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Sai­son
humide

Sai­son humide

Cin­quième partie

CIN­QUIÈME PAR­TIE — LA PROFONDEUR

Ce qu’on n’au­rait jamais su sans le silence

CHA­PITRE 16

Il avait plu toute la nuit. Une pluie régu­lière, obs­ti­née, sans colère — pas un orage, pas un déluge, juste la mous­son dans sa ver­sion la plus pure, la plus constante : un rideau d’eau conti­nu qui tom­bait du ciel comme si le ciel avait déci­dé de se vider et n’a­vait fixé aucune date limite.

Soan se réveilla à deux heures du matin. Yara dor­mait. La chambre était obs­cure. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La pluie. Le gecko. Les bruits habi­tuels, les bruits de la Vil­la San­ti, les bruits de leur vie ici, qui étaient deve­nus aus­si fami­liers que les bruits de l’ap­par­te­ment de Mon­treuil — sauf que ces bruits-ci avaient une qua­li­té que les bruits pari­siens n’a­vaient pas : ils étaient vivants. Le ven­ti­la­teur n’é­tait pas un méca­nisme — c’é­tait un souffle. Le gecko n’é­tait pas un ani­mal — c’é­tait un gar­dien. La pluie n’é­tait pas un phé­no­mène météo­ro­lo­gique — c’é­tait une présence.

Il regar­da Yara dor­mir. Il fai­sait ça sou­vent, main­te­nant — la regar­der dor­mir. C’é­tait deve­nu un plai­sir en soi, un plai­sir qui ne deman­dait rien, qui ne menait nulle part, qui n’a­vait pas de but. Juste la contem­pla­tion d’un visage endor­mi, d’un souffle régu­lier, d’une main posée sur l’o­reiller, des doigts légè­re­ment repliés, comme si elle tenait dans son som­meil un objet invisible.

Yara avait chan­gé. Non pas phy­si­que­ment — quoique, si : le bronze, la min­ceur, la sou­plesse nou­velle. Mais autre chose. Quelque chose dans son visage quand elle dor­mait. À Paris, Yara dor­mait les mâchoires ser­rées. Les sour­cils légè­re­ment fron­cés. Les traits contrac­tés, même dans le som­meil, comme si le corps refu­sait de lâcher la ten­sion que la jour­née avait accu­mu­lée. Ici, son visage était lisse. Les mâchoires relâ­chées. Les lèvres entrou­vertes. Elle dor­mait comme une enfant — ou comme une femme qui n’a plus peur de rien, ce qui revient peut-être au même.

Soan res­ta éveillé long­temps. Il pen­sa. Non pas des pen­sées struc­tu­rées, des pen­sées à thèse — des pen­sées flot­tantes, des pen­sées de trois heures du matin sous la mous­son, des pen­sées qui allaient et venaient comme les cou­rants du Mékong. Il pen­sa à sa vie. À ce qu’elle avait été jus­qu’i­ci — les études, le tra­vail, les pro­jets, la course. Il pen­sa à ce qu’elle pour­rait être. Il pen­sa à la len­teur, à la patience, à la beau­té de ce qui ne sert à rien. Il pen­sa au vieil homme qui sculp­tait des boud­dhas dans sa cour. À Boun­my le piro­guier. À Kham et ses mains de cui­si­nière. À toutes ces vies qui se dérou­laient ici, à Luang Pra­bang, sans se pres­ser, sans se bous­cu­ler, sans cher­cher à être autre chose que ce qu’elles étaient.

Vers quatre heures, Yara ouvrit les yeux. Elle le vit éveillé, dans le noir, les yeux ouverts.

— Tu ne dors pas.

— Non.

— Depuis longtemps ?

— Depuis un moment.

Elle se tour­na vers lui. Dans l’obs­cu­ri­té, il ne voyait pas son visage — il voyait sa sil­houette, le contour de ses épaules, la masse sombre de ses che­veux sur l’o­reiller blanc. Il sen­tait son souffle, chaud, par­fu­mé du som­meil, cette odeur intime que seuls les amants connaissent — l’o­deur de l’autre à trois heures du matin, l’o­deur sans masque, sans par­fum, sans rien.

— À quoi tu penses ? dit-elle.

Et pour la pre­mière fois depuis des semaines — pour la pre­mière fois depuis qu’ils avaient posé le pied à Luang Pra­bang — Soan ne répon­dit pas « à rien ». Parce que cette nuit-là, dans la pluie et le noir, il pen­sait à quelque chose. Quelque chose qui remon­tait de loin, de pro­fond, quelque chose que le silence de Luang Pra­bang avait déblo­qué comme le mas­sage de Madame Phet avait déblo­qué les nœuds dans son dos.

— J’ai peur, dit-il.

Le mot tom­ba dans l’obs­cu­ri­té comme un caillou dans un puits. Yara ne dit rien. Elle atten­dit. Elle savait attendre — c’é­tait peut-être la chose la plus impor­tante qu’elle avait apprise ici, ou qu’elle savait depuis tou­jours et qu’elle avait oubliée : attendre. Lais­ser l’autre par­ler à son rythme. Ne pas rem­plir le silence avec des questions.

— J’ai peur de la dou­ceur, dit Soan.

Il enten­dit le mot et sut qu’il était juste. La dou­ceur. Pas la vio­lence, pas l’é­chec, pas la mala­die — la dou­ceur. La dou­ceur de cette chambre, de cette vil­la, de cette ville, de cette femme à côté de lui. La dou­ceur du bon­heur quo­ti­dien, de la peau contre la peau, du riz gluant man­gé avec les doigts. La dou­ceur de n’a­voir besoin de rien.

— Pour­quoi ? dit Yara.

