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Sai­son
humide

Sai­son humide

Qua­trième partie

QUA­TRIÈME PAR­TIE — LES FANTÔMES

Ce que la vil­la murmure

CHA­PITRE 13

L’homme s’ap­pe­lait Del­vaux. Ou Devaux. Ou quelque chose comme ça — il mar­mon­nait son nom dans sa barbe comme s’il n’y tenait plus, comme si le nom n’é­tait qu’un vête­ment usé qu’on porte encore par habitude.

Il était là tous les soirs. Accou­dé au bar du res­tau­rant de la Vil­la San­ti, sur le même tabou­ret, avec le même verre de lao-lao — l’al­cool de riz local, trans­pa­rent, violent, qui brû­lait la gorge et réchauf­fait le ventre comme un petit feu de camp. Un Fran­çais d’une soixan­taine d’an­nées, grand, déchar­né, avec des che­veux gris trop longs qui lui tom­baient sur le col d’une che­mise en lin frois­sée. Il avait le visage des hommes qui ont vécu long­temps sous les tro­piques — tan­né, creu­sé, avec des rides pro­fondes autour des yeux et de la bouche qui res­sem­blaient moins aux marques de l’âge qu’à celles d’une lumière trop forte, regar­dée trop longtemps.

Soan et Yara l’a­vaient remar­qué dès les pre­miers soirs sans lui prê­ter atten­tion. Il fai­sait par­tie du décor — au même titre que le chat roux, les volets verts, le ven­ti­la­teur du hall. Puis un soir, vers la troi­sième semaine, Yara avait ren­ver­sé son verre en se levant de table et l’homme avait rat­tra­pé le verre avant qu’il ne touche le sol, d’un geste si rapide, si fluide, qu’on aurait dit un pres­ti­di­gi­ta­teur. Il avait posé le verre sur le bar, avait dit « les verres de la Vil­la San­ti sont plus vieux que moi, ce serait dom­mage de les cas­ser », et c’é­tait parti.

Del­vaux vivait à Luang Pra­bang depuis vingt-deux ans. Il avait débar­qué en 2003 — ou en 2002, il ne se sou­ve­nait plus, les années ici se fon­daient les unes dans les autres comme les sai­sons — avec un contrat de deux ans pour une ONG qui démi­nait la Plaine des Jarres. Il était res­té. Pour­quoi ? Il haus­sait les épaules. Pour­quoi pas ? Qu’est-ce qu’il aurait fait en France ? Reprendre un poste au minis­tère ? S’as­seoir dans un bureau à Nan­terre et regar­der la pluie froide tom­ber sur le par­king ? Non. Ici, au moins, la pluie était chaude.

Il avait épou­sé une femme lao — Van­na­phone, une ins­ti­tu­trice du quar­tier sud — et ils avaient deux enfants, des ado­les­cents, dont il par­lait avec un mélange de fier­té et de per­plexi­té, comme s’il ne com­pre­nait pas tout à fait com­ment ces êtres mi-fran­çais mi-lao étaient sor­tis de lui. Il don­nait des cours de fran­çais à l’Al­liance fran­çaise de Luang Pra­bang, trois mati­nées par semaine, et le reste du temps il ne fai­sait rien. Rien, c’est-à-dire : il mar­chait, il lisait, il buvait du lao-lao au bar de la Vil­la San­ti, il regar­dait le Mékong, il par­lait aux moines — il par­lait un lao excellent, gut­tu­ral, ponc­tué de rires — et il pen­sait. À quoi ? À tout. À rien. À la même chose que Soan et Yara appre­naient à pen­ser : au fait d’être là.

C’est Del­vaux qui leur racon­ta l’his­toire de la Villa.

Pas d’un coup. Par frag­ments, par éclats, entre deux verres de lao-lao, comme un homme qui jette des miettes de pain sur l’eau et attend de voir quels pois­sons montent. Il tes­tait leur curio­si­té. Il jau­geait leur capa­ci­té à entendre.

— Vous savez dans quoi vous dor­mez ? dit-il un soir.

Soan et Yara savaient vague­ment. Le guide men­tion­nait « ancienne rési­dence royale ». Mais Del­vaux savait précisément.

