Sorting by

×

Bons bai­sers de Lisbonne

Bons bai­sers de Lisbonne

Cha­pitres 7 à 9

Cha­pitre 7 — La partie

Le cin­quième jour, Fle­ming déci­da de jouer.

Ce n’é­tait pas une déci­sion ration­nelle. Les déci­sions ration­nelles se prennent le matin, à froid, après un café et une ana­lyse coûts-béné­fices. Celle-ci se prit à vingt et une heures trente, après deux whis­kies au bar du Palá­cio, et elle n’a­vait rien à voir avec la rai­son. Elle avait à voir avec Popov. Avec ce que Popov avait dit — ne jouez jamais contre un homme qui n’a rien à perdre. Un conseil. Un aver­tis­se­ment. Ou peut-être, main­te­nant que Fle­ming y réflé­chis­sait dans la lumière ambrée du bar, un défi. Parce que dire à un homme de ne pas faire quelque chose est le moyen le plus sûr de l’in­ci­ter à le faire, et Popov — qui connais­sait la psy­cho­lo­gie humaine avec l’ai­sance d’un hor­lo­ger qui connaît les rouages — le savait parfaitement.

Elle avait aus­si à voir avec Vera. Avec ce qu’elle avait dit au mira­dou­ro — ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre. La matière. L’ex­pé­rience. Le cou­rage. Trois mots qui tour­naient dans sa tête depuis vingt-quatre heures comme des billes dans un tam­bour, et qui s’é­taient cris­tal­li­sés, ce soir, au deuxième whis­ky, en une réso­lu­tion simple : il allait jouer. Pas pour gagner. Pas pour perdre. Pour savoir. Pour savoir ce que ça fai­sait d’être à la table au lieu d’être debout der­rière la balus­trade. Pour savoir ce que ça fai­sait de ris­quer quelque chose — même si ce quelque chose n’é­tait que de l’argent, même si l’argent n’est jamais que de l’argent et que le vrai risque est tou­jours ailleurs.

Il ter­mi­na son whis­ky. Posa le verre. Se leva.

Le bar­man aux mains de pia­niste le regar­da par­tir avec un imper­cep­tible haus­se­ment de sour­cil — le haus­se­ment de sour­cil du pro­fes­sion­nel qui a vu mille hommes par­tir vers le casi­no après deux whis­kies et qui sait com­ment la plu­part en reviennent.

*

La nuit était tiède. Tou­jours cette tié­deur de novembre por­tu­gais qui défie le calen­drier, qui dit aux sai­sons d’al­ler se faire voir, qui enve­loppe le corps dans une dou­ceur de coton et qui donne aux gestes une len­teur de rêve. Fle­ming tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. La fron­tière. Le bitume sous ses semelles, les pal­miers au-des­sus de sa tête, le casi­no devant lui avec sa façade Art Déco éclai­rée par des spots qui trans­for­maient le blanc en or pâle.

Il mon­ta les marches. Le por­tier le recon­nut — un salut, un sou­rire, la défé­rence cali­brée du per­son­nel de casi­no qui traite chaque client comme un roi parce que chaque client est un roi tant qu’il a de l’argent, et qui cesse de le trai­ter comme un roi à la seconde où il n’en a plus. Fle­ming fran­chit les portes capi­ton­nées. Le tapis rouge. L’es­ca­lier. Le bruit — ce mur­mure ampli­fié, cette musique du risque, les jetons, les cartes, les voix, la bille de roulette.

Il s’ar­rê­ta au bureau de change. Sor­tit de son por­te­feuille une liasse de billets — des escu­dos, chan­gés à l’am­bas­sade. Il comp­ta : cinq mille escu­dos. L’é­qui­valent d’en­vi­ron cent livres ster­ling. Ce n’é­tait pas une for­tune. Ce n’é­tait pas rien non plus. C’é­tait trois mois de solde d’un offi­cier de la Naval Intel­li­gence, et le fait qu’il soit prêt à les poser sur une table de bac­ca­ra disait quelque chose sur son état d’es­prit — quelque chose d’un peu fié­vreux, d’un peu détra­qué, qui n’a­vait pas sa place dans un rap­port à l’a­mi­ral Godfrey.

Le cais­sier lui remit des jetons. Des plaques, plu­tôt — les jetons de bac­ca­ra étaient des plaques rec­tan­gu­laires, plus lourdes que les jetons de rou­lette, avec un poids qui avait quelque chose de satis­fai­sant dans la main, le poids de l’argent abs­trait deve­nu objet concret, tan­gible, mani­pu­lable. Fle­ming les sen­tit dans sa paume. Il les fit cli­que­ter. Le son — ce son de por­ce­laine et d’argent et de risque — lui plut.

Il se diri­gea vers la table de baccara.

*

Hart­mann était là.

Bien sûr qu’il était là. Hart­mann était tou­jours là. Comme si la table de bac­ca­ra était son bureau, sa chaire, son trône — le lieu d’où il régnait sur un empire de cartes et de jetons avec la même auto­ri­té silen­cieuse que cer­tains hommes exercent sur des pays ou des armées. Il était assis à la même place que l’autre soir — au centre, face au crou­pier, dans la posi­tion du ban­quier. Le cos­tume était dif­fé­rent — bleu nuit ce soir, avec une che­mise blanche et une cra­vate en soie gris perle — mais le reste était iden­tique. Les mains. Les yeux gris. L’im­mo­bi­li­té. Cette absence totale de gestes super­flus qui était en elle-même un geste, le geste de l’homme qui a déci­dé que le mou­ve­ment est une fai­blesse et que l’im­mo­bi­li­té est la seule forme de pou­voir qui ne s’use pas.

Il y avait cinq joueurs à la table. Un siège était libre.

Fle­ming s’assit.

Le mou­ve­ment fut remar­qué. Pas osten­si­ble­ment — per­sonne ne tour­na la tête, per­sonne ne chu­cho­ta. Mais quelque chose chan­gea dans l’air autour de la table, une modi­fi­ca­tion infime de la pres­sion atmo­sphé­rique, comme quand un nou­vel ani­mal entre dans un enclos et que les autres ani­maux, sans bou­ger, sans même regar­der, enre­gistrent sa pré­sence avec chaque fibre de leur corps. Le crou­pier leva les yeux — un dixième de seconde. Le chef de par­tie ajus­ta sa posi­tion der­rière le crou­pier — un mil­li­mètre. Et Hartmann —

Hart­mann ne bou­gea pas. Ne regar­da pas. Ne fit rien. Ce qui était, bien sûr, la réac­tion la plus élo­quente de toutes. Un homme qui ne réagit pas à l’ar­ri­vée d’un nou­veau joueur est un homme qui savait déjà qu’il vien­drait. Et cette pres­cience — cette capa­ci­té à anti­ci­per le mou­ve­ment des autres, à être tou­jours un coup en avance, à savoir avant que les choses ne se pro­duisent qu’elles vont se pro­duire — était peut-être la qua­li­té la plus ter­ri­fiante de Hart­mann. Il ne jouait pas contre le hasard. Il jouait contre le futur. Et le futur, la plu­part du temps, perdait.

*

Le bac­ca­ra.

Fle­ming connais­sait les règles. Il les connais­sait comme on connaît les règles de gram­maire d’une langue étran­gère — théo­ri­que­ment, abs­trai­te­ment, sans l’ins­tinct de la pra­tique. Le bac­ca­ra est un jeu simple en appa­rence : deux mains sont dis­tri­buées, la main du ban­quier et la main du ponte, chaque main reçoit deux cartes, la valeur des cartes est addi­tion­née, seul le chiffre des uni­tés compte, la main la plus proche de neuf gagne. Si la main du ponte tota­lise entre zéro et cinq, le ponte tire une carte sup­plé­men­taire. Si la main du ban­quier tota­lise entre zéro et deux, le ban­quier tire. Entre trois et six, cela dépend de la carte tirée par le ponte. Au-des­sus de sept, on reste.

Simple. Mathé­ma­tique. Presque méca­nique. Et pour­tant — et c’é­tait là tout le mys­tère, toute la magie noire du bac­ca­ra — ce n’é­tait pas un jeu méca­nique. C’é­tait un jeu de nerfs, de pré­sence, de domi­na­tion psy­cho­lo­gique. Parce que les déci­sions de tirage étaient en grande par­tie impo­sées par les règles, le bac­ca­ra éli­mi­nait la com­pé­tence tech­nique et ne lais­sait que la ges­tion du risque — com­bien miser, quand miser, quand se reti­rer. Et cette ges­tion-là n’a­vait rien à voir avec les mathé­ma­tiques. Elle avait à voir avec le tem­pé­ra­ment. Avec le cœur. Avec cette chose indi­cible qui fait que cer­tains hommes avancent quand tout leur dit de recu­ler, et que d’autres reculent quand tout leur dit d’avancer.

Le crou­pier dis­tri­bua les cartes.

Fle­ming regar­da les siennes. Un sept et un quatre. Onze. Soit un — puis­qu’on ne gar­dait que le chiffre des uni­tés. Un. La pire main pos­sible après zéro. Il tira une carte. Un cinq. Six. Pas mal. Pas brillant. Six contre la banque.

Hart­mann retour­na ses cartes. Huit natu­rel. Vic­toire de la banque.

Fle­ming pous­sa ses jetons vers le crou­pier. Pre­mier coup, pre­mière perte. Ce n’é­tait rien — une mise mini­male, un échauf­fe­ment. Mais la sen­sa­tion — la sen­sa­tion de pous­ser des jetons vers quel­qu’un d’autre, de voir par­tir cet argent qui était le sien, de sen­tir la table l’as­pi­rer comme un siphon aspire l’eau — cette sen­sa­tion était nou­velle, et elle n’é­tait pas agréable. Elle n’é­tait pas agréable et elle était gri­sante, ce qui était pire, parce que les sen­sa­tions gri­santes et désa­gréables sont les plus addictives.

Deuxième main. Fle­ming misa davan­tage. Deux cents escu­dos. Les cartes tom­bèrent. Un trois et un deux. Cinq. Il tira. Un roi — zéro. Cinq. Contre la banque : sept natu­rel. Perdu.

Troi­sième main. Trois cents escu­dos. Perdu.

Qua­trième main. Deux cents escu­dos. Gagné — enfin. La sen­sa­tion inverse : les jetons qui reve­naient vers lui, pous­sés par le crou­pier avec le râteau en bois, comme un affluent qui rejoint la rivière. Un gain. Petit. Insuf­fi­sant pour com­pen­ser les pertes. Mais un gain quand même, et la chi­mie du gain — l’en­dor­phine, l’a­dré­na­line, le cock­tail hor­mo­nal qui dit au cer­veau conti­nue, recom­mence, c’est pos­sible — se déclen­cha en lui avec une vio­lence qui le surprit.

Cin­quième main. Quatre cents escu­dos. Perdu.

Fle­ming s’a­per­çut qu’il trans­pi­rait. Pas beau­coup. Un film de sueur sur le front, sous les manches de sa che­mise, dans le creux de ses paumes. La sueur de l’homme qui joue — cette sueur par­ti­cu­lière qui ne sent pas la fatigue mais la peur, cette peur exquise, cette peur choi­sie, cette peur qui n’est pas la peur du dan­ger réel mais la peur du risque volon­taire, et qui est peut-être la forme la plus pure de l’é­mo­tion humaine, parce qu’elle n’a aucune uti­li­té pra­tique et qu’elle existe uni­que­ment pour être ressentie.

*

Les mains se suc­cé­dèrent. Fle­ming jouait et Hart­mann ban­quait, et entre eux — par-des­sus les cartes, par-des­sus les jetons, par-des­sus le tapis vert et les mains du crou­pier et les mur­mures des autres joueurs — quelque chose se construi­sait. Pas une conver­sa­tion. Pas un duel. Quelque chose entre les deux. Un dia­logue muet, mené entiè­re­ment par les mises et les cartes, un dia­logue où chaque jeton posé sur le tapis était une phrase et chaque carte retour­née une réponse.

Fle­ming jouait mal. Il le savait. Il jouait avec ses émo­tions — trop haut après un gain, trop bas après une perte, le sché­ma clas­sique du joueur impul­sif qui laisse le résul­tat pré­cé­dent dic­ter la mise sui­vante au lieu de suivre un sys­tème. Il n’a­vait pas de sys­tème. Il n’a­vait que son ins­tinct, et son ins­tinct, au bac­ca­ra, valait à peu près ce que valent les ins­tincts dans tous les domaines où la com­pé­tence est requise — rien du tout.

Hart­mann, lui, jouait avec la pré­ci­sion d’un métro­nome. Ses mises ne variaient pas — ou plu­tôt, elles variaient selon un pat­tern que Fle­ming ne par­ve­nait pas à déchif­frer, une logique interne qui obéis­sait à des règles que Hart­mann seul connais­sait. Par­fois il misait gros, par­fois petit, et il n’y avait aucune cor­ré­la­tion visible avec les résul­tats pré­cé­dents, aucun pat­tern émo­tion­nel, aucune réac­tion. C’é­tait comme jouer contre une machine — une machine élé­gante, silen­cieuse, qui por­tait des bou­tons de man­chette en or et une cra­vate en soie gris perle, mais une machine quand même.

Et la machine gagnait.

Pas à chaque main. Mais sur l’en­semble. Len­te­ment, métho­di­que­ment, avec cette régu­la­ri­té impla­cable des pro­ces­sus sta­tis­tiques quand ils s’ap­pliquent aux grandes séries — la banque gagne à long terme, c’est mathé­ma­tique, c’est inévi­table, et Hart­mann était la banque. Il était l’ins­ti­tu­tion. Il était le sys­tème. Et Fle­ming, en face de lui, avec ses cinq mille escu­dos qui fon­daient comme neige au soleil por­tu­gais, était l’in­di­vi­du — l’homme seul, l’a­ma­teur, le témé­raire qui croit pou­voir battre le sys­tème avec de l’au­dace et du style et qui découvre que le sys­tème n’a pas d’au­dace et pas de style et que c’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’il gagne.

