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Le der­nier pays libre — Cha­pitres 1 à 4

Le der­nier pays libre — Cha­pitres 1 à 4

Le der­nier
pays libre

Le der­nier pays libre

Cha­pitres 1 à 4

Kabul Grand Hotel, 1973

I

L’in­ter­prète

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Kabul Grand Hotel à quatre heures de l’a­près-midi, quand la lumière de Kaboul atteint cette qua­li­té par­ti­cu­lière qu’on ne trouve nulle part ailleurs — une dorure pous­sié­reuse, presque irréelle, comme si le soleil tra­ver­sait un voile de soie avant de tou­cher les choses. Shi­rin War­dak paya le chauf­feur, un Haza­ra silen­cieux qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot depuis Shahr‑e Naw, et res­ta un ins­tant debout sur le trot­toir, sa valise à la main, à regar­der la façade.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Il ne chan­geait jamais. C’é­tait sa ver­tu et peut-être sa malé­dic­tion — cette façade moder­niste des années soixante, ce béton qui vou­lait res­sem­bler à du marbre, ces lignes droites héri­tées des archi­tectes sovié­tiques mais adou­cies par quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, une grâce per­sane, un arron­di dans les angles, comme si le bâti­ment lui-même avait fini par céder aux manières du pays. Au-des­sus de l’en­trée, les lettres en dari et en anglais — KABUL GRAND HOTEL — brillaient dans la lumière de l’a­près-midi, et le por­tier, un vieil homme en uni­forme gris dont Shi­rin ne connais­sait que le sur­nom, Agha Noor, s’a­van­ça avec cette len­teur céré­mo­nieuse qui est la marque des vrais pro­fes­sion­nels de l’hospitalité.

— Khosh âma­did, Shi­rin jan. Bienvenue.

Il prit sa valise sans qu’elle ait besoin de la tendre. Il fai­sait tou­jours ça — anti­ci­per le geste, devan­cer le besoin, avec une dis­cré­tion qui res­sem­blait à de l’affection.

Elle entra.

Le hall du Kabul Grand Hotel sen­tait le thé à la car­da­mome, la cire, et quelque chose de plus ancien, de plus dif­fi­cile à nom­mer — une odeur de tapis, de laine, de pous­sière pié­gée dans les fibres depuis des années, qui don­nait à l’air une épais­seur presque pal­pable. Le sol en marbre gris reflé­tait les lustres. Les tapis afghans — des Hera­ti, des Baloutches, un grand Turk­men rouge sang accro­ché au mur du fond — absor­baient les sons et don­naient au hall cette acous­tique feu­trée des lieux où l’on parle bas, où les secrets cir­culent à hau­teur de murmure.

À droite, la récep­tion. Un comp­toir en bois sombre, un registre ouvert, un employé en gilet qui leva les yeux et sou­rit en la recon­nais­sant. Der­rière lui, le tableau des clés — des cro­chets en cuivre, numé­ro­tés, dont cer­tains étaient vides et d’autres por­taient encore leur clé, et chaque absence racon­tait une pré­sence, quel­qu’un là-haut, dans une chambre, en train de vivre une vie que le hall ne connaî­trait jamais.

À gauche, le bar. Et der­rière le bar, Vartan.

Il essuyait un verre, comme tou­jours. Shi­rin se deman­dait par­fois si Var­tan fai­sait autre chose dans la vie qu’es­suyer des verres — si cet homme mince aux che­veux gris, aux mains longues et sèches, exis­tait en dehors de ce comp­toir en aca­jou, de ces bou­teilles ali­gnées comme des sol­dats, de cette lumière tami­sée qui lui don­nait un teint d’i­cône byzan­tine. Il leva les yeux. Il ne sou­rit pas — Var­tan ne sou­riait presque jamais — mais quelque chose bou­gea dans son regard, un léger dépla­ce­ment, comme une porte qui s’entrouvre.

— Shi­rin jan.

— Var­tan jan.

C’é­tait leur rituel. Deux mots, deux noms, et entre eux tout ce qui n’a­vait pas besoin d’être dit. Var­tan posa le verre, prit une tasse der­rière lui, ver­sa le thé sans deman­der — thé vert à la car­da­mome, un demi-sucre, pas de lait. Il le dépo­sa devant elle sur le comptoir.

— Com­bien de temps cette fois ?

— Trois semaines. Peut-être quatre. La confé­rence de coopé­ra­tion fran­co-afghane. Ils ont besoin d’une inter­prète dari-français.

— Ils ont de la chance.

Elle but une gor­gée. Le thé avait exac­te­ment le goût qu’il devait avoir — celui de l’hô­tel, celui du retour, celui de cette ville à 1 800 mètres d’al­ti­tude où l’eau bout plus vite et le thé infuse dif­fé­rem­ment, et où même les choses les plus simples ont une saveur que la plaine ne connaît pas.

