales de fleurs séchées, des herbes, des fils de soie, et qu’on trans­for­mait en lan­ternes, en abat-jour, en car­nets. Yara ache­ta un car­net. Elle n’y écri­rait rien — elle n’é­tait pas du genre à tenir un jour­nal — mais elle aimait l’ob­jet, la tex­ture du papier sous ses doigts, l’i­dée qu’un arbre était deve­nu une page, et qu’on pou­vait tou­cher l’arbre en tou­chant la page.

Et il y avait le joueur de khène.

Ils le trou­vèrent un soir, assis par terre au bout du mar­ché, là où les étals s’ef­fi­lo­chaient et où la rue rede­ve­nait une rue. Un vieil homme — très vieux, le visage creu­sé de ravins, les mains noueuses — qui souf­flait dans un khène, l’orgue à bouche lao­tien, un ins­tru­ment fait de tubes de bam­bou de lon­gueurs dif­fé­rentes, tenus ensemble par un cadre de bois, qui pro­dui­sait un son qu’on n’ou­bliait pas.

Le khène ne res­sem­blait à rien de connu. Ce n’é­tait pas une flûte, ce n’é­tait pas un har­mo­ni­ca, ce n’é­tait pas un orgue — c’é­tait tout cela à la fois et autre chose encore. Le son était conti­nu, bour­don­nant, avec une mélo­die qui ser­pen­tait par-des­sus comme un fil de fumée, mon­tant, des­cen­dant, tour­noyant, se per­dant, reve­nant. Un son qui sem­blait venir d’un endroit très ancien, d’un temps d’a­vant la musique écrite, d’a­vant les gammes, d’a­vant la sépa­ra­tion entre la musique et le bruit. Un son qui était le Mékong, qui était la mous­son, qui était la jungle et les temples et les phi et le sti­cky rice et l’en­cens — un son qui conte­nait tout.

Soan et Yara s’as­sirent sur le trot­toir, en face du vieil homme, et l’écoutèrent.

La mélo­die chan­geait sans qu’on sache com­ment ni pour­quoi. Elle était lente, puis rapide, puis lente encore. Elle était triste, puis joyeuse — ou plu­tôt elle n’é­tait ni triste ni joyeuse, elle était au-delà de ces caté­go­ries, dans un espace émo­tion­nel que les mots occi­den­taux ne cou­vraient pas. C’é­tait de la musique qui n’es­sayait pas de racon­ter une his­toire, qui n’es­sayait pas de pro­vo­quer une émo­tion — c’é­tait de la musique qui était, sim­ple­ment, comme le fleuve est, comme la pluie est, comme le sou­rire du Boud­dha est.

Le vieil homme jouait les yeux fer­més. Ses doigts — des doigts de bois, de racine, de terre — bou­chaient et débou­chaient les trous des tubes de bam­bou avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger. Son souffle était régu­lier, puis­sant, un souffle de forge, un souffle d’homme qui a pas­sé sa vie à trans­for­mer l’air en musique.

Un attrou­pe­ment se for­ma. D’autres tou­ristes, un couple de jeunes Coréens, une femme ita­lienne en robe blanche, un Amé­ri­cain en ber­mu­da qui fil­mait avec son télé­phone. Mais le vieil homme ne les voyait pas. Il jouait pour le soir, pour la rue, pour les phi qui habi­taient les arbres, pour le Mékong qui cou­lait cent mètres plus loin, pour per­sonne et pour tout le monde.

Quand il s’ar­rê­ta, le silence qui sui­vit fut phy­sique — comme si la musique avait créé un espace et que cet espace, sou­dain, était vide. Yara avait les yeux brillants. Elle se leva, s’ap­pro­cha du vieil homme, et posa un billet dans la petite boîte en fer-blanc devant lui. Le vieil homme ouvrit les yeux, la regar­da, joi­gnit les mains, et dit quelque chose en lao — quelque chose de court, de doux, un mer­ci ou une béné­dic­tion, ou les deux à la fois — et Yara joi­gnit les mains en retour et incli­na la tête, et pen­dant une seconde le vieux joueur de khène et la jeune femme tuni­sienne furent dans le même monde, exac­te­ment le même, sans bar­rière de langue ni de culture ni de rien, juste deux êtres humains reliés par un son de bambou.

Ils ren­trèrent à la Vil­la San­ti en mar­chant len­te­ment. La nuit était tom­bée. Les lam­pa­daires de la rue Sak­ka­line dif­fu­saient une lumière oran­gée, douce, qui fai­sait briller le bitume mouillé. Les temples étaient des sil­houettes noires contre le ciel d’encre, leurs toits en cas­cade décou­pés comme des ombres chi­noises. Un chien les sui­vit pen­dant trois cents mètres, trot­ti­nant der­rière eux avec une fidé­li­té absurde, puis s’ar­rê­ta à un car­re­four et les regar­da partir.