Au bout d’une heure, Fle­ming avait per­du deux mille escu­dos. Presque la moi­tié de sa mise ini­tiale. Ses colonnes de jetons avaient fon­du — ce qui avait été des tours était deve­nu des murets, puis des tas, puis des poi­gnées. La géo­gra­phie de la défaite.

Il aurait dû s’ar­rê­ter. Tout joueur rai­son­nable se serait arrê­té. Mais la rai­son, au casi­no, est une den­rée aus­si rare que le tungs­tène de Sala­zar, et Fle­ming, qui n’é­tait pas un joueur rai­son­nable mais un offi­cier du ren­sei­gne­ment naval jouant avec trois mois de solde pour des motifs qui n’a­vaient rien à voir avec l’argent, ne s’ar­rê­ta pas.

Il misa cinq cents escu­dos. Sa plus grosse mise de la soi­rée. Un dixième de sa mise ini­tiale sur une seule main.

Les cartes tombèrent.

*

Un silence. Ce silence par­ti­cu­lier qui se pro­duit autour d’une table de jeu quand la mise est assez éle­vée pour que les spec­ta­teurs retiennent leur souffle — un silence qui n’est pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de l’at­ten­tion, cette atten­tion col­lec­tive, phy­sique, pal­pable, qui se concentre sur un point unique comme un fais­ceau de lumière à tra­vers une loupe.

Fle­ming regar­da ses cartes. Len­te­ment. Comme il avait vu Hart­mann le faire — du bout des doigts, sans les retour­ner tout à fait, en les sou­le­vant juste assez pour lire leur valeur dans l’ombre de la courbe du car­ton. Un neuf et un roi. Neuf natu­rel. La meilleure main pos­sible. Le sang mon­ta à ses tempes — une bouf­fée de cha­leur, un élan, quelque chose qui res­sem­blait à de la joie et qui était pro­ba­ble­ment de la chi­mie céré­brale, mais qui était beau quand même, beau comme sont belles toutes les choses qui nous tra­versent sans que nous les ayons prévues.

Il posa ses cartes. Neuf natu­rel. Le crou­pier annonça.

Hart­mann retour­na les siennes. Avec la même len­teur, la même éco­no­mie de geste, la même absence d’é­mo­tion. Un six et un deux. Huit. Contre neuf. La banque perdait.

Fle­ming avait gagné.

Le crou­pier pous­sa les jetons vers lui. Cinq cents escu­dos de gain. Il était tou­jours en perte sur l’en­semble de la soi­rée — quinze cents escu­dos de moins que son capi­tal ini­tial — mais ce gain, ce gain unique, valait plus que sa valeur moné­taire. Il valait comme preuve. Preuve que c’é­tait pos­sible. Que Hart­mann pou­vait perdre. Que la machine avait des failles.

Et c’est là que Hart­mann le regarda.

Pour la pre­mière fois de la soi­rée — vrai­ment. Pas le regard fur­tif de l’autre soir, ce frô­le­ment ocu­laire d’une seconde. Un vrai regard. Fron­tal. Direct. Les yeux gris de Hart­mann se posèrent sur Fle­ming avec la même pré­ci­sion que ses mains posaient les jetons — sans hâte, sans pres­sion, avec une exac­ti­tude qui était en elle-même une forme de vio­lence. Et dans ce regard, Fle­ming lut — non, il ne lut pas, il sen­tit, parce que cer­taines choses ne se lisent pas mais se sentent, comme on sent le froid ou la cha­leur ou la pré­sence d’un autre corps dans une pièce obs­cure — il sen­tit quelque chose qui le glaça.

De l’a­mu­se­ment.

Hart­mann était amu­sé. Pas irri­té par la perte, pas désta­bi­li­sé, pas même impres­sion­né. Amu­sé. Comme un pro­fes­seur d’é­checs est amu­sé quand un élève débu­tant fait un coup inat­ten­du — pas un bon coup, pas un coup de maître, mais un coup qui révèle une per­son­na­li­té, un tem­pé­ra­ment, quelque chose d’in­té­res­sant sous la mal­adresse tech­nique. Hart­mann regar­dait Fle­ming avec l’a­mu­se­ment de l’homme qui vient de repé­rer un joueur digne d’at­ten­tion — pas digne de crainte, pas encore, mais digne d’at­ten­tion, ce qui est le pre­mier pas vers la crainte et aus­si vers le res­pect, et qui est, en tout état de cause, un pas dans le jeu.

Fle­ming sou­tint le regard. Trois secondes. Quatre. Cinq. Puis Hart­mann détour­na les yeux — len­te­ment, sans hâte, comme s’il refer­mait un livre qu’il avait ouvert à une page inté­res­sante et qu’il comp­tait reprendre plus tard — et le jeu reprit.

*

Fle­ming joua encore une heure. Il per­dit. Pas catas­tro­phi­que­ment — il limi­ta les dégâts, rédui­sit ses mises, joua en défense, ce qui au bac­ca­ra est une façon polie de mou­rir len­te­ment au lieu de mou­rir vite. À vingt-trois heures trente, il avait per­du trois mille deux cents escu­dos. Plus de la moi­tié de son capi­tal. Deux mois de solde, vola­ti­li­sés dans le velours vert d’une table de bac­ca­ra au bout de l’Europe.

Il se leva. Ras­sem­bla ses jetons res­tants — une poi­gnée triste, le rési­du d’une ambi­tion — et les échan­gea au bureau de caisse contre un reçu qu’il plia dans sa poche. Ses mains ne trem­blaient pas. Son visage ne tra­his­sait rien. Il avait appris ça, au moins — l’art de perdre en silence, l’art bri­tan­nique par excel­lence, ce talent natio­nal pour encais­ser la défaite avec une digni­té qui est peut-être de la fier­té ou peut-être de l’anes­thé­sie et qui est, dans les deux cas, la seule réponse accep­table au désastre.

Mais en dedans — en dedans, là où per­sonne ne voyait, là où les cos­tumes de Ben­son & Clegg et les Mor­land Spe­cial et les sou­rires cali­brés ne pro­té­geaient de rien — en dedans, il brû­lait. Pas de honte. Pas de regret. De colère. Une colère froide, miné­rale, une colère qui n’é­tait pas diri­gée contre Hart­mann mais contre lui-même, contre sa propre insuf­fi­sance, contre cette véri­té que la soi­rée venait de lui jeter au visage avec la bru­ta­li­té d’un upper­cut : il n’é­tait pas à la hau­teur. Pas à la table. Pas dans la guerre. Pas dans la vie. Il était un ama­teur dans un monde de pro­fes­sion­nels, un spec­ta­teur qui avait vou­lu mon­ter sur scène et qui s’é­tait fait sif­fler — pas bruyam­ment, pas cruel­le­ment, mais avec cette indif­fé­rence polie qui est la pire des humi­lia­tions, parce qu’elle ne vous accorde même pas l’hon­neur de la défaite. Elle vous accorde l’oubli.

Hart­mann l’a­vait bat­tu. Et Hart­mann l’a­vait oublié en le battant.

*

Il sor­tit du casi­no. L’air de la nuit — tiède, salé, com­plice. Les étoiles au-des­sus des pal­miers. La façade blanche du Palá­cio, de l’autre côté de la rue, qui lui­sait dans la lumière des réver­bères comme un fan­tôme de paque­bot échoué.

Et sur les marches du casi­no, une silhouette.

Assis sur la der­nière marche, les coudes sur les genoux, une ciga­rette au coin des lèvres, Popov l’at­ten­dait. Popov, avec son sou­rire de fauve au repos, ses yeux noirs qui brillaient dans le noir, et cette pos­ture de décon­trac­tion cal­cu­lée qui était sa marque de fabrique — la décon­trac­tion de l’homme qui sait que le monde est un cirque et qu’il en est le meilleur acrobate.

— Alors ? dit Popov.

Fle­ming s’as­sit à côté de lui. Sur les marches. Le marbre était frais sous ses cuisses. Il allu­ma une Mor­land — une vraie Mor­land, pas une SG Gigante, parce que la défaite au bac­ca­ra annu­lait les conces­sions au camou­flage et qu’il avait besoin, à cet ins­tant pré­cis, du goût fami­lier du tabac turc mélan­gé au Vir­gi­nie, ce goût qui était le sien, le seul goût qui ne le tra­his­sait pas.

— J’ai per­du, dit-il.

— Com­bien ?

— Trois mille deux cents escudos.

— C’est beaucoup ?

— Pour moi, oui.

Popov tira sur sa ciga­rette. Le bout incan­des­cent des­si­na un arc orange dans l’obs­cu­ri­té — un petit météore domes­tique, une étoile filante à hau­teur d’homme.

— Vous avez appris quelque chose ?

— J’ai appris que je ne sais pas jouer.

— Non. Vous avez appris autre chose. Vous avez appris à quoi ça res­semble, de l’in­té­rieur. La table. Les cartes. La sueur. La perte. Vous avez appris ce que ça fait d’être dans le jeu au lieu de regar­der le jeu. Et ça, Fle­ming — ça vaut trois mille deux cents escudos.

Fle­ming ne répon­dit pas. Il fumait. La fumée mon­tait dans l’air tiède, lente, bleue dans la lumière du réver­bère, et se dis­si­pait dans la nuit comme toutes les fumées, comme tous les cha­grins, comme toutes les défaites — len­te­ment, invi­si­ble­ment, sans lais­ser de trace visible mais en lais­sant une trace olfac­tive, une mémoire du corps, une empreinte dans l’air que le vent fini­rait par effa­cer mais que le sou­ve­nir conserverait.

— Vous saviez que j’al­lais jouer ce soir, dit Fle­ming. C’é­tait une affir­ma­tion, pas une question.

— Oui.

— Com­ment ?

— Parce que je vous connais. Pas vous per­son­nel­le­ment — votre type. L’homme qui observe. L’homme qui note. L’homme qui se tient au bord. Ce type-là finit tou­jours par sau­ter. Pas par cou­rage — par impa­tience. Par dégoût de lui-même. L’homme qui regarde trop long­temps finit par ne plus sup­por­ter son propre regard et il saute, non pas parce qu’il veut gagner mais parce qu’il veut ces­ser de se regar­der regar­der. C’est ce qui s’est pas­sé ce soir. Vous n’a­vez pas joué au bac­ca­ra. Vous avez joué contre vous-même. Et vous avez per­du contre vous-même. Ce qui est, soit dit en pas­sant, la seule défaite qui ait du sens.

Le silence retom­ba. Les pal­miers bruis­saient. Une voi­ture pas­sa sur la route côtière — des phares, un bruit de moteur, puis le silence encore. Le casi­no, der­rière eux, conti­nuait de vivre — des éclats de lumière par les fenêtres, des ombres qui bou­geaient, le bruit assour­di de la rou­lette et des voix. Le monde conti­nuait de jouer pen­dant qu’ils étaient assis sur des marches en marbre à fumer dans le noir.

— Hart­mann m’a regar­dé, dit Fleming.

— Je sais. J’é­tais là.

— Vous étiez au casino ?

— Je suis tou­jours au casi­no. Pas à la table — dans l’ombre. C’est mon milieu natu­rel. L’ombre est l’ha­bi­tat de l’es­pion, comme l’eau est l’ha­bi­tat du pois­son. Et depuis l’ombre, on voit des choses que les joueurs ne voient pas. J’ai vu Hart­mann vous regar­der. Et j’ai vu ce que son regard contenait.

— Quoi ?

— De l’in­té­rêt. Et c’est le plus dan­ge­reux. Un homme qui vous ignore est inof­fen­sif. Un homme qui vous hait est pré­vi­sible. Mais un homme qui s’in­té­resse à vous — ça, c’est un pro­blème. Parce que l’in­té­rêt de Hart­mann n’est pas un inté­rêt humain. Ce n’est pas de la curio­si­té, ce n’est pas de la sym­pa­thie. C’est l’in­té­rêt du pré­da­teur pour la proie. L’in­té­rêt de l’homme qui vient de repé­rer une pièce sur l’é­chi­quier et qui cal­cule déjà les douze pro­chains coups.

— Vous me pre­nez pour une pièce ?

— Nous sommes tous des pièces, Fle­ming. La ques­tion n’est pas de savoir si nous en sommes. La ques­tion est de savoir qui nous déplace. Et si nous avons le choix de notre case.

Popov se leva. D’un mou­ve­ment fluide, sans effort, comme si son corps obéis­sait à des lois phy­siques dif­fé­rentes de celles qui gou­ver­naient le com­mun des mor­tels — moins de gra­vi­té, plus de grâce, une élas­ti­ci­té de félin qui ren­dait chaque geste à la fois natu­rel et spectaculaire.

— Ren­trez, dit-il. Dor­mez. Demain, le monde sera dif­fé­rent. Il est tou­jours dif­fé­rent le len­de­main d’une défaite. Pas meilleur, pas pire. Dif­fé­rent. Et la dif­fé­rence — il sou­rit, de ce sou­rire mince, celui qui n’é­tait pas le sou­rire de scène mais le sou­rire vrai, le sou­rire rare — la dif­fé­rence est tout ce dont un homme a besoin pour recommencer.

Il s’é­loi­gna. Pas vers l’hô­tel — vers la nuit, vers la route côtière, vers Cas­cais ou vers Lis­bonne ou vers un de ces endroits que Popov fré­quen­tait après minuit et dont per­sonne ne savait rien, parce que la vie noc­turne de Popov était un mys­tère que même le MI5 avait renon­cé à percer.

Fle­ming res­ta seul sur les marches.

