Sorting by

×

Sai­son
humide

Sai­son humide

Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LE RALENTISSEMENT

Apprendre à ne rien faire

CHA­PITRE 4

La pluie avait un vocabulaire.

Il leur fal­lut quelques jours pour l’ap­prendre, mais ils l’ap­prirent — non pas avec la tête, mais avec le corps, les oreilles, la peau. Il y avait la pluie du matin, fine, presque hési­tante, qui tom­bait entre cinq et sept heures comme un mur­mure et lais­sait sur les feuilles des fran­gi­pa­niers des gouttes rondes qui brillaient dans la pre­mière lumière. Il y avait la pluie de l’a­près-midi, bru­tale, ver­ti­cale, qui débar­quait sans pré­ve­nir vers qua­torze ou quinze heures et trans­for­mait les rues en rivières brunes. Il y avait la pluie du soir, longue et régu­lière, un rideau gris qui tom­bait sur la ville comme un voile de mariée et durait par­fois jus­qu’à minuit. Et il y avait les accal­mies — ces heures flot­tantes entre deux averses où l’air était si char­gé d’hu­mi­di­té qu’on avait l’im­pres­sion de mar­cher dans un bain, le ciel bas, coton­neux, le monde en suspension.

Soan et Yara apprirent à lire le ciel. Pas avec la pré­ci­sion des pay­sans lao, qui savaient à la cou­leur des nuages et à l’o­deur du vent si la pluie vien­drait dans dix minutes ou dans deux heures — mais avec une atten­tion nou­velle, une atten­tion qu’ils n’a­vaient jamais eue pour rien de météo­ro­lo­gique à Paris, où le temps qu’il fait n’est qu’un sujet de conver­sa­tion dans les ascenseurs.

Ici, la pluie n’é­tait pas un sujet de conver­sa­tion. C’é­tait le sujet. C’é­tait le rythme, la struc­ture, la loi. La mous­son orga­ni­sait tout — les horaires, les dépla­ce­ments, les envies, les humeurs. Quand il pleu­vait, on res­tait. Quand il ne pleu­vait plus, on sor­tait. C’é­tait d’une sim­pli­ci­té qui fri­sait la révé­la­tion. Pas de pro­gramme, pas de plan­ning, pas de to-do list. Juste le ciel et ses décisions.

Au bout d’une semaine, ils ces­sèrent de consul­ter la météo sur leurs télé­phones. D’ailleurs, les télé­phones posaient pro­blème. Le Wi-Fi de la Vil­la San­ti était capri­cieux — il fonc­tion­nait une heure, dis­pa­rais­sait deux heures, reve­nait à des moments impré­vi­sibles — et la 4G locale avait la puis­sance d’un signal de fumée. Au début, ça les aga­ça. Soan rafraî­chis­sait ses mails com­pul­si­ve­ment, comme un tic, comme un homme qui véri­fie cent fois qu’il a bien fer­mé la porte. Yara scrol­lait Ins­ta­gram avec le pouce, sans rien regar­der vrai­ment, par réflexe, parce que le pouce savait faire ça tout seul, indé­pen­dam­ment du cerveau.

Puis, len­te­ment, les télé­phones se turent. D’a­bord parce que la connexion ne per­met­tait rien. Ensuite parce que l’en­vie s’é­va­po­ra. Les écrans étaient des fenêtres sur un monde dont ils s’é­loi­gnaient chaque jour un peu plus — les noti­fi­ca­tions, les actua­li­tés, les sto­ries des amis, le flux conti­nu des vies des autres. Tout cela exis­tait encore, quelque part, dans un fuseau horaire qui n’é­tait plus le leur. Mais ça ne les concer­nait plus. C’é­tait comme une radio qu’on entend depuis la pièce d’à côté — on sait qu’elle est allu­mée, mais on n’é­coute pas.

Le matin du hui­tième jour, Soan posa son télé­phone dans le tiroir de la table de nuit et ne le reprit pas de la jour­née. Il ne s’en ren­dit même pas compte. Ce fut Yara qui le remar­qua, le soir, en vidant ses poches sur la commode.

— Tu n’as pas pris ton téléphone.

— Ah bon ?

Il regar­da ses mains, comme si l’ob­jet avait dû y être. Ses mains étaient vides, et c’é­tait bien.

Le Mékong mon­tait. Chaque jour, imper­cep­ti­ble­ment, le fleuve gagnait du ter­rain. Les bancs de sable ocre qui bor­daient la rive dis­pa­rurent les uns après les autres, englou­tis par l’eau brune. Les pirogues des pêcheurs remon­taient un peu plus haut sur les berges. Les esca­liers de ciment qui des­cen­daient vers le fleuve per­daient une marche, puis deux, puis trois — l’eau les ava­lait avec une patience minérale.

Soan s’as­seyait par­fois sur la berge, le matin, après le tak bat — ils ne le regar­daient plus du bal­con, ils des­cen­daient dans la rue main­te­nant, ils se mêlaient aux femmes age­nouillées, pas pour don­ner le riz — il fal­lait être boud­dhiste pour ça, ou au moins le croire — mais pour être là, debout, silen­cieux, dans la lumière de l’aube, et sen­tir pas­ser les robes safran à un mètre de soi. Après la pro­ces­sion, Soan des­cen­dait au bord du Mékong et regar­dait le fleuve.

C’é­tait un spec­tacle qui ne las­sait pas. Le Mékong n’a­vait rien de pit­to­resque — il était trop large, trop boueux, trop indif­fé­rent pour être pit­to­resque. C’é­tait un fleuve qui ne cher­chait pas à plaire. Il cou­lait avec une puis­sance tran­quille, char­riant des branches, des touffes d’herbe, des débris végé­taux qui tour­noyaient dans les remous avant d’être empor­tés vers le sud, vers Vien­tiane, vers le Cam­bodge, vers le del­ta. On aurait pu le regar­der pen­dant des heures sans jamais voir la même eau — parce que c’é­tait ça, bien sûr, c’é­tait le prin­cipe même du fleuve : l’eau qui passe n’est jamais la même eau. Soan n’é­tait pas phi­lo­sophe, mais assis sur la berge de Luang Pra­bang, les pieds dans la boue tiède, il sen­tait cette véri­té avec une évi­dence phy­sique — tout coule, rien ne revient, et c’est pour ça qu’il faut regar­der main­te­nant, en ce moment pré­cis, parce que ce moment est le seul qui existe.

