Sorting by

×

La dou­blure de
Béné­dic­tine

La dou­blure de Bénédictine

Pre­mière partie

I — L’ARRIVÉE

Le train cra­cha Mau­gham sur le quai de Hua Lam­phong comme on recrache un noyau. Il res­ta debout un moment, hébé­té, sa valise à la main, dans la lumière blanche de jan­vier qui tom­bait des ver­rières de la gare comme une puni­tion. Autour de lui l’a­gi­ta­tion des por­teurs, le thaï qui cré­pi­tait de toutes parts, les odeurs de graisse chaude et de jas­min, et cette cha­leur — mon Dieu, cette cha­leur. Il venait de pas­ser des jours dans le nord, Chiang Mai, les mon­tagnes, les forêts de teck, les nuits presque fraîches où l’on pou­vait dor­mir sans sen­tir ses draps deve­nir une seconde peau. Ici c’é­tait autre chose. Ici l’air avait une épais­seur de tis­su mouillé. Bang­kok le pre­nait à la gorge comme un homme ivre vous sai­sit par le revers.

Il mon­ta dans un rick­shaw. Le coo­lie, un Chi­nois maigre dont les mol­lets lui­saient, se mit à trot­ter le long de Cha­roen Krung Road, la pre­mière route pavée du royaume, et Mau­gham fut empor­té dans le cou­rant de la ville.

Il y avait les tram­ways, bien sûr. Les tram­ways élec­triques qui grin­çaient sur leurs rails, et les char­rettes à bras, et les auto­mo­biles déjà — quelques-unes, noires, anglaises, incon­ce­vables dans cette four­naise — et les chiens errants, et les moines en robe safran qui mar­chaient pieds nus dans la pous­sière comme s’ils fou­laient de l’herbe tendre. Il y avait les Chi­nois sur­tout, des mil­liers de Chi­nois, dans les échoppes, der­rière les étals, pen­chés sur des balances, accrou­pis devant des mar­mites fumantes, et Mau­gham pen­sa que Bang­kok était une ville chi­noise qui se rêvait sia­moise, ou peut-être l’in­verse, il n’au­rait su dire.

Les wats défi­laient. Ces temples d’or et de mosaïque, ces toits super­po­sés comme des mains jointes, ces flèches qui mon­taient vers le ciel blanc — tout cela aurait dû l’é­mer­veiller. Il le savait. Il était venu pour cela, en par­tie. Pour voir. Pour noter. Pour trans­for­mer en phrases ce qui se don­nait aux yeux. Mais les wats lui fai­saient mal. Leur magni­fi­cence criarde, leurs dorures exces­sives, tout cet or éta­lé sous un soleil qui ne par­don­nait rien — cela lui vrillait les tempes. Il fer­ma les yeux un ins­tant. Le rick­shaw caho­ta sur une ornière et il les rouvrit.

Le Chao Phraya apparut.

Le fleuve. Le fleuve des Rois. Large et brun et lent, char­riant ses barges de riz, ses sam­pans char­gés de pas­tèques et de papayes, ses mai­sons flot­tantes qui tan­guaient dou­ce­ment comme des bêtes endor­mies. Sur la rive oppo­sée, des toits de tôle, des pal­miers, la sil­houette dorée d’un wat qui trem­blait dans la vapeur de cha­leur. Le fleuve sen­tait la vase et le pois­son et quelque chose d’autre, de plus ancien, que Mau­gham ne sut pas nom­mer — le temps peut-être, ou la mous­son pas­sée, ou les morts qui avaient navi­gué des­sus avant lui, depuis des siècles, depuis toujours.

L’O­rien­tal Hotel se dres­sait sur la berge est, entre la rivière et Cha­roen Krung Road. Mau­gham des­cen­dit du rick­shaw, paya le coo­lie, et res­ta un moment devant la façade. C’é­tait un bâti­ment colo­nial à deux étages — chose extra­or­di­naire dans un pays de bun­ga­lows sur pilo­tis — avec des volets blancs, une véran­dah, et cette allure un peu fati­guée des demeures qui ont vu pas­ser trop de monde. Il y avait quelque chose de tou­chant dans cette fatigue. L’hô­tel ne cher­chait pas à impres­sion­ner. Il se conten­tait d’être là, au bord du fleuve, depuis — depuis quand au juste ? Per­sonne ne savait exac­te­ment. Il y avait eu un incen­die en 1865, un pre­mier hôtel détruit, des capi­taines danois, un cer­tain Ander­sen qui avait tout recons­truit, des archi­tectes ita­liens. Les dates se brouillaient. L’O­rien­tal por­tait son âge comme ces femmes qui ne disent jamais le leur.

On le condui­sit à sa chambre.

Elle était sombre. C’est la pre­mière chose qu’il nota, et qu’il note­rait plus tard dans son car­net, et qu’il écri­rait encore plus tard dans un livre — cette obs­cu­ri­té. La chambre fai­sait par­tie d’une longue enfi­lade, avec une véran­dah de chaque côté, et la brise pas­sait au tra­vers, mais c’é­tait une brise étouf­fante, une brise qui ne rafraî­chis­sait rien, qui se conten­tait de dépla­cer la cha­leur d’un endroit à un autre, comme on déplace un meuble sans rai­son. Les volets étaient fer­més contre le soleil. La lumière entrait par les inter­stices en lames fines et brillantes qui décou­paient l’obs­cu­ri­té sans l’entamer.

