Sorting by

×

Bons bai­sers de Lisbonne

Bons bai­sers de Lisbonne

Cha­pitres 13 à 15

Cha­pitre 13 — L’a­ver­tis­se­ment de Popov

Popov le trou­va dans le jardin.

C’é­tait le onzième jour — ou le dou­zième, Fle­ming per­dait le compte, les jours au Palá­cio se fon­daient les uns dans les autres comme les aqua­relles se fondent quand on ren­verse de l’eau des­sus, les contours s’ef­fa­çaient, les fron­tières entre hier et aujourd’­hui deve­naient poreuses, et seule la lumière chan­geait — un peu plus oblique chaque matin, un peu plus dorée chaque soir, comme si le soleil de novembre des­cen­dait d’un cran chaque jour sur une échelle invi­sible et que chaque cran ren­dait le monde légè­re­ment plus beau et légè­re­ment plus triste.

Fle­ming était assis dans le kiosque — le kiosque de Mag­da, avec ses couches de pein­ture. Il ne lisait pas. Il ne fumait pas. Il pen­sait. Ou plu­tôt, il ne pen­sait pas — il lais­sait les pen­sées venir, sans les appe­ler, sans les trier, cette forme de rêve­rie éveillée qui est la seule manière de pen­ser vrai­ment, parce que la pen­sée diri­gée ne découvre que ce qu’elle cherche, alors que la rêve­rie découvre ce qu’elle ne cher­chait pas, et que les décou­vertes les plus impor­tantes sont tou­jours celles qu’on ne cher­chait pas.

L’ombre de Popov tom­ba sur lui avant la voix.

— Vous avez l’air d’un homme qui rumine, dit Popov.

Il appa­rut — maté­ria­li­sé, comme tou­jours, comme s’il n’a­vait pas tra­ver­sé le jar­din mais s’é­tait conden­sé à par­tir de l’air et de la lumière, comme cer­taines sub­stances chi­miques se condensent quand les condi­tions sont réunies. Il por­tait un cos­tume en lin crème qui aurait été ridi­cule sur n’im­porte qui d’autre — en novembre, au Por­tu­gal, le lin crème était un acte de pro­vo­ca­tion sar­to­riale — mais qui sur Popov avait l’air d’un uni­forme, du seul uni­forme pos­sible pour un homme dont le corps et la per­son­na­li­té exi­geaient des vête­ments qui ne les contraignent pas mais les accompagnent.

— Je ne rumine pas, dit Fle­ming. Je médite.

— La médi­ta­tion est la ver­sion élé­gante de la rumi­na­tion. Le résul­tat est le même — on tourne en rond. Mais la médi­ta­tion tourne en rond avec style, ce qui est la seule chose qui nous dis­tingue des vaches.

Popov s’as­sit dans le kiosque. Le bois cra­qua sous son poids — Popov pesait le poids d’un homme qui mange bien, qui boit mieux, et qui ne refuse rien à son corps parce que le corps, selon la phi­lo­so­phie popo­vienne, est le seul bien qu’on ne peut pas se faire voler. Il croi­sa les jambes. Sor­tit un étui à ciga­rettes en argent — gra­vé, ancien, pro­ba­ble­ment volé ou gagné aux cartes ou offert par une femme, les trois sources prin­ci­pales des beaux objets dans la vie de Popov — et en tira une ciga­rette qu’il allu­ma avec un bri­quet en or qui fit un bruit sec et pré­cis, le bruit d’un méca­nisme suisse, le bruit de l’argent.

— Fle­ming, dit-il en exha­lant la fumée. Nous devons parler.

Le ton avait chan­gé. Pas le rire. Pas la per­for­mance. Pas le Popov de scène — le Popov de cou­lisses. Le Popov sérieux. Le Popov qui exis­tait sous le séduc­teur et le racon­teur d’his­toires comme le roc existe sous le sol — invi­sible, dur, por­teur de tout le reste.

— De quoi ? dit Fleming.

— De ce que vous êtes en train de faire.

Le silence du jar­din — les oiseaux, le vent dans les pal­miers, le mur­mure loin­tain de la mer — se refer­ma autour d’eux comme un rideau. L’in­ti­mi­té du kiosque était totale — les parois de bois, le toit, les couches de pein­ture qui avaient absor­bé, au fil des décen­nies, des dizaines de conver­sa­tions secrètes, de confi­dences mur­mu­rées, d’a­veux chu­cho­tés. Le kiosque était un confessionnal.

— Je ne sais pas de quoi vous par­lez, dit Fleming.

— Si. Vous le savez. Et je le sais. Et si moi je le sais, d’autres le savent aus­si. Ce qui est le problème.

Popov tira sur sa ciga­rette. Lon­gue­ment. Le bout incan­des­cent brilla dans l’ombre du kiosque comme un petit œil rouge qui obser­vait la scène sans ciller.

— Vous nour­ris­sez votre tra­duc­trice, dit-il. Des infor­ma­tions. De fausses infor­ma­tions, j’es­père — je vous fais ce cré­dit. Vous avez décou­vert qu’elle tra­vaille pour quel­qu’un d’autre — les Por­tu­gais, les Alle­mands, les deux, je ne sais pas — et au lieu de la confron­ter ou de la signa­ler à votre ambas­sade, vous avez déci­dé de jouer. De trans­for­mer la fuite en robi­net. De faire de la dés­in­for­ma­tion arti­sa­nale, en ama­teur, tout seul, sans filet.

Fle­ming ne répon­dit pas. Son corps s’é­tait rai­di — imper­cep­ti­ble­ment, un degré de ten­sion dans les épaules, dans la mâchoire, dans les doigts posés sur le banc de bois. Popov savait. Popov, qui voyait tout depuis l’ombre, qui était l’ombre, qui vivait dans l’in­ters­tice entre les mondes comme le chat vit dans l’in­ters­tice entre le sau­vage et le domes­tique — Popov savait.

— Com­ment ? dit Fleming.

— Com­ment je sais ? Parce que c’est mon métier de savoir. Et parce que vous êtes moins dis­cret que vous ne le croyez. Un homme qui change de com­por­te­ment — un homme qui passe de l’é­coute à la parole, de la réserve à la confi­dence, du silence à l’in­for­ma­tion — ce chan­ge­ment se voit. Ça se sent. Ça dégage une odeur. L’o­deur du jeu. L’o­deur de l’homme qui a déci­dé de pas­ser à l’ac­tion et qui ne peut pas s’empêcher de mon­trer qu’il est pas­sé à l’ac­tion, parce que l’ac­tion est un plai­sir et que le plai­sir trans­pa­raît. Vous êtes exci­té, Fle­ming. Ça se voit sur votre visage. Ça se voit dans vos yeux. Et ce qui se voit sur votre visage se voit aus­si sur le visage de ceux qui vous regardent.

— Qui me regarde ?

— Tout le monde. Vous êtes dans un aqua­rium, rap­pe­lez-vous. Tout le monde regarde tout le monde. Et quand un pois­son com­mence à nager dif­fé­rem­ment — plus vite, avec plus d’as­su­rance, avec un éclat dans l’œil qui n’y était pas avant — les autres pois­sons le remarquent. Et der­rière le verre, les spec­ta­teurs le remarquent aussi.

Popov écra­sa sa ciga­rette contre le banc. Le geste fut brusque — inha­bi­tuel­le­ment brusque pour un homme dont chaque mou­ve­ment était d’or­di­naire une cho­ré­gra­phie. Et cette brus­que­rie dit à Fle­ming, plus clai­re­ment que les mots, que Popov n’é­tait pas en train de jouer. Qu’il ne racon­tait pas une his­toire. Qu’il ne fai­sait pas le paon. Qu’il était, peut-être pour la pre­mière fois depuis leur ren­contre, entiè­re­ment sérieux.

— Fle­ming. Écou­tez-moi. Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire, parce que dans mon métier on ne dit rien à per­sonne et sur­tout pas les choses impor­tantes. Mais je vais vous le dire quand même, parce que je vous aime bien — à ma manière, qui n’est pas la manière anglaise, qui est plus démons­tra­tive et moins fiable, mais qui est sin­cère à cet ins­tant. Alors écoutez.

Il se pen­cha. Plus près. Sa voix bais­sa d’un registre — pas un mur­mure, un ton. Le ton de l’ur­gence contenue.

— Le double jeu est un sport de pro­fes­sion­nels. Pas d’a­ma­teurs. Je le sais parce que je le pra­tique depuis trois ans et que chaque jour est un miracle — le miracle de ne pas être mort, de ne pas être démas­qué, de ne pas être dans une cave de la Ges­ta­po à Ber­lin en train de regret­ter ma nais­sance. Le double jeu exige une chose que vous n’a­vez pas : l’in­fra­struc­ture. Un réseau de sou­tien. Des gens qui vous couvrent. Des gens qui véri­fient que vos men­songes ne contre­disent pas les men­songes des autres. Des gens qui peuvent vous sor­tir de la merde quand la merde monte — parce qu’elle monte, Fle­ming, elle monte tou­jours, c’est la loi du double jeu, la merde monte comme les eaux montent dans une crue, len­te­ment, invi­si­ble­ment, jus­qu’au jour où elle vous arrive aux genoux et vous n’a­vez plus nulle part où aller.

— Je contrôle la situa­tion, dit Fleming.

— Non. Vous ne la contrô­lez pas. Vous croyez la contrô­ler, ce qui est pire, parce que la croyance du contrôle est l’en­ne­mie du contrôle réel. Vous croyez que vous nour­ris­sez Vera et que Vera trans­met à Hart­mann et que Hart­mann reçoit vos fic­tions et que le tour est joué. Mais ce que vous ne voyez pas — ce que vous ne pou­vez pas voir, parce que vous êtes dedans et que dedans on ne voit rien — c’est le reste. Les autres fils. Les fils que vous ne tirez pas et qui bougent quand même.

— Quels fils ?

Popov le regar­da. Les yeux noirs, sans fond, sans lumière, sauf cette lueur au centre — pas de la joie cette fois. De l’in­quié­tude. L’in­quié­tude authen­tique d’un homme qui a vu d’autres hommes se noyer et qui recon­naît les pre­miers signes.

— Hart­mann n’est pas un idiot, dit-il. Hart­mann est un des hommes les plus intel­li­gents que j’aie ren­con­trés — et j’ai ren­con­tré des hommes très intel­li­gents, des chefs de ren­sei­gne­ment, des maîtres espions, des gens qui jouent aux échecs à dix coups d’a­vance. Hart­mann joue à vingt. Peut-être trente. Et si vous le nour­ris­sez de fausses infor­ma­tions à tra­vers Vera, il le sau­ra. Pas aujourd’­hui. Pas demain. Mais bien­tôt. Parce que Hart­mann véri­fie. Hart­mann croise. Hart­mann a des sources que vous n’i­ma­gi­nez pas — des sources dans l’am­bas­sade bri­tan­nique, dans les douanes, dans l’ar­mée por­tu­gaise, dans les cafés et les bor­dels et les sacris­ties. Et quand il aura véri­fié et croi­sé et qu’il aura décou­vert que votre réseau de cinq agents n’existe pas — que Sil­va n’existe pas, que Fer­rei­ra n’existe pas, que la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio n’a jamais eu de bureau dans la Rua das Flores — quand il aura décou­vert tout ça, qu’est-ce qui se passe ?

Le silence. Le jar­din. Les pal­miers. La mer au loin.

