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Sai­son
humide

Sai­son humide

Pre­mière partie

Vil­la San­ti — Luang Prabang

PRE­MIÈRE PAR­TIE — L’ARRIVÉE

Le choc de la lenteur

CHA­PITRE 1

Ils avaient cou­ru. Pen­dant des mois ils avaient cou­ru et c’é­tait deve­nu si natu­rel, cette course, que leurs corps ne savaient plus dis­tin­guer la fatigue de la vie elle-même. Soan avait bou­clé trois pro­jets en cinq semaines, quelque chose dans l’ur­ba­nisme ou l’ar­chi­tec­ture numé­rique, il ne savait plus très bien, les pro­jets se che­vau­chaient comme des vagues sales. Yara tra­dui­sait des contrats pour un cabi­net d’a­vo­cats inter­na­tio­nal, l’a­rabe, le fran­çais, l’an­glais, dans un cycle sans fin, les mots des autres lui tra­ver­saient la tête sans jamais s’ar­rê­ter. Ils man­geaient debout dans la cui­sine de l’ap­par­te­ment de Mon­treuil, l’un par­tait quand l’autre arri­vait, ils s’embrassaient dans le cou­loir entre deux portes.

Puis un matin de mai, un dimanche — un vrai dimanche, un dimanche sans écrans — Yara avait dit : Je veux qu’on parte loin et longtemps.

Et Soan avait dit oui avant de savoir où.

C’est elle qui avait trou­vé la Vil­la San­ti sur une pho­to. Un bal­con vert, des volets colo­niaux, un fran­gi­pa­nier dont les branches tou­chaient la balus­trade. Der­rière, quelque chose de flou — un temple, une col­line, un ciel trop grand. Elle avait mon­tré la pho­to à Soan qui avait dit : Ça res­semble à un endroit où le temps n’existe pas. Et elle avait répon­du : Justement.

Six semaines. Ils avaient négo­cié six semaines. Congé sans solde pour elle. Arran­ge­ment ban­cal pour lui, une sorte de dis­po­ni­bi­li­té qu’on n’ac­corde qu’à ceux qui n’en ont jamais deman­dé. Six semaines, c’é­tait indé­cent. C’é­tait parfait.

L’aé­ro­port Charles-de-Gaulle sen­tait le néon et le café froid. Le ter­mi­nal E, celui des des­ti­na­tions loin­taines, avait cette lumière blanche qui donne à tout le monde le teint d’un len­de­main de garde. Soan por­tait les deux sacs, un sur chaque épaule, et Yara tenait les pas­se­ports entre ses doigts comme on tient un jeu de cartes. Ils avaient fait la queue, pré­sen­té leurs visages à la machine, tra­ver­sé les contrôles. Autour d’eux des familles avec des enfants rouges de fatigue, des hommes d’af­faires bran­chés à leurs télé­phones comme à des per­fu­sions, des couples âgés en tenue de ran­don­née qui par­taient pro­ba­ble­ment au Népal ou au Vietnam.

Eux ne res­sem­blaient à rien de par­ti­cu­lier. Lui, brun, mince, une mâchoire légè­re­ment de tra­vers qui don­nait à son visage quelque chose de mobile, d’i­na­che­vé. Elle, plus petite, les che­veux très noirs et très épais remon­tés en un chi­gnon approxi­ma­tif, la peau cou­leur de miel brû­lé, des yeux qui sem­blaient tou­jours amu­sés par quelque chose que les autres n’a­vaient pas vu. Ils avaient l’air de ce qu’ils étaient : deux per­sonnes qui s’aiment et qui sont fatiguées.

L’es­cale à Bang­kok fut une paren­thèse de néons et de nouilles. Trois heures dans un ter­mi­nal cli­ma­ti­sé à vingt degrés, les corps encore réglés sur l’heure de Paris, les yeux secs. Soan dor­mit quinze minutes sur l’é­paule de Yara, debout dans la queue d’embarquement pour Luang Pra­bang, et elle le lais­sa faire, sen­tant le poids tiède de sa tête contre son cou comme une chose précieuse.

Le petit avion pour Luang Pra­bang était un ATR à hélices qui trem­blait au décol­lage comme un ani­mal ner­veux. Il y avait peut-être qua­rante sièges, occu­pés à moi­tié. Un couple de Japo­nais très âgés, un moine en robe safran qui lisait quelque chose sur un télé­phone, trois rou­tards aus­tra­liens aux pieds ter­reux. L’a­vion prit de l’al­ti­tude et sou­dain, par le hublot, le monde changea.

Les mon­tagnes.

Yara pres­sa son front contre la vitre et Soan se pen­cha par-des­sus son épaule. En bas, une infi­ni­té de mon­tagnes vertes, rondes, cou­vertes de jungle, sans route, sans vil­lage, sans rien. Un vert qu’ils n’a­vaient jamais vu — un vert gor­gé d’eau, presque noir par endroits, tra­ver­sé de traî­nées de brume blanche qui s’ac­cro­chaient aux som­mets comme de la ouate. Pas un vert de carte pos­tale, pas un vert déco­ra­tif. Un vert vivant, un vert qui res­pi­rait, un vert qui avait l’air de pou­voir vous avaler.