Il y avait un lit. Un ven­ti­la­teur de pla­fond qui tour­nait avec une len­teur insul­tante, ses pales de bois fai­sant un bruit de res­pi­ra­tion régu­lière — souf­fle­ment, souf­fle­ment, souf­fle­ment — comme si la chambre elle-même res­pi­rait. Il y avait une table, une chaise, un broc d’eau. Il y avait une odeur de bois et de cire et de quelque chose de flo­ral, du fran­gi­pane peut-être, qui venait du jar­din par les persiennes.

Mau­gham posa sa valise. Ôta sa veste. S’as­sit sur le lit. Le mate­las céda sous lui avec un soupir.

Il était arrivé.

* * *

La salle à man­ger était grande et sombre, les fenêtres fer­mées par des volets pour la fraî­cheur — mais il n’y avait pas de fraî­cheur, il n’y avait qu’une pénombre moite où les plats appa­rais­saient por­tés par des boys chi­nois qui ne fai­saient aucun bruit. C’é­tait décon­cer­tant, ce silence des boys. Ils glis­saient entre les tables comme des appa­ri­tions, posaient les assiettes, rem­plis­saient les verres, dis­pa­rais­saient. On ne les enten­dait pas venir, on ne les enten­dait pas par­tir. Mau­gham pen­sa à des fan­tômes. Il pen­sa à des pois­sons. Il pen­sa que dans ce pays la domes­ti­ci­té avait atteint un degré de per­fec­tion qui confi­nait à l’invisibilité.

Il man­gea. Ou plu­tôt il essaya. La nour­ri­ture orien­tale l’é­cœu­rait — il le recon­nais­sait sans fier­té, comme on recon­naît une fai­blesse phy­sique. Ces saveurs mêlées, ces épices qu’il ne savait pas iden­ti­fier, cette dou­ceur sucrée qui se glis­sait par­tout, dans le riz, dans les sauces, dans les fruits. Il repous­sa son assiette. Com­man­da du thé. Le thé au moins avait un goût fami­lier, quoique ser­vi dans des tasses sans anse qui lui brû­laient les doigts.

Après le dîner il sor­tit sur la véran­dah. Le fleuve était deve­nu noir, mais on le devi­nait à son mou­ve­ment — le cla­po­tis contre les pilo­tis de l’embarcadère, le pas­sage lent d’une barge dont la lan­terne tra­çait un sillon d’or sur l’eau sombre. De l’autre côté, des lumières éparses. Le bruit d’une musique — un khim peut-être, cet ins­tru­ment à cordes frap­pées dont le son grêle et métal­lique tra­ver­sait la nuit comme un insecte lumi­neux. Et les gre­nouilles. Un chœur de gre­nouilles si vaste, si una­nime, si obs­ti­né qu’on finis­sait par ne plus l’en­tendre, comme on n’en­tend plus son propre cœur.

Mau­gham s’ac­cou­da à la balus­trade. Il avait qua­rante-huit ans. Il avait der­rière lui une car­rière de méde­cin qu’il avait aban­don­née, une car­rière d’es­pion qu’il ne pou­vait pas men­tion­ner, une car­rière d’é­cri­vain qui lui avait don­né la célé­bri­té et l’argent mais pas ce qu’il cher­chait — et il n’au­rait su dire ce qu’il cher­chait. Il avait un mariage qui n’en était pas un. Il avait un secret que tout le monde connais­sait et que per­sonne ne nom­mait. Il avait des amants qu’il appe­lait des secré­taires. Il avait cette façon de croi­ser les jambes, petit, impec­cable, le regard de lézard, le bon mot tou­jours prêt comme un revol­ver chargé.

Il trans­pi­ra.

Ce n’é­tait pas la trans­pi­ra­tion ordi­naire, celle des tro­piques, à laquelle on s’ha­bi­tue en quelques jours. C’é­tait autre chose. Une sueur froide qui lui gla­çait la nuque tan­dis que tout le reste de son corps brû­lait. Il fris­son­na. Ren­tra dans sa chambre. S’as­sit sur le lit.

Quelque chose n’al­lait pas.

* * *

Le len­de­main matin, Mau­gham ne des­cen­dit pas prendre le petit déjeu­ner. Un boy chi­nois frap­pa à sa porte, n’ob­tint pas de réponse, frap­pa de nou­veau, entrou­vrit. L’An­glais était au lit, les draps col­lés au corps, les yeux ouverts mais fixant un point du pla­fond avec une inten­si­té qui n’a­vait rien de natu­rel. Le ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus de lui comme un oiseau de proie décri­vant des cercles patients.

Le boy appor­ta du thé. Mau­gham ne le tou­cha pas.

Vers midi il se redres­sa, cher­cha son ther­mo­mètre dans sa trousse de toi­lette — il voya­geait tou­jours avec un ther­mo­mètre, ves­tige de sa for­ma­tion médi­cale, cette habi­tude du diag­nos­tic qu’on ne perd jamais, comme les prêtres défro­qués qui conti­nuent de bénir les repas en silence. Il le glis­sa sous sa langue. Atten­dit. Le retira.

Cent cinq.

Il ne le crut pas. Le secoua. Le remit. Atten­dit à nou­veau, plus long­temps cette fois, les yeux fer­més, comp­tant les rota­tions du ven­ti­la­teur par le son — souf­fle­ment, souf­fle­ment, soufflement.

Cent cinq.

