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La dou­blure de
Béné­dic­tine

La dou­blure de Bénédictine

Deuxième par­tie

III — LE GRAND DÉLIRE

Il pleu­vait.

Non — il ne pleu­vait pas. C’é­tait jan­vier, la sai­son sèche, il ne pou­vait pas pleu­voir. Mais Mau­gham enten­dait la pluie — un tam­bou­ri­ne­ment sourd sur le toit de l’O­rien­tal, un cré­pi­te­ment qui emplis­sait la chambre, qui emplis­sait le monde. Et il sen­tait l’eau. L’eau par­tout. L’eau dans les murs, l’eau sous le plan­cher, l’eau dans l’air qu’il res­pi­rait. Bang­kok était une ville d’eau. Elle avait été bâtie sur l’eau, dans l’eau, par l’eau. Avant les routes, avant les tram­ways, avant Cha­roen Krung Road, il n’y avait que les klongs — ces canaux qui qua­drillaient la ville comme les veines d’un corps vivant, et sur ces klongs les gens vivaient, man­geaient, dor­maient, ven­daient, ache­taient, nais­saient et mou­raient sans jamais mettre le pied sur la terre ferme. La Venise de l’O­rient, disaient les voya­geurs. Mais Venise était froide et cal­cu­lée et occi­den­tale. Bang­kok était autre chose. Bang­kok était une méduse — un orga­nisme trans­lu­cide et fluide qui chan­geait de forme à chaque marée.

Mau­gham flot­tait. Son lit était deve­nu une barque et la chambre un canal et les murs des berges le long des­quelles défi­laient des mai­sons de teck sur pilo­tis, des temples, des mar­chés flot­tants où des femmes en cha­peau de paille ven­daient des mangues et du pois­son grillé depuis des pirogues sur­char­gées. Il flot­tait sur le Chao Phraya, non pas celui de 1923 mais un Chao Phraya plus ancien, plus large, plus sau­vage, celui d’a­vant les digues et les quais de béton, le fleuve ori­gi­nel, le fleuve des ori­gines, la Mère des Eaux.

Et sur ce fleuve, il vit les bateaux.

* * *

Ils arri­vaient du golfe. D’a­bord les voi­liers — les trois-mâts anglais avec leurs coques noires et leurs voiles cla­quant dans le vent de mous­son, puis les jonques chi­noises avec leurs yeux peints sur la proue pour voir les démons, puis les vapeurs à roues à aubes qui cra­chaient une fumée grasse et sif­flaient à l’en­trée du port comme des bêtes en rut. Les bateaux remon­taient le fleuve en file indienne, pas­sant sous le regard indif­fé­rent des pêcheurs et des bonzes, lon­geant les man­groves inquié­tantes à l’embouchure — ces forêts de racines qui plon­geaient dans la vase comme des doigts arthri­tiques — puis les rizières d’un vert de vitrail, puis les pre­miers temples, les pre­mières mai­sons, et enfin Bang­kok, sur­gis­sant au der­nier méandre, avec ses toits de tuile et ses flèches dorées et son vacarme de cité marchande.

Et par­mi ces bateaux, un jour de 1888, l’Otago.

Mau­gham le recon­nut. Pas le bateau lui-même — il n’a­vait jamais vu l’O­ta­go — mais l’homme qui se tenait sur le pont. Un homme jeune encore, trente ans, le visage creu­sé par la mer, des yeux noirs et pro­fonds sous des sour­cils épais, une barbe taillée court, et cette façon de se tenir — raide, le dos droit, les mains der­rière le dos — qui tra­his­sait l’of­fi­cier de marine plus que l’é­cri­vain. Car cet homme n’é­tait pas encore écri­vain. Cet homme était le capi­taine Kor­ze­niows­ki, Józef Teo­dor Kon­rad Kor­ze­niows­ki, un Polo­nais né en Ukraine qui avait fui la Rus­sie pour la mer et la mer pour l’An­gle­terre et l’An­gle­terre pour les tro­piques, et qui un jour chan­ge­rait de nom et s’ap­pel­le­rait Joseph Conrad et écri­rait Lord Jim et Au cœur des ténèbres et L’Agent secret, mais pour l’ins­tant il n’é­tait rien de tout cela. Il était un capi­taine de trente ans qui pre­nait son pre­mier com­man­de­ment et qui trou­vait Bang­kok insalubre.

Un endroit mal­sain, avait-il écrit. Mau­gham s’en sou­ve­nait. Ou croyait s’en sou­ve­nir. Ou inven­tait ce sou­ve­nir dans la fièvre, ce qui reve­nait peut-être au même.

Conrad des­cen­dit à terre. Il mar­cha le long du fleuve jus­qu’à l’O­rien­tal. Il entra dans le bar. Il com­man­da — quoi ? De la vod­ka, pro­ba­ble­ment. Un Polo­nais en exil boit de la vod­ka comme on dit une prière, par habi­tude et par néces­si­té. Il but debout au comp­toir, parce que ses gages de capi­taine — qua­torze livres par mois, nour­ri­ture four­nie par le bord — ne lui per­met­taient pas une chambre. Qua­torze livres. Le prix d’une nuit dans la suite que Mau­gham occu­pait trente-cinq ans plus tard.

Mau­gham regar­dait Conrad boire. Il le regar­dait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis l’a­ve­nir, et il éprou­vait pour cet homme une ten­dresse étrange — la ten­dresse qu’on éprouve pour quel­qu’un qui ne sait pas encore qui il est. Conrad au bar de l’O­rien­tal en 1888, c’é­tait un marin qui avait des his­toires plein la tête mais qui ne savait pas encore qu’il pou­vait les écrire. Il avait vu les mers de Malai­sie, les ports de Bor­néo, les tem­pêtes du détroit de la Sonde. Il avait vu des hommes mou­rir de fièvre — la même fièvre que Mau­gham, le même Plas­mo­dium, les mêmes sueurs et les mêmes hal­lu­ci­na­tions — sur des bateaux ancrés dans des rades tro­pi­cales. Il avait vu ce que les Euro­péens fai­saient aux peuples qu’ils pré­ten­daient civi­li­ser. Il por­tait tout cela en lui, comme un manus­crit qu’on n’a pas encore ouvert, et il buvait sa vod­ka au bar de l’O­rien­tal, et il ne savait pas.

Mau­gham vou­lut lui par­ler. Il ouvrit la bouche. Mais aucun son ne sor­tit — la fièvre avait pris sa voix — et Conrad, de toute façon, ne pou­vait pas l’en­tendre. Il était en 1888. Mau­gham était en 1923. Et pour­tant ils étaient dans la même pièce, au même bar, et le fleuve dehors était le même fleuve, et l’hô­tel était le même hôtel, et c’é­tait cela, exac­te­ment cela, que la fièvre per­met­tait de voir : la simul­ta­néi­té du temps. Tous les temps en même temps. Tous les hommes dans le même homme. Tous les verres levés au même comp­toir, depuis 1865 jus­qu’à l’éternité.

Conrad finit sa vod­ka. Posa quelques pièces sur le comp­toir. Sor­tit. La nuit tro­pi­cale l’avala.

* * *

L’hô­tel respirait.

Mau­gham le sen­tait main­te­nant avec cer­ti­tude. Ce n’é­tait plus une impres­sion, c’é­tait une évi­dence phy­sique, comme la cha­leur ou la dou­leur. L’hô­tel res­pi­rait. Ses murs se dila­taient et se contrac­taient avec une régu­la­ri­té lente, majes­tueuse, comme les flancs d’un ani­mal endor­mi. Le teck des plan­chers cra­quait sous l’ef­fet de cette res­pi­ra­tion — des cra­que­ments secs, irré­gu­liers, qui res­sem­blaient à des paroles chu­cho­tées dans une langue morte. Et le ven­ti­la­teur au pla­fond bat­tait comme un cœur.

L’O­rien­tal était vivant. Il avait tou­jours été vivant. Il était né d’un incen­die et d’une recons­truc­tion, comme un phé­nix, et depuis il avait gran­di, mué, chan­gé de peau — pen­sion de marins, hôtel de for­tune, palace colo­nial, club d’of­fi­ciers japo­nais pen­dant la guerre à venir, et de nou­veau palace, et encore palace, tou­jours palace, mais un palace qui se sou­ve­nait de ses ori­gines modestes, un palace qui gar­dait dans ses fon­da­tions la mémoire de la boue et du feu.

Mau­gham com­pre­nait main­te­nant pour­quoi il était tom­bé malade ici et pas ailleurs. Ce n’é­tait pas le mous­tique. Ou plu­tôt ce n’é­tait pas seule­ment le mous­tique. C’é­tait l’hô­tel lui-même qui l’a­vait atti­ré dans la fièvre, comme on attire un invi­té dans un salon pour lui mon­trer les albums de famille. L’hô­tel avait besoin d’un témoin. L’hô­tel avait besoin de quel­qu’un qui sache écrire, qui sache voir, qui sache trans­for­mer les images en mots. Et Mau­gham était cet homme. Le mous­tique n’a­vait été que l’instrument.

C’é­tait une pen­sée déli­rante, bien sûr. Mau­gham le savait. Le méde­cin en lui, le diag­nos­ti­cien, l’homme de science, savait que la fièvre pro­dui­sait des hal­lu­ci­na­tions et que les hal­lu­ci­na­tions pro­dui­saient des inter­pré­ta­tions et que les inter­pré­ta­tions n’a­vaient aucune valeur objec­tive. Mais le méde­cin en lui était très loin main­te­nant — relé­gué dans un coin de sa conscience, petit bon­homme en blouse blanche qui agi­tait les bras et criait des choses rai­son­nables que per­sonne n’é­cou­tait. L’é­cri­vain, lui, savait autre chose. L’é­cri­vain savait que les meilleures his­toires viennent de la fièvre. Que les meilleurs per­son­nages naissent dans le délire. Que la rai­son est néces­saire pour vivre mais insuf­fi­sante pour écrire.

* * *

Le fleuve montait.

Pas vrai­ment — c’é­tait la sai­son sèche, le Chao Phraya était à son niveau le plus bas. Mais dans la fièvre de Mau­gham le fleuve mon­tait, débor­dait, enva­his­sait les berges, léchait les fon­da­tions de l’O­rien­tal, et l’hô­tel deve­nait une île, un vais­seau ancré dans les eaux brunes, et sur ce vais­seau les pas­sa­gers de toutes les époques se croi­saient, se saluaient, s’i­gno­raient, comme dans un bal mas­qué où per­sonne ne recon­naît personne.

Il vit les canonnières.