Dans la chambre, ils ne firent pas l’a­mour. Ils s’al­lon­gèrent sous la mous­ti­quaire, face à face, et se regar­dèrent dans le noir — ou plu­tôt dans le presque-noir, cette obs­cu­ri­té poreuse de Luang Pra­bang qui n’é­tait jamais tout à fait noire, parce qu’il y avait tou­jours un temple éclai­ré quelque part, une bou­gie, un reste de lune.

— Le khène, dit Yara. C’est comme la gasba.

— La quoi ?

— La gas­ba. La flûte de roseau. En Tuni­sie, dans le sud, les ber­gers en jouent dans le désert. Pas la même musique, pas le même son. Mais la même chose. Le même souffle. Le même air qui tra­verse un tube et qui devient autre chose.

Soan pen­sa au souffle. À l’air qui entre dans un tube de bam­bou et qui en res­sort trans­for­mé en musique. À l’air qui entre dans les pou­mons de Yara et qui en res­sort trans­for­mé en mots arabes, en rires, en sou­pirs. À l’air qui cir­cule entre deux corps allon­gés sous une mous­ti­quaire, dans une vil­la colo­niale, au bord du Mékong, et qui porte l’o­deur de l’un vers l’autre, mélange les peaux, les souffles, les vies.

Il s’en­dor­mit en pen­sant au son du khène. Quelque part dans son som­meil, la mélo­die conti­nua — elle se mêla au bruit de la pluie sur les tuiles, au cli­que­tis du ven­ti­la­teur, au gecko, et devint le fond sonore d’un rêve qu’il oublie­rait au matin mais qui lais­se­rait en lui, comme un par­fum, la cer­ti­tude obs­cure d’a­voir tou­ché quelque chose d’essentiel.

CHA­PITRE 10

L’i­dée vint de Kham.

Un mot, un geste — Kham mon­tra la direc­tion de la Nam Khan, dit quelque chose en lao qui conte­nait les syl­labes nuat et boran, et la femme de la récep­tion tra­dui­sit avec son sou­rire de lac : mas­sage. Très bon mas­sage. Der­rière le temple. Deman­der Madame Phet.

Ils y allèrent un après-midi de pluie inter­mit­tente, un de ces après-midi gris-blanc où le ciel hési­tait entre deux averses et où l’air était si satu­ré d’hu­mi­di­té qu’on avait l’im­pres­sion de res­pi­rer du coton. Ils tra­ver­sèrent la Nam Khan par le pont de bam­bou — ce même pont où la pre­mière averse les avait sur­pris, un siècle plus tôt, ou deux semaines, c’é­tait la même chose — et sui­virent un che­min de terre qui lon­geait la rivière, pas­sant der­rière un petit temple sans nom dont le por­tail rouillé était ouvert sur une cour enva­hie de fougères.

Der­rière le temple, une mai­son en bois. Basse, étroite, avec une véran­da sur pilo­tis et un toit de tôle sur lequel la pluie, quand elle tom­bait, fai­sait un vacarme de fan­fare. Pas d’en­seigne. Pas de pan­neau. Juste une paire de san­dales devant la porte et l’o­deur — une odeur puis­sante, com­plexe, qui les sai­sit dès le seuil : citron­nelle, camphre, baume du tigre, huile de coco, et quelque chose de plus végé­tal, de plus sau­vage, une herbe qu’ils ne connais­saient pas et qui sen­tait la forêt après la pluie.

Madame Phet était une femme d’une soixan­taine d’an­nées, car­rée, solide, avec des avant-bras de lut­teuse et un visage de grand-mère bien­veillante. Elle les accueillit en joi­gnant les mains, les fit entrer dans une pièce au sol cou­vert de nattes, les regar­da des pieds à la tête — un regard de diag­nos­tic, un regard de méde­cin ou de gué­ris­seuse, qui éva­luait les corps en un ins­tant — et dit quelque chose en lao à une jeune femme qui appa­rut der­rière un rideau.

La pièce était simple. Deux mate­las au sol, côte à côte, sépa­rés par un paravent de bam­bou qu’on pou­vait tirer ou lais­ser ouvert. Des bou­gies dans des cou­pelles. Un ven­ti­la­teur qui ne mar­chait pas. Par la fenêtre ouverte, on voyait la Nam Khan, brune et gon­flée, et la jungle de l’autre rive, un mur de ver­dure si dense qu’il sem­blait solide.

— Ensemble ? deman­da Madame Phet dans un anglais rudimentaire.

Soan et Yara se regardèrent.

— Ensemble, dit Yara.

Le paravent res­ta ouvert.

Madame Phet prit Yara. La jeune femme — une fille mince, silen­cieuse, aux gestes pré­cis — prit Soan. Ils s’al­lon­gèrent sur les mate­las, face contre terre, les bras le long du corps, et les mains se posèrent sur eux.