Alors il sut. L’a­no­phèle avait fait son tra­vail. Quelque part entre Man­da­lay et Bang­kok, dans la tra­ver­sée des États Shan, dans cette chambre sans mous­ti­quaire que l’of­fi­cier sia­mois lui avait offerte avec tant d’in­sis­tance — son meilleur lit, sa plus belle chambre, com­ment refu­ser sans offen­ser ? — le mous­tique l’a­vait piqué. Un mous­tique minus­cule, femelle, affa­mé, por­teur dans ses glandes sali­vaires du Plas­mo­dium, ce para­site patient qui avait atten­du dans le sang de Mau­gham le temps néces­saire avant de se mul­ti­plier, d’en­va­hir les glo­bules rouges, de déclen­cher la guerre. Mau­gham le méde­cin savait tout cela. Mau­gham le patient ne pou­vait rien y faire.

Il se recou­cha. Appe­la le boy. Deman­da de la qui­nine. Le boy revint avec des com­pri­més blancs et un verre d’eau. Mau­gham ava­la. La qui­nine avait un goût d’a­mer­tume abso­lue, un goût de fin du monde, un goût qui enva­his­sait la bouche entière et ne par­tait plus — et ce goût, mêlé à la fièvre, à la cha­leur, au bruit du ven­ti­la­teur et au cla­po­tis du fleuve, com­po­sa la pre­mière couche de ce qui allait deve­nir, au cours des jours sui­vants, un ver­tige sans nom.

* * *

Le bar de l’O­rien­tal se trou­vait au rez-de-chaus­sée. Mau­gham n’y des­cen­drait pas pen­dant plu­sieurs jours, mais il y était allé la veille au soir, avant que la fièvre ne se déclare, et ce sou­ve­nir allait reve­nir le han­ter dans le délire avec une pré­ci­sion cruelle — la pré­ci­sion des choses perdues.

Il avait com­man­dé un martini.

C’é­tait un rituel. Mau­gham avait des rituels comme d’autres ont des vices — avec constance, avec méthode, avec cette pointe de plai­sir cou­pable qui en fait tout le prix. Le mar­ti­ni de Mau­gham obéis­sait à des règles strictes qu’il avait un jour dic­tées à un bar­man et que les bar­mans se trans­met­taient ensuite comme un secret de confré­rie. Le verre devait être long, à pied, très froid. Le ver­mouth devait être du Noilly Prat. Le gin devait être du Tan­que­ray. Et il y avait le secret — car il y avait tou­jours un secret chez Mau­gham, une dou­blure, un com­par­ti­ment caché. Avant de ver­ser quoi que ce soit, le bar­man devait prendre un peu de Béné­dic­tine, juste un soup­çon, et en tapis­ser l’in­té­rieur du verre en le fai­sant tour­ner. Cela ajou­tait un par­fum, une dou­ceur presque imper­cep­tible, un arrière-goût de miel et d’herbes qui modi­fiait tout sans qu’on puisse dire exac­te­ment quoi.

Le bar­man de l’O­rien­tal — un Chi­nois, encore un Chi­nois, avec des mains de pres­ti­di­gi­ta­teur — avait exé­cu­té la manœuvre sans qu’on la lui demande deux fois. Mau­gham avait bu. Le gin gla­cé avait des­cen­du dans sa gorge comme une lame de lumière froide. Dehors le fleuve char­riait ses barges dans la nuit. Quel­qu’un jouait du pia­no dans un salon voi­sin — du Debus­sy, très mal, avec des hési­ta­tions qui don­naient à la musique une mélan­co­lie sup­plé­men­taire, invo­lon­taire, comme les fautes d’or­tho­graphe dans les lettres d’amour.

Ce mar­ti­ni. Ce serait le der­nier avant la fièvre. Le der­nier verre de l’homme debout.

* * *

Le deuxième jour, le méde­cin vint. Un Anglais, ins­tal­lé à Bang­kok depuis des années, avec cette peau tan­née et ces yeux déla­vés que donnent les tro­piques aux Euro­péens qui y res­tent trop long­temps. Il prit le pouls de Mau­gham, sa tem­pé­ra­ture, exa­mi­na ses yeux, pal­pa son foie.

— Palu­disme, dit-il, comme on dit bonjour.

— Je sais, dit Maugham.

— La qui­nine devrait faire effet. Deux jours. Trois peut-être.

— Et si elle ne fait pas effet ?

Le méde­cin ne répon­dit pas tout de suite. Il ran­gea son sté­tho­scope dans sa sacoche avec des gestes lents, métho­diques, qui tra­his­saient une longue habi­tude des mau­vaises nouvelles.

— Elle fera effet, dit-il enfin.

Mau­gham fer­ma les yeux. Il enten­dit le méde­cin sor­tir. Il enten­dit le boy entrer, poser quelque chose sur la table de nuit — de l’eau, des com­pri­més, un linge humide. Il enten­dit le fleuve, dehors, qui ne s’ar­rê­tait jamais de cou­ler, qui n’a­vait jamais ces­sé de cou­ler depuis que des hommes s’é­taient ins­tal­lés sur ses rives et avaient bâti des temples et des palais et des hôtels et des comp­toirs de com­merce, et qui cou­le­rait encore quand tout cela aurait dis­pa­ru, quand l’O­rien­tal lui-même ne serait plus qu’un sou­ve­nir dans un livre que per­sonne ne lirait.

Il enten­dit le ven­ti­la­teur. Souf­fle­ment, souf­fle­ment, soufflement.

Il enten­dit — mais avait-il enten­du, ou l’a­vait-il rêvé ? — une voix de femme, dans le cou­loir, une voix fran­çaise avec un accent qu’il ne put iden­ti­fier, et cette voix disait au méde­cin, dans un mur­mure qui n’é­tait pas assez bas pour qu’on ne l’en­tende pas :

— Je ne peux pas le lais­ser mou­rir ici, vous com­pre­nez. Vous devez l’emmener à l’hôpital.