Il fuma une deuxième Mor­land. Puis une troi­sième. Le casi­no com­men­çait à se vider — des sil­houettes sor­taient par la porte prin­ci­pale, des hommes en cos­tume, des femmes en robe, cer­tains riant, d’autres silen­cieux, tous por­tant sur leur visage cette expres­sion par­ti­cu­lière que le casi­no imprime sur les traits humains : un mélange de fatigue et d’ex­ci­ta­tion, de regret et d’es­poir, cette expres­sion de len­de­main de fête qui est aus­si une expres­sion de len­de­main de bataille et qui dit, dans les deux cas, la même chose — c’est fini, et demain on recommence.

Il cher­cha Hart­mann du regard. Il ne le vit pas. L’Al­le­mand avait dû sor­tir par une autre porte, ou plus tôt, ou pas du tout — peut-être Hart­mann vivait-il au casi­no, peut-être n’en sor­tait-il jamais, peut-être était-il un fan­tôme de plus dans cette ville de fan­tômes, un spectre en cos­tume bleu nuit qui han­tait les tables de bac­ca­ra pour l’éternité.

Fle­ming se leva. Ses jambes étaient raides — le marbre froid, l’im­mo­bi­li­té. Il tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. Le gra­vier du Palá­cio sous ses semelles, ce cris­se­ment qui disait autre chose ce soir — pas l’argent, pas le calme, pas l’entre-soi. Le retour. Le cris­se­ment du retour.

*

Le hall du Palá­cio était désert. Le lustre éteint. Le concierge de nuit, un homme dif­fé­rent de celui du matin — plus jeune, plus pâle, avec des cernes qui sug­gé­raient une vie noc­turne incom­pa­tible avec la digni­té de sa fonc­tion — lisait un roman der­rière son comp­toir. Il leva les yeux quand Fle­ming pas­sa, mur­mu­ra un bon­soir, et replon­gea dans son livre.

Fle­ming prit l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze.

Au pre­mier étage, il s’ar­rê­ta. Par la fenêtre du palier, il vit le jar­din. La nuit. Les pal­miers. Et là-bas, au fond, près du bas­sin aux pois­sons rouges — deux sil­houettes. Debout. Face à face. Deux hommes qui par­laient dans le noir, trop loin pour qu’il puisse entendre quoi que ce soit, trop sombres pour qu’il puisse iden­ti­fier des visages. L’un était grand, voû­té, avec cette pos­ture de prince fati­gué qu’il connais­sait — Umber­to, peut-être. L’autre était plus petit, plus com­pact, et fumait — le bout rouge de la ciga­rette oscil­lait dans le noir comme un pen­dule minuscule.

Ils par­laient. À minuit. Dans un jar­din. En secret.

Fle­ming les regar­da pen­dant une minute. Deux. Puis la sil­houette plus petite tour­na légè­re­ment la tête, et la lumière d’un réver­bère loin­tain accro­cha un reflet — un reflet de che­veux blonds cou­pés court, de crâne ger­ma­nique, d’yeux gris.

Hart­mann.

Hart­mann et Umber­to. Dans le jar­din. À minuit.

Fle­ming recu­la d’un pas, s’é­loi­gna de la fenêtre. Son cœur bat­tait — pas de la fièvre du jeu cette fois, mais de l’ex­ci­ta­tion du ren­sei­gne­ment, cette exci­ta­tion plus froide, plus aiguë, qui naît quand on voit quelque chose qu’on ne devrait pas voir et qu’on com­prend qu’on vient de trou­ver un fil, un seul fil, dans la tapis­se­rie com­plexe des intrigues d’Estoril.

Hart­mann et Umber­to. Le ban­quier nazi et le prince héri­tier d’I­ta­lie. Un Alle­mand et un Ita­lien dans un jar­din neutre. Qu’est-ce qu’ils se disaient ? Qu’est-ce qu’un agent finan­cier du Reich pou­vait bien dire au futur roi d’un pays allié qui vacillait ? Des pro­messes ? Des menaces ? Des infor­ma­tions ? De l’argent ?

Fle­ming nota. Men­ta­le­ment. Avec cette pré­ci­sion auto­ma­tique qui était sa malé­dic­tion et son seul talent — celui qu’il ne recon­nais­sait pas encore comme un talent d’é­cri­vain, mais qui en était un, le pre­mier, le fon­da­men­tal : la capa­ci­té de voir ce que les autres ne voient pas et de s’en souvenir.

Il mon­ta au deuxième étage. Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra. Fer­ma. Allu­ma. La chambre 214 — le lit, le bureau, les per­siennes, la fenêtre. Tout iden­tique. Tout dif­fé­rent. Parce qu’il était dif­fé­rent. Trois mille deux cents escu­dos plus pauvre et une cer­ti­tude plus riche.

La cer­ti­tude était celle-ci : Hart­mann n’é­tait pas seule­ment un joueur. Hart­mann était un nœud. Un point de conver­gence. Les fils de l’in­trigue — quels qu’ils fussent — pas­saient par lui. Par ses mains de joueur. Par ses yeux gris. Par ses ren­dez-vous noc­turnes dans les jar­dins d’hô­tel avec des princes en sursis.

Fle­ming s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes du Palá­cio. Écri­vit — pas un mot, cette fois. Pas une phrase. Un para­graphe entier. Des obser­va­tions, des notes, des connexions. Hart­mann-Umber­to. Casi­no. PVDE. Réseau finan­cier. Tungs­tène. Et un point d’in­ter­ro­ga­tion — un seul, grand, au milieu de la page, qui résu­mait tout ce qu’il ne savait pas encore et qui était plus vaste que tout ce qu’il savait.

Il posa le crayon. Regar­da la page. Pen­sa : c’est un rap­port. Un rap­port pour l’a­mi­ral God­frey. Rien de plus.

Mais en regar­dant les mots sur la page — ses mots, sa main, son écri­ture — il sen­tit autre chose. Pas le devoir du rap­port. Le plai­sir de l’é­cri­ture. Le plai­sir minus­cule, inavouable, presque hon­teux, de poser des mots sur du papier et de voir appa­raître quelque chose qui n’exis­tait pas avant — pas les faits, qui exis­taient déjà, mais leur mise en forme, leur agen­ce­ment, cette alchi­mie mys­té­rieuse par laquelle des évé­ne­ments dis­pa­rates deviennent un récit, et un récit devient une véri­té, et une véri­té devient — quoi ? Un livre ? Non. Pas encore. Pas avant longtemps.

Mais le plai­sir était là. Et le plai­sir, Fle­ming le savait, est le signe le plus fiable du talent. On ne prend pas de plai­sir à ce qu’on fait mal. On prend du plai­sir à ce qu’on fait bien sans le savoir. Et ce plai­sir-là — ce plai­sir de nuit, ce plai­sir de défaite, ce plai­sir clan­des­tin d’un homme qui écrit des notes dans une chambre d’hô­tel au bout de l’Eu­rope — était peut-être la seule vic­toire de cette soi­rée de défaites.

Il ran­gea le bloc-notes dans le tiroir. Étei­gnit la lampe. Se coucha.

Dehors, le jar­din était vide. Hart­mann et Umber­to avaient dis­pa­ru — cha­cun dans sa chambre, dans son monde, dans ses secrets. Le Palá­cio dor­mait. Le casi­no dor­mait. La mer, elle, ne dor­mait pas — elle ne dor­mait jamais, elle conti­nuait son tra­vail de mer, ce tra­vail de res­sac et de reflux qui usait les rochers et le temps avec la même patience, la même indif­fé­rence, la même beau­té terrible.

Fle­ming fer­ma les yeux. Il pen­sa à la table de bac­ca­ra. Aux cartes. Au neuf natu­rel — ce moment unique, ful­gu­rant, où il avait tenu entre ses doigts la meilleure main pos­sible et où le monde, pen­dant trois secondes, avait été par­fait. Puis il pen­sa au regard de Hart­mann — ces yeux gris, cet amu­se­ment — et le monde ces­sa d’être par­fait et rede­vint ce qu’il était : un piège de beau­té, un jeu tru­qué, un casi­no où la banque gagnait tou­jours et où les joueurs per­daient avec digni­té ou sans digni­té, ce qui ne chan­geait rien au résultat.

Il dor­mit. Mal. Les chiffres tour­naient dans sa tête — trois mille deux cents escu­dos, neuf natu­rel, huit contre neuf, cinq mille moins trois mille deux cents, mille huit cents res­tants, les mathé­ma­tiques de la défaite, la comp­ta­bi­li­té du désastre. Et entre les chiffres, un visage. Pas celui de Hart­mann. Pas celui de Popov.

Celui de Vera.

Qui n’a­vait rien à faire là, entre les chiffres et les cartes et les marches du casi­no, et qui était là quand même, avec ses yeux trop écar­tés et son sou­rire inté­rieur et ses Chur­ch’s anglaises, et qui disait, dans le noir de son crâne, avec cette voix grave qui n’ap­par­te­nait qu’à elle : ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

La matière.

Le cou­rage.

Fle­ming ser­ra les pau­pières. Le som­meil vint, fina­le­ment, comme viennent les som­meils de défaite — lourd, noir, sans rêve, un som­meil de plomb qui n’est pas du repos mais un effon­dre­ment, et qui laisse au réveil ce goût par­ti­cu­lier dans la bouche, ce goût de cendres et de sel, le goût du lendemain.

Cha­pitre 8 — Les ques­tions de Vera

Le sixième jour com­men­ça par un mensonge.

Pas un grand men­songe — un petit. Un de ces men­songes quo­ti­diens, lubri­fiants, qui per­mettent aux jour­nées de glis­ser les unes après les autres sans fric­tion. Le men­songe était celui-ci : quand Vera lui deman­da, au petit déjeu­ner, sur la ter­rasse du Palá­cio, com­ment s’é­tait pas­sée sa soi­rée au casi­no, Fle­ming répon­dit que ça avait été inté­res­sant. Inté­res­sant. Le mot le plus creux de la langue anglaise, le mot-paravent, le mot der­rière lequel on range tout ce qu’on ne veut pas mon­trer — la défaite, la honte, l’ex­ci­ta­tion, la peur, le plai­sir. Inté­res­sant. Vera hocha la tête et ne dit rien, et Fle­ming sut, à la façon dont elle ne dit rien — pas un silence neutre, un silence plein, un silence qui conte­nait une ques­tion non posée — qu’elle n’é­tait pas dupe.

Mais elle ne pous­sa pas. Pas tout de suite.

Ils prirent le café ensemble. C’é­tait deve­nu une habi­tude — une habi­tude de six jours seule­ment, mais les habi­tudes au Palá­cio se for­maient vite, comme les habi­tudes se forment dans tous les lieux hors du temps, les hôpi­taux, les pri­sons, les bateaux de croi­sière, les hôtels de guerre. On adopte un rythme. On s’as­sied à la même table. On com­mande la même chose. Et ce rythme, cette répé­ti­tion, crée une illu­sion de nor­ma­li­té qui est le rem­part le plus effi­cace contre le chaos du monde extérieur.

Fle­ming buvait son café — la bica, il disait bica main­te­nant sans y pen­ser, le mot por­tu­gais avait rem­pla­cé le mot anglais dans son voca­bu­laire mati­nal, et cette sub­sti­tu­tion minus­cule le trou­bla plus qu’elle n’au­rait dû, parce qu’elle signi­fiait que le Por­tu­gal entrait en lui, pas seule­ment par les yeux et les oreilles mais par la langue, par les mots, par cette couche la plus intime de l’i­den­ti­té qu’est le lan­gage. Vera buvait le sien dans un verre, avec le nuage de lait, les sept tours de cuillère. Le soleil frap­pait la ter­rasse avec cette bru­ta­li­té douce du matin atlan­tique. Le jar­din brillait. La mer scin­tillait. Et Vera posa sa pre­mière question.

— Vous avez vu Hart­mann hier soir ?

La ques­tion n’a­vait rien de sus­pect. Fle­ming était allé au casi­no, Hart­mann était au casi­no, il était natu­rel de deman­der. Mais quelque chose dans la for­mu­la­tion — pas avez-vous joué, pas com­ment était le casi­no, mais avez-vous vu Hart­mann, le nom, direc­te­ment, pré­ci­sé­ment — accro­cha l’at­ten­tion de Fle­ming comme un hame­çon accroche un pois­son. Un accroc léger. Presque indo­lore. Mais un accroc.

— Oui. J’ai joué à sa table.

— Et ?

— Il a gagné. Je sup­pose que c’est l’is­sue habituelle.

— Tou­jours. Hart­mann gagne tou­jours. Les gens se demandent com­ment. Cer­tains pensent qu’il triche. D’autres pensent qu’il a un sys­tème. La véri­té est plus simple : il n’a pas peur. Un homme sans peur à une table de jeu est un homme invin­cible, parce que la peur est la seule force qui agisse contre le joueur — pas les pro­ba­bi­li­tés, pas le crou­pier, pas les cartes. La peur. Et Hart­mann n’a pas peur.

Fle­ming la regar­da. Elle par­lait de Hart­mann avec une fami­lia­ri­té qui le sur­prit. Pas une fami­lia­ri­té d’a­mie — une fami­lia­ri­té d’ob­ser­va­trice. Elle connais­sait Hart­mann. Elle l’a­vait étu­dié. Elle savait com­ment il jouait, pour­quoi il gagnait, ce qui le ren­dait dan­ge­reux. Et cette connais­sance, chez une tra­duc­trice de l’am­bas­sade bri­tan­nique, était — le mot lui vint avec la net­te­té d’une gifle — anormale.

Il ne dit rien. Il but son café. Il nota.