Ce ne fut pas un mas­sage au sens occi­den­tal du terme — pas un pétris­sage de muscles, pas un tra­vail de kiné­si­thé­ra­peute, pas une relaxa­tion de spa avec musique new age et huiles par­fu­mées. Ce fut autre chose. Les mains de Madame Phet et de la jeune femme ne mas­saient pas — elles pres­saient, tiraient, pliaient, tor­daient. Le mas­sage lao tra­di­tion­nel était un art mar­tial retour­né, une forme de com­bat tendre, où le corps du patient était l’ad­ver­saire qu’on sou­met­tait — non pas par la force mais par la patience, par la répé­ti­tion, par la connais­sance intime de chaque arti­cu­la­tion, de chaque ten­don, de chaque nœud de ten­sion caché dans la chair.

Les pouces d’a­bord. Des pouces durs, pré­cis, qui cher­chaient les points de dou­leur le long de la colonne ver­té­brale — et les trou­vaient, tou­jours, avec une infailli­bi­li­té décon­cer­tante. Soan sen­tit un pouce s’en­fon­cer dans le creux entre ses omo­plates et une dou­leur aiguë, brève, presque élec­trique, lui tra­ver­sa le dos. Il gémit. La jeune femme ne s’ar­rê­ta pas — elle main­tint la pres­sion, cinq secondes, dix secondes, jus­qu’à ce que la dou­leur se trans­forme en cha­leur, en relâ­che­ment, en une sorte de red­di­tion mus­cu­laire qui res­sem­blait au soulagement.

Puis les coudes. Les genoux. Les pieds. La mas­seuse uti­li­sa tout son corps pour tra­vailler celui de Soan — elle mar­cha sur ses cuisses, posa son genou dans le creux de ses reins, appuya son coude dans le gras de son mol­let. C’é­tait violent et doux à la fois, bru­tal et tendre, et Soan décou­vrit des zones de ten­sion dont il igno­rait l’exis­tence — des nœuds dans ses épaules, des rai­deurs dans ses hanches, des blo­cages dans sa nuque qui étaient là depuis des mois, peut-être des années, accu­mu­lés couche par couche par le stress, la pos­ture, les heures devant l’é­cran, les nuits trop courtes.

De l’autre côté du paravent ouvert, Yara subis­sait le même trai­te­ment. Soan l’en­ten­dait — son souffle qui s’ac­cé­lé­rait quand les pouces de Madame Phet trou­vaient un point sen­sible, un gémis­se­ment bref quand la pres­sion était trop forte, puis un sou­pir long, pro­fond, quand le nœud cédait et que le muscle se relâ­chait. Il l’en­ten­dait comme il l’en­ten­dait la nuit — les yeux fer­més, par le son seul, recon­nais­sant chaque nuance de sa voix, chaque varia­tion de son souffle.

C’é­tait étrange et intime, cette écoute. Ils étaient dans la même pièce, côte à côte, les corps tra­vaillés par des mains étran­gères, et ils s’en­ten­daient res­pi­rer, gémir, sou­pi­rer — ces sons qu’on ne fait d’ha­bi­tude que dans l’a­mour ou dans la dou­leur, ces sons du corps mis à nu, du corps qui ne contrôle plus rien. Soan enten­dait Yara se faire pétrir, éti­rer, plier, et les sons qu’elle pro­dui­sait — invo­lon­taires, ani­maux, pro­fonds — étaient les mêmes que ceux qu’il connais­sait de leurs nuits, et cette cor­res­pon­dance le trou­bla d’une façon qu’il n’a­vait pas anticipée.

Le mas­sage dura une heure. Peut-être plus. Quand les mains se reti­rèrent, le silence fut ver­ti­gi­neux. Soan res­ta allon­gé, inca­pable de bou­ger, le corps trans­for­mé — non pas déten­du, le mot était trop faible, mais restruc­tu­ré, réor­ga­ni­sé, comme si quel­qu’un avait ouvert tous les tiroirs de son corps, vidé ce qui était coin­cé, et refer­mé les tiroirs avec soin.

Yara se tour­na vers lui. Ils étaient face à face sur les mate­las, sépa­rés par trente cen­ti­mètres de natte, et leurs visages — déten­dus, défaits, ouverts — se regar­dèrent avec une nudi­té qui n’a­vait rien à voir avec les vêtements.

— Je suis molle, dit Yara.

— Moi aussi.

— Com­plè­te­ment molle. Comme du riz trop cuit.

Soan rit. Un rire de tout le corps, un rire de ventre et de côtes, un rire qui secoua le mate­las et fit sou­rire Madame Phet, debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte, les bras croi­sés, avec cet air satis­fait du tra­vail accompli.

Dehors, la pluie avait repris. Ils mar­chèrent jus­qu’à la Vil­la San­ti sous l’a­verse, len­te­ment, si len­te­ment qu’un escar­got les aurait dou­blés. Leurs corps ne leur appar­te­naient plus tout à fait — ils avaient été visi­tés, explo­rés, remis en ordre par des mains qui en savaient plus sur eux que leurs propres cer­veaux. Chaque pas était nou­veau. Chaque mou­ve­ment était une décou­verte — les arti­cu­la­tions plus souples, les muscles plus longs, la colonne ver­té­brale plus droite. Ils mar­chaient comme s’ils venaient de naître, comme si ces corps étaient des corps neufs qu’on leur avait don­nés en échange des anciens.