Et la voix du médecin :

— D’ac­cord. Mais atten­dons un jour ou deux encore.

Et la voix de la femme, plus sèche :

— Ne tar­dez pas trop.

C’é­tait Madame Maire. Maria Maire, la patronne de l’O­rien­tal, gol­feuse, femme d’af­faires, maî­tresse abso­lue de ces lieux. Elle ne vou­lait pas d’un mort dans ses chambres. Un mort, c’est mau­vais pour la répu­ta­tion. Un mort célèbre, c’est pire encore — on en parle, on raconte, les clients annulent. Mau­gham com­pre­nait. Il aurait fait la même chose. Il y avait quelque chose d’ad­mi­rable dans cette fran­chise, quelque chose de chi­rur­gi­cal. Ne tar­dez pas trop. On aurait dit une réplique d’une de ses propres pièces de théâtre — ce mélange de cruau­té et de bon sens qui fai­sait rire les salles à Londres.

Sauf que cette fois, c’é­tait lui qui était sur la scène. C’é­tait lui le per­son­nage dont on par­lait à la troi­sième per­sonne, dans un cou­loir, à voix pas assez basse. C’é­tait son corps qui brû­lait à cent cinq degrés dans une chambre sombre au bord d’un fleuve à l’autre bout du monde. C’é­tait sa mort que l’on crai­gnait — non par com­pas­sion, mais par calcul.

Il sou­rit. Ou crut sou­rire. Ses lèvres étaient sèches et cra­que­lées et le sou­rire fit mal.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le fleuve cou­lait. La fièvre montait.

Et l’hô­tel — le vieil hôtel, le très vieil hôtel dont per­sonne ne connais­sait l’âge exact, le bâti­ment de brique et de teck et de stuc que des Ita­liens avaient des­si­né pour un Danois sur la rive d’un fleuve sia­mois — l’hô­tel com­men­çait à bou­ger. Non pas phy­si­que­ment, non pas comme un trem­ble­ment de terre ou un glis­se­ment de ter­rain, mais autre­ment, de l’in­té­rieur, comme si ses murs se met­taient à res­pi­rer un peu plus fort que d’ha­bi­tude, comme si ses plan­chers se sou­ve­naient de pas anciens, comme si ses fenêtres s’ou­vraient sur des époques révolues.

Mau­gham le sen­tit. Dans la fièvre, on sent ces choses-là.

L’hô­tel se sou­ve­nait. Et Mau­gham, qu’il le veuille ou non, allait se sou­ve­nir avec lui.

II — LA MONTÉE

La qui­nine ne fit pas effet.

Le troi­sième jour, la fièvre était tou­jours là, ins­tal­lée dans le corps de Mau­gham comme un loca­taire qui refuse de par­tir. Elle avait ses horaires, ses habi­tudes, ses caprices. Le matin, elle se fai­sait presque oublier — la tem­pé­ra­ture des­cen­dait à cent un, cent deux, et Mau­gham pou­vait ouvrir les yeux, regar­der la chambre, recon­naître les meubles, le broc, la chaise, les lames de lumière entre les volets. Il pou­vait même pen­ser. Des pen­sées claires, nettes, presque froides — il pen­sait à Gerald, res­té en Angle­terre, il pen­sait à Syrie qu’il avait épou­sée sans amour et qui le lui ren­dait bien, il pen­sait à la pièce qu’il devait écrire et qui ne venait pas, et cette clar­té mati­nale avait quelque chose de cruel, comme les inter­valles de beau temps au milieu d’une tem­pête, qui ne servent qu’à vous rap­pe­ler ce que vous êtes en train de perdre.

Puis l’a­près-midi venait, et avec l’a­près-midi la cha­leur de Bang­kok attei­gnait son point d’in­can­des­cence, et la fièvre remon­tait d’un coup, bru­ta­le­ment, comme une marée, et Mau­gham sombrait.

Ce n’é­tait pas le som­meil. Le som­meil est un pays où l’on va et d’où l’on revient. Ceci était autre chose. Un état inter­mé­diaire, un entre-deux, une zone grise où la conscience flot­tait sans ancrage, où les sen­sa­tions se mélan­geaient — le bruit du ven­ti­la­teur deve­nait le bat­te­ment d’ailes d’un oiseau gigan­tesque, le cla­po­tis du fleuve deve­nait une voix qui par­lait une langue incon­nue, la cha­leur deve­nait une main posée sur sa poi­trine, une main lourde et chaude qui appuyait, appuyait, et sous laquelle il ne pou­vait plus respirer.

Les boys chi­nois entraient et sor­taient. Ils chan­geaient les draps trem­pés. Ils posaient des linges humides sur son front. Ils appor­taient de la qui­nine, de l’eau, du bouillon qu’il ne tou­chait pas. Mau­gham les voyait s’af­fai­rer autour de lui avec la même effi­ca­ci­té silen­cieuse que dans la salle à man­ger, et il se deman­dait — dans les rares moments où il pou­vait encore se deman­der quelque chose — s’ils avaient l’ha­bi­tude. Si d’autres hommes avant lui avaient brû­lé dans ces draps. Si l’hô­tel avait une mémoire des fièvres.

* * *

Le qua­trième jour, les murs com­men­cèrent à parler.