Le Mékong appa­rut. Un immense ruban brun qui ser­pen­tait entre les col­lines, pares­seux, large, avec des bancs de sable ocre et des pirogues minus­cules qu’on devi­nait à peine. Le fleuve ne se pres­sait pas. Il cou­lait avec une len­teur sou­ve­raine, comme s’il avait tout le temps du monde, et quelque chose dans cette len­teur don­na envie à Soan de pleu­rer, sans qu’il sache pourquoi.

L’at­ter­ris­sage fut doux. La piste de l’aé­ro­port de Luang Pra­bang res­sem­blait à une allée de jar­din posée entre deux col­lines. Quand ils des­cen­dirent de l’a­vion, la cha­leur les frap­pa. Pas la cha­leur sèche du Magh­reb que Yara connais­sait, pas la cani­cule miné­rale de Paris en août. Autre chose. Une cha­leur humide, épaisse, par­fu­mée, qui entrait dans la bouche et dans les pou­mons comme une matière. L’air sen­tait la terre mouillée, le jas­min, le kéro­sène, et quelque chose de plus pro­fond qu’ils ne sau­raient jamais nom­mer — l’o­deur du tro­pique, l’o­deur de la vie qui pousse sans permission.

L’aé­ro­port était une mai­son. Un seul bâti­ment bas, un toit poin­tu, un tapis rou­lant antique sur lequel les sacs tour­naient avec une lan­gueur presque comique. Le doua­nier tam­pon­na leurs pas­se­ports sans les regar­der, avec le geste lent d’un homme qui a toute l’é­ter­ni­té devant lui.

Dehors, un tuk-tuk les atten­dait. Le chauf­feur, un homme mince au sou­rire immense, prit leurs sacs sans rien dire et les ins­tal­la à l’ar­rière d’une sorte de car­riole moto­ri­sée, ouverte sur les côtés, dont le moteur fai­sait un bruit de machine à coudre. Ils roulèrent.

La route était bor­dée de pal­miers et de mai­sons en bois sur pilo­tis. Des enfants jouaient dans la pous­sière rouge. Un buffle tra­ver­sa la route avec la même indif­fé­rence majes­tueuse que le Mékong. Yara attra­pa la main de Soan et la ser­ra, fort, et il sen­tit dans cette pres­sion tout ce qu’elle ne disait pas : On est là. On a bien fait. On est là.

Puis la ville appa­rut. Ou plu­tôt elle ne parut pas — elle se glis­sa autour d’eux, sans tran­si­tion. Les mai­sons de bois devinrent des mai­sons colo­niales, les temples sur­girent entre les bou­gain­vil­liers, dorés, silen­cieux, avec leurs toits à plu­sieurs étages qui tom­baient en cas­cade comme des jupes. La rue Sak­ka­line — la colonne ver­té­brale de la ville — était étroite, bor­dée de vil­las fran­çaises déla­vées et de monas­tères. Pas un bruit de klaxon. Pas un cri. Le tuk-tuk fai­sait plus de bruit que toute la ville réunie.

La Vil­la San­ti était là, sur la droite. Ils la recon­nurent avant de la voir — c’é­tait la pho­to de Yara, exac­te­ment, le bal­con vert, les volets, le fran­gi­pa­nier. Mais en vrai c’é­tait autre chose. En vrai la vil­la avait une pré­sence, une den­si­té, comme cer­tains visages qu’on croise dans la rue et dont on sait immé­dia­te­ment qu’ils ont vécu plus que les autres. Les murs blancs étaient légè­re­ment jaunes par endroits, comme bru­nis par un siècle de mous­sons. Les boi­se­ries de teck étaient sombres et lui­santes. La porte d’en­trée était ouverte — elle était tou­jours ouverte, ils l’ap­pren­draient plus tard — et de l’in­té­rieur venait une odeur de citron­nelle, de bois ciré et de riz cuit.

Une femme les accueillit. Petite, mince, la cin­quan­taine peut-être, un visage lisse et calme comme un lac. Elle joi­gnit les mains devant sa poi­trine — le nop, le salut lao — et incli­na légè­re­ment la tête. Elle ne dit presque rien. Elle leur ten­dit une ser­viette humide et froide, un verre de jus de fruits qu’ils ne recon­nurent pas — sucré, rosé, avec une pointe d’a­ci­di­té qui réveillait la langue — et les condui­sit à l’é­tage par un esca­lier de teck qui cra­quait sous leurs pas.

La chambre.

Yara entra la pre­mière et s’ar­rê­ta au milieu de la pièce. Le sol était en bois sombre. Les murs étaient blancs. Un lit immense, recou­vert d’un couvre-lit en soie cou­leur ivoire, trô­nait sous une mous­ti­quaire qui pen­dait du pla­fond comme un nuage de tulle. Un ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus avec un cli­que­tis régu­lier, doux, qui devien­drait le métro­nome de leurs nuits. Les volets verts étaient entrou­verts et par la fente on voyait la rue, un bout de temple, la cime d’un arbre. La lumière qui entrait était tami­sée, chaude, dorée par le filtre des persiennes.

Soan posa les sacs. Yara s’as­sit sur le lit, puis s’al­lon­gea, et le couvre-lit de soie fit sous son corps un bruit de frois­se­ment qui res­sem­blait à un sou­pir. Elle fer­ma les yeux.

— On est là, dit-elle.

Soan s’al­lon­gea à côté d’elle. Le mate­las était ferme, le tis­su frais sur leurs peaux moites. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Dehors, un oiseau — un oiseau incon­nu, au chant liquide et long — dit quelque chose qu’ils ne com­prirent pas. Puis plus rien.