Dans la chambre, ils ne se tou­chèrent pas tout de suite. C’é­tait néces­saire, cette attente. Les corps avaient été si pro­fon­dé­ment tra­vaillés, si inti­me­ment mani­pu­lés, qu’ils avaient besoin d’un temps de repos, d’un sas entre les mains de Madame Phet et les mains de l’autre. Ils s’al­lon­gèrent cha­cun de leur côté du lit, sur le dos, les bras écar­tés, et regar­dèrent le ven­ti­la­teur tourner.

— Tu sais ce que j’ai sen­ti ? dit Yara au bout de longtemps.

— Non.

— Je t’ai enten­du. Pen­dant le mas­sage. Je t’en­ten­dais res­pi­rer, gémir. Et c’é­tait comme si elle me tou­chait à tra­vers toi. Comme si ses mains sur ton dos, je les sen­tais dans mon ventre.

Soan tour­na la tête vers elle. Yara avait les yeux au pla­fond, les che­veux éta­lés sur l’o­reiller en éven­tail noir. Sa poi­trine mon­tait et des­cen­dait lentement.

— C’est le même souffle, dit-elle. Le khène, le mas­sage, nous. Le même air qui passe d’un corps à l’autre.

Il ten­dit la main à tra­vers le lit. Leurs doigts se trou­vèrent, se nouèrent. Ils res­tèrent ain­si, côte à côte sans se tou­cher sauf par les mains, et le désir mon­ta — pas comme d’ha­bi­tude, pas par la peau, pas par le geste, mais par l’in­té­rieur, par un endroit pro­fond que le mas­sage avait déblo­qué, un endroit qui n’a­vait pas de nom ana­to­mique, un endroit que les mas­seuses lao connais­saient depuis tou­jours et que la méde­cine occi­den­tale n’a­vait jamais cartographié.

Quand enfin ils se tour­nèrent l’un vers l’autre, ce fut avec une len­teur que même Luang Pra­bang n’a­vait pas encore pro­duite. Un bai­ser qui dura le temps d’une averse. Des mains qui avan­cèrent mil­li­mètre par mil­li­mètre sur la peau encore tiède, encore impré­gnée de l’huile de mas­sage, glis­sante, par­fu­mée. Et quand les corps s’u­nirent, ce fut avec la même vio­lence douce que les pouces de Madame Phet — une pres­sion lente, pro­fonde, conti­nue, qui ne cher­chait pas la jouis­sance mais quelque chose d’an­té­rieur à la jouis­sance, quelque chose d’ar­chaïque et de fon­da­men­tal, comme le pre­mier geste de deux corps qui découvrent qu’ils peuvent s’emboîter.

Le gecko obser­vait depuis le mur. Il ne cla­qua pas. Même lui sem­blait savoir que cer­tains moments exigent le silence total.

CHA­PITRE 11

L’o­rage arri­va par l’ouest, du côté des montagnes.

Ils le virent venir depuis la ter­rasse du Phou­si — ils avaient pris l’ha­bi­tude, les soirs sans pluie, de mon­ter les trois cents marches pour regar­der le cou­cher de soleil, un rituel qu’ils par­ta­geaient avec une poi­gnée de tou­ristes et deux novices en robe orange qui fumaient des ciga­rettes en cachette der­rière le stu­pa doré. Ce soir-là, le soleil des­cen­dait dans un ciel déga­gé, orange, immense, et le Mékong en contre­bas brillait comme une lame de bronze. Tout sem­blait calme. Tout était calme. Et puis, à l’ho­ri­zon, au-des­sus de la ligne de crête des mon­tagnes de l’ouest, quelque chose apparut.

Un mur de nuages. Noir. Pas gris, pas sombre — noir. Un noir d’encre, de char­bon, de fond d’o­céan. Le mur avan­çait avec une vitesse per­cep­tible, ava­lant le ciel bleu devant lui comme un rideau qu’on tire. Et à sa base, des éclairs — pas des éclairs iso­lés, pas des zébrures occa­sion­nelles, mais une pul­sa­tion conti­nue, un bat­te­ment de lumière blanche qui illu­mi­nait l’in­té­rieur des nuages comme si un cœur gigan­tesque bat­tait der­rière eux.

— Oh, dit Yara.

Ce fut tout ce qu’elle dit. Le spec­tacle ne deman­dait pas de mots. Les tou­ristes sur la ter­rasse regar­daient avec cette expres­sion hébé­tée des humains confron­tés à la puis­sance de ce qui les dépasse — la bouche légè­re­ment ouverte, les yeux fixes, le corps immo­bile. Les deux novices avaient écra­sé leurs ciga­rettes et regar­daient aus­si, les mains jointes, et quelque chose dans leurs visages d’a­do­les­cents — une gra­vi­té sou­daine, un sérieux de vieillards — sug­gé­rait que même eux, qui avaient gran­di avec la mous­son, n’a­vaient pas l’ha­bi­tude de ça.