Non pas avec des mots. Avec des images. Des images qui se for­maient dans le stuc, dans les mou­lures, dans les des­sins du papier peint — ce papier peint pari­sien que le Danois Ander­sen avait fait venir de France qua­rante ans plus tôt, et dont les motifs flo­raux, sous l’ef­fet de la fièvre et de la lumière rasante, se met­taient à bou­ger, à se tordre, à se recom­po­ser en formes nou­velles. Mau­gham voyait des visages dans les fleurs. Des visages d’hommes qu’il ne connais­sait pas, des visages bar­bus, des visages du dix-neu­vième siècle, avec des favo­ris et des cols empe­sés et des regards de gens qui ont tra­ver­sé des océans.

Il fer­ma les yeux. Les visages res­tèrent. Ils étaient main­te­nant à l’in­té­rieur de ses pau­pières, pro­je­tés là comme sur un écran de ciné­ma, et ils se suc­cé­daient avec une rapi­di­té qui l’é­tour­dis­sait — des marins, des mar­chands, des diplo­mates, des aven­tu­riers, tous ces hommes qui avaient remon­té le Chao Phraya depuis le golfe du Siam pour atteindre la Cité des Anges, tous ces hommes qui avaient dor­mi ici, dans ces chambres, dans ces lits, sous ce même ven­ti­la­teur qui tour­nait, tour­nait, tournait.

L’hô­tel se sou­ve­nait. Et la fièvre de Mau­gham était la clé qui ouvrait les portes.

* * *

Il vit le feu.

C’est-à-dire qu’il ne le vit pas — il le sen­tit. Une cha­leur sou­daine, dif­fé­rente de celle de la fièvre, plus sèche, plus vio­lente, avec une odeur de bois brû­lé et de paille et de pein­ture fon­due. Les flammes de 1865. Le onze juin 1865, très exac­te­ment — la date flot­ta dans le délire avec une pré­ci­sion absurde, comme si la fièvre tenait un calen­drier. Soixante-neuf bâti­ments le long du fleuve, empor­tés en une nuit, et par­mi eux le pre­mier Orien­tal — cette pen­sion pour marins tenue par deux Amé­ri­cains, Dyer et West, ce bâti­ment de bois et de chaume qui n’a­vait jamais été un vrai hôtel, juste un toit et un bar et quelques lits pour les équi­pages en escale, les capi­taines de pas­sage, les mar­chands de teck et d’é­pices qui remon­taient le Chao Phraya depuis le golfe en quête de for­tune ou de fuite. Tout cela avait brûlé.

Mau­gham vit les flammes lécher les pilo­tis de bois, grim­per le long des murs de bam­bou tres­sé, dévo­rer les auvents de palme séchée avec un appé­tit métho­dique, patient, comme si le feu avait tout son temps. Il vit les gens cou­rir — les bate­liers arra­chant leurs sam­pans à la rive, les mar­chands traî­nant des bal­lots de soie et de por­ce­laine, les femmes por­tant des enfants sur la hanche, les chiens hur­lant dans la fumée. Il vit le fleuve rou­gir sous le reflet des flammes — un fleuve de sang, un fleuve de lave — et les mai­sons flot­tantes amar­rées à la berge tirer sur leurs cordes comme des che­vaux affo­lés, et cer­taines cordes céder, et les mai­sons par­tir à la dérive, empor­tées par le cou­rant, brû­lant encore, torches flot­tantes que le Chao Phraya char­riait vers la mer dans une pro­ces­sion funèbre d’une beau­té insoutenable.

Le feu détrui­sait tout. Le feu ne fai­sait pas de dis­tinc­tion entre le beau et le laid, le riche et le pauvre, le sacré et le pro­fane. Le feu trai­tait l’O­rien­tal et les tau­dis voi­sins avec la même indif­fé­rence démo­cra­tique. Et quand il eut fini — quand il n’y eut plus rien à brû­ler, quand les der­nières braises eurent ces­sé de rou­geoyer dans l’aube grise — il ne res­ta rien. Rien qu’un ter­rain vague au bord du fleuve, noir­ci, fumant, jon­ché de débris cal­ci­nés. Un ter­rain nu. Une page blanche.

Mau­gham sen­tit la cha­leur du feu se mêler à celle de sa fièvre. Il enten­dit les cris — mais étaient-ce les cris de 1865 ou les cris des bate­liers sur le fleuve en 1923 ? La fron­tière n’exis­tait plus. Le temps s’é­tait plié sur lui-même comme une lettre qu’on referme, et les deux époques se tou­chaient, se super­po­saient, se confon­daient. Et Mau­gham com­prit — dans cette com­pré­hen­sion par­ti­cu­lière que donne le délire, qui n’est pas la logique ni l’in­tui­tion mais quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus ani­mal — il com­prit que tout hôtel naît d’une des­truc­tion. Qu’il faut un incen­die pour qu’il y ait une recons­truc­tion. Qu’il faut des cendres pour qu’il y ait un phoe­nix. L’O­rien­tal n’a­vait pas sur­vé­cu au feu de 1865 — il en était né. Le feu était son acte de naissance.

Il y eut un silence. Un silence de cendres. Dix ans de silence — dix ans pen­dant les­quels le ter­rain res­ta vague, le fleuve cou­la sans hôtel sur sa rive, et les marins en escale durent se conten­ter d’autres pen­sions, d’autres bars, d’autres lits. Puis les capi­taines danois vinrent — Jarck et Salje, deux hommes du Nord éga­rés sous les tro­piques, avec leurs visages rouges et leurs barbes blondes et cette façon qu’ont les Scan­di­naves de regar­der le monde comme si c’é­tait un pro­blème à résoudre. Ils rele­vèrent l’hô­tel. Modes­te­ment. Douze chambres. Un bar amé­ri­cain. Une salle de billard. Le petit déjeu­ner à neuf heures trente, le tif­fin à une heure, le dîner à sept heures. On pou­vait louer des bateaux. La bière était fraîche. Ce n’é­tait pas un palace. C’é­tait un début.

