Bons baisers de Lisbonne
Bons baisers de Lisbonne
Chapitres 13 à 15
Chapitre 13 — L’avertissement de Popov
Popov le trouva dans le jardin.
C’était le onzième jour — ou le douzième, Fleming perdait le compte, les jours au Palácio se fondaient les uns dans les autres comme les aquarelles se fondent quand on renverse de l’eau dessus, les contours s’effaçaient, les frontières entre hier et aujourd’hui devenaient poreuses, et seule la lumière changeait — un peu plus oblique chaque matin, un peu plus dorée chaque soir, comme si le soleil de novembre descendait d’un cran chaque jour sur une échelle invisible et que chaque cran rendait le monde légèrement plus beau et légèrement plus triste.
Fleming était assis dans le kiosque — le kiosque de Magda, avec ses couches de peinture. Il ne lisait pas. Il ne fumait pas. Il pensait. Ou plutôt, il ne pensait pas — il laissait les pensées venir, sans les appeler, sans les trier, cette forme de rêverie éveillée qui est la seule manière de penser vraiment, parce que la pensée dirigée ne découvre que ce qu’elle cherche, alors que la rêverie découvre ce qu’elle ne cherchait pas, et que les découvertes les plus importantes sont toujours celles qu’on ne cherchait pas.
L’ombre de Popov tomba sur lui avant la voix.
— Vous avez l’air d’un homme qui rumine, dit Popov.
Il apparut — matérialisé, comme toujours, comme s’il n’avait pas traversé le jardin mais s’était condensé à partir de l’air et de la lumière, comme certaines substances chimiques se condensent quand les conditions sont réunies. Il portait un costume en lin crème qui aurait été ridicule sur n’importe qui d’autre — en novembre, au Portugal, le lin crème était un acte de provocation sartoriale — mais qui sur Popov avait l’air d’un uniforme, du seul uniforme possible pour un homme dont le corps et la personnalité exigeaient des vêtements qui ne les contraignent pas mais les accompagnent.
— Je ne rumine pas, dit Fleming. Je médite.
— La méditation est la version élégante de la rumination. Le résultat est le même — on tourne en rond. Mais la méditation tourne en rond avec style, ce qui est la seule chose qui nous distingue des vaches.
Popov s’assit dans le kiosque. Le bois craqua sous son poids — Popov pesait le poids d’un homme qui mange bien, qui boit mieux, et qui ne refuse rien à son corps parce que le corps, selon la philosophie popovienne, est le seul bien qu’on ne peut pas se faire voler. Il croisa les jambes. Sortit un étui à cigarettes en argent — gravé, ancien, probablement volé ou gagné aux cartes ou offert par une femme, les trois sources principales des beaux objets dans la vie de Popov — et en tira une cigarette qu’il alluma avec un briquet en or qui fit un bruit sec et précis, le bruit d’un mécanisme suisse, le bruit de l’argent.
— Fleming, dit-il en exhalant la fumée. Nous devons parler.
Le ton avait changé. Pas le rire. Pas la performance. Pas le Popov de scène — le Popov de coulisses. Le Popov sérieux. Le Popov qui existait sous le séducteur et le raconteur d’histoires comme le roc existe sous le sol — invisible, dur, porteur de tout le reste.
— De quoi ? dit Fleming.
— De ce que vous êtes en train de faire.
Le silence du jardin — les oiseaux, le vent dans les palmiers, le murmure lointain de la mer — se referma autour d’eux comme un rideau. L’intimité du kiosque était totale — les parois de bois, le toit, les couches de peinture qui avaient absorbé, au fil des décennies, des dizaines de conversations secrètes, de confidences murmurées, d’aveux chuchotés. Le kiosque était un confessionnal.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit Fleming.
— Si. Vous le savez. Et je le sais. Et si moi je le sais, d’autres le savent aussi. Ce qui est le problème.
Popov tira sur sa cigarette. Longuement. Le bout incandescent brilla dans l’ombre du kiosque comme un petit œil rouge qui observait la scène sans ciller.
— Vous nourrissez votre traductrice, dit-il. Des informations. De fausses informations, j’espère — je vous fais ce crédit. Vous avez découvert qu’elle travaille pour quelqu’un d’autre — les Portugais, les Allemands, les deux, je ne sais pas — et au lieu de la confronter ou de la signaler à votre ambassade, vous avez décidé de jouer. De transformer la fuite en robinet. De faire de la désinformation artisanale, en amateur, tout seul, sans filet.
Fleming ne répondit pas. Son corps s’était raidi — imperceptiblement, un degré de tension dans les épaules, dans la mâchoire, dans les doigts posés sur le banc de bois. Popov savait. Popov, qui voyait tout depuis l’ombre, qui était l’ombre, qui vivait dans l’interstice entre les mondes comme le chat vit dans l’interstice entre le sauvage et le domestique — Popov savait.
— Comment ? dit Fleming.
— Comment je sais ? Parce que c’est mon métier de savoir. Et parce que vous êtes moins discret que vous ne le croyez. Un homme qui change de comportement — un homme qui passe de l’écoute à la parole, de la réserve à la confidence, du silence à l’information — ce changement se voit. Ça se sent. Ça dégage une odeur. L’odeur du jeu. L’odeur de l’homme qui a décidé de passer à l’action et qui ne peut pas s’empêcher de montrer qu’il est passé à l’action, parce que l’action est un plaisir et que le plaisir transparaît. Vous êtes excité, Fleming. Ça se voit sur votre visage. Ça se voit dans vos yeux. Et ce qui se voit sur votre visage se voit aussi sur le visage de ceux qui vous regardent.
— Qui me regarde ?
— Tout le monde. Vous êtes dans un aquarium, rappelez-vous. Tout le monde regarde tout le monde. Et quand un poisson commence à nager différemment — plus vite, avec plus d’assurance, avec un éclat dans l’œil qui n’y était pas avant — les autres poissons le remarquent. Et derrière le verre, les spectateurs le remarquent aussi.
Popov écrasa sa cigarette contre le banc. Le geste fut brusque — inhabituellement brusque pour un homme dont chaque mouvement était d’ordinaire une chorégraphie. Et cette brusquerie dit à Fleming, plus clairement que les mots, que Popov n’était pas en train de jouer. Qu’il ne racontait pas une histoire. Qu’il ne faisait pas le paon. Qu’il était, peut-être pour la première fois depuis leur rencontre, entièrement sérieux.
— Fleming. Écoutez-moi. Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire, parce que dans mon métier on ne dit rien à personne et surtout pas les choses importantes. Mais je vais vous le dire quand même, parce que je vous aime bien — à ma manière, qui n’est pas la manière anglaise, qui est plus démonstrative et moins fiable, mais qui est sincère à cet instant. Alors écoutez.
Il se pencha. Plus près. Sa voix baissa d’un registre — pas un murmure, un ton. Le ton de l’urgence contenue.
— Le double jeu est un sport de professionnels. Pas d’amateurs. Je le sais parce que je le pratique depuis trois ans et que chaque jour est un miracle — le miracle de ne pas être mort, de ne pas être démasqué, de ne pas être dans une cave de la Gestapo à Berlin en train de regretter ma naissance. Le double jeu exige une chose que vous n’avez pas : l’infrastructure. Un réseau de soutien. Des gens qui vous couvrent. Des gens qui vérifient que vos mensonges ne contredisent pas les mensonges des autres. Des gens qui peuvent vous sortir de la merde quand la merde monte — parce qu’elle monte, Fleming, elle monte toujours, c’est la loi du double jeu, la merde monte comme les eaux montent dans une crue, lentement, invisiblement, jusqu’au jour où elle vous arrive aux genoux et vous n’avez plus nulle part où aller.
— Je contrôle la situation, dit Fleming.
— Non. Vous ne la contrôlez pas. Vous croyez la contrôler, ce qui est pire, parce que la croyance du contrôle est l’ennemie du contrôle réel. Vous croyez que vous nourrissez Vera et que Vera transmet à Hartmann et que Hartmann reçoit vos fictions et que le tour est joué. Mais ce que vous ne voyez pas — ce que vous ne pouvez pas voir, parce que vous êtes dedans et que dedans on ne voit rien — c’est le reste. Les autres fils. Les fils que vous ne tirez pas et qui bougent quand même.
— Quels fils ?
Popov le regarda. Les yeux noirs, sans fond, sans lumière, sauf cette lueur au centre — pas de la joie cette fois. De l’inquiétude. L’inquiétude authentique d’un homme qui a vu d’autres hommes se noyer et qui reconnaît les premiers signes.
— Hartmann n’est pas un idiot, dit-il. Hartmann est un des hommes les plus intelligents que j’aie rencontrés — et j’ai rencontré des hommes très intelligents, des chefs de renseignement, des maîtres espions, des gens qui jouent aux échecs à dix coups d’avance. Hartmann joue à vingt. Peut-être trente. Et si vous le nourrissez de fausses informations à travers Vera, il le saura. Pas aujourd’hui. Pas demain. Mais bientôt. Parce que Hartmann vérifie. Hartmann croise. Hartmann a des sources que vous n’imaginez pas — des sources dans l’ambassade britannique, dans les douanes, dans l’armée portugaise, dans les cafés et les bordels et les sacristies. Et quand il aura vérifié et croisé et qu’il aura découvert que votre réseau de cinq agents n’existe pas — que Silva n’existe pas, que Ferreira n’existe pas, que la Companhia Atlântica de Comércio n’a jamais eu de bureau dans la Rua das Flores — quand il aura découvert tout ça, qu’est-ce qui se passe ?
Le silence. Le jardin. Les palmiers. La mer au loin.
