Bons baisers de Lisbonne
Bons baisers de Lisbonne
Chapitres 7 à 9
Chapitre 7 — La partie
Le cinquième jour, Fleming décida de jouer.
Ce n’était pas une décision rationnelle. Les décisions rationnelles se prennent le matin, à froid, après un café et une analyse coûts-bénéfices. Celle-ci se prit à vingt et une heures trente, après deux whiskies au bar du Palácio, et elle n’avait rien à voir avec la raison. Elle avait à voir avec Popov. Avec ce que Popov avait dit — ne jouez jamais contre un homme qui n’a rien à perdre. Un conseil. Un avertissement. Ou peut-être, maintenant que Fleming y réfléchissait dans la lumière ambrée du bar, un défi. Parce que dire à un homme de ne pas faire quelque chose est le moyen le plus sûr de l’inciter à le faire, et Popov — qui connaissait la psychologie humaine avec l’aisance d’un horloger qui connaît les rouages — le savait parfaitement.
Elle avait aussi à voir avec Vera. Avec ce qu’elle avait dit au miradouro — ce qui vous manque, c’est le courage de la prendre. La matière. L’expérience. Le courage. Trois mots qui tournaient dans sa tête depuis vingt-quatre heures comme des billes dans un tambour, et qui s’étaient cristallisés, ce soir, au deuxième whisky, en une résolution simple : il allait jouer. Pas pour gagner. Pas pour perdre. Pour savoir. Pour savoir ce que ça faisait d’être à la table au lieu d’être debout derrière la balustrade. Pour savoir ce que ça faisait de risquer quelque chose — même si ce quelque chose n’était que de l’argent, même si l’argent n’est jamais que de l’argent et que le vrai risque est toujours ailleurs.
Il termina son whisky. Posa le verre. Se leva.
Le barman aux mains de pianiste le regarda partir avec un imperceptible haussement de sourcil — le haussement de sourcil du professionnel qui a vu mille hommes partir vers le casino après deux whiskies et qui sait comment la plupart en reviennent.
*
La nuit était tiède. Toujours cette tiédeur de novembre portugais qui défie le calendrier, qui dit aux saisons d’aller se faire voir, qui enveloppe le corps dans une douceur de coton et qui donne aux gestes une lenteur de rêve. Fleming traversa la rue. Les trente mètres. La frontière. Le bitume sous ses semelles, les palmiers au-dessus de sa tête, le casino devant lui avec sa façade Art Déco éclairée par des spots qui transformaient le blanc en or pâle.
Il monta les marches. Le portier le reconnut — un salut, un sourire, la déférence calibrée du personnel de casino qui traite chaque client comme un roi parce que chaque client est un roi tant qu’il a de l’argent, et qui cesse de le traiter comme un roi à la seconde où il n’en a plus. Fleming franchit les portes capitonnées. Le tapis rouge. L’escalier. Le bruit — ce murmure amplifié, cette musique du risque, les jetons, les cartes, les voix, la bille de roulette.
Il s’arrêta au bureau de change. Sortit de son portefeuille une liasse de billets — des escudos, changés à l’ambassade. Il compta : cinq mille escudos. L’équivalent d’environ cent livres sterling. Ce n’était pas une fortune. Ce n’était pas rien non plus. C’était trois mois de solde d’un officier de la Naval Intelligence, et le fait qu’il soit prêt à les poser sur une table de baccara disait quelque chose sur son état d’esprit — quelque chose d’un peu fiévreux, d’un peu détraqué, qui n’avait pas sa place dans un rapport à l’amiral Godfrey.
Le caissier lui remit des jetons. Des plaques, plutôt — les jetons de baccara étaient des plaques rectangulaires, plus lourdes que les jetons de roulette, avec un poids qui avait quelque chose de satisfaisant dans la main, le poids de l’argent abstrait devenu objet concret, tangible, manipulable. Fleming les sentit dans sa paume. Il les fit cliqueter. Le son — ce son de porcelaine et d’argent et de risque — lui plut.
Il se dirigea vers la table de baccara.
*
Hartmann était là.
Bien sûr qu’il était là. Hartmann était toujours là. Comme si la table de baccara était son bureau, sa chaire, son trône — le lieu d’où il régnait sur un empire de cartes et de jetons avec la même autorité silencieuse que certains hommes exercent sur des pays ou des armées. Il était assis à la même place que l’autre soir — au centre, face au croupier, dans la position du banquier. Le costume était différent — bleu nuit ce soir, avec une chemise blanche et une cravate en soie gris perle — mais le reste était identique. Les mains. Les yeux gris. L’immobilité. Cette absence totale de gestes superflus qui était en elle-même un geste, le geste de l’homme qui a décidé que le mouvement est une faiblesse et que l’immobilité est la seule forme de pouvoir qui ne s’use pas.
Il y avait cinq joueurs à la table. Un siège était libre.
Fleming s’assit.
Le mouvement fut remarqué. Pas ostensiblement — personne ne tourna la tête, personne ne chuchota. Mais quelque chose changea dans l’air autour de la table, une modification infime de la pression atmosphérique, comme quand un nouvel animal entre dans un enclos et que les autres animaux, sans bouger, sans même regarder, enregistrent sa présence avec chaque fibre de leur corps. Le croupier leva les yeux — un dixième de seconde. Le chef de partie ajusta sa position derrière le croupier — un millimètre. Et Hartmann —
Hartmann ne bougea pas. Ne regarda pas. Ne fit rien. Ce qui était, bien sûr, la réaction la plus éloquente de toutes. Un homme qui ne réagit pas à l’arrivée d’un nouveau joueur est un homme qui savait déjà qu’il viendrait. Et cette prescience — cette capacité à anticiper le mouvement des autres, à être toujours un coup en avance, à savoir avant que les choses ne se produisent qu’elles vont se produire — était peut-être la qualité la plus terrifiante de Hartmann. Il ne jouait pas contre le hasard. Il jouait contre le futur. Et le futur, la plupart du temps, perdait.
*
Le baccara.
Fleming connaissait les règles. Il les connaissait comme on connaît les règles de grammaire d’une langue étrangère — théoriquement, abstraitement, sans l’instinct de la pratique. Le baccara est un jeu simple en apparence : deux mains sont distribuées, la main du banquier et la main du ponte, chaque main reçoit deux cartes, la valeur des cartes est additionnée, seul le chiffre des unités compte, la main la plus proche de neuf gagne. Si la main du ponte totalise entre zéro et cinq, le ponte tire une carte supplémentaire. Si la main du banquier totalise entre zéro et deux, le banquier tire. Entre trois et six, cela dépend de la carte tirée par le ponte. Au-dessus de sept, on reste.
Simple. Mathématique. Presque mécanique. Et pourtant — et c’était là tout le mystère, toute la magie noire du baccara — ce n’était pas un jeu mécanique. C’était un jeu de nerfs, de présence, de domination psychologique. Parce que les décisions de tirage étaient en grande partie imposées par les règles, le baccara éliminait la compétence technique et ne laissait que la gestion du risque — combien miser, quand miser, quand se retirer. Et cette gestion-là n’avait rien à voir avec les mathématiques. Elle avait à voir avec le tempérament. Avec le cœur. Avec cette chose indicible qui fait que certains hommes avancent quand tout leur dit de reculer, et que d’autres reculent quand tout leur dit d’avancer.
Le croupier distribua les cartes.
Fleming regarda les siennes. Un sept et un quatre. Onze. Soit un — puisqu’on ne gardait que le chiffre des unités. Un. La pire main possible après zéro. Il tira une carte. Un cinq. Six. Pas mal. Pas brillant. Six contre la banque.
Hartmann retourna ses cartes. Huit naturel. Victoire de la banque.
Fleming poussa ses jetons vers le croupier. Premier coup, première perte. Ce n’était rien — une mise minimale, un échauffement. Mais la sensation — la sensation de pousser des jetons vers quelqu’un d’autre, de voir partir cet argent qui était le sien, de sentir la table l’aspirer comme un siphon aspire l’eau — cette sensation était nouvelle, et elle n’était pas agréable. Elle n’était pas agréable et elle était grisante, ce qui était pire, parce que les sensations grisantes et désagréables sont les plus addictives.
Deuxième main. Fleming misa davantage. Deux cents escudos. Les cartes tombèrent. Un trois et un deux. Cinq. Il tira. Un roi — zéro. Cinq. Contre la banque : sept naturel. Perdu.
Troisième main. Trois cents escudos. Perdu.
Quatrième main. Deux cents escudos. Gagné — enfin. La sensation inverse : les jetons qui revenaient vers lui, poussés par le croupier avec le râteau en bois, comme un affluent qui rejoint la rivière. Un gain. Petit. Insuffisant pour compenser les pertes. Mais un gain quand même, et la chimie du gain — l’endorphine, l’adrénaline, le cocktail hormonal qui dit au cerveau continue, recommence, c’est possible — se déclencha en lui avec une violence qui le surprit.
Cinquième main. Quatre cents escudos. Perdu.
Fleming s’aperçut qu’il transpirait. Pas beaucoup. Un film de sueur sur le front, sous les manches de sa chemise, dans le creux de ses paumes. La sueur de l’homme qui joue — cette sueur particulière qui ne sent pas la fatigue mais la peur, cette peur exquise, cette peur choisie, cette peur qui n’est pas la peur du danger réel mais la peur du risque volontaire, et qui est peut-être la forme la plus pure de l’émotion humaine, parce qu’elle n’a aucune utilité pratique et qu’elle existe uniquement pour être ressentie.
*
Les mains se succédèrent. Fleming jouait et Hartmann banquait, et entre eux — par-dessus les cartes, par-dessus les jetons, par-dessus le tapis vert et les mains du croupier et les murmures des autres joueurs — quelque chose se construisait. Pas une conversation. Pas un duel. Quelque chose entre les deux. Un dialogue muet, mené entièrement par les mises et les cartes, un dialogue où chaque jeton posé sur le tapis était une phrase et chaque carte retournée une réponse.
Fleming jouait mal. Il le savait. Il jouait avec ses émotions — trop haut après un gain, trop bas après une perte, le schéma classique du joueur impulsif qui laisse le résultat précédent dicter la mise suivante au lieu de suivre un système. Il n’avait pas de système. Il n’avait que son instinct, et son instinct, au baccara, valait à peu près ce que valent les instincts dans tous les domaines où la compétence est requise — rien du tout.
Hartmann, lui, jouait avec la précision d’un métronome. Ses mises ne variaient pas — ou plutôt, elles variaient selon un pattern que Fleming ne parvenait pas à déchiffrer, une logique interne qui obéissait à des règles que Hartmann seul connaissait. Parfois il misait gros, parfois petit, et il n’y avait aucune corrélation visible avec les résultats précédents, aucun pattern émotionnel, aucune réaction. C’était comme jouer contre une machine — une machine élégante, silencieuse, qui portait des boutons de manchette en or et une cravate en soie gris perle, mais une machine quand même.
Et la machine gagnait.
Pas à chaque main. Mais sur l’ensemble. Lentement, méthodiquement, avec cette régularité implacable des processus statistiques quand ils s’appliquent aux grandes séries — la banque gagne à long terme, c’est mathématique, c’est inévitable, et Hartmann était la banque. Il était l’institution. Il était le système. Et Fleming, en face de lui, avec ses cinq mille escudos qui fondaient comme neige au soleil portugais, était l’individu — l’homme seul, l’amateur, le téméraire qui croit pouvoir battre le système avec de l’audace et du style et qui découvre que le système n’a pas d’audace et pas de style et que c’est précisément pour ça qu’il gagne.