*

La mati­née se dérou­la nor­ma­le­ment — si tant est que quoi que ce soit fût nor­mal dans cette ville de masques. Fle­ming se ren­dit à l’am­bas­sade pour une réunion avec le chef de sta­tion du MI6, un homme nom­mé Rich­ter qui ne s’ap­pe­lait pro­ba­ble­ment pas Rich­ter et dont le bureau, au deuxième étage de la chan­cel­le­rie, sen­tait le tabac de pipe et le papier clas­si­fié. Rich­ter lui don­na des noms. Des contacts. Des horaires de ren­dez-vous. La méca­nique du ren­sei­gne­ment — cette bureau­cra­tie de l’ombre qui fonc­tionne comme toutes les bureau­cra­ties, avec des for­mu­laires, des tam­pons, des vali­da­tions hié­rar­chiques, et qui ne dif­fère de la bureau­cra­tie ordi­naire que par un détail : les for­mu­laires sont clas­sés secret et les erreurs de rem­plis­sage peuvent tuer des gens.

Fle­ming prit des notes. Des vraies notes, dans un car­net offi­ciel, pour l’a­mi­ral God­frey. Mais son esprit était ailleurs. Son esprit était sur la ter­rasse du Palá­cio, dans la ques­tion de Vera — avez-vous vu Hart­mann — et dans la façon dont elle avait pro­non­cé le nom, avec cette aisance qui tra­his­sait une fré­quen­ta­tion, une proxi­mi­té, quelque chose de plus qu’une connais­sance de seconde main.

Il deman­da à Richter :

— Que savez-vous d’une cer­taine Vera Car­val­ho ? Tra­duc­trice à l’am­bas­sade. Anglo-por­tu­gaise. On me l’a assi­gnée comme liai­son locale.

Rich­ter haus­sa un sour­cil. Le sour­cil gauche — celui qui, chez les hommes de ren­sei­gne­ment, signi­fie je-sais-quelque-chose-mais-je-ne-sais-pas-si-je-dois-vous-le-dire.

— Car­val­ho. Oui. Bonne tra­duc­trice. Fiable, autant qu’on sache. Son père était anglais — un ingé­nieur, mort il y a une ving­taine d’an­nées. Elle a fait ses études en par­tie à Lis­bonne, en par­tie à Londres. Queen Mary Col­lege, si je me sou­viens bien. Langues modernes. Elle est reve­nue au Por­tu­gal en trente-huit, juste avant la guerre. L’am­bas­sade l’a recru­tée comme tra­duc­trice indé­pen­dante en quarante.

— Quelque chose d’autre ?

— Comme quoi ?

— Des asso­cia­tions. Des contacts. Des fré­quen­ta­tions inhabituelles.

Rich­ter le regar­da. Le regard pro­fes­sion­nel — celui qui éva­lue non pas la ques­tion mais la rai­son de la question.

— Pour­quoi deman­dez-vous, Commander ?

— Curio­si­té professionnelle.

— La curio­si­té pro­fes­sion­nelle est un oxy­more dans ce métier. Soit c’est pro­fes­sion­nel, soit c’est de la curio­si­té. Les deux ensemble font des dégâts.

Il dit cela avec un sou­rire — le sou­rire du vieux rou­tard qui a vu des offi­ciers plus jeunes se brû­ler les ailes à la flamme des ques­tions inutiles. Puis il ajou­ta, sur un ton plus bas :

— Il n’y a rien dans le dos­sier de Car­val­ho. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien. Ça veut dire qu’on n’a rien trou­vé. La nuance est impor­tante. Au Por­tu­gal, les gens qui n’ont rien dans leur dos­sier sont soit des saints, soit des pro­fes­sion­nels. Et les saints sont rares à Lisbonne.

Fle­ming nota. Queen Mary Col­lege, Londres. 1938, retour au Por­tu­gal. Recru­tée en 1940. Rien dans le dos­sier. Rien dans le dos­sier. La phrase réson­na dans sa tête avec une insis­tance de cloche.

*

Il retrou­va Vera en début d’a­près-midi. Elle l’at­ten­dait au bar du Palá­cio — assise cette fois, pas debout, ins­tal­lée dans un des fau­teuils pro­fonds avec un verre de por­to blanc et le même jour­nal por­tu­gais que le matin. Elle leva les yeux quand il entra et le sou­rire inté­rieur appa­rut, fidèle au poste, comme un fonc­tion­naire qui ne prend jamais de vacances.

— Com­ment ça s’est pas­sé à l’ambassade ?

— Comme tou­jours. Des réunions. Du papier. Des gens qui disent des choses impor­tantes avec un air ennuyé.

— C’est la spé­cia­li­té bri­tan­nique. Rendre l’im­por­tant ennuyeux et l’en­nuyeux impor­tant. Asseyez-vous.

Il s’as­sit. Com­man­da un por­to blanc — la cou­tume d’i­ci, avait dit le bar­man, et Fle­ming s’y était fait, comme il s’é­tait fait à la bica et aux SG Gigante et à cette ville qui l’ab­sor­bait jour après jour, couche après couche, comme une éponge absorbe l’eau. Le por­to arri­va. Froid. Sec. Le goût de noix et d’a­mande. Le goût du Portugal.

— Qui avez-vous vu ? deman­da Vera.

— Le chef de sta­tion. Rich­ter. Un homme char­mant dans le genre faux oncle.

— Et il vous a dit quoi ?

— Des choses clas­si­fiées que je ne peux pas répéter.

— Même à votre liai­son locale ?

— Sur­tout à ma liai­son locale.

Elle sou­rit. Le sou­rire chan­gea — pas le sou­rire inté­rieur cette fois, mais un sou­rire plus ouvert, plus chaud, un sou­rire qui disait j’aime que vous résis­tiez. Et Fle­ming pen­sa que cette femme col­lec­tion­nait ses résis­tances comme d’autres col­lec­tionnent des timbres ou des papillons — avec une atten­tion métho­dique, une patience de chas­seur, un plai­sir de connaisseur.

— D’ac­cord, dit-elle. Pas de secrets d’É­tat. Mais dites-moi au moins ce que vous comp­tez faire de vos pro­chains jours. Qui allez-vous voir ? Où irez-vous ? Je suis cen­sée faci­li­ter votre séjour, et pour faci­li­ter, il faut savoir.

C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait par­fai­te­ment rai­son­nable. C’é­tait, en fait, exac­te­ment ce qu’une liai­son locale était sup­po­sée deman­der — le pro­gramme, les ren­dez-vous, les besoins logis­tiques. Rien de sus­pect. Et pour­tant, quelque chose dans l’in­sis­tance — cette insis­tance douce, enve­lop­pée de sou­rires et de por­to blanc, cette insis­tance qui ne res­sem­blait pas à de l’in­sis­tance mais à de l’in­té­rêt, ce qui est la forme la plus effi­cace de l’in­sis­tance — ce quelque chose déclen­cha en Fle­ming le méca­nisme qu’il avait déve­lop­pé en deux ans à l’A­mi­rau­té : l’alerte.

Pas une alerte bruyante. Pas une sirène. Une vibra­tion. Un trem­ble­ment dans les fon­da­tions, comme un séisme trop loin­tain pour être enten­du mais assez proche pour être sen­ti. Quelque chose ne col­lait pas. Quelque chose, dans la façon dont Vera posait ses ques­tions, ne col­lait pas avec ce qu’elle était sup­po­sée être. Les tra­duc­teurs ne posent pas de ques­tions sur les ren­dez-vous de leurs clients. Les tra­duc­teurs tra­duisent. Ils faci­litent. Ils ne car­to­gra­phient pas.

Et Vera cartographiait.

Fle­ming déci­da de mentir.

— Demain, j’ai un ren­dez-vous à Por­to. Un contact de l’am­bas­sade — un indus­triel qui tra­vaille dans les tex­tiles et qui a des infor­ma­tions sur les cir­cuits com­mer­ciaux entre le Por­tu­gal et l’Al­le­magne. Je pren­drai le train du matin.

Il dit cela avec la désin­vol­ture d’un homme qui récite une liste de courses. Por­to. Un indus­triel. Des tex­tiles. Des infor­ma­tions. Tout était faux. Il n’y avait pas de ren­dez-vous à Por­to. Il n’y avait pas d’in­dus­triel. Il n’y avait que l’a­morce — l’ap­pât — le test. Si quel­qu’un, dans les jours sui­vants, fai­sait allu­sion à Por­to, à un indus­triel, à des tex­tiles, Fle­ming sau­rait que l’in­for­ma­tion avait cir­cu­lé. Et il sau­rait par où elle avait circulé.

— Por­to ? dit Vera. C’est loin. Vous vou­lez que je vous accom­pagne ? Je connais la ville. Mon père y avait des amis.

— Non. Mer­ci. C’est un ren­dez-vous pro­fes­sion­nel. Confidentiel.

— Bien sûr.

Elle but une gor­gée de por­to. Ses yeux ne tra­hirent rien — pas un fré­mis­se­ment, pas un éclat, pas la moindre varia­tion dans la tem­pé­ra­ture du regard. Soit elle était inno­cente et la ques­tion sur Por­to était une offre de ser­vice sin­cère. Soit elle était ce que Fle­ming com­men­çait à soup­çon­ner qu’elle était, et son absence de réac­tion était en elle-même une réac­tion — la non-réac­tion du pro­fes­sion­nel qui sait encais­ser une infor­ma­tion sans la montrer.

Le silence entre eux chan­gea. Imper­cep­ti­ble­ment. Comme un accord musi­cal qui glisse d’un demi-ton — la même note, presque, mais pas tout à fait, et cette alté­ra­tion minus­cule change tout, trans­forme la conso­nance en dis­so­nance, l’har­mo­nie en ten­sion. Ils étaient tou­jours assis dans les mêmes fau­teuils, buvant le même por­to, dans la même lumière du bar du Palá­cio. Mais quelque chose avait bou­gé. Et Fle­ming sut que ce quelque chose ne revien­drait pas en place.

*

L’a­près-midi pas­sa. Vera l’emmena visi­ter le Museu Nacio­nal de Arte Anti­ga — le musée des beaux-arts, dans un palais à Lapa, au-des­sus du Tage. Elle aimait l’art. Ou elle pré­ten­dait aimer l’art. Ou l’art était un pré­texte pour pas­ser du temps avec lui, ce qui reve­nait à aimer l’art d’une autre manière. Dans les salles du musée, par­mi les retables fla­mands et les por­ce­laines chi­noises et les para­vents japo­nais qui racon­taient quatre siècles de com­merce et de conquête por­tu­gaise, Vera fut dif­fé­rente. Plus déten­due. Plus vraie — ou mieux camou­flée, ce qui dans cette his­toire reve­nait de plus en plus sou­vent au même.

Elle s’ar­rê­ta devant un tableau. Les Ten­ta­tions de saint Antoine, par Jérôme Bosch — ou un de ses sui­veurs, le musée n’é­tait pas sûr. Un pay­sage de cau­che­mar : des démons, des monstres, des créa­tures hybrides mi-humaines mi-ani­males, un ciel en feu, des bâti­ments en ruines, et au centre, le saint, assis, calme, impas­sible, entou­ré de toute cette folie et n’y par­ti­ci­pant pas. L’ob­ser­va­teur. Le témoin. L’homme qui regarde le chaos sans y entrer.

— Vous voyez ? dit Vera. Il vous ressemble.

Fle­ming regar­da le saint. Maigre, droit, les yeux ouverts sur l’hor­reur et la beau­té mêlées, les mains posées sur les genoux, immo­bile au milieu du mou­ve­ment. Oui. Il lui res­sem­blait. Et cette res­sem­blance l’in­com­mo­da, parce qu’elle confir­mait ce que tout le monde sem­blait voir en lui — cet homme en retrait, cet homme qui observe, cet homme qui ne plonge pas.

— La dif­fé­rence, dit Fle­ming, c’est que saint Antoine a choi­si de ne pas par­ti­ci­per. C’est de la ver­tu. Moi, je n’ai pas choi­si. C’est de la lâcheté.

— Ou de la patience. Les gens confondent sou­vent les deux.

Elle dit cela en regar­dant le tableau, pas Fle­ming. Et Fle­ming se deman­da si la phrase s’a­dres­sait à lui ou à elle-même, et si la patience dont elle par­lait était la sienne — celle d’une femme qui atten­dait quelque chose, qui guet­tait un moment, qui jouait un jeu long, très long, dont les règles échap­paient à tout le monde sauf à elle.

Ils conti­nuèrent. Des salles et des salles — les pri­mi­tifs por­tu­gais, les ors de l’art sacré, les ivoires de Goa, les soie­ries de Macao. L’empire por­tu­gais en minia­ture, ran­gé dans des vitrines, éti­que­té, domes­ti­qué. Quatre cents ans de conquête réduits à des objets de musée. Et Vera com­men­tait — pas en guide tou­ris­tique, pas en pro­fes­seur d’his­toire, mais en femme qui por­tait cet héri­tage en elle comme on porte un nom de famille, avec fier­té et avec gêne, avec amour et avec honte, parce que l’hé­ri­tage colo­nial est tou­jours les deux à la fois et que le Por­tu­gal, mieux que qui­conque, le savait.

Puis elle posa une autre ques­tion. La deuxième de la jour­née. Celle qui fit pas­ser l’ai­guille de l’a­lerte du jaune à l’orange.

— Est-ce que Rich­ter vous a par­lé de la PVDE ?

La PVDE. La Polí­cia de Vigi­lân­cia e de Defe­sa do Esta­do. La police poli­tique de Sala­zar. Les yeux et les oreilles du régime. Les hommes en gris — c’est ain­si que les Lis­boètes les appe­laient, parce qu’ils por­taient des cos­tumes gris et qu’ils se fon­daient dans la ville comme des ombres dans les ombres.

— En pas­sant, dit Fle­ming. Pourquoi ?

— Parce que ce sont eux qui sur­veillent tout le monde à Esto­ril. Pas les Alle­mands. Pas les Anglais. Les Por­tu­gais. Sala­zar veut savoir ce qui se passe dans son pays. Il tolère les espions étran­gers — il n’a pas le choix, le Por­tu­gal est trop petit pour se fâcher avec qui que ce soit — mais il veut savoir ce qu’ils font. La PVDE a des agents par­tout. À l’hô­tel. Au casi­no. Dans les cafés. Ils regardent. Ils écoutent. Ils notent. Et ils rap­portent. À qui ? À Sala­zar lui-même, pro­ba­ble­ment. Ou à des gens qui rap­portent à Sala­zar. La chaîne est opaque. Per­sonne ne sait exac­te­ment com­ment l’in­for­ma­tion circule.