— Ce qui se passe, dit Popov en répondant à sa propre question, c’est que Hartmann ne se fâche pas. Hartmann ne proteste pas. Hartmann ne vous affronte pas. Hartmann retourne le jeu. Il prend vos fausses informations et il les utilise — non pas contre le réseau fictif, mais contre vous. Il dit à Berlin : Fleming a tenté de nous désinformer, ce qui prouve que les Britanniques nous considèrent comme une menace sérieuse, ce qui prouve que nos opérations fonctionnent, ce qui justifie plus de moyens, plus d’agents, plus d’argent. Votre mensonge devient sa vérité. Votre piège devient son tremplin. Et vous — vous, Fleming, avec vos SG Gigante et votre confiance en amateur — vous devenez la preuve vivante que les Britanniques sont nerveux, désorganisés, réduits à envoyer des officiers de bureau jouer les espions dans des hôtels de luxe.
Les mots tombèrent sur Fleming comme des pierres dans l’eau — lourds, froids, faisant des cercles. Il ne dit rien. Il ne pouvait rien dire, parce que Popov avait raison. Chaque mot, chaque phrase, chaque argument était d’une logique implacable, d’une précision chirurgicale, et cette précision révélait non pas le talent rhétorique de Popov mais son expérience — l’expérience de l’homme qui avait vécu tout cela, qui avait vu des pièges se retourner, qui avait vu des amateurs se noyer dans les eaux qu’ils croyaient maîtriser.
— Et il y a pire, dit Popov.
— Pire ?
— Vera. Qu’est-ce qui arrive à Vera quand Hartmann découvre que les informations sont fausses ? Hartmann ne va pas se dire : ah, Fleming a menti à Vera, pauvre Vera. Hartmann va se dire : Vera a transmis de fausses informations, donc Vera est soit incompétente, soit complice, soit les deux. Et dans les deux cas, Vera devient un problème. Et les problèmes, pour Hartmann, se résolvent. De manières que je préfère ne pas décrire dans un jardin d’hôtel par une si belle journée.
Le jardin. Le soleil. Les fleurs. Et au milieu de tout cela, cette phrase — les problèmes se résolvent — qui contenait, dans sa sobriété même, une violence que les mots explicites n’auraient pas eue. Parce que les mots non dits sont toujours plus terrifiants que les mots dits, et que ce que Popov ne disait pas sur les méthodes de résolution de Hartmann était plus éloquent que tout ce qu’il aurait pu dire.
Fleming pensa à Vera. Pas à Vera l’espionne. Pas à Vera le canal. À Vera la femme. La femme aux sardines et au fado et aux châtaignes grillées. La femme qui lisait le Diário de Notícias avec une concentration sincère. La femme qui connaissait la saudade et qui l’avait expliquée sur le ferry du Tage. La femme qui avait un frère — non, un père, un père mort de la malaria dans les mines d’étain, un père anglais qui s’appelait o inglês, et cette mort du père résonnait avec la mort du père de Fleming, deux pères morts, deux enfants orphelins, deux vies construites sur l’absence.
Et cette femme — cette femme qu’il avait décidé de piéger, de manipuler, d’utiliser comme un tuyau à travers lequel couleraient ses fictions — cette femme était en danger. En danger à cause de lui. À cause de son jeu. À cause de son plaisir de l’invention, de son excitation d’amateur, de cette joie de créer des personnages fictifs qui était la joie de l’écrivain mais qui, transposée dans le monde réel, devenait la cruauté du manipulateur.
— Qu’est-ce que je fais ? dit Fleming.
Sa voix avait changé. Pas le ton de l’officier. Pas le ton du joueur. Le ton de l’homme qui a peur — pas pour lui-même, pour quelqu’un d’autre, et cette peur-là est différente, plus aiguë, plus insupportable, parce qu’on ne peut pas la gérer avec son propre courage, on ne peut la gérer qu’avec l’impuissance de celui qui ne contrôle pas le destin d’autrui.
Popov le regarda. Longuement. Le regard changea — l’inquiétude se mêla à autre chose. Du respect, peut-être. Ou de la surprise. La surprise de l’homme qui découvre chez un autre une qualité qu’il n’attendait pas — en l’occurrence, la peur pour autrui, cette peur si rare chez les officiers de renseignement pour qui les gens sont des pièces et les pièces se sacrifient.
— Vous arrêtez, dit Popov. Vous arrêtez la désinformation. Vous arrêtez de nourrir Vera. Vous reprenez votre rôle — l’observateur, le rédacteur de mémos, le client de la liaison locale. Vous redevenez ennuyeux. L’ennui est la meilleure protection dans ce métier. Les gens ennuyeux survivent. Les gens intéressants meurent.
— Et Vera ?
— Vera est une grande fille. Vera fait ce que Vera fait, pour des raisons que Vera connaît et que nous ne connaissons pas. Si elle travaille pour la PVDE, elle est protégée par Salazar et personne ne la touchera — même Hartmann ne s’attaque pas à la PVDE. Si elle travaille pour Hartmann directement, c’est plus dangereux, mais c’est son choix, et les choix des autres ne sont pas votre responsabilité.
— Et si elle travaille pour les deux ?
Popov sourit. Le sourire mince. Le sourire rare. Le sourire qui n’était pas de la joie mais de la reconnaissance — la reconnaissance d’un professionnel pour un amateur qui commence à poser les bonnes questions.
— Si elle travaille pour les deux, dit-il, alors elle est comme moi. Un agent double. Et les agents doubles, Fleming, sont les personnes les plus seules du monde. Parce qu’ils n’appartiennent à personne. Ils servent tout le monde et ne sont fidèles à personne. Ils marchent sur un fil entre deux abîmes et ils ne peuvent pas s’arrêter, parce que s’arrêter c’est tomber, et tomber c’est mourir. Et la seule chose qu’on puisse faire pour un agent double — la seule chose qui ait un sens — c’est ne pas lui ajouter un abîme de plus.
Le silence retomba. Plus lourd que les silences précédents. Un silence de jardin et de verdict. Les oiseaux chantaient — les oiseaux s’en fichaient, les oiseaux chantaient toujours, dans les jardins des hôtels d’espions comme dans les jardins des maisons normales, sans distinction, sans jugement, avec cette indifférence magnifique des créatures qui ne mentent pas parce qu’elles n’ont pas de langage et qui ne trahissent pas parce qu’elles n’ont pas de loyauté.
— Popov, dit Fleming.
— Oui.
— Pourquoi faites-vous ça ? Pourquoi me dites-vous tout ça ? Vous êtes un agent double. Votre survie dépend du fait que personne ne sait rien sur personne. En me prévenant, vous prenez un risque. Pourquoi ?
Popov ne répondit pas tout de suite. Il alluma une autre cigarette — le briquet en or, le bruit sec, la flamme. Il tira. Exhala. La fumée monta dans l’air du kiosque, lente, bleue, et se perdit dans les interstices du toit.
— Parce que vous n’êtes pas un espion, dit-il. Vous êtes autre chose. Je ne sais pas encore quoi — peut-être que vous ne le savez pas encore vous-même. Mais vous n’êtes pas fait pour ce métier. Pas parce que vous n’êtes pas assez intelligent — vous l’êtes. Pas parce que vous n’êtes pas assez courageux — vous l’êtes aussi, à votre manière, cette manière anglaise qui consiste à ne pas montrer son courage et à le porter comme on porte un sous-vêtement, invisible et indispensable. Non. Vous n’êtes pas fait pour ce métier parce que vous ressentez. Parce que quand je vous dis que Vera est en danger, votre visage change. Parce que vous avez peur pour elle. Et un homme qui ressent — un homme qui a peur pour les autres, qui souffre pour les autres, qui ne peut pas traiter les gens comme des pièces d’échecs sans voir leurs visages — cet homme n’est pas un espion. Cet homme est autre chose.
— Quoi ?
Popov sourit. Le grand sourire, cette fois. Le sourire de scène. Le sourire qui éclairait les pièces et faisait tourner les têtes. Le sourire qui était sa signature, son armure, son drapeau.
— Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas. Ou plutôt — vous me croiriez trop. Et croire trop est aussi dangereux que ne pas croire assez. Alors je ne vous le dirai pas. Je vous laisserai le découvrir. Ce sera plus long et plus douloureux, mais ce sera le vôtre.
Il se leva. Le kiosque craqua de soulagement — ou de regret, difficile à dire avec les kiosques, ils ont des émotions de kiosque, des émotions de bois et de peinture et de mémoire. Popov rajusta sa veste en lin crème. Tira sur ses manches. Passa une main dans ses cheveux noirs.
— Arrêtez le jeu, Fleming. Retournez à vos mémos. Soyez ennuyeux. Et quand tout sera fini — quand la guerre sera finie, quand Estoril ne sera plus un aquarium mais une station balnéaire pour touristes anglais en bermuda — quand tout sera fini, asseyez-vous quelque part, devant une machine à écrire, et racontez. Racontez tout. Le casino. Le banquier. La traductrice. Le roi et sa maîtresse. L’agent double serbe qui riait trop fort et qui donnait des conseils dans des kiosques. Racontez tout, et faites-le bien, et ne changez pas les prénoms — ou changez-les, ça m’est égal, l’important ce n’est pas les prénoms, l’important c’est que ce soit vrai. Vrai de la vérité de la fiction, qui est la seule vérité qui dure.
Il sortit du kiosque. Traversa le jardin avec sa démarche de félin — la démarche de danseur, de boxeur, de prince déguisé en aventurier ou d’aventurier déguisé en prince, personne n’avait jamais su, personne ne saurait jamais. Il disparut par la porte latérale du jardin, celle qui donnait sur la ruelle derrière l’hôtel, cette ruelle que les employés utilisaient et que Popov connaissait parce que Popov connaissait toutes les sorties, tous les passages, toutes les issues de secours — c’était sa spécialité, les issues de secours, pas les entrées principales.