Ils s’en­dor­mirent.

Quand Soan ouvrit les yeux, il ne savait plus quelle heure il était, ni quel jour, ni dans quel pays. La lumière avait chan­gé. Les volets décou­paient sur le mur d’en face des lames d’or rouge — le soleil se cou­chait. Yara dor­mait encore, sur le ventre, un bras pen­dant hors du lit, la bouche légè­re­ment ouverte, les che­veux défaits sur l’o­reiller. Il la regar­da. Long­temps. Avec cette atten­tion qu’on n’a jamais quand la vie va vite. Il regar­da la courbe de son épaule, la ligne de sa nuque, le duvet sombre à la base de ses reins, la plante rose de son pied droit.

Il pen­sa : Je la vois.

Il ne l’a­vait pas vue — pas comme ça, pas avec cette net­te­té, cette len­teur — depuis des mois. Peut-être plus. Le quo­ti­dien avait fait son tra­vail d’u­sure, non pas sur l’a­mour, l’a­mour était intact, mais sur le regard. On cesse de regar­der ceux qu’on aime. On les longe. On les frôle. On les devine. Mais les regar­der, vrai­ment, comme on regarde un pay­sage ou une œuvre d’art, en pre­nant le temps de ne rien com­prendre et de tout rece­voir — ça, on ne le fait plus.

Il ten­dit la main et tou­cha, du bout de l’in­dex, la che­ville de Yara. Elle bou­gea dans son som­meil, un fré­mis­se­ment, comme un chat. Dehors, la lumière rouge virait au mauve. Le ven­ti­la­teur tour­nait. L’oi­seau incon­nu chan­ta encore, une seule note, longue, qui res­ta sus­pen­due dans l’air comme une ques­tion sans réponse.

CHA­PITRE 2

Ils se réveillèrent à trois heures du matin. Le déca­lage horaire avait ses propres lois, son propre calen­drier — il vous tirait du som­meil au milieu de la nuit avec une net­te­té cruelle, comme si quel­qu’un avait allu­mé toutes les lumières d’un coup. Soan ouvrit les yeux dans le noir com­plet et sut immé­dia­te­ment qu’il ne se ren­dor­mi­rait pas. À côté de lui, Yara res­pi­rait les yeux ouverts.

— Tu dors ? murmura-t-il.

— Non.

Ils res­tèrent un moment sans bou­ger, allon­gés dans l’obs­cu­ri­té. La chambre était dif­fé­rente la nuit — plus vaste, plus ancienne, comme si les murs recu­laient dans le noir pour lais­ser entrer des pré­sences qu’on ne voyait pas le jour. Le ven­ti­la­teur décou­pait l’air en tranches régu­lières. Quelque part dans la vil­la, une hor­loge son­nait des heures qui ne cor­res­pon­daient à rien.

— Il fait chaud, dit Yara.

Il fai­sait chaud. Pas la cha­leur du jour, solaire et franche, mais une cha­leur noc­turne, moite, intime, qui col­lait les draps à la peau comme un autre corps. La mous­ti­quaire les enfer­mait dans une bulle de tulle blanc, un cocon sus­pen­du hors du temps. Yara se tour­na vers Soan. Dans le noir, il ne voyait pas son visage — il sen­tait son souffle, l’o­deur de sa peau mêlée à celle du jas­min qui mon­tait du jar­din par les volets entrouverts.

Elle posa la main sur son ventre. Pas un geste de désir — pas encore. Un geste de recon­nais­sance. Tu es là. Je suis là. Nous sommes à l’autre bout du monde dans une vil­la qui sent la citron­nelle et le teck, et il est trois heures du matin, et rien ne presse, rien n’a jamais aus­si peu pressé.

Il prit sa main et la por­ta à sa bouche. Il embras­sa ses doigts un par un, len­te­ment, comme on épelle un mot dans une langue qu’on redé­couvre. Le pouce, l’in­dex, le majeur — chaque doigt avait un goût dif­fé­rent, sel, savon, et quelque chose de plus pro­fond qu’il asso­ciait à elle seule, une saveur qu’il n’a­vait pas de mot pour décrire. L’an­nu­laire. L’au­ri­cu­laire. Yara rit dans le noir, un rire très bas, presque inau­dible, qui venait du ventre.

Ils firent l’a­mour dans la len­teur de l’in­som­nie. Pas comme à Paris, où l’a­mour était sou­vent une paren­thèse volée entre le dîner et la fatigue, rapide, bon, mais bous­cu­lé. Pas comme ça. Ici, dans cette chambre incon­nue, sous la mous­ti­quaire, dans la cha­leur pois­seuse de la nuit lao­tienne, quelque chose d’autre se pro­dui­sit. Ils prirent le temps. Un temps insen­sé, un temps dont ils ne dis­po­saient jamais, un temps qui n’exis­tait que parce qu’il n’y avait aucune rai­son de se pres­ser — ni réveil à régler, ni métro à prendre, ni jour­née à préparer.

Yara embras­sa le creux de l’é­paule de Soan, là où la peau est fine et légè­re­ment salée. Soan sui­vit du bout des lèvres la ligne de sa cla­vi­cule jus­qu’au ster­num. Chaque geste appe­lait le sui­vant avec la logique douce d’une rivière qui des­cend. Le ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus d’eux et par moments l’air bras­sé séchait la sueur sur leurs peaux, un fris­son bref, déli­cieux, avant que la cha­leur ne reprenne le dessus.