— Ce qui se passe, dit Popov en répon­dant à sa propre ques­tion, c’est que Hart­mann ne se fâche pas. Hart­mann ne pro­teste pas. Hart­mann ne vous affronte pas. Hart­mann retourne le jeu. Il prend vos fausses infor­ma­tions et il les uti­lise — non pas contre le réseau fic­tif, mais contre vous. Il dit à Ber­lin : Fle­ming a ten­té de nous dés­in­for­mer, ce qui prouve que les Bri­tan­niques nous consi­dèrent comme une menace sérieuse, ce qui prouve que nos opé­ra­tions fonc­tionnent, ce qui jus­ti­fie plus de moyens, plus d’a­gents, plus d’argent. Votre men­songe devient sa véri­té. Votre piège devient son trem­plin. Et vous — vous, Fle­ming, avec vos SG Gigante et votre confiance en ama­teur — vous deve­nez la preuve vivante que les Bri­tan­niques sont ner­veux, désor­ga­ni­sés, réduits à envoyer des offi­ciers de bureau jouer les espions dans des hôtels de luxe.

Les mots tom­bèrent sur Fle­ming comme des pierres dans l’eau — lourds, froids, fai­sant des cercles. Il ne dit rien. Il ne pou­vait rien dire, parce que Popov avait rai­son. Chaque mot, chaque phrase, chaque argu­ment était d’une logique impla­cable, d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale, et cette pré­ci­sion révé­lait non pas le talent rhé­to­rique de Popov mais son expé­rience — l’ex­pé­rience de l’homme qui avait vécu tout cela, qui avait vu des pièges se retour­ner, qui avait vu des ama­teurs se noyer dans les eaux qu’ils croyaient maîtriser.

— Et il y a pire, dit Popov.

— Pire ?

— Vera. Qu’est-ce qui arrive à Vera quand Hart­mann découvre que les infor­ma­tions sont fausses ? Hart­mann ne va pas se dire : ah, Fle­ming a men­ti à Vera, pauvre Vera. Hart­mann va se dire : Vera a trans­mis de fausses infor­ma­tions, donc Vera est soit incom­pé­tente, soit com­plice, soit les deux. Et dans les deux cas, Vera devient un pro­blème. Et les pro­blèmes, pour Hart­mann, se résolvent. De manières que je pré­fère ne pas décrire dans un jar­din d’hô­tel par une si belle journée.

Le jar­din. Le soleil. Les fleurs. Et au milieu de tout cela, cette phrase — les pro­blèmes se résolvent — qui conte­nait, dans sa sobrié­té même, une vio­lence que les mots expli­cites n’au­raient pas eue. Parce que les mots non dits sont tou­jours plus ter­ri­fiants que les mots dits, et que ce que Popov ne disait pas sur les méthodes de réso­lu­tion de Hart­mann était plus élo­quent que tout ce qu’il aurait pu dire.

Fle­ming pen­sa à Vera. Pas à Vera l’es­pionne. Pas à Vera le canal. À Vera la femme. La femme aux sar­dines et au fado et aux châ­taignes grillées. La femme qui lisait le Diá­rio de Notí­cias avec une concen­tra­tion sin­cère. La femme qui connais­sait la sau­dade et qui l’a­vait expli­quée sur le fer­ry du Tage. La femme qui avait un frère — non, un père, un père mort de la mala­ria dans les mines d’é­tain, un père anglais qui s’ap­pe­lait o inglês, et cette mort du père réson­nait avec la mort du père de Fle­ming, deux pères morts, deux enfants orphe­lins, deux vies construites sur l’absence.

Et cette femme — cette femme qu’il avait déci­dé de pié­ger, de mani­pu­ler, d’u­ti­li­ser comme un tuyau à tra­vers lequel cou­le­raient ses fic­tions — cette femme était en dan­ger. En dan­ger à cause de lui. À cause de son jeu. À cause de son plai­sir de l’in­ven­tion, de son exci­ta­tion d’a­ma­teur, de cette joie de créer des per­son­nages fic­tifs qui était la joie de l’é­cri­vain mais qui, trans­po­sée dans le monde réel, deve­nait la cruau­té du manipulateur.

— Qu’est-ce que je fais ? dit Fleming.

Sa voix avait chan­gé. Pas le ton de l’of­fi­cier. Pas le ton du joueur. Le ton de l’homme qui a peur — pas pour lui-même, pour quel­qu’un d’autre, et cette peur-là est dif­fé­rente, plus aiguë, plus insup­por­table, parce qu’on ne peut pas la gérer avec son propre cou­rage, on ne peut la gérer qu’a­vec l’im­puis­sance de celui qui ne contrôle pas le des­tin d’autrui.

Popov le regar­da. Lon­gue­ment. Le regard chan­gea — l’in­quié­tude se mêla à autre chose. Du res­pect, peut-être. Ou de la sur­prise. La sur­prise de l’homme qui découvre chez un autre une qua­li­té qu’il n’at­ten­dait pas — en l’oc­cur­rence, la peur pour autrui, cette peur si rare chez les offi­ciers de ren­sei­gne­ment pour qui les gens sont des pièces et les pièces se sacrifient.

— Vous arrê­tez, dit Popov. Vous arrê­tez la dés­in­for­ma­tion. Vous arrê­tez de nour­rir Vera. Vous repre­nez votre rôle — l’ob­ser­va­teur, le rédac­teur de mémos, le client de la liai­son locale. Vous rede­ve­nez ennuyeux. L’en­nui est la meilleure pro­tec­tion dans ce métier. Les gens ennuyeux sur­vivent. Les gens inté­res­sants meurent.

— Et Vera ?

— Vera est une grande fille. Vera fait ce que Vera fait, pour des rai­sons que Vera connaît et que nous ne connais­sons pas. Si elle tra­vaille pour la PVDE, elle est pro­té­gée par Sala­zar et per­sonne ne la tou­che­ra — même Hart­mann ne s’at­taque pas à la PVDE. Si elle tra­vaille pour Hart­mann direc­te­ment, c’est plus dan­ge­reux, mais c’est son choix, et les choix des autres ne sont pas votre responsabilité.

— Et si elle tra­vaille pour les deux ?

Popov sou­rit. Le sou­rire mince. Le sou­rire rare. Le sou­rire qui n’é­tait pas de la joie mais de la recon­nais­sance — la recon­nais­sance d’un pro­fes­sion­nel pour un ama­teur qui com­mence à poser les bonnes questions.

— Si elle tra­vaille pour les deux, dit-il, alors elle est comme moi. Un agent double. Et les agents doubles, Fle­ming, sont les per­sonnes les plus seules du monde. Parce qu’ils n’ap­par­tiennent à per­sonne. Ils servent tout le monde et ne sont fidèles à per­sonne. Ils marchent sur un fil entre deux abîmes et ils ne peuvent pas s’ar­rê­ter, parce que s’ar­rê­ter c’est tom­ber, et tom­ber c’est mou­rir. Et la seule chose qu’on puisse faire pour un agent double — la seule chose qui ait un sens — c’est ne pas lui ajou­ter un abîme de plus.

Le silence retom­ba. Plus lourd que les silences pré­cé­dents. Un silence de jar­din et de ver­dict. Les oiseaux chan­taient — les oiseaux s’en fichaient, les oiseaux chan­taient tou­jours, dans les jar­dins des hôtels d’es­pions comme dans les jar­dins des mai­sons nor­males, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, avec cette indif­fé­rence magni­fique des créa­tures qui ne mentent pas parce qu’elles n’ont pas de lan­gage et qui ne tra­hissent pas parce qu’elles n’ont pas de loyauté.

— Popov, dit Fleming.

— Oui.

— Pour­quoi faites-vous ça ? Pour­quoi me dites-vous tout ça ? Vous êtes un agent double. Votre sur­vie dépend du fait que per­sonne ne sait rien sur per­sonne. En me pré­ve­nant, vous pre­nez un risque. Pourquoi ?

Popov ne répon­dit pas tout de suite. Il allu­ma une autre ciga­rette — le bri­quet en or, le bruit sec, la flamme. Il tira. Exha­la. La fumée mon­ta dans l’air du kiosque, lente, bleue, et se per­dit dans les inter­stices du toit.

— Parce que vous n’êtes pas un espion, dit-il. Vous êtes autre chose. Je ne sais pas encore quoi — peut-être que vous ne le savez pas encore vous-même. Mais vous n’êtes pas fait pour ce métier. Pas parce que vous n’êtes pas assez intel­li­gent — vous l’êtes. Pas parce que vous n’êtes pas assez cou­ra­geux — vous l’êtes aus­si, à votre manière, cette manière anglaise qui consiste à ne pas mon­trer son cou­rage et à le por­ter comme on porte un sous-vête­ment, invi­sible et indis­pen­sable. Non. Vous n’êtes pas fait pour ce métier parce que vous res­sen­tez. Parce que quand je vous dis que Vera est en dan­ger, votre visage change. Parce que vous avez peur pour elle. Et un homme qui res­sent — un homme qui a peur pour les autres, qui souffre pour les autres, qui ne peut pas trai­ter les gens comme des pièces d’é­checs sans voir leurs visages — cet homme n’est pas un espion. Cet homme est autre chose.

— Quoi ?

Popov sou­rit. Le grand sou­rire, cette fois. Le sou­rire de scène. Le sou­rire qui éclai­rait les pièces et fai­sait tour­ner les têtes. Le sou­rire qui était sa signa­ture, son armure, son drapeau.

— Si je vous le disais, vous ne me croi­riez pas. Ou plu­tôt — vous me croi­riez trop. Et croire trop est aus­si dan­ge­reux que ne pas croire assez. Alors je ne vous le dirai pas. Je vous lais­se­rai le décou­vrir. Ce sera plus long et plus dou­lou­reux, mais ce sera le vôtre.

Il se leva. Le kiosque cra­qua de sou­la­ge­ment — ou de regret, dif­fi­cile à dire avec les kiosques, ils ont des émo­tions de kiosque, des émo­tions de bois et de pein­ture et de mémoire. Popov rajus­ta sa veste en lin crème. Tira sur ses manches. Pas­sa une main dans ses che­veux noirs.

— Arrê­tez le jeu, Fle­ming. Retour­nez à vos mémos. Soyez ennuyeux. Et quand tout sera fini — quand la guerre sera finie, quand Esto­ril ne sera plus un aqua­rium mais une sta­tion bal­néaire pour tou­ristes anglais en ber­mu­da — quand tout sera fini, asseyez-vous quelque part, devant une machine à écrire, et racon­tez. Racon­tez tout. Le casi­no. Le ban­quier. La tra­duc­trice. Le roi et sa maî­tresse. L’agent double serbe qui riait trop fort et qui don­nait des conseils dans des kiosques. Racon­tez tout, et faites-le bien, et ne chan­gez pas les pré­noms — ou chan­gez-les, ça m’est égal, l’im­por­tant ce n’est pas les pré­noms, l’im­por­tant c’est que ce soit vrai. Vrai de la véri­té de la fic­tion, qui est la seule véri­té qui dure.

Il sor­tit du kiosque. Tra­ver­sa le jar­din avec sa démarche de félin — la démarche de dan­seur, de boxeur, de prince dégui­sé en aven­tu­rier ou d’a­ven­tu­rier dégui­sé en prince, per­sonne n’a­vait jamais su, per­sonne ne sau­rait jamais. Il dis­pa­rut par la porte laté­rale du jar­din, celle qui don­nait sur la ruelle der­rière l’hô­tel, cette ruelle que les employés uti­li­saient et que Popov connais­sait parce que Popov connais­sait toutes les sor­ties, tous les pas­sages, toutes les issues de secours — c’é­tait sa spé­cia­li­té, les issues de secours, pas les entrées principales.