*
Fleming resta dans le kiosque. Longtemps.
Le soleil avait bougé. L’ombre du toit traçait sur le sol un rectangle qui se déplaçait, lentement, comme l’aiguille d’un cadran solaire, et Fleming regardait ce rectangle bouger et il pensait à ce que Popov avait dit. Tout. Chaque mot. Chaque phrase. Chaque avertissement.
Arrêtez le jeu.
Vera est en danger.
Vous n’êtes pas un espion.
Racontez tout.
Les quatre phrases tournaient dans sa tête comme les aiguilles d’une horloge — chacune à son rythme, chacune marquant une heure différente, et les quatre ensemble marquant un temps qui n’était pas le temps du Palácio ni le temps de la guerre ni le temps du renseignement, mais un autre temps. Le temps de la décision. Le temps où un homme cesse de reporter et choisit.
Fleming choisit.
Il arrêterait le jeu. Pas par lâcheté — par lucidité. Popov avait raison : la désinformation amateur était un sport mortel, et le plaisir qu’il y prenait ne justifiait pas le risque — pas son risque à lui, le risque de Vera. Le risque de cette femme qui marchait sur un fil entre des abîmes et à qui il avait, par jeu, par orgueil, par excitation d’apprenti créateur, ajouté un abîme de plus.
Il arrêterait le jeu. Mais il n’arrêterait pas autre chose — cette chose qui avait commencé dans la nuit de Lisbonne, sur les quais, devant les réfugiés, cette chose qui continuait dans la chambre 214, à la lumière de la lampe de bureau, quand il écrivait des profils de personnages fictifs avec un plaisir qui n’appartenait pas au renseignement mais à l’écriture. Cette chose-là, il ne l’arrêterait pas. Il ne pouvait pas l’arrêter. C’était comme essayer d’arrêter le Tage — le Tage coule, c’est sa nature, et les choses qui sont dans la nature des choses ne s’arrêtent pas, on peut les contenir, les détourner, les ralentir, mais pas les arrêter.
Fleming se leva. Sortit du kiosque. Traversa le jardin.
Le Palácio, devant lui, se dressait dans la lumière de l’après-midi — blanc, massif, serein, avec ses fenêtres qui reflétaient le ciel et ses palmiers qui se balançaient dans la brise comme les mâts d’un navire au mouillage. L’hôtel-personnage. L’hôtel-témoin. L’hôtel qui savait tout et ne disait rien, qui gardait les secrets de ses habitants dans ses murs épais comme les cathédrales gardent les prières dans leurs pierres.
Fleming entra. Le hall. L’escalier. Le tapis grenat. Les appliques en bronze. Le couloir. Sa chambre. La porte. La clé.
Il entra. S’assit au bureau. Prit le bloc-notes — le neuf, celui du kiosque du hall. Et il écrivit une seule phrase. Pas une note. Pas un profil. Pas un plan de désinformation. Une phrase. Sept mots.
Il relut la phrase. La barra. La réécrivit. La barra encore. La réécrivit une troisième fois. Et la troisième version était la bonne — il le sut comme on sait que la troisième tentative est souvent la bonne, parce que la première est l’instinct, la deuxième est la correction, et la troisième est la synthèse, et que la synthèse est toujours meilleure que l’instinct et la correction pris séparément.
Il plia la page. La glissa dans sa poche intérieure. Avec les autres. Le chiffre. Le prénom. La première phrase. Les quatre pages de la nuit de Lisbonne. Et maintenant cette nouvelle phrase — sept mots qui ne voulaient rien dire encore et qui voulaient tout dire déjà, sept mots qui étaient peut-être le titre d’un livre ou l’incipit d’un chapitre ou simplement une note pour plus tard, pour beaucoup plus tard, pour un jour où il serait assis devant une machine à écrire dans une pièce blanche et où il aurait besoin de ces sept mots comme un navigateur a besoin d’un cap.
Il referma le tiroir. Vérifia le crayon. À droite. Perpendiculaire. Le cheveu en place.
Personne n’était entré.
La machine avait peut-être cessé de chercher. Ou la machine avait trouvé ce qu’elle cherchait — un bloc-notes vierge, un tiroir vide, rien. Et rien, quand on ne trouve que rien, est la meilleure des couvertures. Le vide protège mieux que le coffre-fort. Le coffre-fort dit : il y a quelque chose à protéger. Le vide dit : il n’y a rien. Et quand il n’y a rien, on cherche ailleurs.
Fleming sourit. Le sourire de l’homme qui a compris quelque chose — pas tout, pas encore, mais quelque chose d’important. Quelque chose sur le jeu, sur le mensonge, sur la vérité, sur la différence entre l’espion et l’écrivain, sur le fait que l’espion ment pour protéger des secrets et que l’écrivain ment pour révéler des vérités, et que les deux gestes sont le même geste vu de deux côtés du miroir.
Il s’allongea sur le lit. Ne ferma pas les yeux. Regarda le plafond — le plafond blanc, le plafond trop haut, le ciel intérieur de la chambre 214 qui avait été, pendant douze jours, le ciel de son monde.
Demain, il serait ennuyeux. Demain, il serait l’officier de bureau, le rédacteur de mémos, le client docile de sa liaison locale. Demain, il ne dirait rien à Vera — pas de réseau, pas de noms, pas de Rua das Flores. Rien. Le silence. L’ennui. La protection de l’insignifiance.
Mais ce soir — ce soir, dans cette chambre, dans cette lumière d’après-midi qui déclinait doucement vers le bleu — ce soir, il n’était pas encore ennuyeux. Ce soir, il était encore l’homme qui avait inventé cinq personnages et qui avait pris du plaisir à les inventer. L’homme qui avait découvert que le mensonge et la fiction sont cousins germains. L’homme qui portait dans sa poche intérieure un roman en morceaux — des chiffres, des prénoms, des phrases, des pages — un roman qui n’avait pas de forme et qui n’aurait de forme que bien plus tard, quand la guerre serait finie et que les fantômes du Palácio seraient devenus des souvenirs et que les souvenirs seraient devenus des mots et que les mots seraient devenus un livre.
Ce soir, il était encore cet homme-là. Et cet homme-là ne s’ennuyait pas du tout.
Chapitre 14 — Le frère de Vera
Ce fut Richter qui lui dit.
Pas directement — Richter ne disait jamais rien directement, c’était un homme de renseignement de la vieille école, un homme pour qui la ligne droite entre deux points était un itinéraire touristique et non un chemin professionnel. Richter procédait par détours, par allusions, par phrases à double fond qui contenaient, sous la surface polie de la conversation, des abîmes d’information que l’interlocuteur devait sonder lui-même, à ses risques et périls. Parler avec Richter, c’était pêcher en eaux profondes — on savait qu’il y avait quelque chose en dessous, mais il fallait descendre pour le trouver.
Fleming était venu à l’ambassade pour son rapport bihebdomadaire — le rapport officiel, celui qu’il rédigeait pour l’amiral Godfrey, plein de noms et de dates et de circuits de tungstène et de tout ce que le renseignement naval attendait d’un officier en mission au Portugal. Le rapport était mince. Les informations étaient maigres. Fleming le savait, Richter le savait, et ils savaient tous les deux que l’autre le savait, et cette triple conscience de la maigreur créait entre eux une complicité silencieuse, la complicité des gens qui font le même métier et qui savent que ce métier consiste, la plupart du temps, à écrire beaucoup de mots pour dire qu’on ne sait presque rien.
Le rapport terminé, Richter lui offrit un thé. Le thé de l’ambassade — du Earl Grey, importé de Londres dans des caisses diplomatiques, comme si le thé était un secret d’État, ce qui au fond était peut-être le cas, parce que le thé était la dernière frontière de la britannicité, le dernier objet qui séparait un officier de Sa Majesté d’un étranger, et que perdre le thé c’était perdre l’identité, et que perdre l’identité dans une ville d’espions c’était perdre la vie.
Richter versa le thé. Deux tasses. Le sucre. Le lait. Le rituel. Et puis, comme si la phrase était un morceau de sucre de plus qu’il laissait tomber dans la tasse avec la même nonchalance :
— Votre traductrice. Carvalho. Elle a un frère, vous savez.
Fleming reposa sa tasse. Pas brutalement — délicatement, comme on repose un objet fragile, comme on repose une tasse de thé dans laquelle une bombe vient de tomber.
— Un frère, dit-il.
— Un frère. Alexandre Carvalho. Plus jeune qu’elle de trois ans. Musicien. Violoncelliste, pour être exact. Il étudiait à Vienne — le Conservatoire, rien de moins. Très doué, paraît-il. Un de ces talents précoces que les Autrichiens adorent et que les Portugais ne savent pas quoi en faire. Il est parti à Vienne en trente-six, à dix-neuf ans. Bourse d’études. Le rêve.
Richter but une gorgée de thé. Lentement. Avec la patience de l’homme qui sait que la suite est importante et qui retarde le moment important non pas par cruauté mais par méthode — parce que l’information, comme le vin, gagne en impact quand on la fait attendre.
— Et ? dit Fleming.
— Et Vienne, en trente-six, c’était encore Vienne. Strauss, Schubert, les cafés, le Ring, la Gemütlichkeit. Deux ans plus tard, en mars trente-huit, c’était autre chose. L’Anschluss. Les Allemands sont entrés. Vienne est devenue Berlin-Est. Et Alexandre Carvalho — métis anglo-portugais, musicien, dans un conservatoire autrichien qui venait de passer sous administration nazie — Alexandre Carvalho est devenu un problème.
— Quel genre de problème ?