Quand tout fut fini ils res­tèrent emmê­lés, les jambes enrou­lées, le souffle court, et la mous­ti­quaire for­mait autour d’eux un dôme blanc qui bou­geait imper­cep­ti­ble­ment, comme la voile d’un bateau immobile.

Yara dit quelque chose en arabe que Soan ne com­prit pas. Elle fai­sait ça par­fois — lais­ser échap­per un mot dans sa langue d’a­vant, sa langue d’en­fance, quand l’é­mo­tion dépas­sait le fran­çais. Il ne deman­dait jamais de tra­duc­tion. Il aimait que quelque chose lui échappe. Il aimait que Yara soit aus­si un pays qu’il ne par­le­rait jamais complètement.

— Quelle heure il est ? demanda-t-elle.

— Aucune idée.

— Bien.

Ils se levèrent vers cinq heures, quand le noir com­men­ça à virer au gris. Le corps avait des envies étranges — soif, faim, mou­ve­ment. Soan enfi­la un short et des­cen­dit pieds nus l’es­ca­lier de teck. Chaque marche grin­çait sous son poids, un grin­ce­ment par­ti­cu­lier, un son dif­fé­rent, comme si l’es­ca­lier était un ins­tru­ment de musique qu’on apprend à jouer avec les pieds. En bas, le hall de la vil­la était plon­gé dans une pénombre tiède. Les meubles en bois sombre brillaient fai­ble­ment. Un chat roux dor­mait sur un fau­teuil en rotin, sa queue pen­dant dans le vide comme un point d’interrogation.

Il trou­va de l’eau dans un grand réci­pient en terre cuite, près du comp­toir de la récep­tion. L’eau était fraîche, un miracle dans cette cha­leur. Il remon­ta avec deux verres et trou­va Yara debout sur le bal­con, en culotte et débar­deur, les che­veux défaits sur ses épaules.

— Viens voir, souffla-t-elle.

Il posa les verres et s’ap­pro­cha. La rue Sak­ka­line était vide, lavée par une pluie dont ils n’a­vaient rien enten­du. Le bitume lui­sait. L’air sen­tait la terre et la fleur de lotus. Et au bout de la rue, dans la lumière grise de l’aube, une file de sil­houettes orange avan­çait en silence.

Les moines.

Ils arri­vaient du Wat Xieng Thong, ou peut-être du Wat Sen, ou de l’un des trente temples qui par­se­maient la ville comme des éclats d’or — Soan et Yara ne le savaient pas encore, ne dis­tin­guaient pas encore un temple d’un autre, un monas­tère d’une pagode, un boud­dha d’un bod­hi­satt­va. Ils ne savaient rien. Ils voyaient.

Les moines mar­chaient pieds nus sur le bitume mouillé. Ils avan­çaient en file indienne, le plus âgé devant, le plus jeune der­rière — et cer­tains étaient très jeunes, douze ou treize ans peut-être, le crâne rasé, la robe safran trop grande pour leurs corps d’en­fants. Cha­cun por­tait un bol en métal, rond, lisse, ouvert. Ils ne regar­daient pas devant eux. Ils ne regar­daient nulle part. Leurs yeux étaient bais­sés, tour­nés vers un point inté­rieur que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

Le long de la rue, des femmes s’é­taient age­nouillées. Des femmes lao, d’âges divers, accrou­pies sur des nattes ou direc­te­ment sur le trot­toir, avec devant elles des paniers de riz gluant, du sti­cky rice qu’elles avaient cuit avant l’aube. Quand un moine pas­sait devant elles, elles pre­naient une poi­gnée de riz — à mains nues, avec une pré­ci­sion douce, une grâce — et la dépo­saient dans le bol sans le tou­cher. Le moine ne remer­ciait pas. La femme ne levait pas les yeux. Il n’y avait aucun échange, aucune parole, aucun sou­rire. Et pour­tant quelque chose pas­sait entre eux — quelque chose d’im­mense et de silen­cieux, un cou­rant sou­ter­rain de véné­ra­tion et de don qui n’a­vait pas besoin de mots.

Le tak bat. L’au­mône du matin. Le geste le plus ancien de Luang Pra­bang, répé­té chaque jour depuis des siècles, chaque matin sans excep­tion, qu’il pleuve ou non, que la guerre gronde ou non, que les rois règnent ou que les com­mu­nistes abo­lissent la monar­chie. Chaque matin.

Yara posa les deux mains sur la balus­trade du bal­con et regar­da. Elle ne bou­geait plus. Soan vit que ses yeux brillaient — pas de larmes, pas exac­te­ment, mais d’une émo­tion qu’il connais­sait chez elle, cette façon qu’elle avait d’être tra­ver­sée par les choses, de les lais­ser entrer en elle sans résistance.

— C’est quoi ? murmura-t-elle.

— Je ne sais pas.

Les moines pas­sèrent sous leur bal­con. Le frois­se­ment de leurs pieds nus sur le sol mouillé était le seul bruit. L’un d’eux — un ado­les­cent, seize ans peut-être, le visage lisse et beau comme un des­sin — leva briè­ve­ment les yeux vers le bal­con. Son regard croi­sa celui de Yara. Une seconde. Moins qu’une seconde. Puis il bais­sa les yeux et conti­nua de mar­cher, et son bol était plein de riz.