— Parce que la dou­ceur, ça s’ar­rête. Tou­jours. Et quand ça s’ar­rête, le manque est pire que si on n’a­vait rien eu. C’est plus facile de vivre dans le bruit. Dans la vitesse. Dans la fatigue. On ne sent rien. On n’a rien à perdre. Mais ici — ici, j’ai quelque chose. J’ai tel­le­ment de quelque chose que l’i­dée de ne plus l’a­voir me —

Il ne finit pas sa phrase. Yara posa sa main sur sa bouche. Pas pour le faire taire — pour le tou­cher. Pour lui rap­pe­ler qu’elle était là. Que la main sur la bouche, c’est aus­si un baiser.

— Mon père, dit-elle, avait un jar­din. À Sousse. Un petit jar­din der­rière la mai­son. Avec un citron­nier, un jas­mi­nier, et des géra­niums rouges dans des pots en terre. Chaque été, il arro­sait le jar­din tous les matins à cinq heures, avant que le soleil ne soit trop fort. Il y pas­sait une heure. Il taillait, il arro­sait, il par­lait aux plantes — oui, il par­lait aux plantes, en arabe, il leur disait des choses douces, comme on parle à des enfants. Et un été — j’a­vais dix ou onze ans — je lui ai deman­dé pour­quoi il fai­sait tout ça, pour­quoi il pas­sait tant de temps avec les plantes, puis­qu’elles allaient mou­rir de toute façon, puisque l’é­té fini­rait et que l’hi­ver les tue­rait. Et mon père m’a regar­dée et il a dit : c’est jus­te­ment parce qu’elles vont mou­rir que je les arrose.

Le silence après cette phrase fut le plus long de toutes les nuits qu’ils avaient pas­sées à la Vil­la Santi.

Soan lais­sa les mots entrer en lui. C’est jus­te­ment parce qu’elles vont mou­rir que je les arrose. C’é­tait si simple. Si évident. Et si impos­sible à com­prendre quand on vit dans le bruit, quand on court, quand on mange debout dans la cui­sine de Mon­treuil et qu’on s’embrasse dans le cou­loir entre deux portes. Il fal­lait venir ici — à l’autre bout du monde, dans une vil­la colo­niale où une reine avait dor­mi et où un gecko mon­tait la garde — pour entendre cette véri­té qui avait la forme d’un citron­nier dans un jar­din de Sousse.

Yara se rap­pro­cha de lui. Leurs fronts se tou­chèrent. Leurs souffles se mêlèrent dans l’obs­cu­ri­té — le souffle de lui et le souffle d’elle, deux souffles qui avaient appris, au fil de ces semaines, à se syn­chro­ni­ser, à res­pi­rer ensemble, comme les tis­se­randes de Ban Pha­nom qui tis­saient au même rythme.

— On arrose, dit-elle. C’est tout. On arrose.

Soan fer­ma les yeux. La pluie tom­bait sur les tuiles. Le gecko cla­quait. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Et quelque part à l’in­té­rieur de lui, dans un endroit qu’il ne connais­sait pas avant Luang Pra­bang, quelque chose se relâ­cha — un nœud, le der­nier, le plus pro­fond, celui que même Madame Phet n’a­vait pas atteint — et il sut, avec la cer­ti­tude tran­quille d’un boud­dha de bois, que la peur de la dou­ceur n’é­tait pas une rai­son de fuir la dou­ceur. Que la fra­gi­li­té du bon­heur n’é­tait pas un argu­ment contre le bon­heur. Que le jar­din de Sousse et la Vil­la San­ti et le Mékong et les six semaines et la peau de Yara contre la sienne — tout cela fini­rait, oui, tout cela fini­rait, et c’est pour ça — exac­te­ment pour ça — que c’é­tait beau.

Ils s’en­dor­mirent enla­cés, front contre front, et la pluie les ber­ça, et le petit boud­dha sur la table de nuit veilla, avec son sou­rire de bois doré, sur leurs deux corps endor­mis qui res­pi­raient à l’u­nis­son dans la vil­la de la reine morte.

CHA­PITRE 17

La céré­mo­nie du baci eut lieu un dimanche. Ou un same­di. Ou un jour sans nom — les jours n’a­vaient plus de nom depuis longtemps.

C’est Kham qui les avait invi­tés. Pas avec des mots — avec un geste. Un soir, après le dîner, elle s’é­tait appro­chée de leur table et avait posé devant eux une petite fleur de jas­min, fraîche, blanche, dont le par­fum mon­ta immé­dia­te­ment dans l’air tiède. Puis elle avait dit — dans son fran­çais rudi­men­taire, ces quelques mots qu’elle gar­dait pour les occa­sions impor­tantes : Demain. Ma mai­son. Baci. Et elle avait joint les mains, le nop, et s’en était allée.

La femme de la récep­tion leur avait expli­qué. Le baci — ou sou­khouane — était la céré­mo­nie la plus impor­tante de la vie lao­tienne. On le pra­ti­quait pour tout : les nais­sances, les mariages, les départs, les retours, les mala­dies, les gué­ri­sons, les pro­mo­tions, les récoltes, les deuils. C’é­tait un rituel ani­miste, anté­rieur au boud­dhisme, qui avait sur­vé­cu à toutes les reli­gions et à tous les régimes parce qu’il tou­chait à quelque chose de fon­da­men­tal : l’i­dée que l’être humain pos­sède trente-deux âmes — trente-deux khouan — qui cir­culent dans le corps et qui, sous l’ef­fet du stress, du voyage, de la mala­die ou du cha­grin, peuvent s’é­chap­per, s’é­ga­rer, se perdre. Le baci était le rituel qui les rap­pe­lait. Qui les fai­sait reve­nir. Qui les atta­chait au corps pour qu’elles ne partent plus.

— Trente-deux âmes, répé­ta Soan.

— Trente-deux, confir­ma la femme de la récep­tion, avec une convic­tion si tran­quille qu’on ne pou­vait pas douter.