Yara le rejoi­gnait avec deux cafés. Le café lao était un monde en soi — un café au goût rond, presque cho­co­la­té, qu’on ser­vait avec du lait concen­tré au fond du verre, très sucré, et qu’on mélan­geait avec une longue cuillère en remuant len­te­ment, en regar­dant le blanc se fondre dans le noir. Ils buvaient en silence, assis côte à côte, les yeux sur le fleuve. Par­fois une pirogue pas­sait — un pêcheur debout à l’ar­rière, manœu­vrant une longue perche avec des gestes qui sem­blaient cho­ré­gra­phiés, si fluides, si pré­cis que chaque mou­ve­ment parais­sait conte­nir mille ans de savoir ancestral.

— Tu sais ce que j’aime ici ? dit Yara un matin.

— Non.

— Que per­sonne ne court.

C’é­tait vrai. Per­sonne ne cou­rait à Luang Pra­bang. Pas les moines, pas les enfants, pas les chiens, pas les tuk-tuks. Tout le monde mar­chait avec cette len­teur sou­ve­raine qui n’é­tait pas de la paresse — c’é­tait autre chose, quelque chose de plus pro­fond, une rela­tion dif­fé­rente au temps, comme si chaque geste méri­tait la tota­li­té de l’at­ten­tion qu’on lui por­tait. Les femmes du mar­ché dis­po­saient leurs légumes sur les étals avec le soin d’un peintre com­po­sant une nature morte. Les moines balayaient la cour des temples avec des mou­ve­ments si mesu­rés qu’on aurait dit une danse au ralen­ti. Même les coqs — et il y avait beau­coup de coqs à Luang Pra­bang, des coqs de com­bat au plu­mage iri­sé qui se pava­naient dans les jar­dins des temples — mar­chaient avec une digni­té absurde, posant chaque patte comme un man­ne­quin sur un podium.

Soan et Yara mar­chaient encore trop vite. C’é­tait un reste de Paris, une habi­tude incrus­tée dans les muscles, dans les ten­dons — cette façon de mettre un pied devant l’autre avec urgence, comme si on allait rater quelque chose, comme si la des­ti­na­tion comp­tait plus que le che­min. Mais la cha­leur les ralen­tis­sait. Et la pluie. Et le fait, tout sim­ple­ment, qu’il n’y avait nulle part où aller.

Au bout de dix jours, ils per­dirent la notion du jour de la semaine. Yara ne savait plus si c’é­tait mar­di ou jeu­di. Soan ne savait plus si c’é­tait la deuxième ou la troi­sième semaine. Le temps ne se mesu­rait plus en jours mais en averses — com­bien de pluies avaient-ils tra­ver­sées aujourd’­hui ? Deux ? Trois ? Est-ce que la grande averse de l’a­près-midi comp­tait comme une ou comme deux, puis­qu’il y avait eu cette accal­mie de vingt minutes au milieu, pen­dant laquelle le soleil avait per­cé les nuages avec une vio­lence dorée avant que le rideau gris ne se referme ?

Les jours n’a­vaient plus de nom. Ils avaient des textures.

Il y avait les jours où la pluie ne ces­sait pas du matin au soir, une pluie conti­nue, mono­tone, qui trans­for­mait la chambre de la Vil­la San­ti en île. Ces jours-là, Soan et Yara ne sor­taient pas. Ils lisaient — elle un roman tuni­sien qu’elle avait empor­té, lui un vieux numé­ro de la Pléiade de Sega­len trou­vé dans la biblio­thèque du hall — ou ils ne lisaient pas, ils res­taient allon­gés, les yeux ouverts, écou­tant la pluie sur les tuiles, le ven­ti­la­teur, le gecko, et leurs propres pen­sées qui, pour la pre­mière fois depuis long­temps, avaient la place de se déplier.

Il y avait les jours de soleil — rares, écla­tants, presque agres­sifs. Ces jours-là, la ville sem­blait sor­tir d’un bain : tout brillait, les feuilles, les toits, les flaques, le Mékong, la peau des enfants qui jouaient dans la boue. La lumière était d’une clar­té vio­lente, sans filtre, et les cou­leurs — le safran des robes, l’or des temples, le vert des bana­niers — pre­naient une inten­si­té hal­lu­ci­na­toire, comme si quel­qu’un avait pous­sé le contraste au maximum.

Et il y avait les jours inter­mé­diaires, les plus beaux peut-être, où la pluie et le soleil alter­naient toutes les heures, où le ciel hési­tait entre le gris et le bleu, où l’air avait cette dou­ceur d’a­près l’a­verse qui sen­tait la terre lavée et le bois mouillé. Ces jours-là, Soan et Yara sor­taient avec la cer­ti­tude d’être trem­pés au moins une fois — et cette cer­ti­tude, loin de les décou­ra­ger, les libé­rait. On ne peut pas avoir peur de la pluie quand on sait qu’elle va venir. On l’at­tend. On l’ac­cueille. On marche dedans.

Le soir, ils regar­daient le cou­cher de soleil depuis la ter­rasse du Wat Phou­si, ou depuis la berge du Mékong, ou depuis le bal­con de la Vil­la San­ti avec deux Beer­lao fraîches — la bière locale, blonde, légère, pas très ambi­tieuse mais exac­te­ment ce qu’il fal­lait quand l’air était à trente-cinq degrés. Le ciel de mous­son pro­dui­sait des cou­chers de soleil d’une vio­lence théâ­trale — des oranges incan­des­cents, des mauves obs­cènes, des roses qui n’exis­taient dans aucun nuan­cier. La lumière tom­bait sur le Mékong et le fleuve deve­nait de l’or en fusion, puis du cuivre, puis du plomb, puis du noir.

— À quoi tu penses ? deman­dait par­fois Yara.

— À rien, répon­dait Soan.

Et c’é­tait vrai. Il ne pen­sait à rien. Pour la pre­mière fois depuis qu’il était adulte, son cer­veau avait ces­sé de pro­duire des listes, des anti­ci­pa­tions, des scé­na­rios. Il était là, sur ce bal­con, avec cette femme, cette bière, ce fleuve, ce ciel. Il n’é­tait nulle part ailleurs. C’é­tait si inha­bi­tuel que ça en deve­nait ver­ti­gi­neux — comme si on lui avait reti­ré un bruit de fond qui l’ac­com­pa­gnait depuis tou­jours, et que le silence révé­lé était plus vaste que tout ce qu’il avait imaginé.

CHA­PITRE 5

La chambre de la Vil­la San­ti était deve­nue leur monde.

Non pas qu’ils ne sor­taient plus — ils sor­taient, chaque jour, au moins une fois, par­fois deux, pour mar­cher, man­ger, regar­der. Mais la chambre était le centre. Le cœur bat­tant. L’en­droit où ils reve­naient tou­jours, comme des plon­geurs remon­tant à la sur­face pour respirer.