— Le genre qui disparaît. Il a été arrêté en trente-neuf. Motif officiel : activités subversives. Motif réel : il fréquentait des cercles antifascistes autrichiens, des étudiants, des artistes, des gens qui pensaient encore que la pensée était libre et qui ont découvert, trop tard, qu’elle ne l’était plus. Il a été envoyé quelque part — nous ne savons pas exactement où. Nos informations s’arrêtent là. Un camp, probablement. Ou une prison. Quelque part dans le Reich. Quelque part où les gens entrent et d’où ils ne sortent pas toujours.
Le bureau de Richter — le papier classifié, le tabac de pipe, la fenêtre qui donnait sur un jardin intérieur de l’ambassade où personne n’allait jamais — le bureau devint irréel. Ou plutôt, il devint trop réel. Chaque détail se mit à vibrer avec une intensité nouvelle — le grain du bois sur la table, la spirale de fumée de la pipe de Richter, la tache de lumière sur le mur, les particules de poussière dans le rayon de soleil — comme si l’information que Fleming venait de recevoir avait recalibré ses sens, avait augmenté le contraste du monde, avait rendu visible ce qui était invisible et audible ce qui était silencieux.
Le frère de Vera. Prisonnier. Quelque part dans le Reich.
Et soudain — comme une porte qui s’ouvre dans un mur qu’on croyait aveugle — tout s’éclaira.
*
Tout s’éclaira parce que tout s’expliquait.
Les questions de Vera. L’insistance douce. La collecte d’informations. La chaîne de transmission vers Hartmann. Tout cela — tout ce qu’il avait interprété comme de l’espionnage, comme de la trahison, comme la froideur professionnelle d’une agente entraînée — tout cela prenait maintenant un autre sens. Un sens humain. Un sens terrible.
Vera ne le trahissait pas par choix. Vera ne travaillait pas pour Hartmann par conviction ni par idéologie ni par appât du gain. Vera travaillait pour Hartmann parce que Hartmann tenait son frère. Parce que quelque part dans le Reich, dans un camp ou une prison, un jeune homme de vingt-quatre ans qui jouait du violoncelle et qui croyait à la liberté de la pensée était retenu, enfermé, peut-être affamé, peut-être battu, peut-être vivant, peut-être mort — et que Vera, de l’autre côté de l’Europe, dans une ville de lumière et de mensonges, faisait ce qu’on lui disait de faire pour que son frère reste vivant. Ou pour avoir l’illusion qu’il restait vivant. Ou pour avoir l’espoir — cet espoir que Magda avait décrit comme le pire des poisons — l’espoir qu’un jour, en échange de suffisamment d’informations, de suffisamment de trahisons, de suffisamment de sourires adressés à un officier anglais sur une terrasse d’hôtel, quelqu’un quelque part ouvrirait une porte et laisserait sortir un violoncelliste de vingt-quatre ans.
Fleming comprit. Tout. D’un coup. Comme on comprend un théorème — pas par étapes, pas par déductions progressives, mais par illumination, par cette saisie instantanée du tout qui est la marque de l’intelligence véritable et qui ressemble, quand elle se produit, à une douleur physique — un éclat blanc dans le crâne, une brûlure derrière les yeux, la sensation que le cerveau se reconfigure autour d’une vérité nouvelle et que la reconfiguration fait mal, parce que la vérité fait toujours mal quand elle détruit une version plus simple du monde.
La version simple était : Vera est une espionne.
La version vraie était : Vera est une sœur.
Et entre les deux versions — entre l’espionne et la sœur, entre la trahison froide et le sacrifice brûlant — il y avait un abîme, le même abîme que Popov avait décrit, l’abîme entre les apparences et la réalité, entre ce que les gens font et pourquoi ils le font, entre le geste visible et la raison invisible.
Vera n’était pas le canal. Vera était la victime.
*
— Depuis quand savez-vous ça ? demanda Fleming à Richter.
Richter ralluma sa pipe. Les gestes — le tabac, la flamme, les bouffées — étaient les mêmes que d’habitude, mais Fleming les vit différemment. Il vit un homme qui choisissait ses moments. Un homme qui avait su — probablement depuis le début, probablement depuis le jour où il avait assigné Vera à Fleming — et qui avait attendu. Attendu quoi ? Que Fleming découvre par lui-même ? Que la situation se développe ? Que les pièces se placent sur l’échiquier selon un pattern que Richter, avec son expérience de vieux routard, avait anticipé depuis le premier jour ?
— Depuis assez longtemps, dit Richter.
— Et vous ne m’avez rien dit.
— Vous ne m’avez rien demandé.
La phrase tomba comme un verdict. Richter avait raison — Fleming n’avait pas demandé. Il avait posé des questions sur Vera — des questions de surface, des questions de dossier. Il avait demandé des faits. Des dates. Des associations. Mais il n’avait pas demandé l’essentiel — le pourquoi. Pourquoi cette femme faisait ce qu’elle faisait. Pourquoi cette femme qui lisait le Diário de Notícias avec concentration et qui mangeait des sardines avec les doigts et qui connaissait la saudade et qui avait perdu son père à quatorze ans — pourquoi cette femme trahissait. Il n’avait pas demandé le pourquoi parce qu’il avait eu peur de la réponse. Et maintenant la réponse était là, et elle était pire que tout ce qu’il avait imaginé — pire parce qu’elle n’était pas noire. Elle était grise. La couleur la plus insupportable. Le gris de la complexité morale. Le gris des situations où personne n’a raison et personne n’a tort et où tout le monde souffre.
— Hartmann sait, dit Fleming. Hartmann sait pour le frère.
— Hartmann contrôle le frère. Ou plutôt — Hartmann contrôle ceux qui contrôlent le frère. La chaîne de commandement passe par la légation allemande à Lisbonne, qui passe par l’Abwehr à Berlin, qui passe par l’administration des camps. Hartmann est le maillon local. Il donne les ordres ici, les ordres remontent là-bas, et le frère reste en vie ou ne reste pas en vie selon que Vera coopère ou ne coopère pas. C’est simple. C’est élégant. C’est monstrueux.
Simple. Élégant. Monstrueux. Les trois mots qui décrivaient Hartmann — au casino, dans le jardin, au bar. La simplicité de ses gestes. L’élégance de son jeu. La monstruosité de son pouvoir. Hartmann ne jouait pas au baccara pour gagner de l’argent. Il ne jouait pas pour montrer sa puissance. Il jouait parce que le jeu — le contrôle des cartes, des jetons, des probabilités — était la métaphore de ce qu’il faisait dans la vie : contrôler les gens. Les tenir par des fils invisibles. Tirer les fils quand il fallait. Et regarder les marionnettes danser.
Vera était une marionnette. Pas une marionnette stupide — une marionnette lucide, consciente de ses fils, consciente de celui qui les tirait, et dansant quand même, parce que danser était la condition de la survie de son frère, et que la survie de son frère était la seule chose qui comptait plus que sa propre liberté.
— Qu’est-ce que je peux faire ? dit Fleming.
Richter le regarda. Par-dessus sa pipe. Par-dessus sa tasse de thé. Par-dessus trente ans de carrière dans le renseignement et une connaissance intime de la nature humaine qui n’avait rien de cynique mais qui n’avait rien de naïf non plus.
— Rien, dit-il. Vous ne pouvez rien faire. Le frère est dans le Reich. Nous n’avons pas les moyens d’intervenir. Nous n’avons pas les réseaux, pas les accès, pas la couverture. Même si nous les avions, une opération de sauvetage pour un civil prisonnier — un seul civil, un musicien, personne d’important du point de vue stratégique — ne serait jamais autorisée. Le coût serait disproportionné. Le risque serait inacceptable. Et l’amiral Godfrey, qui est un homme pragmatique et pour qui le mot empathie est un mot français et donc suspect, ne signerait jamais.
— Alors quoi ?
— Alors vous continuez. Vous continuez votre mission. Vous continuez de voir Vera. Vous continuez d’être son client, son interlocuteur, son — il hésita sur le mot — son compagnon de Lisbonne. Et vous ne lui dites pas que vous savez. C’est important. Si vous lui dites que vous savez pour le frère, deux choses se passent. La première : elle s’effondre. La honte. La culpabilité. Le masque qui tombe et qui ne se relève plus. La deuxième : Hartmann apprend que vous savez, et Hartmann resserre son emprise, et le frère — si le frère est encore vivant — paie le prix.
— Vous me demandez de jouer la comédie.
— Je vous demande de faire ce que tout le monde fait dans cette ville, Commander. De mentir. De sourire. De prendre le café sur une terrasse avec une femme qui vous trahit et de ne pas le montrer. Ce n’est pas de la comédie. C’est de la survie. Et la survie — la vôtre, celle de Vera, celle du frère — exige le silence.
Le silence. Le mot résonna dans le bureau de Richter comme le fado résonnait dans les caves de la Mouraria — profond, vibrant, chargé de tout ce que les mots ne pouvaient pas dire.
*
Fleming sortit de l’ambassade. La lumière de Lisbonne — toujours cette lumière, cette lumière qui ne respectait rien, qui frappait les murs et les visages avec la même violence douce, qui rendait tout visible et tout beau et tout insupportable. Il marcha. Sans direction. Les rues de la Baixa. Les tramways jaunes. Les gens — les gens ordinaires, les gens qui ne savaient pas, les gens qui allaient au travail et au marché et à l’église et qui ne portaient pas dans leur poitrine le poids d’un secret qui n’était pas le leur.
Le frère de Vera. Alexandre. Un violoncelliste. Vingt-quatre ans. Quelque part.
Fleming marcha et il pensa au violoncelle. Au son du violoncelle — ce son grave, boisé, humain, le plus humain de tous les instruments parce que le violoncelle a la taille d’un corps humain et qu’on le tient entre les jambes comme on tiendrait un enfant ou un amant, et que le son sort de la caisse comme le souffle sort de la poitrine, par vibration, par résonance, par ce miracle de la physique qui fait que le frottement d’un crin de cheval sur un boyau de mouton produit quelque chose qui ressemble à une âme.