— Cette mai­son a été construite au début du siècle. Le ving­tième. Pour la famille royale de Luang Pra­bang. C’é­tait la rési­dence de la reine Kham­phoui, la femme du roi Sisa­vang Vat­tha­na. Le der­nier roi.

Il but une gor­gée de lao-lao. La brû­lure de l’al­cool pas­sa dans ses yeux comme un éclair.

— Kham­phoui. Née en 1912. Mariée à vingt ans. Reine à qua­rante-sept. Morte dans un camp de réédu­ca­tion dans la pro­vince de Houaphan.

Il lais­sa le mot « morte » flot­ter dans l’air. Le bar de la Vil­la San­ti était presque vide — un couple de tou­ristes alle­mands dans un coin, la femme de la récep­tion qui clas­sait des papiers der­rière le comp­toir, le chat roux endormi.

— Com­ment est-elle morte ? deman­da Yara.

Del­vaux la regar­da. Son regard était celui d’un homme qui éva­lue la soli­di­té d’un pont avant de le traverser.

— De faim, dit-il. De faim, de froid, de tra­vail for­cé. Comme son mari. Comme son fils, le prince héri­tier Vong Savang. Le roi est mort en mai 1978. Le prince aus­si, quelques jours avant. La reine a tenu plus long­temps — jus­qu’en 1981, peut-être. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Les dates flottent. Les com­mu­nistes n’ont jamais rien confir­mé. Pas de cer­ti­fi­cat de décès. Pas de tombe. Pas de lieu. Rien.

Il fit tour­ner son verre sur le comp­toir, un geste lent, cir­cu­laire, qui sem­blait conte­nir toute l’his­toire du Laos dans un mou­ve­ment de poignet.

— En 1975, quand le Pathet Lao a pris Luang Pra­bang, le roi a abdi­qué. Le 29 novembre. Son fils a lu la lettre d’ab­di­ca­tion devant un congrès secret à Vien­tiane. Six cents ans de monar­chie rayés d’un trait de plume. Ensuite on les a emme­nés — le roi, la reine, le prince — dans les mon­tagnes de Houa­phan. Camp numé­ro un. On leur a dit que c’é­tait pour les pro­té­ger. Pour leur bien. Sémi­naire de réédu­ca­tion. Ils n’en sont jamais revenus.

Yara ne dit rien. Soan non plus. Der­rière eux, le ven­ti­la­teur du bar tour­nait avec son cli­que­tis fami­lier, et ce son — qui avait été jus­qu’a­lors un bruit de fond, un bruit de confort, un bruit de vacances — prit sou­dain une autre cou­leur. Le même ven­ti­la­teur. La même mai­son. Mais d’autres vies, d’autres corps, d’autres nuits.

— Et cette mai­son ? dit Soan.

— Cette mai­son est res­tée vide. Pen­dant des années. Les com­mu­nistes l’ont uti­li­sée comme bureau admi­nis­tra­tif, je crois. Ou comme entre­pôt. Per­sonne n’est sûr. Les archives de cette période sont — com­ment dire — lacu­naires. Puis en 1992, un homme d’af­faires lao, San­ti Intha­vong, a épou­sé une prin­cesse — une des­cen­dante de la famille royale, une nièce ou une cou­sine, je ne sais plus exac­te­ment — et il a rache­té la mai­son. Il en a fait un hôtel. La Vil­la San­ti. Et les tou­ristes sont venus dor­mir dans les chambres de la reine.

Del­vaux sou­rit. Ce n’é­tait pas un sou­rire joyeux — c’é­tait un sou­rire de Luang Pra­bang, un sou­rire qui conte­nait la tris­tesse et l’ac­cep­ta­tion et quelque chose d’autre, quelque chose qui res­sem­blait à de l’i­ro­nie ou à de la sagesse, ou peut-être aux deux.

— Vous dor­mez dans la chambre de la reine, dit-il. Ou dans celle de sa sui­vante. Ou dans celle de son fils. Qui sait. Les murs ne parlent pas. Les murs gardent tout.