La pro­ces­sion s’é­loi­gna dans la brume de l’aube. Les femmes se rele­vèrent, plièrent leurs nattes, reprirent leurs paniers et ren­trèrent chez elles. La rue Sak­ka­line rede­vint vide. Un coq chan­ta quelque part der­rière les temples. La lumière chan­gea — le gris devint rosé, puis doré, et les toits des monas­tères s’al­lu­mèrent un par un, comme des flammes.

Soan et Yara res­tèrent sur le bal­con. Ils burent l’eau qu’il avait mon­tée. Ils ne dirent rien pen­dant long­temps. Ce qu’ils venaient de voir ne deman­dait pas de com­men­taire, pas d’a­na­lyse, pas de pho­to. Ça deman­dait sim­ple­ment d’a­voir été là, les pieds nus sur le car­re­lage du bal­con, le corps encore chaud de l’autre, à regar­der des hommes en robe orange rece­voir du riz de femmes age­nouillées, en silence, dans la lumière nais­sante d’un monde dont ils ne savaient rien.

Yara posa sa tête contre l’é­paule de Soan. Il sen­tit le poids de ses che­veux contre sa cla­vi­cule, l’o­deur de sueur et de som­meil, et par-des­sous, plus pro­fonde, cette odeur qui n’ap­par­te­nait qu’à elle — quelque chose de chaud, de boi­sé, d’un peu sucré, comme l’in­té­rieur d’un fruit mûr. Il fer­ma les yeux.

— On a six semaines, dit-elle.

— On a six semaines, répéta-t-il.

Le mot sem­blait extra­or­di­naire. Six semaines. Qua­rante-deux jours. Un mil­lier d’heures. Ils avaient l’ha­bi­tude de comp­ter en minutes — les minutes de retard dans le métro, les minutes entre deux ren­dez-vous, les minutes qu’on grap­pille le matin avant que le réveil ne sonne une deuxième fois. Et sou­dain, on leur don­nait des semaines. C’é­tait comme rece­voir un pays entier en cadeau, avec ses val­lées, ses rivières, ses forêts — et ne pas savoir par où commencer.

— On com­mence par le petit-déjeu­ner, dit Soan.

Yara rit. Ce rire qu’elle avait, un rire qui mon­tait de quelque part de pro­fond, de rond, un rire qui ne moquait rien et qui embras­sait tout.

Ils des­cen­dirent.

Le petit-déjeu­ner était ser­vi dans le res­tau­rant au rez-de-chaus­sée de la vil­la, une salle ouverte sur le jar­din, avec des tables en teck et des nappes blanches. La lumière du matin entrait par les grandes portes-fenêtres et dorait tout — les verres, les assiettes, la peau de leurs bras. Il y avait du café lao, épais et sucré, des crêpes de riz four­rées à la noix de coco, des fruits qu’ils ne connais­saient pas — un fruit rose et héris­sé dont la chair blanche fon­dait sur la langue, un autre, jaune, dont le jus cou­lait le long des doigts. Il y avait du pain fran­çais aus­si — l’hé­ri­tage colo­nial, la baguette du matin, plus molle qu’à Paris mais indé­nia­ble­ment fran­çaise — et de la confi­ture de mangue dans un petit pot en terre.

Ils man­gèrent len­te­ment. Ce fut la pre­mière chose qui chan­gea. À Paris, le petit-déjeu­ner durait sept minutes. Ici, il dura une heure. Ils goû­tèrent tout. Ils regoû­tèrent. Yara trem­pa ses doigts dans le jus de fruit rose et les lécha un par un, avec une concen­tra­tion d’en­fant, et Soan la regar­da faire en pen­sant que ce geste conte­nait tout — la gour­man­dise, la sen­sua­li­té, la joie d’être vivant, le refus de se presser.

Le chat roux appa­rut et se frot­ta contre les che­villes de Yara. Elle lui don­na un mor­ceau de crêpe de riz. Il le prit avec une déli­ca­tesse de chi­rur­gien et s’en alla le man­ger sous un frangipanier.

Leur pre­mière jour­née à Luang Pra­bang venait de commencer.

CHA­PITRE 3

Ils firent les tou­ristes. C’é­tait inévi­table, c’é­tait presque néces­saire — le corps a besoin de se ras­su­rer, de cocher des cases, de pou­voir se dire : j’ai vu ceci, j’ai fait cela. Comme si le voyage n’exis­tait que par la liste des choses accomplies.

Soan ache­ta un guide au petit mar­ché du matin, un guide en fran­çais, cor­né, pas tout à fait à jour, qui datait de deux ou trois ans et dont les cartes étaient approxi­ma­tives. Il y avait quelque chose de tou­chant dans l’i­dée même d’un guide sur Luang Pra­bang — comme un mode d’emploi pour le silence.

Ils com­men­cèrent par le Palais royal, parce que c’é­tait en face, de l’autre côté de la rue. Le Haw Kham — la Rési­dence dorée — construit en 1904 pour le roi Sisa­vang­vong, un mélange étrange d’ar­chi­tec­ture Beaux-Arts fran­çaise et de toi­ture lao­tienne à étages, comme si deux mondes avaient essayé de fusion­ner sans se consul­ter. Le résul­tat avait quelque chose de ban­cal et de magni­fique, une beau­té née du malentendu.