Alexandre jouait du violoncelle. Et quelqu’un — Hartmann, l’Abwehr, le Reich, la machine — avait pris cet homme et l’avait enfermé quelque part où il n’y avait pas de violoncelle, où il n’y avait peut-être pas de musique du tout, où le silence n’était pas le silence de l’entre-deux-notes mais le silence de l’absence totale, le silence de la cage, le silence de l’oubli.
Et Vera — Vera qui connaissait le fado, qui connaissait la saudade, qui connaissait cette musique du manque — Vera vivait chaque jour avec ce silence. Le silence du frère absent. Le silence du violoncelle qui ne joue plus. Et elle comblait ce silence comme elle pouvait — en faisant ce qu’on lui demandait, en posant des questions, en transmettant des réponses, en trahissant un homme sur une terrasse d’hôtel pour qu’un autre homme, dans une cellule quelque part en Autriche ou en Allemagne ou en Pologne, continue de respirer.
La trahison comme acte d’amour. Le mensonge comme geste de survie. Le masque comme sacrifice.
Fleming s’arrêta. Il était arrivé — sans le vouloir, sans le savoir — devant l’église de São Roque. La façade austère. L’intérieur somptueux. Le piège architectural. Il n’entra pas. Il resta dehors, sur le parvis, et regarda la façade — cette façade qui ne montrait rien de ce qu’elle contenait, cette façade qui mentait sur l’intérieur, cette façade qui était Vera.
Vera était São Roque. L’extérieur austère — la traductrice professionnelle, la liaison locale, la femme aux Church’s anglaises et au sourire intérieur. Et l’intérieur — l’or, le marbre, la chapelle importée de Rome, toute cette richesse cachée, toute cette douleur cachée, tout ce qui brûlait derrière le masque et que le masque empêchait de voir.
*
Il retourna à Estoril. Le taxi. La route côtière. Le Palácio.
En entrant dans le hall, il vit Vera. Elle était assise dans un des fauteuils — sa place habituelle, son journal, son attente. Elle leva les yeux quand il passa. Le sourire intérieur. Comme chaque fois. Comme si rien n’avait changé.
Et rien n’avait changé pour elle. Elle ne savait pas qu’il savait. Elle ne savait pas que le mot Alexandre existait maintenant dans son vocabulaire, que le mot violoncelle résonnait dans sa tête, que le mot prison pesait sur sa poitrine comme une pierre. Elle voyait Fleming — son client, son interlocuteur, son Anglais aux Morland Special — et elle souriait, et son sourire était le même sourire que le premier jour, le sourire intérieur, le sourire qui contenait quelque chose que les autres sourires ne contenaient pas.
Et Fleming comprit, enfin, ce que contenait ce sourire.
Ce n’était pas de l’ironie. Ce n’était pas de la séduction. Ce n’était pas du mystère. C’était du courage. Le sourire de Vera était un acte de courage — le courage de la femme qui porte un poids que personne ne voit et qui sourit quand même, non pas parce que le poids est léger mais parce que sourire est la seule alternative à s’effondrer, et que s’effondrer est un luxe qu’elle ne peut pas se permettre, parce que son frère est quelque part et que la seule chose qui le maintient en vie est sa capacité à elle de continuer de fonctionner, de sourire, de poser des questions, de trahir avec grâce.
— Bonsoir, dit Fleming.
— Bonsoir. Vous avez l’air fatigué.
— La lumière de Lisbonne. Elle fatigue les yeux.
— Non. Elle fatigue l’âme. Les yeux s’habituent. L’âme, jamais.
Ils se regardèrent. Un moment. Pas long. Le temps d’un battement de cœur, d’une respiration, d’une note de violoncelle tenue dans le silence d’une cave autrichienne que Fleming n’avait jamais vue et ne verrait jamais. Puis le moment passa. Comme passent les moments — sans bruit, sans trace, en laissant derrière eux un vide qui a la forme exacte de ce qu’ils contenaient.
— Demain, dit Vera. J’ai quelque chose à vous montrer. Un endroit. Pas touristique. Personnel.
— D’accord.
— À demain, alors.
Elle se leva. Plia son journal. Et s’éloigna vers la sortie — la même sortie, le même crissement des Church’s sur le gravier, la même disparition dans la nuit. Mais Fleming la regarda différemment. Il la regarda non plus comme un observateur regarde un sujet, non plus comme un espion regarde une cible, non plus comme un homme regarde une femme — il la regarda comme un homme regarde un autre être humain qui souffre et qui ne le montre pas, et cette façon de regarder était nouvelle pour lui, radicalement nouvelle, et elle changeait tout.
Elle changeait le roman.
Parce que le roman que Fleming portait dans sa poche — ces fragments, ces mots, ces phrases accumulés jour après jour depuis son arrivée — ce roman n’était plus le même. Il avait commencé comme une histoire d’espionnage. Un casino. Un banquier. Une femme mystérieuse. Des jeux de pouvoir et de mensonge. Mais maintenant — maintenant qu’il savait pour Alexandre, pour le violoncelle, pour la prison, pour les fils que Hartmann tirait et qui faisaient danser Vera — maintenant, le roman était autre chose. C’était une histoire d’amour. Pas l’amour romantique — pas l’amour des baisers et des étreintes et des lettres parfumées. L’amour brut. L’amour de la sœur pour le frère. L’amour qui pousse une femme à trahir un homme pour en sauver un autre. L’amour qui est le moteur invisible de tout ce qui se passe sur cette terrasse, dans ce casino, dans cet hôtel, dans cette ville — l’amour qui est le courant sous le Tage, le feu sous la cendre, la note tenue sous le silence.
Fleming monta dans sa chambre. La porte. La clé. La lumière.
Il s’assit au bureau. Prit le bloc-notes. Et pour la première fois, il n’écrivit pas un mot, ni une phrase, ni un profil de personnage fictif. Il écrivit un nom.
Alexandre.
Et sous le nom, entre parenthèses, un mot.
(Violoncelle.)
Et sous le mot, rien. Le blanc de la page. Le silence du papier. Le vide qui attend d’être rempli — pas maintenant, pas ce soir, mais un jour. Un jour où un homme assis devant une machine à écrire dans une maison blanche face à la mer des Caraïbes se souviendrait d’un violoncelliste prisonnier et d’une sœur qui trahissait par amour, et où ces souvenirs deviendraient autre chose — une femme nommée Vesper, un sacrifice, une disparition, la fin d’un roman qui s’appellerait Casino Royale et qui contiendrait, sous le vernis du thriller, sous les voitures de course et les martinis et les smokings, cette vérité simple et terrible : les gens ne trahissent pas par méchanceté. Ils trahissent par amour. Et la trahison par amour est la seule trahison qui ne puisse pas être pardonnée, parce qu’elle ne peut pas être condamnée.
Fleming rangea le bloc-notes. Éteignit la lampe. Se coucha.
Le sommeil fut long à venir. Il resta dans le noir, les yeux ouverts, à écouter la mer et le vent et le silence du Palácio, et il pensa à Vera, et il pensa à Alexandre, et il pensa à Hartmann qui tirait les fils, et il pensa à Popov qui lui avait dit vous n’êtes pas un espion, et il pensa à Magda qui lui avait dit soyez prudent avec les femmes qui posent des questions, et il pensa que Magda avait eu raison mais pas pour les raisons qu’il avait crues — il fallait être prudent non pas parce que les femmes qui posent des questions sont dangereuses, mais parce que les femmes qui posent des questions ont parfois des raisons de poser des questions que vous ne soupçonnez pas, et que ces raisons, quand vous les découvrez, vous brisent le cœur.
Le sommeil vint. Tard. Comme une marée de nuit — lente, noire, sans étoile.
Et cette nuit-là, Fleming ne rêva pas. Il n’y avait pas besoin de rêves. La réalité suffisait.
Chapitre 15 — La nuit au Palácio
L’endroit que Vera voulait lui montrer était une maison.
Pas un monument, pas un musée, pas un miradouro. Une maison. Dans une ruelle de l’Alfama, à mi-pente entre le Tage et le Castelo, une maison aux volets bleus dont la façade s’écaillait comme la peau d’un reptile au soleil. Une maison étroite — deux fenêtres de large, trois étages de haut — coincée entre deux immeubles plus grands qui semblaient la serrer dans leurs bras ou l’étouffer, selon l’angle.
— C’est ici que j’ai grandi, dit Vera.
Elle dit cela sans émotion apparente — le ton du guide qui montre un site. Mais Fleming, qui savait maintenant, qui portait le poids de ce qu’il savait comme on porte une valise trop lourde dont on ne peut pas se débarrasser parce que le contenu est précieux, Fleming entendit autre chose. Il entendit la petite fille. Il entendit la maison quand la maison était pleine — le père anglais, la mère portugaise, le frère de trois ans plus jeune, le violoncelle quelque part, les gammes le matin, les disputes, les rires, les odeurs de cuisine, tout ce qui fait qu’une maison est un monde et pas seulement des murs.
— La chambre d’Alexandre était là-haut, dit Vera en levant les yeux vers le troisième étage. La fenêtre de gauche. Il jouait le soir. On l’entendait depuis la rue. Les voisins se plaignaient, au début. Puis ils ont cessé de se plaindre. Puis ils ont commencé à ouvrir leurs fenêtres pour écouter. Un garçon de seize ans qui jouait Bach dans une ruelle de l’Alfama — ça ne s’oublie pas.