Au bout d’une heure, Fleming avait perdu deux mille escudos. Presque la moitié de sa mise initiale. Ses colonnes de jetons avaient fondu — ce qui avait été des tours était devenu des murets, puis des tas, puis des poignées. La géographie de la défaite.
Il aurait dû s’arrêter. Tout joueur raisonnable se serait arrêté. Mais la raison, au casino, est une denrée aussi rare que le tungstène de Salazar, et Fleming, qui n’était pas un joueur raisonnable mais un officier du renseignement naval jouant avec trois mois de solde pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec l’argent, ne s’arrêta pas.
Il misa cinq cents escudos. Sa plus grosse mise de la soirée. Un dixième de sa mise initiale sur une seule main.
Les cartes tombèrent.
*
Un silence. Ce silence particulier qui se produit autour d’une table de jeu quand la mise est assez élevée pour que les spectateurs retiennent leur souffle — un silence qui n’est pas l’absence de bruit mais la présence de l’attention, cette attention collective, physique, palpable, qui se concentre sur un point unique comme un faisceau de lumière à travers une loupe.
Fleming regarda ses cartes. Lentement. Comme il avait vu Hartmann le faire — du bout des doigts, sans les retourner tout à fait, en les soulevant juste assez pour lire leur valeur dans l’ombre de la courbe du carton. Un neuf et un roi. Neuf naturel. La meilleure main possible. Le sang monta à ses tempes — une bouffée de chaleur, un élan, quelque chose qui ressemblait à de la joie et qui était probablement de la chimie cérébrale, mais qui était beau quand même, beau comme sont belles toutes les choses qui nous traversent sans que nous les ayons prévues.
Il posa ses cartes. Neuf naturel. Le croupier annonça.
Hartmann retourna les siennes. Avec la même lenteur, la même économie de geste, la même absence d’émotion. Un six et un deux. Huit. Contre neuf. La banque perdait.
Fleming avait gagné.
Le croupier poussa les jetons vers lui. Cinq cents escudos de gain. Il était toujours en perte sur l’ensemble de la soirée — quinze cents escudos de moins que son capital initial — mais ce gain, ce gain unique, valait plus que sa valeur monétaire. Il valait comme preuve. Preuve que c’était possible. Que Hartmann pouvait perdre. Que la machine avait des failles.
Et c’est là que Hartmann le regarda.
Pour la première fois de la soirée — vraiment. Pas le regard furtif de l’autre soir, ce frôlement oculaire d’une seconde. Un vrai regard. Frontal. Direct. Les yeux gris de Hartmann se posèrent sur Fleming avec la même précision que ses mains posaient les jetons — sans hâte, sans pression, avec une exactitude qui était en elle-même une forme de violence. Et dans ce regard, Fleming lut — non, il ne lut pas, il sentit, parce que certaines choses ne se lisent pas mais se sentent, comme on sent le froid ou la chaleur ou la présence d’un autre corps dans une pièce obscure — il sentit quelque chose qui le glaça.
De l’amusement.
Hartmann était amusé. Pas irrité par la perte, pas déstabilisé, pas même impressionné. Amusé. Comme un professeur d’échecs est amusé quand un élève débutant fait un coup inattendu — pas un bon coup, pas un coup de maître, mais un coup qui révèle une personnalité, un tempérament, quelque chose d’intéressant sous la maladresse technique. Hartmann regardait Fleming avec l’amusement de l’homme qui vient de repérer un joueur digne d’attention — pas digne de crainte, pas encore, mais digne d’attention, ce qui est le premier pas vers la crainte et aussi vers le respect, et qui est, en tout état de cause, un pas dans le jeu.
Fleming soutint le regard. Trois secondes. Quatre. Cinq. Puis Hartmann détourna les yeux — lentement, sans hâte, comme s’il refermait un livre qu’il avait ouvert à une page intéressante et qu’il comptait reprendre plus tard — et le jeu reprit.
*
Fleming joua encore une heure. Il perdit. Pas catastrophiquement — il limita les dégâts, réduisit ses mises, joua en défense, ce qui au baccara est une façon polie de mourir lentement au lieu de mourir vite. À vingt-trois heures trente, il avait perdu trois mille deux cents escudos. Plus de la moitié de son capital. Deux mois de solde, volatilisés dans le velours vert d’une table de baccara au bout de l’Europe.
Il se leva. Rassembla ses jetons restants — une poignée triste, le résidu d’une ambition — et les échangea au bureau de caisse contre un reçu qu’il plia dans sa poche. Ses mains ne tremblaient pas. Son visage ne trahissait rien. Il avait appris ça, au moins — l’art de perdre en silence, l’art britannique par excellence, ce talent national pour encaisser la défaite avec une dignité qui est peut-être de la fierté ou peut-être de l’anesthésie et qui est, dans les deux cas, la seule réponse acceptable au désastre.
Mais en dedans — en dedans, là où personne ne voyait, là où les costumes de Benson & Clegg et les Morland Special et les sourires calibrés ne protégeaient de rien — en dedans, il brûlait. Pas de honte. Pas de regret. De colère. Une colère froide, minérale, une colère qui n’était pas dirigée contre Hartmann mais contre lui-même, contre sa propre insuffisance, contre cette vérité que la soirée venait de lui jeter au visage avec la brutalité d’un uppercut : il n’était pas à la hauteur. Pas à la table. Pas dans la guerre. Pas dans la vie. Il était un amateur dans un monde de professionnels, un spectateur qui avait voulu monter sur scène et qui s’était fait siffler — pas bruyamment, pas cruellement, mais avec cette indifférence polie qui est la pire des humiliations, parce qu’elle ne vous accorde même pas l’honneur de la défaite. Elle vous accorde l’oubli.
Hartmann l’avait battu. Et Hartmann l’avait oublié en le battant.
*
Il sortit du casino. L’air de la nuit — tiède, salé, complice. Les étoiles au-dessus des palmiers. La façade blanche du Palácio, de l’autre côté de la rue, qui luisait dans la lumière des réverbères comme un fantôme de paquebot échoué.
Et sur les marches du casino, une silhouette.
Assis sur la dernière marche, les coudes sur les genoux, une cigarette au coin des lèvres, Popov l’attendait. Popov, avec son sourire de fauve au repos, ses yeux noirs qui brillaient dans le noir, et cette posture de décontraction calculée qui était sa marque de fabrique — la décontraction de l’homme qui sait que le monde est un cirque et qu’il en est le meilleur acrobate.
— Alors ? dit Popov.
Fleming s’assit à côté de lui. Sur les marches. Le marbre était frais sous ses cuisses. Il alluma une Morland — une vraie Morland, pas une SG Gigante, parce que la défaite au baccara annulait les concessions au camouflage et qu’il avait besoin, à cet instant précis, du goût familier du tabac turc mélangé au Virginie, ce goût qui était le sien, le seul goût qui ne le trahissait pas.
— J’ai perdu, dit-il.
— Combien ?
— Trois mille deux cents escudos.
— C’est beaucoup ?
— Pour moi, oui.
Popov tira sur sa cigarette. Le bout incandescent dessina un arc orange dans l’obscurité — un petit météore domestique, une étoile filante à hauteur d’homme.
— Vous avez appris quelque chose ?
— J’ai appris que je ne sais pas jouer.
— Non. Vous avez appris autre chose. Vous avez appris à quoi ça ressemble, de l’intérieur. La table. Les cartes. La sueur. La perte. Vous avez appris ce que ça fait d’être dans le jeu au lieu de regarder le jeu. Et ça, Fleming — ça vaut trois mille deux cents escudos.
Fleming ne répondit pas. Il fumait. La fumée montait dans l’air tiède, lente, bleue dans la lumière du réverbère, et se dissipait dans la nuit comme toutes les fumées, comme tous les chagrins, comme toutes les défaites — lentement, invisiblement, sans laisser de trace visible mais en laissant une trace olfactive, une mémoire du corps, une empreinte dans l’air que le vent finirait par effacer mais que le souvenir conserverait.
— Vous saviez que j’allais jouer ce soir, dit Fleming. C’était une affirmation, pas une question.
— Oui.
— Comment ?
— Parce que je vous connais. Pas vous personnellement — votre type. L’homme qui observe. L’homme qui note. L’homme qui se tient au bord. Ce type-là finit toujours par sauter. Pas par courage — par impatience. Par dégoût de lui-même. L’homme qui regarde trop longtemps finit par ne plus supporter son propre regard et il saute, non pas parce qu’il veut gagner mais parce qu’il veut cesser de se regarder regarder. C’est ce qui s’est passé ce soir. Vous n’avez pas joué au baccara. Vous avez joué contre vous-même. Et vous avez perdu contre vous-même. Ce qui est, soit dit en passant, la seule défaite qui ait du sens.
Le silence retomba. Les palmiers bruissaient. Une voiture passa sur la route côtière — des phares, un bruit de moteur, puis le silence encore. Le casino, derrière eux, continuait de vivre — des éclats de lumière par les fenêtres, des ombres qui bougeaient, le bruit assourdi de la roulette et des voix. Le monde continuait de jouer pendant qu’ils étaient assis sur des marches en marbre à fumer dans le noir.
— Hartmann m’a regardé, dit Fleming.
— Je sais. J’étais là.
— Vous étiez au casino ?
— Je suis toujours au casino. Pas à la table — dans l’ombre. C’est mon milieu naturel. L’ombre est l’habitat de l’espion, comme l’eau est l’habitat du poisson. Et depuis l’ombre, on voit des choses que les joueurs ne voient pas. J’ai vu Hartmann vous regarder. Et j’ai vu ce que son regard contenait.
— Quoi ?
— De l’intérêt. Et c’est le plus dangereux. Un homme qui vous ignore est inoffensif. Un homme qui vous hait est prévisible. Mais un homme qui s’intéresse à vous — ça, c’est un problème. Parce que l’intérêt de Hartmann n’est pas un intérêt humain. Ce n’est pas de la curiosité, ce n’est pas de la sympathie. C’est l’intérêt du prédateur pour la proie. L’intérêt de l’homme qui vient de repérer une pièce sur l’échiquier et qui calcule déjà les douze prochains coups.
— Vous me prenez pour une pièce ?
— Nous sommes tous des pièces, Fleming. La question n’est pas de savoir si nous en sommes. La question est de savoir qui nous déplace. Et si nous avons le choix de notre case.
Popov se leva. D’un mouvement fluide, sans effort, comme si son corps obéissait à des lois physiques différentes de celles qui gouvernaient le commun des mortels — moins de gravité, plus de grâce, une élasticité de félin qui rendait chaque geste à la fois naturel et spectaculaire.
— Rentrez, dit-il. Dormez. Demain, le monde sera différent. Il est toujours différent le lendemain d’une défaite. Pas meilleur, pas pire. Différent. Et la différence — il sourit, de ce sourire mince, celui qui n’était pas le sourire de scène mais le sourire vrai, le sourire rare — la différence est tout ce dont un homme a besoin pour recommencer.
Il s’éloigna. Pas vers l’hôtel — vers la nuit, vers la route côtière, vers Cascais ou vers Lisbonne ou vers un de ces endroits que Popov fréquentait après minuit et dont personne ne savait rien, parce que la vie nocturne de Popov était un mystère que même le MI5 avait renoncé à percer.
Fleming resta seul sur les marches.
Il fuma une deuxième Morland. Puis une troisième. Le casino commençait à se vider — des silhouettes sortaient par la porte principale, des hommes en costume, des femmes en robe, certains riant, d’autres silencieux, tous portant sur leur visage cette expression particulière que le casino imprime sur les traits humains : un mélange de fatigue et d’excitation, de regret et d’espoir, cette expression de lendemain de fête qui est aussi une expression de lendemain de bataille et qui dit, dans les deux cas, la même chose — c’est fini, et demain on recommence.