C’é­tait une chambre d’angle, au pre­mier étage, avec deux fenêtres — l’une don­nant sur la rue Sak­ka­line, l’autre sur le jar­din inté­rieur de la vil­la. La fenêtre de la rue lais­sait entrer les bruits du monde — le tuk-tuk mati­nal, les voix des mar­chandes de fruits, le balai d’un moine sur les dalles du temple d’en face. La fenêtre du jar­din lais­sait entrer les odeurs — le fran­gi­pa­nier, le jas­min, la terre mouillée après la pluie, et par­fois, quand le vent souf­flait du sud, l’o­deur du Mékong, boueuse, végé­tale, immense.

Le lit occu­pait le centre de la pièce comme un autel. Un grand lit de teck, mas­sif, sombre, avec des mon­tants sculp­tés de motifs flo­raux que Soan avait pris d’a­bord pour des lotus, puis pour des nénu­phars, avant de renon­cer à iden­ti­fier quoi que ce soit — les fleurs sculp­tées dans le bois étaient des fleurs ima­gi­naires, des fleurs de nulle part, des fleurs de som­meil. Le mate­las était ferme, recou­vert d’un drap blanc et du couvre-lit de soie ivoire qu’ils avaient ces­sé de replier. La mous­ti­quaire des­cen­dait du pla­fond en un cône de tulle blanc qui, le soir, quand la lumière bais­sait, pre­nait des reflets nacrés et trans­for­mait le lit en une sorte de tente nup­tiale perpétuelle.

Ils avaient pris l’ha­bi­tude de se cou­cher tôt. Pas par fatigue — par envie. Le lit les appe­lait avec la même insis­tance que le Mékong appe­lait les pirogues, par une sorte de gra­vi­té natu­relle. Après le dîner — en bas, au res­tau­rant de la vil­la, ou dans un des petits res­tau­rants de la rue Sak­ka­line — ils mon­taient l’es­ca­lier de teck, entraient dans la chambre, et le monde exté­rieur ces­sait d’exister.

Soan décou­vrit le corps de Yara.

Ce n’est pas qu’il ne le connais­sait pas — bien sûr qu’il le connais­sait, il le connais­sait par cœur, ou du moins il croyait le connaître par cœur. Trois ans de nuits ensemble, trois ans de matins, de douches, de draps, d’é­treintes rapides et d’é­treintes longues, trois ans de peau contre peau — ça devrait suf­fire pour connaître un corps. Mais ça ne suf­fi­sait pas. Ça ne suf­fi­sait jamais. Parce que le corps de l’autre n’est pas un objet fixe, un ter­ri­toire car­to­gra­phié une fois pour toutes. Le corps de l’autre bouge, change, vieillit, bronze, pâlit, mai­grit, gonfle, se trans­forme chaque jour sans qu’on le remarque — et si on ne le remarque pas, c’est parce qu’on ne regarde plus. On croit regar­der. On se souvient.

Ici, dans cette chambre, sous cette mous­ti­quaire, dans cette cha­leur qui dénu­dait les corps comme une évi­dence — il n’y avait plus moyen de se sou­ve­nir. Il fal­lait regarder.

Soan regar­da.

Il vit que Yara avait une cica­trice minus­cule sous le sein gauche — un demi-cen­ti­mètre, blanche, presque invi­sible, qu’il n’a­vait jamais remar­quée ou qu’il avait oubliée. Il la tou­cha du bout du doigt. Qu’est-ce que c’est ? Un chat, quand j’a­vais huit ans. Le chat de la voi­sine, à Tunis. Il s’ap­pe­lait Sul­tan. L’i­dée qu’un chat nom­mé Sul­tan avait grif­fé la poi­trine de Yara vingt-cinq ans plus tôt, et que la trace était encore là, ins­crite dans la peau comme un mot dans une langue morte — cette idée le bou­le­ver­sa d’une façon qu’il ne sut pas expliquer.

Il vit que ses genoux étaient plus fon­cés que ses cuisses — une nuance à peine, un dégra­dé de cara­mel, comme si la peau avait été expo­sée dif­fé­rem­ment au soleil à chaque étage du corps. Il vit que ses orteils étaient longs, fins, presque pré­hen­siles, et qu’elle les bou­geait quand elle réflé­chis­sait — un mou­ve­ment incons­cient, un fré­tille­ment de pois­son, qu’il n’a­vait jamais remar­qué parce qu’à Paris les pieds sont dans des chaus­sures. Il vit que la ligne de ses hanches, vue de dos, des­si­nait un S inver­sé d’une grâce qui n’a­vait rien d’ap­pris — une courbe pure­ment ani­male, pure­ment géo­mé­trique, qui était en même temps la chose la plus éro­tique qu’il ait jamais contemplée.

— Arrête de me regar­der comme ça, dit Yara un soir, allon­gée sur le ventre, les bras croi­sés sous sa joue.

— Comme quoi ?

— Comme si tu me voyais pour la pre­mière fois.

— C’est un peu le cas.

Elle tour­na la tête vers lui. Ses yeux — bruns, très fon­cés, avec des éclats d’ambre dans l’i­ris que la lumière du soir allu­mait — le regar­dèrent avec une inten­si­té qui le fit déglutir.

— Alors viens voir de plus près, dit-elle.

Et Yara, de son côté, regar­dait Soan.

Elle regar­dait ses mains. Les mains de Soan étaient sa par­tie pré­fé­rée — elle le lui avait dit une fois, au début, quand on dit ces choses-là, et il avait ri, parce que per­sonne ne tombe amou­reux des mains de quel­qu’un, n’est-ce pas ? Mais si. Yara était tom­bée amou­reuse des mains de Soan — des mains longues, fines, avec des doigts ner­veux qui bou­geaient quand il par­lait, qui des­si­naient dans l’air des formes que lui seul voyait. Des mains d’ar­chi­tecte ou de pia­niste, des mains faites pour tou­cher les choses avec pré­ci­sion. Ici, à Luang Pra­bang, ces mains n’a­vaient plus rien à construire, plus rien à taper sur un cla­vier, plus rien à faire. Elles étaient libres. Et Yara les regar­dait se poser sur les objets du quo­ti­dien — le verre de café, le livre, la balus­trade du bal­con, sa propre cuisse — avec une atten­tion qui la troublait.

Elle regar­dait sa nuque. Quand Soan se pen­chait en avant pour lire, ou pour man­ger, ou pour atta­cher sa san­dale, sa nuque appa­rais­sait — une nuque brune, rasée de près sur les bords, avec un début de bron­zage qui ren­dait la peau presque dorée. C’é­tait une nuque vul­né­rable. Une nuque d’en­fant, presque. Et quelque chose dans cette vul­né­ra­bi­li­té — dans l’i­dée que cet homme qui la fai­sait jouir, qui la por­tait dans l’es­ca­lier quand elle était ivre, qui dis­cu­tait urba­nisme avec des pro­mo­teurs en cos­tume — était aus­si un être avec une nuque fra­gile, expo­sée, sans défense — quelque chose dans cette idée lui don­nait envie de le pro­té­ger et de le dévo­rer en même temps.