Elle avait dit le prénom. Alexandre. Le prénom que Fleming connaissait depuis la veille et qu’il feignait de découvrir — le prénom qu’il portait dans sa poche intérieure, écrit sur un bloc-notes d’hôtel, avec le mot violoncelle entre parenthèses. Et entendre ce prénom dans la bouche de Vera, prononcé avec cette inflexion qui n’appartenait qu’aux sœurs — cette inflexion de propriété tendre, de familiarité usée, d’amour si ancien qu’il ne ressemble plus à l’amour mais à un organe, quelque chose qui bat en dedans sans qu’on y pense — entendre ce prénom fut comme recevoir un coup au plexus. Pas de douleur. Du souffle coupé.
— Vous avez un frère, dit Fleming.
Le mensonge le plus difficile de toute cette histoire. Pas parce qu’il était compliqué — il était simple, d’une simplicité terrifiante. Une phrase interrogative transformée en phrase déclarative. Vous avez un frère. Pas une question. Un constat. Le constat de l’homme qui découvre, naturellement, au fil de la conversation, que sa liaison locale a un frère. Le constat de l’innocent.
Et Fleming n’était pas innocent. Et le poids de cette non-innocence — ce savoir caché, ce secret dans le secret, cette couche supplémentaire de mensonge ajoutée à un millefeuille déjà vertigineux — ce poids était le prix qu’il payait pour suivre le conseil de Richter. Ne lui dites pas que vous savez.
— Oui, dit Vera. Alexandre. Il est — elle hésita. L’hésitation dura un battement de cœur, pas plus, mais dans ce battement de cœur, Fleming vit passer quelque chose — un combat, un choix, la lutte entre la vérité et le mensonge qui se jouait en elle comme elle se jouait en lui, miroir contre miroir, abîme contre abîme. — Il est à l’étranger. En Autriche. Il étudie la musique.
Le présent. Elle avait utilisé le présent. Il étudie. Comme si le frère était toujours au Conservatoire de Vienne, comme si les années trente-huit, trente-neuf, quarante, quarante et un n’avaient pas eu lieu, comme si l’Anschluss était un mauvais rêve et le Conservatoire toujours ouvert et Alexandre toujours assis dans une salle de répétition avec son violoncelle entre les genoux. Le présent comme fiction. Le présent comme déni. Le présent comme dernier rempart contre l’effondrement.
Fleming ne corrigea pas. Ne posa pas de questions. Il fit ce qu’il faisait de mieux — il resta silencieux, et son silence fut le cadeau le plus généreux qu’il pût offrir, parce que le silence, quand il est choisi, est une forme de compassion, et la compassion, quand elle est silencieuse, est la seule qui ne blesse pas.
Ils restèrent devant la maison. Les volets bleus. La façade qui s’écaillait. La fenêtre du troisième étage — la fenêtre d’Alexandre, d’où Bach descendait autrefois dans la ruelle comme l’eau descend de la montagne, naturellement, inexorablement, avec cette force tranquille des choses qui obéissent à leur nature.
Puis Vera fit quelque chose d’inattendu. Elle prit la main de Fleming.
Pas un geste de séduction. Pas un geste romantique. Un geste d’enfant. La main qui cherche une autre main dans le noir — non pas pour la chaleur ni pour le désir mais pour la certitude que quelqu’un est là, que quelqu’un existe, que la solitude n’est pas totale. La main de Vera était petite dans la main de Fleming — plus petite qu’il ne l’aurait cru, comme si la femme qui portait des Church’s anglaises et qui posait des questions d’espionne avait des mains d’une autre taille, des mains qui n’appartenaient pas au personnage mais à la personne, des mains de sœur, des mains de fille, des mains d’avant les masques.
Il serra. Doucement. Et ils restèrent là, main dans la main, devant une maison aux volets bleus dans l’Alfama, deux personnes qui se mentaient depuis treize jours et qui, pour la première fois, tenaient quelque chose de vrai entre elles — pas un mot, pas une information, pas un secret. Une main. La chose la plus simple. La chose la plus ancienne.
*
Ils remontèrent vers le Castelo. Sans parler. La pente était raide et le silence entre eux n’avait pas besoin d’être meublé — il était plein, ce silence, plein de la maison aux volets bleus et du prénom d’Alexandre et du Bach dans la ruelle et de la main dans la main, plein de tout ce qui avait été dit et de tout ce qui ne serait jamais dit, et cette plénitude du silence était plus éloquente que n’importe quelle conversation.
Ils s’assirent sur les remparts du Castelo. En bas, Lisbonne s’étendait — les toits, les collines, le Tage. La lumière de la fin d’après-midi transformait la ville en tableau — pas un tableau réaliste, un tableau impressionniste, avec ces taches de couleur qui ne signifiaient rien de près mais qui, de loin, recomposaient un monde. Les orangers dans les cours intérieures. Le linge aux fenêtres — blanc, bleu, rouge. Les coupoles des églises. Les tramways jaunes qui grimpaient les pentes comme des insectes obstinés. Et le Tage, toujours le Tage, cette présence liquide au fond de tout, ce miroir qui reflétait le ciel et qui rendait la ville deux fois plus grande — une ville de pierre et une ville d’eau, l’une au-dessus de l’autre, l’une réelle et l’autre renversée.
— Fleming, dit Vera.
— Oui.
— Est-ce que vous croyez qu’on peut faire des choses terribles pour de bonnes raisons ?
La question arriva sans préambule, comme un coup de couteau arrive — vite, net, avant qu’on ait le temps de se protéger. Et Fleming, qui avait reçu beaucoup de questions de Vera depuis treize jours — des questions professionnelles, des questions personnelles, des questions d’espionne et des questions de femme — reconnut immédiatement que celle-ci était différente. Celle-ci n’était pas une question. C’était une confession déguisée en question. Le premier aveu.
Il prit son temps. Regarda Lisbonne. Regarda le Tage. Chercha les mots — pas les mots de l’officier, pas les mots de l’espion. Les mots de l’homme. Les mots justes.
— Je crois, dit-il lentement, que la plupart des choses terribles sont faites pour de bonnes raisons. C’est ce qui les rend terribles. Si les choses terribles étaient faites pour de mauvaises raisons, ce serait plus simple. On pourrait les condamner. Les ranger dans la case du mal et ne plus y penser. Mais quand la raison est bonne — quand la raison est l’amour, ou la loyauté, ou la survie — alors la chose terrible devient impossible à juger. Parce que juger, c’est séparer le bien du mal. Et quand le bien et le mal sont dans le même geste, on ne peut plus les séparer. On ne peut que les regarder. Et supporter de les voir ensemble.
Vera ne répondit pas. Elle regardait le Tage. Son profil — le nez droit, la mâchoire fine, la ligne du cou qui descendait vers l’épaule — se découpait contre le ciel avec la netteté d’un camée, et Fleming pensa qu’il n’avait jamais vu un visage aussi beau et aussi triste, et que la beauté et la tristesse, quand elles coexistent dans un même visage, produisent quelque chose qui n’a pas de nom en anglais mais qui en a un en portugais, et que ce mot est saudade, et que la saudade de Vera n’était pas la saudade du pays perdu ni la saudade de l’amour perdu mais la saudade du frère — cette saudade-là, la plus cruelle, la saudade de quelqu’un qui existe encore mais qu’on ne peut pas atteindre, quelqu’un qui respire quelque part dans le monde et dont chaque respiration est un miracle et une torture.
— Je fais des choses, dit Vera. Des choses que je ne peux pas vous expliquer. Des choses qui — elle s’arrêta. La phrase resta en l’air, inachevée, comme un pont dont l’arche ne rejoint pas l’autre rive. Et Fleming comprit que c’était le maximum. Le maximum qu’elle pouvait donner sans tout donner. Le bord du précipice. La ligne au-delà de laquelle la confession devenait aveu et l’aveu devenait mise en danger — mise en danger d’Alexandre, de l’accord tacite avec Hartmann, de tout le mécanisme fragile qui maintenait son frère en vie.
— Vous n’avez pas besoin de m’expliquer, dit Fleming.
— Si. J’aurais besoin. Mais je ne peux pas.
— Alors ne le faites pas. Et sachez que — il chercha les mots encore, et les mots cette fois ne venaient pas facilement, ils résistaient, comme résistent les choses vraies, les choses qui coûtent — sachez que quoi que vous fassiez, et quelles que soient vos raisons, je ne vous jugerai pas. Personne ne devrait juger quelqu’un sans connaître ses raisons. Et même en les connaissant, personne ne devrait juger.
Il dit cela en sachant qu’il connaissait les raisons. Il dit cela en sachant que son absence de jugement n’était pas de la vertu mais de la connaissance — la connaissance d’Alexandre, du violoncelle, de la prison. Et ce savoir caché donnait à ses mots une profondeur que Vera percevait sans pouvoir l’expliquer — la profondeur de l’homme qui comprend non pas parce qu’il est bon mais parce qu’il sait.
Vera tourna la tête. Le regarda. Les yeux bruns qui tiraient vers le vert — l’émeraude, la forêt, la profondeur. Et dans ces yeux, pour la première fois, pas le sourire intérieur. Pas l’ironie. Pas le masque. Autre chose. De la gratitude. Une gratitude si intense, si nue, qu’elle faisait presque mal à regarder, comme il fait mal de regarder le soleil, non pas parce que le soleil est dangereux mais parce que le soleil est trop — trop de lumière, trop de vérité, trop de tout.
— Merci, dit-elle.
Le mot fut si simple, si dénudé, si dépouillé de tout artifice, qu’il résonna comme une note seule dans une salle vide — pas un accord, pas une mélodie, une note. Une seule. La note fondamentale. Le la du diapason. La vibration à partir de laquelle tout le reste s’accorde.