La mai­son de Kham était dans le quar­tier sud, au-delà du Wat Mano­rom, dans une rue de terre bor­dée de man­guiers. Une mai­son en bois sur pilo­tis, comme toutes les mai­sons tra­di­tion­nelles — le rez-de-chaus­sée ouvert, ser­vant de cui­sine, de garage, d’a­te­lier, et l’é­tage habi­table, acces­sible par un esca­lier exté­rieur. Devant la mai­son, un jar­din minus­cule avec un autel aux esprits — un petit temple minia­ture posé sur un pilier, où brû­laient des bâtons d’en­cens et où des offrandes de riz et de fruits atten­daient des bouches invisibles.

Quand Soan et Yara arri­vèrent, la mai­son était pleine. La famille de Kham — immense, ten­ta­cu­laire, impos­sible à car­to­gra­phier — occu­pait toutes les sur­faces dis­po­nibles. Des femmes pré­pa­raient de la nour­ri­ture dans la cui­sine en plein air. Des hommes fumaient accrou­pis sous les pilo­tis. Des enfants cou­raient entre les jambes de tout le monde avec cette impu­ni­té joyeuse que les enfants ont dans toutes les cultures du monde. Des vieillards assis sur des nattes regar­daient la scène avec des yeux de sages ou de som­nam­bules, c’é­tait dif­fi­cile à dire.

Au centre de la pièce prin­ci­pale, à l’é­tage, trô­nait le pha khouan — l’arbre à offrandes. Un cône de feuilles de bana­nier, d’en­vi­ron un mètre de haut, orné de fleurs blanches, de bou­gies, d’œufs durs, de fils de coton blanc, de billets de banque pliés en éven­tail, et sur­mon­té d’une fleur de lotus rose qui oscil­lait à la brise du ven­ti­la­teur. Le pha khouan était d’une beau­té grave, archi­tec­tu­rale — un man­da­la végé­tal, une cathé­drale de feuilles, qui conte­nait dans ses plis et ses étages tout le savoir-faire rituel de géné­ra­tions de femmes lao.

Un moine était assis devant le pha khouan. Un vieux moine, petit, sec, le crâne rasé et lui­sant, avec un visage qui res­sem­blait à un pay­sage — des col­lines de rides, des ravins de plis, des plaines lisses autour des yeux. Il psal­mo­diait en pali — la langue litur­gique du boud­dhisme the­ra­va­da — d’une voix mono­corde, nasale, qui rem­plis­sait la pièce comme un encens sonore. Les mots étaient incom­pré­hen­sibles — même pour les Lao­tiens pré­sents, le pali n’é­tant pas plus leur langue que le latin n’est la nôtre — mais le son était fami­lier, ancien, ras­su­rant. C’é­tait le son de la prière uni­ver­selle, le bour­don­ne­ment du sacré, qui trans­cende la langue et touche direc­te­ment l’os.

Soan et Yara furent assis au pre­mier rang, face au pha khouan, à côté de la mère de Kham — une femme minus­cule, cen­te­naire peut-être, dont le visage n’é­tait plus qu’un réseau de rides si dense qu’il en deve­nait lisse, comme une peau qui aurait trop vécu et qui serait reve­nue à l’é­tat de nour­ris­son. La vieille femme prit la main de Yara et la ser­ra avec une force sur­pre­nante, sans un mot, et ne la lâcha plus de toute la cérémonie.

Le moine psal­mo­dia pen­dant vingt minutes. Puis le silence se fit et la par­tie que Soan et Yara atten­daient — sans savoir exac­te­ment à quoi s’at­tendre — commença.

Les fils de coton.

Kham s’ap­pro­cha la pre­mière. Elle prit un fil de coton blanc — un simple fil, fin, d’une tren­taine de cen­ti­mètres — et s’a­ge­nouilla devant Yara. Avec des gestes d’une dou­ceur extrême, elle noua le fil autour du poi­gnet de Yara, len­te­ment, en pro­non­çant des mots en lao — des vœux, des béné­dic­tions, des sou­haits de san­té, de bon­heur, de longue vie. Le fil était si léger qu’on le sen­tait à peine — un souffle de coton sur la peau — et pour­tant il pesait quelque chose d’im­mense, quelque chose qui avait le poids de toutes les céré­mo­nies sem­blables qui s’é­taient dérou­lées dans toutes les mai­sons de Luang Pra­bang depuis des siècles.

Puis ce fut le tour de Soan. Les mains de Kham — ses mains de cui­si­nière, ses mains larges, cal­leuses, cou­vertes de brû­lures — prirent le poi­gnet de Soan avec une déli­ca­tesse inat­ten­due et y nouèrent le fil blanc. Les mots lao cou­laient de sa bouche comme une rivière — des mots dont Soan ne com­pre­nait pas un traître mot, mais dont il sen­tait le sens, phy­si­que­ment, dans la pres­sion des doigts sur son poi­gnet, dans la cha­leur des paumes de Kham contre sa peau, dans le rythme même des syl­labes qui mon­taient et des­cen­daient comme une mélodie.

Après Kham, ce furent les autres. Toute la famille. Un par un, ils s’ap­pro­chèrent de Soan et Yara et leur nouèrent un fil au poi­gnet — les enfants avec des gestes mal­adroits et des rires, les vieillards avec des gestes lents et des mur­mures, les femmes avec des gestes pré­cis et des sou­rires. Chaque fil était un vœu. Chaque nœud était une prière. Et les poi­gnets de Soan et Yara se cou­vrirent peu à peu de bra­ce­lets blancs — dix, vingt, trente fils — qui for­maient une man­chette de coton, légère, fra­gile, indéfaisable.

Yara pleu­rait.