*

Fle­ming res­ta dans le kiosque. Longtemps.

Le soleil avait bou­gé. L’ombre du toit tra­çait sur le sol un rec­tangle qui se dépla­çait, len­te­ment, comme l’ai­guille d’un cadran solaire, et Fle­ming regar­dait ce rec­tangle bou­ger et il pen­sait à ce que Popov avait dit. Tout. Chaque mot. Chaque phrase. Chaque avertissement.

Arrê­tez le jeu.

Vera est en danger.

Vous n’êtes pas un espion.

Racon­tez tout.

Les quatre phrases tour­naient dans sa tête comme les aiguilles d’une hor­loge — cha­cune à son rythme, cha­cune mar­quant une heure dif­fé­rente, et les quatre ensemble mar­quant un temps qui n’é­tait pas le temps du Palá­cio ni le temps de la guerre ni le temps du ren­sei­gne­ment, mais un autre temps. Le temps de la déci­sion. Le temps où un homme cesse de repor­ter et choisit.

Fle­ming choisit.

Il arrê­te­rait le jeu. Pas par lâche­té — par luci­di­té. Popov avait rai­son : la dés­in­for­ma­tion ama­teur était un sport mor­tel, et le plai­sir qu’il y pre­nait ne jus­ti­fiait pas le risque — pas son risque à lui, le risque de Vera. Le risque de cette femme qui mar­chait sur un fil entre des abîmes et à qui il avait, par jeu, par orgueil, par exci­ta­tion d’ap­pren­ti créa­teur, ajou­té un abîme de plus.

Il arrê­te­rait le jeu. Mais il n’ar­rê­te­rait pas autre chose — cette chose qui avait com­men­cé dans la nuit de Lis­bonne, sur les quais, devant les réfu­giés, cette chose qui conti­nuait dans la chambre 214, à la lumière de la lampe de bureau, quand il écri­vait des pro­fils de per­son­nages fic­tifs avec un plai­sir qui n’ap­par­te­nait pas au ren­sei­gne­ment mais à l’é­cri­ture. Cette chose-là, il ne l’ar­rê­te­rait pas. Il ne pou­vait pas l’ar­rê­ter. C’é­tait comme essayer d’ar­rê­ter le Tage — le Tage coule, c’est sa nature, et les choses qui sont dans la nature des choses ne s’ar­rêtent pas, on peut les conte­nir, les détour­ner, les ralen­tir, mais pas les arrêter.

Fle­ming se leva. Sor­tit du kiosque. Tra­ver­sa le jardin.

Le Palá­cio, devant lui, se dres­sait dans la lumière de l’a­près-midi — blanc, mas­sif, serein, avec ses fenêtres qui reflé­taient le ciel et ses pal­miers qui se balan­çaient dans la brise comme les mâts d’un navire au mouillage. L’hô­tel-per­son­nage. L’hô­tel-témoin. L’hô­tel qui savait tout et ne disait rien, qui gar­dait les secrets de ses habi­tants dans ses murs épais comme les cathé­drales gardent les prières dans leurs pierres.

Fle­ming entra. Le hall. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir. Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra. S’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes — le neuf, celui du kiosque du hall. Et il écri­vit une seule phrase. Pas une note. Pas un pro­fil. Pas un plan de dés­in­for­ma­tion. Une phrase. Sept mots.

Il relut la phrase. La bar­ra. La réécri­vit. La bar­ra encore. La réécri­vit une troi­sième fois. Et la troi­sième ver­sion était la bonne — il le sut comme on sait que la troi­sième ten­ta­tive est sou­vent la bonne, parce que la pre­mière est l’ins­tinct, la deuxième est la cor­rec­tion, et la troi­sième est la syn­thèse, et que la syn­thèse est tou­jours meilleure que l’ins­tinct et la cor­rec­tion pris séparément.

Il plia la page. La glis­sa dans sa poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La pre­mière phrase. Les quatre pages de la nuit de Lis­bonne. Et main­te­nant cette nou­velle phrase — sept mots qui ne vou­laient rien dire encore et qui vou­laient tout dire déjà, sept mots qui étaient peut-être le titre d’un livre ou l’in­ci­pit d’un cha­pitre ou sim­ple­ment une note pour plus tard, pour beau­coup plus tard, pour un jour où il serait assis devant une machine à écrire dans une pièce blanche et où il aurait besoin de ces sept mots comme un navi­ga­teur a besoin d’un cap.

Il refer­ma le tiroir. Véri­fia le crayon. À droite. Per­pen­di­cu­laire. Le che­veu en place.

Per­sonne n’é­tait entré.

La machine avait peut-être ces­sé de cher­cher. Ou la machine avait trou­vé ce qu’elle cher­chait — un bloc-notes vierge, un tiroir vide, rien. Et rien, quand on ne trouve que rien, est la meilleure des cou­ver­tures. Le vide pro­tège mieux que le coffre-fort. Le coffre-fort dit : il y a quelque chose à pro­té­ger. Le vide dit : il n’y a rien. Et quand il n’y a rien, on cherche ailleurs.

Fle­ming sou­rit. Le sou­rire de l’homme qui a com­pris quelque chose — pas tout, pas encore, mais quelque chose d’im­por­tant. Quelque chose sur le jeu, sur le men­songe, sur la véri­té, sur la dif­fé­rence entre l’es­pion et l’é­cri­vain, sur le fait que l’es­pion ment pour pro­té­ger des secrets et que l’é­cri­vain ment pour révé­ler des véri­tés, et que les deux gestes sont le même geste vu de deux côtés du miroir.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Ne fer­ma pas les yeux. Regar­da le pla­fond — le pla­fond blanc, le pla­fond trop haut, le ciel inté­rieur de la chambre 214 qui avait été, pen­dant douze jours, le ciel de son monde.

Demain, il serait ennuyeux. Demain, il serait l’of­fi­cier de bureau, le rédac­teur de mémos, le client docile de sa liai­son locale. Demain, il ne dirait rien à Vera — pas de réseau, pas de noms, pas de Rua das Flores. Rien. Le silence. L’en­nui. La pro­tec­tion de l’insignifiance.

Mais ce soir — ce soir, dans cette chambre, dans cette lumière d’a­près-midi qui décli­nait dou­ce­ment vers le bleu — ce soir, il n’é­tait pas encore ennuyeux. Ce soir, il était encore l’homme qui avait inven­té cinq per­son­nages et qui avait pris du plai­sir à les inven­ter. L’homme qui avait décou­vert que le men­songe et la fic­tion sont cou­sins ger­mains. L’homme qui por­tait dans sa poche inté­rieure un roman en mor­ceaux — des chiffres, des pré­noms, des phrases, des pages — un roman qui n’a­vait pas de forme et qui n’au­rait de forme que bien plus tard, quand la guerre serait finie et que les fan­tômes du Palá­cio seraient deve­nus des sou­ve­nirs et que les sou­ve­nirs seraient deve­nus des mots et que les mots seraient deve­nus un livre.

Ce soir, il était encore cet homme-là. Et cet homme-là ne s’en­nuyait pas du tout.

Cha­pitre 14 — Le frère de Vera

Ce fut Rich­ter qui lui dit.

Pas direc­te­ment — Rich­ter ne disait jamais rien direc­te­ment, c’é­tait un homme de ren­sei­gne­ment de la vieille école, un homme pour qui la ligne droite entre deux points était un iti­né­raire tou­ris­tique et non un che­min pro­fes­sion­nel. Rich­ter pro­cé­dait par détours, par allu­sions, par phrases à double fond qui conte­naient, sous la sur­face polie de la conver­sa­tion, des abîmes d’in­for­ma­tion que l’in­ter­lo­cu­teur devait son­der lui-même, à ses risques et périls. Par­ler avec Rich­ter, c’é­tait pêcher en eaux pro­fondes — on savait qu’il y avait quelque chose en des­sous, mais il fal­lait des­cendre pour le trouver.

Fle­ming était venu à l’am­bas­sade pour son rap­port biheb­do­ma­daire — le rap­port offi­ciel, celui qu’il rédi­geait pour l’a­mi­ral God­frey, plein de noms et de dates et de cir­cuits de tungs­tène et de tout ce que le ren­sei­gne­ment naval atten­dait d’un offi­cier en mis­sion au Por­tu­gal. Le rap­port était mince. Les infor­ma­tions étaient maigres. Fle­ming le savait, Rich­ter le savait, et ils savaient tous les deux que l’autre le savait, et cette triple conscience de la mai­greur créait entre eux une com­pli­ci­té silen­cieuse, la com­pli­ci­té des gens qui font le même métier et qui savent que ce métier consiste, la plu­part du temps, à écrire beau­coup de mots pour dire qu’on ne sait presque rien.

Le rap­port ter­mi­né, Rich­ter lui offrit un thé. Le thé de l’am­bas­sade — du Earl Grey, impor­té de Londres dans des caisses diplo­ma­tiques, comme si le thé était un secret d’É­tat, ce qui au fond était peut-être le cas, parce que le thé était la der­nière fron­tière de la bri­tan­ni­ci­té, le der­nier objet qui sépa­rait un offi­cier de Sa Majes­té d’un étran­ger, et que perdre le thé c’é­tait perdre l’i­den­ti­té, et que perdre l’i­den­ti­té dans une ville d’es­pions c’é­tait perdre la vie.

Rich­ter ver­sa le thé. Deux tasses. Le sucre. Le lait. Le rituel. Et puis, comme si la phrase était un mor­ceau de sucre de plus qu’il lais­sait tom­ber dans la tasse avec la même nonchalance :

— Votre tra­duc­trice. Car­val­ho. Elle a un frère, vous savez.

Fle­ming repo­sa sa tasse. Pas bru­ta­le­ment — déli­ca­te­ment, comme on repose un objet fra­gile, comme on repose une tasse de thé dans laquelle une bombe vient de tomber.

— Un frère, dit-il.

— Un frère. Alexandre Car­val­ho. Plus jeune qu’elle de trois ans. Musi­cien. Vio­lon­cel­liste, pour être exact. Il étu­diait à Vienne — le Conser­va­toire, rien de moins. Très doué, paraît-il. Un de ces talents pré­coces que les Autri­chiens adorent et que les Por­tu­gais ne savent pas quoi en faire. Il est par­ti à Vienne en trente-six, à dix-neuf ans. Bourse d’é­tudes. Le rêve.

Rich­ter but une gor­gée de thé. Len­te­ment. Avec la patience de l’homme qui sait que la suite est impor­tante et qui retarde le moment impor­tant non pas par cruau­té mais par méthode — parce que l’in­for­ma­tion, comme le vin, gagne en impact quand on la fait attendre.

— Et ? dit Fleming.

— Et Vienne, en trente-six, c’é­tait encore Vienne. Strauss, Schu­bert, les cafés, le Ring, la Gemüt­li­ch­keit. Deux ans plus tard, en mars trente-huit, c’é­tait autre chose. L’An­schluss. Les Alle­mands sont entrés. Vienne est deve­nue Ber­lin-Est. Et Alexandre Car­val­ho — métis anglo-por­tu­gais, musi­cien, dans un conser­va­toire autri­chien qui venait de pas­ser sous admi­nis­tra­tion nazie — Alexandre Car­val­ho est deve­nu un problème.

— Quel genre de problème ?