Il chercha Hartmann du regard. Il ne le vit pas. L’Allemand avait dû sortir par une autre porte, ou plus tôt, ou pas du tout — peut-être Hartmann vivait-il au casino, peut-être n’en sortait-il jamais, peut-être était-il un fantôme de plus dans cette ville de fantômes, un spectre en costume bleu nuit qui hantait les tables de baccara pour l’éternité.
Fleming se leva. Ses jambes étaient raides — le marbre froid, l’immobilité. Il traversa la rue. Les trente mètres. Le gravier du Palácio sous ses semelles, ce crissement qui disait autre chose ce soir — pas l’argent, pas le calme, pas l’entre-soi. Le retour. Le crissement du retour.
*
Le hall du Palácio était désert. Le lustre éteint. Le concierge de nuit, un homme différent de celui du matin — plus jeune, plus pâle, avec des cernes qui suggéraient une vie nocturne incompatible avec la dignité de sa fonction — lisait un roman derrière son comptoir. Il leva les yeux quand Fleming passa, murmura un bonsoir, et replongea dans son livre.
Fleming prit l’escalier. Le tapis grenat. Les appliques en bronze.
Au premier étage, il s’arrêta. Par la fenêtre du palier, il vit le jardin. La nuit. Les palmiers. Et là-bas, au fond, près du bassin aux poissons rouges — deux silhouettes. Debout. Face à face. Deux hommes qui parlaient dans le noir, trop loin pour qu’il puisse entendre quoi que ce soit, trop sombres pour qu’il puisse identifier des visages. L’un était grand, voûté, avec cette posture de prince fatigué qu’il connaissait — Umberto, peut-être. L’autre était plus petit, plus compact, et fumait — le bout rouge de la cigarette oscillait dans le noir comme un pendule minuscule.
Ils parlaient. À minuit. Dans un jardin. En secret.
Fleming les regarda pendant une minute. Deux. Puis la silhouette plus petite tourna légèrement la tête, et la lumière d’un réverbère lointain accrocha un reflet — un reflet de cheveux blonds coupés court, de crâne germanique, d’yeux gris.
Hartmann.
Hartmann et Umberto. Dans le jardin. À minuit.
Fleming recula d’un pas, s’éloigna de la fenêtre. Son cœur battait — pas de la fièvre du jeu cette fois, mais de l’excitation du renseignement, cette excitation plus froide, plus aiguë, qui naît quand on voit quelque chose qu’on ne devrait pas voir et qu’on comprend qu’on vient de trouver un fil, un seul fil, dans la tapisserie complexe des intrigues d’Estoril.
Hartmann et Umberto. Le banquier nazi et le prince héritier d’Italie. Un Allemand et un Italien dans un jardin neutre. Qu’est-ce qu’ils se disaient ? Qu’est-ce qu’un agent financier du Reich pouvait bien dire au futur roi d’un pays allié qui vacillait ? Des promesses ? Des menaces ? Des informations ? De l’argent ?
Fleming nota. Mentalement. Avec cette précision automatique qui était sa malédiction et son seul talent — celui qu’il ne reconnaissait pas encore comme un talent d’écrivain, mais qui en était un, le premier, le fondamental : la capacité de voir ce que les autres ne voient pas et de s’en souvenir.
Il monta au deuxième étage. Sa chambre. La porte. La clé.
Il entra. Ferma. Alluma. La chambre 214 — le lit, le bureau, les persiennes, la fenêtre. Tout identique. Tout différent. Parce qu’il était différent. Trois mille deux cents escudos plus pauvre et une certitude plus riche.
La certitude était celle-ci : Hartmann n’était pas seulement un joueur. Hartmann était un nœud. Un point de convergence. Les fils de l’intrigue — quels qu’ils fussent — passaient par lui. Par ses mains de joueur. Par ses yeux gris. Par ses rendez-vous nocturnes dans les jardins d’hôtel avec des princes en sursis.
Fleming s’assit au bureau. Prit le bloc-notes du Palácio. Écrivit — pas un mot, cette fois. Pas une phrase. Un paragraphe entier. Des observations, des notes, des connexions. Hartmann-Umberto. Casino. PVDE. Réseau financier. Tungstène. Et un point d’interrogation — un seul, grand, au milieu de la page, qui résumait tout ce qu’il ne savait pas encore et qui était plus vaste que tout ce qu’il savait.
Il posa le crayon. Regarda la page. Pensa : c’est un rapport. Un rapport pour l’amiral Godfrey. Rien de plus.
Mais en regardant les mots sur la page — ses mots, sa main, son écriture — il sentit autre chose. Pas le devoir du rapport. Le plaisir de l’écriture. Le plaisir minuscule, inavouable, presque honteux, de poser des mots sur du papier et de voir apparaître quelque chose qui n’existait pas avant — pas les faits, qui existaient déjà, mais leur mise en forme, leur agencement, cette alchimie mystérieuse par laquelle des événements disparates deviennent un récit, et un récit devient une vérité, et une vérité devient — quoi ? Un livre ? Non. Pas encore. Pas avant longtemps.
Mais le plaisir était là. Et le plaisir, Fleming le savait, est le signe le plus fiable du talent. On ne prend pas de plaisir à ce qu’on fait mal. On prend du plaisir à ce qu’on fait bien sans le savoir. Et ce plaisir-là — ce plaisir de nuit, ce plaisir de défaite, ce plaisir clandestin d’un homme qui écrit des notes dans une chambre d’hôtel au bout de l’Europe — était peut-être la seule victoire de cette soirée de défaites.
Il rangea le bloc-notes dans le tiroir. Éteignit la lampe. Se coucha.
Dehors, le jardin était vide. Hartmann et Umberto avaient disparu — chacun dans sa chambre, dans son monde, dans ses secrets. Le Palácio dormait. Le casino dormait. La mer, elle, ne dormait pas — elle ne dormait jamais, elle continuait son travail de mer, ce travail de ressac et de reflux qui usait les rochers et le temps avec la même patience, la même indifférence, la même beauté terrible.
Fleming ferma les yeux. Il pensa à la table de baccara. Aux cartes. Au neuf naturel — ce moment unique, fulgurant, où il avait tenu entre ses doigts la meilleure main possible et où le monde, pendant trois secondes, avait été parfait. Puis il pensa au regard de Hartmann — ces yeux gris, cet amusement — et le monde cessa d’être parfait et redevint ce qu’il était : un piège de beauté, un jeu truqué, un casino où la banque gagnait toujours et où les joueurs perdaient avec dignité ou sans dignité, ce qui ne changeait rien au résultat.
Il dormit. Mal. Les chiffres tournaient dans sa tête — trois mille deux cents escudos, neuf naturel, huit contre neuf, cinq mille moins trois mille deux cents, mille huit cents restants, les mathématiques de la défaite, la comptabilité du désastre. Et entre les chiffres, un visage. Pas celui de Hartmann. Pas celui de Popov.
Celui de Vera.
Qui n’avait rien à faire là, entre les chiffres et les cartes et les marches du casino, et qui était là quand même, avec ses yeux trop écartés et son sourire intérieur et ses Church’s anglaises, et qui disait, dans le noir de son crâne, avec cette voix grave qui n’appartenait qu’à elle : ce qui vous manque, c’est le courage de la prendre.
La matière.
Le courage.
Fleming serra les paupières. Le sommeil vint, finalement, comme viennent les sommeils de défaite — lourd, noir, sans rêve, un sommeil de plomb qui n’est pas du repos mais un effondrement, et qui laisse au réveil ce goût particulier dans la bouche, ce goût de cendres et de sel, le goût du lendemain.
Chapitre 8 — Les questions de Vera
Le sixième jour commença par un mensonge.
Pas un grand mensonge — un petit. Un de ces mensonges quotidiens, lubrifiants, qui permettent aux journées de glisser les unes après les autres sans friction. Le mensonge était celui-ci : quand Vera lui demanda, au petit déjeuner, sur la terrasse du Palácio, comment s’était passée sa soirée au casino, Fleming répondit que ça avait été intéressant. Intéressant. Le mot le plus creux de la langue anglaise, le mot-paravent, le mot derrière lequel on range tout ce qu’on ne veut pas montrer — la défaite, la honte, l’excitation, la peur, le plaisir. Intéressant. Vera hocha la tête et ne dit rien, et Fleming sut, à la façon dont elle ne dit rien — pas un silence neutre, un silence plein, un silence qui contenait une question non posée — qu’elle n’était pas dupe.
Mais elle ne poussa pas. Pas tout de suite.
Ils prirent le café ensemble. C’était devenu une habitude — une habitude de six jours seulement, mais les habitudes au Palácio se formaient vite, comme les habitudes se forment dans tous les lieux hors du temps, les hôpitaux, les prisons, les bateaux de croisière, les hôtels de guerre. On adopte un rythme. On s’assied à la même table. On commande la même chose. Et ce rythme, cette répétition, crée une illusion de normalité qui est le rempart le plus efficace contre le chaos du monde extérieur.
Fleming buvait son café — la bica, il disait bica maintenant sans y penser, le mot portugais avait remplacé le mot anglais dans son vocabulaire matinal, et cette substitution minuscule le troubla plus qu’elle n’aurait dû, parce qu’elle signifiait que le Portugal entrait en lui, pas seulement par les yeux et les oreilles mais par la langue, par les mots, par cette couche la plus intime de l’identité qu’est le langage. Vera buvait le sien dans un verre, avec le nuage de lait, les sept tours de cuillère. Le soleil frappait la terrasse avec cette brutalité douce du matin atlantique. Le jardin brillait. La mer scintillait. Et Vera posa sa première question.
— Vous avez vu Hartmann hier soir ?
La question n’avait rien de suspect. Fleming était allé au casino, Hartmann était au casino, il était naturel de demander. Mais quelque chose dans la formulation — pas avez-vous joué, pas comment était le casino, mais avez-vous vu Hartmann, le nom, directement, précisément — accrocha l’attention de Fleming comme un hameçon accroche un poisson. Un accroc léger. Presque indolore. Mais un accroc.
— Oui. J’ai joué à sa table.
— Et ?
— Il a gagné. Je suppose que c’est l’issue habituelle.
— Toujours. Hartmann gagne toujours. Les gens se demandent comment. Certains pensent qu’il triche. D’autres pensent qu’il a un système. La vérité est plus simple : il n’a pas peur. Un homme sans peur à une table de jeu est un homme invincible, parce que la peur est la seule force qui agisse contre le joueur — pas les probabilités, pas le croupier, pas les cartes. La peur. Et Hartmann n’a pas peur.
Fleming la regarda. Elle parlait de Hartmann avec une familiarité qui le surprit. Pas une familiarité d’amie — une familiarité d’observatrice. Elle connaissait Hartmann. Elle l’avait étudié. Elle savait comment il jouait, pourquoi il gagnait, ce qui le rendait dangereux. Et cette connaissance, chez une traductrice de l’ambassade britannique, était — le mot lui vint avec la netteté d’une gifle — anormale.
Il ne dit rien. Il but son café. Il nota.
*
La matinée se déroula normalement — si tant est que quoi que ce soit fût normal dans cette ville de masques. Fleming se rendit à l’ambassade pour une réunion avec le chef de station du MI6, un homme nommé Richter qui ne s’appelait probablement pas Richter et dont le bureau, au deuxième étage de la chancellerie, sentait le tabac de pipe et le papier classifié. Richter lui donna des noms. Des contacts. Des horaires de rendez-vous. La mécanique du renseignement — cette bureaucratie de l’ombre qui fonctionne comme toutes les bureaucraties, avec des formulaires, des tampons, des validations hiérarchiques, et qui ne diffère de la bureaucratie ordinaire que par un détail : les formulaires sont classés secret et les erreurs de remplissage peuvent tuer des gens.