Elle dit tout cela avec une flui­di­té qui pou­vait être de la com­pé­tence ou de l’ex­pé­rience ou de la fami­lia­ri­té. Fle­ming écou­ta. Nota. Et posa men­ta­le­ment la ques­tion qui brû­lait : pour­quoi une tra­duc­trice de l’am­bas­sade connais­sait-elle si bien le fonc­tion­ne­ment de la PVDE ? Pour­quoi ce savoir de l’in­té­rieur — pas le savoir de quel­qu’un qui a lu un rap­port, mais le savoir de quel­qu’un qui a côtoyé la machine, qui en connaît les rouages, les bruits, les odeurs ?

Il ne posa pas la ques­tion. Pas à voix haute. Il sou­rit. Il dit quelque chose de neutre — mer­ci pour l’in­for­ma­tion, c’est utile. Et ils conti­nuèrent de mar­cher dans le musée, entre les retables et les por­ce­laines, comme deux per­sonnes qui se pro­mènent dans un musée, comme deux per­sonnes nor­males, sauf que l’un d’eux posait des ques­tions dont l’autre pre­nait note, et que l’autre posait des ques­tions dont l’un pre­nait note, et que les deux pre­naient des notes que l’autre ne voyait pas, et que le musée, avec ses vitrines et ses éti­quettes et ses œuvres clas­sées et cata­lo­guées, était peut-être la méta­phore la plus exacte de ce qu’ils étaient en train de faire — clas­ser l’autre, le cata­lo­guer, le mettre sous verre.

*

Le soir, Fle­ming dîna seul.

Il avait pré­tex­té une fatigue — vraie, d’ailleurs : les nuits au Palá­cio étaient courtes et les jour­nées longues, et le déca­lage entre l’in­ten­si­té de ce qu’il vivait et l’im­pos­si­bi­li­té de le par­ta­ger avec qui­conque créait une fatigue par­ti­cu­lière, une fatigue de l’in­té­rieur, comme un muscle qu’on sur­mène sans pou­voir le repo­ser. Vera avait accep­té sans insis­ter — avec, peut-être, un soup­çon de sou­la­ge­ment, comme si elle aus­si avait besoin de soli­tude, comme si la jour­née avait été aus­si épui­sante pour elle que pour lui, et pour les mêmes raisons.

Il man­gea au res­tau­rant du Palá­cio. Seul à une table ronde, face à la fenêtre noire qui reflé­tait la salle et son propre visage — un visage qu’il trou­va vieilli, creu­sé, avec des ombres sous les yeux et une ten­sion dans la mâchoire qui n’y était pas cinq jours plus tôt. Le Por­tu­gal le trans­for­mait. Pas phy­si­que­ment — men­ta­le­ment. Le Por­tu­gal le met­tait en ten­sion, le tirait dans des direc­tions contra­dic­toires, et cette ten­sion com­men­çait à se voir, comme une corde trop tirée com­mence à mon­trer ses fibres.

Il com­man­da du pois­son — un roba­lo, bar grillé, avec des pommes de terre et des légumes. Du vin blanc. Du pain. Il man­gea len­te­ment, métho­di­que­ment, sans plai­sir mais avec appli­ca­tion, comme on fait le plein d’un véhi­cule — pas pour le goût mais pour le car­bu­rant. Et pen­dant qu’il man­geait, il fit l’inventaire.

L’in­ven­taire de ce qu’il savait de Vera Carvalho.

Un. Elle était anglo-por­tu­gaise. Mère por­tu­gaise, père anglais. Le père mort quand elle avait qua­torze ans. Les mines d’é­tain du Dou­ro. La malaria.

Deux. Elle avait étu­dié à Queen Mary Col­lege, Londres. Langues modernes. Ce qui expli­quait l’an­glais par­fait — mais pas tout à fait, parce que Queen Mary Col­lege n’ex­pli­quait pas la fami­lia­ri­té cultu­relle, les réfé­rences, ce savoir vivre la langue qui allait au-delà du savoir la parler.

Trois. Reve­nue au Por­tu­gal en 1938. Recru­tée par l’am­bas­sade en 1940. Tra­duc­trice indé­pen­dante. Rien dans le dossier.

Quatre. Elle connais­sait Hart­mann. Pas per­son­nel­le­ment — ou peut-être que si. Elle savait com­ment il jouait. Elle savait pour­quoi il gagnait. Elle avait dit : Hart­mann gagne tou­jours. Avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui a vérifié.

Cinq. Elle connais­sait la PVDE. De l’in­té­rieur. Elle savait com­ment l’in­for­ma­tion cir­cu­lait. Elle avait dit : la chaîne est opaque. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Sauf qu’elle, elle sem­blait savoir.

Six. Les Chur­ch’s anglaises. Neuves. Ache­tées en Angle­terre récem­ment — mais quand ? Pour­quoi ? Elle n’a­vait men­tion­né aucun voyage récent en Angle­terre. Si elle y était allée, pour­quoi ne pas le dire ?

Sept. Les ques­tions. Avez-vous vu Hart­mann. Qui avez-vous vu à l’am­bas­sade. Qu’a dit Rich­ter sur la PVDE. Où allez-vous demain. Qui allez-vous voir. Des ques­tions qui, prises sépa­ré­ment, étaient ano­dines. Mais prises ensemble — super­po­sées, ali­gnées, mises en pers­pec­tive comme les couches de pein­ture dans le kiosque du jar­din — elles des­si­naient un motif. Le motif d’un inter­ro­ga­toire dégui­sé en conver­sa­tion. Le motif d’une col­lecte d’in­for­ma­tions dégui­sée en inté­rêt personnel.

Fle­ming posa sa four­chette. Le pois­son était fini. Le vin aus­si. Il deman­da un café — une bica — et quand le ser­veur l’ap­por­ta, il le but d’un trait, le café brû­lant et amer, le goût du Por­tu­gal et le goût de la véri­té, qui étaient le même goût ce soir.

Vera le surveillait.

C’é­tait la conclu­sion — pas une cer­ti­tude, pas encore, mais une conclu­sion pro­vi­soire, une hypo­thèse de tra­vail, le genre de conclu­sion qu’on ins­crit au crayon dans la marge d’un rap­port avec un point d’in­ter­ro­ga­tion, mais qu’on ins­crit quand même parce que l’in­tui­tion a par­lé et que l’in­tui­tion, dans le ren­sei­gne­ment comme dans la vie, a rai­son plus sou­vent qu’elle n’a tort.

Vera Car­val­ho, tra­duc­trice de l’am­bas­sade bri­tan­nique, Anglo-Por­tu­gaise aux Chur­ch’s anglaises et à l’an­glais trop par­fait, le sur­veillait. Col­lec­tait des infor­ma­tions. Car­to­gra­phiait ses mou­ve­ments, ses contacts, ses ren­dez-vous. Pour qui ? Pour l’am­bas­sade elle-même — un contrôle interne, une véri­fi­ca­tion ? Pour les Alle­mands — Hart­mann, son réseau ? Ou pour les Por­tu­gais — la PVDE, les hommes en gris, Salazar ?

Il ne savait pas. Il ne savait pas encore. Mais il savait qu’il ne savait pas, et cette conscience du non-savoir était le début du savoir, la pre­mière marche de l’es­ca­lier qui menait quelque part — en haut ou en bas, vers la lumière ou vers le noir, il ne savait pas encore.

*

Il mon­ta dans sa chambre. Fer­ma la porte. Allu­ma la lampe du bureau.

Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Palá­cio, il fit ce qu’il aurait dû faire depuis le début — ce que tout offi­cier de ren­sei­gne­ment fait en ter­rain hos­tile, ce que l’a­mi­ral God­frey lui avait ensei­gné, ce que les manuels décrivent en termes secs et que la pra­tique enseigne en termes brû­lants : il vérifia.

Il véri­fia sa chambre.

Sys­té­ma­ti­que­ment. Métho­di­que­ment. Le bureau d’a­bord — les tiroirs, les papiers, le bloc-notes du Palá­cio. Le bloc-notes. Il le sor­tit du tiroir et le regar­da. Les pages étaient dans l’ordre. Les mots qu’il avait écrits — le chiffre, le pré­nom, la phrase, le para­graphe de notes sur Hart­mann et Umber­to — étaient là, intacts. Mais quelque chose le trou­bla. Le crayon. Il l’a­vait lais­sé à droite du bloc-notes, posé per­pen­di­cu­lai­re­ment. Il était main­te­nant à gauche. Parallèle.

Quel­qu’un avait tou­ché au bloc-notes.

Quel­qu’un avait ouvert le tiroir, sor­ti le bloc-notes, lu les pages, remis le bloc-notes, repo­sé le crayon — mais pas exac­te­ment au même endroit, pas exac­te­ment dans la même posi­tion, parce que per­sonne ne remet jamais un objet exac­te­ment comme il l’a trou­vé, c’est le prin­cipe fon­da­men­tal de la sur­veillance clan­des­tine, le prin­cipe qui fait que les espions laissent des che­veux sur les tiroirs et des éclats de crayon dans les ser­rures et des grains de pous­sière sur les poi­gnées de porte, ces micro-indi­ca­teurs d’in­tru­sion que seuls les para­noïaques véri­fient — et que les offi­ciers de ren­sei­gne­ment véri­fient aus­si, parce que la para­noïa et le ren­sei­gne­ment sont la même mala­die vue de deux angles différents.

Le crayon. À gauche au lieu de droite.

Fle­ming s’as­sit. Il regar­da la chambre avec des yeux neufs — pas les yeux du voya­geur fati­gué qui voit un lit, un bureau, une fenêtre, mais les yeux de l’homme tra­qué qui voit des sur­faces, des angles, des points d’ac­cès, des cachettes pos­sibles et des cachettes impos­sibles. La chambre 214 — son refuge, son nid, l’en­droit où il dor­mait et rêvait et écri­vait ses notes secrètes sur un bloc-notes à en-tête d’hô­tel — n’é­tait pas un refuge. C’é­tait un aqua­rium. Et der­rière la vitre, quel­qu’un regardait.

Qui ?

Le per­son­nel de l’hô­tel — le femme de chambre, le baga­giste, le concierge ? Pos­sible. Les grands hôtels sont des pas­soires : les clés cir­culent, les portes s’ouvrent, le per­son­nel entre et sort avec une fami­lia­ri­té qui rend l’in­tru­sion invi­sible. Un employé du Palá­cio, recru­té par la PVDE ou par les Alle­mands, pou­vait entrer dans la chambre 214 pen­dant que Fle­ming pre­nait son café sur la ter­rasse et fouiller ses affaires en quatre minutes chrono.

Ou quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un qui savait quand Fle­ming quit­tait sa chambre. Qui connais­sait ses horaires. Qui l’ac­com­pa­gnait pen­dant ses absences et qui savait, par consé­quent, exac­te­ment com­bien de temps la chambre res­tait vide.

Vera.

Non. Trop simple. Trop évident. Vera n’a­vait pas accès à la chambre — pas de clé, pas de com­pli­ci­té visible avec le per­son­nel. Et Vera n’é­tait pas assez mal­adroite pour dépla­cer un crayon. Si Vera était ce qu’il soup­çon­nait qu’elle était, elle était pro­fes­sion­nelle, et une pro­fes­sion­nelle ne déplace pas les crayons.

Mais une pro­fes­sion­nelle peut don­ner l’ordre à quel­qu’un de moins pro­fes­sion­nel de fouiller une chambre. Un employé de l’hô­tel, par exemple. Un baga­giste de vingt ans, vif et silen­cieux, qui prend les valises et qui ouvre les tiroirs quand les clients sont partis.

Fle­ming se leva. Il prit le bloc-notes. Arra­cha les pages écrites — toutes. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les notes sur Hart­mann et Umber­to. Il les plia, les glis­sa dans la poche inté­rieure de son bla­zer, contre sa poi­trine, là où les bat­te­ments de son cœur les gar­de­raient au chaud. Puis il remit le bloc-notes dans le tiroir — vierge, cette fois. Et le crayon — il le posa à droite. Per­pen­di­cu­laire. Exac­te­ment comme avant.

Un piège. Un piège minus­cule, invi­sible, un piège de crayon et de papier qui ne coû­tait rien et qui dirait tout. Si demain le crayon avait bou­gé, Fle­ming sau­rait. Il ne sau­rait pas qui. Mais il sau­rait que.

*

Il se désha­billa. Se cou­cha. Étei­gnit la lumière. Le noir de la chambre 214 — ce noir qu’il connais­sait main­te­nant, ce noir qui avait une forme, un volume, une odeur propre, l’o­deur du coton blanc et du bois ciré et du jas­min qui mon­tait du jar­din par la fenêtre entrou­verte. Il fer­ma les yeux.

Et dans le noir, il fit l’in­ven­taire de Vera.

Pas l’in­ven­taire des faits — il l’a­vait fait au dîner. L’in­ven­taire des sen­sa­tions. Des impres­sions. Des moments.

Vera au café du Chia­do, le pre­mier jour. La robe bleu marine. Les Chur­ch’s anglaises. Le sou­rire inté­rieur. Les sar­dines dans la cave de l’Al­fa­ma. Le fado der­rière la porte verte. Les chats. Les azu­le­jos. Sa voix quand elle avait dit : je vois un homme qui regarde tout et ne touche rien.

Vera sur le fer­ry du Tage. Le vent dans ses che­veux. La mort du père — la mala­ria, trois mois, qua­torze ans j’a­vais. La tra­verse du fleuve. Les palourdes à bulhão pato. Sa voix quand elle avait dit : ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

Vera au mira­dou­ro. Les châ­taignes grillées. Le soleil cou­chant. Les ombres sur le trot­toir qui se tou­chaient et se sépa­raient. Sa voix quand elle avait dit : mer­ci de ne pas poser de questions.