Le mur de nuages attei­gnit la ville en vingt minutes. Le soleil dis­pa­rut. La lumière chan­gea — du doré elle pas­sa à l’ocre, puis au vert, un vert étrange, mala­dif, le vert des ciels d’a­vant la grêle, et l’air devint élec­trique. Soan sen­tit les poils de ses avant-bras se dres­ser. Un vent se leva — un vent chaud, puis­sant, qui souf­flait par rafales et fai­sait cla­quer les dra­peaux des temples comme des fouets.

— On des­cend, dit Soan.

Ils des­cen­dirent les marches du Phou­si en cou­rant — la pre­mière fois qu’ils cou­raient depuis leur arri­vée à Luang Pra­bang — et la course elle-même avait quelque chose d’exal­tant, d’en­fan­tin, de pri­mi­tif. Cou­rir devant l’o­rage. Cou­rir en sachant qu’on ne sera pas assez rapide. Cou­rir pour le plai­sir de perdre.

La pre­mière goutte tom­ba quand ils attei­gnirent le bas de la col­line. Pas une goutte — un pro­jec­tile. Une boule d’eau grosse comme un pouce qui s’é­cra­sa sur l’é­paule de Soan avec un bruit de claque. Puis une autre. Puis dix. Puis mille. Et le ciel s’ouvrit.

Ce n’é­tait pas la pluie de mous­son qu’ils connais­saient. Pas l’a­verse de l’a­près-midi, régu­lière, presque confor­table, dont ils avaient appris le voca­bu­laire. C’é­tait autre chose. Un déluge. Un mur d’eau ver­ti­cal, si dense qu’on ne voyait plus rien à trois mètres. Le bruit était assour­dis­sant — un gron­de­ment conti­nu, total, qui ava­lait tous les autres sons, les voix, les moteurs, les pen­sées. La rue Sak­ka­line dis­pa­rut. Les temples dis­pa­rurent. Le monde dis­pa­rut. Il n’y avait plus que l’eau, par­tout, en haut, en bas, sur les côtés, dans les yeux, dans la bouche, dans les oreilles.

Ils cou­rurent jus­qu’à la Vil­la San­ti. La porte était ouverte — elle était tou­jours ouverte — et ils s’en­gouf­frèrent dans le hall, trem­pés, dégou­li­nants, hale­tants, le cœur bat­tant d’a­dré­na­line et de rire. Le chat roux les regar­da avec mépris depuis son fau­teuil de rotin — un mépris de chat qui a su évi­ter la pluie, mer­ci bien — et ils mon­tèrent l’es­ca­lier de teck en lais­sant des empreintes d’eau sur chaque marche.

Dans la chambre, ils ôtèrent leurs vête­ments trem­pés et les jetèrent dans la bai­gnoire. Nus, dégou­li­nants, ils se tinrent au milieu de la pièce et écoutèrent.

L’o­rage était sur eux. Au-des­sus d’eux. Les tuiles de la Vil­la San­ti vibraient sous la force de la pluie, un trem­ble­ment conti­nu qui fai­sait cli­que­ter les bibe­lots sur la com­mode et trem­bler l’eau dans le verre posé sur la table de nuit. Par la fenêtre, les éclairs illu­mi­naient la chambre en stro­bo­scope — un flash blanc, aveu­glant, sui­vi d’un noir total, puis un autre flash, et dans ces alter­nances de lumière et d’obs­cu­ri­té les corps nus de Soan et Yara appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient comme des appa­ri­tions, des fan­tômes de chair, des pré­sences intermittentes.

Le ton­nerre frap­pa. Pas un rou­le­ment loin­tain — un coup de canon, juste au-des­sus du toit, un déchi­re­ment de l’air qui fit sur­sau­ter Yara et vibrer les vitres dans leurs cadres. Elle attra­pa le bras de Soan. Ses doigts étaient froids sur sa peau mouillée.

— J’ai peur, dit-elle.

Elle n’a­vait pas peur. Pas vrai­ment. C’é­tait autre chose — l’ex­ci­ta­tion de la peur, le fris­son, la mon­tée d’a­dré­na­line qui mime la ter­reur mais qui n’en est que le ver­sant lumi­neux. La peur qui donne envie de se ser­rer contre quel­qu’un. La peur qui rend vivant.

Soan l’at­ti­ra contre lui. Leurs corps mouillés se col­lèrent — ventre contre ventre, poi­trine contre poi­trine, cuisse contre cuisse — et la sen­sa­tion de l’eau froide sur la peau chaude, la peau de pluie contre la peau de sueur, cette fric­tion des tem­pé­ra­tures, cette col­li­sion des élé­ments, fut comme un court-cir­cuit. Quelque chose sau­ta en eux — une bar­rière, un fusible, une rete­nue — et le désir qui jaillit n’a­vait plus rien de la len­teur apprise, de la patience lao­tienne, du temps éti­ré. C’é­tait un désir d’o­rage. Un désir de foudre. Un désir qui avait la vio­lence de la pluie sur les tuiles et la puis­sance du ton­nerre et l’ur­gence de l’éclair.