À l’in­té­rieur, il fai­sait frais. Des ven­ti­la­teurs colo­niaux tour­naient au pla­fond avec la len­teur de vieilles hélices d’a­vion. Les murs étaient cou­verts de fresques — la vie du Boud­dha, les épi­sodes du Ramaya­na, des scènes de la vie quo­ti­dienne lao­tienne peintes dans des cou­leurs de terre et d’or. Dans la salle du trône, deux grands por­traits en pied du roi et de la reine regar­daient les visi­teurs avec une tris­tesse immobile.

— C’est lui, dit Soan en lisant le petit car­tel sous le por­trait. Sisa­vang Vat­tha­na. Le der­nier roi.

Yara s’ap­pro­cha. L’homme sur le por­trait avait un visage fin, des lunettes, un uni­forme blanc bro­dé d’or. Il ne sou­riait pas. Il avait l’air de quel­qu’un qui sait.

— Et elle ?

La reine Kham­phoui. Un visage rond, doux, un peu sévère. Des bijoux lourds au cou et aux oreilles. Elle regar­dait droit devant elle, par-des­sus la tête des visi­teurs, par-des­sus le temps, comme si elle voyait quelque chose que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

— Qu’est-ce qui leur est arri­vé ? deman­da Yara.

Soan feuille­ta le guide. Quelques lignes, à peine. La monar­chie abo­lie en 1975. La famille royale envoyée en camp de réédu­ca­tion. Dis­pa­rue. Le guide ne disait pas « morts de faim ». Le guide ne disait presque rien. C’é­tait un trou dans le texte, un silence dans le papier gla­cé, et ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel paragraphe.

Yara res­ta un moment devant le por­trait de la reine. Elle ne dit rien. Soan atten­dit à côté d’elle, sen­tant qu’il se pas­sait quelque chose qu’il ne devait pas inter­rompre. Peut-être Yara pen­sait-elle à d’autres reines, à d’autres femmes chas­sées de leur mai­son, à d’autres his­toires de silence et de dis­pa­ri­tion. Elle venait d’un pays où les palais aus­si avaient chan­gé de mains, où les beys avaient cédé la place aux colons, où les colons avaient cédé la place aux pré­si­dents, et où les murs des vieilles demeures de la Médi­na por­taient encore la trace de ceux qui n’é­taient plus là.

Dehors, le soleil cognait. Ils prirent la rue Sak­ka­line vers le nord, en direc­tion du Wat Xieng Thong, le plus beau temple de la ville, disait le guide. Ils mar­chaient vite — trop vite, ils s’en ren­draient compte plus tard, mais pour l’ins­tant le réflexe pari­sien tenait bon. Mar­cher vite, voir beau­coup, avan­cer. Les temples défi­laient de chaque côté — le Wat Sen, le Wat Sop, le Wat Choum­khong — et cha­cun d’eux méri­tait un arrêt, une contem­pla­tion, mais ils pas­saient devant avec la culpa­bi­li­té vague de ceux qui savent qu’ils ratent quelque chose sans pou­voir s’arrêter.

Le Wat Xieng Thong les arrê­ta. Pas par la volon­té — par la beauté.

Le temple se tenait à la pointe de la pénin­sule, là où le Mékong et la Nam Khan se ren­contrent. Ses toits des­cen­daient presque jus­qu’au sol, en couches super­po­sées, comme les ailes d’un oiseau au repos. Les mosaïques de la façade arrière — un arbre de vie en verre colo­ré, rouge, vert, bleu, or, sur un fond noir — brillaient dans la lumière du matin avec l’é­clat d’un vitrail laïque. Tout était beau ici, mais d’une beau­té qui n’é­cra­sait pas — une beau­té intime, à hau­teur d’homme, qui vous invi­tait à vous asseoir plu­tôt qu’à lever la tête.

Ils s’as­sirent.

Sur les marches du sim prin­ci­pal, à l’ombre d’un auvent, le dos contre un pilier de bois sculp­té. Per­sonne ne vint les déran­ger. Un moine tra­ver­sa la cour sans les regar­der, un seau à la main. Un chien maigre dor­mait au soleil, les pattes éti­rées. Le silence était plein — pas le silence vide des lieux déser­tés, mais le silence plein des lieux habi­tés par la prière, la rou­tine, le temps qui passe sans qu’on le bouscule.

Yara posa sa tête sur l’é­paule de Soan. Sa nuque était moite. Ses che­veux sen­taient la sueur et le savon de l’hôtel.

— On n’est pas obli­gés de tout voir, dit-elle.

— Non.

— On a six semaines.

— On a six semaines.

Ils com­men­çaient à com­prendre ce que ça vou­lait dire. Six semaines, ce n’é­tait pas un voyage — c’é­tait une ins­tal­la­tion. On ne visite pas un endroit pen­dant six semaines. On y vit. On prend ses habi­tudes, on revient aux mêmes lieux, on recon­naît les visages. La pres­sion du tou­risme — tout voir, tout faire, tout pho­to­gra­phier — tom­bait d’elle-même, comme un vête­ment trop lourd qu’on laisse glis­ser au sol.