Fleming prit des notes. Des vraies notes, dans un carnet officiel, pour l’amiral Godfrey. Mais son esprit était ailleurs. Son esprit était sur la terrasse du Palácio, dans la question de Vera — avez-vous vu Hartmann — et dans la façon dont elle avait prononcé le nom, avec cette aisance qui trahissait une fréquentation, une proximité, quelque chose de plus qu’une connaissance de seconde main.
Il demanda à Richter :
— Que savez-vous d’une certaine Vera Carvalho ? Traductrice à l’ambassade. Anglo-portugaise. On me l’a assignée comme liaison locale.
Richter haussa un sourcil. Le sourcil gauche — celui qui, chez les hommes de renseignement, signifie je-sais-quelque-chose-mais-je-ne-sais-pas-si-je-dois-vous-le-dire.
— Carvalho. Oui. Bonne traductrice. Fiable, autant qu’on sache. Son père était anglais — un ingénieur, mort il y a une vingtaine d’années. Elle a fait ses études en partie à Lisbonne, en partie à Londres. Queen Mary College, si je me souviens bien. Langues modernes. Elle est revenue au Portugal en trente-huit, juste avant la guerre. L’ambassade l’a recrutée comme traductrice indépendante en quarante.
— Quelque chose d’autre ?
— Comme quoi ?
— Des associations. Des contacts. Des fréquentations inhabituelles.
Richter le regarda. Le regard professionnel — celui qui évalue non pas la question mais la raison de la question.
— Pourquoi demandez-vous, Commander ?
— Curiosité professionnelle.
— La curiosité professionnelle est un oxymore dans ce métier. Soit c’est professionnel, soit c’est de la curiosité. Les deux ensemble font des dégâts.
Il dit cela avec un sourire — le sourire du vieux routard qui a vu des officiers plus jeunes se brûler les ailes à la flamme des questions inutiles. Puis il ajouta, sur un ton plus bas :
— Il n’y a rien dans le dossier de Carvalho. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien. Ça veut dire qu’on n’a rien trouvé. La nuance est importante. Au Portugal, les gens qui n’ont rien dans leur dossier sont soit des saints, soit des professionnels. Et les saints sont rares à Lisbonne.
Fleming nota. Queen Mary College, Londres. 1938, retour au Portugal. Recrutée en 1940. Rien dans le dossier. Rien dans le dossier. La phrase résonna dans sa tête avec une insistance de cloche.
*
Il retrouva Vera en début d’après-midi. Elle l’attendait au bar du Palácio — assise cette fois, pas debout, installée dans un des fauteuils profonds avec un verre de porto blanc et le même journal portugais que le matin. Elle leva les yeux quand il entra et le sourire intérieur apparut, fidèle au poste, comme un fonctionnaire qui ne prend jamais de vacances.
— Comment ça s’est passé à l’ambassade ?
— Comme toujours. Des réunions. Du papier. Des gens qui disent des choses importantes avec un air ennuyé.
— C’est la spécialité britannique. Rendre l’important ennuyeux et l’ennuyeux important. Asseyez-vous.
Il s’assit. Commanda un porto blanc — la coutume d’ici, avait dit le barman, et Fleming s’y était fait, comme il s’était fait à la bica et aux SG Gigante et à cette ville qui l’absorbait jour après jour, couche après couche, comme une éponge absorbe l’eau. Le porto arriva. Froid. Sec. Le goût de noix et d’amande. Le goût du Portugal.
— Qui avez-vous vu ? demanda Vera.
— Le chef de station. Richter. Un homme charmant dans le genre faux oncle.
— Et il vous a dit quoi ?
— Des choses classifiées que je ne peux pas répéter.
— Même à votre liaison locale ?
— Surtout à ma liaison locale.
Elle sourit. Le sourire changea — pas le sourire intérieur cette fois, mais un sourire plus ouvert, plus chaud, un sourire qui disait j’aime que vous résistiez. Et Fleming pensa que cette femme collectionnait ses résistances comme d’autres collectionnent des timbres ou des papillons — avec une attention méthodique, une patience de chasseur, un plaisir de connaisseur.
— D’accord, dit-elle. Pas de secrets d’État. Mais dites-moi au moins ce que vous comptez faire de vos prochains jours. Qui allez-vous voir ? Où irez-vous ? Je suis censée faciliter votre séjour, et pour faciliter, il faut savoir.
C’était raisonnable. C’était parfaitement raisonnable. C’était, en fait, exactement ce qu’une liaison locale était supposée demander — le programme, les rendez-vous, les besoins logistiques. Rien de suspect. Et pourtant, quelque chose dans l’insistance — cette insistance douce, enveloppée de sourires et de porto blanc, cette insistance qui ne ressemblait pas à de l’insistance mais à de l’intérêt, ce qui est la forme la plus efficace de l’insistance — ce quelque chose déclencha en Fleming le mécanisme qu’il avait développé en deux ans à l’Amirauté : l’alerte.
Pas une alerte bruyante. Pas une sirène. Une vibration. Un tremblement dans les fondations, comme un séisme trop lointain pour être entendu mais assez proche pour être senti. Quelque chose ne collait pas. Quelque chose, dans la façon dont Vera posait ses questions, ne collait pas avec ce qu’elle était supposée être. Les traducteurs ne posent pas de questions sur les rendez-vous de leurs clients. Les traducteurs traduisent. Ils facilitent. Ils ne cartographient pas.
Et Vera cartographiait.
Fleming décida de mentir.
— Demain, j’ai un rendez-vous à Porto. Un contact de l’ambassade — un industriel qui travaille dans les textiles et qui a des informations sur les circuits commerciaux entre le Portugal et l’Allemagne. Je prendrai le train du matin.
Il dit cela avec la désinvolture d’un homme qui récite une liste de courses. Porto. Un industriel. Des textiles. Des informations. Tout était faux. Il n’y avait pas de rendez-vous à Porto. Il n’y avait pas d’industriel. Il n’y avait que l’amorce — l’appât — le test. Si quelqu’un, dans les jours suivants, faisait allusion à Porto, à un industriel, à des textiles, Fleming saurait que l’information avait circulé. Et il saurait par où elle avait circulé.
— Porto ? dit Vera. C’est loin. Vous voulez que je vous accompagne ? Je connais la ville. Mon père y avait des amis.
— Non. Merci. C’est un rendez-vous professionnel. Confidentiel.
— Bien sûr.
Elle but une gorgée de porto. Ses yeux ne trahirent rien — pas un frémissement, pas un éclat, pas la moindre variation dans la température du regard. Soit elle était innocente et la question sur Porto était une offre de service sincère. Soit elle était ce que Fleming commençait à soupçonner qu’elle était, et son absence de réaction était en elle-même une réaction — la non-réaction du professionnel qui sait encaisser une information sans la montrer.
Le silence entre eux changea. Imperceptiblement. Comme un accord musical qui glisse d’un demi-ton — la même note, presque, mais pas tout à fait, et cette altération minuscule change tout, transforme la consonance en dissonance, l’harmonie en tension. Ils étaient toujours assis dans les mêmes fauteuils, buvant le même porto, dans la même lumière du bar du Palácio. Mais quelque chose avait bougé. Et Fleming sut que ce quelque chose ne reviendrait pas en place.
*
L’après-midi passa. Vera l’emmena visiter le Museu Nacional de Arte Antiga — le musée des beaux-arts, dans un palais à Lapa, au-dessus du Tage. Elle aimait l’art. Ou elle prétendait aimer l’art. Ou l’art était un prétexte pour passer du temps avec lui, ce qui revenait à aimer l’art d’une autre manière. Dans les salles du musée, parmi les retables flamands et les porcelaines chinoises et les paravents japonais qui racontaient quatre siècles de commerce et de conquête portugaise, Vera fut différente. Plus détendue. Plus vraie — ou mieux camouflée, ce qui dans cette histoire revenait de plus en plus souvent au même.
Elle s’arrêta devant un tableau. Les Tentations de saint Antoine, par Jérôme Bosch — ou un de ses suiveurs, le musée n’était pas sûr. Un paysage de cauchemar : des démons, des monstres, des créatures hybrides mi-humaines mi-animales, un ciel en feu, des bâtiments en ruines, et au centre, le saint, assis, calme, impassible, entouré de toute cette folie et n’y participant pas. L’observateur. Le témoin. L’homme qui regarde le chaos sans y entrer.
— Vous voyez ? dit Vera. Il vous ressemble.
Fleming regarda le saint. Maigre, droit, les yeux ouverts sur l’horreur et la beauté mêlées, les mains posées sur les genoux, immobile au milieu du mouvement. Oui. Il lui ressemblait. Et cette ressemblance l’incommoda, parce qu’elle confirmait ce que tout le monde semblait voir en lui — cet homme en retrait, cet homme qui observe, cet homme qui ne plonge pas.
— La différence, dit Fleming, c’est que saint Antoine a choisi de ne pas participer. C’est de la vertu. Moi, je n’ai pas choisi. C’est de la lâcheté.
— Ou de la patience. Les gens confondent souvent les deux.
Elle dit cela en regardant le tableau, pas Fleming. Et Fleming se demanda si la phrase s’adressait à lui ou à elle-même, et si la patience dont elle parlait était la sienne — celle d’une femme qui attendait quelque chose, qui guettait un moment, qui jouait un jeu long, très long, dont les règles échappaient à tout le monde sauf à elle.
Ils continuèrent. Des salles et des salles — les primitifs portugais, les ors de l’art sacré, les ivoires de Goa, les soieries de Macao. L’empire portugais en miniature, rangé dans des vitrines, étiqueté, domestiqué. Quatre cents ans de conquête réduits à des objets de musée. Et Vera commentait — pas en guide touristique, pas en professeur d’histoire, mais en femme qui portait cet héritage en elle comme on porte un nom de famille, avec fierté et avec gêne, avec amour et avec honte, parce que l’héritage colonial est toujours les deux à la fois et que le Portugal, mieux que quiconque, le savait.
Puis elle posa une autre question. La deuxième de la journée. Celle qui fit passer l’aiguille de l’alerte du jaune à l’orange.
— Est-ce que Richter vous a parlé de la PVDE ?
La PVDE. La Polícia de Vigilância e de Defesa do Estado. La police politique de Salazar. Les yeux et les oreilles du régime. Les hommes en gris — c’est ainsi que les Lisboètes les appelaient, parce qu’ils portaient des costumes gris et qu’ils se fondaient dans la ville comme des ombres dans les ombres.
— En passant, dit Fleming. Pourquoi ?
— Parce que ce sont eux qui surveillent tout le monde à Estoril. Pas les Allemands. Pas les Anglais. Les Portugais. Salazar veut savoir ce qui se passe dans son pays. Il tolère les espions étrangers — il n’a pas le choix, le Portugal est trop petit pour se fâcher avec qui que ce soit — mais il veut savoir ce qu’ils font. La PVDE a des agents partout. À l’hôtel. Au casino. Dans les cafés. Ils regardent. Ils écoutent. Ils notent. Et ils rapportent. À qui ? À Salazar lui-même, probablement. Ou à des gens qui rapportent à Salazar. La chaîne est opaque. Personne ne sait exactement comment l’information circule.
Elle dit tout cela avec une fluidité qui pouvait être de la compétence ou de l’expérience ou de la familiarité. Fleming écouta. Nota. Et posa mentalement la question qui brûlait : pourquoi une traductrice de l’ambassade connaissait-elle si bien le fonctionnement de la PVDE ? Pourquoi ce savoir de l’intérieur — pas le savoir de quelqu’un qui a lu un rapport, mais le savoir de quelqu’un qui a côtoyé la machine, qui en connaît les rouages, les bruits, les odeurs ?