Puis le feu s’é­tei­gnit dans la mémoire de l’hô­tel, et dans les cendres, len­te­ment, un autre bâti­ment se dres­sa. Des briques cette fois. Du stuc. Des colonnes. Un étage — deux étages ! — chose insen­sée dans un pays de cases sur pilo­tis. C’é­taient les Ita­liens, Car­du et Ros­si, qui construi­saient sur les ordres du Danois. Mau­gham les voyait tra­vailler dans la lumière de sa fièvre, ces archi­tectes trans­al­pins éga­rés sous les tro­piques, des­si­nant des arcs et des cor­niches et des balus­trades comme s’ils étaient à Flo­rence ou à Milan, et non pas au bord du Menam, dans la boue, sous les mous­tiques, à qua­rante degrés.

Il vit les lustres arri­ver par bateau. Il vit le papier peint — ce même papier peint — être dérou­lé sur les murs neufs par des mains chi­noises. Il vit les tapis, les meubles de rotin, la salle de billard, le bar capable d’ac­cueillir cin­quante hommes. Il vit le soir du 19 mai 1887 — l’i­nau­gu­ra­tion, les bou­gies, les smo­kings blancs, les uni­formes consu­laires, les femmes en robes longues qui ruis­se­laient de sueur sous la soie et le sou­rire. Jamais on n’a­vait vu tel luxe à Bang­kok en dehors du Palais. Jamais.

Et il vit le Danois.

* * *

Hans Niels Ander­sen se tenait au centre du hall comme un capi­taine sur sa pas­se­relle. Il avait vingt-neuf ans quand il avait rache­té la vieille pen­sion aux capi­taines Jarck et Salje, mais ce n’é­tait plus un jeune homme — pas vrai­ment. Les tro­piques l’a­vaient mûri. Le Siam l’a­vait chan­gé. Il était arri­vé à Bang­kok en 1873, mate­lot danois de Naks­kov, un vil­lage de pêcheurs au bord de la Bal­tique, et il avait gra­vi les éche­lons avec cette téna­ci­té scan­di­nave qui res­semble à de la patience mais qui est en réa­li­té de l’am­bi­tion gelée. Capi­taine du yacht royal, le Thoon Kra­mom, pour le compte de Sa Majes­té Chu­la­long­korn. Puis mar­chand. Puis impor­ta­teur de teck. Puis pro­prié­taire d’hô­tel. Bien­tôt fon­da­teur de l’East Asia­tic Com­pa­ny, le plus grand conglo­mé­rat danois du monde, avec des bureaux à Copen­hague, à Shan­ghai, à Londres, à San Fran­cis­co. Mais pour l’ins­tant il était là, dans le hall de son hôtel, et il souriait.

Mau­gham le regar­dait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis 1923, à tra­vers trente-six ans d’é­pais­seur tem­po­relle, et il voyait ce sou­rire — le sou­rire d’un homme qui a com­pris quelque chose d’es­sen­tiel sur les hôtels et sur les empires. Un hôtel, c’est un pays. Un petit pays avec ses lois, ses rituels, ses hié­rar­chies, sa poli­tique étran­gère. Ander­sen avait fait venir un chef et un maître d’hô­tel du Consu­lat de France — il les avait débau­chés, lit­té­ra­le­ment arra­chés à la diplo­ma­tie pour les mettre au ser­vice de l’hos­pi­ta­li­té. Parce qu’un hôtel qui veut être un palace doit voler ses talents à la puis­sance colo­niale la plus raffinée.

Le pre­mier grand ban­quet : le 24 mai 1888, pour le Jubi­lé d’or de la reine Vic­to­ria. Toute la com­mu­nau­té expa­triée de Bang­kok était là — les Anglais, les Fran­çais, les Danois, les Alle­mands, les Hol­lan­dais, les Por­tu­gais qui fai­saient du com­merce sur le fleuve depuis le XVIe siècle. Et la haute socié­té sia­moise aus­si, les princes et les prin­cesses en soie bro­chée d’or, les géné­raux cou­verts de déco­ra­tions, les diplo­mates, les cour­ti­sans. Ce soir-là, l’O­rien­tal était deve­nu ce qu’An­der­sen vou­lait qu’il soit : le centre du monde. Un centre éphé­mère, bien sûr, comme tous les centres — mais quel centre.

Mau­gham voyait tout cela. La fièvre lui don­nait des yeux de peintre. Il voyait les cou­leurs — l’or des chan­de­liers, le blanc des nappes, le rouge du cla­ret, le brun du cigare, et cette lumière vacillante des bou­gies qui adou­cis­sait tous les visages, qui les ren­dait beaux, même les plus laids, même les plus fati­gués. Il enten­dait le brou­ha­ha des conver­sa­tions en cinq langues, le tin­te­ment des verres, la musique d’un petit orchestre qui jouait des valses vien­noises dans une salle tro­pi­cale, et cette incon­grui­té — les valses de Strauss à treize degrés au nord de l’É­qua­teur — lui sem­blait résu­mer quelque chose d’es­sen­tiel sur l’a­ven­ture colo­niale, sur cette folie magni­fique et ridi­cule qui pous­sait des Euro­péens à recréer Vienne et Paris et Londres dans la boue et la mousson.