Et main­te­nant — Vera qui posait des ques­tions. Trop de ques­tions. Des ques­tions trop pré­cises. Vera qui connais­sait Hart­mann. Vera qui connais­sait la PVDE. Vera dont le dos­sier était vide. Vera qui dis­pa­rais­sait le soir vers une vie dont il ne savait rien.

Deux Vera. La femme et l’es­pionne. La sar­dine et le pois­son d’a­cier. Le sou­rire et le masque. Et Fle­ming, dans le noir de sa chambre, entre les deux, inca­pable de savoir laquelle était vraie et laquelle était fausse, ou si les deux étaient vraies et les deux étaient fausses, ce qui était la pos­si­bi­li­té la plus ter­ri­fiante et la plus pro­bable — parce que les gens ne sont jamais une seule chose, les gens sont tou­jours plu­sieurs choses à la fois, et Vera, plus que qui­conque dans cet hôtel de men­teurs et de fan­tômes, était plu­sieurs choses à la fois.

Il pen­sa à Popov. À ce que Popov avait dit sur le double jeu : être dedans et dehors en même temps. Nager et regar­der. Le pro­blème, c’est qu’à force de faire les deux, on finit par ne plus savoir de quel côté du verre on se trouve.

Vera nageait-elle ? Regar­dait-elle ? De quel côté du verre était-elle ?

Et lui — de quel côté était-il ? L’ob­ser­va­teur qui com­men­çait à être obser­vé. Le chas­seur qui com­men­çait à être chas­sé. L’homme qui pre­nait des notes et dont les notes étaient lues par quel­qu’un d’autre, dans une boucle de sur­veillance et de contre-sur­veillance qui res­sem­blait, main­te­nant qu’il y pen­sait, à un jeu de miroirs, à un casi­no de reflets où chaque joueur voyait les cartes des autres dans le miroir de sa propre per­cep­tion et ne savait jamais si ce qu’il voyait était le jeu réel ou son reflet inversé.

Le som­meil ne venait pas. Le jas­min mon­tait du jar­din. La mer mur­mu­rait. Le Palá­cio respirait.

Fle­ming ouvrit les yeux. Dans le noir, il cher­cha le pla­fond du regard — ce pla­fond trop blanc, trop haut, qu’il avait vu le pre­mier matin et qui était deve­nu, jour après jour, le ciel inté­rieur de son monde tem­po­raire. Et il pen­sa, avec une clar­té sou­daine qui avait la net­te­té d’un éclat de verre :

Il était en train de vivre un roman.

Pas de lire un roman. Pas d’i­ma­gi­ner un roman. De le vivre. Le casi­no, l’es­pion, la femme, le ban­quier nazi, les rois en exil, la ville de lumière et de men­songes — tout cela était la matière dont Vera avait par­lé, la matière dont Popov avait par­lé, cette matière brute, vivante, dan­ge­reuse, que l’é­cri­vain qu’il n’é­tait pas encore mais qu’il serait un jour trans­for­me­rait en fic­tion. Et la fic­tion serait vraie — plus vraie que la réa­li­té, comme tou­jours, parce que la fic­tion a le luxe de l’a­gen­ce­ment, de la symé­trie, de la fin, et que la réa­li­té n’a rien de tout cela. La réa­li­té est un brouillon. La fic­tion est le texte définitif.

Il sou­rit. Seul. Dans le noir. Un sou­rire que per­sonne ne vit et qui était peut-être le pre­mier sou­rire vrai de toute cette his­toire — le sou­rire de l’homme qui com­prend enfin ce qu’il fait là, à Esto­ril, au bout de l’Eu­rope, dans un hôtel plein de fan­tômes : il amasse. Il col­lecte. Il stocke. Pas pour l’a­mi­ral God­frey. Pas pour le rap­port. Pour autre chose. Pour plus tard. Pour un livre qui n’a­vait pas encore de titre et qui ne l’au­rait que douze ans plus tard, dans une mai­son blanche face à la mer des Caraïbes.

Le som­meil vint, fina­le­ment. Comme une marée. Lent. Irrésistible.

Et cette nuit-là, pour la deuxième fois, Fle­ming rêva. Il rêva d’un crayon. Un crayon posé sur un bureau, dans une chambre d’hô­tel, et le crayon bou­geait tout seul, glis­sait de droite à gauche sur le bois ciré, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, comme pous­sé par une main invi­sible, et le mou­ve­ment du crayon était le mou­ve­ment le plus effrayant qu’il eût jamais vu, parce qu’il signi­fiait que quel­qu’un était là, dans la chambre, avec lui, invi­sible, silen­cieux, et que ce quel­qu’un savait tout — les mots sur le bloc-notes, les pen­sées dans sa tête, le sou­rire dans le noir — et que ce quel­qu’un ne dirait jamais rien, ne se mon­tre­rait jamais, res­te­rait à jamais der­rière le miroir, de l’autre côté du verre, dans l’ombre.

Il se réveilla à l’aube. Le cœur bat­tant. Les draps trempés.

Le crayon était à droite. Perpendiculaire.

Pour l’ins­tant.

Cha­pitre 9 — Mag­da Lupescu

Le sep­tième jour, le crayon avait bougé.

Fle­ming le vit en ouvrant le tiroir — un geste deve­nu rituel, le pre­mier geste du matin après le rasage et avant la che­mise, le geste de l’homme qui véri­fie ses pièges comme un trap­peur véri­fie ses col­lets. Le crayon était à gauche. Paral­lèle au bloc-notes. Exac­te­ment comme la pre­mière fois. Quel­qu’un était entré dans la chambre 214 pen­dant qu’il dor­mait — non, pas pen­dant qu’il dor­mait, c’é­tait impos­sible, il aurait enten­du. Pen­dant qu’il pre­nait son bain. Ou hier, pen­dant qu’il dînait au res­tau­rant. Quel­qu’un avait ouvert le tiroir, regar­dé le bloc-notes — vierge, cette fois, les pages arra­chées étant en sûre­té dans la poche de son bla­zer — et remis le tout en place. Presque en place.

Le crayon. À gauche. Parallèle.

Fle­ming le remit à droite. Per­pen­di­cu­laire. Et il ajou­ta un détail — un che­veu. Un de ses propres che­veux, brun, qu’il posa sur le bord du tiroir, coin­cé entre le bois et le cadre, invi­sible sauf pour celui qui savait qu’il était là. Un piège dans le piège. Un raf­fi­ne­ment. L’a­mi­ral God­frey aurait approuvé.

Il s’ha­billa. Sor­tit. Et déci­da de ne pen­ser ni au crayon ni à Vera ni à l’es­pion­nage pen­dant au moins deux heures, parce que l’es­prit humain, comme un moteur, a besoin de refroi­dir entre les accé­lé­ra­tions, et que les deux heures les plus pro­duc­tives d’une enquête sont sou­vent les deux heures où l’on ne fait rien.

*

La ter­rasse, le matin. Le café. Le soleil. La mer.

Fle­ming s’as­sit à sa table habi­tuelle — sa table, oui, il avait une table main­te­nant, comme les habi­tués, comme les fan­tômes — et com­man­da sa bica. Le ser­veur la lui appor­ta sans qu’il ait besoin de pré­ci­ser noir, sans sucre, dans la tasse en por­ce­laine fine. Les habi­tudes. Le Palá­cio créait des habi­tudes comme les fleuves créent des del­tas — natu­rel­le­ment, inexo­ra­ble­ment, par accu­mu­la­tion de jours et de gestes répétés.

Carol et Mag­da n’é­taient pas à leur table. L’ab­sence était inha­bi­tuelle — depuis six jours, ils étaient là chaque matin, lui avec ses toasts et son silence, elle avec ses ciga­rettes et son regard de lionne. Leur absence lais­sait un vide que Fle­ming res­sen­tit comme on res­sent l’ab­sence d’un meuble fami­lier dans une pièce — pas un manque affec­tif, un dés­équi­libre spa­tial. La ter­rasse était la même et n’é­tait pas la même.

Il but son café. Fuma une SG Gigante — il alter­nait main­te­nant entre les Mor­land et les por­tu­gaises, selon l’hu­meur, selon le moment, selon qu’il se sen­tait anglais ou en voie de deve­nir autre chose. Il lut un jour­nal — le Times, arri­vé avec quatre jours de retard, qui racon­tait un monde qu’il ne recon­nais­sait plus tout à fait, le monde de Londres, des bom­bar­de­ments, du ration­ne­ment, des dis­cours de Chur­chill, un monde qui était le sien et qui ne l’é­tait plus, parce que six jours à Esto­ril avaient suf­fi à créer une dis­tance, et que la dis­tance change tout, même quand la dis­tance n’est que de mille cinq cents miles.

Il repo­sa le jour­nal. Et c’est là qu’il la vit.

Mag­da Lupes­cu. Seule. Sans Carol. Debout à l’autre bout de la ter­rasse, près de la balus­trade qui sur­plom­bait le jar­din, tour­née vers la mer. Immo­bile. Les mains posées sur la pierre. Les perles — tou­jours les perles. Mais quelque chose avait chan­gé dans sa pos­ture. Ce n’é­tait plus la lionne fati­guée ni la femme d’es­prit du kiosque. C’é­tait autre chose — quelque chose de plus nu, de plus expo­sé. La pos­ture d’une femme qui croit être seule et qui, parce qu’elle croit être seule, laisse tom­ber le masque.

Fle­ming hési­ta. La poli­tesse dic­tait de la lais­ser tran­quille. La curio­si­té — cette curio­si­té dévo­rante, inépui­sable, qui était sa croix et son salut — dic­tait autre chose.

La curio­si­té gagna. Comme toujours.

Il se leva, tra­ver­sa la ter­rasse, et s’ac­cou­da à la balus­trade à quelques mètres d’elle. Pas trop près. La dis­tance du kiosque. La dis­tance des gens qui ne veulent pas déran­ger mais qui veulent être là, au cas où.

Mag­da tour­na la tête. Ses yeux — brun fon­cé, presque noirs — étaient rouges. Pas de larmes. Pas de pleurs visibles. Mais rouges, comme les yeux de quel­qu’un qui a pleu­ré dans la nuit et qui porte encore les marques du sel sur les pau­pières, ces marques invi­sibles que seul un obser­va­teur entraî­né peut lire, et que Fle­ming, bien sûr, lut.

— Mon­sieur Fle­ming, dit-elle. Vous êtes matinal.

— Comme vous, madame.

— Je ne suis pas mati­nale. Je suis insom­niaque. C’est dif­fé­rent. Le mati­nal se lève tôt par choix. L’in­som­niaque se lève tôt par échec.

Sa voix était dif­fé­rente ce matin — plus rauque, plus basse, comme si la nuit l’a­vait usée, comme si les heures de silence dans le noir avaient abra­sé quelque chose dans ses cordes vocales, dans sa gorge, dans ce lieu du corps où la voix prend sa source et qui est aus­si, selon les poètes, le lieu où les mots se forment avant d’être des mots — dans la chair, dans le muscle, dans la vibra­tion du vivant.

— Carol ? deman­da Fleming.

— Carol dort. Carol dort tou­jours. C’est son talent — je vous l’ai dit. Il dort, il mange, il lit ses jour­naux rou­mains, il attend. Et moi je ne dors pas, je ne mange pas, je ne lis pas, et j’at­tends aus­si, mais mon attente est dif­fé­rente de la sienne. Il attend le retour. J’at­tends la fin de l’at­tente. Ce n’est pas la même chose.

Fle­ming ne dit rien. Il regar­dait la mer — les vagues pares­seuses du matin, cette houle lente, régu­lière, qui ne s’é­ner­vait jamais, qui ne per­dait jamais patience, et qui était peut-être la seule chose au monde à ne pas attendre quoi que ce soit.

— Est-ce que je peux vous offrir un café ? dit-il.

— Vous pou­vez m’of­frir un whisky.

— À neuf heures du matin ?

— L’heure est une conven­tion, mon­sieur Fle­ming. Comme la neu­tra­li­té. Comme la poli­tesse. Comme l’a­mour. Ce sont des conven­tions. Et les conven­tions, dans un hôtel d’exi­lés, sont la der­nière chose qui nous reste. Ou la pre­mière chose que nous per­dons. Selon les jours.

Il sou­rit mal­gré lui. Cette femme — cette femme que les jour­naux rou­mains avaient décrite comme une aven­tu­rière, une mani­pu­la­trice, une juive arri­viste qui avait séduit un roi pour s’emparer d’un trône — cette femme avait de l’es­prit. Un esprit acé­ré, triste, impi­toyable, un esprit qui tran­chait dans le vif des choses avec la pré­ci­sion d’un scal­pel et qui ne s’é­par­gnait pas lui-même. L’au­to­dé­ri­sion des grands bles­sés. La luci­di­té des survivants.

Il com­man­da deux whis­kies. Le ser­veur ne cil­la pas — au Palá­cio, on ser­vait du whis­ky à neuf heures du matin sans com­men­taire, parce que les clients du Palá­cio avaient leurs rai­sons et que les rai­sons des clients n’ap­par­te­naient qu’à eux.

Les verres arri­vèrent. Mag­da prit le sien et le leva vers la lumière — le whis­ky doré, le verre en cris­tal, le soleil du matin qui tra­ver­sait le liquide et pro­je­tait une tache ambrée sur la nappe blanche. Elle but. Une gor­gée. Longue. Fle­ming vit sa gorge bou­ger — la déglu­ti­tion, ce mou­ve­ment si intime, si ani­mal, qui révèle le corps sous le personnage.

— Asseyons-nous, dit-elle.