Il ne posa pas la question. Pas à voix haute. Il sourit. Il dit quelque chose de neutre — merci pour l’information, c’est utile. Et ils continuèrent de marcher dans le musée, entre les retables et les porcelaines, comme deux personnes qui se promènent dans un musée, comme deux personnes normales, sauf que l’un d’eux posait des questions dont l’autre prenait note, et que l’autre posait des questions dont l’un prenait note, et que les deux prenaient des notes que l’autre ne voyait pas, et que le musée, avec ses vitrines et ses étiquettes et ses œuvres classées et cataloguées, était peut-être la métaphore la plus exacte de ce qu’ils étaient en train de faire — classer l’autre, le cataloguer, le mettre sous verre.
*
Le soir, Fleming dîna seul.
Il avait prétexté une fatigue — vraie, d’ailleurs : les nuits au Palácio étaient courtes et les journées longues, et le décalage entre l’intensité de ce qu’il vivait et l’impossibilité de le partager avec quiconque créait une fatigue particulière, une fatigue de l’intérieur, comme un muscle qu’on surmène sans pouvoir le reposer. Vera avait accepté sans insister — avec, peut-être, un soupçon de soulagement, comme si elle aussi avait besoin de solitude, comme si la journée avait été aussi épuisante pour elle que pour lui, et pour les mêmes raisons.
Il mangea au restaurant du Palácio. Seul à une table ronde, face à la fenêtre noire qui reflétait la salle et son propre visage — un visage qu’il trouva vieilli, creusé, avec des ombres sous les yeux et une tension dans la mâchoire qui n’y était pas cinq jours plus tôt. Le Portugal le transformait. Pas physiquement — mentalement. Le Portugal le mettait en tension, le tirait dans des directions contradictoires, et cette tension commençait à se voir, comme une corde trop tirée commence à montrer ses fibres.
Il commanda du poisson — un robalo, bar grillé, avec des pommes de terre et des légumes. Du vin blanc. Du pain. Il mangea lentement, méthodiquement, sans plaisir mais avec application, comme on fait le plein d’un véhicule — pas pour le goût mais pour le carburant. Et pendant qu’il mangeait, il fit l’inventaire.
L’inventaire de ce qu’il savait de Vera Carvalho.
Un. Elle était anglo-portugaise. Mère portugaise, père anglais. Le père mort quand elle avait quatorze ans. Les mines d’étain du Douro. La malaria.
Deux. Elle avait étudié à Queen Mary College, Londres. Langues modernes. Ce qui expliquait l’anglais parfait — mais pas tout à fait, parce que Queen Mary College n’expliquait pas la familiarité culturelle, les références, ce savoir vivre la langue qui allait au-delà du savoir la parler.
Trois. Revenue au Portugal en 1938. Recrutée par l’ambassade en 1940. Traductrice indépendante. Rien dans le dossier.
Quatre. Elle connaissait Hartmann. Pas personnellement — ou peut-être que si. Elle savait comment il jouait. Elle savait pourquoi il gagnait. Elle avait dit : Hartmann gagne toujours. Avec l’assurance de quelqu’un qui a vérifié.
Cinq. Elle connaissait la PVDE. De l’intérieur. Elle savait comment l’information circulait. Elle avait dit : la chaîne est opaque. Personne ne sait exactement. Sauf qu’elle, elle semblait savoir.
Six. Les Church’s anglaises. Neuves. Achetées en Angleterre récemment — mais quand ? Pourquoi ? Elle n’avait mentionné aucun voyage récent en Angleterre. Si elle y était allée, pourquoi ne pas le dire ?
Sept. Les questions. Avez-vous vu Hartmann. Qui avez-vous vu à l’ambassade. Qu’a dit Richter sur la PVDE. Où allez-vous demain. Qui allez-vous voir. Des questions qui, prises séparément, étaient anodines. Mais prises ensemble — superposées, alignées, mises en perspective comme les couches de peinture dans le kiosque du jardin — elles dessinaient un motif. Le motif d’un interrogatoire déguisé en conversation. Le motif d’une collecte d’informations déguisée en intérêt personnel.
Fleming posa sa fourchette. Le poisson était fini. Le vin aussi. Il demanda un café — une bica — et quand le serveur l’apporta, il le but d’un trait, le café brûlant et amer, le goût du Portugal et le goût de la vérité, qui étaient le même goût ce soir.
Vera le surveillait.
C’était la conclusion — pas une certitude, pas encore, mais une conclusion provisoire, une hypothèse de travail, le genre de conclusion qu’on inscrit au crayon dans la marge d’un rapport avec un point d’interrogation, mais qu’on inscrit quand même parce que l’intuition a parlé et que l’intuition, dans le renseignement comme dans la vie, a raison plus souvent qu’elle n’a tort.
Vera Carvalho, traductrice de l’ambassade britannique, Anglo-Portugaise aux Church’s anglaises et à l’anglais trop parfait, le surveillait. Collectait des informations. Cartographiait ses mouvements, ses contacts, ses rendez-vous. Pour qui ? Pour l’ambassade elle-même — un contrôle interne, une vérification ? Pour les Allemands — Hartmann, son réseau ? Ou pour les Portugais — la PVDE, les hommes en gris, Salazar ?
Il ne savait pas. Il ne savait pas encore. Mais il savait qu’il ne savait pas, et cette conscience du non-savoir était le début du savoir, la première marche de l’escalier qui menait quelque part — en haut ou en bas, vers la lumière ou vers le noir, il ne savait pas encore.
*
Il monta dans sa chambre. Ferma la porte. Alluma la lampe du bureau.
Et pour la première fois depuis son arrivée au Palácio, il fit ce qu’il aurait dû faire depuis le début — ce que tout officier de renseignement fait en terrain hostile, ce que l’amiral Godfrey lui avait enseigné, ce que les manuels décrivent en termes secs et que la pratique enseigne en termes brûlants : il vérifia.
Il vérifia sa chambre.
Systématiquement. Méthodiquement. Le bureau d’abord — les tiroirs, les papiers, le bloc-notes du Palácio. Le bloc-notes. Il le sortit du tiroir et le regarda. Les pages étaient dans l’ordre. Les mots qu’il avait écrits — le chiffre, le prénom, la phrase, le paragraphe de notes sur Hartmann et Umberto — étaient là, intacts. Mais quelque chose le troubla. Le crayon. Il l’avait laissé à droite du bloc-notes, posé perpendiculairement. Il était maintenant à gauche. Parallèle.
Quelqu’un avait touché au bloc-notes.
Quelqu’un avait ouvert le tiroir, sorti le bloc-notes, lu les pages, remis le bloc-notes, reposé le crayon — mais pas exactement au même endroit, pas exactement dans la même position, parce que personne ne remet jamais un objet exactement comme il l’a trouvé, c’est le principe fondamental de la surveillance clandestine, le principe qui fait que les espions laissent des cheveux sur les tiroirs et des éclats de crayon dans les serrures et des grains de poussière sur les poignées de porte, ces micro-indicateurs d’intrusion que seuls les paranoïaques vérifient — et que les officiers de renseignement vérifient aussi, parce que la paranoïa et le renseignement sont la même maladie vue de deux angles différents.
Le crayon. À gauche au lieu de droite.
Fleming s’assit. Il regarda la chambre avec des yeux neufs — pas les yeux du voyageur fatigué qui voit un lit, un bureau, une fenêtre, mais les yeux de l’homme traqué qui voit des surfaces, des angles, des points d’accès, des cachettes possibles et des cachettes impossibles. La chambre 214 — son refuge, son nid, l’endroit où il dormait et rêvait et écrivait ses notes secrètes sur un bloc-notes à en-tête d’hôtel — n’était pas un refuge. C’était un aquarium. Et derrière la vitre, quelqu’un regardait.
Qui ?
Le personnel de l’hôtel — le femme de chambre, le bagagiste, le concierge ? Possible. Les grands hôtels sont des passoires : les clés circulent, les portes s’ouvrent, le personnel entre et sort avec une familiarité qui rend l’intrusion invisible. Un employé du Palácio, recruté par la PVDE ou par les Allemands, pouvait entrer dans la chambre 214 pendant que Fleming prenait son café sur la terrasse et fouiller ses affaires en quatre minutes chrono.
Ou quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui savait quand Fleming quittait sa chambre. Qui connaissait ses horaires. Qui l’accompagnait pendant ses absences et qui savait, par conséquent, exactement combien de temps la chambre restait vide.
Vera.
Non. Trop simple. Trop évident. Vera n’avait pas accès à la chambre — pas de clé, pas de complicité visible avec le personnel. Et Vera n’était pas assez maladroite pour déplacer un crayon. Si Vera était ce qu’il soupçonnait qu’elle était, elle était professionnelle, et une professionnelle ne déplace pas les crayons.
Mais une professionnelle peut donner l’ordre à quelqu’un de moins professionnel de fouiller une chambre. Un employé de l’hôtel, par exemple. Un bagagiste de vingt ans, vif et silencieux, qui prend les valises et qui ouvre les tiroirs quand les clients sont partis.
Fleming se leva. Il prit le bloc-notes. Arracha les pages écrites — toutes. Le chiffre. Le prénom. La phrase. Les notes sur Hartmann et Umberto. Il les plia, les glissa dans la poche intérieure de son blazer, contre sa poitrine, là où les battements de son cœur les garderaient au chaud. Puis il remit le bloc-notes dans le tiroir — vierge, cette fois. Et le crayon — il le posa à droite. Perpendiculaire. Exactement comme avant.
Un piège. Un piège minuscule, invisible, un piège de crayon et de papier qui ne coûtait rien et qui dirait tout. Si demain le crayon avait bougé, Fleming saurait. Il ne saurait pas qui. Mais il saurait que.
*
Il se déshabilla. Se coucha. Éteignit la lumière. Le noir de la chambre 214 — ce noir qu’il connaissait maintenant, ce noir qui avait une forme, un volume, une odeur propre, l’odeur du coton blanc et du bois ciré et du jasmin qui montait du jardin par la fenêtre entrouverte. Il ferma les yeux.
Et dans le noir, il fit l’inventaire de Vera.
Pas l’inventaire des faits — il l’avait fait au dîner. L’inventaire des sensations. Des impressions. Des moments.
Vera au café du Chiado, le premier jour. La robe bleu marine. Les Church’s anglaises. Le sourire intérieur. Les sardines dans la cave de l’Alfama. Le fado derrière la porte verte. Les chats. Les azulejos. Sa voix quand elle avait dit : je vois un homme qui regarde tout et ne touche rien.
Vera sur le ferry du Tage. Le vent dans ses cheveux. La mort du père — la malaria, trois mois, quatorze ans j’avais. La traverse du fleuve. Les palourdes à bulhão pato. Sa voix quand elle avait dit : ce qui vous manque, c’est le courage de la prendre.
Vera au miradouro. Les châtaignes grillées. Le soleil couchant. Les ombres sur le trottoir qui se touchaient et se séparaient. Sa voix quand elle avait dit : merci de ne pas poser de questions.
Et maintenant — Vera qui posait des questions. Trop de questions. Des questions trop précises. Vera qui connaissait Hartmann. Vera qui connaissait la PVDE. Vera dont le dossier était vide. Vera qui disparaissait le soir vers une vie dont il ne savait rien.