Ils pas­sèrent le reste de la mati­née à ne rien faire de par­ti­cu­lier. Ils mon­tèrent au som­met du mont Phou­si — trois cents marches raides sous les fran­gi­pa­niers — et de là-haut ils virent la ville entière. Luang Pra­bang n’é­tait pas une ville. C’é­tait un jar­din ponc­tué de temples. Les toits dorés dépas­saient à peine de la cano­pée. Le Mékong, à droite, et la Nam Khan, à gauche, enser­raient la pénin­sule comme deux bras pares­seux. Au loin, les mon­tagnes vertes fer­maient l’ho­ri­zon dans toutes les direc­tions, et au-des­sus de tout ça, un ciel de mous­son — gris pâle, char­gé, gon­flé d’une pluie qui n’a­vait pas encore déci­dé de tomber.

— C’est petit, dit Soan.

— C’est par­fait, dit Yara.

Elle avait rai­son. Luang Pra­bang était à une échelle humaine que les grandes villes avaient per­due depuis long­temps. On pou­vait en faire le tour à pied en une heure. On pou­vait connaître chaque ruelle, chaque temple, chaque arbre. C’é­tait un monde fini, clos, com­pré­hen­sible — le contraire exact de Paris, de Tunis, de toutes les villes où la vie déborde de ses propres bords.

Ils redes­cen­dirent. Ils déjeu­nèrent dans un petit res­tau­rant au bord de la Nam Khan — une ter­rasse en bam­bou sus­pen­due au-des­sus de la rivière, avec des cous­sins posés à même le sol et un ven­ti­la­teur qui bras­sait l’air chaud sans convic­tion. Soan com­man­da un phở — il y avait beau­coup de cui­sine viet­na­mienne à Luang Pra­bang, séquelle d’une his­toire enche­vê­trée — et Yara prit un khao piak sen, la soupe de nouilles lao­tienne, épaisse, blanche, récon­for­tante comme une cou­ver­ture de riz. Ils man­gèrent avec la même len­teur que le matin. Ils trans­pi­raient. La sueur cou­lait le long de leurs tempes, dans leur cou, entre leurs omo­plates. Ce n’é­tait pas désa­gréable. C’é­tait une façon d’être au monde, une façon de lais­ser le corps répondre à l’air, de ne pas résister.

— En Tuni­sie, dit Yara entre deux gor­gées, quand il fait très chaud, ma grand-mère fer­mait tous les volets et on res­tait dans le noir. On ne bou­geait pas. On atten­dait que le soleil tombe.

— Et tu fai­sais quoi ?

— Rien. Je regar­dais les motifs de lumière sur les car­reaux. C’est peut-être le sou­ve­nir le plus ancien que j’ai — les losanges de lumière sur le sol de la mai­son de ma grand-mère, à Sidi Bou Saïd.

Soan essaya d’i­ma­gi­ner Yara enfant, petite fille aux che­veux noirs dans une mai­son blanche et bleue, allon­gée sur les car­reaux frais, en train de regar­der la lumière bou­ger. Il n’y arri­vait pas tout à fait — mais l’i­mage était belle, et il la garda.

L’a­près-midi, la pluie arriva.

Elle n’ar­ri­va pas comme les pluies euro­péennes, avec des pré­li­mi­naires — quelques gouttes, un assom­bris­se­ment pro­gres­sif du ciel, le temps de cou­rir cher­cher un para­pluie. La pluie de mous­son n’a­vait pas de pré­li­mi­naires. Elle était là, d’un coup, totale, mas­sive, comme si quel­qu’un avait ouvert une trappe dans le ciel. Le bruit était assour­dis­sant — un gron­de­ment conti­nu, puis­sant, qui cou­vrait tout, les voix, les moteurs, les pensées.

Ils étaient sur le pont de bam­bou qui enjambe la Nam Khan quand l’a­verse les prit. En trois secondes ils furent trem­pés. Pas mouillés — trem­pés. Imbi­bés. L’eau chaude — c’é­tait le plus éton­nant, cette eau était chaude, tiède comme un bain — cou­lait sur leurs visages, dans leurs yeux, dans leurs bouches. Leurs vête­ments col­laient à leurs corps. Le pont de bam­bou trem­blait sous la vio­lence de l’averse.

Yara écla­ta de rire.

Elle leva les bras au ciel, ren­ver­sa la tête en arrière et rit, et la pluie entrait dans sa bouche ouverte, et ses che­veux étaient pla­qués sur son visage, et elle riait, et Soan la regar­dait rire, trem­pé lui aus­si jus­qu’aux os, et il rit à son tour, et ils res­tèrent là, sur ce pont de bam­bou au-des­sus d’une rivière gon­flée, sous une pluie tor­ren­tielle, à rire comme des idiots.

Ils cou­rurent se réfu­gier sous l’auvent d’un temple, de l’autre côté de la rivière. Un petit temple dont ils ne connaî­traient jamais le nom — un sim modeste, en bois peint, avec un boud­dha doré à l’in­té­rieur qui sou­riait dans la pénombre. Ils s’as­sirent sur les marches, dégou­li­nants, essouf­flés. La pluie tom­bait devant eux comme un rideau de perles grises. Le monde s’é­tait rétré­ci — il n’y avait plus que l’auvent, les marches, le rideau de pluie, et eux.

— C’est ça, dit Yara. C’est exac­te­ment ça.

— Quoi ?

— Ce que je vou­lais. Être coin­cée quelque part avec toi sans pou­voir bouger.