C’é­tait 1893. Le fleuve n’é­tait plus brun mais gris — gris acier, gris canon, gris de guerre. Trois navires fran­çais remon­taient le Chao Phraya en for­ma­tion ser­rée, leurs canons poin­tés vers la ville, vers le Palais Royal qui brillait de l’autre côté de l’eau comme un jouet d’or. L’in­ci­dent de Pak­nam. Les Fran­çais avaient for­cé le pas­sage des for­ti­fi­ca­tions à l’embouchure du fleuve, échan­gé des coups de feu avec les bat­te­ries sia­moises, et main­te­nant ils étaient là, devant l’hô­tel, leurs coques noires oscil­lant dans le cou­rant, leurs équi­pages ali­gnés sur les ponts, leurs offi­ciers en uni­forme blanc scru­tant la rive à la jumelle.

Mau­gham voyait les marins fran­çais — leurs bérets, leurs mous­taches, leurs visages rou­gis par le soleil et la poudre. Il voyait le dra­peau tri­co­lore qui cla­quait à la poupe. Il sen­tait l’o­deur de la cor­dite. Et il voyait, sur la véran­dah de l’O­rien­tal, les clients de l’hô­tel — les diplo­mates, les mar­chands, les aven­tu­riers — qui regar­daient le spec­tacle comme on regarde un opé­ra depuis une loge, un verre à la main, com­men­tant les manœuvres avec le déta­che­ment de gens qui savent que les canons ne sont pas poin­tés vers eux.

Ander­sen était par­mi eux. Le Danois regar­dait les canon­nières fran­çaises avec un sou­rire qui n’en était pas tout à fait un — un sou­rire de cal­cu­la­teur, un sou­rire d’homme d’af­faires qui éva­lue les risques. Le Siam allait-il tom­ber ? Allait-il deve­nir une colo­nie fran­çaise comme le Cam­bodge, comme le Laos, comme l’In­do­chine ? Si oui, l’hô­tel per­drait ses clients anglais. Si non, les Fran­çais feraient des conces­sions com­mer­ciales et l’hô­tel en pro­fi­te­rait. Dans les deux cas, il fal­lait vendre. Vendre main­te­nant, vendre vite, prendre l’argent et ren­trer au Dane­mark, et fon­der autre chose, quelque chose de plus grand, de plus solide qu’un hôtel. L’East Asia­tic Com­pa­ny. Le plus grand conglo­mé­rat du royaume de Danemark.

Ander­sen ven­dit l’O­rien­tal pour vingt-deux mille dol­lars. Lock, stock and bar­rel, comme disent les Anglais. Ser­rures, inven­taire et barils de bière. Il ren­tra à Copen­hague. Les canon­nières fran­çaises repar­tirent. Le Siam res­ta indé­pen­dant — le seul pays d’A­sie du Sud-Est à n’a­voir jamais été colo­ni­sé, exploit qui tenait du miracle et de la diplo­ma­tie, et qui était dû en grande par­tie à l’in­tel­li­gence de Chu­la­long­korn, ce roi que Mau­gham avait vu en vision quelques heures plus tôt — ou quelques années, il ne savait plus.

Les canon­nières dis­pa­rurent. Le fleuve rede­vint brun. Les barges de riz reprirent leur course lente vers la mer.

* * *

L’hô­tel chan­gea de mains. Mau­gham vit cela aus­si — cette suc­ces­sion de pro­prié­taires qui était la chro­nique même de l’O­rien­tal, son roman intime, sa saga fami­liale. Ander­sen avait ven­du à l’A­mé­ri­cain Frank­lin Hurst, qui avait abo­li le sys­tème du chit — cette ardoise de cré­dit que les clients signaient et ne payaient jamais, cette élé­gance du non-paie­ment qui rui­nait l’hô­tel avec une dis­tinc­tion toute colo­niale. Puis Hurst avait ven­du à son tour, et l’hô­tel avait connu d’autres mains, d’autres ambi­tions, d’autres déclins, jus­qu’à l’ar­ri­vée de cette femme.

Maria Maire. Madame Maire. La patronne.

Mau­gham la vit — non pas la femme du cou­loir, non pas la voix sèche qui disait ne tar­dez pas trop, mais une femme plus jeune, trente-cinq ans peut-être, debout dans le hall de l’O­rien­tal vers 1910, les bras croi­sés, le regard cir­cu­laire d’un géné­ral ins­pec­tant un champ de bataille. Elle avait pris les rênes de l’hô­tel sans que per­sonne com­prenne exac­te­ment com­ment — par mariage, par rachat, par la seule force de sa volon­té, les sources se contre­di­saient et l’hô­tel lui-même sem­blait avoir oublié les détails. Ce qu’il n’a­vait pas oublié, c’é­tait la femme. Gol­feuse. Joueuse. Femme d’af­faires dans un monde d’hommes, dans un pays d’hommes, dans un siècle d’hommes. Elle por­tait des robes blanches et des cha­peaux à larges bords et elle diri­geait l’O­rien­tal comme on dirige un navire — avec auto­ri­té, avec caprice, avec cette cer­ti­tude abso­lue que la barre est entre les bonnes mains.

Sous Madame Maire, l’hô­tel devint le lieu de toutes les récep­tions — les fêtes natio­nales des consu­lats, les anni­ver­saires des princes, les ban­quets d’a­dieu pour les gou­ver­neurs en par­tance. Le concert hall fut trans­for­mé en théâtre. On y jouait des pièces en anglais et en fran­çais. On y don­nait des bals. Les dames por­taient des robes com­man­dées à Paris — avec trois mois de retard sur la mode, le temps que les paque­bots fassent le tra­jet — et les mes­sieurs por­taient des smo­kings blancs qui jau­nis­saient sous les ais­selles à la pre­mière valse. Et Madame Maire veillait sur tout cela, infa­ti­gable, omni­sciente, avec cet ins­tinct d’hô­te­lière qui n’est pas une com­pé­tence mais un don, une capa­ci­té innée à devi­ner ce que le client veut avant qu’il ne le sache lui-même.

C’é­tait cette femme qui ne vou­lait pas que Mau­gham meure chez elle. Et Mau­gham, dans son délire, com­prit que ce n’é­tait pas de la cruau­té. C’é­tait de l’a­mour. L’a­mour d’une femme pour son hôtel — un amour féroce, exclu­sif, jaloux, qui ne tolé­rait aucune atteinte à la répu­ta­tion du bien-aimé. Un mort dans une chambre, c’est une tache sur le nom. Et Madame Maire ne tolé­rait pas les taches.

* * *

Le fleuve appor­ta un bateau.

Un bateau comme Mau­gham n’en avait jamais vu. Pas un voi­lier, pas un vapeur à roues à aubes, pas une jonque ni un sam­pan — mais un navire de fer, mas­sif, moderne, sans che­mi­née fumante, sans la traî­née de fumée noire qui signa­lait tous les navires à vapeur depuis un demi-siècle. Le Selan­dia. Le pre­mier navire à moteur die­sel du monde. Danois, bien sûr — construit à Copen­hague par Bur­meis­ter & Wain, com­man­dé par la East Asia­tic Com­pa­ny de H.N. Ander­sen, ce même Ander­sen qui avait bâti l’O­rien­tal et qui avait main­te­nant un empire mari­time. Le Selan­dia était venu à Bang­kok pour son voyage inau­gu­ral, en 1912, et le fleuve entier s’é­tait arrê­té pour le regar­der pas­ser — ce vais­seau silen­cieux, ce vais­seau sans fumée, ce vais­seau du futur qui glis­sait sur les eaux brunes comme un fan­tôme mécanique.

Mau­gham vit le Selan­dia remon­ter le Chao Phraya. Il vit les bate­liers ouvrir de grands yeux. Il vit les enfants sur les mai­sons flot­tantes poin­ter le doigt. Il vit les bonzes eux-mêmes, sur la rive, inter­rompre leur marche pour regar­der. Un bateau sans fumée. Un bateau qui ne cra­chait pas de char­bon. Un bateau propre. C’é­tait un miracle ou une menace, selon le point de vue — le miracle du pro­grès ou la menace de l’ob­so­les­cence, la pro­messe d’un monde nou­veau ou l’an­nonce de la fin du monde ancien. Le Selan­dia pas­sa devant l’O­rien­tal et dis­pa­rut en amont du fleuve, vers les entre­pôts de teck, vers les docks, vers cet ave­nir méca­nique et silen­cieux qui fini­rait par tout ava­ler — les voi­liers, les vapeurs, les rick­shaws, les klongs, les mai­sons flot­tantes, tout le vieux Siam, toute la vieille Asie, tout le vieux monde.

* * *

Et puis Nijinsky.

Cela vint sans pré­ve­nir, comme viennent les choses dans la fièvre — une image sou­daine, par­fai­te­ment nette, sur­gis­sant du néant avec la vio­lence d’un flash de magné­sium. Un homme dansait.

Il dan­sait dans la salle de concert de l’O­rien­tal. C’é­tait 1916. La Grande Guerre fai­sait rage en Europe — les tran­chées, le gaz, la boue de la Somme — mais ici, à Bang­kok, à l’autre bout de la Terre, un homme dan­sait. Il por­tait un maillot blanc, des chaus­sons de soie, et il se mou­vait avec une grâce qui n’a­vait rien d’hu­main. Ses sauts défiaient la pesan­teur. Ses bras décri­vaient des arcs qui sem­blaient ralen­tir le temps. Son visage — un visage slave, pom­mettes hautes, yeux en amande, bouche char­nue — était à la fois exta­tique et absent, comme le visage d’un saint en lévitation.

Vaslav Nijins­ky. Le dieu de la danse. Le faune de l’A­près-midi. L’oi­seau de feu. Le spectre de la rose. Il avait vingt-sept ans et il était déjà peut-être fou. La folie ne vien­drait offi­ciel­le­ment que plus tard — le diag­nos­tic, l’in­ter­ne­ment, les trente années d’a­sile — mais quelque chose était déjà fis­su­ré, là, dans cette salle de concert tro­pi­cale, devant un public de diplo­mates et de mar­chands qui ne com­pre­naient pas ce qu’ils voyaient. Quelque chose dans la pré­ci­sion même de ses gestes, dans cette per­fec­tion sur­hu­maine qui ne lais­sait aucune place à l’er­reur ni à la vie, quelque chose de méca­nique sous la grâce, comme une hor­loge dont le res­sort est trop ten­du et qui va bien­tôt se briser.

Nijins­ky dan­sait et Mau­gham le regar­dait dan­ser, et il pen­sa — si tant est qu’on puisse appe­ler cela pen­ser — il pen­sa à la cage. Nijins­ky était un oiseau en cage. Sa cage était son corps — ce corps pro­di­gieux, ce corps qui pou­vait tout faire sauf vieillir en paix, ce corps que Dia­ghi­lev avait mode­lé et pos­sé­dé et exhi­bé comme on exhibe un ani­mal savant. Et quand Nijins­ky avait épou­sé une femme — Romo­la, la Hon­groise — Dia­ghi­lev l’a­vait chas­sé des Bal­lets russes, et Nijins­ky s’é­tait retrou­vé sans cage, libre et per­du, errant de pays en pays avec sa famille, réfu­gié de la guerre, dan­sant dans des salles de concert de for­tune à l’autre bout du monde, et la liber­té l’a­vait détruit plus sûre­ment que la cage.