— Le genre qui dis­pa­raît. Il a été arrê­té en trente-neuf. Motif offi­ciel : acti­vi­tés sub­ver­sives. Motif réel : il fré­quen­tait des cercles anti­fas­cistes autri­chiens, des étu­diants, des artistes, des gens qui pen­saient encore que la pen­sée était libre et qui ont décou­vert, trop tard, qu’elle ne l’é­tait plus. Il a été envoyé quelque part — nous ne savons pas exac­te­ment où. Nos infor­ma­tions s’ar­rêtent là. Un camp, pro­ba­ble­ment. Ou une pri­son. Quelque part dans le Reich. Quelque part où les gens entrent et d’où ils ne sortent pas toujours.

Le bureau de Rich­ter — le papier clas­si­fié, le tabac de pipe, la fenêtre qui don­nait sur un jar­din inté­rieur de l’am­bas­sade où per­sonne n’al­lait jamais — le bureau devint irréel. Ou plu­tôt, il devint trop réel. Chaque détail se mit à vibrer avec une inten­si­té nou­velle — le grain du bois sur la table, la spi­rale de fumée de la pipe de Rich­ter, la tache de lumière sur le mur, les par­ti­cules de pous­sière dans le rayon de soleil — comme si l’in­for­ma­tion que Fle­ming venait de rece­voir avait reca­li­bré ses sens, avait aug­men­té le contraste du monde, avait ren­du visible ce qui était invi­sible et audible ce qui était silencieux.

Le frère de Vera. Pri­son­nier. Quelque part dans le Reich.

Et sou­dain — comme une porte qui s’ouvre dans un mur qu’on croyait aveugle — tout s’éclaira.

*

Tout s’é­clai­ra parce que tout s’expliquait.

Les ques­tions de Vera. L’in­sis­tance douce. La col­lecte d’in­for­ma­tions. La chaîne de trans­mis­sion vers Hart­mann. Tout cela — tout ce qu’il avait inter­pré­té comme de l’es­pion­nage, comme de la tra­hi­son, comme la froi­deur pro­fes­sion­nelle d’une agente entraî­née — tout cela pre­nait main­te­nant un autre sens. Un sens humain. Un sens terrible.

Vera ne le tra­his­sait pas par choix. Vera ne tra­vaillait pas pour Hart­mann par convic­tion ni par idéo­lo­gie ni par appât du gain. Vera tra­vaillait pour Hart­mann parce que Hart­mann tenait son frère. Parce que quelque part dans le Reich, dans un camp ou une pri­son, un jeune homme de vingt-quatre ans qui jouait du vio­lon­celle et qui croyait à la liber­té de la pen­sée était rete­nu, enfer­mé, peut-être affa­mé, peut-être bat­tu, peut-être vivant, peut-être mort — et que Vera, de l’autre côté de l’Eu­rope, dans une ville de lumière et de men­songes, fai­sait ce qu’on lui disait de faire pour que son frère reste vivant. Ou pour avoir l’illu­sion qu’il res­tait vivant. Ou pour avoir l’es­poir — cet espoir que Mag­da avait décrit comme le pire des poi­sons — l’es­poir qu’un jour, en échange de suf­fi­sam­ment d’in­for­ma­tions, de suf­fi­sam­ment de tra­hi­sons, de suf­fi­sam­ment de sou­rires adres­sés à un offi­cier anglais sur une ter­rasse d’hô­tel, quel­qu’un quelque part ouvri­rait une porte et lais­se­rait sor­tir un vio­lon­cel­liste de vingt-quatre ans.

Fle­ming com­prit. Tout. D’un coup. Comme on com­prend un théo­rème — pas par étapes, pas par déduc­tions pro­gres­sives, mais par illu­mi­na­tion, par cette sai­sie ins­tan­ta­née du tout qui est la marque de l’in­tel­li­gence véri­table et qui res­semble, quand elle se pro­duit, à une dou­leur phy­sique — un éclat blanc dans le crâne, une brû­lure der­rière les yeux, la sen­sa­tion que le cer­veau se recon­fi­gure autour d’une véri­té nou­velle et que la recon­fi­gu­ra­tion fait mal, parce que la véri­té fait tou­jours mal quand elle détruit une ver­sion plus simple du monde.

La ver­sion simple était : Vera est une espionne.

La ver­sion vraie était : Vera est une sœur.

Et entre les deux ver­sions — entre l’es­pionne et la sœur, entre la tra­hi­son froide et le sacri­fice brû­lant — il y avait un abîme, le même abîme que Popov avait décrit, l’a­bîme entre les appa­rences et la réa­li­té, entre ce que les gens font et pour­quoi ils le font, entre le geste visible et la rai­son invisible.

Vera n’é­tait pas le canal. Vera était la victime.

*

— Depuis quand savez-vous ça ? deman­da Fle­ming à Richter.

Rich­ter ral­lu­ma sa pipe. Les gestes — le tabac, la flamme, les bouf­fées — étaient les mêmes que d’ha­bi­tude, mais Fle­ming les vit dif­fé­rem­ment. Il vit un homme qui choi­sis­sait ses moments. Un homme qui avait su — pro­ba­ble­ment depuis le début, pro­ba­ble­ment depuis le jour où il avait assi­gné Vera à Fle­ming — et qui avait atten­du. Atten­du quoi ? Que Fle­ming découvre par lui-même ? Que la situa­tion se déve­loppe ? Que les pièces se placent sur l’é­chi­quier selon un pat­tern que Rich­ter, avec son expé­rience de vieux rou­tard, avait anti­ci­pé depuis le pre­mier jour ?

— Depuis assez long­temps, dit Richter.

— Et vous ne m’a­vez rien dit.

— Vous ne m’a­vez rien demandé.

La phrase tom­ba comme un ver­dict. Rich­ter avait rai­son — Fle­ming n’a­vait pas deman­dé. Il avait posé des ques­tions sur Vera — des ques­tions de sur­face, des ques­tions de dos­sier. Il avait deman­dé des faits. Des dates. Des asso­cia­tions. Mais il n’a­vait pas deman­dé l’es­sen­tiel — le pour­quoi. Pour­quoi cette femme fai­sait ce qu’elle fai­sait. Pour­quoi cette femme qui lisait le Diá­rio de Notí­cias avec concen­tra­tion et qui man­geait des sar­dines avec les doigts et qui connais­sait la sau­dade et qui avait per­du son père à qua­torze ans — pour­quoi cette femme tra­his­sait. Il n’a­vait pas deman­dé le pour­quoi parce qu’il avait eu peur de la réponse. Et main­te­nant la réponse était là, et elle était pire que tout ce qu’il avait ima­gi­né — pire parce qu’elle n’é­tait pas noire. Elle était grise. La cou­leur la plus insup­por­table. Le gris de la com­plexi­té morale. Le gris des situa­tions où per­sonne n’a rai­son et per­sonne n’a tort et où tout le monde souffre.

— Hart­mann sait, dit Fle­ming. Hart­mann sait pour le frère.

— Hart­mann contrôle le frère. Ou plu­tôt — Hart­mann contrôle ceux qui contrôlent le frère. La chaîne de com­man­de­ment passe par la léga­tion alle­mande à Lis­bonne, qui passe par l’Ab­wehr à Ber­lin, qui passe par l’ad­mi­nis­tra­tion des camps. Hart­mann est le maillon local. Il donne les ordres ici, les ordres remontent là-bas, et le frère reste en vie ou ne reste pas en vie selon que Vera coopère ou ne coopère pas. C’est simple. C’est élé­gant. C’est monstrueux.

Simple. Élé­gant. Mons­trueux. Les trois mots qui décri­vaient Hart­mann — au casi­no, dans le jar­din, au bar. La sim­pli­ci­té de ses gestes. L’é­lé­gance de son jeu. La mons­truo­si­té de son pou­voir. Hart­mann ne jouait pas au bac­ca­ra pour gagner de l’argent. Il ne jouait pas pour mon­trer sa puis­sance. Il jouait parce que le jeu — le contrôle des cartes, des jetons, des pro­ba­bi­li­tés — était la méta­phore de ce qu’il fai­sait dans la vie : contrô­ler les gens. Les tenir par des fils invi­sibles. Tirer les fils quand il fal­lait. Et regar­der les marion­nettes danser.

Vera était une marion­nette. Pas une marion­nette stu­pide — une marion­nette lucide, consciente de ses fils, consciente de celui qui les tirait, et dan­sant quand même, parce que dan­ser était la condi­tion de la sur­vie de son frère, et que la sur­vie de son frère était la seule chose qui comp­tait plus que sa propre liberté.

— Qu’est-ce que je peux faire ? dit Fleming.

Rich­ter le regar­da. Par-des­sus sa pipe. Par-des­sus sa tasse de thé. Par-des­sus trente ans de car­rière dans le ren­sei­gne­ment et une connais­sance intime de la nature humaine qui n’a­vait rien de cynique mais qui n’a­vait rien de naïf non plus.

— Rien, dit-il. Vous ne pou­vez rien faire. Le frère est dans le Reich. Nous n’a­vons pas les moyens d’in­ter­ve­nir. Nous n’a­vons pas les réseaux, pas les accès, pas la cou­ver­ture. Même si nous les avions, une opé­ra­tion de sau­ve­tage pour un civil pri­son­nier — un seul civil, un musi­cien, per­sonne d’im­por­tant du point de vue stra­té­gique — ne serait jamais auto­ri­sée. Le coût serait dis­pro­por­tion­né. Le risque serait inac­cep­table. Et l’a­mi­ral God­frey, qui est un homme prag­ma­tique et pour qui le mot empa­thie est un mot fran­çais et donc sus­pect, ne signe­rait jamais.

— Alors quoi ?

— Alors vous conti­nuez. Vous conti­nuez votre mis­sion. Vous conti­nuez de voir Vera. Vous conti­nuez d’être son client, son inter­lo­cu­teur, son — il hési­ta sur le mot — son com­pa­gnon de Lis­bonne. Et vous ne lui dites pas que vous savez. C’est impor­tant. Si vous lui dites que vous savez pour le frère, deux choses se passent. La pre­mière : elle s’ef­fondre. La honte. La culpa­bi­li­té. Le masque qui tombe et qui ne se relève plus. La deuxième : Hart­mann apprend que vous savez, et Hart­mann res­serre son emprise, et le frère — si le frère est encore vivant — paie le prix.

— Vous me deman­dez de jouer la comédie.

— Je vous demande de faire ce que tout le monde fait dans cette ville, Com­man­der. De men­tir. De sou­rire. De prendre le café sur une ter­rasse avec une femme qui vous tra­hit et de ne pas le mon­trer. Ce n’est pas de la comé­die. C’est de la sur­vie. Et la sur­vie — la vôtre, celle de Vera, celle du frère — exige le silence.

Le silence. Le mot réson­na dans le bureau de Rich­ter comme le fado réson­nait dans les caves de la Mou­ra­ria — pro­fond, vibrant, char­gé de tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire.

*

Fle­ming sor­tit de l’am­bas­sade. La lumière de Lis­bonne — tou­jours cette lumière, cette lumière qui ne res­pec­tait rien, qui frap­pait les murs et les visages avec la même vio­lence douce, qui ren­dait tout visible et tout beau et tout insup­por­table. Il mar­cha. Sans direc­tion. Les rues de la Baixa. Les tram­ways jaunes. Les gens — les gens ordi­naires, les gens qui ne savaient pas, les gens qui allaient au tra­vail et au mar­ché et à l’é­glise et qui ne por­taient pas dans leur poi­trine le poids d’un secret qui n’é­tait pas le leur.