Ils tom­bèrent sur le lit. La mous­ti­quaire se balan­ça au-des­sus d’eux, fan­tôme de tulle secoué par le cou­rant d’air de la fenêtre ouverte. La pluie entrait dans la chambre par la fenêtre — quelques gouttes, por­tées par le vent, qui atter­ris­saient sur le sol, sur le couvre-lit, sur leurs corps — et ils ne fer­mèrent pas la fenêtre. Ils la lais­sèrent ouverte. Ils lais­sèrent l’o­rage entrer.

Ce qui se pas­sa ensuite n’a­vait pas la grâce contem­pla­tive de leurs étreintes habi­tuelles. C’é­tait plus brut, plus ver­ti­cal, plus vorace. Les mains agrip­paient au lieu de cares­ser. Les bouches mor­daient au lieu d’embrasser. Les souffles étaient courts, hachés, syn­co­pés — le rythme de l’o­rage, les accé­lé­ra­tions de la pluie, les coups de ton­nerre qui ponc­tuaient leurs mou­ve­ments comme une per­cus­sion sau­vage. Yara se cam­bra et un éclair illu­mi­na son visage — les yeux fer­més, la bouche ouverte, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui tombe et qui ne veut pas être rat­tra­pé — et Soan sut, à cet ins­tant pré­cis, que cette image res­te­rait gra­vée en lui plus long­temps que toutes les autres, plus long­temps que les boud­dhas de Pak Ou, plus long­temps que le Mékong au cré­pus­cule, plus long­temps que tout.

Ils jouirent dans le ton­nerre. Ce n’est pas une méta­phore — le ton­nerre frap­pa exac­te­ment à ce moment-là, un hasard ou une grâce, un coup de cym­bale céleste qui cou­vrit leurs cris, et pen­dant une seconde le monde entier fut fra­cas, lumière blanche, vibra­tion, une seconde où le dedans et le dehors se confon­dirent, où l’o­rage dans la chambre et l’o­rage dans le ciel ne firent plus qu’un.

Puis le silence.

Pas tout de suite — d’a­bord la pluie qui dimi­nua, pro­gres­si­ve­ment, comme un orchestre qui baisse le volume mesure après mesure. Le gron­de­ment conti­nu devint un cré­pi­te­ment, puis un tapo­te­ment, puis un mur­mure, puis rien. Les éclairs s’es­pa­cèrent. Le ton­nerre s’é­loi­gna vers l’est, vers le Viet­nam, empor­tant sa colère ailleurs. Et le silence qui s’ins­tal­la fut d’une qua­li­té que Soan n’a­vait jamais connue — un silence d’a­près, un silence lavé, un silence qui avait la tex­ture du monde neuf, du monde juste sor­ti de l’eau, du monde premier.

Ils res­tèrent allon­gés, emmê­lés, mouillés de pluie et de sueur et de tout le reste, et la mous­ti­quaire retom­ba dou­ce­ment autour d’eux, et le ven­ti­la­teur reprit son cli­que­tis régu­lier — le cou­rant était reve­nu, l’o­rage l’a­vait cou­pé pen­dant vingt minutes — et par la fenêtre ouverte l’air entra, frais, lavé, par­fu­mé de terre et de feuilles mouillées, et cet air sur leurs peaux nues fut la chose la plus douce qu’ils aient jamais sentie.

Yara mur­mu­ra quelque chose en arabe. Soan ne deman­da pas de tra­duc­tion. Il n’en avait pas besoin. Cer­taines choses n’existent que dans la langue où elles sont nées, et les tra­duire serait les tuer.

Le gecko réap­pa­rut. Il émit son cla­que­ment — tok-tok — comme pour signa­ler que l’o­rage était fini, que le monde avait repris sa place, que tout allait bien. Dehors, quelque part dans la ville lavée, un coq chan­ta. Un coq qui ne savait pas quelle heure il était — ou qui s’en fichait — et qui chan­tait pour le plai­sir de chan­ter, pour annon­cer rien, pour rem­plir le silence.

Soan fer­ma les yeux. Il sen­tit le poids de Yara contre lui, son souffle qui ralen­tis­sait, sa main posée sur son cœur comme pour en véri­fier le rythme. Il pen­sa : c’est ça. C’est exac­te­ment ça. Et « ça » ne vou­lait rien dire de pré­cis — c’é­tait un mot sans conte­nu, un mot-valise, un mot qui conte­nait la chambre, l’o­rage, la peau, le gecko, la pluie, le Mékong, les boud­dhas, le khène, le laap, les six semaines, la Vil­la San­ti, et cette femme endor­mie contre lui dont les che­veux mouillés sen­taient la foudre.

CHA­PITRE 12

Quelque chose chan­gea après l’orage.