Pas de tris­tesse — de quoi, alors ? De gra­ti­tude, peut-être. D’é­mo­tion. De la sur­prise d’être accueillie si com­plè­te­ment, si géné­reu­se­ment, par des gens qu’elle connais­sait à peine et qui pour­tant lui atta­chaient des fils au poi­gnet comme si elle fai­sait par­tie de leur famille, comme si les âmes n’a­vaient pas de natio­na­li­té ni de pas­se­port, comme si le seul fait d’être là — d’être là, pré­sente, assise sur cette natte, dans cette mai­son de bois — suf­fi­sait à faire de vous quel­qu’un qu’on bénit.

Soan ne pleu­rait pas. Mais quelque chose en lui trem­blait — une vibra­tion inté­rieure, un trem­ble­ment de terre minus­cule, une secousse tec­to­nique dans les pro­fon­deurs de ce qu’il appe­lait faute de mieux son âme, ou ses trente-deux âmes, ou peu importe le nom — quelque chose qui bou­geait, qui se dépla­çait, qui revenait.

Sou­khouane. Que les âmes res­tent avec le corps.

Après les fils, le lao-lao. L’al­cool de riz cir­cu­la dans des verres minus­cules — des dés à coudre de feu blanc — et tout le monde but, y com­pris le moine, y com­pris la cen­te­naire, y com­pris les enfants qui trem­paient leurs lèvres en fai­sant des gri­maces. Puis la nour­ri­ture — un fes­tin déployé sur la natte, des dizaines de plats, le laap, le or lam, le ping kai, les sau­cisses de Luang Pra­bang, le sti­cky rice dans ses paniers de bam­bou, les salades, les soupes, les grillades, et ce plat que Soan n’a­vait jamais vu — un pois­son du Mékong entier, cuit à l’é­touf­fée dans des feuilles de bana­nier, avec de la citron­nelle, du galan­ga, des feuilles de citron kaf­fir, et du padek, et quand on ouvrait la feuille la vapeur qui mon­tait était un poème — un poème olfac­tif, un poème de fleuve et de forêt et de feu.

Ils man­gèrent avec les mains. Avec les doigts. Avec la joie ani­male du corps qui se nour­rit au milieu des autres corps. Les enfants leur appor­taient des mor­ceaux de pou­let grillé en riant. La mère de Kham leur ver­sait du lao-lao avec une insis­tance qui ne tolé­rait pas le refus. Un homme — le mari de Kham ? un frère ? un cou­sin ? — sor­tit un khène et se mit à jouer, et la musique mon­ta dans la mai­son de bois, le bour­don­ne­ment ancien, la mélo­die ser­pen­tine, et quel­qu’un se mit à dan­ser — une femme, une tante, les bras levés, les mains tour­nées vers le ciel, les pieds nus sur le plan­cher, le lam­vong, la danse lao, cette danse en cercle, lente, gra­cieuse, qui n’a besoin ni de par­te­naire ni de public, juste d’un corps et d’une musique.

Yara se leva. Elle dan­sa. Pas le lam­vong — elle ne le connais­sait pas — mais sa propre danse, quelque chose qui venait de plus loin, de Tunis ou d’ailleurs, quelque chose qui venait du ventre et des hanches et qui n’a­vait pas de nom, et les femmes lao la regar­dèrent dan­ser et sou­rirent, et l’une d’elles lui prit les mains et lui mon­tra le geste — la tor­sion du poi­gnet, l’ou­ver­ture des doigts, la grâce du bras qui des­sine un arc — et Yara apprit, en trois minutes, le geste essen­tiel du lam­vong, et elle dan­sa avec les femmes, en cercle, sous les yeux de Soan qui la regar­dait depuis la natte avec cette expres­sion que Boun­my le piro­guier avait recon­nue : l’ex­pres­sion d’un homme qui regarde une femme qu’il aime dan­ser dans une mai­son étran­gère, et qui sait que cet ins­tant est le plus beau de sa vie, et qui sait aus­si qu’il ne dure­ra pas, et qui s’en fiche, et qui regarde.

Ils ren­trèrent à la Vil­la San­ti à pied, dans la nuit, un peu ivres de lao-lao et de tout le reste. Les rues étaient désertes. Les temples dor­maient. Le Mékong cou­lait quelque part en contre­bas, invi­sible dans le noir. Les fils de coton blanc à leurs poi­gnets brillaient fai­ble­ment dans la lumière des lam­pa­daires — comme des bra­ce­lets de lune, comme des liens invi­sibles qui les rat­ta­chaient à cette mai­son, à cette famille, à cette ville.

— Il ne faut pas les enle­ver, dit Yara. Les fils. On les laisse tom­ber d’eux-mêmes. C’est ce que Kham a dit.

— Je sais.

— Ils res­te­ront com­bien de temps ?

— Je ne sais pas. Quelques semaines. Un mois, peut-être. Ils s’u­se­ront. Les nœuds se défe­ront. Les fils tom­be­ront un par un.

Yara regar­da ses poi­gnets. Les fils blancs brillaient sur sa peau de cuivre. Trente fils. Trente vœux. Trente-deux âmes.

— Quand le der­nier fil tom­be­ra, dit-elle, il fau­dra revenir.

CHA­PITRE 18

Les der­niers jours eurent la den­si­té du miel.

Ils le savaient main­te­nant — le départ appro­chait. Non pas qu’ils comp­taient les jours — ils avaient ces­sé de comp­ter depuis long­temps — mais le corps le savait, le corps avait un calen­drier inté­rieur que la tête pou­vait igno­rer mais pas trom­per. Le corps savait que les six semaines tou­chaient à leur fin, que l’a­vion exis­tait quelque part dans le futur, que l’aé­ro­port minus­cule avec sa piste entre les col­lines les atten­dait, que le bruit du monde se rapprochait.