La cage. L’i­mage s’im­pri­ma dans la fièvre de Mau­gham avec une inten­si­té qui le fit gémir. La cage dorée. Il y avait une cage dorée quelque part dans cette his­toire, une cage qui atten­dait, une cage qui se for­mait dans les pro­fon­deurs de son délire comme un cris­tal se forme dans une solu­tion satu­rée. Mais pas main­te­nant. Pas encore. La cage vien­drait plus tard, quand la fièvre aurait tout mélan­gé — Nijins­ky et les per­ro­quets, Bang­kok et le Siam d’au­tre­fois, la danse et l’enfermement.

Nijins­ky s’ar­rê­ta de dan­ser. Salua. Le public applau­dit — des applau­dis­se­ments polis, décon­cer­tés, insuf­fi­sants. Nijins­ky quit­ta la scène. Il tra­ver­sa le jar­din de l’O­rien­tal dans la nuit chaude, en sueur, ses chaus­sons de soie trem­pés d’hu­mi­di­té tro­pi­cale, et il dis­pa­rut, comme Conrad avant lui, ava­lé par Bang­kok, cette ville qui ava­lait tout le monde.

* * *

La fièvre ne redes­cen­dait plus.

Elle s’é­tait ins­tal­lée sur un pla­teau — cent quatre, cent cinq — et elle y res­tait, immuable, têtue, comme un occu­pant qui a plan­té son dra­peau sur un ter­ri­toire conquis. Les accès de froid avaient ces­sé. Il n’y avait plus que la cha­leur — une cha­leur sèche, miné­rale, qui sem­blait venir de l’in­té­rieur des os. Mau­gham avait l’im­pres­sion que son sque­lette était en feu et que sa peau n’é­tait qu’une enve­loppe mince et insuf­fi­sante, un papier d’emballage sur un brasier.

Le boy chi­nois venait toutes les heures. Il chan­geait les draps. Il posait un linge frais sur le front de Mau­gham. Il appor­tait de l’eau que Mau­gham buvait et vomis­sait et rebu­vait. Il appor­tait la qui­nine que Mau­gham ava­lait et qui ne ser­vait à rien, à rien, à rien. Le gar­çon avait un visage rond et lisse et sans âge, et Mau­gham se deman­da s’il avait un nom, et s’il avait une famille, et s’il ren­trait chez lui le soir dans une de ces mai­sons flot­tantes sur le fleuve, et s’il racon­tait à ses enfants qu’un Anglais célèbre était en train de mou­rir dans la chambre sept de l’Oriental.

Mou­rir. Le mot s’im­po­sa. Mau­gham ne l’a­vait pas encore pen­sé — pas direc­te­ment, pas en face. Il avait pen­sé “fièvre”, il avait pen­sé “palu­disme”, il avait pen­sé “qui­nine”, il avait pen­sé “Madame Maire” et “hôpi­tal” et “l’autre rive”. Mais il n’a­vait pas pen­sé “mou­rir”. Et main­te­nant le mot était là, au milieu de la chambre, au milieu de la fièvre, au milieu de sa vie, posé comme un objet qu’on ne peut plus igno­rer — un revol­ver sur une table, un télé­gramme sous la porte, un ther­mo­mètre à cent cinq.

Mou­rir ici. Dans cette chambre sombre. Au bord de ce fleuve. Dans cet hôtel dont per­sonne ne connais­sait l’âge. Mou­rir à qua­rante-huit ans, en pleine car­rière, en pleine gloire — car il était glo­rieux, Mau­gham, il était riche et célèbre et joué dans le West End et tra­duit en vingt langues, et tout cela ne ser­vait à rien devant un mous­tique. Un mous­tique minus­cule, femelle, ano­nyme, qui l’a­vait piqué dans son som­meil dans une chambre sans mous­ti­quaire, et voi­là. Toute la civi­li­sa­tion occi­den­tale, toute la méde­cine, toute la lit­té­ra­ture, tout l’Em­pire bri­tan­nique ne pou­vaient rien contre un insecte de trois millimètres.

Il y avait une iro­nie là-dedans. Une iro­nie à sa mesure — lui qui avait bâti sa car­rière lit­té­raire sur l’i­ro­nie, sur cette dis­tance amu­sée entre ce que les gens disent et ce qu’ils pensent, entre ce qu’ils montrent et ce qu’ils cachent. L’i­ro­nie ultime : l’i­ro­niste iro­ni­sé par la nature. Le maître du sous-enten­du réduit au silence par un parasite.

Mau­gham sou­rit dans sa fièvre. Ou gri­ma­ça — la dif­fé­rence, à ce stade, était deve­nue imperceptible.

* * *

L’hô­tel lui mon­tra autre chose.

Une femme. Une femme petite, solide, avec des che­veux courts et un regard de com­man­dante — un regard qui ne deman­dait pas la per­mis­sion, qui ne cher­chait pas l’ap­pro­ba­tion, qui pre­nait ce qu’il vou­lait et conti­nuait. Elle se tenait dans le hall de l’O­rien­tal, les mains sur les hanches, et elle don­nait des ordres.

Mais ce n’é­tait pas Madame Maire. Ce n’é­tait pas 1923. C’é­tait — quand ? Mau­gham ne pou­vait pas le savoir avec cer­ti­tude, puisque cette femme appar­te­nait à un temps qui n’é­tait pas encore adve­nu. Et pour­tant il la voyait. La fièvre, par­fois, tra­verse le temps dans les deux sens.

La femme par­lait fran­çais avec un accent alle­mand. Elle por­tait des vête­ments pra­tiques, mas­cu­lins presque, et autour de son cou pen­dait un appa­reil pho­to­gra­phique — une boîte noire, com­pacte, qu’elle mani­pu­lait avec l’ai­sance de quel­qu’un qui consi­dère l’ob­jet comme une exten­sion de son corps. Elle pho­to­gra­phiait tout : le hall, les colonnes, le fleuve par les fenêtres, les boys chi­nois, les fleurs dans les vases, la lumière sur les murs. Elle pho­to­gra­phiait l’hô­tel comme si elle vou­lait le fixer, le rete­nir, l’empêcher de disparaître.

Ger­maine. Le nom flot­ta dans la fièvre de Mau­gham comme un pétale sur l’eau. Ger­maine Krull. Pho­to­graphe. Révo­lu­tion­naire. Cor­res­pon­dante de guerre. Future patronne de l’O­rien­tal. Mais pour l’ins­tant — pour l’ins­tant dans quelle année ? — elle n’é­tait qu’une femme avec un appa­reil pho­to et un regard de fer, et elle recons­trui­sait un hôtel en ruine.

Car l’hô­tel était en ruine. Mau­gham le voyait main­te­nant — les murs éven­trés, les fenêtres sans vitres, les meubles bri­sés, les plan­chers défon­cés. Les Japo­nais étaient pas­sés par là. L’oc­cu­pa­tion, la guerre, les offi­ciers impé­riaux qui avaient conver­ti le palace en club mili­taire, dépouillé les chambres, réqui­si­tion­né les draps et les cou­verts et les bou­teilles de vin. L’O­rien­tal avait été désha­billé, humi­lié, vidé de sa sub­stance. Et main­te­nant cette femme — cette Alle­mande-fran­çaise-hol­lan­daise-apa­tride, cette pho­to­graphe d’a­vant-garde qui avait fré­quen­té Man Ray et Coc­teau et Mal­raux, cette résis­tante qui avait tra­ver­sé l’A­frique avec les Forces fran­çaises libres — cette femme sans aucune expé­rience hôte­lière remet­tait l’hô­tel debout.

Il y avait un Amé­ri­cain avec elle. Grand, élan­cé, élé­gant — trop élé­gant pour un homme d’af­faires, pas assez pour un diplo­mate. Jim Thomp­son. Ancien de l’OSS, les ser­vices secrets amé­ri­cains, res­té en Thaï­lande après la guerre pour des rai­sons que per­sonne ne com­pre­nait tout à fait. Il avait un œil pour la soie, pour les cou­leurs, pour la beau­té — cet œil d’es­thète que les espions déve­loppent par­fois, comme si le double jeu aigui­sait les sens au lieu de les émous­ser. Thomp­son déco­rait les suites en soie thaï­lan­daise. Krull créait le Bam­boo Bar — pre­mier bar de jazz de Bang­kok, où l’on dis­tri­buait des cra­vates à l’en­trée aux hommes qui n’en por­taient pas, parce que le raf­fi­ne­ment ne se négo­cie pas, même sous les tropiques.

Mau­gham voyait tout cela comme on voit un film pro­je­té à l’en­vers — l’a­ve­nir avant le pré­sent, la renais­sance avant la des­truc­tion. Et cela n’a­vait pas de sens, et en même temps cela avait tout le sens du monde, parce que l’hô­tel n’o­béis­sait pas à la chro­no­lo­gie. L’hô­tel était un lieu où le temps s’empilait, couche après couche, comme les strates géo­lo­giques d’une falaise, et la fièvre per­met­tait de lire ces strates, de pas­ser de l’une à l’autre, de voir 1865 et 1888 et 1893 et 1916 et 1923 et 1947 dans le même souffle, dans le même bat­te­ment de ventilateur.

Souf­fle­ment. Souf­fle­ment. Soufflement.

* * *

Il per­dit le compte des jours.

C’é­tait le sixième, le sep­tième, le hui­tième — il ne savait plus. La lumière entre les volets chan­geait, ce qui signi­fiait que le soleil se levait et se cou­chait, ce qui signi­fiait que le temps pas­sait, mais le temps ne pas­sait plus vrai­ment. Le temps s’é­tait trans­for­mé en une sub­stance molle, élas­tique, qui s’é­ti­rait et se contrac­tait au gré de la fièvre, et Mau­gham flot­tait dedans comme un fœtus dans le liquide amniotique.

Le méde­cin venait. Le méde­cin par­tait. Le boy venait. Le boy par­tait. La qui­nine arri­vait. La qui­nine ne ser­vait à rien. Les draps étaient chan­gés. Les draps étaient trem­pés de nou­veau. Le fleuve cou­lait. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Et l’hô­tel conti­nuait de parler.