Deux Vera. La femme et l’espionne. La sardine et le poisson d’acier. Le sourire et le masque. Et Fleming, dans le noir de sa chambre, entre les deux, incapable de savoir laquelle était vraie et laquelle était fausse, ou si les deux étaient vraies et les deux étaient fausses, ce qui était la possibilité la plus terrifiante et la plus probable — parce que les gens ne sont jamais une seule chose, les gens sont toujours plusieurs choses à la fois, et Vera, plus que quiconque dans cet hôtel de menteurs et de fantômes, était plusieurs choses à la fois.
Il pensa à Popov. À ce que Popov avait dit sur le double jeu : être dedans et dehors en même temps. Nager et regarder. Le problème, c’est qu’à force de faire les deux, on finit par ne plus savoir de quel côté du verre on se trouve.
Vera nageait-elle ? Regardait-elle ? De quel côté du verre était-elle ?
Et lui — de quel côté était-il ? L’observateur qui commençait à être observé. Le chasseur qui commençait à être chassé. L’homme qui prenait des notes et dont les notes étaient lues par quelqu’un d’autre, dans une boucle de surveillance et de contre-surveillance qui ressemblait, maintenant qu’il y pensait, à un jeu de miroirs, à un casino de reflets où chaque joueur voyait les cartes des autres dans le miroir de sa propre perception et ne savait jamais si ce qu’il voyait était le jeu réel ou son reflet inversé.
Le sommeil ne venait pas. Le jasmin montait du jardin. La mer murmurait. Le Palácio respirait.
Fleming ouvrit les yeux. Dans le noir, il chercha le plafond du regard — ce plafond trop blanc, trop haut, qu’il avait vu le premier matin et qui était devenu, jour après jour, le ciel intérieur de son monde temporaire. Et il pensa, avec une clarté soudaine qui avait la netteté d’un éclat de verre :
Il était en train de vivre un roman.
Pas de lire un roman. Pas d’imaginer un roman. De le vivre. Le casino, l’espion, la femme, le banquier nazi, les rois en exil, la ville de lumière et de mensonges — tout cela était la matière dont Vera avait parlé, la matière dont Popov avait parlé, cette matière brute, vivante, dangereuse, que l’écrivain qu’il n’était pas encore mais qu’il serait un jour transformerait en fiction. Et la fiction serait vraie — plus vraie que la réalité, comme toujours, parce que la fiction a le luxe de l’agencement, de la symétrie, de la fin, et que la réalité n’a rien de tout cela. La réalité est un brouillon. La fiction est le texte définitif.
Il sourit. Seul. Dans le noir. Un sourire que personne ne vit et qui était peut-être le premier sourire vrai de toute cette histoire — le sourire de l’homme qui comprend enfin ce qu’il fait là, à Estoril, au bout de l’Europe, dans un hôtel plein de fantômes : il amasse. Il collecte. Il stocke. Pas pour l’amiral Godfrey. Pas pour le rapport. Pour autre chose. Pour plus tard. Pour un livre qui n’avait pas encore de titre et qui ne l’aurait que douze ans plus tard, dans une maison blanche face à la mer des Caraïbes.
Le sommeil vint, finalement. Comme une marée. Lent. Irrésistible.
Et cette nuit-là, pour la deuxième fois, Fleming rêva. Il rêva d’un crayon. Un crayon posé sur un bureau, dans une chambre d’hôtel, et le crayon bougeait tout seul, glissait de droite à gauche sur le bois ciré, centimètre par centimètre, comme poussé par une main invisible, et le mouvement du crayon était le mouvement le plus effrayant qu’il eût jamais vu, parce qu’il signifiait que quelqu’un était là, dans la chambre, avec lui, invisible, silencieux, et que ce quelqu’un savait tout — les mots sur le bloc-notes, les pensées dans sa tête, le sourire dans le noir — et que ce quelqu’un ne dirait jamais rien, ne se montrerait jamais, resterait à jamais derrière le miroir, de l’autre côté du verre, dans l’ombre.
Il se réveilla à l’aube. Le cœur battant. Les draps trempés.
Le crayon était à droite. Perpendiculaire.
Pour l’instant.
Chapitre 9 — Magda Lupescu
Le septième jour, le crayon avait bougé.
Fleming le vit en ouvrant le tiroir — un geste devenu rituel, le premier geste du matin après le rasage et avant la chemise, le geste de l’homme qui vérifie ses pièges comme un trappeur vérifie ses collets. Le crayon était à gauche. Parallèle au bloc-notes. Exactement comme la première fois. Quelqu’un était entré dans la chambre 214 pendant qu’il dormait — non, pas pendant qu’il dormait, c’était impossible, il aurait entendu. Pendant qu’il prenait son bain. Ou hier, pendant qu’il dînait au restaurant. Quelqu’un avait ouvert le tiroir, regardé le bloc-notes — vierge, cette fois, les pages arrachées étant en sûreté dans la poche de son blazer — et remis le tout en place. Presque en place.
Le crayon. À gauche. Parallèle.
Fleming le remit à droite. Perpendiculaire. Et il ajouta un détail — un cheveu. Un de ses propres cheveux, brun, qu’il posa sur le bord du tiroir, coincé entre le bois et le cadre, invisible sauf pour celui qui savait qu’il était là. Un piège dans le piège. Un raffinement. L’amiral Godfrey aurait approuvé.
Il s’habilla. Sortit. Et décida de ne penser ni au crayon ni à Vera ni à l’espionnage pendant au moins deux heures, parce que l’esprit humain, comme un moteur, a besoin de refroidir entre les accélérations, et que les deux heures les plus productives d’une enquête sont souvent les deux heures où l’on ne fait rien.
*
La terrasse, le matin. Le café. Le soleil. La mer.
Fleming s’assit à sa table habituelle — sa table, oui, il avait une table maintenant, comme les habitués, comme les fantômes — et commanda sa bica. Le serveur la lui apporta sans qu’il ait besoin de préciser noir, sans sucre, dans la tasse en porcelaine fine. Les habitudes. Le Palácio créait des habitudes comme les fleuves créent des deltas — naturellement, inexorablement, par accumulation de jours et de gestes répétés.
Carol et Magda n’étaient pas à leur table. L’absence était inhabituelle — depuis six jours, ils étaient là chaque matin, lui avec ses toasts et son silence, elle avec ses cigarettes et son regard de lionne. Leur absence laissait un vide que Fleming ressentit comme on ressent l’absence d’un meuble familier dans une pièce — pas un manque affectif, un déséquilibre spatial. La terrasse était la même et n’était pas la même.
Il but son café. Fuma une SG Gigante — il alternait maintenant entre les Morland et les portugaises, selon l’humeur, selon le moment, selon qu’il se sentait anglais ou en voie de devenir autre chose. Il lut un journal — le Times, arrivé avec quatre jours de retard, qui racontait un monde qu’il ne reconnaissait plus tout à fait, le monde de Londres, des bombardements, du rationnement, des discours de Churchill, un monde qui était le sien et qui ne l’était plus, parce que six jours à Estoril avaient suffi à créer une distance, et que la distance change tout, même quand la distance n’est que de mille cinq cents miles.
Il reposa le journal. Et c’est là qu’il la vit.
Magda Lupescu. Seule. Sans Carol. Debout à l’autre bout de la terrasse, près de la balustrade qui surplombait le jardin, tournée vers la mer. Immobile. Les mains posées sur la pierre. Les perles — toujours les perles. Mais quelque chose avait changé dans sa posture. Ce n’était plus la lionne fatiguée ni la femme d’esprit du kiosque. C’était autre chose — quelque chose de plus nu, de plus exposé. La posture d’une femme qui croit être seule et qui, parce qu’elle croit être seule, laisse tomber le masque.
Fleming hésita. La politesse dictait de la laisser tranquille. La curiosité — cette curiosité dévorante, inépuisable, qui était sa croix et son salut — dictait autre chose.
La curiosité gagna. Comme toujours.
Il se leva, traversa la terrasse, et s’accouda à la balustrade à quelques mètres d’elle. Pas trop près. La distance du kiosque. La distance des gens qui ne veulent pas déranger mais qui veulent être là, au cas où.
Magda tourna la tête. Ses yeux — brun foncé, presque noirs — étaient rouges. Pas de larmes. Pas de pleurs visibles. Mais rouges, comme les yeux de quelqu’un qui a pleuré dans la nuit et qui porte encore les marques du sel sur les paupières, ces marques invisibles que seul un observateur entraîné peut lire, et que Fleming, bien sûr, lut.
— Monsieur Fleming, dit-elle. Vous êtes matinal.
— Comme vous, madame.
— Je ne suis pas matinale. Je suis insomniaque. C’est différent. Le matinal se lève tôt par choix. L’insomniaque se lève tôt par échec.
Sa voix était différente ce matin — plus rauque, plus basse, comme si la nuit l’avait usée, comme si les heures de silence dans le noir avaient abrasé quelque chose dans ses cordes vocales, dans sa gorge, dans ce lieu du corps où la voix prend sa source et qui est aussi, selon les poètes, le lieu où les mots se forment avant d’être des mots — dans la chair, dans le muscle, dans la vibration du vivant.
— Carol ? demanda Fleming.
— Carol dort. Carol dort toujours. C’est son talent — je vous l’ai dit. Il dort, il mange, il lit ses journaux roumains, il attend. Et moi je ne dors pas, je ne mange pas, je ne lis pas, et j’attends aussi, mais mon attente est différente de la sienne. Il attend le retour. J’attends la fin de l’attente. Ce n’est pas la même chose.
Fleming ne dit rien. Il regardait la mer — les vagues paresseuses du matin, cette houle lente, régulière, qui ne s’énervait jamais, qui ne perdait jamais patience, et qui était peut-être la seule chose au monde à ne pas attendre quoi que ce soit.
— Est-ce que je peux vous offrir un café ? dit-il.
— Vous pouvez m’offrir un whisky.
— À neuf heures du matin ?
— L’heure est une convention, monsieur Fleming. Comme la neutralité. Comme la politesse. Comme l’amour. Ce sont des conventions. Et les conventions, dans un hôtel d’exilés, sont la dernière chose qui nous reste. Ou la première chose que nous perdons. Selon les jours.
Il sourit malgré lui. Cette femme — cette femme que les journaux roumains avaient décrite comme une aventurière, une manipulatrice, une juive arriviste qui avait séduit un roi pour s’emparer d’un trône — cette femme avait de l’esprit. Un esprit acéré, triste, impitoyable, un esprit qui tranchait dans le vif des choses avec la précision d’un scalpel et qui ne s’épargnait pas lui-même. L’autodérision des grands blessés. La lucidité des survivants.
Il commanda deux whiskies. Le serveur ne cilla pas — au Palácio, on servait du whisky à neuf heures du matin sans commentaire, parce que les clients du Palácio avaient leurs raisons et que les raisons des clients n’appartenaient qu’à eux.
Les verres arrivèrent. Magda prit le sien et le leva vers la lumière — le whisky doré, le verre en cristal, le soleil du matin qui traversait le liquide et projetait une tache ambrée sur la nappe blanche. Elle but. Une gorgée. Longue. Fleming vit sa gorge bouger — la déglutition, ce mouvement si intime, si animal, qui révèle le corps sous le personnage.
— Asseyons-nous, dit-elle.
Ils s’assirent à une table d’angle, légèrement en retrait de la terrasse principale, dans un coin d’ombre où un bougainvillier mauve débordait d’une jardinière en pierre comme une cascade de fleurs figées en plein vol. Magda posa son verre. Ses mains — des mains de quinquagénaire, avec des veines saillantes et des bagues qui ne semblaient pas des bijoux mais des vestiges, des fragments d’un monde englouti — tremblaient légèrement. Pas un tremblement de froid ni d’alcool. Un tremblement de nerfs. La vibration intérieure de quelqu’un qui contient quelque chose depuis trop longtemps et qui sent que le contenant est en train de céder.