Puis Ander­sen s’ef­fa­ça. La vision se trou­bla. Mau­gham sen­tit la fièvre remon­ter d’un cran — le ther­mo­mètre, s’il avait eu la force de le prendre, aurait sans doute mar­qué cent six — et les images se pré­ci­pi­tèrent, se bous­cu­lèrent, comme des pas­sa­gers sur un quai de gare quand le train va partir.

* * *

Il vit le Roi.

Chu­la­long­korn. Rama V. Le roi qui avait abo­li l’es­cla­vage au Siam, le roi qui avait envoyé ses fils étu­dier en Europe, le roi qui avait résis­té aux Fran­çais et aux Anglais sans jamais perdre l’in­dé­pen­dance du royaume — le seul pays d’A­sie du Sud-Est à n’a­voir jamais été colo­ni­sé, et cela grâce à cet homme, à cette intel­li­gence poli­tique qui tenait du génie. Chu­la­long­korn était venu ins­pec­ter l’O­rien­tal en décembre 1890. Mau­gham le voyait des­cendre de son palan­quin — ou était-ce déjà une auto­mo­bile ? non, pas encore, pas en 1890 — et entrer dans le hall avec son entou­rage, ses conseillers, ses gardes. Le roi avait regar­dé les chambres, les salles de bain — ces salles de bain qui étaient si modernes, si per­fec­tion­nées que le Palais Royal enver­rait ensuite des archi­tectes les étu­dier — et il avait hoché la tête. Oui. Cet hôtel était digne de rece­voir des invi­tés royaux.

Et l’in­vi­té vint. Quatre mois plus tard, avril 1891 : le tsa­ré­vitch Nico­las Alexan­dro­vitch, héri­tier de toutes les Rus­sies, en tour­née mon­diale à bord du croi­seur Pamiat Azo­va. Vingt-deux ans, des yeux bleus, une barbe nais­sante, un air de jeune homme bien éle­vé qui ne sait pas encore ce que la vie lui réserve. Nico­las au Siam. Nico­las à l’O­rien­tal. Nico­las pre­nant le thé sur la véran­dah, regar­dant le fleuve, saluant d’un geste dis­trait les barges qui passaient.

Mau­gham le voyait avec une net­te­té hal­lu­ci­na­toire. Il voyait les bou­tons de la tunique mili­taire, les étoiles de dia­mant sur la poi­trine, l’é­pingle de cra­vate en saphir. Il voyait les mains — des mains fines, presque fémi­nines, qui tenaient la tasse de thé avec une déli­ca­tesse exces­sive, comme si tout objet était fra­gile et pré­cieux et voué à se bri­ser. Et il savait — lui, Mau­gham, depuis 1923, depuis l’a­ve­nir — il savait ce que Nico­las ne savait pas encore. Que dans trois ans il devien­drait tsar. Que dans vingt-sept ans il abdi­que­rait dans un wagon de che­min de fer. Que dans vingt-sept ans et quelques mois, dans une cave d’Ie­ka­te­rin­bourg, on le fusille­rait avec sa femme, ses quatre filles et son fils hémo­phile, et que les corps seraient brû­lés à l’a­cide et jetés dans un puits de mine.

La fièvre don­nait à Mau­gham le don ter­rible de la pro­phé­tie rétros­pec­tive. Il voyait Nico­las à vingt-deux ans et il voyait Nico­las à cin­quante ans en même temps, le jeune homme et le condam­né super­po­sés, trans­pa­rents l’un à l’autre comme deux pho­to­gra­phies pla­cées sur la même plaque de verre. Et cette vision — cette double vision — était si insou­te­nable qu’il gémit, et le boy chi­nois accou­rut, et posa un linge frais sur son front, et Mau­gham s’ac­cro­cha à cette fraî­cheur comme un noyé s’ac­croche à une planche.

* * *

La nuit tom­bait vite à Bang­kok. Il n’y avait pas de cré­pus­cule. Le soleil plon­geait der­rière les toits de tôle et les pal­miers et c’é­tait fini, la nuit était là, épaisse, chaude, pleine de bruits. Les gre­nouilles repre­naient leur chœur. Les chiens errants aboyaient dans les ruelles der­rière Cha­roen Krung Road. Sur le fleuve, les lan­ternes des barges tra­çaient des constel­la­tions mou­vantes, et par­fois le moteur d’un bateau à vapeur fai­sait trem­bler les vitres de la chambre.

Mau­gham gre­lot­tait. C’é­tait la phase froide du palu­disme — cette alter­nance absurde de brû­lure et de glace, ce yo-yo ther­mique qui épui­sait le corps plus sûre­ment que la fièvre elle-même. Il deman­da des cou­ver­tures. Le boy en appor­ta deux, trois, puis une qua­trième, et Mau­gham s’y enfouit comme dans un ter­rier, trem­blant de tous ses membres, les dents cla­quant si fort qu’il avait peur de se cas­ser une molaire, et sous les cou­ver­tures, dans cette obs­cu­ri­té de tis­su et de sueur, il sen­tit l’hô­tel s’ap­pro­cher de lui.

C’est une sen­sa­tion dif­fi­cile à décrire. Ce n’é­tait pas un bruit. Ce n’é­tait pas un mou­ve­ment. C’é­tait une pré­sence. Comme si les murs de la chambre s’é­taient rap­pro­chés — pas phy­si­que­ment, non, pas comme dans ces his­toires d’hor­reur où les parois se referment sur le héros — mais autre­ment, d’une manière plus sub­tile, plus intime. Les murs étaient plus atten­tifs. Le pla­fond écou­tait. Le plan­cher se rap­pe­lait. Et Mau­gham, dans sa fièvre, était deve­nu poreux — les fron­tières de son corps, de son esprit, de son iden­ti­té s’é­taient dis­soutes dans la sueur et la qui­nine, et il n’é­tait plus tout à fait lui-même, il n’é­tait plus tout à fait sépa­ré de ce qui l’en­tou­rait. Il était l’hô­tel. L’hô­tel était lui. Et l’hô­tel avait des his­toires à raconter.