Leurs corps chan­gèrent. C’é­tait la cha­leur, d’a­bord — ils trans­pirent plus, ils burent plus, leur peau prit un grain dif­fé­rent, plus lisse, plus souple, comme assou­plie par l’hu­mi­di­té per­ma­nente. Yara bron­za. Son teint de miel brû­lé devint cui­vré, presque roux, et la peau de ses épaules prit un éclat mat qui fai­sait pen­ser à de la terre cuite. Soan, plus clair, rou­git d’a­bord, puis fon­ça, et ses yeux — gris-vert, inha­bi­tuels dans son visage brun — res­sor­tirent davan­tage, comme si le soleil avait aug­men­té le contraste.

Ils mai­gris­saient un peu. Pas par manque de nour­ri­ture — ils man­geaient très bien, et beau­coup — mais la cha­leur brû­lait ce qu’il res­tait de gras urbain, cette couche molle que la séden­ta­ri­té et les dîners tar­difs avaient dépo­sée autour de leurs ventres. Leurs corps se rap­pro­chaient de quelque chose de plus essen­tiel, de plus ner­veux, de plus nu. Soan per­dit ce bour­re­let au-des­sus de la cein­ture qui l’a­ga­çait sans le pré­oc­cu­per. Les bras de Yara s’af­fi­nèrent. Ils devinrent plus légers — pas plus minces : plus légers. Comme si la pesan­teur de Luang Pra­bang n’é­tait pas la même que celle de Paris.

L’a­mour phy­sique prit une tex­ture nouvelle.

À Paris, ils fai­saient l’a­mour le soir, en géné­ral, dans le lit, en géné­ral, après le dîner, en géné­ral. C’é­tait bon, c’é­tait tendre, c’é­tait par­fois pas­sion­né — mais c’é­tait cadré. Un rec­tangle de désir insé­ré dans l’a­gen­da du quo­ti­dien, entre la vais­selle et le sommeil.

Ici, les cadres avaient sau­té. Ils fai­saient l’a­mour le matin, l’a­près-midi, la nuit. Ils fai­saient l’a­mour après le petit-déjeu­ner, quand le café lao­tien leur don­nait une éner­gie ronde et sucrée. Ils fai­saient l’a­mour pen­dant la pluie de l’a­près-midi, ber­cés par le gron­de­ment de l’a­verse sur les tuiles, les volets fer­més, la chambre deve­nue une grotte tiède. Ils fai­saient l’a­mour au milieu de la nuit, réveillés par un orage, élec­tri­sés par la foudre qui éclai­rait la chambre en stroboscope.

Il n’y avait plus d’heure pour le désir. Il n’y avait plus de moment appro­prié ou inap­pro­prié. Le désir était comme la pluie — il venait quand il venait, sans pré­ve­nir, sans horaire, et ils avaient appris à ne pas lui résis­ter. Un geste suf­fi­sait. La main de Yara sur la hanche de Soan. Le souffle de Soan dans le cou de Yara. Un regard, par­fois — juste un regard, plus long que néces­saire, char­gé d’une inten­tion que les mots n’au­raient pas su formuler.

Ce qui chan­geait sur­tout, c’é­tait la len­teur. La len­teur de Luang Pra­bang avait conta­mi­né leur façon de se tou­cher. Ils pre­naient le temps. Un temps déme­su­ré, un temps qu’au­cun amant pres­sé ne com­pren­drait — le temps de suivre une ligne du bout des doigts, du bout des lèvres, sans des­ti­na­tion, sans but, juste pour le plai­sir de la ligne elle-même. Le temps de s’ar­rê­ter. Le temps de recom­men­cer. Le temps de ne rien faire et de sen­tir l’autre res­pi­rer contre soi, peau contre peau, dans la cha­leur moite, et de trou­ver dans cette immo­bi­li­té un plai­sir aus­si intense que le mouvement.

Yara avait cette façon de poser sa bouche sur le ventre de Soan et de ne pas bou­ger. Juste sa bouche, ouverte, chaude, contre sa peau, pen­dant de longues secondes qui deve­naient des minutes, et la sen­sa­tion — la cha­leur de ses lèvres, l’hu­mi­di­té légère de son souffle, le poids presque imper­cep­tible de sa tête — se dif­fu­sait len­te­ment dans tout le corps de Soan, irra­diait, mon­tait, des­cen­dait, comme une drogue douce qui prend son temps pour faire effet.

Soan avait cette façon de pas­ser ses doigts dans les che­veux de Yara, len­te­ment, en démê­lant chaque mèche avec une patience de tis­se­rand. C’é­tait un geste qui pou­vait durer une demi-heure — une demi-heure pen­dant laquelle Yara fer­mait les yeux et sen­tait chaque ter­mi­nai­son ner­veuse de son cuir che­ve­lu s’al­lu­mer une par une, comme les lumières d’une ville vue d’a­vion, et le plai­sir qu’elle en tirait était d’une nature qu’elle n’au­rait pas su nom­mer — pas exac­te­ment éro­tique, pas exac­te­ment tendre, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de mot en fran­çais, ni en arabe, ni pro­ba­ble­ment dans aucune langue.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le gecko cla­quait. Dehors la pluie tom­bait ou ne tom­bait pas. Ils étaient au monde avec une inten­si­té qu’ils n’a­vaient jamais connue — et cette inten­si­té ne venait pas de l’ex­ci­ta­tion, du nou­veau, de l’exo­tique. Elle venait du silence. Elle venait du vide. Elle venait du fait que tout le bruit de leur vie avait été reti­ré, et que dans l’es­pace ain­si déga­gé, le moindre geste, le moindre souffle, le moindre frô­le­ment pre­nait une ampleur colossale.

Un après-midi — le qua­tor­zième ou le quin­zième jour, ils ne comp­taient plus — Soan tra­ça du bout de l’in­dex une ligne sur le dos de Yara, de la nuque au coc­cyx, en sui­vant la colonne ver­té­brale. Il comp­ta les ver­tèbres. Yara frissonna.

— Com­bien ? murmura-t-elle.

— Com­bien de quoi ?

— Com­bien de vertèbres.

Il recom­men­ça. Il comp­ta. Vingt-quatre ? Vingt-cinq ? Il n’é­tait pas sûr — ses doigts se per­daient dans les der­nières, là où le dos deve­nait la chute des reins, là où la peau était plus douce, plus chaude, là où Yara cam­brait imper­cep­ti­ble­ment le dos quand il la tou­chait, un réflexe, une invi­ta­tion qu’elle ne contrô­lait pas.

— Je ne sais pas comp­ter, dit-il.

— Recom­mence.