Ils s’as­sirent à une table d’angle, légè­re­ment en retrait de la ter­rasse prin­ci­pale, dans un coin d’ombre où un bou­gain­vil­lier mauve débor­dait d’une jar­di­nière en pierre comme une cas­cade de fleurs figées en plein vol. Mag­da posa son verre. Ses mains — des mains de quin­qua­gé­naire, avec des veines saillantes et des bagues qui ne sem­blaient pas des bijoux mais des ves­tiges, des frag­ments d’un monde englou­ti — trem­blaient légè­re­ment. Pas un trem­ble­ment de froid ni d’al­cool. Un trem­ble­ment de nerfs. La vibra­tion inté­rieure de quel­qu’un qui contient quelque chose depuis trop long­temps et qui sent que le conte­nant est en train de céder.

— Carol a reçu un télé­gramme hier, dit-elle.

— De qui ?

— De Buca­rest. De quel­qu’un qui ne donne pas son nom mais qui signe avec un code que Carol recon­naît. Un ancien ministre. Ou un ancien géné­ral. Ou un ancien ami — à ce stade, les trois caté­go­ries se confondent, parce que les ministres sont deve­nus des géné­raux et les amis sont deve­nus des traîtres et les traîtres sont deve­nus des ministres, et c’est la ronde infer­nale de la poli­tique rou­maine, mon­sieur Fle­ming, cette ronde qui tourne depuis des siècles et qui ne s’ar­rête jamais, même quand le pays brûle, même quand les Alle­mands sont dans le salon.

— Que dit le télégramme ?

— Que le fils de Carol — Mihai, le roi Mihai, celui qui a héri­té du trône quand Carol a abdi­qué — est sous pres­sion. Anto­nes­cu gou­verne. Les Alle­mands contrôlent Anto­nes­cu. Et le fils — le fils, mon­sieur Fle­ming, il a vingt ans, c’est un enfant avec une cou­ronne sur la tête et des tanks alle­mands dans sa cour — le fils est seul.

Elle dit le fils avec une inflexion par­ti­cu­lière — pas la ten­dresse d’une mère, parce que Mihai n’é­tait pas son fils, il était le fils de la pre­mière femme de Carol, la prin­cesse Hélène, mais quelque chose qui y res­sem­blait. La ten­dresse de la femme qui a vécu aux côtés d’un père et qui connaît la dis­tance entre un père et son enfant, et qui sait que cette dis­tance, quand elle est mesu­rée en pays et en guerres et en abdi­ca­tions, devient un abîme.

— Carol veut ren­trer, dit Mag­da. Il veut tou­jours ren­trer. Chaque télé­gramme le nour­rit — pas d’in­for­ma­tions, d’es­poir. Et l’es­poir, pour un roi en exil, est le pire des poi­sons, parce qu’il main­tient en vie quelque chose qui devrait mou­rir. L’i­dée du retour. L’i­dée que le trône attend encore, que le peuple attend encore, que l’his­toire va se retour­ner et tout remettre en place, comme si l’his­toire était un domes­tique qui range les meubles après une fête.

Elle but. Le whis­ky des­cen­dait et les mots mon­taient, comme si l’un déblo­quait les autres, comme si l’al­cool dis­sol­vait un bar­rage inté­rieur que la sobrié­té main­te­nait en place. Fle­ming écou­tait. Il ne pre­nait pas de notes — pas de notes men­tales, pas d’in­ven­taire, pas de clas­se­ment. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Palá­cio, il écou­tait avec autre chose que son intel­li­gence. Il écou­tait avec quelque chose de plus vieux, de plus pro­fond — cette capa­ci­té à rece­voir la dou­leur d’au­trui sans la juger, sans la ran­ger, sans la trans­for­mer en infor­ma­tion. L’empathie. Un mot qu’il n’u­ti­li­sait jamais, parce que l’empathie, pour un homme de sa géné­ra­tion et de sa classe, était une fai­blesse. Mais qui était peut-être, en réa­li­té, la seule force qui comptait.

*

Mag­da par­la. Long­temps. Le soleil mon­tait et les ombres recu­laient sur la ter­rasse, et les autres clients du Palá­cio arri­vaient — des couples, des diplo­mates, des fan­tômes en cos­tume — et s’ins­tal­laient à leurs tables sans jeter un regard vers ce coin d’ombre où une femme aux perles et un homme en bla­zer buvaient du whis­ky mati­nal comme deux nau­fra­gés sur un radeau de fortune.

Elle racon­ta la Rou­ma­nie. Pas la Rou­ma­nie des cartes et des trai­tés — la Rou­ma­nie des odeurs, des voix, des lumières. Les tilleuls de Buca­rest au prin­temps, dont le par­fum était si fort qu’on le sen­tait de l’in­té­rieur des voi­tures. Les monas­tères de Mol­da­vie, peints de fresques bleues qui racon­taient le Juge­ment der­nier à des pay­sans qui ne savaient pas lire. Le Danube à Brăi­la, large, boueux, lent, un fleuve qui ne res­sem­blait à rien d’autre et qui conte­nait dans ses eaux brunes toute l’his­toire de l’Eu­rope orien­tale — les Romains, les Turcs, les Habs­bourg, les Russes, tous ceux qui avaient tra­ver­sé ce fleuve dans un sens ou dans l’autre, pour conqué­rir ou pour fuir, et le fleuve qui res­tait, indif­fé­rent, comme tous les fleuves, comme le Tage.

Elle racon­ta Carol. Pas le roi — l’homme. Un homme faible, char­mant, enfan­tin, capable de grandes géné­ro­si­tés et de grandes cruau­tés, un homme qui aimait les femmes et les uni­formes et les déco­ra­tions et qui avait abdi­qué deux fois — la pre­mière en 1925, par amour pour elle, Mag­da, parce qu’il avait choi­si la maî­tresse contre le trône, et la deuxième en 1940, par peur d’An­to­nes­cu, parce qu’il avait choi­si la sur­vie contre l’hon­neur. Deux abdi­ca­tions. Deux renon­ce­ments. Et entre les deux, quinze ans de règne chao­tique, scan­dales, coups d’É­tat, la mon­tée du fas­cisme rou­main, la Garde de fer, les assas­si­nats, le sang.

— J’ai aimé cet homme, dit Mag­da. Je l’ai aimé quand il était prince et beau et insou­ciant. Je l’ai aimé quand il était roi et faible et cor­rom­pu. Et je l’aime encore main­te­nant qu’il n’est plus rien — un exi­lé dans un hôtel por­tu­gais qui beurre ses toasts en atten­dant un télé­gramme. Est-ce que c’est de l’a­mour, mon­sieur Fle­ming ? Ou est-ce que c’est de l’ha­bi­tude ? Ou est-ce que c’est la peur de la soli­tude ? Je ne sais plus. Après vingt-cinq ans, les mots changent de sens. L’a­mour, au bout de vingt-cinq ans, ne res­semble plus à l’a­mour. Il res­semble à un pays. Un pays qu’on habite. Un pays dont on connaît chaque route, chaque rivière, chaque défaut. Un pays qu’on ne quitte plus, non pas parce qu’on l’aime mais parce qu’on ne sait plus vivre ailleurs.

Fle­ming pen­sa à ses propres amours. Brèves. Brillantes. Inva­ria­ble­ment ratées. Il n’a­vait jamais aimé vingt-cinq ans. Il n’a­vait jamais aimé cinq ans. Il avait aimé par éclats, par ful­gu­rances, par com­bus­tions rapides qui ne lais­saient que des cendres et un goût d’a­mer­tume élé­gante. Et cette femme, en face de lui, avec son whis­ky et ses perles et ses yeux rouges, lui par­lait d’un amour qui avait duré un quart de siècle, qui avait tra­ver­sé deux abdi­ca­tions et un exil et la haine de tout un pays, et qui conti­nuait — abî­mé, défi­gu­ré, mécon­nais­sable, mais debout. Comme un arbre après la tem­pête. Sans feuilles, sans branches, le tronc seul, noir, cal­ci­né, mais debout.

— Racon­tez-moi la fuite, dit Fleming.

*

Mag­da fer­ma les yeux. Une seconde. Quand elle les rou­vrit, ils étaient dif­fé­rents — plus loin­tains, plus fixes, le regard de quel­qu’un qui regarde à l’in­té­rieur de soi et qui voit, pro­je­tées sur l’é­cran de la mémoire, des images qu’il pré­fé­re­rait ne pas revoir.

— Sep­tembre 1940, dit-elle. Anto­nes­cu venait de prendre le pou­voir. Carol avait abdi­qué en faveur de Mihai — le fils, le gamin de dix-huit ans qu’on cou­ron­nait parce qu’il n’y avait per­sonne d’autre. Et nous — Carol, moi, quelques fidèles, le chien — nous sommes par­tis. La nuit. En train. Un train spé­cial, blin­dé, que Carol avait fait pré­pa­rer des mois à l’a­vance, parce qu’il savait — il savait tou­jours, avec cet ins­tinct des faibles pour le dan­ger — il savait que ça fini­rait comme ça, par une fuite, par un train dans la nuit.

Elle but une gor­gée. Le whis­ky était presque fini. Fle­ming ne pro­po­sa pas de recom­man­der. Pas main­te­nant. Pas au milieu de ce récit qui n’é­tait pas un récit mais une hémor­ra­gie — les mots sor­taient d’elle comme le sang sort d’une bles­sure, par pul­sa­tions, par sac­cades, impos­sibles à arrêter.

— Le train a tra­ver­sé la Rou­ma­nie vers le sud. Timișoa­ra. Puis la You­go­sla­vie. Puis l’I­ta­lie. Des jours. Des nuits. Les rideaux tirés, parce que Carol avait peur qu’on nous recon­naisse et qu’on arrête le train. Il y avait des gardes — des sol­dats rou­mains qui avaient choi­si de nous suivre et qui avaient, pour ce choix, sacri­fié tout ce qu’ils avaient. Des hommes qui dor­maient dans les cou­loirs, le fusil entre les genoux, les yeux ouverts, parce que la peur empêche de dor­mir et que la loyau­té, quand elle est pous­sée à ce degré, res­semble à de la folie.

— Et les bijoux ? deman­da Fleming.

Mag­da sou­rit. Un sou­rire amer, un sou­rire qui conte­nait la mémoire de mille articles de jour­naux — les bijoux de Carol, les tré­sors volés, le roi pillard, la maî­tresse rapace. La légende.

— Les bijoux, dit-elle. Oui. Les bijoux. La presse a écrit que nous avions empor­té un wagon entier de tré­sors. Un wagon entier. Comme si Carol avait déva­li­sé le musée natio­nal et rem­pli un wagon de che­min de fer avec des cou­ronnes et des sceptres et des tableaux de maître. La réa­li­té est plus modeste et plus triste. Il y avait des bijoux, oui — des bijoux per­son­nels, pas des bijoux d’É­tat. Les miens. Ceux de la reine-mère, que Carol avait récu­pé­rés. Des dia­mants, des éme­raudes, des perles. Ces perles.

Elle tou­cha le col­lier à son cou. Les perles lui­sirent — ce lustre doux, iri­sé, qui est la pro­prié­té des perles et de per­sonne d’autre, cette lumière qui vient de l’in­té­rieur et non de l’ex­té­rieur, comme si les perles fabri­quaient leur propre clar­té, comme si elles conte­naient, cha­cune, un petit soleil captif.

— Je les ai cou­sues dans les dou­blures. Les man­teaux, les robes, les jupons. Des heures de cou­ture, la nuit, avant le départ — moi et deux femmes de chambre, à genoux sur le sol, avec des aiguilles et du fil et des dia­mants plein les mains, comme des cou­tu­rières de l’A­po­ca­lypse. Nous avons cou­su des for­tunes dans du satin et du drap. Et quand le train est par­ti, j’ai por­té sur moi — sur mon corps, contre ma peau — l’é­qui­valent de ce qu’un ouvrier rou­main gagne en mille ans. Et j’ai eu honte, mon­sieur Fle­ming. J’ai eu honte de chaque dia­mant cou­su dans chaque dou­blure. Non pas parce que je les avais volés — ils étaient à moi, à Carol, acquis, légaux. Mais parce que la fuite rend tout obs­cène. Le luxe en fuite est obs­cène. La richesse en fuite est obs­cène. Et nous étions obs­cènes — un roi déchu avec ses bijoux et sa maî­tresse et son chien, dans un train blin­dé qui tra­ver­sait l’Eu­rope en guerre, et dehors, par la fenêtre dont nous n’o­sions pas écar­ter les rideaux, des gens mouraient.

Le silence tom­ba. Pas le silence de la ter­rasse — les bruits conti­nuaient, les tasses, les voix, les oiseaux. Mais le silence entre eux. Le silence de la confes­sion, ce silence par­ti­cu­lier qui suit les mots qui coûtent, les mots qu’on ne dit pas à n’im­porte qui, les mots qui sont des cadeaux empoi­son­nés parce qu’en les rece­vant, l’autre devient le dépo­si­taire d’une véri­té qu’il n’a pas deman­dée et dont il ne sait pas quoi faire.

— Le chien est mort en Ita­lie, dit Mag­da. Le chien de Carol. Un péki­nois. Ridi­cule. Un petit chien ridi­cule pour un roi ridi­cule. Il est mort quelque part entre Flo­rence et Rome, dans un wagon de train, et Carol a pleu­ré. Il a pleu­ré pour le chien. Pas pour la Rou­ma­nie, pas pour le trône, pas pour le fils qu’il aban­don­nait. Pour le chien. Et j’ai trou­vé ça — com­ment dire — j’ai trou­vé ça humain. Ter­ri­ble­ment humain. Parce que les grandes pertes sont trop grandes pour les larmes. On ne pleure pas un pays. On ne pleure pas un trône. On pleure un chien. On pleure les petites choses. Les petites choses sont les seules qui tiennent dans le cœur. Le reste est trop vaste.