Et parce que le corps le savait, tout devint plus intense. Plus aigu. Plus lumi­neux. Comme si les sens, pres­sen­tant la fin, avaient aug­men­té leur puis­sance de cap­ta­tion — les cou­leurs plus vives, les odeurs plus fortes, les sons plus nets, les tex­tures plus pré­cises. Le syn­drome du condam­né — non pas le condam­né à mort, mais le condam­né à vivre, le condam­né à retour­ner dans le monde d’a­vant, le monde du bruit et de la vitesse et des réveils à six heures et des métros bondés.

Soan se leva plus tôt. Avant l’aube, avant le tak bat, avant les moines. Il sor­tit de la Vil­la San­ti dans la nuit finis­sante, pieds nus, et mar­cha jus­qu’au Mékong. Le fleuve était noir — un noir d’encre, un noir de néant — et au-des­sus le ciel com­men­çait à pâlir, une bande de gris à l’est, au-des­sus des mon­tagnes, qui annon­çait l’aube sans encore la montrer.

Il s’as­sit sur les marches de la berge, les pieds dans la boue tiède, et regar­da le fleuve. Le Mékong dans le noir. Le Mékong avant le jour. Le Mékong qui cou­lait sans que per­sonne le voie, qui cou­lait pour lui-même, qui cou­lait depuis tou­jours et pour tou­jours, et qui n’a­vait besoin ni de spec­ta­teur ni de pho­to­graphe ni de poème pour exister.

Un pêcheur appa­rut. Une sil­houette dans une pirogue, au milieu du fleuve, à peine visible — un homme debout, une perche à la main, qui glis­sait sur l’eau noire sans un bruit. Le pêcheur ne le vit pas, ou le vit sans le mon­trer. Il pas­sait. Il fai­sait ce qu’il avait tou­jours fait — ce que son père avait fait, ce que le père de son père avait fait — il pêchait le Mékong à l’aube, il jetait son filet dans l’eau noire, il atten­dait. Et cette image — l’homme debout sur la pirogue, la perche contre le ciel qui s’é­claire — fut pour Soan l’i­mage de Luang Pra­bang tout entière. Pas les temples, pas les boud­dhas, pas les cas­cades. Un homme sur un fleuve. Un geste ancien. Le silence.

Quand il ren­tra à la Vil­la San­ti, le tak bat avait com­men­cé. Les moines pas­saient dans la rue Sak­ka­line, pieds nus, le bol ouvert. Les femmes age­nouillées offraient le riz. Yara était sur le bal­con, en culotte et débar­deur, les che­veux défaits, exac­te­ment comme le pre­mier matin — le même bal­con, la même lumière, les mêmes moines — et pour­tant tout avait chan­gé. Eux avaient chan­gé. Ils n’é­taient plus les mêmes per­sonnes qu’à l’ar­ri­vée — non pas trans­for­més, non pas conver­tis, mais dila­tés. Élar­gis. Comme si les six semaines avaient créé en eux un espace qui n’exis­tait pas avant — un espace de silence, de len­teur, de pré­sence — et que cet espace, une fois ouvert, ne se refer­me­rait pas.

Ils refirent les choses une der­nière fois. Le Wat Xieng Thong, ses mosaïques d’arbre de vie. Le mont Phou­si, les trois cents marches, la vue sur la ville-jar­din. Le mar­ché du matin avec ses pois­sons d’argent et ses herbes odo­rantes. Le res­tau­rant au bord de la Nam Khan, les nouilles, les cous­sins au sol. Le pont de bam­bou. Le Mékong au crépuscule.

Mais cette fois, chaque chose avait un éclat dif­fé­rent — l’é­clat des choses qu’on voit pour la der­nière fois. Le savoir. Le savoir que ce cou­cher de soleil est le der­nier qu’on regarde depuis cette berge, que ce laap est le der­nier qu’on mange chez Kham, que cette tasse de café lao est la der­nière qu’on boit sur ce bal­con. Le savoir qui aiguise tout, qui rend tout tran­chant, qui trans­forme le quo­ti­dien en sacré.

Un soir — l’a­vant-der­nier — Soan nagea seul dans le Mékong.

C’é­tait inter­dit, pro­ba­ble­ment — le fleuve était dan­ge­reux, les cou­rants puis­sants, l’eau opaque — mais il s’en fichait. Il des­cen­dit les marches de la berge au cré­pus­cule, ôta son tee-shirt, entra dans l’eau. L’eau brune, tiède, l’en­ve­lop­pa comme un corps. Le cou­rant le pous­sa dou­ce­ment vers le sud, et il nagea contre, à petites brasses, en main­te­nant sa posi­tion, ni avan­çant ni recu­lant, juste sus­pen­du dans le fleuve, entre deux mondes, entre la berge où Yara l’at­ten­dait et le large où le cou­rant l’emportait.

Le ciel au-des­sus de lui était un incen­die. Orange, rose, vio­let, pourpre — les cou­leurs de la mous­son, les cou­leurs du Laos, les cou­leurs d’un monde qui ne se sou­ciait pas d’être beau mais qui l’é­tait, scan­da­leu­se­ment, obs­cè­ne­ment, avec une géné­ro­si­té qui fri­sait la pro­vo­ca­tion. Le fleuve sous lui était chaud et brun et immense, et Soan pen­sa que c’é­tait la pre­mière fois de sa vie qu’il nageait dans un fleuve, un vrai fleuve, pas une pis­cine, pas un lac, pas la mer — un fleuve, un cours d’eau qui va quelque part, qui avance, qui ne revient pas.