Il recom­men­ça. Et encore. Et encore. Et à chaque fois le tra­jet était dif­fé­rent, parce que Yara res­pi­rait, et que le dos d’une femme qui res­pire n’est jamais deux fois le même paysage.

CHA­PITRE 6

Le laap arri­va un mar­di — ou un mer­cre­di, ou un ven­dre­di, quelle importance.

C’é­tait la cui­si­nière de la Vil­la San­ti qui le leur fit décou­vrir. Elle s’ap­pe­lait Kham — un pré­nom qui signi­fiait or, apprirent-ils plus tard, et qui lui allait par­fai­te­ment, non pas par éclat mais par den­si­té. Kham était une femme d’une soixan­taine d’an­nées, petite, sèche, le visage plis­sé par une vie entière de vapeurs de cui­sine, avec des mains extra­or­di­naires — des mains courtes, larges, puis­santes, cou­vertes de minus­cules cica­trices de brû­lures, des mains qui avaient haché, pilé, pétri, grillé, émin­cé plus de nour­ri­ture qu’un cer­veau humain ne pou­vait en concevoir.

Kham ne par­lait presque pas. Ni fran­çais, ni anglais — quelques mots de chaque, juste assez pour sou­rire et hocher la tête. Elle par­lait lao, évi­dem­ment, et un peu de thaï, et peut-être un peu de viet­na­mien, héri­tage d’une his­toire régio­nale enche­vê­trée. Mais sa vraie langue était la cui­sine. C’é­tait par la nour­ri­ture qu’elle com­mu­ni­quait, par les plats qu’elle posait sur la table avec ce geste sec et pré­cis des cui­si­nières pro­fes­sion­nelles — un geste sans céré­mo­nie, sans pré­sen­ta­tion, un geste qui disait : mange.

Le laap de Kham était une révélation.

Soan et Yara avaient man­gé du laap dans les res­tau­rants de la rue Sak­ka­line, bien sûr — c’é­tait le plat natio­nal, on le trou­vait par­tout, dans toutes les ver­sions. Mais le laap de Kham était autre chose. La viande — du porc, ce jour-là, haché très fin au cou­teau, pas au hachoir — était tiède, pas chaude, et cette tié­deur était essen­tielle : elle lais­sait les saveurs se déployer sans les brû­ler. Le jus de citron vert, la menthe fraîche, la coriandre, les écha­lotes, le piment oiseau émiet­té, la poudre de riz grillé qui appor­tait un cro­quant sub­til, ter­reux, comme le sou­ve­nir d’un champ — tout cela com­po­sait un équi­libre que Soan ne sut pas décrire autre­ment qu’en fer­mant les yeux.

— Mon Dieu, dit Yara.

Elle avait les doigts dans le sti­cky rice — on man­geait le laap avec du riz gluant, tou­jours, en rou­lant une bou­lette de riz entre les doigts de la main droite et en la trem­pant dans le laap. Le geste était archaïque, enfan­tin, sen­suel. Les doigts dans la nour­ri­ture. La nour­ri­ture por­tée à la bouche par la main nue. Yara, qui avait gran­di dans une culture de la main — en Tuni­sie on mange le cous­cous avec les doigts, on trempe le pain dans la haris­sa, on casse les figues de bar­ba­rie à mains nues — retrou­vait ici un rap­port au corps et à l’a­li­ment que la four­chette avait aboli.

— C’est comme les briks de ma grand-mère, dit-elle.

— Un laap de porc lao­tien res­semble à un brik tunisien ?

— Non. C’est le geste. C’est les doigts. C’est la même chose.

Soan com­prit. Ce n’é­tait pas le goût qui les reliait — c’é­tait le contact. La main dans la nour­ri­ture, la nour­ri­ture dans la bouche, sans inter­mé­diaire, sans dis­tance. La civi­li­sa­tion occi­den­tale avait inven­té le cou­vert pour sépa­rer le corps de ce qu’il mange, pour impo­ser une média­tion, une poli­tesse. Ici — et en Tuni­sie, et en Inde, et dans la moi­tié du monde — cette média­tion n’exis­tait pas. On tou­chait ce qu’on man­geait. On man­geait ce qu’on tou­chait. Le plai­sir était direct, immé­diat, sans filtre.

Kham leur appor­tait des choses qu’ils n’a­vaient pas com­man­dées. C’é­tait deve­nu un rituel. Chaque soir, en plus de ce qu’ils avaient choi­si sur la carte, un petit plat sup­plé­men­taire appa­rais­sait — une cou­pelle de jeow bong, la pâte de piment aux peaux de buffle qui brû­lait la langue d’un feu lent et fumé ; un bol de soupe de poti­ron au lait de coco, douce, onc­tueuse, cou­leur de cou­cher de soleil ; une assiette de kai­pen, les fameuses algues du Mékong, séchées, frites, crous­tillantes, par­se­mées de sésame, qu’on cro­quait comme des chips et qui avaient un goût de rivière, de pierre, de profondeur.

Un soir, Kham appor­ta un plat que Yara ne recon­nut pas — des mor­ceaux de viande sombre dans une sauce épaisse, brune, par­fu­mée de citron­nelle et de feuilles de citron­nier kaf­fir. Un or lam. Le ragoût de Luang Pra­bang, le plat des jours de fête, le plat que les familles pré­pa­raient pour les mariages et les céré­mo­nies du baci. La viande — du buffle, cette fois — avait mijo­té pen­dant des heures dans un bouillon aro­ma­tique char­gé de sakhan, une écorce piquante qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs qu’au Laos, un poivre ligneux, ter­reux, qui fai­sait vibrer la langue d’une façon unique.

Yara goû­ta. Fer­ma les yeux. Les rouvrit.

— C’est comme un tajine, dit-elle.

Soan leva un sourcil.

— C’est comme un tajine qui aurait voya­gé, cor­ri­gea-t-elle. Un tajine qui serait par­ti de Tunis, qui aurait tra­ver­sé l’I­ran et l’Inde, qui aurait lon­gé le Mékong, et qui serait arri­vé ici en ayant tout oublié sauf l’es­sen­tiel — la len­teur, la patience, le temps de cuisson.

Ce n’é­tait pas faux. La cui­sine de Luang Pra­bang par­ta­geait avec la cui­sine tuni­sienne cette science de la cuis­son lente, cette façon de lais­ser le temps faire son tra­vail, de ne pas brus­quer les saveurs, de les lais­ser infu­ser, se mélan­ger, se trans­for­mer. Le feu bas. Le cou­vercle fer­mé. L’at­tente. Et au bout de l’at­tente, quelque chose de plus pro­fond que ce que la hâte aurait jamais pu produire.