Il lui mon­tra le Roi. Pas Chu­la­long­korn cette fois — un autre roi, un roi plus récent, celui qui régnait en 1923, Vaji­ra­vudh, Rama VI, le roi qui avait étu­dié à Oxford et qui écri­vait des pièces de théâtre et qui avait créé les scouts sia­mois et le parc Lum­phi­ni et l’u­ni­ver­si­té Chu­la­long­korn. Un roi let­tré, un roi anglo­phile, un roi qui aimait le théâtre autant que Mau­gham lui-même. Et Mau­gham pen­sa — dans l’un de ces éclairs de luci­di­té qui tra­ver­saient par­fois la fièvre comme un rayon de soleil tra­verse un orage — il pen­sa que le Siam était un pays étrange, un pays impos­sible, un pays qui avait des rois qui lisaient Sha­kes­peare et des bonzes qui men­diaient pieds nus dans la pous­sière, un pays qui avait inven­té la grâce et la cruau­té dans le même geste, un pays qui sou­riait tou­jours et ne disait jamais la véri­té, et que ce pays était le miroir de lui-même — lui, Mau­gham, l’homme aux masques, l’homme aux sou­rires, l’homme qui ne disait jamais la vérité.

Le Siam ne disait pas la véri­té parce que la véri­té était une notion occi­den­tale, bru­tale, inutile. Le Siam avait le kreng jai — cette notion intra­dui­sible qui signi­fiait à peu près : consi­dé­ra­tion pour les sen­ti­ments d’au­trui pous­sée jus­qu’au men­songe, poli­tesse éle­vée au rang de phi­lo­so­phie, refus de dire non, refus de confron­ter, refus de bles­ser, même au prix de l’exac­ti­tude. Et Mau­gham, qui avait pas­sé sa vie à dis­si­mu­ler ce qu’il était vrai­ment — son désir, sa soli­tude, sa peur — recon­nais­sait dans le kreng jai sia­mois quelque chose de pro­fon­dé­ment familier.

* * *

La nuit. Une nuit sans fond. Les gre­nouilles hur­laient. Le fleuve cla­po­tait. Et dans cette nuit, une musique.

Elle venait du bar. Du Bam­boo Bar — mais le Bam­boo Bar n’exis­tait pas encore en 1923, il ne serait créé qu’en 1947 par Ger­maine Krull, et pour­tant Mau­gham l’en­ten­dait, cette musique de jazz, ce pia­no et cette contre­basse et cette cla­ri­nette qui jouaient quelque chose de lent et de mélan­co­lique et d’in­fi­ni­ment amé­ri­cain, quelque chose qui par­lait de fumée et de bour­bon et de nuits de La Nou­velle-Orléans, trans­plan­tées ici, au bord du Menam, dans l’air chaud et épais de Bangkok.

La fièvre ne res­pec­tait pas la chro­no­lo­gie. La fièvre pre­nait ce dont elle avait besoin, n’im­porte où, n’im­porte quand, et elle le jetait dans le délire de Mau­gham comme un peintre jette des cou­leurs sur une toile — sans plan, sans méthode, avec la seule cer­ti­tude que le résul­tat aura un sens, même si ce sens n’est pas immé­dia­te­ment visible.

Mau­gham écou­tait le jazz. Il écou­tait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis son siècle. Et il com­pre­nait quelque chose qu’il n’au­rait pas pu com­prendre dans la luci­di­té : que l’hô­tel était un ins­tru­ment de musique. Un ins­tru­ment dont les cordes étaient les cou­loirs, dont la caisse de réso­nance était le hall, dont les clés étaient les chambres, et qui vibrait depuis soixante ans, depuis cent ans peut-être, au pas­sage de tous ceux qui l’a­vaient tra­ver­sé. Chaque pas lais­sait une note. Chaque voix ajou­tait une har­mo­nique. Chaque vie vécue entre ces murs enri­chis­sait la par­ti­tion d’une mesure sup­plé­men­taire. Et le jazz du Bam­boo Bar — pas­sé ou futur, peu impor­tait — n’é­tait que l’ex­pres­sion la plus récente de cette musique ancienne, de cette vibra­tion conti­nue qui était la vie même de l’hôtel.

* * *

Le hui­tième jour — ou le neu­vième, ou le dixième — quelque chose changea.

Mau­gham le sen­tit avant de le com­prendre. Un chan­ge­ment dans la qua­li­té de la lumière. Un chan­ge­ment dans le bruit du fleuve. Un chan­ge­ment dans l’o­deur de la chambre — le fran­gi­pane était tou­jours là, mais mêlé à autre chose, quelque chose de plus frais, de plus vert, comme l’o­deur de la terre après la pluie. Et le ven­ti­la­teur — le ven­ti­la­teur qui avait tour­né sans arrêt depuis le début de la fièvre, gar­dien mono­tone de son délire — le ven­ti­la­teur sem­blait tour­ner un tout petit peu moins vite, comme si lui aus­si sen­tait que quelque chose était en train de se dénouer.

La fièvre ne lâchait pas. Pas encore. Elle était tou­jours là, mas­sive, écra­sante, cent quatre, peut-être cent trois. Mais elle avait chan­gé de nature. Elle ne mon­tait plus. Elle ne cas­ca­dait plus. Elle se tenait là, immo­bile, comme un fleuve qui a fini de mon­ter et qui hésite avant de redes­cendre, et dans cette hési­ta­tion, dans ce sus­pens entre la crue et la décrue, Mau­gham trou­va un espace — un espace étroit, fra­gile, pro­vi­soire, mais un espace quand même — où la pen­sée pou­vait à nou­veau se former.

Et dans cet espace, une image se forma.

Un oiseau.

Un petit oiseau brun, insi­gni­fiant, un pas­se­reau de rien du tout, qui était entré dans la chambre par la véran­dah et qui s’é­tait posé sur le rebord de la fenêtre et qui s’é­tait mis à chanter.

Mau­gham l’en­ten­dit. Il enten­dit le chant — un chant clair, liquide, d’une pure­té insen­sée, un chant qui n’a­vait rien à faire dans une chambre de malade, dans un hôtel colo­nial, dans une ville étouf­fante au bord d’un fleuve brun. Un chant qui par­lait de jar­dins et de saules pleu­reurs et de pois­sons rouges dans un bas­sin royal. Un chant qui était le contraire exact de la fièvre — frais là où la fièvre brû­lait, libre là où la fièvre empri­son­nait, joyeux là où la fièvre désespérait.

L’oi­seau chan­tait. Et Mau­gham, pour la pre­mière fois depuis des jours, pleura.

Les larmes cou­lèrent sur ses joues creu­sées, sur sa barbe nais­sante, sur l’o­reiller trem­pé de sueur. Des larmes silen­cieuses, invo­lon­taires, qui n’ex­pri­maient ni tris­tesse ni joie mais quelque chose d’autre — un sou­la­ge­ment si pro­fond qu’il en était dou­lou­reux, comme le retour de la cir­cu­la­tion dans un membre engourdi.

L’oi­seau chan­tait. Et dans le chant de l’oi­seau, dans les larmes de Mau­gham, dans la fièvre qui hési­tait entre mon­ter et des­cendre, le conte commença.

IV — LE CONTE

Il était une fois un roi qui avait neuf filles.

Cela com­men­ça ain­si, dans la tête de Mau­gham, avec cette sim­pli­ci­té désar­mante des contes de fées — cette façon d’ou­vrir une porte sur l’im­pos­sible en la fai­sant grin­cer sur des gonds fami­liers. Il était une fois. Quatre mots qui abo­lissent le temps, qui sus­pendent les lois de la phy­sique, qui auto­risent tout. Il était une fois, et le roi du Siam avait neuf filles, nom­mées Jan­vier, Février, Mars, Avril, Mai, Juin, Juillet, Août et Septembre.

Sep­tembre. La plus jeune. La neu­vième. Celle qui arrive après toutes les autres, quand tout a déjà été dit, quand toutes les places sont prises, quand il ne reste plus qu’à inven­ter la sienne.

Mau­gham com­po­sa le conte dans un état inter­mé­diaire — ni tout à fait réveillé, ni tout à fait endor­mi, ni tout à fait fié­vreux, ni tout à fait lucide. Un état de grâce, peut-être. Ou de fatigue si extrême qu’elle res­semble à la grâce. Le corps épui­sé renon­çait à lut­ter et l’es­prit, libé­ré de cette lutte, pou­vait enfin vaga­bon­der. Il vaga­bon­dait dans le Siam. Dans le palais du roi. Dans les jar­dins royaux, où des pois­sons rouges nageaient dans des bas­sins de pierre, où des saules pleu­reurs lais­saient traî­ner leurs branches dans l’eau comme des che­ve­lures de noyées.

Le roi avait un usage curieux : il fai­sait des cadeaux le jour de son propre anni­ver­saire. Mau­gham sou­rit en inven­tant ce détail — c’é­tait tel­le­ment sia­mois, tel­le­ment à l’en­vers de tout ce qu’un Anglais pou­vait conce­voir, cette géné­ro­si­té qui pre­nait la forme d’un para­doxe. Et le cadeau, cette année-là, pour cha­cune de ses neuf filles : un per­ro­quet dans une cage dorée. Neuf per­ro­quets. Neuf cages d’or. Les per­ro­quets savaient dire God save the King et, pour les plus doués, Pret­ty Pol­ly dans sept langues orien­tales différentes.

La cage dorée. L’i­mage était là depuis le début de la fièvre — depuis Nijins­ky dan­sant dans la salle de concert, depuis l’hô­tel lui-même avec ses murs qui res­pi­raient et ses portes qui ne s’ou­vraient que sur le pas­sé. La cage dorée, c’é­tait la beau­té qui empri­sonne. C’é­tait le luxe qui étouffe. C’é­tait la forme qui tue le conte­nu. C’é­tait le mariage de Mau­gham avec Syrie — cette cage de res­pec­ta­bi­li­té qu’il avait accep­tée pour dis­si­mu­ler ce qu’il était, et dans laquelle il étouf­fait, jour après jour, nuit après nuit, sou­rire après sourire.

Neuf prin­cesses, neuf per­ro­quets, neuf cages d’or. Et les per­ro­quets répé­taient ce qu’on leur appre­nait. Ils ne chan­taient pas. Ils réci­taient. God save the King. Pret­ty Pol­ly. Des mots appris, des mots méca­niques, des mots sans vie. Exac­te­ment comme Mau­gham dans les dîners lon­do­niens, débi­tant ses bons mots, ses répliques cise­lées, ses obser­va­tions acides sur la nature humaine — un per­ro­quet brillant dans une cage dorée, et tout le monde applau­dis­sait, et per­sonne ne voyait la cage.

* * *

Puis le per­ro­quet de Sep­tembre mourut.

Il mou­rut sans rai­son appa­rente — un matin, la prin­cesse le trou­va cou­ché sur le dos dans sa cage, les pattes en l’air, les plumes ébou­rif­fées, les yeux vitreux. Mort. Comme meurent les per­ro­quets en cap­ti­vi­té — non pas de mala­die, non pas de faim, mais d’en­nui. D’en­nui méta­phy­sique. De la fatigue de répé­ter les mêmes mots dans le même ordre dans la même cage dorée, jour après jour, sans jamais rien inven­ter, sans jamais rien choi­sir, sans jamais ouvrir les ailes.