*
Ils rentrèrent à Estoril. Le taxi. La route côtière. Le crépuscule qui tombait sur l’Atlantique avec cette lenteur portugaise, cette lenteur qui n’était pas de la paresse mais de la générosité — le jour qui refuse de partir, qui s’attarde, qui donne encore un peu de lumière, encore un peu de couleur, encore un peu de temps, comme un hôte qui raccompagne ses invités jusqu’au bout de l’allée et qui reste debout sur le seuil même après qu’ils ont disparu.
Le Palácio. Le hall. Les portes-fenêtres. Le soir.
— Dînons ensemble, dit Vera.
Ce n’était pas une invitation. C’était une décision. Et Fleming, qui avait appris à reconnaître les décisions de Vera — ces moments où la proposition devenait résolution, où le sourire intérieur cédait la place à quelque chose de plus dur, de plus déterminé — accepta. Non pas parce qu’il avait faim. Parce que la soirée allait quelque part. Il le sentait — dans l’air, dans la lumière, dans la façon dont Vera se tenait, droite, légèrement tendue, comme un arc bandé qui ne sait pas encore dans quelle direction il va tirer.
Ils dînèrent au restaurant du Palácio. La salle — les bougies, les nappes blanches, le maître d’hôtel spectral, les convives en costume. Ils commandèrent du poisson — un robalo pour deux, grillé entier, posé sur la table avec ses yeux vitreux et sa peau dorée, un poisson qui avait l’air de les regarder manger comme un mort regarde les vivants, avec une indifférence magnifique. Du vin blanc. Du Dão — pas le vinho verde de la tasca, un vin plus sérieux, plus profond, un vin qui avait de la mémoire.
Ils parlèrent peu. De choses légères — le temps, la cuisine, un livre que Vera lisait, un film que Fleming avait vu à Londres avant de partir. La surface. L’écume de la conversation. Dessous, le courant — puissant, invisible, irrésistible — les emportait vers quelque chose qu’aucun des deux ne nommait et que les deux savaient.
Le café. Le porto. L’heure avançait. Les convives partaient — par deux, par groupes, le restaurant se vidait comme une salle de spectacle après la représentation, et il ne restait bientôt plus qu’eux, Fleming et Vera, à leur table ronde, face à face, avec entre eux les restes du dîner — les arêtes du poisson, le fond du vin, les miettes de pain, ces vestiges d’un repas qui sont aussi les vestiges d’un temps, les preuves que quelque chose a eu lieu, que deux personnes se sont assises et ont mangé et bu et parlé et que ce moment, même s’il disparaît, a existé.
— Montez-vous ? dit Vera.
La question n’avait rien d’ambigu. Elle avait tout d’ambigu. Montez-vous pouvait signifier montez-vous dans votre chambre, bonne nuit, à demain. Ou montez-vous pouvait signifier autre chose — quelque chose que la grammaire ne disait pas mais que le ton disait, et que les yeux disaient, et que la main posée sur la nappe à trois centimètres de la main de Fleming disait, ces trois centimètres qui n’étaient pas une distance mais une question.
— Oui, dit Fleming.
Ils montèrent.
*
L’escalier. Le tapis grenat. Les appliques en bronze. Le couloir du deuxième étage. La chambre 214.
Fleming ouvrit la porte. Alluma la lampe. La chambre — le lit, le bureau, les persiennes, la fenêtre ouverte sur le jardin et la nuit et la mer. Tout identique. Tout différent. Parce que Vera était là. Dans la chambre. Sa chambre. L’espace qui avait été le sien — son refuge, son laboratoire, son confessionnal — et qui était maintenant un espace partagé, un espace qui contenait deux personnes et tous leurs secrets et tous leurs mensonges et toute la vérité qu’ils ne pouvaient pas se dire.
Vera entra. Regarda la chambre. L’inventoria du regard — le bureau, le tiroir, le bloc-notes, la fenêtre. L’inventaire d’une femme qui entre dans la chambre d’un homme et qui regarde ce que la chambre dit de l’homme, parce que les chambres d’hôtel, même les chambres temporaires, même les chambres de passage, disent quelque chose — par les objets posés, par les vêtements jetés, par les livres ouverts, par l’ordre ou le désordre, par la façon dont l’occupant a domestiqué l’espace ou s’est laissé domestiquer par lui.
— Vous êtes ordonné, dit-elle.
— C’est la Navy. L’ordre est un réflexe. Comme la hiérarchie et le thé.
Elle sourit. Le sourire intérieur. Et puis le sourire changea — s’ouvrit, se déploya, devint un autre sourire, un sourire que Fleming n’avait jamais vu. Un sourire extérieur. Un sourire qui ne contenait pas un secret mais qui en libérait un. Le sourire de la femme qui a décidé, pour cette nuit, pour cette heure, pour ce moment, de poser le masque. Pas de l’enlever — le poser. Le poser sur la table de nuit, à côté de la lampe, comme on pose un bijou ou un livre, un objet qu’on reprendra demain matin mais dont on se sépare pour la nuit, parce que la nuit exige d’être nu, et que la nudité commence par le visage.
Fleming vit le masque tomber. Et ce qu’il vit dessous — ce qu’il vit quand le sourire intérieur céda la place au sourire extérieur et que le visage de Vera devint, pour la première fois, simplement le visage de Vera — ce qu’il vit le bouleversa. Non pas par sa beauté — il avait vu la beauté, il la connaissait, il l’avait cataloguée. Par sa vulnérabilité. Le visage sans masque de Vera était un visage vulnérable — les yeux trop écartés qui ne protégeaient plus rien, la bouche qui ne retenait plus les mots, le front où se lisait non pas l’ironie mais la fatigue, cette fatigue immense, accumulée, la fatigue de la femme qui joue un rôle depuis des mois — peut-être des années — et qui, pour une nuit, cesse de jouer.
— Fleming, dit-elle. Je ne suis pas celle que vous croyez.
— Je sais.
— Non. Vous ne savez pas. Vous croyez savoir. Ce n’est pas pareil.
— Alors dites-moi.
Elle s’approcha. Pas un pas de séduction — un pas de confiance. Le pas de quelqu’un qui traverse un pont dont il n’est pas sûr qu’il tienne mais qui le traverse quand même, parce que rester de l’autre côté est pire que tomber.
— Je ne peux pas tout dire. Si je disais tout, des gens souffriraient. Des gens que j’aime. Mais je peux dire ceci : rien de ce que j’ai fait avec vous n’était faux. Les sardines. Le fado. Le Tage. Les châtaignes. La maison d’Alexandre. Rien de tout ça n’était faux. C’était la partie vraie. La partie qui m’appartient. Le reste — le reste ne m’appartient pas. Le reste appartient à des gens qui tiennent des choses que je ne peux pas perdre.
Elle dit des choses que je ne peux pas perdre et Fleming entendit Alexandre et le violoncelle et la prison et la vie d’un frère suspendue à un fil que Hartmann tenait entre ses mains de joueur de baccara. Il entendit tout ce qu’elle ne disait pas. Et ce tout — cette masse de non-dit, cette cathédrale de silence — était plus éloquent que n’importe quel aveu.
— Je comprends, dit Fleming.
Et il comprenait. Réellement. Pas la compréhension superficielle de l’homme qui dit je comprends pour mettre fin à une conversation. La compréhension profonde, viscérale, de l’homme qui sait — qui sait parce que Richter lui a dit, parce que les pièces se sont assemblées, parce que le puzzle est complet — et qui choisit de ne pas montrer qu’il sait, parce que montrer qu’il sait serait trahir la confiance de Richter, et mettre en danger Alexandre, et détruire le fragile équilibre qui maintenait Vera debout.
Il comprenait. Et cette compréhension, emprisonnée dans le silence, était la chose la plus douloureuse qu’il eût jamais portée. Plus douloureuse que la défaite au baccara. Plus douloureuse que la nuit sur les quais. Plus douloureuse que trente-trois ans de distance et d’observation et de non-participation. Parce que cette douleur n’était pas la sienne — c’était celle de Vera, et porter la douleur de quelqu’un d’autre est toujours plus lourd que porter la sienne, parce qu’on ne peut pas la poser, on ne peut pas la soigner, on ne peut que la porter, en silence, en secret, comme Vera portait son frère.
*
Ce qui se passa ensuite ne se raconte pas.
Non pas parce que c’est indicible — rien n’est indicible, les mots peuvent tout dire, c’est leur pouvoir et leur malédiction. Mais parce que certaines choses, quand on les raconte, deviennent autre chose. Elles perdent leur substance. Elles passent du tangible à l’abstrait, du vécu au raconté, et dans ce passage, quelque chose se perd — la chaleur, le grain, le souffle. Le réel résiste au récit. Et ce qui se passa dans la chambre 214 du Palácio Estoril, cette nuit de novembre 1941, entre un officier anglais qui savait et une femme portugaise qui ne savait pas qu’il savait, était du réel pur — du réel qui résistait au récit et qui méritait de résister.
Ce qu’on peut dire — ce que le récit autorise sans trahir — c’est ceci.
Il y eut des gestes. Lents. Pas les gestes de la passion — les gestes de la tendresse, qui est la passion des gens fatigués, la passion de ceux qui ont trop vu et trop porté et qui n’ont plus la force de la violence du désir mais qui ont encore la force de la douceur, et que la douceur, quand elle vient après la violence, est la forme la plus intense de l’émotion.
Il y eut des mots. Peu. Des mots murmurés, pas prononcés — des mots qui n’avaient de sens que dans le noir, que dans la proximité des corps, des mots qui n’auraient pas survécu à la lumière du jour, ces mots de nuit qui sont les mots les plus vrais parce qu’ils ne sont pas destinés à être entendus mais à être sentis.