Kham les regar­dait man­ger depuis le seuil de la cui­sine, les bras croi­sés, le visage impas­sible. Mais quand Yara leva les yeux vers elle et joi­gnit les mains — le nop, le salut lao, qu’ils avaient appris à faire natu­rel­le­ment — quelque chose bou­gea sur le visage de Kham. Pas un sou­rire — moins que ça, et plus. Un plis­se­ment des yeux, une incli­nai­son infime de la tête, un acquies­ce­ment qui disait : je sais. Je sais que tu sais. La nour­ri­ture nous a compris.

Après le dîner, ils mon­taient dans la chambre avec le goût du repas encore sur les lèvres. Soan embras­sait Yara et sen­tait le piment, le citron vert, la citron­nelle. Elle l’embrassait et sen­tait la Beer­lao, le sti­cky rice, le café. Leurs bouches mêlaient les saveurs, les langues por­taient encore la mémoire des épices, et l’acte de man­ger se pro­lon­geait dans l’acte d’embrasser avec une conti­nui­té qui n’a­vait rien d’ac­ci­den­tel — c’é­tait le même appé­tit, la même faim, le même désir de prendre le monde dans sa bouche et de ne pas le recracher.

Le matin, ils allaient au mar­ché. Le mar­ché du matin de Luang Pra­bang — pas le mar­ché de nuit, pas celui des tou­ristes, mais l’autre, le vrai, celui qui s’é­ta­lait le long de la rue Chao Fa Ngum dès cinq heures du matin — était un spec­tacle qui à lui seul jus­ti­fiait le voyage. On y trou­vait tout ce que la jungle, la rivière et la terre du Laos pou­vaient pro­duire : des mon­tagnes de riz gluant empa­que­tées dans des feuilles de bana­nier, des pois­sons du Mékong aux écailles d’argent posés sur des feuilles vertes, des tas de piment rouge vif, des bottes de citron­nelle, des racines de galan­ga, des bou­quets de coriandre, de menthe, de basi­lic sacré dont le par­fum mon­tait dans l’air humide comme un encens profane.

Et des choses plus étranges. Des tas d’in­sectes grillés — des grillons, des larves de bam­bou, des four­mis rouges — que les mar­chandes ven­daient dans des sacs en plas­tique avec le même natu­rel qu’on vend des caca­huètes. Des peaux de buffle séchées, raides comme du car­ton, empi­lées contre un mur. Des écu­reuils fumés. Des anguilles vivantes qui se tor­tillaient dans des bas­sines d’eau trouble. Un jour, Yara s’ar­rê­ta devant un étal où un rat de rizière — un gros rat brun, propre, nour­ri de riz, pas un rat d’é­gout — était pré­sen­té entier, grillé, sur un lit de feuilles de bananier.

— Tu crois qu’il est bon ? dit-elle.

— Je crois que ça dépend de ce qu’on entend par bon.

Ils ne man­gèrent pas le rat. Mais Yara ache­ta un sac de four­mis rouges — ou plu­tôt d’œufs de four­mis rouges, qui ser­vaient à faire une ome­lette déli­cate, piquante, d’un goût impos­sible à com­pa­rer avec quoi que ce soit d’oc­ci­den­tal. Elle les rame­na à la Vil­la San­ti et les don­na à Kham, qui les regar­da avec un air qui signi­fiait clai­re­ment : tiens, la Tuni­sienne com­prend quelque chose. Le soir, les œufs de four­mis appa­rurent dans une ome­lette aux herbes, dorée, crous­tillante, accom­pa­gnée de sti­cky rice et de jeow mak len — une sauce de tomates grillées pilées au mor­tier avec du piment et de la coriandre.

La nour­ri­ture devint leur bous­sole. Chaque repas était une explo­ra­tion, un voyage à l’in­té­rieur du voyage. Ils apprirent les noms des plats — ping kai, le pou­let grillé ; mok pa, le pois­son cuit à la vapeur dans une feuille de bana­nier ; tam mak houng, la salade de papaye verte pilée au mor­tier avec du piment, du citron, du padek — le padek, cette sauce de pois­son fer­men­té qui empes­tait à faire fuir un bataillon mais qui don­nait à tout ce qu’elle tou­chait une pro­fon­deur uma­mi insondable.

Ils apprirent à man­ger épi­cé. Pas comme à Paris, où l’é­pice est un condi­ment, un sup­plé­ment, une option sur la carte — ici, l’é­pice était le cœur. Le piment n’ac­com­pa­gnait pas le plat — le plat accom­pa­gnait le piment. Il fal­lait apprendre à accueillir la brû­lure, à ne pas la com­battre, à la lais­ser mon­ter dans la bouche comme une vague de cha­leur, puis redes­cendre, et lais­ser der­rière elle un pico­te­ment qui aigui­sait tous les goûts, qui ren­dait le sucré plus sucré, l’a­cide plus acide, l’a­mer plus amer.

Yara avait une tolé­rance au piment supé­rieure à celle de Soan — la haris­sa de l’en­fance, pro­ba­ble­ment, cette pâte rouge brû­lante qu’on étale sur le pain du petit-déjeu­ner à Tunis. Elle man­geait le laap très pimen­té sans cil­ler, les yeux à peine brillants, tan­dis que Soan suait, reni­flait, buvait de l’eau qui ne ser­vait à rien — l’eau ne calme pas le piment, c’est une illu­sion, seul le riz gluant absorbe le feu — et se mou­rait d’un plai­sir maso­chiste qu’il n’a­vait jamais soup­çon­né chez lui.

— Tu pleures, dit Yara.

— C’est le bon­heur, dit Soan.

Et c’é­tait le bon­heur. Le bon­heur simple, bête, ani­mal, du corps qui mange ce qu’il aime, qui trans­pire, qui brûle, qui se répare avec du riz et recom­mence. Le bon­heur du ventre plein, de la bouche en feu, de la Beer­lao qui coule fraîche dans la gorge comme un tor­rent de mon­tagne. Le bon­heur d’être vivant, d’a­voir faim, d’a­voir soif, d’a­voir chaud — d’a­voir un corps, tout sim­ple­ment, un corps qui fonc­tionne, qui sent, qui goûte, qui touche, et qui par­tage tout ça avec un autre corps assis en face, de l’autre côté de la table, qui brûle et sue et rit de la même façon.

Kham les obser­vait. Chaque soir, depuis le seuil de sa cui­sine. Et chaque soir, cette incli­nai­son infime de la tête, ce plis­se­ment des yeux — non pas un sou­rire, mais sa ver­sion lao­tienne, son équi­valent boud­dhiste : un acquies­ce­ment silen­cieux à ce qui est.

CHA­PITRE 7

Le piro­guier s’ap­pe­lait Bounmy.