Yara posa sa main sur le comp­toir du bar. Le bois était lisse, sombre, usé par des décen­nies de verres posés, de coudes appuyés, de paumes ouvertes. Elle cares­sa le bois du bout des doigts, comme elle cares­sait les tis­sus du mar­ché de nuit — avec cette atten­tion tac­tile qui était sa façon de com­prendre le monde.

— Elle est morte de faim, répé­ta Yara. Dans la montagne.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, pro­non­cée à voix basse, avec une gra­vi­té qui ne lui res­sem­blait pas — ou qui, peut-être, lui res­sem­blait pro­fon­dé­ment, mais qu’elle gar­dait d’ha­bi­tude enfouie sous les rires et la légèreté.

— Le Laos est un pays doux, dit Del­vaux. Les gens sont doux. La ville est douce. Le Mékong est doux. Et sous cette dou­ceur, il y a — com­ment dire — un abîme. Deux mil­lions de tonnes de bombes amé­ri­caines lar­guées entre 64 et 73. Plus que pen­dant toute la Seconde Guerre mon­diale, tous théâtres confon­dus. Les camps de réédu­ca­tion. Les morts. Les dis­pa­rus. Les Hmong chas­sés dans la jungle. Tout ça est là, sous la sur­face, sous les temples et les bou­gain­vil­liers et le sou­rire des moines. Et per­sonne n’en parle. C’est le génie du Laos — ou sa malé­dic­tion, selon com­ment on regarde. La dou­ceur qui recouvre tout. La mous­son qui lave tout. Les fran­gi­pa­niers qui poussent par-des­sus les fosses.

Le silence qui sui­vit fut long. Del­vaux com­man­da un autre verre. Soan regar­da Yara. Elle avait les yeux brillants — pas de larmes, mais de cette émo­tion dense, com­pacte, qu’elle por­tait en elle comme un noyau et qui mon­tait par­fois à la sur­face, quand le monde lui rap­pe­lait que la beau­té et l’hor­reur sont les deux faces de la même pièce.

— En Tuni­sie, dit-elle, on a la même chose. Des oli­viers magni­fiques qui poussent sur des fosses com­munes. La Médi­na de Tunis, les ruelles, les jas­mi­niers — et en des­sous, les pri­sons de Bour­gui­ba. La beau­té par-des­sus la ter­reur. C’est pareil par­tout, non ?

Del­vaux leva son verre.

— C’est pareil par­tout, confir­ma-t-il. Mais ici, c’est plus dis­cret. Le Laos n’a jamais fait de bruit. Même pour mou­rir, les Lao­tiens ne font pas de bruit.

Ce soir-là, Soan et Yara mon­tèrent l’es­ca­lier de teck avec une conscience nou­velle de chaque marche. Chaque marche avait été fou­lée par des pieds royaux. Chaque mur avait enten­du des voix qui s’é­taient tues pour tou­jours. La chambre — leur chambre, la chambre du lit de teck et de la mous­ti­quaire et du gecko — avait été la chambre de quel­qu’un d’autre, quel­qu’un qui avait dor­mi dans ces murs, qui avait regar­dé cette même lumière fil­trer par ces mêmes volets, et qui avait été arra­ché à tout cela un matin de décembre 1975 pour ne jamais revenir.

Yara s’as­sit sur le lit. Elle regar­da le petit boud­dha sur la table de nuit. Puis elle regar­da le mur — le mur blanc, lisse, qui ne disait rien.

— Les murs gardent tout, mur­mu­ra-t-elle, citant Delvaux.

Soan s’al­lon­gea à côté d’elle. Cette nuit-là, ils ne firent pas l’a­mour. Ils res­tèrent allon­gés côte à côte, la main de Soan sur le ventre de Yara, et ils écou­tèrent la vil­la. Le cra­que­ment du teck. Le souffle du vent dans les volets. Le gecko, tok-tok, fidèle. Et au-delà, dans les pro­fon­deurs de la nuit, quelque chose de plus ancien — non pas un bruit, mais une pré­sence, un poids dans l’air, la mémoire des corps qui avaient vécu ici et qui avaient été effa­cés, et dont il ne res­tait que ce silence étrange, ce silence habi­té, ce silence qui était peut-être la seule forme de parole que les morts pos­sèdent encore.