Le frère de Vera. Alexandre. Un vio­lon­cel­liste. Vingt-quatre ans. Quelque part.

Fle­ming mar­cha et il pen­sa au vio­lon­celle. Au son du vio­lon­celle — ce son grave, boi­sé, humain, le plus humain de tous les ins­tru­ments parce que le vio­lon­celle a la taille d’un corps humain et qu’on le tient entre les jambes comme on tien­drait un enfant ou un amant, et que le son sort de la caisse comme le souffle sort de la poi­trine, par vibra­tion, par réso­nance, par ce miracle de la phy­sique qui fait que le frot­te­ment d’un crin de che­val sur un boyau de mou­ton pro­duit quelque chose qui res­semble à une âme.

Alexandre jouait du vio­lon­celle. Et quel­qu’un — Hart­mann, l’Ab­wehr, le Reich, la machine — avait pris cet homme et l’a­vait enfer­mé quelque part où il n’y avait pas de vio­lon­celle, où il n’y avait peut-être pas de musique du tout, où le silence n’é­tait pas le silence de l’entre-deux-notes mais le silence de l’ab­sence totale, le silence de la cage, le silence de l’oubli.

Et Vera — Vera qui connais­sait le fado, qui connais­sait la sau­dade, qui connais­sait cette musique du manque — Vera vivait chaque jour avec ce silence. Le silence du frère absent. Le silence du vio­lon­celle qui ne joue plus. Et elle com­blait ce silence comme elle pou­vait — en fai­sant ce qu’on lui deman­dait, en posant des ques­tions, en trans­met­tant des réponses, en tra­his­sant un homme sur une ter­rasse d’hô­tel pour qu’un autre homme, dans une cel­lule quelque part en Autriche ou en Alle­magne ou en Pologne, conti­nue de respirer.

La tra­hi­son comme acte d’a­mour. Le men­songe comme geste de sur­vie. Le masque comme sacrifice.

Fle­ming s’ar­rê­ta. Il était arri­vé — sans le vou­loir, sans le savoir — devant l’é­glise de São Roque. La façade aus­tère. L’in­té­rieur somp­tueux. Le piège archi­tec­tu­ral. Il n’en­tra pas. Il res­ta dehors, sur le par­vis, et regar­da la façade — cette façade qui ne mon­trait rien de ce qu’elle conte­nait, cette façade qui men­tait sur l’in­té­rieur, cette façade qui était Vera.

Vera était São Roque. L’ex­té­rieur aus­tère — la tra­duc­trice pro­fes­sion­nelle, la liai­son locale, la femme aux Chur­ch’s anglaises et au sou­rire inté­rieur. Et l’in­té­rieur — l’or, le marbre, la cha­pelle impor­tée de Rome, toute cette richesse cachée, toute cette dou­leur cachée, tout ce qui brû­lait der­rière le masque et que le masque empê­chait de voir.

*

Il retour­na à Esto­ril. Le taxi. La route côtière. Le Palácio.

En entrant dans le hall, il vit Vera. Elle était assise dans un des fau­teuils — sa place habi­tuelle, son jour­nal, son attente. Elle leva les yeux quand il pas­sa. Le sou­rire inté­rieur. Comme chaque fois. Comme si rien n’a­vait changé.

Et rien n’a­vait chan­gé pour elle. Elle ne savait pas qu’il savait. Elle ne savait pas que le mot Alexandre exis­tait main­te­nant dans son voca­bu­laire, que le mot vio­lon­celle réson­nait dans sa tête, que le mot pri­son pesait sur sa poi­trine comme une pierre. Elle voyait Fle­ming — son client, son inter­lo­cu­teur, son Anglais aux Mor­land Spe­cial — et elle sou­riait, et son sou­rire était le même sou­rire que le pre­mier jour, le sou­rire inté­rieur, le sou­rire qui conte­nait quelque chose que les autres sou­rires ne conte­naient pas.

Et Fle­ming com­prit, enfin, ce que conte­nait ce sourire.

Ce n’é­tait pas de l’i­ro­nie. Ce n’é­tait pas de la séduc­tion. Ce n’é­tait pas du mys­tère. C’é­tait du cou­rage. Le sou­rire de Vera était un acte de cou­rage — le cou­rage de la femme qui porte un poids que per­sonne ne voit et qui sou­rit quand même, non pas parce que le poids est léger mais parce que sou­rire est la seule alter­na­tive à s’ef­fon­drer, et que s’ef­fon­drer est un luxe qu’elle ne peut pas se per­mettre, parce que son frère est quelque part et que la seule chose qui le main­tient en vie est sa capa­ci­té à elle de conti­nuer de fonc­tion­ner, de sou­rire, de poser des ques­tions, de tra­hir avec grâce.

— Bon­soir, dit Fleming.

— Bon­soir. Vous avez l’air fatigué.

— La lumière de Lis­bonne. Elle fatigue les yeux.

— Non. Elle fatigue l’âme. Les yeux s’ha­bi­tuent. L’âme, jamais.

Ils se regar­dèrent. Un moment. Pas long. Le temps d’un bat­te­ment de cœur, d’une res­pi­ra­tion, d’une note de vio­lon­celle tenue dans le silence d’une cave autri­chienne que Fle­ming n’a­vait jamais vue et ne ver­rait jamais. Puis le moment pas­sa. Comme passent les moments — sans bruit, sans trace, en lais­sant der­rière eux un vide qui a la forme exacte de ce qu’ils contenaient.

— Demain, dit Vera. J’ai quelque chose à vous mon­trer. Un endroit. Pas tou­ris­tique. Personnel.

— D’ac­cord.

— À demain, alors.

Elle se leva. Plia son jour­nal. Et s’é­loi­gna vers la sor­tie — la même sor­tie, le même cris­se­ment des Chur­ch’s sur le gra­vier, la même dis­pa­ri­tion dans la nuit. Mais Fle­ming la regar­da dif­fé­rem­ment. Il la regar­da non plus comme un obser­va­teur regarde un sujet, non plus comme un espion regarde une cible, non plus comme un homme regarde une femme — il la regar­da comme un homme regarde un autre être humain qui souffre et qui ne le montre pas, et cette façon de regar­der était nou­velle pour lui, radi­ca­le­ment nou­velle, et elle chan­geait tout.

Elle chan­geait le roman.

Parce que le roman que Fle­ming por­tait dans sa poche — ces frag­ments, ces mots, ces phrases accu­mu­lés jour après jour depuis son arri­vée — ce roman n’é­tait plus le même. Il avait com­men­cé comme une his­toire d’es­pion­nage. Un casi­no. Un ban­quier. Une femme mys­té­rieuse. Des jeux de pou­voir et de men­songe. Mais main­te­nant — main­te­nant qu’il savait pour Alexandre, pour le vio­lon­celle, pour la pri­son, pour les fils que Hart­mann tirait et qui fai­saient dan­ser Vera — main­te­nant, le roman était autre chose. C’é­tait une his­toire d’a­mour. Pas l’a­mour roman­tique — pas l’a­mour des bai­sers et des étreintes et des lettres par­fu­mées. L’a­mour brut. L’a­mour de la sœur pour le frère. L’a­mour qui pousse une femme à tra­hir un homme pour en sau­ver un autre. L’a­mour qui est le moteur invi­sible de tout ce qui se passe sur cette ter­rasse, dans ce casi­no, dans cet hôtel, dans cette ville — l’a­mour qui est le cou­rant sous le Tage, le feu sous la cendre, la note tenue sous le silence.

Fle­ming mon­ta dans sa chambre. La porte. La clé. La lumière.

Il s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes. Et pour la pre­mière fois, il n’é­cri­vit pas un mot, ni une phrase, ni un pro­fil de per­son­nage fic­tif. Il écri­vit un nom.

Alexandre.

Et sous le nom, entre paren­thèses, un mot.

(Vio­lon­celle.)

Et sous le mot, rien. Le blanc de la page. Le silence du papier. Le vide qui attend d’être rem­pli — pas main­te­nant, pas ce soir, mais un jour. Un jour où un homme assis devant une machine à écrire dans une mai­son blanche face à la mer des Caraïbes se sou­vien­drait d’un vio­lon­cel­liste pri­son­nier et d’une sœur qui tra­his­sait par amour, et où ces sou­ve­nirs devien­draient autre chose — une femme nom­mée Ves­per, un sacri­fice, une dis­pa­ri­tion, la fin d’un roman qui s’ap­pel­le­rait Casi­no Royale et qui contien­drait, sous le ver­nis du thril­ler, sous les voi­tures de course et les mar­ti­nis et les smo­kings, cette véri­té simple et ter­rible : les gens ne tra­hissent pas par méchan­ce­té. Ils tra­hissent par amour. Et la tra­hi­son par amour est la seule tra­hi­son qui ne puisse pas être par­don­née, parce qu’elle ne peut pas être condamnée.

Fle­ming ran­gea le bloc-notes. Étei­gnit la lampe. Se coucha.

Le som­meil fut long à venir. Il res­ta dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter la mer et le vent et le silence du Palá­cio, et il pen­sa à Vera, et il pen­sa à Alexandre, et il pen­sa à Hart­mann qui tirait les fils, et il pen­sa à Popov qui lui avait dit vous n’êtes pas un espion, et il pen­sa à Mag­da qui lui avait dit soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions, et il pen­sa que Mag­da avait eu rai­son mais pas pour les rai­sons qu’il avait crues — il fal­lait être pru­dent non pas parce que les femmes qui posent des ques­tions sont dan­ge­reuses, mais parce que les femmes qui posent des ques­tions ont par­fois des rai­sons de poser des ques­tions que vous ne soup­çon­nez pas, et que ces rai­sons, quand vous les décou­vrez, vous brisent le cœur.

Le som­meil vint. Tard. Comme une marée de nuit — lente, noire, sans étoile.

Et cette nuit-là, Fle­ming ne rêva pas. Il n’y avait pas besoin de rêves. La réa­li­té suffisait.

Cha­pitre 15 — La nuit au Palácio

L’en­droit que Vera vou­lait lui mon­trer était une maison.

Pas un monu­ment, pas un musée, pas un mira­dou­ro. Une mai­son. Dans une ruelle de l’Al­fa­ma, à mi-pente entre le Tage et le Cas­te­lo, une mai­son aux volets bleus dont la façade s’é­caillait comme la peau d’un rep­tile au soleil. Une mai­son étroite — deux fenêtres de large, trois étages de haut — coin­cée entre deux immeubles plus grands qui sem­blaient la ser­rer dans leurs bras ou l’é­touf­fer, selon l’angle.

— C’est ici que j’ai gran­di, dit Vera.

Elle dit cela sans émo­tion appa­rente — le ton du guide qui montre un site. Mais Fle­ming, qui savait main­te­nant, qui por­tait le poids de ce qu’il savait comme on porte une valise trop lourde dont on ne peut pas se débar­ras­ser parce que le conte­nu est pré­cieux, Fle­ming enten­dit autre chose. Il enten­dit la petite fille. Il enten­dit la mai­son quand la mai­son était pleine — le père anglais, la mère por­tu­gaise, le frère de trois ans plus jeune, le vio­lon­celle quelque part, les gammes le matin, les dis­putes, les rires, les odeurs de cui­sine, tout ce qui fait qu’une mai­son est un monde et pas seule­ment des murs.