Sep­tembre pleu­ra. Mau­gham la voyait pleu­rer — une enfant, dix ans peut-être, avec des che­veux noirs qui tom­baient jus­qu’à la taille et des yeux en amande pleins de larmes, assise sur le sol de sa chambre dans le palais royal, le per­ro­quet mort dans les mains. Et les sœurs venaient, Jan­vier, Février, Mars et les autres, avec leurs per­ro­quets vivants sur l’é­paule, et elles disaient des choses conso­lantes qui n’en étaient pas — Ne pleure pas, tu en auras un autre, ce n’est qu’un per­ro­quet — et ces paroles rai­son­nables étaient pires que le silence, parce qu’elles rédui­saient la mort à un inci­dent de par­cours, une contra­rié­té mineure, un pro­blème que l’argent pou­vait résoudre.

Mau­gham connais­sait ces paroles. Il les avait enten­dues toute sa vie. Ne pleure pas. Sois rai­son­nable. Un homme ne pleure pas. Un Anglais ne pleure pas. Un écri­vain célèbre ne pleure pas. Il range ses larmes dans un tiroir et il écrit une pièce de théâtre, et le public rit, et les cri­tiques applau­dissent, et per­sonne ne sait que le tiroir est plein à craquer.

Sep­tembre pleu­ra toute la nuit. Et au matin — ce matin de conte de fées, ce matin de Siam, ce matin de fièvre — un oiseau entra par la fenêtre.

* * *

C’é­tait le même oiseau. Celui que Mau­gham avait enten­du chan­ter dans sa chambre à l’O­rien­tal — ou un autre, ou le même sous une autre forme, car dans les contes les oiseaux sont tou­jours le même oiseau, le mes­sa­ger, l’in­ter­ces­seur, celui qui relie la terre au ciel et le réel au mer­veilleux. Il se posa sur le rebord de la fenêtre de Sep­tembre et il chanta.

Il chan­ta le jar­din du roi — les bou­gain­vil­lées, les orchi­dées, les lotus dans le bas­sin. Il chan­ta les pois­sons rouges qui tour­naient sous les nénu­phars. Il chan­ta le saule pleu­reur dont les branches frô­laient la sur­face de l’eau. Il chan­ta le vent dans les feuilles de bana­nier. Il chan­ta la lune sur le fleuve. Il chan­ta tout ce que les per­ro­quets ne savaient pas chan­ter, tout ce qui ne s’ap­prend pas, tout ce qui ne se répète pas, tout ce qui ne peut être dit qu’une fois et d’une seule manière et qui, si on essaie de le figer dans une cage ou dans une for­mule ou dans un mariage de conve­nance, meurt aus­si sûre­ment que le per­ro­quet de Septembre.

Mau­gham écou­tait son propre conte. Il l’é­cou­tait se dérou­ler dans sa tête avec un mélange de sur­prise et d’é­vi­dence — comme si l’his­toire avait tou­jours exis­té et qu’il ne fai­sait que la décou­vrir, la déga­ger de la gangue de la fièvre comme un sculp­teur dégage une sta­tue du marbre. Chaque détail venait de quelque part. Les neuf prin­cesses venaient du palais royal qu’il avait entra­per­çu depuis le rick­shaw en arri­vant. Les per­ro­quets venaient des oiseaux en cage qu’il avait vus dans les mar­chés de Chiang Mai. Le jar­din venait du jar­din de l’O­rien­tal, qu’il n’a­vait fait que tra­ver­ser avant de tom­ber malade, mais dont les par­fums — fran­gi­pane, jas­min, bou­gain­vil­lée — avaient impré­gné sa fièvre comme une tein­ture imprègne un tis­su. Et la cage dorée — la cage dorée venait de lui.

* * *

Les sœurs furent jalouses, bien sûr. Jan­vier, Février, Mars et les autres — jalouses de l’oi­seau libre qui chan­tait mieux que leurs per­ro­quets enca­gés, jalouses de cette beau­té qu’on ne pou­vait ni ache­ter ni pos­sé­der ni enfer­mer. Et elles dirent à Sep­tembre : Tu devrais le mettre en cage. Car s’il est libre, il peut par­tir. Et s’il part, tu n’au­ras plus rien. Ni per­ro­quet ni oiseau. Rien.

Mau­gham recon­nais­sait la voix de la rai­son. La voix de la pru­dence. La voix de tous ceux qui lui avaient dit, au fil des années : Marie-toi. Aie des enfants. Sois nor­mal. Cache ce que tu es. Enferme-le dans une cage. Car si tu le laisses libre, il peut te détruire. Le scan­dale. L’op­probre. La pri­son — car à cette époque, en Angle­terre, on allait en pri­son pour ce que Mau­gham était. Oscar Wilde y était allé. Oscar Wilde en était sor­ti bri­sé, et il était mort à Paris, dans une chambre d’hô­tel minable, rui­né, malade, détruit. Et Mau­gham avait vu cette des­truc­tion de loin — il était trop jeune pour avoir connu Wilde, mais il avait gran­di dans l’ombre de cette catas­trophe, et l’ombre l’a­vait for­mé, l’a­vait sculp­té, lui avait appris la cage.

Sep­tembre écou­ta ses sœurs. Elle mit l’oi­seau en cage.

* * *

Et l’oi­seau ces­sa de chanter.

C’é­tait inévi­table. C’é­tait aus­si inévi­table que la mort du per­ro­quet, mais en sens inverse — le per­ro­quet était mort de cap­ti­vi­té et l’oi­seau mou­rait de cap­ti­vi­té, mais le per­ro­quet était mort en silence tan­dis que l’oi­seau mou­rait par le silence, ce qui était pire. Car un oiseau qui ne chante pas est plus mort qu’un oiseau mort. Un oiseau mort a au moins le sou­ve­nir de son chant. Un oiseau vivant qui ne chante plus n’a rien — ni le chant ni le sou­ve­nir ni l’espoir.

L’oi­seau se tenait au fond de la cage, les plumes ébou­rif­fées, la tête ren­trée dans les épaules, les yeux mi-clos. Il ne bou­geait pas. Il ne man­geait pas. Il ne chan­tait pas. Il atten­dait. Il atten­dait la mort ou la liber­té, et pour lui les deux étaient peut-être la même chose.

Mau­gham sen­tit mon­ter en lui une émo­tion qu’il ne s’au­to­ri­sait jamais dans la vie éveillée — dans la vie lucide, ration­nelle, anglaise, bien habillée. Une émo­tion brute, non fil­trée, qui lui ser­ra la gorge et lui brû­la les yeux. Il pleu­rait de nou­veau. Il pleu­rait sur un oiseau ima­gi­naire dans un conte de fées qu’il était en train d’in­ven­ter dans une chambre d’hô­tel à Bang­kok, et ces larmes étaient les plus vraies qu’il eût ver­sées depuis des années. Depuis la mort de sa mère, peut-être. Depuis ce jour de 1882 où il avait huit ans et où le monde avait ces­sé d’a­voir un centre.

Car l’oi­seau en cage, c’é­tait lui. L’oi­seau qui avait chan­té libre­ment et qu’on avait enfer­mé par peur de le perdre — par amour, disait-on, par pru­dence, par rai­son — c’é­tait lui. L’oi­seau dont le chant s’é­tait tari dans la cage dorée du mariage, de la res­pec­ta­bi­li­té, du men­songe social, c’é­tait lui. Et la prin­cesse Sep­tembre qui avait écou­té ses sœurs et qui avait mis l’oi­seau en cage — c’é­tait aus­si lui, car nous sommes tou­jours à la fois le pri­son­nier et le geô­lier, la vic­time et le bour­reau, celui qui souffre et celui qui fait souffrir.

* * *

Mais dans les contes de fées, il y a tou­jours un retournement.

Sep­tembre com­prit. Elle com­prit en voyant l’oi­seau mou­rir à petit feu dans sa cage dorée. Elle com­prit que l’a­mour qui empri­sonne n’est pas l’a­mour. Que la pos­ses­sion n’est pas la ten­dresse. Que la cage, aus­si belle soit-elle — même en or, même ser­tie de rubis et de saphirs sia­mois — n’est rien d’autre qu’une cage. Et elle ouvrit la porte.

L’oi­seau ne bou­gea pas tout de suite. Il res­ta au fond de la cage, méfiant, incré­dule, comme s’il ne pou­vait pas croire que la porte était vrai­ment ouverte. Puis, len­te­ment, il se redres­sa. Il déploya une aile. Puis l’autre. Il fit quelques pas hési­tants sur le per­choir. Et sou­dain il s’en­vo­la — un bond, un bat­te­ment d’ailes, et il était dehors, dans le jar­din, dans l’air, dans le vent, dans la lumière.

Et il chanta.

Il chan­ta comme il n’a­vait jamais chan­té. Il chan­ta le jar­din et les pois­sons rouges et le saule pleu­reur, mais il chan­ta aus­si autre chose — la joie ter­rible de la liber­té retrou­vée, cette joie qui res­semble à la dou­leur, qui est faite de dou­leur, parce que la liber­té n’est pas l’ab­sence de souf­france mais la capa­ci­té de souf­frir en plein air, à décou­vert, sans les murs de la cage pour amor­tir les coups.

Mau­gham écou­tait. Il écou­tait depuis sa chambre, depuis sa fièvre, depuis son lit trem­pé de sueur, et le chant de l’oi­seau inven­té se mêlait au chant des oiseaux réels qui peu­plaient le jar­din de l’O­rien­tal — les bul­buls, les mar­tins-pêcheurs, les mai­nates qui imi­taient toutes les voix, même celles des morts — et il ne savait plus où finis­sait le conte et où com­men­çait la réa­li­té, et cette confu­sion était la chose la plus douce qu’il eût éprou­vée depuis le début de sa maladie.

* * *

Le conte finis­sait bien. Les contes de fées finissent tou­jours bien, c’est leur fonc­tion, c’est leur contrat avec le lec­teur — un contrat que la lit­té­ra­ture sérieuse a rom­pu depuis long­temps, mais que le conte main­tient avec une obs­ti­na­tion tou­chante, comme un vieil hôtel main­tient ses tra­di­tions même quand le monde autour de lui a changé.

L’oi­seau revint. Chaque jour il reve­nait chan­ter pour Sep­tembre. Il était libre et il reve­nait. C’est cela que Sep­tembre avait appris — la leçon la plus dif­fi­cile, la seule qui vaille : que la liber­té accor­dée est le seul lien qui tienne. Que l’a­mour sans cage est le seul amour qui chante.

Les huit sœurs, avec leurs per­ro­quets en cage, devinrent des femmes aigres et sèches. Sep­tembre, elle, gran­dit, devint belle, et épou­sa le roi du Cam­bodge, empor­tée sur un élé­phant blanc — l’é­lé­phant blanc, encore, cet ani­mal sacré du Siam, cet ani­mal qui reve­nait dans toutes les his­toires comme un leit­mo­tiv, comme un fan­tôme bienveillant.