Ils ne sur­ent jamais son âge — il avait le visage hors du temps des hommes du Mékong, un visage buri­né, tan­né, creu­sé par le soleil et par le vent du fleuve, qui pou­vait avoir cin­quante ans ou soixante-dix. Il por­tait un cha­peau de paille à larges bords, un short kaki, et rien d’autre. Son torse nu était maigre et mus­cu­leux, avec des ten­dons qui saillaient sous la peau comme les cor­dages d’un navire. Ses pieds — larges, plats, cal­leux — sem­blaient avoir été sculp­tés pour épou­ser le fond d’une pirogue.

C’est la femme de la récep­tion — celle au visage-lac — qui leur avait pro­po­sé l’ex­cur­sion. Pak Ou, avait-elle dit, en mon­trant la direc­tion du nord avec un geste vague, comme si les grottes sacrées étaient juste au bout de la rue. Pak Ou, deux heures en bateau. Très beau. Beau­coup de Bouddha.

La pirogue les atten­dait au pon­ton, en bas de l’es­ca­lier de la berge, à l’en­droit où la Nam Khan se jette dans le Mékong. C’é­tait une longue barque en bois, étroite, peinte en bleu avec des motifs flo­raux à la proue, équi­pée d’un moteur hors-bord à l’ar­rière qui fai­sait un bruit de ton­deuse à gazon asth­ma­tique. Il y avait deux bancs en bois et un auvent de toile pour se pro­té­ger du soleil — ou de la pluie, selon l’hu­meur du ciel.

Boun­my les aida à embar­quer sans un mot. Il fit asseoir Yara à l’a­vant, Soan au milieu, et prit sa place à l’ar­rière, la main sur le manche du moteur. Puis il lan­ça le moteur d’un geste sec — un seul coup, le moteur tous­sa et démar­ra — et la pirogue glis­sa sur l’eau brune.

Le Mékong, vu d’en bas, était un autre monde.

Depuis la berge, le fleuve avait une majes­té loin­taine, pano­ra­mique — on le regar­dait comme on regarde un pay­sage, avec de la dis­tance, du recul, de la sécu­ri­té. Mais depuis la pirogue, on était dedans. Le fleuve n’é­tait plus un décor — c’é­tait un être vivant, une masse d’eau en mou­ve­ment per­ma­nent, avec des cou­rants, des tour­billons, des remous visibles à la sur­face comme des muscles qui roulent sous une peau. L’eau brune pas­sait à quelques cen­ti­mètres de leurs mains, épaisse, opaque, char­gée de limon, de terre, de tout ce que la mous­son arra­chait aux mon­tagnes et char­riait vers le sud. On ne voyait rien en des­sous — le Mékong gar­dait ses secrets.

Yara se pen­cha et trem­pa sa main dans l’eau.

La sen­sa­tion la sur­prit. L’eau n’é­tait pas froide — elle était tiède, presque chaude, avec une tex­ture soyeuse, hui­leuse, qui n’a­vait rien à voir avec l’eau claire des rivières euro­péennes. C’é­tait une eau pleine, une eau nour­rie, une eau qui avait tra­ver­sé la Chine, le Myan­mar, le Laos du nord, et qui por­tait en elle le sou­ve­nir de mil­liers de kilo­mètres de mon­tagnes, de forêts, de vil­lages. Yara lais­sa sa main traî­ner dans le cou­rant et sen­tit la résis­tance de l’eau contre ses doigts — une résis­tance douce, insis­tante, comme la caresse d’un ani­mal qu’on ne peut pas voir.

Soan la regar­dait faire. Sa main brune dans l’eau brune, les doigts écar­tés, le poi­gnet souple, et der­rière elle le fleuve immense, les mon­tagnes vertes, le ciel de mous­son bas et gris. Il pen­sa qu’il pour­rait pas­ser le reste de sa vie à la regar­der trem­per sa main dans des fleuves.

Ils remon­tèrent le Mékong pen­dant deux heures. Le pay­sage défi­lait avec une len­teur majes­tueuse — des falaises de cal­caire cou­vertes de végé­ta­tion, des vil­lages de pêcheurs accro­chés à la berge comme des nids d’oi­seaux, des pirogues croi­sées en sens inverse qui fai­saient un signe de la main, des buffles d’eau immer­gés jus­qu’au cou qui les regar­daient pas­ser avec l’in­dif­fé­rence des dieux. Par­fois un héron cen­dré s’en­vo­lait d’un banc de sable, dépliant ses grandes ailes grises avec une non­cha­lance royale, et tra­çait dans l’air un arc silen­cieux avant de se poser cent mètres plus loin.

Boun­my pilo­tait sans effort appa­rent. Il lisait le fleuve comme on lit un livre — repé­rant les cou­rants, évi­tant les hauts-fonds, choi­sis­sant la bonne ligne entre les tour­billons. De temps en temps il cou­pait le moteur et lais­sait la pirogue déri­ver quelques secondes dans le silence — un silence immense, abso­lu, fait uni­que­ment du bruit de l’eau contre la coque et du cri loin­tain d’un oiseau. Puis il relan­çait le moteur et la pirogue repre­nait sa course.

La pluie les prit à mi-chemin.

Elle arri­va par le nord, pré­cé­dée d’un rideau gris qui avan­çait sur le fleuve comme un mur de fumée. Boun­my ne chan­gea pas de cap. Il sor­tit d’un coffre deux grands para­pluies qu’il ten­dit à Soan et Yara, puis remit sa main sur le moteur. Quand la pluie les attei­gnit, elle était chaude — tou­jours cette eau tiède, cette pluie de bain — et le bruit sur la toile de l’auvent fut assour­dis­sant, un tam­bou­ri­ne­ment conti­nu qui ren­dait toute conver­sa­tion impossible.

Yara replia son para­pluie. Elle ouvrit les bras et leva le visage vers le ciel. La pluie ruis­se­lait sur elle — dans ses che­veux, sur ses épaules, sur ses seins sous le tis­su trem­pé de sa robe, sur ses cuisses nues. Elle avait les yeux fer­més et la bouche entrou­verte et elle buvait la pluie, elle rece­vait la pluie, elle était la pluie. Soan replia son para­pluie à son tour. La pluie les enve­lop­pa ensemble, chaude, dense, par­fu­mée, et dans la pirogue bleue au milieu du Mékong, sous l’a­verse, trem­pés, riants, ils furent pen­dant quelques minutes les deux seules per­sonnes au monde.

Boun­my ne se retour­na pas. Il avait vu d’autres couples sur son fleuve. Il avait vu des amants et des indif­fé­rents, des jeunes mariés et des vieux ménages, des gens qui regar­daient le pay­sage et des gens qui ne voyaient rien. Ces deux-là, il le savait d’ins­tinct, étaient de ceux qui voient. Il accé­lé­ra un peu pour sor­tir de l’a­verse et la pirogue glis­sa vers une trouée de lumière, là-bas, au nord, où le ciel se déchirait.