CHA­PITRE 14

Ils par­tirent pour Ban Pha­nom un matin de soleil.

Les matins de soleil étaient deve­nus des évé­ne­ments — non pas rares, mais pré­cieux, comme des trouées dans un tis­su épais, des fenêtres de lumière que la mous­son ouvrait et refer­mait selon des lois connues d’elle seule. Ce matin-là, le ciel était bleu — un bleu lavé, trans­pa­rent, sans un nuage — et la lumière avait cette net­te­té des len­de­mains de pluie, une lumière de pre­mier jour, de monde neuf, qui ren­dait les cou­leurs plus vives, les contours plus tran­chants, les ombres plus noires.

Ban Pha­nom était à quelques kilo­mètres de la ville, le long de la Nam Khan, sur la route de l’aé­ro­port. Un vil­lage de tis­se­randes — le guide le men­tion­nait, Del­vaux le leur avait recom­man­dé, la femme de la récep­tion avait hoché la tête avec son acquies­ce­ment habi­tuel. Ils prirent un tuk-tuk, mais le firent s’ar­rê­ter à l’en­trée du vil­lage et conti­nuèrent à pied.

Le vil­lage était une rue. Une seule rue de terre bat­tue, bor­dée de mai­sons en bois sur pilo­tis, sous les­quelles des poules picorent et des chiens dorment. Devant chaque mai­son, un métier à tis­ser. Pas un métier de musée, pas un objet de folk­lore — un outil de tra­vail, mas­sif, en bois, avec ses fils de soie ten­dus comme les cordes d’une harpe, et der­rière chaque métier une femme, assise, le dos droit, les pieds sur les pédales, les mains sur la navette, tissant.

Le bruit de la navette. Clic-clac. Clic-clac. Le même son d’un bout à l’autre de la rue, le même rythme, la même cadence — comme si toutes les tis­se­randes de Ban Pha­nom étaient reliées par un métro­nome invi­sible, un bat­te­ment com­mun qui syn­chro­ni­sait leurs gestes et fai­sait du vil­lage entier un seul orga­nisme tissant.

Yara s’ar­rê­ta devant le pre­mier métier. La femme qui tis­sait — une femme d’une qua­ran­taine d’an­nées, le visage concen­tré, les mains rapides — ne leva pas les yeux. Elle conti­nuait de pas­ser la navette entre les fils de chaîne — droite, gauche, droite, gauche — avec un geste si fluide, si auto­ma­tique, qu’il sem­blait ne deman­der aucun effort, aucune pen­sée, comme si les mains savaient toutes seules ce qu’elles avaient à faire et que le cer­veau était libre de voya­ger ailleurs.

Le tis­su qui nais­sait sous ses mains était une mer­veille. De la soie — de la vraie soie, filée à par­tir des cocons de vers éle­vés dans la pro­vince — dans un dégra­dé de bleu indi­go et de vio­let sombre, avec un motif géo­mé­trique com­plexe, des losanges imbri­qués les uns dans les autres, chaque losange conte­nant un motif plus petit, et chaque motif conte­nant une varia­tion, et l’en­semble for­mant un des­sin d’une com­plexi­té frac­ta­lienne qui aurait fait pâlir un mathématicien.

— C’est ma grand-mère, mur­mu­ra Yara.

Soan la regar­da. Elle avait les yeux fixés sur les mains de la tis­se­rande, et ses propres mains — posées sur ses genoux — bou­geaient imper­cep­ti­ble­ment, mimant le geste de la navette, comme un musi­cien qui joue men­ta­le­ment un mor­ceau qu’il écoute.

— Ma grand-mère fai­sait ça. À Sousse. Pas de la soie — de la laine. Des cou­ver­tures, des tapis. Le même geste. Le même bruit. Clic-clac.

Elle s’ac­crou­pit au bord du métier. La tis­se­rande leva les yeux, briè­ve­ment, et quelque chose pas­sa entre les deux femmes — un échange sans mots, une recon­nais­sance, le salut muet de celles qui savent ce que c’est de créer un tis­su fil par fil, rang par rang, avec la patience des siècles. La tis­se­rande sou­rit — un vrai sou­rire, pas le plis­se­ment des yeux lao­tien, un sou­rire large, qui décou­vrit des dents blanches — et incli­na la tête vers le métier. Viens. Essaie.