Mau­gham savait que ce dénoue­ment était trop simple, trop joli, trop conso­lant. Il savait que dans la vraie vie, les oiseaux libé­rés ne reviennent pas tou­jours. Que l’a­mour sans cage ne chante pas tou­jours. Que la liber­té, par­fois, est un autre mot pour la soli­tude. Mais il était en train d’é­crire un conte de fées, pas un roman. Et les contes de fées ont le droit d’être injustes — injustes envers la réa­li­té, injustes envers la com­plexi­té, injustes envers la dou­leur — parce qu’ils disent une véri­té plus pro­fonde que les faits, une véri­té qui n’a pas besoin d’être pro­bable pour être vraie.

L’oi­seau chan­tait. L’oi­seau était libre. La cage était vide, mais la cage était ouverte, et c’est la porte ouverte qui comp­tait, pas la cage.

* * *

Mau­gham s’endormit.

Pour la pre­mière fois depuis des jours — depuis com­bien de jours ? cinq, huit, dix ? — il s’en­dor­mit d’un vrai som­meil, un som­meil sans hal­lu­ci­na­tions, sans visions, sans visites du pas­sé. Un som­meil de plomb et de paix, comme celui des enfants après les larmes, comme celui des conva­les­cents après la crise.

L’hô­tel, autour de lui, se tut. Les murs ces­sèrent de res­pi­rer. Le plan­cher ces­sa de cra­quer. Le ven­ti­la­teur conti­nua de tour­ner, mais son souf­fle­ment était deve­nu celui d’une ber­ceuse, régu­lier et ras­su­rant, et non plus celui d’un oiseau de proie.

Le boy chi­nois entra. Il vit que l’An­glais dor­mait — d’un vrai som­meil, pas de ce demi-coma agi­té qu’il avait eu les jours pré­cé­dents — et il ne le réveilla pas. Il posa les com­pri­més de qui­nine sur la table de nuit. Il chan­gea le linge humide sur le front. Il ramas­sa les draps tom­bés au sol. Et il sor­tit, silen­cieux comme tou­jours, fan­tôme bien­veillant dans une mai­son de fantômes.

Le fleuve cou­lait. Le soleil se cou­chait. Les gre­nouilles com­men­çaient leur concert. Et Mau­gham dor­mait, et dans son som­meil il n’y avait plus de cage, plus de per­ro­quet, plus de prin­cesse — rien que le chant d’un oiseau, quelque part, très loin, très haut, qui s’é­loi­gnait dans le ciel de Bang­kok comme une note tenue qui finit par se fondre dans le silence.

V — LA RÉMISSION

Il se réveilla un matin et la fièvre avait disparu.

Pas dimi­nué, pas recu­lé, pas bat­tu en retraite — dis­pa­ru. Comme si quel­qu’un avait ouvert une porte et que la fièvre était sor­tie par cette porte, sans bruit, pen­dant la nuit, comme les boys chi­nois sor­taient des chambres. Mau­gham ouvrit les yeux et vit le pla­fond — le pla­fond blanc, avec ses mou­lures de stuc, et le ven­ti­la­teur qui tour­nait, et les pales de bois qui décou­paient la lumière en tranches régu­lières. Il vit tout cela avec une net­te­té presque dou­lou­reuse, une net­te­té de conva­les­cent, cette acui­té visuelle que la mala­die donne en par­tant, comme un cadeau d’a­dieu ou une der­nière raillerie.

Il prit sa tem­pé­ra­ture. Quatre-vingt-dix-neuf. Il la reprit. Quatre-vingt-dix-neuf. La fièvre était tom­bée de six degrés pen­dant la nuit. Le Plas­mo­dium avait capi­tu­lé. La qui­nine, après des jours d’im­puis­sance, avait fini par faire son tra­vail — à moins que ce ne fût le conte. À moins que l’oi­seau, en s’en­vo­lant de la cage, eût empor­té la fièvre avec lui.

Mau­gham sou­rit. Un vrai sou­rire, cette fois. Pas la gri­mace cra­que­lée des jours pré­cé­dents, mais un vrai sou­rire d’homme vivant, un sou­rire qui tirait sur les muscles du visage et qui fai­sait presque mal tant ces muscles avaient été long­temps immobiles.

Il était vivant.

* * *

Il res­ta au lit encore deux jours. Le méde­cin vint, consta­ta la rémis­sion, pres­cri­vit du repos et de la qui­nine à dose d’en­tre­tien, et repar­tit avec cet air sou­la­gé des méde­cins qui ont craint le pire et qui n’au­ront pas à l’annoncer.

Madame Maire ne vint pas. Elle n’a­vait aucune rai­son de venir main­te­nant que le risque d’un mort célèbre dans ses chambres était écar­té. Mau­gham ne lui en vou­lait pas. Il admi­rait même, rétros­pec­ti­ve­ment, cette fran­chise bru­tale qu’il avait enten­due — ou cru entendre — dans le cou­loir. Je ne peux pas le lais­ser mou­rir ici. C’é­tait une phrase d’hô­te­lière, une phrase de femme pra­tique, une phrase qui tran­chait dans le sen­ti­men­ta­lisme comme un cou­teau dans le beurre. Mau­gham la note­rait. Il la gar­de­rait. Il la res­sor­ti­rait un jour, dans un livre, dans un dis­cours, dans une inter­view, et elle ferait rire — cette phrase qui aurait pu être sa nécrologie.

Pen­dant ces deux jours de repos, il regar­da le pla­fond. Il écou­ta les bruits de l’hô­tel — les pas dans le cou­loir, les voix étouf­fées, le tin­te­ment de la vais­selle dans la salle à man­ger, le rire d’une femme quelque part, le frois­se­ment des jour­naux dans le salon de lec­ture. Des bruits nor­maux. Des bruits de vivants. Après le silence sur­na­tu­rel de la fièvre, après les hal­lu­ci­na­tions et les voix du pas­sé, ces bruits banals avaient une beau­té extra­or­di­naire. La beau­té du réel. La beau­té de l’or­di­naire. La beau­té de ce qui est là, sim­ple­ment, sans mys­tère et sans fièvre, solide et tiède et présent.

L’hô­tel ne par­lait plus. Il était rede­ve­nu un hôtel — un bâti­ment de brique et de teck et de stuc, avec des chambres et des cou­loirs et un bar et un fleuve. Ses murs ne res­pi­raient plus. Son plan­cher ne se sou­ve­nait plus. Ses fenêtres ne s’ou­vraient plus sur d’autres époques. La fièvre avait été la clé, et la clé avait été rendue.

Mau­gham le regret­ta-t-il ? Il ne sut pas. Il y avait du sou­la­ge­ment, évi­dem­ment — le sou­la­ge­ment immense de ne pas être mort, de res­pi­rer sans brû­ler, de voir le monde avec des yeux clairs. Mais il y avait aus­si autre chose, quelque chose qu’il n’o­se­rait pas appe­ler de la nos­tal­gie — car peut-on être nos­tal­gique d’un délire ? — mais qui y res­sem­blait. Dans la fièvre, il avait vu des choses. Il avait vu Conrad boire sa vod­ka et Nijins­ky dan­ser et Nico­las prendre le thé et les canon­nières fran­çaises remon­ter le fleuve. Il avait vu l’hô­tel naître et brû­ler et renaître. Il avait vu le feu et la recons­truc­tion et l’oc­cu­pa­tion et la renais­sance. Il avait vu tout cela avec une inten­si­té que la luci­di­té ne pour­rait jamais éga­ler — parce que la luci­di­té est un filtre, un tamis, un ins­tru­ment de sélec­tion, et que la fièvre abo­lit tous les filtres et laisse pas­ser tout, le beau et le laid, le vrai et le faux, le pas­sé et l’a­ve­nir, dans un seul flot conti­nu et éblouissant.

Il avait vu l’hô­tel vivant. Et main­te­nant l’hô­tel était rede­ve­nu un hôtel.

* * *

Le troi­sième jour après la rémis­sion, Mau­gham se leva.

Ce fut un évé­ne­ment. Ses jambes ne le por­taient plus — ou plu­tôt elles le por­taient, mais avec une hési­ta­tion, une incer­ti­tude qui res­sem­blait à de la poli­tesse, comme si elles deman­daient la per­mis­sion à chaque pas. Il s’ap­puya au mur. Fit quelques pas jus­qu’à la fenêtre. Ouvrit le volet.

La lumière le frap­pa. Non pas la lumière blanche et puni­tive de son arri­vée — celle qui l’a­vait écra­sé à la des­cente du train, celle qui fai­sait mal aux yeux et aux tempes — mais une lumière dif­fé­rente, plus douce, fil­trée par le feuillage du jar­din, avec des taches d’ombre qui dan­saient sur le sol de la véran­dah. C’é­tait le matin. Le fleuve était là, brun et calme, avec ses barges et ses sam­pans et ses mai­sons flot­tantes, et sur la rive oppo­sée les toits de tôle brillaient au soleil, et un bonze en robe safran mar­chait le long de la berge avec la len­teur majes­tueuse d’un homme qui n’a nulle part où aller et tout le temps pour y arriver.

Mau­gham res­pi­ra. L’air avait cette den­si­té tro­pi­cale qu’il avait trou­vée suf­fo­cante à son arri­vée, mais qui main­te­nant — après la fièvre, après les draps trem­pés et la chambre fer­mée et la qui­nine amère — lui sem­blait riche, géné­reuse, pleine de vie. Il sen­tait le fran­gi­pane du jar­din. Il sen­tait la vase du fleuve. Il sen­tait le char­bon des bateaux à vapeur et l’en­cens d’un temple voi­sin et la fri­ture d’un étal de nouilles sur Cha­roen Krung Road. Chaque odeur était dis­tincte, iden­ti­fiable, pré­cieuse, comme si la mala­die avait net­toyé ses sens, les avait déca­pés jus­qu’à l’os, et que tout lui arri­vait main­te­nant avec une fraî­cheur neuve, une fraî­cheur de pre­mier matin du monde.

Il regar­da le jar­din. Des fran­gi­pa­niers. Des bou­gain­vil­lées dont les grappes mauves retom­baient le long d’un mur blan­chi à la chaux. Un bas­sin de pierre — mais sans pois­sons rouges. Sans saule pleu­reur. Sans prin­cesse Sep­tem­ber. Le jar­din réel était plus modeste que le jar­din du conte, plus désor­don­né, plus vivant, avec ses lézards qui filaient sur les pierres chaudes et ses geckos col­lés aux murs et ses four­mis rouges qui tra­çaient des auto­routes le long des branches.