Soan la regar­da. L’eau ruis­se­lait encore sur son visage. Son débar­deur mouillé des­si­nait la forme de ses seins, de ses côtes, de son ventre plat. Elle avait les lèvres entrou­vertes et les yeux brillants, et dans cette lumière de pluie, sous cet auvent de temple incon­nu, au bout du monde, elle était la chose la plus vivante qu’il ait jamais vue.

Il l’embrassa. La bouche de Yara avait le goût de la pluie et de la soupe de riz du déjeu­ner, et quelque chose d’autre, quelque chose d’in­sai­sis­sable qu’il cher­chait tou­jours sans le trou­ver, comme une note de musique qu’on entend et qu’on ne peut pas reproduire.

La pluie dura deux heures. Ils res­tèrent sous l’auvent du temple pen­dant les vingt pre­mières minutes, puis la curio­si­té l’emporta — ou peut-être l’a­ban­don. Ils mar­chèrent sous la pluie chaude jus­qu’à la Vil­la San­ti, sans se pres­ser, les san­dales cla­quant dans les flaques, les vête­ments col­lés au corps. La ville était déserte. Les rues ruis­se­laient. Les gout­tières des temples cra­chaient des tor­rents d’eau qui for­maient des rigoles le long des trot­toirs. Un vieil homme en cha­peau de paille fumait une ciga­rette sous un porche, impas­sible, comme si cette pluie n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel — et en effet, elle n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel. C’é­tait la mous­son. C’é­tait le quo­ti­dien. C’é­tait la vie.

Quand ils arri­vèrent à la Vil­la San­ti, ils lais­sèrent des traî­nées d’eau dans l’es­ca­lier de teck. La femme de la récep­tion — celle qui les avait accueillis, le visage-lac — les regar­da pas­ser sans un mot, avec un imper­cep­tible sou­rire qui pou­vait signi­fier tout et rien. Dans la chambre, ils ôtèrent leurs vête­ments mouillés et les lais­sèrent en tas sur le car­re­lage de la salle de bains. Soan ouvrit la douche mais l’eau du robi­net n’é­tait pas plus fraîche que celle de la pluie — tiède, douce, comme si toute l’eau de ce pays avait la même tem­pé­ra­ture, la tem­pé­ra­ture exacte du corps humain.

Ils se dou­chèrent ensemble, ce qu’ils ne fai­saient plus jamais à Paris. Pas assez de place, pas assez de temps, pas assez de rai­son. Ici, la salle de bains était vaste, car­re­lée de blanc, avec un pom­meau de douche qui cra­chait un jet large et mou. Soan lava les che­veux de Yara, len­te­ment, en mas­sant son cuir che­ve­lu du bout des doigts. Elle fer­ma les yeux. La mousse du sham­poing cou­lait sur ses épaules brunes, sur la val­lée de sa colonne ver­té­brale, et il la sui­vit des yeux comme on suit le cours d’une rivière.

Ensuite, enrou­lés dans les ser­viettes blanches de l’hô­tel, ils s’al­lon­gèrent sur le lit et ne bou­gèrent plus.

La pluie avait ces­sé. Par la fenêtre entrou­verte, l’air lavé entrait dans la chambre avec une fraî­cheur neuve. Tout sen­tait le propre, le mouillé, le vivant. Un gecko appa­rut sur le mur d’en face — un petit lézard trans­lu­cide, presque trans­pa­rent, qui les obser­vait avec ses yeux noirs de bille. Il émit un cla­que­ment — tok-tok — un son net, méca­nique, qui réson­na dans le silence comme un métro­nome minuscule.

— Qu’est-ce que c’est ? dit Yara.

— Un gecko.

— Il nous regarde.

— Il nous surveille.

Yara sou­rit. Le gecko cla­qua encore — tok-tok — puis dis­pa­rut der­rière le cadre d’un miroir. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le couvre-lit de soie frois­sé for­mait sous leurs corps des vagues immo­biles. La lumière du soir — car c’é­tait déjà le soir, le temps avait filé sans qu’ils le sentent — entrait par les volets à demi ouverts et des­si­nait sur le sol des bandes alter­nées d’or et d’ombre.

Quelque chose avait com­men­cé à se des­ser­rer. Pas d’un coup — len­te­ment, comme un nœud qu’on défait fil par fil. La ten­sion accu­mu­lée dans leurs corps, la rai­deur des mois de tra­vail, la cris­pa­tion per­ma­nente de la vie urbaine — tout cela se relâ­chait, mil­li­mètre par mil­li­mètre, averse après averse.

Ils ne le savaient pas encore, mais la pluie serait leur alliée. La pluie serait celle qui déci­de­rait pour eux — quand sor­tir, quand res­ter, quand s’ar­rê­ter. La pluie serait le métro­nome des six semaines à venir, le rythme sur lequel ils appren­draient, len­te­ment, patiem­ment, comme on apprend une langue ou un ins­tru­ment, l’art ancien et dif­fi­cile de ne rien faire.

Yara s’en­dor­mit la pre­mière. Soan res­ta éveillé un moment, les yeux au pla­fond, écou­tant le ven­ti­la­teur, le gecko, la res­pi­ra­tion de Yara, et au loin — très loin, comme un sou­ve­nir d’un monde qu’il avait déjà com­men­cé à oublier — le bruit d’un moteur de tuk-tuk sur la rue Sakkaline.

Il pen­sa : On est arrivés.

Puis il pen­sa : Non. On com­mence à peine.

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