Yara s’as­sit à côté d’elle. La tis­se­rande gui­da ses mains — la droite sur la navette, la gauche sur le cadre, les pieds sur les pédales. Yara appuya sur la pédale droite et les fils de chaîne s’é­car­tèrent, ouvrant un pas­sage — la foule, c’est le terme tech­nique — et elle lan­ça la navette de la main droite, et la navette tra­ver­sa les fils avec un sif­fle­ment doux, et quand elle appuya sur la pédale gauche pour refer­mer la foule et frap­pa le peigne pour tas­ser le fil, le son — clic-clac — réson­na dans l’air du matin comme un mot retrou­vé, un mot qu’elle avait per­du depuis l’en­fance et qui revenait.

Elle tis­sa une dizaine de rangs. Le tis­su qui naquit sous ses doigts était irré­gu­lier, mal­adroit — les fils n’é­taient pas éga­le­ment ten­dus, la trame zig­za­guait — mais c’é­tait un tis­su. Un vrai tis­su. Quelques cen­ti­mètres de soie bleue et vio­lette, nés de ses mains, et quand elle se leva et regar­da son tra­vail — cette bande étroite, impar­faite, vivante — elle eut le même sou­rire que le vieil sculp­teur de boud­dhas quand il avait tenu sa sta­tue dans ses paumes.

Soan prit une pho­to. La seule pho­to qu’il prit de tout le voyage — il avait ces­sé de pho­to­gra­phier depuis la deuxième semaine, les télé­phones dor­maient dans le tiroir, la vie n’a­vait pas besoin d’être docu­men­tée pour exis­ter. Mais cette image — Yara assise au métier à tis­ser, les mains sur la navette, le visage concen­tré, la lumière du matin dans ses che­veux noirs — cette image méri­tait d’être sau­vée. Non pas pour la mon­trer, non pas pour la pos­ter, mais pour s’en sou­ve­nir, plus tard, quand ils seraient ren­trés dans le bruit et la vitesse, quand Luang Pra­bang ne serait plus qu’un sou­ve­nir par­fu­mé — se sou­ve­nir qu’il y avait eu ce matin-là, dans un vil­lage de tis­se­randes au bord de la Nam Khan, un moment de per­fec­tion absolue.

Après Ban Pha­nom, ils conti­nuèrent sur la route. Le che­min lon­geait la rivière, sinueux, ombra­gé par des arbres dont ils ne connais­saient pas les noms — des arbres immenses, aux troncs lisses, aux cano­pées si épaisses que la lumière du soleil ne pas­sait qu’en taches, des confet­tis d’or épar­pillés sur le sol rouge. L’air sen­tait la terre mouillée, le bois chaud, et cette odeur verte de la jungle — la chlo­ro­phylle, la mousse, la sève — qui était l’o­deur même de la vie en train de pousser.

Ils mar­chèrent sans par­ler. Le sen­tier des­cen­dit vers la rivière, tour­na, remon­ta le long d’une falaise, et sou­dain — au détour d’un virage — ils virent le tombeau.

Un petit monu­ment blanc, rec­tan­gu­laire, posé sur une ter­rasse de pierre au-des­sus de la Nam Khan. Simple. Sobre. Un socle, un sar­co­phage, une plaque. Autour, la jungle — dense, pro­fonde, bour­don­nante d’in­sectes et de cris d’oi­seaux. En contre­bas, la rivière, brune et lente.

Soan s’ap­pro­cha et lut la plaque.

HEN­RI MOUHOT

1826 – 1861

Natu­ra­liste et explo­ra­teur français

— C’est lui, dit-il. Celui qui a décou­vert Angkor.

Yara s’ap­pro­cha à son tour. Le tom­beau était modeste — une tombe de cam­pagne, pas un monu­ment natio­nal, pas un mau­so­lée. La pierre blanche était tachée de mousse verte et de traî­nées de pluie. Des fran­gi­pa­niers pous­saient autour, leurs branches char­gées de fleurs blanches au cœur jaune dont le par­fum, dans la cha­leur, était presque narcotique.