— La chambre d’A­lexandre était là-haut, dit Vera en levant les yeux vers le troi­sième étage. La fenêtre de gauche. Il jouait le soir. On l’en­ten­dait depuis la rue. Les voi­sins se plai­gnaient, au début. Puis ils ont ces­sé de se plaindre. Puis ils ont com­men­cé à ouvrir leurs fenêtres pour écou­ter. Un gar­çon de seize ans qui jouait Bach dans une ruelle de l’Al­fa­ma — ça ne s’ou­blie pas.

Elle avait dit le pré­nom. Alexandre. Le pré­nom que Fle­ming connais­sait depuis la veille et qu’il fei­gnait de décou­vrir — le pré­nom qu’il por­tait dans sa poche inté­rieure, écrit sur un bloc-notes d’hô­tel, avec le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. Et entendre ce pré­nom dans la bouche de Vera, pro­non­cé avec cette inflexion qui n’ap­par­te­nait qu’aux sœurs — cette inflexion de pro­prié­té tendre, de fami­lia­ri­té usée, d’a­mour si ancien qu’il ne res­semble plus à l’a­mour mais à un organe, quelque chose qui bat en dedans sans qu’on y pense — entendre ce pré­nom fut comme rece­voir un coup au plexus. Pas de dou­leur. Du souffle coupé.

— Vous avez un frère, dit Fleming.

Le men­songe le plus dif­fi­cile de toute cette his­toire. Pas parce qu’il était com­pli­qué — il était simple, d’une sim­pli­ci­té ter­ri­fiante. Une phrase inter­ro­ga­tive trans­for­mée en phrase décla­ra­tive. Vous avez un frère. Pas une ques­tion. Un constat. Le constat de l’homme qui découvre, natu­rel­le­ment, au fil de la conver­sa­tion, que sa liai­son locale a un frère. Le constat de l’innocent.

Et Fle­ming n’é­tait pas inno­cent. Et le poids de cette non-inno­cence — ce savoir caché, ce secret dans le secret, cette couche sup­plé­men­taire de men­songe ajou­tée à un mil­le­feuille déjà ver­ti­gi­neux — ce poids était le prix qu’il payait pour suivre le conseil de Rich­ter. Ne lui dites pas que vous savez.

— Oui, dit Vera. Alexandre. Il est — elle hési­ta. L’hé­si­ta­tion dura un bat­te­ment de cœur, pas plus, mais dans ce bat­te­ment de cœur, Fle­ming vit pas­ser quelque chose — un com­bat, un choix, la lutte entre la véri­té et le men­songe qui se jouait en elle comme elle se jouait en lui, miroir contre miroir, abîme contre abîme. — Il est à l’é­tran­ger. En Autriche. Il étu­die la musique.

Le pré­sent. Elle avait uti­li­sé le pré­sent. Il étu­die. Comme si le frère était tou­jours au Conser­va­toire de Vienne, comme si les années trente-huit, trente-neuf, qua­rante, qua­rante et un n’a­vaient pas eu lieu, comme si l’An­schluss était un mau­vais rêve et le Conser­va­toire tou­jours ouvert et Alexandre tou­jours assis dans une salle de répé­ti­tion avec son vio­lon­celle entre les genoux. Le pré­sent comme fic­tion. Le pré­sent comme déni. Le pré­sent comme der­nier rem­part contre l’effondrement.

Fle­ming ne cor­ri­gea pas. Ne posa pas de ques­tions. Il fit ce qu’il fai­sait de mieux — il res­ta silen­cieux, et son silence fut le cadeau le plus géné­reux qu’il pût offrir, parce que le silence, quand il est choi­si, est une forme de com­pas­sion, et la com­pas­sion, quand elle est silen­cieuse, est la seule qui ne blesse pas.

Ils res­tèrent devant la mai­son. Les volets bleus. La façade qui s’é­caillait. La fenêtre du troi­sième étage — la fenêtre d’A­lexandre, d’où Bach des­cen­dait autre­fois dans la ruelle comme l’eau des­cend de la mon­tagne, natu­rel­le­ment, inexo­ra­ble­ment, avec cette force tran­quille des choses qui obéissent à leur nature.

Puis Vera fit quelque chose d’i­nat­ten­du. Elle prit la main de Fleming.

Pas un geste de séduc­tion. Pas un geste roman­tique. Un geste d’en­fant. La main qui cherche une autre main dans le noir — non pas pour la cha­leur ni pour le désir mais pour la cer­ti­tude que quel­qu’un est là, que quel­qu’un existe, que la soli­tude n’est pas totale. La main de Vera était petite dans la main de Fle­ming — plus petite qu’il ne l’au­rait cru, comme si la femme qui por­tait des Chur­ch’s anglaises et qui posait des ques­tions d’es­pionne avait des mains d’une autre taille, des mains qui n’ap­par­te­naient pas au per­son­nage mais à la per­sonne, des mains de sœur, des mains de fille, des mains d’a­vant les masques.

Il ser­ra. Dou­ce­ment. Et ils res­tèrent là, main dans la main, devant une mai­son aux volets bleus dans l’Al­fa­ma, deux per­sonnes qui se men­taient depuis treize jours et qui, pour la pre­mière fois, tenaient quelque chose de vrai entre elles — pas un mot, pas une infor­ma­tion, pas un secret. Une main. La chose la plus simple. La chose la plus ancienne.

*

Ils remon­tèrent vers le Cas­te­lo. Sans par­ler. La pente était raide et le silence entre eux n’a­vait pas besoin d’être meu­blé — il était plein, ce silence, plein de la mai­son aux volets bleus et du pré­nom d’A­lexandre et du Bach dans la ruelle et de la main dans la main, plein de tout ce qui avait été dit et de tout ce qui ne serait jamais dit, et cette plé­ni­tude du silence était plus élo­quente que n’im­porte quelle conversation.

Ils s’as­sirent sur les rem­parts du Cas­te­lo. En bas, Lis­bonne s’é­ten­dait — les toits, les col­lines, le Tage. La lumière de la fin d’a­près-midi trans­for­mait la ville en tableau — pas un tableau réa­liste, un tableau impres­sion­niste, avec ces taches de cou­leur qui ne signi­fiaient rien de près mais qui, de loin, recom­po­saient un monde. Les oran­gers dans les cours inté­rieures. Le linge aux fenêtres — blanc, bleu, rouge. Les cou­poles des églises. Les tram­ways jaunes qui grim­paient les pentes comme des insectes obs­ti­nés. Et le Tage, tou­jours le Tage, cette pré­sence liquide au fond de tout, ce miroir qui reflé­tait le ciel et qui ren­dait la ville deux fois plus grande — une ville de pierre et une ville d’eau, l’une au-des­sus de l’autre, l’une réelle et l’autre renversée.

— Fle­ming, dit Vera.

— Oui.

— Est-ce que vous croyez qu’on peut faire des choses ter­ribles pour de bonnes raisons ?

La ques­tion arri­va sans pré­am­bule, comme un coup de cou­teau arrive — vite, net, avant qu’on ait le temps de se pro­té­ger. Et Fle­ming, qui avait reçu beau­coup de ques­tions de Vera depuis treize jours — des ques­tions pro­fes­sion­nelles, des ques­tions per­son­nelles, des ques­tions d’es­pionne et des ques­tions de femme — recon­nut immé­dia­te­ment que celle-ci était dif­fé­rente. Celle-ci n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une confes­sion dégui­sée en ques­tion. Le pre­mier aveu.

Il prit son temps. Regar­da Lis­bonne. Regar­da le Tage. Cher­cha les mots — pas les mots de l’of­fi­cier, pas les mots de l’es­pion. Les mots de l’homme. Les mots justes.

— Je crois, dit-il len­te­ment, que la plu­part des choses ter­ribles sont faites pour de bonnes rai­sons. C’est ce qui les rend ter­ribles. Si les choses ter­ribles étaient faites pour de mau­vaises rai­sons, ce serait plus simple. On pour­rait les condam­ner. Les ran­ger dans la case du mal et ne plus y pen­ser. Mais quand la rai­son est bonne — quand la rai­son est l’a­mour, ou la loyau­té, ou la sur­vie — alors la chose ter­rible devient impos­sible à juger. Parce que juger, c’est sépa­rer le bien du mal. Et quand le bien et le mal sont dans le même geste, on ne peut plus les sépa­rer. On ne peut que les regar­der. Et sup­por­ter de les voir ensemble.

Vera ne répon­dit pas. Elle regar­dait le Tage. Son pro­fil — le nez droit, la mâchoire fine, la ligne du cou qui des­cen­dait vers l’é­paule — se décou­pait contre le ciel avec la net­te­té d’un camée, et Fle­ming pen­sa qu’il n’a­vait jamais vu un visage aus­si beau et aus­si triste, et que la beau­té et la tris­tesse, quand elles coexistent dans un même visage, pro­duisent quelque chose qui n’a pas de nom en anglais mais qui en a un en por­tu­gais, et que ce mot est sau­dade, et que la sau­dade de Vera n’é­tait pas la sau­dade du pays per­du ni la sau­dade de l’a­mour per­du mais la sau­dade du frère — cette sau­dade-là, la plus cruelle, la sau­dade de quel­qu’un qui existe encore mais qu’on ne peut pas atteindre, quel­qu’un qui res­pire quelque part dans le monde et dont chaque res­pi­ra­tion est un miracle et une torture.

— Je fais des choses, dit Vera. Des choses que je ne peux pas vous expli­quer. Des choses qui — elle s’ar­rê­ta. La phrase res­ta en l’air, inache­vée, comme un pont dont l’arche ne rejoint pas l’autre rive. Et Fle­ming com­prit que c’é­tait le maxi­mum. Le maxi­mum qu’elle pou­vait don­ner sans tout don­ner. Le bord du pré­ci­pice. La ligne au-delà de laquelle la confes­sion deve­nait aveu et l’a­veu deve­nait mise en dan­ger — mise en dan­ger d’A­lexandre, de l’ac­cord tacite avec Hart­mann, de tout le méca­nisme fra­gile qui main­te­nait son frère en vie.

— Vous n’a­vez pas besoin de m’ex­pli­quer, dit Fleming.

— Si. J’au­rais besoin. Mais je ne peux pas.

— Alors ne le faites pas. Et sachez que — il cher­cha les mots encore, et les mots cette fois ne venaient pas faci­le­ment, ils résis­taient, comme résistent les choses vraies, les choses qui coûtent — sachez que quoi que vous fas­siez, et quelles que soient vos rai­sons, je ne vous juge­rai pas. Per­sonne ne devrait juger quel­qu’un sans connaître ses rai­sons. Et même en les connais­sant, per­sonne ne devrait juger.

Il dit cela en sachant qu’il connais­sait les rai­sons. Il dit cela en sachant que son absence de juge­ment n’é­tait pas de la ver­tu mais de la connais­sance — la connais­sance d’A­lexandre, du vio­lon­celle, de la pri­son. Et ce savoir caché don­nait à ses mots une pro­fon­deur que Vera per­ce­vait sans pou­voir l’ex­pli­quer — la pro­fon­deur de l’homme qui com­prend non pas parce qu’il est bon mais parce qu’il sait.

Vera tour­na la tête. Le regar­da. Les yeux bruns qui tiraient vers le vert — l’é­me­raude, la forêt, la pro­fon­deur. Et dans ces yeux, pour la pre­mière fois, pas le sou­rire inté­rieur. Pas l’i­ro­nie. Pas le masque. Autre chose. De la gra­ti­tude. Une gra­ti­tude si intense, si nue, qu’elle fai­sait presque mal à regar­der, comme il fait mal de regar­der le soleil, non pas parce que le soleil est dan­ge­reux mais parce que le soleil est trop — trop de lumière, trop de véri­té, trop de tout.