— Carol a reçu un télégramme hier, dit-elle.
— De qui ?
— De Bucarest. De quelqu’un qui ne donne pas son nom mais qui signe avec un code que Carol reconnaît. Un ancien ministre. Ou un ancien général. Ou un ancien ami — à ce stade, les trois catégories se confondent, parce que les ministres sont devenus des généraux et les amis sont devenus des traîtres et les traîtres sont devenus des ministres, et c’est la ronde infernale de la politique roumaine, monsieur Fleming, cette ronde qui tourne depuis des siècles et qui ne s’arrête jamais, même quand le pays brûle, même quand les Allemands sont dans le salon.
— Que dit le télégramme ?
— Que le fils de Carol — Mihai, le roi Mihai, celui qui a hérité du trône quand Carol a abdiqué — est sous pression. Antonescu gouverne. Les Allemands contrôlent Antonescu. Et le fils — le fils, monsieur Fleming, il a vingt ans, c’est un enfant avec une couronne sur la tête et des tanks allemands dans sa cour — le fils est seul.
Elle dit le fils avec une inflexion particulière — pas la tendresse d’une mère, parce que Mihai n’était pas son fils, il était le fils de la première femme de Carol, la princesse Hélène, mais quelque chose qui y ressemblait. La tendresse de la femme qui a vécu aux côtés d’un père et qui connaît la distance entre un père et son enfant, et qui sait que cette distance, quand elle est mesurée en pays et en guerres et en abdications, devient un abîme.
— Carol veut rentrer, dit Magda. Il veut toujours rentrer. Chaque télégramme le nourrit — pas d’informations, d’espoir. Et l’espoir, pour un roi en exil, est le pire des poisons, parce qu’il maintient en vie quelque chose qui devrait mourir. L’idée du retour. L’idée que le trône attend encore, que le peuple attend encore, que l’histoire va se retourner et tout remettre en place, comme si l’histoire était un domestique qui range les meubles après une fête.
Elle but. Le whisky descendait et les mots montaient, comme si l’un débloquait les autres, comme si l’alcool dissolvait un barrage intérieur que la sobriété maintenait en place. Fleming écoutait. Il ne prenait pas de notes — pas de notes mentales, pas d’inventaire, pas de classement. Pour la première fois depuis son arrivée au Palácio, il écoutait avec autre chose que son intelligence. Il écoutait avec quelque chose de plus vieux, de plus profond — cette capacité à recevoir la douleur d’autrui sans la juger, sans la ranger, sans la transformer en information. L’empathie. Un mot qu’il n’utilisait jamais, parce que l’empathie, pour un homme de sa génération et de sa classe, était une faiblesse. Mais qui était peut-être, en réalité, la seule force qui comptait.
*
Magda parla. Longtemps. Le soleil montait et les ombres reculaient sur la terrasse, et les autres clients du Palácio arrivaient — des couples, des diplomates, des fantômes en costume — et s’installaient à leurs tables sans jeter un regard vers ce coin d’ombre où une femme aux perles et un homme en blazer buvaient du whisky matinal comme deux naufragés sur un radeau de fortune.
Elle raconta la Roumanie. Pas la Roumanie des cartes et des traités — la Roumanie des odeurs, des voix, des lumières. Les tilleuls de Bucarest au printemps, dont le parfum était si fort qu’on le sentait de l’intérieur des voitures. Les monastères de Moldavie, peints de fresques bleues qui racontaient le Jugement dernier à des paysans qui ne savaient pas lire. Le Danube à Brăila, large, boueux, lent, un fleuve qui ne ressemblait à rien d’autre et qui contenait dans ses eaux brunes toute l’histoire de l’Europe orientale — les Romains, les Turcs, les Habsbourg, les Russes, tous ceux qui avaient traversé ce fleuve dans un sens ou dans l’autre, pour conquérir ou pour fuir, et le fleuve qui restait, indifférent, comme tous les fleuves, comme le Tage.
Elle raconta Carol. Pas le roi — l’homme. Un homme faible, charmant, enfantin, capable de grandes générosités et de grandes cruautés, un homme qui aimait les femmes et les uniformes et les décorations et qui avait abdiqué deux fois — la première en 1925, par amour pour elle, Magda, parce qu’il avait choisi la maîtresse contre le trône, et la deuxième en 1940, par peur d’Antonescu, parce qu’il avait choisi la survie contre l’honneur. Deux abdications. Deux renoncements. Et entre les deux, quinze ans de règne chaotique, scandales, coups d’État, la montée du fascisme roumain, la Garde de fer, les assassinats, le sang.
— J’ai aimé cet homme, dit Magda. Je l’ai aimé quand il était prince et beau et insouciant. Je l’ai aimé quand il était roi et faible et corrompu. Et je l’aime encore maintenant qu’il n’est plus rien — un exilé dans un hôtel portugais qui beurre ses toasts en attendant un télégramme. Est-ce que c’est de l’amour, monsieur Fleming ? Ou est-ce que c’est de l’habitude ? Ou est-ce que c’est la peur de la solitude ? Je ne sais plus. Après vingt-cinq ans, les mots changent de sens. L’amour, au bout de vingt-cinq ans, ne ressemble plus à l’amour. Il ressemble à un pays. Un pays qu’on habite. Un pays dont on connaît chaque route, chaque rivière, chaque défaut. Un pays qu’on ne quitte plus, non pas parce qu’on l’aime mais parce qu’on ne sait plus vivre ailleurs.
Fleming pensa à ses propres amours. Brèves. Brillantes. Invariablement ratées. Il n’avait jamais aimé vingt-cinq ans. Il n’avait jamais aimé cinq ans. Il avait aimé par éclats, par fulgurances, par combustions rapides qui ne laissaient que des cendres et un goût d’amertume élégante. Et cette femme, en face de lui, avec son whisky et ses perles et ses yeux rouges, lui parlait d’un amour qui avait duré un quart de siècle, qui avait traversé deux abdications et un exil et la haine de tout un pays, et qui continuait — abîmé, défiguré, méconnaissable, mais debout. Comme un arbre après la tempête. Sans feuilles, sans branches, le tronc seul, noir, calciné, mais debout.
— Racontez-moi la fuite, dit Fleming.
*
Magda ferma les yeux. Une seconde. Quand elle les rouvrit, ils étaient différents — plus lointains, plus fixes, le regard de quelqu’un qui regarde à l’intérieur de soi et qui voit, projetées sur l’écran de la mémoire, des images qu’il préférerait ne pas revoir.
— Septembre 1940, dit-elle. Antonescu venait de prendre le pouvoir. Carol avait abdiqué en faveur de Mihai — le fils, le gamin de dix-huit ans qu’on couronnait parce qu’il n’y avait personne d’autre. Et nous — Carol, moi, quelques fidèles, le chien — nous sommes partis. La nuit. En train. Un train spécial, blindé, que Carol avait fait préparer des mois à l’avance, parce qu’il savait — il savait toujours, avec cet instinct des faibles pour le danger — il savait que ça finirait comme ça, par une fuite, par un train dans la nuit.
Elle but une gorgée. Le whisky était presque fini. Fleming ne proposa pas de recommander. Pas maintenant. Pas au milieu de ce récit qui n’était pas un récit mais une hémorragie — les mots sortaient d’elle comme le sang sort d’une blessure, par pulsations, par saccades, impossibles à arrêter.
— Le train a traversé la Roumanie vers le sud. Timișoara. Puis la Yougoslavie. Puis l’Italie. Des jours. Des nuits. Les rideaux tirés, parce que Carol avait peur qu’on nous reconnaisse et qu’on arrête le train. Il y avait des gardes — des soldats roumains qui avaient choisi de nous suivre et qui avaient, pour ce choix, sacrifié tout ce qu’ils avaient. Des hommes qui dormaient dans les couloirs, le fusil entre les genoux, les yeux ouverts, parce que la peur empêche de dormir et que la loyauté, quand elle est poussée à ce degré, ressemble à de la folie.
— Et les bijoux ? demanda Fleming.
Magda sourit. Un sourire amer, un sourire qui contenait la mémoire de mille articles de journaux — les bijoux de Carol, les trésors volés, le roi pillard, la maîtresse rapace. La légende.
— Les bijoux, dit-elle. Oui. Les bijoux. La presse a écrit que nous avions emporté un wagon entier de trésors. Un wagon entier. Comme si Carol avait dévalisé le musée national et rempli un wagon de chemin de fer avec des couronnes et des sceptres et des tableaux de maître. La réalité est plus modeste et plus triste. Il y avait des bijoux, oui — des bijoux personnels, pas des bijoux d’État. Les miens. Ceux de la reine-mère, que Carol avait récupérés. Des diamants, des émeraudes, des perles. Ces perles.
Elle toucha le collier à son cou. Les perles luisirent — ce lustre doux, irisé, qui est la propriété des perles et de personne d’autre, cette lumière qui vient de l’intérieur et non de l’extérieur, comme si les perles fabriquaient leur propre clarté, comme si elles contenaient, chacune, un petit soleil captif.
— Je les ai cousues dans les doublures. Les manteaux, les robes, les jupons. Des heures de couture, la nuit, avant le départ — moi et deux femmes de chambre, à genoux sur le sol, avec des aiguilles et du fil et des diamants plein les mains, comme des couturières de l’Apocalypse. Nous avons cousu des fortunes dans du satin et du drap. Et quand le train est parti, j’ai porté sur moi — sur mon corps, contre ma peau — l’équivalent de ce qu’un ouvrier roumain gagne en mille ans. Et j’ai eu honte, monsieur Fleming. J’ai eu honte de chaque diamant cousu dans chaque doublure. Non pas parce que je les avais volés — ils étaient à moi, à Carol, acquis, légaux. Mais parce que la fuite rend tout obscène. Le luxe en fuite est obscène. La richesse en fuite est obscène. Et nous étions obscènes — un roi déchu avec ses bijoux et sa maîtresse et son chien, dans un train blindé qui traversait l’Europe en guerre, et dehors, par la fenêtre dont nous n’osions pas écarter les rideaux, des gens mouraient.
Le silence tomba. Pas le silence de la terrasse — les bruits continuaient, les tasses, les voix, les oiseaux. Mais le silence entre eux. Le silence de la confession, ce silence particulier qui suit les mots qui coûtent, les mots qu’on ne dit pas à n’importe qui, les mots qui sont des cadeaux empoisonnés parce qu’en les recevant, l’autre devient le dépositaire d’une vérité qu’il n’a pas demandée et dont il ne sait pas quoi faire.
— Le chien est mort en Italie, dit Magda. Le chien de Carol. Un pékinois. Ridicule. Un petit chien ridicule pour un roi ridicule. Il est mort quelque part entre Florence et Rome, dans un wagon de train, et Carol a pleuré. Il a pleuré pour le chien. Pas pour la Roumanie, pas pour le trône, pas pour le fils qu’il abandonnait. Pour le chien. Et j’ai trouvé ça — comment dire — j’ai trouvé ça humain. Terriblement humain. Parce que les grandes pertes sont trop grandes pour les larmes. On ne pleure pas un pays. On ne pleure pas un trône. On pleure un chien. On pleure les petites choses. Les petites choses sont les seules qui tiennent dans le cœur. Le reste est trop vaste.
Fleming la regarda. Cette femme. Cette femme que des millions de Roumains avaient haïe, méprisée, insultée — la juive, la putain, l’aventurière — cette femme était en train de lui raconter la chose la plus humaine qu’il eût entendue depuis des mois. L’histoire d’un roi qui pleure un pékinois. L’histoire de diamants cousus dans des doublures. L’histoire de la honte et de l’amour et de la fuite et du chien mort. Et dans cette histoire, il n’y avait pas de méchants ni de héros. Il n’y avait que des gens — des gens cassés, des gens faibles, des gens qui avaient fait des choix terribles et qui vivaient avec les conséquences dans un hôtel blanc au bord de l’Atlantique.