Il sen­tit les pas. Des mil­liers de pas. Des pas d’hommes et de femmes et d’en­fants, des pas de bottes mili­taires et de san­dales de moine et de chaus­sons de soie et de pieds nus — tous les pas qui avaient fou­lé ces plan­chers depuis 1876, depuis 1887, depuis la nuit des temps peut-être, car le ter­rain sur lequel l’hô­tel se dres­sait avait été un ter­rain royal, un ter­rain qui appar­te­nait à la Cas­sette du Roi, et avant le roi il y avait eu d’autres rois, et avant les rois d’autres hommes, et avant les hommes le fleuve, rien que le fleuve, et les oiseaux, et la boue tiède des berges.

Les pas for­maient un rythme. Un rythme sourd, régu­lier, comme le pouls d’un cœur très ancien. Mau­gham posa sa main sur le plan­cher — il avait glis­sé du lit sans s’en rendre compte, il était main­te­nant à genoux sur le sol, en che­mise de nuit, un homme de qua­rante-huit ans à genoux dans une chambre d’hô­tel à Bang­kok, la main à plat sur le teck chaud. Et il sen­tit le pouls. Le pouls de l’hô­tel. Le pouls de toutes les vies qui avaient tra­ver­sé ce lieu. C’é­tait un bat­te­ment lent, pro­fond, tel­lu­rique, qui mon­tait du sol et se pro­pa­geait dans sa main, dans son bras, dans sa poi­trine, et qui se super­po­sait à son propre bat­te­ment de cœur, et les deux bat­te­ments se syn­chro­ni­saient, comme deux hor­loges qui finissent par mar­quer la même heure, et Mau­gham sut alors qu’il était per­du — per­du dans l’hô­tel, per­du dans le temps, per­du dans la fièvre — et que cette perte était une grâce.

Le boy le trou­va par terre. Il le remit au lit sans un mot, sans un geste brusque, avec la dou­ceur effi­cace de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude des fié­vreux. Il recou­vrit Mau­gham des cou­ver­tures. Il posa un linge frais sur son front. Et il res­ta un moment, debout au pied du lit, les bras le long du corps, immo­bile et silen­cieux comme une sen­ti­nelle, veillant sur cet Anglais qui déli­rait dans une chambre sombre au bord du Chao Phraya.

* * *

Le cin­quième jour, le méde­cin revint.

Il exa­mi­na Mau­gham avec cette même len­teur méti­cu­leuse, prit sa tem­pé­ra­ture — cent quatre —, écou­ta son cœur, regar­da sa langue. Puis il res­ta assis au bord du lit un moment, sans rien dire, et ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel diagnostic.

— La qui­nine, dit Mau­gham d’une voix qu’il ne recon­nut pas — une voix de papier frois­sé, de feuilles mortes.

— Il faut aug­men­ter la dose.

— Et si ça ne suf­fit pas ?

Le méde­cin se leva. Il alla à la fenêtre, entrou­vrit un volet, regar­da le fleuve. La lumière entra dans la chambre comme une gifle et Mau­gham fer­ma les yeux.

— Mon­sieur Mau­gham, dit le méde­cin sans se retour­ner, vous êtes un homme solide. Vous avez sur­vé­cu à Flandre. Vous sur­vi­vrez à un mous­tique siamois.

C’é­tait vrai. Mau­gham avait ser­vi comme ambu­lan­cier en Flandre pen­dant la guerre — l’autre guerre, la grande, celle d’a­vant — et il avait vu des corps déchi­que­tés par les obus, des pou­mons brû­lés par le gaz mou­tarde, des hommes de vingt ans qui mou­raient en appe­lant leur mère. Il avait sur­vé­cu à cela. Il pou­vait sur­vivre au Plasmodium.

Mais la Flandre ne l’a­vait pas pré­pa­ré à ceci : cette dis­so­lu­tion lente de la réa­li­té, cette poro­si­té entre le monde et le rêve, cette perte pro­gres­sive des repères qui fai­sait que le boy chi­nois qui entrait dans la chambre pou­vait être un boy de 1923 ou un domes­tique de 1887 ou un fan­tôme de 1865, et que Mau­gham ne savait plus lequel, et que cela n’a­vait peut-être plus d’importance.

Le méde­cin par­tit. Dans le cou­loir, Mau­gham enten­dit à nou­veau la voix de Madame Maire :

— Alors ?

— Demain, dit le méde­cin. Si demain il n’y a pas d’a­mé­lio­ra­tion, on le transfère.

— Il n’y a pas d’hô­pi­tal digne de ce nom dans cette ville.

— Il y a le Siri­raj. Sur l’autre rive.

— L’autre rive, répé­ta Madame Maire, et dans sa bouche ces mots son­nèrent comme une condamnation.

L’autre rive. Le fleuve à tra­ver­ser. Mau­gham, dans sa fièvre, enten­dit cela et pen­sa au Styx. Il pen­sa au pas­seur. Il pen­sa qu’il était en train de flot­ter sur un fleuve entre deux mondes et qu’il ne savait pas vers lequel il dérivait.

Puis il ces­sa de pen­ser. La fièvre le reprit, le sou­le­va, l’emporta.

Et le grand délire commença.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,