Non pas en eux — entre eux et la ville. Comme si la vio­lence de cette nuit avait scel­lé un pacte, comme si l’o­rage avait été une ini­tia­tion, un rite de pas­sage, et qu’au matin ils s’é­taient réveillés de l’autre côté — non plus tou­ristes, non plus visi­teurs, non plus étran­gers, mais quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, quelque chose entre l’in­vi­té et l’ha­bi­tant, entre le voya­geur et celui qui reste.

Les signes étaient infimes. La mar­chande de fruits au coin de la rue Sak­ka­line — une femme ronde, joyeuse, qui por­tait un cha­peau de paille trop grand pour elle — leur ten­dait main­te­nant leurs papayes sans qu’ils les com­mandent. Elle connais­sait leurs goûts. Deux papayes, un sac de ram­bou­tan, par­fois une mangue si elle était mûre. Elle ne disait rien — elle ten­dait le sac, pre­nait les billets, et hochait la tête avec ce léger plis­se­ment des yeux qui était le sou­rire de Luang Prabang.

Les moines du Wat Sen, devant lequel ils pas­saient chaque matin, les recon­nais­saient. Pas un signe de tête, pas un salut — les moines en pro­ces­sion ne saluent per­sonne — mais une imper­cep­tible modi­fi­ca­tion de la démarche quand ils pas­saient devant eux, un ralen­tis­se­ment d’une demi-seconde, une conscience de leur pré­sence, comme un cours d’eau qui se modi­fie légè­re­ment quand il contourne un rocher.

Le chat roux de la Vil­la San­ti, qui avait pas­sé la pre­mière semaine à les igno­rer avec la superbe indif­fé­rence de son espèce, dor­mait main­te­nant dans le cou­loir devant leur chambre. Chaque soir, quand ils mon­taient se cou­cher, il était là, rou­lé en boule sur le teck ciré, et il ouvrait un œil quand ils pas­saient, un seul, avant de le refermer.

Et Kham. Kham avait ces­sé de leur appor­ter des plats sup­plé­men­taires. Elle leur appor­tait main­te­nant des plats uniques — un seul plat, choi­si par elle, sans menu, sans ques­tion, sans carte. Elle avait com­pris ce qu’ils aimaient. Elle avait déchif­fré leurs corps. Elle savait qu’un soir de forte cha­leur, il leur fal­lait un laap de pois­son cru, acide et frais. Qu’un soir de pluie conti­nue, il leur fal­lait un or lam brû­lant, récon­for­tant, avec beau­coup de sti­cky rice. Qu’un soir de beau temps — rare, pré­cieux — il leur fal­lait un simple pou­let grillé avec du jeow mak len et de la salade de papaye, quelque chose de léger, de joyeux, qui allait avec la lumière dorée du cou­cher de soleil.

Ils ne com­man­daient plus. Ils s’as­seyaient. Kham déci­dait. C’é­tait parfait.

Soan et Yara avaient com­men­cé à mar­cher dif­fé­rem­ment. Plus len­te­ment, bien sûr — ça, c’é­tait acquis depuis la deuxième semaine. Mais aus­si avec une atten­tion dif­fé­rente. Ils ne regar­daient plus la ville — ils la voyaient. La dif­fé­rence est immense. Regar­der, c’est balayer du regard, c’est enre­gis­trer des formes, des cou­leurs, des impres­sions. Voir, c’est s’ar­rê­ter. C’est lais­ser la chose vue entrer en soi. C’est accep­ter que le monde exté­rieur modi­fie le monde inté­rieur. C’est se lais­ser changer.

Ils voyaient main­te­nant les détails qu’ils avaient man­qués au début. La façon dont les racines des banyans sou­le­vaient les dalles des trot­toirs, créant des vagues de pierre. Les offrandes minus­cules que les femmes dépo­saient chaque matin devant leurs mai­sons — un bol de riz, un verre d’eau, une fleur — sur de petites éta­gères en bois accro­chées aux piliers, des offrandes aux phi de la mai­son, aux esprits pro­tec­teurs, qui s’y nour­ris­saient invi­si­ble­ment. Les des­sins que les enfants tra­çaient à la craie sur les murs des temples, des des­sins d’a­vions, de dra­gons, de foot­bal­leurs, mêlés aux motifs sacrés sans que per­sonne s’en offusque. La lumière verte qui fil­trait à tra­vers les feuilles de bana­nier et posait sur les murs blancs des temples une ombre mou­vante qui res­sem­blait à de l’écriture.

Un matin, ils trou­vèrent une porte ouverte dans un mur, au bout d’une ruelle per­pen­di­cu­laire à la Sak­ka­line. Pas une porte de temple — une porte de mai­son, une vieille mai­son colo­niale aux volets bleus, dont la façade s’é­caillait en lam­beaux de pein­ture pâle. Der­rière la porte, une cour inté­rieure, et dans la cour, un vieil homme assis devant un éta­bli, occu­pé à quelque chose qui leur prit quelques secondes à iden­ti­fier : il sculp­tait un bouddha.