Fle­ming la regar­da. Cette femme. Cette femme que des mil­lions de Rou­mains avaient haïe, mépri­sée, insul­tée — la juive, la putain, l’a­ven­tu­rière — cette femme était en train de lui racon­ter la chose la plus humaine qu’il eût enten­due depuis des mois. L’his­toire d’un roi qui pleure un péki­nois. L’his­toire de dia­mants cou­sus dans des dou­blures. L’his­toire de la honte et de l’a­mour et de la fuite et du chien mort. Et dans cette his­toire, il n’y avait pas de méchants ni de héros. Il n’y avait que des gens — des gens cas­sés, des gens faibles, des gens qui avaient fait des choix ter­ribles et qui vivaient avec les consé­quences dans un hôtel blanc au bord de l’Atlantique.

— Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ? deman­da Fleming.

Mag­da le regar­da. Droit. Sans le sou­rire. Sans l’i­ro­nie. Sans le masque.

— Parce que vous écou­tez. C’est rare. Les gens ici — les diplo­mates, les espions, les jour­na­listes — ils ne m’é­coutent pas. Ils m’in­ter­rogent. Ce n’est pas pareil. L’in­ter­ro­ga­toire cherche des faits. L’é­coute cherche la véri­té. Et la véri­té et les faits, mon­sieur Fle­ming, sont deux choses très différentes.

Elle mar­qua un temps. Ses doigts jouaient avec les perles — un geste auto­ma­tique, incons­cient, le geste d’une femme qui touche ses bijoux comme d’autres touchent un cha­pe­let, pour se ras­su­rer, pour se rap­pe­ler que quelque chose de tan­gible existe encore dans un monde qui se dérobe.

— Et aus­si, dit-elle plus bas, parce que je vieillis. Et les gens qui vieillissent ont besoin de racon­ter. Pas pour être plaints — je déteste la pitié, c’est la mon­naie des faibles. Mais pour que les choses existent une deuxième fois. La pre­mière fois, on les vit. La deuxième fois, on les raconte. Et c’est la deuxième fois qui compte, parce que c’est la deuxième fois qui donne un sens. Vivre, c’est le brouillon. Racon­ter, c’est le texte.

Fle­ming tres­saillit. Le brouillon et le texte. C’é­tait presque mot pour mot ce qu’il avait pen­sé la veille, dans le noir de la chambre 214 — la réa­li­té est un brouillon, la fic­tion est le texte défi­ni­tif. Et entendre ces mots dans la bouche de Mag­da Lupes­cu, sur une ter­rasse d’hô­tel à Esto­ril, un matin de novembre 1941, lui don­na le ver­tige — le ver­tige de la coïn­ci­dence, de la syn­chro­ni­ci­té, de ces moments où le monde semble répondre à vos pen­sées secrètes et vous dire : oui, tu as rai­son, et tu n’es pas seul à avoir raison.

— Madame Lupes­cu, dit Fleming.

— Ele­na. Appe­lez-moi Ele­na. Lupes­cu est un nom de guerre. Ele­na est mon nom.

— Ele­na. Puis-je vous poser une question ?

— Vous venez de m’en poser une. Mais allez‑y.

— L’exil. Com­ment est-ce qu’on sur­vit à l’exil ?

Elle réflé­chit. Pas long­temps — quelques secondes, le temps de choi­sir les mots, parce que les mots, pour cette femme, n’é­taient pas des outils mais des armes, et les armes se choi­sissent avec soin.

— L’exil, ce n’est pas perdre son pays, dit-elle. Je vous l’ai dit lors de notre pre­mière ren­contre. C’est décou­vrir qu’on peut vivre sans. Et cette décou­verte est ter­rible, mon­sieur Fle­ming — ter­rible et libé­ra­trice. Ter­rible parce qu’elle détruit une illu­sion, l’illu­sion que nous avons besoin d’un lieu pour exis­ter. Et libé­ra­trice parce qu’elle nous apprend que nous n’en avons pas besoin. Que nous pou­vons exis­ter n’im­porte où. Que l’i­den­ti­té n’est pas un sol, c’est un mou­ve­ment. On n’est pas d’un pays. On est d’un élan.

Elle se tut. Regar­da la mer. Le Tage — non, ici c’é­tait l’At­lan­tique, direc­te­ment, sans fleuve, sans estuaire, l’o­céan nu, l’im­men­si­té nue. Et dans ce regard — ce regard de femme qui avait tra­ver­sé l’Eu­rope en train blin­dé avec des dia­mants cou­sus dans ses dou­blures et un roi qui pleu­rait un péki­nois — Fle­ming vit quelque chose qu’il recon­nut. La sau­dade. Ce manque actif. Ce manque qui crée. Sauf que chez Mag­da, la sau­dade n’é­tait pas por­tu­gaise — elle était rou­maine, elle était euro­péenne, elle était uni­ver­selle. C’é­tait la sau­dade de tous les exi­lés du monde, de tous les gens qui ont quit­té un endroit et qui portent cet endroit en eux comme une bles­sure qui ne cica­trise pas et qu’on n’a pas envie de voir cica­tri­ser, parce que la bles­sure est la der­nière preuve que l’en­droit a existé.

*

Ils res­tèrent long­temps sur la ter­rasse. Le whis­ky fut rem­pla­cé par du café. Le café par de l’eau. L’eau par le silence. Et le silence par d’autres mots — des mots plus légers, des anec­dotes, des sou­ve­nirs qui n’é­taient pas des confes­sions mais des vignettes, des minia­tures, des éclats de verre colo­ré pro­ve­nant d’un vitrail brisé.

Mag­da racon­ta Sinaia — le châ­teau de Peleș, la rési­dence d’é­té de la famille royale rou­maine, dans les Car­pates. Les forêts de sapins. La neige en jan­vier. Les feux de che­mi­née qui sen­taient le pin. Les bals — ces bals où elle n’é­tait pas invi­tée parce qu’elle était la maî­tresse et non l’é­pouse, et où elle atten­dait dans un salon adja­cent, seule, en robe du soir, écou­tant la musique à tra­vers le mur, et Carol qui venait la retrou­ver entre deux danses, essouf­flé, le nœud papillon de tra­vers, pour lui voler un bai­ser et repar­tir, et elle qui res­tait seule avec le goût du cham­pagne sur les lèvres d’un roi.

— Vingt ans comme ça, dit-elle. Vingt ans dans le salon d’à côté. Tou­jours à côté. Jamais dedans. La maî­tresse est la femme du salon d’à côté — elle entend la musique mais ne danse pas. Elle voit la fête mais n’y est pas invi­tée. Elle est là et elle n’est pas là. C’est la condi­tion par­faite pour deve­nir folle. Ou pour deve­nir très forte. Les deux options se pré­sentent et il faut choi­sir. J’ai choi­si la deuxième. Pas par ver­tu — par orgueil. L’or­gueil est le seul sen­ti­ment qui ne coûte rien et qui rap­porte tout.

Fle­ming pen­sa aux femmes de sa propre vie. Muriel Wright, qu’il voyait à Londres, belle, patiente, ennuyeuse d’une façon qu’il ne par­ve­nait pas à défi­nir. Ann O’Neill, qui était mariée à un autre et qui le fas­ci­nait pré­ci­sé­ment pour cette rai­son — parce qu’elle était inac­ces­sible, parce qu’elle appar­te­nait au salon d’à côté. Il avait tou­jours été atti­ré par les femmes qu’il ne pou­vait pas avoir. Par les situa­tions impos­sibles. Par la dou­leur. Et il se deman­da si cette atti­rance n’é­tait pas, elle aus­si, une forme de lâche­té — la lâche­té de l’homme qui choi­sit l’im­pos­sible pour ne jamais avoir à affron­ter le possible.

— Je vous ennuie, dit Magda.

— Non. Vous me dites des choses que j’ai besoin d’entendre.

— Per­sonne n’a besoin d’en­tendre les his­toires des vieux. Les jeunes croient que les his­toires des vieux sont des leçons. Ce ne sont pas des leçons. Ce sont des aver­tis­se­ments. Et les aver­tis­se­ments ne servent à rien, parce que chaque géné­ra­tion doit com­mettre ses propres erreurs pour com­prendre pour­quoi la géné­ra­tion pré­cé­dente les avait commises.

Elle se leva. Le mou­ve­ment fut lent — pas de fai­blesse phy­sique, de digni­té. Elle se leva comme se lèvent les reines — celles qui portent la cou­ronne et celles qui ne la portent pas — avec cette ver­ti­ca­li­té qui n’est pas de la rai­deur mais de la conscience de soi, la conscience que chaque geste est vu, jugé, inter­pré­té, et qu’il faut donc que chaque geste soit impec­cable, même quand on est seul sur une ter­rasse d’hô­tel avec un offi­cier anglais et un verre de whis­ky vide.

— Mon­sieur Fleming.

— Ele­na.

— Soyez pru­dent. Cet hôtel — ce pays — cette guerre — tout est plus com­pli­qué que vous ne le croyez. Les gens ne sont pas ce qu’ils semblent être. Les alliances changent. Les loyau­tés se retournent. Et les murs ont des oreilles — sur­tout ici, sur­tout au Palá­cio, où chaque chambre est un théâtre et chaque cou­loir un confes­sion­nal. Soyez pru­dent avec tout le monde. Avec les Alle­mands. Avec les Por­tu­gais. Avec les vôtres. Et soyez pru­dent — elle le regar­da, et dans ce regard il y avait une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale, un scal­pel de luci­di­té qui décou­pait l’air entre eux — soyez pru­dent avec les femmes qui posent des questions.

Elle tour­na les talons. Les perles oscil­lèrent sur sa poi­trine — un mou­ve­ment pen­du­laire, hyp­no­tique, le bat­te­ment silen­cieux d’un cœur de nacre. Elle s’é­loi­gna vers les portes-fenêtres du hall, sil­houette sombre dans la lumière du matin, les épaules droites, la tête haute, le pas mesu­ré d’une femme qui avait tra­ver­sé l’Eu­rope avec des dia­mants dans ses dou­blures et un roi dans son sillage et qui tra­ver­sait main­te­nant une ter­rasse d’hô­tel avec rien d’autre que sa digni­té et ses perles et ses sou­ve­nirs et cette phrase — soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions — qui res­tait dans l’air après son départ comme le par­fum d’un fantôme.

*

Fle­ming res­ta seul. Le soleil était haut main­te­nant — presque midi. La ter­rasse s’é­tait vidée des petits-déjeu­neurs et se rem­plis­sait des apé­ri­tifs, ce flux et reflux per­pé­tuel du Palá­cio qui res­sem­blait au mou­ve­ment de la mer, des vagues humaines qui mon­taient et des­cen­daient au rythme des repas et des heures.

Il pen­sa à Mag­da. À ce qu’elle avait dit. Aux dia­mants cou­sus. Au roi qui pleure un péki­nois. Au salon d’à côté. À la fuite. À l’exil. À cette phrase : vivre, c’est le brouillon — racon­ter, c’est le texte.

Et il pen­sa à l’a­ver­tis­se­ment. Soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions. Mag­da savait. Mag­da, du fond de son exil, du fond de sa ter­rasse, avec ses yeux de lionne et ses vingt-cinq ans de salon d’à côté, voyait. Elle voyait Vera. Elle voyait les ques­tions. Elle voyait le jeu.

Ou peut-être ne voyait-elle rien de pré­cis. Peut-être par­lait-elle en géné­ral. Peut-être était-ce un aver­tis­se­ment de vieille femme, un conseil de pru­dence uni­ver­sel, le genre de phrase que les mères disent aux fils et que les fils n’é­coutent jamais.

Mais Fle­ming l’écouta.

Il l’é­cou­ta parce que Mag­da Lupes­cu, qui avait sur­vé­cu à vingt-cinq ans de scan­dales et à une fuite en train blin­dé et à un chien mort et à un exil sans fin dans un hôtel blanc, méri­tait d’être écou­tée. Et il l’é­cou­ta parce que la phrase — les femmes qui posent des ques­tions — avait la den­si­té d’un dia­mant. Petite. Dure. Indes­truc­tible. Et cou­sue, main­te­nant, dans la dou­blure de son esprit.

Il se leva. Tra­ver­sa la ter­rasse. Entra dans le hall. Mon­ta l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir du deuxième étage.

Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra et alla direc­te­ment au tiroir. L’ouvrit.

Le crayon était à droite. Perpendiculaire.

Le che­veu était en place.

Per­sonne n’é­tait entré. Pas cette fois.

Fle­ming refer­ma le tiroir. S’as­sit sur le lit. Regar­da le plafond.

Demain, il tes­te­rait la fausse piste de Por­to. Demain, il ver­rait si le men­songe avait cir­cu­lé. Demain, il saurait.

Mais aujourd’­hui — aujourd’­hui avait été le jour de Mag­da. Le jour du chœur. Le jour où les fan­tômes du Palá­cio avaient par­lé, et où Fle­ming, pour une fois, avait écou­té sans prendre de notes, sans clas­ser, sans archi­ver. Il avait juste écou­té. Et ce qu’il avait enten­du — la voix rauque de Mag­da, le tin­te­ment des perles, le mot exil, le mot amour, le mot brouillon — res­te­rait en lui long­temps après que les notes de ren­sei­gne­ment auraient jau­ni et que les rap­ports à l’a­mi­ral God­frey auraient été clas­sés dans des dos­siers que per­sonne ne lirait plus.

Parce que les his­toires, comme les dia­mants, ne s’usent pas. On peut les coudre dans les dou­blures. On peut les trans­por­ter à tra­vers les guerres et les exils. Et quand tout le reste a dis­pa­ru — les trônes, les pays, les amours, les péki­nois — les his­toires res­tent. Intactes. Inal­té­rables. Cou­sues dans la mémoire comme des pierres pré­cieuses dans du satin.

Fle­ming le savait.

Il ne le savait pas encore assez pour écrire. Mais il le savait déjà assez pour ne jamais oublier.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,