Il y eut le silence. Après. Le silence de deux corps qui se sont trouvés et qui ne bougent plus et qui écoutent — pas la mer, pas le vent, pas le Palácio. Qui écoutent l’autre. Le souffle de l’autre. Le battement du cœur de l’autre. Cette musique intime, biologique, qui est la seule musique qui ne mente jamais, parce que le cœur bat malgré nous, et que le rythme du cœur est la vérité du corps, la vérité que le masque ne peut pas cacher et que le mensonge ne peut pas altérer.
Et il y eut — à un moment de la nuit, un moment sans heure, sans repère, un moment flottant comme flottent les moments de grâce quand ils se détachent du temps et existent seuls, suspendus, autonomes — il y eut ceci : Vera, dans l’obscurité, la tête sur l’épaule de Fleming, les yeux ouverts, dit une phrase. Une seule phrase. En portugais. Pas en anglais. En portugais, parce que certaines choses ne peuvent se dire que dans la langue maternelle, la langue d’avant les masques, la langue du corps et de l’enfance et de la vérité.
— Eu queria que nada disto fosse verdade.
Je voudrais que rien de tout cela ne soit vrai.
Fleming ne comprit pas les mots. Pas immédiatement. Pas cette nuit-là. Il les comprendrait plus tard — des semaines plus tard, des mois plus tard, quand il les chercherait dans un dictionnaire, dans un café de Londres, sous les bombardements, et que les mots portugais lui livreraient enfin leur sens, et que ce sens le frapperait comme un poing dans le ventre, et qu’il resterait assis devant son dictionnaire avec les larmes aux yeux, dans un café de St James’s, et que le serveur lui demanderait si tout allait bien et qu’il dirait yes, fine, thank you, et que ce serait le dernier mensonge de toute cette histoire, le mensonge le plus petit et le plus triste.
Mais cette nuit-là, dans la chambre 214, il n’eut pas besoin de comprendre les mots. Il comprit le ton. Il comprit le souffle. Il comprit la vibration de la voix de Vera contre son épaule, cette vibration qui passait de la gorge de Vera à la peau de Fleming par contact direct, sans médiation, sans traduction, cette vibration qui était la vérité dans sa forme la plus pure — la forme physique, la forme d’avant le langage, la forme qui existait avant que les hommes inventent les mots et qui existera après que les mots auront disparu.
Il serra Vera contre lui. Plus fort. Pas par désir. Par protection. Le geste de l’homme qui protège — non pas contre un danger extérieur mais contre le monde entier, contre la guerre, contre Hartmann, contre les fils invisibles, contre tout ce qui tirait Vera dans des directions qu’elle n’avait pas choisies et qui la déchiraient lentement, silencieusement, comme le vent déchire les voiles.
Et Vera se laissa serrer. Pour la première fois — pour la seule fois — elle se laissa tenir. Elle cessa de se tenir elle-même. Elle délégua le poids. Elle confia au corps de Fleming le soin de la porter, pour une heure, pour une nuit, le temps que la fatigue se repose et que le masque se recharge et que le courage refasse ses réserves pour le lendemain, pour le jour d’après, pour tous les jours qui viendraient et qui exigeraient d’elle le même sourire, les mêmes questions, la même trahison par amour.
*
L’aube vint. Comme toujours. Indifférente.
La lumière entra par la fenêtre ouverte — d’abord grise, puis bleue, puis dorée, cette progression quotidienne qui était le chronomètre de Lisbonne, l’horloge de lumière qui marquait les heures sans aiguilles et sans chiffres, par la seule variation de la couleur. Fleming ouvrit les yeux. Le plafond blanc. Le plafond de la chambre 214, qu’il avait regardé tant de fois — dans le noir, dans l’insomnie, dans le doute. Et maintenant dans l’aube. Avec Vera.
Vera dormait. Le visage contre l’oreiller, les cheveux défaits — c’était la première fois qu’il voyait ses cheveux défaits, libérés de la barrette en écaille, étalés sur le coton blanc comme une encre sombre, et cette image — les cheveux noirs sur l’oreiller blanc — fut si belle, si simple, si humaine qu’elle se grava en lui avec la permanence des images qui ne s’effacent pas, qui résistent au temps, qui restent intactes dans la mémoire comme les azulejos résistent aux siècles sur les murs de Lisbonne.
Il la regarda dormir. Longtemps. Sans bouger. En retenant son souffle pour ne pas la réveiller, comme on retient son souffle devant un animal sauvage qui s’est endormi dans votre jardin et dont on ne veut pas troubler le repos, parce que le repos d’un être traqué est un miracle et que les miracles, on ne les interrompt pas.
Puis Vera ouvrit les yeux. D’un coup. Sans transition. Les yeux bruns — le vert, l’émeraude, la forêt. Et dans ces yeux, pendant un dixième de seconde, avant que le masque ne revienne, avant que le sourire intérieur ne reprenne sa place, avant que la traductrice et l’espionne et la sœur ne se recomposent en une seule personne — pendant un dixième de seconde, Fleming vit Vera. La vraie Vera. Celle qui n’avait pas de rôle. Celle qui n’avait pas de mission. Celle qui se réveillait dans les bras d’un homme et qui, pour un dixième de seconde, ne se souvenait plus de la guerre ni du frère ni du banquier nazi ni des fils invisibles. Celle qui était juste une femme qui se réveillait. Et qui était heureuse. Et qui ne le serait plus dans un dixième de seconde.
Le dixième de seconde passa.
Le masque revint.
— Bonjour, dit Vera.
— Bonjour.
— Je dois partir.
— Je sais.
Elle se leva. S’habilla. Rapidement — pas par pudeur, par habitude. L’habitude de la femme qui ne s’attarde pas, qui ne laisse pas le moment devenir une situation, qui reprend le contrôle dès qu’elle est debout. La robe. Les chaussures — les Church’s, posées au pied du lit, anglaises, neuves, achetées quelque part à Londres lors d’un voyage dont elle n’avait jamais parlé et dont Fleming ne demanderait jamais rien. La barrette en écaille qui rassembla les cheveux et les domestiqua et les fit disparaître dans l’architecture habituelle — la coiffure sage, la coiffure de traductrice, la coiffure du masque.
Elle se retourna. Le regarda. Et le regard — ce dernier regard, avant de partir, avant de reprendre son rôle, avant de redevenir la liaison locale et l’agent de collecte et la sœur prisonnière de l’amour qu’elle portait à son frère — ce dernier regard contenait tout. L’aveu qu’elle ne ferait jamais. La gratitude qu’elle ne pourrait jamais exprimer. Et l’adieu — pas l’adieu de ce matin, l’adieu définitif, l’adieu de la femme qui sait que ce qui vient de se passer ne se reproduira pas, parce que les nuits comme celle-ci n’existent qu’une fois, comme certaines éclipses, comme certaines comètes, comme certaines notes de violoncelle qui montent dans une ruelle de l’Alfama et qui ne remontent jamais exactement de la même façon.
— Fleming, dit-elle.
— Oui.
— N’écrivez rien sur cette nuit.
Il sourit. Le sourire de l’homme qui comprend — qui comprend que Vera sait qu’il écrit, qu’elle a vu le bloc-notes, qu’elle connaît son habitude de tout noter, de tout enregistrer, de tout transformer en mots. Et qui lui demande, pour cette nuit, pour cette seule nuit, de ne pas le faire. De laisser la nuit exister sans mots. De laisser le réel résister au récit. De protéger la vérité en ne la racontant pas.
— Promis, dit-il.
Elle partit. La porte. Le couloir. Les pas sur le tapis grenat — pas les Church’s, elle les portait à la main pour ne pas faire de bruit, et le bruit qu’elle ne fit pas fut le bruit le plus éloquent de toute cette histoire.
*
Fleming resta dans le lit. La lumière montait. L’aube devenait matin. Le jardin s’éveillait — les oiseaux, le vent, les palmiers. Le Palácio respirait.
Il ne bougea pas. Il ne prit pas le bloc-notes. Il avait promis. Et il tiendrait sa promesse — pas par honneur, pas par principe. Par amour. Ce mot qu’il n’avait jamais utilisé pour décrire ce qu’il ressentait pour une femme, parce que le mot lui avait toujours semblé trop grand, trop vague, trop usé par les poètes et les chanteurs et les menteurs. Mais qui était le seul mot, ce matin, dans cette chambre, dans cette lumière, avec l’odeur de Vera encore sur l’oreiller et la vibration de sa voix encore dans son épaule.
Il n’écrirait rien sur cette nuit. La nuit resterait sans mots. Sans trace. Sans preuve. Elle existerait dans sa mémoire et nulle part ailleurs — pas dans un bloc-notes, pas dans un rapport, pas dans un roman. Sauf que — et cette pensée vint plus tard, bien plus tard, des années plus tard, quand il serait assis devant une machine à écrire à Goldeneye — sauf que les nuits sans mots sont les nuits qui demandent le plus à être écrites. Et que la promesse de ne pas écrire est, pour un écrivain, la forme la plus pure de la matière.
Un jour, il écrirait. Pas cette nuit. Pas ces mots. Pas ces gestes. Mais quelque chose qui contiendrait cette nuit comme un parfum contient la fleur — invisible, transformé, fidèle.
Un jour.
Pas encore.
Fleming ferma les yeux. Le soleil d’Estoril entrait par la fenêtre et chauffait ses paupières closes, et derrière ses paupières, dans le rouge lumineux du sang et de la lumière, il vit — pas un visage, pas un lieu, pas un souvenir. Il vit une certitude. La certitude que quelque chose venait de finir et que quelque chose d’autre venait de commencer. Et que la chose qui commençait n’avait pas encore de forme, pas encore de nom, pas encore de mots.
Mais elle viendrait.
Les mots viendraient.
Ils viennent toujours.