— Pourquoi me racontez-vous tout ça ? demanda Fleming.
Magda le regarda. Droit. Sans le sourire. Sans l’ironie. Sans le masque.
— Parce que vous écoutez. C’est rare. Les gens ici — les diplomates, les espions, les journalistes — ils ne m’écoutent pas. Ils m’interrogent. Ce n’est pas pareil. L’interrogatoire cherche des faits. L’écoute cherche la vérité. Et la vérité et les faits, monsieur Fleming, sont deux choses très différentes.
Elle marqua un temps. Ses doigts jouaient avec les perles — un geste automatique, inconscient, le geste d’une femme qui touche ses bijoux comme d’autres touchent un chapelet, pour se rassurer, pour se rappeler que quelque chose de tangible existe encore dans un monde qui se dérobe.
— Et aussi, dit-elle plus bas, parce que je vieillis. Et les gens qui vieillissent ont besoin de raconter. Pas pour être plaints — je déteste la pitié, c’est la monnaie des faibles. Mais pour que les choses existent une deuxième fois. La première fois, on les vit. La deuxième fois, on les raconte. Et c’est la deuxième fois qui compte, parce que c’est la deuxième fois qui donne un sens. Vivre, c’est le brouillon. Raconter, c’est le texte.
Fleming tressaillit. Le brouillon et le texte. C’était presque mot pour mot ce qu’il avait pensé la veille, dans le noir de la chambre 214 — la réalité est un brouillon, la fiction est le texte définitif. Et entendre ces mots dans la bouche de Magda Lupescu, sur une terrasse d’hôtel à Estoril, un matin de novembre 1941, lui donna le vertige — le vertige de la coïncidence, de la synchronicité, de ces moments où le monde semble répondre à vos pensées secrètes et vous dire : oui, tu as raison, et tu n’es pas seul à avoir raison.
— Madame Lupescu, dit Fleming.
— Elena. Appelez-moi Elena. Lupescu est un nom de guerre. Elena est mon nom.
— Elena. Puis-je vous poser une question ?
— Vous venez de m’en poser une. Mais allez‑y.
— L’exil. Comment est-ce qu’on survit à l’exil ?
Elle réfléchit. Pas longtemps — quelques secondes, le temps de choisir les mots, parce que les mots, pour cette femme, n’étaient pas des outils mais des armes, et les armes se choisissent avec soin.
— L’exil, ce n’est pas perdre son pays, dit-elle. Je vous l’ai dit lors de notre première rencontre. C’est découvrir qu’on peut vivre sans. Et cette découverte est terrible, monsieur Fleming — terrible et libératrice. Terrible parce qu’elle détruit une illusion, l’illusion que nous avons besoin d’un lieu pour exister. Et libératrice parce qu’elle nous apprend que nous n’en avons pas besoin. Que nous pouvons exister n’importe où. Que l’identité n’est pas un sol, c’est un mouvement. On n’est pas d’un pays. On est d’un élan.
Elle se tut. Regarda la mer. Le Tage — non, ici c’était l’Atlantique, directement, sans fleuve, sans estuaire, l’océan nu, l’immensité nue. Et dans ce regard — ce regard de femme qui avait traversé l’Europe en train blindé avec des diamants cousus dans ses doublures et un roi qui pleurait un pékinois — Fleming vit quelque chose qu’il reconnut. La saudade. Ce manque actif. Ce manque qui crée. Sauf que chez Magda, la saudade n’était pas portugaise — elle était roumaine, elle était européenne, elle était universelle. C’était la saudade de tous les exilés du monde, de tous les gens qui ont quitté un endroit et qui portent cet endroit en eux comme une blessure qui ne cicatrise pas et qu’on n’a pas envie de voir cicatriser, parce que la blessure est la dernière preuve que l’endroit a existé.
*
Ils restèrent longtemps sur la terrasse. Le whisky fut remplacé par du café. Le café par de l’eau. L’eau par le silence. Et le silence par d’autres mots — des mots plus légers, des anecdotes, des souvenirs qui n’étaient pas des confessions mais des vignettes, des miniatures, des éclats de verre coloré provenant d’un vitrail brisé.
Magda raconta Sinaia — le château de Peleș, la résidence d’été de la famille royale roumaine, dans les Carpates. Les forêts de sapins. La neige en janvier. Les feux de cheminée qui sentaient le pin. Les bals — ces bals où elle n’était pas invitée parce qu’elle était la maîtresse et non l’épouse, et où elle attendait dans un salon adjacent, seule, en robe du soir, écoutant la musique à travers le mur, et Carol qui venait la retrouver entre deux danses, essoufflé, le nœud papillon de travers, pour lui voler un baiser et repartir, et elle qui restait seule avec le goût du champagne sur les lèvres d’un roi.
— Vingt ans comme ça, dit-elle. Vingt ans dans le salon d’à côté. Toujours à côté. Jamais dedans. La maîtresse est la femme du salon d’à côté — elle entend la musique mais ne danse pas. Elle voit la fête mais n’y est pas invitée. Elle est là et elle n’est pas là. C’est la condition parfaite pour devenir folle. Ou pour devenir très forte. Les deux options se présentent et il faut choisir. J’ai choisi la deuxième. Pas par vertu — par orgueil. L’orgueil est le seul sentiment qui ne coûte rien et qui rapporte tout.
Fleming pensa aux femmes de sa propre vie. Muriel Wright, qu’il voyait à Londres, belle, patiente, ennuyeuse d’une façon qu’il ne parvenait pas à définir. Ann O’Neill, qui était mariée à un autre et qui le fascinait précisément pour cette raison — parce qu’elle était inaccessible, parce qu’elle appartenait au salon d’à côté. Il avait toujours été attiré par les femmes qu’il ne pouvait pas avoir. Par les situations impossibles. Par la douleur. Et il se demanda si cette attirance n’était pas, elle aussi, une forme de lâcheté — la lâcheté de l’homme qui choisit l’impossible pour ne jamais avoir à affronter le possible.
— Je vous ennuie, dit Magda.
— Non. Vous me dites des choses que j’ai besoin d’entendre.
— Personne n’a besoin d’entendre les histoires des vieux. Les jeunes croient que les histoires des vieux sont des leçons. Ce ne sont pas des leçons. Ce sont des avertissements. Et les avertissements ne servent à rien, parce que chaque génération doit commettre ses propres erreurs pour comprendre pourquoi la génération précédente les avait commises.
Elle se leva. Le mouvement fut lent — pas de faiblesse physique, de dignité. Elle se leva comme se lèvent les reines — celles qui portent la couronne et celles qui ne la portent pas — avec cette verticalité qui n’est pas de la raideur mais de la conscience de soi, la conscience que chaque geste est vu, jugé, interprété, et qu’il faut donc que chaque geste soit impeccable, même quand on est seul sur une terrasse d’hôtel avec un officier anglais et un verre de whisky vide.
— Monsieur Fleming.
— Elena.
— Soyez prudent. Cet hôtel — ce pays — cette guerre — tout est plus compliqué que vous ne le croyez. Les gens ne sont pas ce qu’ils semblent être. Les alliances changent. Les loyautés se retournent. Et les murs ont des oreilles — surtout ici, surtout au Palácio, où chaque chambre est un théâtre et chaque couloir un confessionnal. Soyez prudent avec tout le monde. Avec les Allemands. Avec les Portugais. Avec les vôtres. Et soyez prudent — elle le regarda, et dans ce regard il y avait une précision chirurgicale, un scalpel de lucidité qui découpait l’air entre eux — soyez prudent avec les femmes qui posent des questions.
Elle tourna les talons. Les perles oscillèrent sur sa poitrine — un mouvement pendulaire, hypnotique, le battement silencieux d’un cœur de nacre. Elle s’éloigna vers les portes-fenêtres du hall, silhouette sombre dans la lumière du matin, les épaules droites, la tête haute, le pas mesuré d’une femme qui avait traversé l’Europe avec des diamants dans ses doublures et un roi dans son sillage et qui traversait maintenant une terrasse d’hôtel avec rien d’autre que sa dignité et ses perles et ses souvenirs et cette phrase — soyez prudent avec les femmes qui posent des questions — qui restait dans l’air après son départ comme le parfum d’un fantôme.
*
Fleming resta seul. Le soleil était haut maintenant — presque midi. La terrasse s’était vidée des petits-déjeuneurs et se remplissait des apéritifs, ce flux et reflux perpétuel du Palácio qui ressemblait au mouvement de la mer, des vagues humaines qui montaient et descendaient au rythme des repas et des heures.
Il pensa à Magda. À ce qu’elle avait dit. Aux diamants cousus. Au roi qui pleure un pékinois. Au salon d’à côté. À la fuite. À l’exil. À cette phrase : vivre, c’est le brouillon — raconter, c’est le texte.
Et il pensa à l’avertissement. Soyez prudent avec les femmes qui posent des questions. Magda savait. Magda, du fond de son exil, du fond de sa terrasse, avec ses yeux de lionne et ses vingt-cinq ans de salon d’à côté, voyait. Elle voyait Vera. Elle voyait les questions. Elle voyait le jeu.
Ou peut-être ne voyait-elle rien de précis. Peut-être parlait-elle en général. Peut-être était-ce un avertissement de vieille femme, un conseil de prudence universel, le genre de phrase que les mères disent aux fils et que les fils n’écoutent jamais.
Mais Fleming l’écouta.
Il l’écouta parce que Magda Lupescu, qui avait survécu à vingt-cinq ans de scandales et à une fuite en train blindé et à un chien mort et à un exil sans fin dans un hôtel blanc, méritait d’être écoutée. Et il l’écouta parce que la phrase — les femmes qui posent des questions — avait la densité d’un diamant. Petite. Dure. Indestructible. Et cousue, maintenant, dans la doublure de son esprit.
Il se leva. Traversa la terrasse. Entra dans le hall. Monta l’escalier. Le tapis grenat. Les appliques en bronze. Le couloir du deuxième étage.
Sa chambre. La porte. La clé.
Il entra et alla directement au tiroir. L’ouvrit.
Le crayon était à droite. Perpendiculaire.
Le cheveu était en place.
Personne n’était entré. Pas cette fois.
Fleming referma le tiroir. S’assit sur le lit. Regarda le plafond.
Demain, il testerait la fausse piste de Porto. Demain, il verrait si le mensonge avait circulé. Demain, il saurait.
Mais aujourd’hui — aujourd’hui avait été le jour de Magda. Le jour du chœur. Le jour où les fantômes du Palácio avaient parlé, et où Fleming, pour une fois, avait écouté sans prendre de notes, sans classer, sans archiver. Il avait juste écouté. Et ce qu’il avait entendu — la voix rauque de Magda, le tintement des perles, le mot exil, le mot amour, le mot brouillon — resterait en lui longtemps après que les notes de renseignement auraient jauni et que les rapports à l’amiral Godfrey auraient été classés dans des dossiers que personne ne lirait plus.
Parce que les histoires, comme les diamants, ne s’usent pas. On peut les coudre dans les doublures. On peut les transporter à travers les guerres et les exils. Et quand tout le reste a disparu — les trônes, les pays, les amours, les pékinois — les histoires restent. Intactes. Inaltérables. Cousues dans la mémoire comme des pierres précieuses dans du satin.
Fleming le savait.
Il ne le savait pas encore assez pour écrire. Mais il le savait déjà assez pour ne jamais oublier.