Un boud­dha en bois. Un mor­ceau de teck brut, aus­si gros qu’un avant-bras, qu’il tra­vaillait au ciseau et au maillet avec des gestes d’une pré­ci­sion extra­or­di­naire. Le bois tom­bait en copeaux fins, odo­rants, et sous les copeaux le visage du Boud­dha appa­rais­sait — les pau­pières bais­sées, le nez droit, les lèvres closes, le sou­rire naissant.

Le vieil homme les vit. Il ne s’ar­rê­ta pas. Il conti­nua de sculp­ter, les yeux sur le bois, les mains sûres, et Soan et Yara s’ac­crou­pirent au bord de la cour et regardèrent.

Ils le regar­dèrent pen­dant une heure. Peut-être plus. Le vieil homme ne dit pas un mot. Le maillet frap­pait le ciseau avec un rythme régu­lier — toc, toc, toc — qui res­sem­blait au cla­que­ment du gecko, au bat­te­ment du cœur, au bruit de la pluie sur les tuiles. Chaque coup reti­rait une par­celle de bois et révé­lait une par­celle de visage, et le boud­dha émer­geait de la matière brute avec la même len­teur que la mous­son émer­geait du ciel — pro­gres­si­ve­ment, inévi­ta­ble­ment, avec la patience de ce qui a tout le temps.

Yara posa sa tête contre l’é­paule de Soan. Le soleil tour­nait dans la cour. Les copeaux de teck sen­taient le miel et la résine. Le boud­dha, sous les mains du vieil homme, pre­nait forme — la courbe des joues, le lobe des oreilles, la pro­tu­bé­rance du crâne qui sym­bo­li­sait la sagesse, le cou lisse, les épaules rondes. Chaque détail exi­geait des dizaines de coups de ciseau, des cen­taines d’a­jus­te­ments micro­sco­piques, et le vieil homme les fai­sait tous avec la même atten­tion, la même gra­vi­té, comme si chaque copeau reti­ré était un acte sacré, comme si le boud­dha n’é­tait pas créé mais libé­ré — libé­ré du bois qui l’emprisonnait, révé­lé par la patience de l’artisan.

Quand ils se levèrent pour par­tir, le vieil homme leva les yeux vers eux pour la pre­mière fois. Son regard — des yeux noirs, pro­fonds, cer­nés de rides — se posa sur Yara, puis sur Soan, et il joi­gnit les mains. Pas le nop poli des com­mer­çants et des hôte­liers — un nop lent, grave, les mains à la hau­teur du front, le nop qu’on réserve aux moines et aux per­sonnes qu’on res­pecte. Et Soan com­prit, sans pou­voir le for­mu­ler, que le vieil homme les remer­ciait — non pas d’être venus, mais d’a­voir regar­dé. D’a­voir eu la patience de regar­der. Parce que regar­der quel­qu’un tra­vailler, vrai­ment regar­der, avec toute son atten­tion, toute sa pré­sence, c’est une forme de res­pect que le monde moderne a presque oubliée.

Ils revinrent le len­de­main. Et le sur­len­de­main. Chaque matin, pen­dant une semaine, ils s’as­sirent dans la cour du vieil homme et regar­dèrent le boud­dha naître. Le sep­tième jour, le boud­dha était fini — pon­cé, lis­sé, doré à la feuille, et le vieil homme le tenait dans ses mains comme on tient un nou­veau-né, avec la même fier­té et la même fra­gi­li­té, et son visage ridé avait ce sou­rire — ce sou­rire qu’il avait sculp­té dix mille fois et qui était deve­nu le sien.

Il ten­dit le boud­dha à Yara.

Elle recu­la. Non, non, dit-elle avec ses mains, ses yeux, tout son corps — je ne peux pas, c’est trop, c’est votre tra­vail. Mais le vieil homme insis­ta, avec une tran­quilli­té irré­sis­tible, et Yara prit le boud­dha. Il était léger. Tiède du soleil et des mains de l’homme. Il tenait dans la paume de sa main comme un oiseau.

Le vieil homme dit quelque chose en lao. Un seul mot. Soan et Yara ne com­prirent pas. Mais le soir, quand ils racon­tèrent la scène à la femme de la récep­tion, elle traduisit :

— Sou­khouane. Ça veut dire : que les âmes res­tent avec le corps.

Yara posa le petit boud­dha sur la table de nuit, à côté du verre d’eau et du car­net en papier de mûrier. Il veilla sur leurs nuits, avec son sou­rire de bois doré, pen­dant les semaines qui sui­virent. Et par­fois, au milieu de la nuit, quand un éclair illu­mi­nait la chambre, Soan le voyait — immo­bile, sou­riant, patient — et il avait l’im­pres­sion que les yeux du boud­dha le regar­daient avec la même atten­tion que le vieil homme, la même atten­tion que Yara, la même atten­tion que Luang Pra­bang elle-même — une atten­tion sans juge­ment, sans attente, sans but. Une atten­tion pure. Le regard de ce qui est.

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