Il sor­tit de l’eau et remon­ta les marches. Yara l’at­ten­dait sur la berge avec deux Beer­lao. Elle le regar­da mon­ter — trem­pé, ruis­se­lant, le corps brun et maigre lui­sant dans la lumière du cré­pus­cule — et elle lui ten­dit une bière sans un mot. Il la prit. Il but. La bière froide sur la gorge chaude, le goût de hou­blon mêlé au goût de fleuve dans sa bouche. Le ciel virait au mauve. Les pre­miers temples s’allumaient.

— Tu es fou, dit Yara.

— Un peu.

— Le cou­rant aurait pu t’emporter.

— Je sais.

— Et alors quoi ?

— Alors rien. J’a­vais besoin de nager dans le Mékong avant de par­tir. C’est fait.

Elle sou­rit. Ce sou­rire de Yara qu’il connais­sait main­te­nant par cœur — non, pas par cœur, il ne le connaî­trait jamais par cœur, chaque sou­rire était légè­re­ment dif­fé­rent, chaque sou­rire conte­nait une nuance nou­velle, un pli, un éclat, une ombre — et c’est ça qui le ren­dait si beau, c’est ça qui ren­dait tout si beau : l’im­pos­si­bi­li­té de connaître tout à fait.

— Je t’aime, dit-elle.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle le disait à Luang Pra­bang. Pas la pre­mière fois en géné­ral — ils se le disaient, bien sûr, comme tous les couples, par SMS, au télé­phone, en se quit­tant le matin. Mais ici, dans ce pays de silence et de non-dit, ils ne l’a­vaient pas dit. Pas parce qu’ils ne le pen­saient pas — parce que les mots sem­blaient insuf­fi­sants, parce que les gestes disaient mieux, parce que la peau contre la peau était un lan­gage plus pré­cis que le fran­çais ou l’arabe.

Mais ce soir-là, sur la berge du Mékong, avec la bière et le ciel et l’eau sur la peau de Soan, Yara le dit. Et les trois mots eurent un poids qu’ils n’a­vaient jamais eu — le poids de six semaines de silence, de len­teur, de pluie, de lao-lao, de gecko, de fils de coton blanc, de boud­dhas en bois doré et de reines mortes sans sépulture.

Soan ne répon­dit pas avec des mots. Il posa sa bière sur la marche, prit le visage de Yara entre ses mains mouillées de Mékong, et l’embrassa — un bai­ser long, pro­fond, qui avait le goût du fleuve et de la bière et du cré­pus­cule, et qui conte­nait tout ce qu’il ne pou­vait pas dire, tout ce qu’il ne sau­rait jamais dire, tout ce que les mots ne peuvent pas dire et que seuls les corps, dans leur sagesse muette, peuvent exprimer.

CHA­PITRE 19

La der­nière nuit.

Ils le savaient tous les deux. Ils ne l’a­vaient pas dit — pas besoin. Le corps le savait. Le corps savait que c’é­tait la der­nière fois qu’il tou­che­rait ces draps, qu’il enten­drait ce ven­ti­la­teur, qu’il sen­ti­rait l’o­deur de cette chambre — le teck, la citron­nelle, la soie, la sueur, le jas­min du jar­din qui mon­tait par les volets, et par-des­sus tout l’o­deur de l’autre, cette odeur qui s’é­tait mêlée à toutes les autres et qui les conte­nait toutes.

Ils ne dor­mirent pas. Pas par angoisse — par gour­man­dise. Par volon­té de ne rien perdre. Par le désir de res­ter éveillés une nuit entière, une der­nière nuit, et de sen­tir chaque heure pas­ser, chaque minute, avec la conscience aiguë de celui qui sait que le temps file entre les doigts comme le sable, comme l’eau, comme le riz gluant qu’on roule entre les paumes.

Ils firent l’a­mour. Len­te­ment, d’a­bord. La len­teur de Luang Pra­bang, la len­teur apprise, la len­teur qui n’est pas l’ab­sence de vitesse mais la pré­sence totale au geste, au souffle, à la peau. Les mains qui connaissent le che­min par cœur et qui pour­tant le redé­couvrent. Les bouches qui savent où aller et qui prennent leur temps. Les corps qui se recon­naissent dans le noir avec la cer­ti­tude des aveugles.

Puis plus vite. L’ur­gence de la der­nière fois. Les mains qui agrippent parce que demain elles ne tou­che­ront plus ces draps, ces murs, cette mous­ti­quaire. Les bouches qui mordent parce que le goût de la peau de l’autre, ici, dans cette chambre, n’est pas le même goût que celui de la peau de l’autre à Mon­treuil — c’est un goût enri­chi, den­si­fié, char­gé de six semaines de mous­son et de Mékong et de padek et de lao-lao et de citron­nelle, un goût qu’on ne retrou­ve­ra nulle part.

Puis len­te­ment encore. Parce que la nuit est longue. Parce que la nuit de Luang Pra­bang est la plus longue du monde, quand on veut qu’elle le soit.

Entre les étreintes, ils par­lèrent. Des choses qu’on ne dit que dans le noir. Des choses légères — tu te sou­viens du rat grillé au mar­ché ? tu te sou­viens de la tête de Del­vaux quand tu lui as dit que tu ne buvais pas de lao-lao et que tu en as bu trois verres ? Et des choses graves — tu crois qu’on sera capables de gar­der ça ? Cette len­teur ? Ce silence ? Tu crois que Paris nous laissera ?

— Non, dit Soan. Paris ne nous lais­se­ra pas. Le bruit revien­dra. La vitesse revien­dra. On repren­dra le métro, on man­ge­ra debout, on s’embrassera dans le cou­loir entre deux portes.

— Alors à quoi bon ?

— À ça. À cette nuit. À ces six semaines. À savoir qu’on en est capables. Que quelque part en nous — au fond, tout au fond, là où Madame Phet ne va pas — il y a un endroit qui sait ralen­tir. Et même si le bruit recouvre tout, même si la vitesse nous reprend, cet endroit exis­te­ra tou­jours. On y sera allés. On ne pour­ra plus faire comme si on ne savait pas.