— Il est mort ici ? deman­da Yara.

— De la mala­ria. En novembre 1861. Ses ser­vi­teurs l’ont enter­ré au bord de la rivière. Et le tom­beau a été oublié pen­dant plus d’un siècle. La jungle l’a ava­lé. Ce n’est qu’en 1989 qu’un jour­na­liste fran­çais l’a retrouvé.

Yara s’as­sit sur le bord de la ter­rasse, les pieds dans le vide, au-des­sus de la rivière. Le tom­beau était der­rière elle. La jungle tout autour. Et devant, la Nam Khan, qui cou­lait vers le Mékong, qui cou­lait vers le sud, qui cou­lait vers la mer.

— C’est étrange, dit-elle. Un Fran­çais vient ici, au bout du monde, il découvre Ang­kor, il explore les jungles du Laos, il ren­contre des rois, il des­sine des papillons et des coquillages — et il meurt dans un endroit si beau que per­sonne ne retrouve sa tombe. La jungle le prend. La végé­ta­tion le mange. Et pen­dant cent trente ans, il dort ici, sous les arbres, oublié de tous, avec les insectes et les ser­pents et le bruit de la rivière.

Elle tou­cha la pierre du tom­beau. La pierre était chaude — chauf­fée par le soleil, lis­sée par la pluie — et sous ses doigts elle sen­tit quelque chose qui res­sem­blait à du temps soli­di­fié, à de l’his­toire deve­nue minérale.

— Tous les dési­rs finissent ici, dit-elle. Sous les arbres. Dans le silence.

Ce n’é­tait pas triste. Ce n’é­tait pas mor­bide. C’é­tait un constat — le constat tran­quille que tout passe, que tout est pas­sé, et que cette cer­ti­tude, loin d’être ter­ri­fiante, était au contraire la source même de la beau­té. C’est parce que Mou­hot est mort que son tom­beau est beau. C’est parce que les fran­gi­pa­niers fini­ront par mou­rir que leur par­fum est si violent. C’est parce que les six semaines de Soan et Yara à Luang Pra­bang fini­ront — et ils le savaient, main­te­nant, ils com­men­çaient à le sen­tir, cette fin qui appro­chait comme la rive du fleuve — que chaque heure, chaque minute, chaque seconde de ce voyage avait le poids du diamant.

Soan s’as­sit à côté de Yara. Leurs épaules se tou­chèrent. Ils regar­dèrent la rivière cou­ler en silence, avec der­rière eux le Fran­çais mort et devant eux la jungle vivante, et entre les deux — entre la mort et la vie, entre le pas­sé et le pré­sent, entre le silence et le bruit — ils étaient exac­te­ment là où ils devaient être.

Sur le che­min du retour, Yara cueillit une fleur de fran­gi­pa­nier sur la branche la plus basse et la posa sur le tom­beau de Mou­hot. Un geste simple. Un geste de femme. Un geste qui ne s’ex­pli­quait pas et qui n’a­vait pas besoin d’explication.

CHA­PITRE 15

Les cas­cades de Kuang Si étaient une hallucination.

Il n’y avait pas d’autre mot. Un rêve géo­lo­gique, une fan­tai­sie de la nature, un endroit si beau qu’il sem­blait inven­té — comme si un peintre fou avait ren­ver­sé des pots de tur­quoise et d’é­me­raude dans la jungle et avait lais­sé l’eau faire le reste.

Ils prirent un tuk-tuk — une heure de route caho­teuse à tra­vers les col­lines, sur un che­min de terre rouge bor­dé de rizières en ter­rasse et de vil­lages hmong aux mai­sons de bam­bou. La pluie les accom­pa­gna pen­dant la pre­mière moi­tié du tra­jet, puis ces­sa brus­que­ment, et le soleil per­ça les nuages avec cette vio­lence dorée qui n’exis­tait qu’i­ci, dans ce pays où la lumière et l’eau menaient un com­bat per­pé­tuel dont per­sonne ne sor­tait vainqueur.