— Mer­ci, dit-elle.

Le mot fut si simple, si dénu­dé, si dépouillé de tout arti­fice, qu’il réson­na comme une note seule dans une salle vide — pas un accord, pas une mélo­die, une note. Une seule. La note fon­da­men­tale. Le la du dia­pa­son. La vibra­tion à par­tir de laquelle tout le reste s’accorde.

*

Ils ren­trèrent à Esto­ril. Le taxi. La route côtière. Le cré­pus­cule qui tom­bait sur l’At­lan­tique avec cette len­teur por­tu­gaise, cette len­teur qui n’é­tait pas de la paresse mais de la géné­ro­si­té — le jour qui refuse de par­tir, qui s’at­tarde, qui donne encore un peu de lumière, encore un peu de cou­leur, encore un peu de temps, comme un hôte qui rac­com­pagne ses invi­tés jus­qu’au bout de l’al­lée et qui reste debout sur le seuil même après qu’ils ont disparu.

Le Palá­cio. Le hall. Les portes-fenêtres. Le soir.

— Dînons ensemble, dit Vera.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait une déci­sion. Et Fle­ming, qui avait appris à recon­naître les déci­sions de Vera — ces moments où la pro­po­si­tion deve­nait réso­lu­tion, où le sou­rire inté­rieur cédait la place à quelque chose de plus dur, de plus déter­mi­né — accep­ta. Non pas parce qu’il avait faim. Parce que la soi­rée allait quelque part. Il le sen­tait — dans l’air, dans la lumière, dans la façon dont Vera se tenait, droite, légè­re­ment ten­due, comme un arc ban­dé qui ne sait pas encore dans quelle direc­tion il va tirer.

Ils dînèrent au res­tau­rant du Palá­cio. La salle — les bou­gies, les nappes blanches, le maître d’hô­tel spec­tral, les convives en cos­tume. Ils com­man­dèrent du pois­son — un roba­lo pour deux, grillé entier, posé sur la table avec ses yeux vitreux et sa peau dorée, un pois­son qui avait l’air de les regar­der man­ger comme un mort regarde les vivants, avec une indif­fé­rence magni­fique. Du vin blanc. Du Dão — pas le vin­ho verde de la tas­ca, un vin plus sérieux, plus pro­fond, un vin qui avait de la mémoire.

Ils par­lèrent peu. De choses légères — le temps, la cui­sine, un livre que Vera lisait, un film que Fle­ming avait vu à Londres avant de par­tir. La sur­face. L’é­cume de la conver­sa­tion. Des­sous, le cou­rant — puis­sant, invi­sible, irré­sis­tible — les empor­tait vers quelque chose qu’au­cun des deux ne nom­mait et que les deux savaient.

Le café. Le por­to. L’heure avan­çait. Les convives par­taient — par deux, par groupes, le res­tau­rant se vidait comme une salle de spec­tacle après la repré­sen­ta­tion, et il ne res­tait bien­tôt plus qu’eux, Fle­ming et Vera, à leur table ronde, face à face, avec entre eux les restes du dîner — les arêtes du pois­son, le fond du vin, les miettes de pain, ces ves­tiges d’un repas qui sont aus­si les ves­tiges d’un temps, les preuves que quelque chose a eu lieu, que deux per­sonnes se sont assises et ont man­gé et bu et par­lé et que ce moment, même s’il dis­pa­raît, a existé.

— Mon­tez-vous ? dit Vera.

La ques­tion n’a­vait rien d’am­bi­gu. Elle avait tout d’am­bi­gu. Mon­tez-vous pou­vait signi­fier mon­tez-vous dans votre chambre, bonne nuit, à demain. Ou mon­tez-vous pou­vait signi­fier autre chose — quelque chose que la gram­maire ne disait pas mais que le ton disait, et que les yeux disaient, et que la main posée sur la nappe à trois cen­ti­mètres de la main de Fle­ming disait, ces trois cen­ti­mètres qui n’é­taient pas une dis­tance mais une question.

— Oui, dit Fleming.

Ils mon­tèrent.

*

L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir du deuxième étage. La chambre 214.

Fle­ming ouvrit la porte. Allu­ma la lampe. La chambre — le lit, le bureau, les per­siennes, la fenêtre ouverte sur le jar­din et la nuit et la mer. Tout iden­tique. Tout dif­fé­rent. Parce que Vera était là. Dans la chambre. Sa chambre. L’es­pace qui avait été le sien — son refuge, son labo­ra­toire, son confes­sion­nal — et qui était main­te­nant un espace par­ta­gé, un espace qui conte­nait deux per­sonnes et tous leurs secrets et tous leurs men­songes et toute la véri­té qu’ils ne pou­vaient pas se dire.

Vera entra. Regar­da la chambre. L’in­ven­to­ria du regard — le bureau, le tiroir, le bloc-notes, la fenêtre. L’in­ven­taire d’une femme qui entre dans la chambre d’un homme et qui regarde ce que la chambre dit de l’homme, parce que les chambres d’hô­tel, même les chambres tem­po­raires, même les chambres de pas­sage, disent quelque chose — par les objets posés, par les vête­ments jetés, par les livres ouverts, par l’ordre ou le désordre, par la façon dont l’oc­cu­pant a domes­ti­qué l’es­pace ou s’est lais­sé domes­ti­quer par lui.

— Vous êtes ordon­né, dit-elle.

— C’est la Navy. L’ordre est un réflexe. Comme la hié­rar­chie et le thé.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur. Et puis le sou­rire chan­gea — s’ou­vrit, se déploya, devint un autre sou­rire, un sou­rire que Fle­ming n’a­vait jamais vu. Un sou­rire exté­rieur. Un sou­rire qui ne conte­nait pas un secret mais qui en libé­rait un. Le sou­rire de la femme qui a déci­dé, pour cette nuit, pour cette heure, pour ce moment, de poser le masque. Pas de l’en­le­ver — le poser. Le poser sur la table de nuit, à côté de la lampe, comme on pose un bijou ou un livre, un objet qu’on repren­dra demain matin mais dont on se sépare pour la nuit, parce que la nuit exige d’être nu, et que la nudi­té com­mence par le visage.

Fle­ming vit le masque tom­ber. Et ce qu’il vit des­sous — ce qu’il vit quand le sou­rire inté­rieur céda la place au sou­rire exté­rieur et que le visage de Vera devint, pour la pre­mière fois, sim­ple­ment le visage de Vera — ce qu’il vit le bou­le­ver­sa. Non pas par sa beau­té — il avait vu la beau­té, il la connais­sait, il l’a­vait cata­lo­guée. Par sa vul­né­ra­bi­li­té. Le visage sans masque de Vera était un visage vul­né­rable — les yeux trop écar­tés qui ne pro­té­geaient plus rien, la bouche qui ne rete­nait plus les mots, le front où se lisait non pas l’i­ro­nie mais la fatigue, cette fatigue immense, accu­mu­lée, la fatigue de la femme qui joue un rôle depuis des mois — peut-être des années — et qui, pour une nuit, cesse de jouer.

— Fle­ming, dit-elle. Je ne suis pas celle que vous croyez.

— Je sais.

— Non. Vous ne savez pas. Vous croyez savoir. Ce n’est pas pareil.

— Alors dites-moi.

Elle s’ap­pro­cha. Pas un pas de séduc­tion — un pas de confiance. Le pas de quel­qu’un qui tra­verse un pont dont il n’est pas sûr qu’il tienne mais qui le tra­verse quand même, parce que res­ter de l’autre côté est pire que tomber.

— Je ne peux pas tout dire. Si je disais tout, des gens souf­fri­raient. Des gens que j’aime. Mais je peux dire ceci : rien de ce que j’ai fait avec vous n’é­tait faux. Les sar­dines. Le fado. Le Tage. Les châ­taignes. La mai­son d’A­lexandre. Rien de tout ça n’é­tait faux. C’é­tait la par­tie vraie. La par­tie qui m’ap­par­tient. Le reste — le reste ne m’ap­par­tient pas. Le reste appar­tient à des gens qui tiennent des choses que je ne peux pas perdre.

Elle dit des choses que je ne peux pas perdre et Fle­ming enten­dit Alexandre et le vio­lon­celle et la pri­son et la vie d’un frère sus­pen­due à un fil que Hart­mann tenait entre ses mains de joueur de bac­ca­ra. Il enten­dit tout ce qu’elle ne disait pas. Et ce tout — cette masse de non-dit, cette cathé­drale de silence — était plus élo­quent que n’im­porte quel aveu.

— Je com­prends, dit Fleming.

Et il com­pre­nait. Réel­le­ment. Pas la com­pré­hen­sion super­fi­cielle de l’homme qui dit je com­prends pour mettre fin à une conver­sa­tion. La com­pré­hen­sion pro­fonde, vis­cé­rale, de l’homme qui sait — qui sait parce que Rich­ter lui a dit, parce que les pièces se sont assem­blées, parce que le puzzle est com­plet — et qui choi­sit de ne pas mon­trer qu’il sait, parce que mon­trer qu’il sait serait tra­hir la confiance de Rich­ter, et mettre en dan­ger Alexandre, et détruire le fra­gile équi­libre qui main­te­nait Vera debout.

Il com­pre­nait. Et cette com­pré­hen­sion, empri­son­née dans le silence, était la chose la plus dou­lou­reuse qu’il eût jamais por­tée. Plus dou­lou­reuse que la défaite au bac­ca­ra. Plus dou­lou­reuse que la nuit sur les quais. Plus dou­lou­reuse que trente-trois ans de dis­tance et d’ob­ser­va­tion et de non-par­ti­ci­pa­tion. Parce que cette dou­leur n’é­tait pas la sienne — c’é­tait celle de Vera, et por­ter la dou­leur de quel­qu’un d’autre est tou­jours plus lourd que por­ter la sienne, parce qu’on ne peut pas la poser, on ne peut pas la soi­gner, on ne peut que la por­ter, en silence, en secret, comme Vera por­tait son frère.

*

Ce qui se pas­sa ensuite ne se raconte pas.

Non pas parce que c’est indi­cible — rien n’est indi­cible, les mots peuvent tout dire, c’est leur pou­voir et leur malé­dic­tion. Mais parce que cer­taines choses, quand on les raconte, deviennent autre chose. Elles perdent leur sub­stance. Elles passent du tan­gible à l’abs­trait, du vécu au racon­té, et dans ce pas­sage, quelque chose se perd — la cha­leur, le grain, le souffle. Le réel résiste au récit. Et ce qui se pas­sa dans la chambre 214 du Palá­cio Esto­ril, cette nuit de novembre 1941, entre un offi­cier anglais qui savait et une femme por­tu­gaise qui ne savait pas qu’il savait, était du réel pur — du réel qui résis­tait au récit et qui méri­tait de résister.

Ce qu’on peut dire — ce que le récit auto­rise sans tra­hir — c’est ceci.

Il y eut des gestes. Lents. Pas les gestes de la pas­sion — les gestes de la ten­dresse, qui est la pas­sion des gens fati­gués, la pas­sion de ceux qui ont trop vu et trop por­té et qui n’ont plus la force de la vio­lence du désir mais qui ont encore la force de la dou­ceur, et que la dou­ceur, quand elle vient après la vio­lence, est la forme la plus intense de l’émotion.