Les grottes de Pak Ou appa­rurent dans une falaise de cal­caire, au confluent du Mékong et de la rivière Ou. Deux cavi­tés ouvertes dans la roche, à flanc de mon­tagne, acces­sibles par un esca­lier de pierre raide et glis­sant. Boun­my amar­ra la pirogue à un pon­ton bran­lant et les lais­sa mon­ter seuls. Il res­ta assis dans la pirogue, le cha­peau de paille sur les yeux, les bras croi­sés, et s’en­dor­mit ins­tan­ta­né­ment — ou fit sem­blant de s’en­dor­mir, ce qui dans le Laos de la mous­son reve­nait exac­te­ment au même.

Les grottes étaient pleines de bouddhas.

Des cen­taines. Des mil­liers. Des boud­dhas de toutes tailles — de la sta­tuette de cinq cen­ti­mètres au boud­dha gran­deur nature — en bois, en bronze, en pierre, en or, en argile, en ciment. Des boud­dhas debout, assis, cou­chés. Des boud­dhas qui médi­taient, qui ensei­gnaient, qui tou­chaient la terre, qui appe­laient la pluie. Des boud­dhas neufs, brillants, fraî­che­ment dorés, et des boud­dhas anciens, éro­dés, mous­sus, dont les visages avaient été man­gés par le temps et qui n’a­vaient plus de traits — juste une forme humaine, une sil­houette de séré­ni­té, une idée de paix.

Ils avaient été dépo­sés là au fil des siècles par les fidèles — des rois, des moines, des pêcheurs, des pay­sans — et per­sonne ne les avait jamais reti­rés. Ils s’ac­cu­mu­laient comme des sédi­ments, couche après couche, siècle après siècle, et les plus anciens étaient enfouis der­rière les plus récents, invi­sibles, oubliés, mais tou­jours là. La grotte entière était un dépôt de dévo­tion — non pas un temple, non pas un musée, mais quelque chose de plus mys­té­rieux : un lieu où les humains venaient poser leur foi comme on pose un objet fra­gile dans un endroit sûr, et repar­taient les mains vides.

Yara s’as­sit dans la grotte infé­rieure, celle qui don­nait sur le fleuve. La lumière entrait par l’ou­ver­ture et éclai­rait les pre­miers rangs de boud­dhas d’une clar­té dorée. Der­rière, l’obs­cu­ri­té. Les boud­dhas dans l’ombre res­sem­blaient à des fan­tômes bien­veillants, des sil­houettes assises dans le noir depuis si long­temps qu’elles fai­saient par­tie de la roche.

— C’est étrange, dit Yara.

— Quoi ?

— Chez moi, Dieu, on ne le voit pas. On ne le repré­sente pas. Il est par­tout mais il n’a pas de visage. Pas d’i­mage. Ici, il a mille visages. Dix mille. Et tous sourient.

Soan s’as­sit à côté d’elle. Il regar­da les boud­dhas. Ils sou­riaient, en effet — ce sou­rire célèbre, ce sou­rire qui n’é­tait pas joyeux ni triste, ce sou­rire qui ne cher­chait rien, qui ne pro­met­tait rien, qui disait sim­ple­ment : ce qui est, est. Ce sou­rire qui avait tra­ver­sé deux mille cinq cents ans d’his­toire humaine sans se modi­fier, sans s’al­té­rer, sans se moder­ni­ser. Le même sou­rire sur un boud­dha du IIIe siècle et sur un boud­dha ache­té hier au mar­ché de nuit.

— Tu crois à quelque chose ? deman­da Yara.

La ques­tion était inat­ten­due. Ils n’en par­laient jamais, ou presque — la croyance, la foi, tout ça. Yara venait d’une famille tuni­sienne laïque, édu­quée, qui pra­ti­quait le rama­dan par habi­tude plus que par convic­tion et man­geait du jam­bon à Paris sans culpa­bi­li­té visible. Soan venait de nulle part en matière de reli­gion — une famille bre­tonne vague­ment catho­lique, bap­ti­sé, com­mu­nié, jamais retour­né à l’é­glise. Ni l’un ni l’autre ne priait. Ni l’un ni l’autre ne croyait, au sens fort du terme. Mais ici, dans cette grotte, face à ces mille visages sou­riants, la ques­tion méri­tait d’être posée.

— Je crois à ça, dit Soan.

Il fit un geste vague qui englo­bait la grotte, le fleuve, la pirogue en bas, la pluie dehors, et Yara à côté de lui.

— Ça quoi ?

— Ce moment. Ce truc-là. Être ici. C’est tout ce que je sais.

Yara posa sa tête contre son épaule. Un boud­dha en face d’eux — un petit boud­dha de bois noir, très ancien, au sou­rire presque effa­cé — sem­blait approuver.

Au retour, le Mékong avait chan­gé de cou­leur. Le soleil de fin d’a­près-midi per­çait les nuages par endroits et posait sur l’eau des taches d’or mou­vantes. Le fleuve était deve­nu un patch­work de brun, d’or et de vert — le vert des reflets de la jungle sur la sur­face, un vert d’eau, un vert de monde englou­ti. Les mon­tagnes de la rive pro­je­taient des ombres longues sur le fleuve et la lumière rasante trans­for­mait chaque ride de l’eau en une lame de cuivre.

Boun­my avait cou­pé le moteur. La pirogue des­cen­dait le cou­rant en silence, por­tée par le fleuve, et le seul bruit était celui de l’eau contre la coque — un cla­po­tis régu­lier, doux, hyp­no­tique, qui res­sem­blait au bat­te­ment d’un cœur. Yara s’é­tait endor­mie, la tête sur les genoux de Soan, les pieds nus posés sur le banc de bois. Ses che­veux, encore humides de la pluie, avaient séché en mèches désor­don­nées qui lui bar­raient le visage. Soan les écar­tait un par un, du bout des doigts, avec des gestes de chirurgien.

Il leva les yeux vers Boun­my. Le piro­guier le regar­dait. Leurs regards se croi­sèrent et Boun­my eut un sou­rire — le pre­mier de la jour­née, un vrai sou­rire, large, qui décou­vrait des dents noir­cies par le bétel, et dans ce sou­rire il y avait quelque chose qui n’a­vait besoin d’au­cune tra­duc­tion : la recon­nais­sance d’un homme qui voit un autre homme aimer une femme, et qui sait que c’est la seule chose qui compte.

La pirogue glis­sa dans le cré­pus­cule. Les temples de Luang Pra­bang appa­rurent au loin, dorés par la der­nière lumière. Yara dor­mait. Le fleuve cou­lait. Le monde était exac­te­ment tel qu’il devait être.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,