Yara posa sa tête sur la poi­trine de Soan. Elle écou­ta son cœur. Le cœur de Soan bat­tait len­te­ment — un bat­te­ment de Luang Pra­bang, un bat­te­ment de gecko, un bat­te­ment de piro­guier endor­mi dans sa barque.

— Trente-deux âmes, dit-elle.

— Quoi ?

— On a trente-deux âmes. Et là, main­te­nant, elles sont toutes là. Toutes les trente-deux. Je les sens. Elles sont revenues.

Le gecko cla­qua. Tok-tok. Comme un point final. Ou comme un point de suspension.

Dehors, la nuit de Luang Pra­bang fai­sait ce qu’elle avait tou­jours fait — elle enve­lop­pait la ville de son silence, elle lais­sait le Mékong cou­ler dans le noir, elle lais­sait les boud­dhas sou­rire dans les temples fer­més, elle lais­sait les phi dan­ser sous les banyans, elle lais­sait les coqs attendre l’aube avec cette patience absurde qui est peut-être la forme la plus haute de la sagesse.

Vers quatre heures, la pluie vint. Une der­nière pluie. Pas un orage — une pluie douce, régu­lière, presque tendre, la pluie du matin qu’ils avaient appris à recon­naître dès la pre­mière semaine, cette pluie fine qui tom­bait comme un mur­mure et qui ces­sait avant l’aube. La pluie de Luang Pra­bang qui disait au revoir.

Yara s’en­dor­mit dans les bras de Soan. Il res­ta éveillé. Il écou­ta la pluie, le ven­ti­la­teur, le gecko, la res­pi­ra­tion de Yara. Il regar­da le petit boud­dha sur la table de nuit — le boud­dha de bois doré du vieil sculp­teur — et le boud­dha lui ren­dit son regard, avec ce sou­rire de bois qui avait tra­ver­sé les mains d’un arti­san, la patience d’une semaine, et la béné­dic­tion muette d’un incon­nu dans une cour.

La lumière chan­gea. Le gris de l’aube entra par les volets. La pluie ces­sa. Quelque part, dans un temple, un moine frap­pa un gong — un son rond, pro­fond, qui tra­ver­sa la ville endor­mie et attei­gnit la chambre de la Vil­la San­ti, et Soan le sen­tit vibrer dans ses os, dans sa cage tho­ra­cique, dans ses trente-deux âmes.

Le tak bat allait com­men­cer. Les moines allaient sor­tir. Le riz allait être offert. Le Mékong allait cou­ler. Tout allait conti­nuer — sans eux.

CHA­PITRE 20

L’aé­ro­port de Luang Pra­bang avait l’air d’une mai­son qu’on quitte.

Le tuk-tuk les dépo­sa devant le bâti­ment bas, au toit poin­tu, et le chauf­feur — un autre chauf­feur, pas celui de l’ar­ri­vée, mais avec le même sou­rire — sor­tit leurs sacs et les posa sur le trot­toir. Soan paya. Le chauf­feur joi­gnit les mains. Puis il remon­ta dans son tuk-tuk et s’en alla, et le bruit du moteur — ce bruit de machine à coudre asth­ma­tique qui les avait accueillis six semaines plus tôt — s’é­loi­gna dans la lumière du matin et disparut.

Ils por­tèrent leurs sacs à l’in­té­rieur. Le même bâti­ment, le même tapis rou­lant antique, les mêmes ven­ti­la­teurs au pla­fond. La même len­teur — les employés de l’aé­ro­port n’a­vaient pas chan­gé de rythme, ils tam­pon­naient les pas­se­ports et pesaient les bagages avec la même non­cha­lance majes­tueuse que le doua­nier de l’ar­ri­vée, la même absence totale d’urgence.

Soan et Yara s’as­sirent sur un banc en plas­tique, dans la salle d’embarquement. Une pièce petite, avec de grandes baies vitrées qui don­naient sur la piste et, au-delà, sur les mon­tagnes. Les mon­tagnes vertes. Les mêmes mon­tagnes que celles qu’ils avaient vues depuis le hublot de l’A­TR à hélices, qua­rante-deux jours plus tôt. La même jungle, le même vert gor­gé d’eau, les mêmes traî­nées de brume qui s’ac­cro­chaient aux som­mets. Rien n’a­vait chan­gé. Tout avait changé.

Yara regar­dait par la vitre. Son visage se reflé­tait dans le verre — un visage bron­zé, mince, repo­sé, un visage qui avait six semaines de Mékong dans les yeux et six semaines de mous­son dans les che­veux. Elle por­tait une robe simple, blanche, qu’elle avait ache­tée au mar­ché de nuit, et à ses poi­gnets les fils de coton du baci — usés, effi­lo­chés, un peu gris main­te­nant, mais tou­jours là. Ils avaient tenu. Pas tous — cer­tains étaient tom­bés, un par un, au fil des jours, pen­dant la douche ou dans le som­meil — mais il en res­tait une dizaine à chaque poi­gnet, obs­ti­nés, fidèles, qui refu­saient de lâcher.

— Tu as le boud­dha ? dit Yara.

— Il est dans le sac.

Le petit boud­dha de bois doré du vieil sculp­teur. Enve­lop­pé dans le sinh de soie pourpre, au fond du sac à dos de Soan. Avec le car­net de papier de mûrier dans lequel Yara n’a­vait rien écrit. Et un sachet de thé au jas­min. Et une pho­to — la seule, celle de Yara au métier à tis­ser de Ban Pha­nom. Le butin de six semaines, qui tenait dans un sac.