Il y eut des mots. Peu. Des mots mur­mu­rés, pas pro­non­cés — des mots qui n’a­vaient de sens que dans le noir, que dans la proxi­mi­té des corps, des mots qui n’au­raient pas sur­vé­cu à la lumière du jour, ces mots de nuit qui sont les mots les plus vrais parce qu’ils ne sont pas des­ti­nés à être enten­dus mais à être sentis.

Il y eut le silence. Après. Le silence de deux corps qui se sont trou­vés et qui ne bougent plus et qui écoutent — pas la mer, pas le vent, pas le Palá­cio. Qui écoutent l’autre. Le souffle de l’autre. Le bat­te­ment du cœur de l’autre. Cette musique intime, bio­lo­gique, qui est la seule musique qui ne mente jamais, parce que le cœur bat mal­gré nous, et que le rythme du cœur est la véri­té du corps, la véri­té que le masque ne peut pas cacher et que le men­songe ne peut pas altérer.

Et il y eut — à un moment de la nuit, un moment sans heure, sans repère, un moment flot­tant comme flottent les moments de grâce quand ils se détachent du temps et existent seuls, sus­pen­dus, auto­nomes — il y eut ceci : Vera, dans l’obs­cu­ri­té, la tête sur l’é­paule de Fle­ming, les yeux ouverts, dit une phrase. Une seule phrase. En por­tu­gais. Pas en anglais. En por­tu­gais, parce que cer­taines choses ne peuvent se dire que dans la langue mater­nelle, la langue d’a­vant les masques, la langue du corps et de l’en­fance et de la vérité.

— Eu que­ria que nada dis­to fosse verdade.

Je vou­drais que rien de tout cela ne soit vrai.

Fle­ming ne com­prit pas les mots. Pas immé­dia­te­ment. Pas cette nuit-là. Il les com­pren­drait plus tard — des semaines plus tard, des mois plus tard, quand il les cher­che­rait dans un dic­tion­naire, dans un café de Londres, sous les bom­bar­de­ments, et que les mots por­tu­gais lui livre­raient enfin leur sens, et que ce sens le frap­pe­rait comme un poing dans le ventre, et qu’il res­te­rait assis devant son dic­tion­naire avec les larmes aux yeux, dans un café de St James’s, et que le ser­veur lui deman­de­rait si tout allait bien et qu’il dirait yes, fine, thank you, et que ce serait le der­nier men­songe de toute cette his­toire, le men­songe le plus petit et le plus triste.

Mais cette nuit-là, dans la chambre 214, il n’eut pas besoin de com­prendre les mots. Il com­prit le ton. Il com­prit le souffle. Il com­prit la vibra­tion de la voix de Vera contre son épaule, cette vibra­tion qui pas­sait de la gorge de Vera à la peau de Fle­ming par contact direct, sans média­tion, sans tra­duc­tion, cette vibra­tion qui était la véri­té dans sa forme la plus pure — la forme phy­sique, la forme d’a­vant le lan­gage, la forme qui exis­tait avant que les hommes inventent les mots et qui exis­te­ra après que les mots auront disparu.

Il ser­ra Vera contre lui. Plus fort. Pas par désir. Par pro­tec­tion. Le geste de l’homme qui pro­tège — non pas contre un dan­ger exté­rieur mais contre le monde entier, contre la guerre, contre Hart­mann, contre les fils invi­sibles, contre tout ce qui tirait Vera dans des direc­tions qu’elle n’a­vait pas choi­sies et qui la déchi­raient len­te­ment, silen­cieu­se­ment, comme le vent déchire les voiles.

Et Vera se lais­sa ser­rer. Pour la pre­mière fois — pour la seule fois — elle se lais­sa tenir. Elle ces­sa de se tenir elle-même. Elle délé­gua le poids. Elle confia au corps de Fle­ming le soin de la por­ter, pour une heure, pour une nuit, le temps que la fatigue se repose et que le masque se recharge et que le cou­rage refasse ses réserves pour le len­de­main, pour le jour d’a­près, pour tous les jours qui vien­draient et qui exi­ge­raient d’elle le même sou­rire, les mêmes ques­tions, la même tra­hi­son par amour.

*

L’aube vint. Comme tou­jours. Indifférente.

La lumière entra par la fenêtre ouverte — d’a­bord grise, puis bleue, puis dorée, cette pro­gres­sion quo­ti­dienne qui était le chro­no­mètre de Lis­bonne, l’hor­loge de lumière qui mar­quait les heures sans aiguilles et sans chiffres, par la seule varia­tion de la cou­leur. Fle­ming ouvrit les yeux. Le pla­fond blanc. Le pla­fond de la chambre 214, qu’il avait regar­dé tant de fois — dans le noir, dans l’in­som­nie, dans le doute. Et main­te­nant dans l’aube. Avec Vera.

Vera dor­mait. Le visage contre l’o­reiller, les che­veux défaits — c’é­tait la pre­mière fois qu’il voyait ses che­veux défaits, libé­rés de la bar­rette en écaille, éta­lés sur le coton blanc comme une encre sombre, et cette image — les che­veux noirs sur l’o­reiller blanc — fut si belle, si simple, si humaine qu’elle se gra­va en lui avec la per­ma­nence des images qui ne s’ef­facent pas, qui résistent au temps, qui res­tent intactes dans la mémoire comme les azu­le­jos résistent aux siècles sur les murs de Lisbonne.

Il la regar­da dor­mir. Long­temps. Sans bou­ger. En rete­nant son souffle pour ne pas la réveiller, comme on retient son souffle devant un ani­mal sau­vage qui s’est endor­mi dans votre jar­din et dont on ne veut pas trou­bler le repos, parce que le repos d’un être tra­qué est un miracle et que les miracles, on ne les inter­rompt pas.

Puis Vera ouvrit les yeux. D’un coup. Sans tran­si­tion. Les yeux bruns — le vert, l’é­me­raude, la forêt. Et dans ces yeux, pen­dant un dixième de seconde, avant que le masque ne revienne, avant que le sou­rire inté­rieur ne reprenne sa place, avant que la tra­duc­trice et l’es­pionne et la sœur ne se recom­posent en une seule per­sonne — pen­dant un dixième de seconde, Fle­ming vit Vera. La vraie Vera. Celle qui n’a­vait pas de rôle. Celle qui n’a­vait pas de mis­sion. Celle qui se réveillait dans les bras d’un homme et qui, pour un dixième de seconde, ne se sou­ve­nait plus de la guerre ni du frère ni du ban­quier nazi ni des fils invi­sibles. Celle qui était juste une femme qui se réveillait. Et qui était heu­reuse. Et qui ne le serait plus dans un dixième de seconde.

Le dixième de seconde passa.

Le masque revint.

— Bon­jour, dit Vera.

— Bon­jour.

— Je dois partir.

— Je sais.

Elle se leva. S’ha­billa. Rapi­de­ment — pas par pudeur, par habi­tude. L’ha­bi­tude de la femme qui ne s’at­tarde pas, qui ne laisse pas le moment deve­nir une situa­tion, qui reprend le contrôle dès qu’elle est debout. La robe. Les chaus­sures — les Chur­ch’s, posées au pied du lit, anglaises, neuves, ache­tées quelque part à Londres lors d’un voyage dont elle n’a­vait jamais par­lé et dont Fle­ming ne deman­de­rait jamais rien. La bar­rette en écaille qui ras­sem­bla les che­veux et les domes­ti­qua et les fit dis­pa­raître dans l’ar­chi­tec­ture habi­tuelle — la coif­fure sage, la coif­fure de tra­duc­trice, la coif­fure du masque.

Elle se retour­na. Le regar­da. Et le regard — ce der­nier regard, avant de par­tir, avant de reprendre son rôle, avant de rede­ve­nir la liai­son locale et l’agent de col­lecte et la sœur pri­son­nière de l’a­mour qu’elle por­tait à son frère — ce der­nier regard conte­nait tout. L’a­veu qu’elle ne ferait jamais. La gra­ti­tude qu’elle ne pour­rait jamais expri­mer. Et l’a­dieu — pas l’a­dieu de ce matin, l’a­dieu défi­ni­tif, l’a­dieu de la femme qui sait que ce qui vient de se pas­ser ne se repro­dui­ra pas, parce que les nuits comme celle-ci n’existent qu’une fois, comme cer­taines éclipses, comme cer­taines comètes, comme cer­taines notes de vio­lon­celle qui montent dans une ruelle de l’Al­fa­ma et qui ne remontent jamais exac­te­ment de la même façon.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— N’é­cri­vez rien sur cette nuit.

Il sou­rit. Le sou­rire de l’homme qui com­prend — qui com­prend que Vera sait qu’il écrit, qu’elle a vu le bloc-notes, qu’elle connaît son habi­tude de tout noter, de tout enre­gis­trer, de tout trans­for­mer en mots. Et qui lui demande, pour cette nuit, pour cette seule nuit, de ne pas le faire. De lais­ser la nuit exis­ter sans mots. De lais­ser le réel résis­ter au récit. De pro­té­ger la véri­té en ne la racon­tant pas.

— Pro­mis, dit-il.

Elle par­tit. La porte. Le cou­loir. Les pas sur le tapis gre­nat — pas les Chur­ch’s, elle les por­tait à la main pour ne pas faire de bruit, et le bruit qu’elle ne fit pas fut le bruit le plus élo­quent de toute cette histoire.

*

Fle­ming res­ta dans le lit. La lumière mon­tait. L’aube deve­nait matin. Le jar­din s’é­veillait — les oiseaux, le vent, les pal­miers. Le Palá­cio respirait.

Il ne bou­gea pas. Il ne prit pas le bloc-notes. Il avait pro­mis. Et il tien­drait sa pro­messe — pas par hon­neur, pas par prin­cipe. Par amour. Ce mot qu’il n’a­vait jamais uti­li­sé pour décrire ce qu’il res­sen­tait pour une femme, parce que le mot lui avait tou­jours sem­blé trop grand, trop vague, trop usé par les poètes et les chan­teurs et les men­teurs. Mais qui était le seul mot, ce matin, dans cette chambre, dans cette lumière, avec l’o­deur de Vera encore sur l’o­reiller et la vibra­tion de sa voix encore dans son épaule.

Il n’é­cri­rait rien sur cette nuit. La nuit res­te­rait sans mots. Sans trace. Sans preuve. Elle exis­te­rait dans sa mémoire et nulle part ailleurs — pas dans un bloc-notes, pas dans un rap­port, pas dans un roman. Sauf que — et cette pen­sée vint plus tard, bien plus tard, des années plus tard, quand il serait assis devant une machine à écrire à Gol­de­neye — sauf que les nuits sans mots sont les nuits qui demandent le plus à être écrites. Et que la pro­messe de ne pas écrire est, pour un écri­vain, la forme la plus pure de la matière.

Un jour, il écri­rait. Pas cette nuit. Pas ces mots. Pas ces gestes. Mais quelque chose qui contien­drait cette nuit comme un par­fum contient la fleur — invi­sible, trans­for­mé, fidèle.

Un jour.

Pas encore.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le soleil d’Es­to­ril entrait par la fenêtre et chauf­fait ses pau­pières closes, et der­rière ses pau­pières, dans le rouge lumi­neux du sang et de la lumière, il vit — pas un visage, pas un lieu, pas un sou­ve­nir. Il vit une cer­ti­tude. La cer­ti­tude que quelque chose venait de finir et que quelque chose d’autre venait de com­men­cer. Et que la chose qui com­men­çait n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom, pas encore de mots.

Mais elle viendrait.

Les mots viendraient.

Ils viennent toujours.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,