Un oiseau chan­ta. Un bul­bul, pro­ba­ble­ment, avec son chant en cas­cade de notes des­cen­dantes. Mau­gham l’é­cou­ta. Ce n’é­tait pas l’oi­seau du conte — pas l’oi­seau mira­cu­leux qui chan­tait le jar­din du roi et les pois­sons rouges et le saule pleu­reur. C’é­tait un oiseau réel, avec un chant réel, un chant qui ne signi­fiait rien d’autre que lui-même — ter­ri­toire, séduc­tion, sur­vie. Mais Mau­gham l’é­cou­ta comme on écoute une musique qu’on a déjà enten­due dans un rêve et qu’on recon­naît sans pou­voir la nommer.

* * *

Il des­cen­dit à la vérandah.

Len­te­ment, en s’ap­puyant à la rampe de l’es­ca­lier, avec la digni­té fra­gile des conva­les­cents qui refusent qu’on les porte. Il por­tait un cos­tume de lin blanc, frois­sé, trop large main­te­nant — il avait per­du des kilos, la fièvre l’a­vait évi­dé comme une rivière creuse son lit — et un cha­peau pana­ma qu’il enfon­ça sur ses yeux contre la lumière. Il s’as­sit à une table près de la balus­trade. Le fleuve était à ses pieds.

Un boy — pas le même, ou peut-être le même, il ne pou­vait pas être sûr — appa­rut à ses côtés avec cette ins­tan­ta­néi­té magique des domes­tiques de l’O­rien­tal, comme s’il avait sur­gi du plan­cher ou conden­sé à par­tir de l’air ambiant.

Mau­gham com­man­da un martini.

Il était dix heures du matin. C’é­tait beau­coup trop tôt pour un mar­ti­ni, et Mau­gham le savait, et le boy le savait, et pro­ba­ble­ment Madame Maire dans son bureau le savait aus­si. Mais Mau­gham venait de pas­ser dix jours entre la vie et la mort, et un homme qui revient de si loin a le droit de boire un mar­ti­ni à dix heures du matin sans que per­sonne ne le juge.

Le boy revint. Le verre était long, à pied, très froid. Le Noilly Prat. Le Tan­que­ray. Et la dou­blure — le petit secret, le soup­çon de Béné­dic­tine que le bar­man avait appli­qué en fai­sant tour­ner le verre, ce par­fum de miel et d’herbes qui modi­fiait tout. Mau­gham por­ta le verre à ses lèvres. Le gin gla­cé des­cen­dit dans sa gorge comme une pro­messe tenue, comme un ser­ment renou­ve­lé entre lui et le monde, entre lui et les plai­sirs du monde, entre lui et cette chose fra­gile et têtue qu’on appelle être vivant.

Il but len­te­ment. Il regar­da le fleuve. Une barge de riz pas­sa, si lour­de­ment char­gée que sa ligne de flot­tai­son affleu­rait la sur­face brune de l’eau. Un bate­lier à la poupe manœu­vrait une longue perche avec une non­cha­lance de funam­bule. Des enfants jouaient sur le pont d’une mai­son flot­tante — des rires aigus, des écla­bous­sures, des cris de joie qui por­taient sur l’eau comme des galets rico­chant. Un long-tail boat — ces pirogues moto­ri­sées dont le moteur est mon­té sur une longue tige arti­cu­lée — tra­ver­sa le fleuve en dia­go­nale, lais­sant der­rière lui un sillage en V qui vint mou­rir contre les pilo­tis de l’embarcadère de l’hôtel.

Mau­gham regar­dait tout cela. Il regar­dait avec l’at­ten­tion minu­tieuse, presque maniaque, du conva­les­cent qui redé­couvre le monde. Chaque détail comp­tait. Chaque cou­leur avait un poids. Chaque son avait une tex­ture. C’é­tait comme si la fièvre, en le plon­geant pen­dant dix jours dans les pro­fon­deurs de l’hal­lu­ci­na­tion, l’a­vait remon­té à la sur­face avec des yeux neufs — les yeux d’un homme qui a failli mou­rir et qui regarde le monde avec la gra­ti­tude ter­ri­fiée de celui qui sait que tout cela peut lui être reti­ré à tout moment, par un mous­tique, par un para­site, par une phrase mur­mu­rée dans un cou­loir — ne tar­dez pas trop.

* * *

Il res­ta dix jours encore à l’Oriental.

Dix jours de conva­les­cence lente, pen­dant les­quels il reprit du poids, des forces, des cou­leurs. Il se levait le matin, des­cen­dait à la véran­dah, com­man­dait son mar­ti­ni — à une heure plus rai­son­nable désor­mais, midi, puis onze heures, un com­pro­mis tacite entre le désir et la décence. Il regar­dait le fleuve. Il pre­nait le thé de l’a­près-midi dans le salon de lec­ture, feuille­tant des édi­tions vieilles de trois semaines du Times et du Figa­ro, car les jour­naux met­taient trois semaines pour arri­ver de Londres et de Paris par bateau, et les nou­velles qu’ils conte­naient avaient cette saveur étrange des évé­ne­ments déjà révo­lus qu’on découvre comme s’ils étaient frais.

Il mar­chait dans le jar­din. Il s’as­seyait à l’ombre du fran­gi­pane le plus grand — un arbre cen­te­naire dont les branches for­maient une voûte par­fu­mée, une cathé­drale végé­tale — et il écri­vait. Pas le conte — le conte était déjà écrit, ins­crit dans sa mémoire avec la pré­ci­sion des choses vues dans la fièvre, et il le cou­che­rait sur le papier plus tard, à Londres, dans son bureau, avec sa plume et son encrier et sa dis­ci­pline de pro­fes­sion­nel. Non, ce qu’il écri­vait main­te­nant, assis dans le jar­din de l’O­rien­tal, c’é­taient des notes. Des frag­ments. Des impressions.

Un après-midi, il prit le bateau de l’hô­tel pour tra­ver­ser le fleuve. Le bate­lier — un vieil homme au visage tan­né comme du cuir, avec un sou­rire qui révé­lait trois dents d’or — le dépo­sa sur la rive ouest, dans le quar­tier de Thon­bu­ri, l’an­cienne capi­tale, le vieux Bang­kok que le nou­veau Bang­kok avait oublié. Et Mau­gham marcha.

Il mar­cha le long des klongs. Les klongs de la rive ouest étaient encore intacts — pas encore com­blés, pas encore pavés, pas encore trans­for­més en bou­le­vards bruyants. C’é­tait la Venise de l’O­rient que les voya­geurs décri­vaient dans leurs récits de voyage, et pour une fois les voya­geurs n’a­vaient pas men­ti. Les mai­sons de teck se dres­saient sur pilo­tis au-des­sus de l’eau verte, reliées entre elles par des pas­se­relles de bois, et les gens vivaient là, au ras du cou­rant, avec leurs pota­gers flot­tants et leurs cages à pois­sons et leurs autels domes­tiques où brû­lait l’en­cens. Des enfants plon­geaient depuis les pas­se­relles en pous­sant des cris. Des femmes lavaient du linge. Un moine en robe safran pagayait len­te­ment dans une pirogue, son bol d’au­mônes posé devant lui comme un trésor.

Mau­gham ache­ta des mangues à une mar­chande dont la pirogue était un étal flot­tant — mangues, papayes, ram­bou­tans, lon­ganes, fruits du dra­gon, tout un jar­din tro­pi­cal empi­lé dans une coque de bois qui tan­guait dou­ce­ment. La mar­chande sou­rit. Le sou­rire thaï — ce sou­rire qui ne signi­fie pas tou­jours la joie, qui peut signi­fier la gêne, l’embarras, la poli­tesse, le refus, la bien­ve­nue, tout et son contraire, et dont l’am­bi­guï­té ravis­sait Mau­gham, qui était lui-même un homme d’am­bi­guï­tés. Il mor­dit dans la mangue. Le jus cou­la sur son men­ton, sucré et frais, et pen­dant un ins­tant il fut par­fai­te­ment heu­reux — non pas d’un bon­heur phi­lo­so­phique ou lit­té­raire, mais d’un bon­heur ani­mal, le bon­heur d’un corps qui a failli mou­rir et qui mange une mangue au bord d’un klong à Bangkok.

Il pous­sa jus­qu’au Wat Pho. Le temple du Boud­dha cou­ché. Il reti­ra ses chaus­sures à l’en­trée, comme tout le monde, et il entra dans le viharn, et le Boud­dha était là — qua­rante-six mètres de long, quinze mètres de haut, cou­ché sur le flanc droit, la tête appuyée sur la main, les yeux mi-clos, les pieds ornés de nacre avec les cent huit signes aus­pi­cieux gra­vés sur les plantes. Le Boud­dha sou­riait. Pas le sou­rire thaï, pas le sou­rire social, pas le sou­rire de poli­tesse — un sou­rire d’une autre nature, un sou­rire qui ne disait ni oui ni non, un sou­rire qui était au-delà du lan­gage, au-delà de la pen­sée, au-delà de tout ce que Mau­gham avait jamais vu sur un visage humain ou divin.

Il res­ta long­temps devant le Boud­dha cou­ché. Il res­ta si long­temps qu’un moine s’ap­pro­cha et lui offrit un bra­ce­let de coton blanc, noué autour du poi­gnet avec une prière mur­mu­rée en pali, et Mau­gham accep­ta — lui, l’ag­nos­tique, le scep­tique, l’homme qui avait bâti sa vie sur le doute et l’i­ro­nie, il accep­ta le bra­ce­let et la béné­dic­tion, et il ne sut pas pour­quoi, et il ne cher­cha pas à savoir.

Ce soir-là, sur la véran­dah, il croi­sa un autre client de l’hô­tel — un Ita­lien, jeune, trente ans peut-être, avec des mous­taches noires et un car­ton à des­sins sous le bras. L’homme venait d’ar­ri­ver à Bang­kok. Il venait de Flo­rence. Il était sculp­teur, dit-il, et le gou­ver­ne­ment sia­mois l’a­vait invi­té pour ensei­gner l’art occi­den­tal à l’u­ni­ver­si­té. Il s’ap­pe­lait Cor­ra­do Fero­ci. Mau­gham et Fero­ci burent un verre ensemble — Fero­ci buvait du vin rouge, incon­grui­té magni­fique dans la cha­leur de Bang­kok — et ils par­lèrent d’art, et de l’I­ta­lie, et de cette étrange des­ti­née qui pous­sait des Euro­péens à s’exi­ler sous les tro­piques pour des rai­sons qu’ils ne com­pre­naient pas tou­jours eux-mêmes.