L’a­vion appa­rut sur la piste. Le même ATR à hélices, peut-être le même appa­reil, petit, fra­gile, qui trem­blait dans la cha­leur du matin comme un insecte. Les pas­sa­gers se levèrent — une ving­taine de per­sonnes, des tou­ristes, des hommes d’af­faires lao, une famille fran­çaise avec deux enfants. Soan et Yara se levèrent aussi.

— Attends, dit Yara.

Elle s’ap­pro­cha de la baie vitrée. Elle posa la main à plat sur le verre. De l’autre côté, les mon­tagnes vertes, la jungle, le ciel de mous­son, et quelque part en des­sous — invi­sible, mais pré­sent — le Mékong, qui cou­lait vers le sud avec son eau brune et ses pirogues et ses pois­sons d’argent et ses secrets.

Elle res­ta comme ça quelques secondes — la main sur le verre, le regard au loin — et Soan sut qu’elle fai­sait ses adieux. Pas à la ville. Pas aux temples, aux cas­cades, au mar­ché de nuit. Elle fai­sait ses adieux à la per­sonne qu’elle avait été ici — la Yara de Luang Pra­bang, la Yara pieds nus sur le teck de la Vil­la San­ti, la Yara qui man­geait le laap avec les doigts, qui nageait dans les cas­cades tur­quoises, qui dan­sait le lam­vong dans la mai­son de Kham, qui fai­sait l’a­mour sous la mous­son, qui tis­sait la soie, qui posait des fleurs de fran­gi­pa­nier sur les tombes des explo­ra­teurs morts. Cette Yara-là n’exis­te­rait plus — pas de cette façon, pas avec cette inten­si­té — et elle le savait, et elle lui disait au revoir.

Puis elle reti­ra sa main du verre, se tour­na vers Soan, et sourit.

— On y va, dit-elle.

Ils mon­tèrent dans l’a­vion. L’A­TR décol­la avec son trem­ble­ment habi­tuel, ses hélices qui tour­naient dans l’air chaud, son moteur qui tous­sait comme un vieil homme qui se lève. L’ap­pa­reil prit de l’al­ti­tude et Luang Pra­bang appa­rut par le hublot — la pénin­sule entre les deux rivières, les toits dorés des temples, la tache verte du mont Phou­si, la ligne brune du Mékong, et quelque part dans ce lacis de rues et de jar­dins, sur la rue Sak­ka­line, une vil­la blanche aux volets verts avec un fran­gi­pa­nier devant la porte.

Yara prit la main de Soan. Elle la ser­ra, fort — la même pres­sion que dans le tuk-tuk de l’ar­ri­vée, il y a qua­rante-deux jours, la même pres­sion qui disait tout ce que les mots ne disaient pas. Mais cette fois, la pres­sion disait autre chose. Elle ne disait plus : on est là. Elle disait : on a été là.

L’a­vion mon­ta. Les mon­tagnes vertes se rap­pro­chèrent, puis s’é­loi­gnèrent, puis devinrent un tapis, puis une maquette, puis une carte, puis un sou­ve­nir. Les nuages de mous­son englou­tirent le hublot et pen­dant quelques secondes le monde fut blanc — un blanc total, un blanc de rien, un blanc qui était peut-être la cou­leur de l’ou­bli ou celle de la mémoire, ou les deux en même temps.

Quand les nuages se dis­si­pèrent, le Laos avait disparu.

Soan regar­da les fils de coton blanc à son poi­gnet. Dix fils. Dix nœuds. Dix vœux de Kham et de sa famille, pro­non­cés en lao dans une mai­son de bois sur pilo­tis, un dimanche ou un same­di ou un jour sans nom. Les fils étaient usés, effi­lo­chés, un peu gris. Ils ne tien­draient plus long­temps. Un jour — dans une semaine, dans un mois — le der­nier fil tom­be­rait, et il n’y aurait plus rien au poi­gnet, plus de trace visible, plus de preuve matérielle.

Mais les trente-deux âmes seraient là. Toutes les trente-deux. Reve­nues, atta­chées, nouées par des mains de cui­si­nière dans une ville au bord d’un fleuve, sous la mous­son, dans une vil­la où une reine avait vécu et où un gecko mon­tait la garde.

L’a­vion filait vers Bang­kok. Vers la cor­res­pon­dance. Vers Paris. Vers le bruit.

Yara s’en­dor­mit sur l’é­paule de Soan. Comme à l’al­ler — la tête contre son cou, le poids tiède de ses che­veux sur sa cla­vi­cule. Soan ne dor­mit pas. Il regar­da par le hublot les mon­tagnes qui défi­laient en contre­bas, vertes, rondes, cou­vertes de jungle, sans route, sans vil­lage, sans rien. Et il pen­sa au pêcheur debout sur le Mékong à l’aube, au vieil homme qui sculp­tait des boud­dhas dans sa cour, au joueur de khène assis par terre au bout du mar­ché de nuit, au bonze ado­les­cent qui mar­chait pieds nus sur la route rouge, au gecko qui cla­quait dans le noir — tok-tok — et à Kham, debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte de sa cui­sine, avec cette incli­nai­son infime de la tête, ce plis­se­ment des yeux, cet acquies­ce­ment silencieux.

Il pen­sa au citron­nier du père de Yara, dans un jar­din de Sousse.

C’est jus­te­ment parce qu’elles vont mou­rir que je les arrose.

Il fer­ma les yeux. Le moteur de l’A­TR ron­ron­nait. Yara dor­mait. Le petit boud­dha de bois doré dor­mait dans le sac, enve­lop­pé de soie pourpre. Et quelque part en des­sous, très loin, de plus en plus loin, le Mékong cou­lait — lent, brun, immense, indif­fé­rent — vers le sud, vers le Cam­bodge, vers le del­ta, vers la mer, empor­tant dans son cou­rant la mémoire de tout ce qui avait été et qui ne serait plus, et la pro­messe de tout ce qui serait encore.

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