Quand ils arri­vèrent, ils enten­dirent les cas­cades avant de les voir. Un gron­de­ment sourd, conti­nu, comme le ron­fle­ment d’un ani­mal endor­mi, qui mon­tait de la jungle et s’am­pli­fiait à mesure qu’ils avan­çaient sur le sen­tier. L’air chan­gea — plus frais, plus humide, char­gé de gout­te­lettes en sus­pen­sion qui se posaient sur leurs visages comme une brume de par­fu­meur. Et puis, au détour d’un virage, l’eau apparut.

Des bas­sins. Des dizaines de bas­sins, éta­gés sur la pente de la col­line, for­més par des concré­tions de cal­caire qui avaient mis des mil­lé­naires à se construire — des bar­rages natu­rels, lisses, arron­dis, cou­leur de miel, qui rete­naient l’eau en une série de vasques super­po­sées, du som­met de la cas­cade jus­qu’à la base. Et dans chaque bas­sin, l’eau — cette eau impos­sible, cette eau de conte de fées, d’un bleu tur­quoise si intense, si satu­ré, qu’il sem­blait chi­mique. Mais il n’é­tait pas chi­mique. C’é­tait la com­bi­nai­son du cal­caire dis­sous, de la lumière fil­trée par la cano­pée, et de la pro­fon­deur des bas­sins qui pro­dui­sait cette cou­leur — une cou­leur qu’au­cun écran, aucune pho­to, aucun mot ne pou­vait repro­duire fidèlement.

Yara entra dans l’eau la première.

Elle ôta sa robe — elle por­tait en des­sous un maillot de bain noir, simple, qui épou­sait son corps comme une seconde peau — et des­cen­dit dans le bas­sin le plus large, celui du milieu, en s’ac­cro­chant aux concré­tions de cal­caire. L’eau lui mon­ta aux cuisses, puis aux hanches, puis à la taille. Elle fris­son­na — l’eau était fraîche, bien plus fraîche que le Mékong, nour­rie par des sources de mon­tagne — et pous­sa un petit cri, un cri de sur­prise et de plai­sir, le cri des enfants qui entrent dans la mer.

Soan la rejoi­gnit. L’eau était cris­tal­line — si claire qu’on voyait le fond du bas­sin, les galets blancs, les feuilles mortes posées sur le cal­caire, les petits pois­sons trans­lu­cides qui filaient entre leurs che­villes. Et tur­quoise — tout autour d’eux, le tur­quoise, un tur­quoise vivant, mou­vant, qui chan­geait de nuance selon la pro­fon­deur et la lumière, pas­sant du bleu pâle au vert sombre, du jade à l’o­pale, du ciel au glacier.

Ils nagèrent. Pas des lon­gueurs — des cercles, des spi­rales, des ara­besques pares­seuses. L’eau les por­tait avec une dou­ceur qui n’a­vait rien à voir avec les pis­cines chlo­rées de leur vie pari­sienne. C’é­tait une eau vivante, une eau qui avait une per­son­na­li­té, un carac­tère — fraîche mais pas froide, douce mais pas molle, avec un léger cou­rant qui vous pous­sait vers le bord du bas­sin si vous ces­siez de nager, comme si l’eau vous rap­pe­lait gen­ti­ment que c’é­tait elle qui décidait.

La pluie revint. Bien sûr qu’elle revint — c’é­tait la mous­son, et la pluie reve­nait tou­jours, comme une amou­reuse obses­sion­nelle qui ne sup­porte pas de lais­ser le monde tran­quille trop long­temps. Mais nager dans un bas­sin tur­quoise sous la pluie tro­pi­cale était une expé­rience que ni Soan ni Yara n’a­vaient jamais ima­gi­née. Les gouttes de pluie frap­paient la sur­face de l’eau en créant des mil­liers de petits cercles concen­triques qui s’en­tre­croi­saient, se che­vau­chaient, for­maient un réseau de rides com­plexe, chan­geant, hyp­no­tique. L’air entre la sur­face de l’eau et le bas des nuages devint une zone de brume où la pluie qui tom­bait et les embruns qui mon­taient se mêlaient, et il n’y avait plus de fron­tière entre le haut et le bas, entre l’eau du ciel et l’eau de la terre.