Fero­ci res­te­rait. Il res­te­rait toute sa vie. Il pren­drait un nom thaï — Sil­pa Bhi­ras­ri — et il sculp­te­rait les monu­ments de la nation, le Monu­ment de la Démo­cra­tie, le Monu­ment de la Vic­toire, les sta­tues des rois. Il devien­drait plus thaï que les Thaïs, et il serait enter­ré à Bang­kok, et les étu­diants des Beaux-Arts vien­draient fleu­rir sa tombe chaque année. Mais cela, Mau­gham ne le savait pas. Et Fero­ci ne le savait pas non plus. Ils étaient deux Euro­péens sur une véran­dah tro­pi­cale, buvant un verre au bord d’un fleuve qui n’é­tait pas le leur, dans un pays qui n’é­tait pas le leur, et cette étran­ge­té par­ta­gée créait entre eux une inti­mi­té fra­gile, éphé­mère, une de ces inti­mi­tés de voyage qui ne sur­vivent pas au voyage mais qui, sur le moment, ont la den­si­té d’une ami­tié de vingt ans.

Fero­ci par­la de Dona­tel­lo. Mau­gham par­la de Mau­pas­sant. Le fleuve cou­lait. La nuit tom­bait. Les geckos com­men­çaient leur cri — tokay, tokay, tokay — ce cri méca­nique et insis­tant qui ponc­tuait les nuits de Bang­kok comme un métro­nome vivant.

Il notait la cha­leur. Il notait la lumière. Il notait l’o­deur du fleuve à dif­fé­rentes heures du jour — vase le matin, pois­son à midi, jas­min le soir. Il notait les bruits — le klaxon des auto­mo­biles sur Cha­roen Krung Road, le sif­flet des bateaux à vapeur, le chant du muez­zin d’une mos­quée voi­sine, car il y avait des mos­quées aus­si à Bang­kok, et des églises, et des syna­gogues, et des temples chi­nois, et cette pro­fu­sion de dieux et de foi lui sem­blait magni­fi­que­ment désor­don­née, humaine, vivante.

Il notait les gens. Les clients de l’hô­tel — un couple de Hol­lan­dais qui fai­saient le tour du monde, un ingé­nieur fran­çais qui construi­sait un pont quelque part dans le nord, une Amé­ri­caine d’un cer­tain âge qui por­tait trop de bijoux et pas assez de vête­ments. Les domes­tiques — les boys chi­nois, tou­jours silen­cieux, tou­jours pré­sents, avec cette capa­ci­té sur­na­tu­relle d’an­ti­ci­per les besoins avant qu’ils ne soient expri­més. Le bar­man, dont il n’ap­prit jamais le nom mais dont il n’ou­blie­rait jamais les mains — ces mains de pres­ti­di­gi­ta­teur qui tapis­saient le verre de Béné­dic­tine avec la pré­ci­sion d’un joaillier ser­tis­sant une pierre.

Il nota, un après-midi, une pro­ces­sion de bonzes qui pas­sait sur la rive oppo­sée du fleuve. Ils mar­chaient en file indienne, pieds nus, leur robe safran flot­tant dans le vent tiède, et cha­cun por­tait un bol d’au­mônes dans lequel les pas­sants dépo­saient du riz, des fruits, des fleurs. Il y avait quelque chose de poi­gnant dans cette scène — la pau­vre­té volon­taire, la digni­té du renon­ce­ment, le silence de ces hommes qui avaient choi­si de ne rien pos­sé­der dans un monde obsé­dé par la pos­ses­sion. Mau­gham pen­sa aux per­ro­quets dans leurs cages d’or. Il pen­sa à l’oi­seau libre.

* * *

Le der­nier soir, il des­cen­dit au bar.

C’é­tait le bar de l’O­rien­tal en 1923 — pas encore le Bam­boo Bar, pas encore le jazz et les cra­vates à l’en­trée, pas encore Ger­maine Krull et Jim Thomp­son et la renais­sance d’a­près-guerre. C’é­tait un bar plus ancien, plus simple, avec un comp­toir de bois sombre et des tabou­rets hauts et des éta­gères de bou­teilles éclai­rées par des lampes à pétrole, et cette odeur de gin et de tabac et de bois ciré qui est l’o­deur uni­ver­selle des bars d’hô­tels colo­niaux, de Sin­ga­pour à Cal­cut­ta, de Ran­goun à Saigon.

Mau­gham s’as­sit au comp­toir. Il com­man­da un der­nier mar­ti­ni. Le bar­man exé­cu­ta le rituel — la Béné­dic­tine, le Noilly Prat, le Tan­que­ray, le verre gla­cé — et Mau­gham but, len­te­ment, en regar­dant les bou­teilles sur les éta­gères, les reflets de la lampe dans le miroir der­rière le bar, les ombres des autres clients qui buvaient et fumaient et par­laient à voix basse.

Il pen­sa à Conrad. Conrad qui avait bu ici, à ce même comp­toir, trente-cinq ans plus tôt, sa vod­ka de marin polo­nais. Conrad qui n’a­vait pas les moyens de se payer une chambre. Conrad qui ne savait pas encore qu’il était Joseph Conrad. Mau­gham leva son verre en silence — un toast muet à l’homme absent, au capi­taine deve­nu écri­vain, au Polo­nais deve­nu Anglais, à celui qui avait trans­for­mé la mer en phrases et Bang­kok en littérature.

Puis il pen­sa à Nijins­ky. Au dieu qui dan­sait dans la salle de concert voi­sine, sept ans plus tôt, réfu­gié, magni­fique, déjà fêlé. À la cage de son corps. À la folie qui l’at­ten­dait. Et il leva son verre de nou­veau, en silence, pour Nijinsky.

Et puis il pen­sa à Nico­las. Au tsa­ré­vitch de vingt-deux ans qui avait pris le thé sur la véran­dah, trente-deux ans plus tôt, avec ses yeux bleus et sa barbe nais­sante et ses mains trop fines, et qui ne savait pas qu’il mour­rait fusillé dans une cave de l’Ou­ral. Et il leva son verre une troi­sième fois, pour Nico­las, pour tous les Nico­las du monde qui ne savaient pas ce que l’a­ve­nir leur réser­vait, qui buvaient leur thé et regar­daient le fleuve et croyaient que la vie dure­rait toujours.

Il leva son verre une der­nière fois. Pour l’hô­tel. Pour le vieil Orien­tal, le très vieil Orien­tal, le bâti­ment de brique et de teck qui avait brû­lé et renaît, qui avait vu pas­ser des rois et des marins et des écri­vains et des dan­seurs et des espions, et qui les avait tous accueillis avec la même indif­fé­rence majes­tueuse, la même patience de pierre et de bois, la même cer­ti­tude tran­quille d’être là quand ils seraient par­tis, d’être là quand tout le monde serait par­ti, d’être là au bord du fleuve, tou­jours, comme une sen­ti­nelle qui ne dort jamais.

* * *

Le len­de­main matin, Mau­gham fit ses bagages. Le boy l’ai­da — pliant les che­mises avec une pré­ci­sion géo­mé­trique, ran­geant les livres et les car­nets, enve­lop­pant le ther­mo­mètre dans un mou­choir de soie. Mau­gham regar­da une der­nière fois la chambre. La chambre sombre, l’en­fi­lade, les véran­das, les lames de lumière entre les volets. Le lit où il avait failli mou­rir. Le ven­ti­la­teur qui conti­nuait de tour­ner, imper­tur­bable, indif­fé­rent à son départ comme il avait été indif­fé­rent à sa maladie.

Il des­cen­dit. Tra­ver­sa le hall. Madame Maire était là, der­rière le comp­toir de la récep­tion, avec son chi­gnon strict et son sou­rire pro­fes­sion­nel. Elle lui ten­dit la note. Mau­gham paya sans regar­der le mon­tant. Il vou­lut dire quelque chose — quelque chose sur la chambre, sur la fièvre, sur la phrase qu’il avait enten­due dans le cou­loir — mais il ne dit rien. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être dites. Cer­taines choses sont mieux gar­dées dans le silence, comme la Béné­dic­tine dans le mar­ti­ni — un secret par­ta­gé qui perd tout son charme s’il est nommé.

Il sor­tit. Le rick­shaw l’at­ten­dait. Un autre coo­lie, un autre Chi­nois maigre aux mol­lets lui­sants. La valise fut char­gée. Mau­gham mon­ta. Le rick­shaw s’ébranla.

Il ne se retour­na pas.

Ou plu­tôt si — il se retour­na une fois, briè­ve­ment, juste assez pour voir la façade de l’O­rien­tal s’é­loi­gner entre les pal­miers et les bou­gain­vil­lées, avec ses volets blancs et sa véran­dah et cet air de fatigue dis­tin­guée qui était sa signa­ture. Et il vit — il crut voir — un oiseau, un petit oiseau brun, posé sur la balus­trade de la véran­dah du pre­mier étage, exac­te­ment là où se trou­vait sa chambre. L’oi­seau ne chan­tait pas. Il se tenait là, immo­bile, la tête légè­re­ment pen­chée, comme s’il regar­dait le rick­shaw s’éloigner.

Puis le rick­shaw tour­na dans Cha­roen Krung Road et l’hô­tel disparut.

* * *

Mau­gham revien­drait. Il revien­drait en 1925, pour deux semaines, et il retrou­ve­rait la véran­dah, le fleuve, le mar­ti­ni. Il revien­drait en 1960, pour son quatre-vingt-cin­quième anni­ver­saire, vieillard sec et iro­nique au regard de lézard, et il dirait cette phrase que tout le monde cite­rait ensuite : J’ai failli être expul­sé de l’O­rien­tal parce que la patronne ne vou­lait pas que je ruine son com­merce en mou­rant dans une de ses chambres.

Mais cela, Mau­gham ne le savait pas encore. En jan­vier 1923, assis dans un rick­shaw qui le condui­sait à la gare de Hua Lam­phong, il savait seule­ment qu’il était vivant. Qu’il avait un conte de fées dans la tête. Qu’il avait vu des choses dans la fièvre qu’il ne ver­rait plus jamais dans la luci­di­té. Et que l’O­rien­tal — le vieil Orien­tal, le très vieil Orien­tal — gar­de­rait quelque chose de lui, comme il gar­dait quelque chose de Conrad et de Nijins­ky et de Nico­las et de tous ceux qui avaient dor­mi et bu et rêvé et failli mou­rir entre ses murs.

L’hô­tel gar­dait tout. C’é­tait sa nature. C’é­tait sa fonc­tion. Il gar­dait les sueurs et les larmes et les rires et les secrets et les mar­ti­nis et les fièvres et les contes de fées et les pas dans les cou­loirs et les mots mur­mu­rés der­rière les portes et les silences des boys chi­nois et le bruit du fleuve contre les pilo­tis et le chant des oiseaux dans le jardin.

Il gar­dait tout, et il ne disait rien. Comme Mau­gham. Comme le Siam.

Le fleuve cou­lait. Le soleil mon­tait. La ville s’é­veillait. Et quelque part, dans une chambre sombre au pre­mier étage de l’O­rien­tal Hotel, un ven­ti­la­teur conti­nuait de tour­ner, souf­fle­ment, souf­fle­ment, souf­fle­ment, bat­tant des ailes au-des­sus d’un lit vide, comme un oiseau qui ne sait pas que la cage est ouverte.

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