On peut com­men­cer à lire Joseph Kes­sel en pas­sant par la grande porte, avec Le Lion et les livres qui ont été por­tés à l’é­cran et que l’on connaît plus pour leur suc­cès propre que par le nom de celui qui en a écrit l’his­toire, comme La pas­sante du sans-sou­ci ou L’ar­mée des ombres. Ou alors on peut entrer par la petite porte avec ses romans de jeu­nesse ou tar­difs, ou ses repor­tages magni­fiques. Il y a de toute façon beau­coup de matière, beau­coup à lire, et c’est ce que j’ai com­men­cé à faire, sans trop crier gare. Une réédi­tion récente de La val­lée des rubis m’a per­mis de décou­vrir un texte pas­sion­nant sur un des lieux les plus étranges de ce monde ; Mogok. Mogok est une ville bir­mane située dans la région de l’an­cienne capi­tale royale Man­da­lay. Répu­tée pour ses mines de pierres pré­cieuses et semi-pré­cieuses, les étran­gers ne peuvent s’y rendre qu’a­vec un per­mis spé­cial et à condi­tion qu’ils béné­fi­cient d’une licence leur per­met­tant d’ex­ploi­ter le com­merce des pierres. On sait aus­si que les ouvriers des mines sont sou­vent dro­gués afin de sup­por­ter les condi­tions de tra­vail abo­mi­nables dans les­quelles sont extraites les gemmes, et que les auto­ri­tés font tout pour que cela ne soit pas connu. Pas assez appa­rem­ment, mais cela n’empêche pas l’ex­ploi­ta­tion de conti­nuer.
L’his­toire de Kes­sel se déroule depuis Paris jus­qu’à Mogok, où le nar­ra­teur et son ami Jean se rendent pour retrou­ver les traces d’un tré­sor de rubis « sang-de-pigeon » per­du de manière mys­té­rieuse. Avant d’ar­ri­ver sur les terres bir­manes, ils passent par Bom­bay, ce qui sera pour eux une expé­rience gla­çante… Je livre ici deux pages de ce grand livre, à lire avec pré­cau­tions. Âmes sen­sibles… s’abs­te­nir…

Naga baba

Sad­dhu entre­te­nant le feu sacré des morts
sur un ghat de Vara­na­si (Inde)

Il y eut à ce moment un violent remous de foule. Notre guide dis­pa­rut de nou­veau et nous-mêmes, arra­chés par un mou­ve­ment de marée, nous fûmes por­tés par­mi le flux humain, à un porche énorme et béant qui nous englou­tit.
Ce temple avait des dimen­sions si vastes que, mal­gré les feux des flam­beaux et des torches, on n’en pou­vait dis­tin­guer ni les contours, ni le pla­fond. Forêt de piliers mas­sifs et de colonnes géantes, laby­rinthe de salles et de cou­loirs, pas un pouce de cet espace immense n’é­tait libre. Haillons contre haillons, visages contre visages, haleine contre haleine, on ne pou­vait ima­gi­ner le nombre de misé­rables qui se pres­saient là. Et des plate-formes de bois et de pierre, scel­lées contre les murailles for­mi­dables, por­taient, sus­pen­du dans la pénombre, un infer­nal grouille­ment de faces famé­liques et de corps muti­lés.
C’é­tait le temple des men­diants.
Mais cette nuit-là, nuit de fête sacrée, nuit du Shi­va­ra­tri, ils ne deman­daient rien. Cer­tains fai­saient réson­ner des ins­tru­ments étranges… D’autres chan­taient des airs sans mesure… D’autres sem­blaient dor­mir les yeux ouverts, debout.
Cha­cun de ces groupes menait sa liesse ou son extase, igno­rant tous les autres et comme sépa­ré du voi­sin par un abîme… Clans, tri­bus, sectes, peuples dif­fé­rents…
Accro­chées aux cintres, aux porches et aux voûtes, des entrailles pen­daient…
Et quand on avait che­mi­né à tra­vers cette Cour des Miracles aux mille et mille têtes, à tra­vers la gigan­tesque et païenne cathé­drale, dans une misère inson­dable, ver­ti­gi­neuse, on arri­vait sou­dain devant une porte cyclo­péenne qui tenait rigou­reu­se­ment clos ses deux bat­tants d’or mas­sif… Sur le métal pré­cieux, les noirs vis­cères des sacri­fices nouaient leurs guir­landes hor­ribles et un sang épais suin­tait goutte à goutte.
Ensuite nos corps, qui fai­saient par­tie de la mons­trueuse cou­lée humaine, quit­tèrent le temple des men­diants et traî­nés à tra­vers un nou­veau dédale, se trou­vèrent sou­dain contre un long mur de pierre. Une brèche l’ou­vrait par où arri­vait une odeur indé­fi­nis­sable, suave et hideuse, une odeur sans nom…
L’en­clos sur lequel don­nait le pas­sage était plein d’é­normes rameaux, de nœuds de racines géantes et de troncs d’arbres entiers, l’un sur l’autre empi­lés. Une foule muette glis­sait entre ces bûchers mytho­lo­giques. L’o­deur deve­nait plus lourde, plus sucrée, plus immonde.
Alors s’ou­vrit le seuil, qui, depuis des siècles et des siècles, a été le der­nier pour tant de dépouilles humaines. Cent bra­siers flam­baient là et sur cha­cun gré­sillait un cadavre ou ce qui en res­tait. Les flammes gron­daient, atti­sées par des hommes à demi nus, mêlés à leurs propres ombres. La sen­teur des bois se mariait à celle de la graisse fon­due, de la chair brû­lée, des os cal­ci­nés et des énormes fleurs qui ornaient les dépouilles…
Les flammes ondoyaient comme des vagues. Leur cha­leur sou­le­vait, ani­mait les corps de mou­ve­ments com­pul­sifs.
Là-bas, au car­re­four, la ronde des femmes…
Ici la danse macabre sur les bûchers…
Der­rière l’é­cran de feu et de membres ardents, cou­lait l’Hou­gli, lent et noir comme le Styx.
Je me tenais près de l’en­trée… Deux coo­lies me frô­lèrent. Ils por­taient un bran­card qu’ils pla­cèrent contre le mur, tout près de moi. Une jeune fille y repo­sait. Un sari rose l’en­ve­lop­pait. Ses joues étaient far­dées et ses lèvres. Véri­ta­ble­ment, elle sou­riait.
Jamais repos ne semble plus doux, plus léger, plus vivant…
Les bra­siers fumants cré­pi­taient. Ici, tout était consu­mé sauf une jambe… Là une tête tres­sau­tait encore… Bien­tôt, gré­sille­rait la jeune fille au sari rose qui sou­riait…

*

Sur le che­min du retour, nous fûmes long­temps sans par­ler. Jean dit enfin, à mi-voix :
— Je ne m’at­ten­dais pas à trou­ver cela sur le che­min des rubis.
Il se tut, hocha la tête et dit encore, avec humi­li­té :
— Quoi qu’il arrive, mon voyage a été cette nuit lar­ge­ment payé.
Je n’a­vais rien à répondre. C’é­tait mon sen­ti­ment le plus pro­fond, le plus entier.

Joseph Kes­sel, La val­lée des rubis
Gal­li­mard, 1955

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