Yara nageait sur le dos, les bras en étoile, le visage offert à la pluie. Ses che­veux noirs flot­taient autour de sa tête comme des algues. Ses yeux étaient ouverts — elle regar­dait le ciel, les gouttes qui tom­baient vers elle, et chaque goutte qui attei­gnait son visage écla­tait sur sa peau en une minus­cule explo­sion de fraî­cheur. Elle était belle d’une beau­té qui n’a­vait rien d’hu­main — ou qui était, au contraire, la beau­té la plus humaine pos­sible, la beau­té du corps dans son élé­ment, du corps qui ne résiste plus à rien, qui s’a­ban­donne à l’eau et à la pluie et à la gra­vi­té et au monde.

Soan nagea vers elle. Il pas­sa un bras sous sa nuque, l’autre sous ses reins, et la tint dans l’eau, comme on tient un enfant qui apprend à flot­ter. Yara fer­ma les yeux. La pluie tom­bait sur eux. L’eau tur­quoise les enve­lop­pait. Le gron­de­ment de la cas­cade, au-des­sus, cou­vrait tout — les pen­sées, les sou­ve­nirs, les pro­jets, le pas­sé, l’a­ve­nir. Il n’y avait que le pré­sent. Que l’eau. Que la peau de l’autre dans l’eau.

Ils res­tèrent dans le bas­sin pen­dant la durée de l’a­verse. Quand la pluie ces­sa et que le soleil revint — un soleil de fin d’a­près-midi, bas, rasant, qui trans­per­çait la cano­pée en lames d’or — l’eau des cas­cades prit une cou­leur nou­velle, un tur­quoise incan­des­cent, presque phos­pho­res­cent, et la vapeur qui mon­tait des bas­sins dans la lumière dorée don­na au lieu un aspect sur­na­tu­rel, une qua­li­té de vision, de mirage.

Ils sor­tirent de l’eau et s’as­sirent sur un rocher plat, au bord du bas­sin, les pieds dans l’eau. Leurs peaux étaient fraîches et lisses, comme rin­cées de toute impu­re­té, et l’air sur leurs corps mouillés était un bai­ser — tiède, par­fu­mé, tendre.

— Je ne veux pas par­tir, dit Yara.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois qu’elle le disait — mais c’é­tait la pre­mière fois qu’elle le disait avec cette gra­vi­té. Pas un caprice, pas une coquet­te­rie de vacan­cière. Une décla­ra­tion. Un constat. Quelque chose qui mon­tait des pro­fon­deurs et qui n’é­tait plus une envie mais une certitude.

Soan ne répon­dit pas. Il prit la main de Yara — cette main qui avait tis­sé la soie le matin, qui avait posé une fleur de fran­gi­pa­nier sur la tombe de Mou­hot, qui avait cares­sé le comp­toir du bar de la Vil­la San­ti en pen­sant aux mains de la reine dis­pa­rue — et il la ser­ra, fort, et dans cette pres­sion il mit tout ce qu’il ne pou­vait pas dire : je sais. Moi non plus. Mais nous sommes encore là. Nous sommes encore là.

Sur le che­min du retour, à tra­vers les col­lines, ils croi­sèrent un bonze ado­les­cent qui mar­chait seul sur le bord de la route. Un gar­çon de quinze ou seize ans, le crâne rasé, la robe safran trop grande pour ses épaules étroites, qui mar­chait pieds nus sur la terre rouge avec la len­teur d’un homme qui a tout le temps du monde. Il ne les regar­da pas. Il mar­chait. Il avan­çait. Il était exac­te­ment là où il devait être, avec la cer­ti­tude de ceux qui savent que chaque pas est le bon, que chaque direc­tion est la bonne, parce que toutes les direc­tions mènent au même endroit.

L’i­mage res­ta. Elle se gra­va en eux avec la net­te­té d’une pho­to­gra­phie — le bonze ado­les­cent sur la route rouge, la jungle der­rière lui, le ciel de mous­son au-des­sus, et ses pieds nus qui avan­çaient sans hési­ta­tion, sans doute, sans peur, comme si mar­cher était la seule chose qui méri­tait d’être faite, et qu’il le savait, et que c’é­tait assez.

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