Dans le lob­by, à la table qu’il occu­pait depuis si long­temps qu’elle sem­blait faire par­tie du mobi­lier, Ras­soul Khan tenait sa cour. C’é­tait un homme mas­sif, la cin­quan­taine épaisse, une barbe teinte au hen­né qui lui don­nait un air de pro­phète en colère, un tur­ban de soie grise noué avec une pré­ci­sion mili­taire, et aux doigts — Shi­rin les comp­ta machi­na­le­ment — six bagues, dont quatre en lapis-lazu­li, ce bleu pro­fond, presque obs­cène, qui est la cou­leur de l’Af­gha­nis­tan comme le rouge est la cou­leur du sang. Il par­lait à deux hommes assis en face de lui, des étran­gers, des Euro­péens à en juger par leurs vête­ments — vestes de lin frois­sées, montres suisses, chaus­sures de ville incon­grues dans la pous­sière de Kaboul. Il par­lait en pach­to, sa langue quand il vou­lait que les choses res­tent entre Pach­tounes, et sa voix grave, caden­cée, avait cette musi­ca­li­té rauque des langues qui viennent des montagnes.

Il aper­çut Shi­rin et leva une main — un geste lent, royal, un geste qui disait je t’ai vue, je te salue, tu peux passer.

Elle incli­na la tête et passa.

*

Sa chambre était au deuxième étage. La 214. Ghu­lam Sar­war, le concierge de nuit, ne tra­vaillait pas encore — il n’ap­pa­rais­sait qu’au cré­pus­cule, comme une chauve-sou­ris ponc­tuelle — mais il avait lais­sé un mot sur la table de nuit, écrit de sa main ronde et soi­gnée : Khosh âma­did. La chambre a été pré­pa­rée. Le robi­net de gauche fuit un peu, j’ai pré­ve­nu le plom­bier. C’é­tait du Ghu­lam Sar­war tout cra­ché — cette atten­tion aux détails, cette conscience que le confort d’un hôte se mesure à l’é­tat de sa plom­be­rie autant qu’à la qua­li­té de ses draps.

La chambre n’é­tait pas grande. Un lit, une armoire, un bureau, une fenêtre qui don­nait sur les jar­dins inté­rieurs. Shi­rin posa sa valise, ouvrit la fenêtre, et respira.

Les jar­dins du Kabul Grand Hotel étaient ce que l’hô­tel avait de plus beau — un rec­tangle de ver­dure impro­bable au milieu du béton, avec un bas­sin cen­tral, des rosiers, des gre­na­diers, un saule pleu­reur qui n’a­vait rien à faire là mais qui avait sur­vé­cu à tous les étés et à tous les hivers, et des bancs de pierre dis­po­sés le long des allées comme des invi­ta­tions au silence. En fin d’a­près-midi, quand le soleil pas­sait der­rière les mon­tagnes et que l’air se refroi­dis­sait brus­que­ment — c’est le secret de Kaboul, cette fraî­cheur sou­daine qui tombe comme un rideau — les jar­dins pre­naient une beau­té mélan­co­lique, presque euro­péenne, qui fai­sait oublier qu’on était en Afgha­nis­tan, au centre exact de nulle part.

Shi­rin s’as­sit sur le lit. Elle sor­tit de sa valise un livre — un recueil de Hafez, l’é­di­tion de poche qu’elle empor­tait par­tout — et un cahier dans lequel elle notait les mots. Pas les mots qu’elle tra­dui­sait pour les autres, non. Les mots qu’elle ne tra­dui­sait pas. Les mots qui res­taient entre les langues, dans cet espace inter­sti­tiel où le dari disait une chose et le fran­çais une autre, et où la véri­té était quelque part au milieu, insaisissable.

Elle avait vingt-neuf ans. Des yeux verts très clairs — si clairs qu’on les remar­quait avant de remar­quer le reste, avant le visage fin, les che­veux noirs tirés en arrière, la peau mate, la sil­houette mince. Ces yeux fai­saient d’elle quel­qu’un qu’on n’ou­blie pas, ce qui est un avan­tage dans la vie sociale et un incon­vé­nient dans le métier d’in­ter­prète, où l’i­déal est d’être invi­sible. Shi­rin n’a­vait jamais été invi­sible. Elle avait appris à com­pen­ser par la dis­cré­tion du geste, la sobrié­té du vête­ment, la neu­tra­li­té de la voix. Mais les yeux, on ne pou­vait rien faire pour les yeux.

Elle était fille d’un méde­cin, le doc­teur Yous­sef War­dak, qui avait étu­dié à Paris dans les années trente et en était reve­nu avec deux choses : un diplôme de la Facul­té de méde­cine et la convic­tion que l’Af­gha­nis­tan pou­vait deve­nir un pays moderne sans ces­ser d’être lui-même. Convic­tion noble, convic­tion fra­gile, convic­tion que Shi­rin avait héri­tée sans jamais oser la for­mu­ler aus­si clai­re­ment. Sa mère, Soraya, ensei­gnait la lit­té­ra­ture per­sane au lycée Mala­lai — le lycée des filles de Kaboul, fier­té de la monar­chie, preuve vivante que ce pays n’é­tait pas ce que le monde croyait.

Shi­rin avait fait la Sor­bonne. Licence de langues vivantes, 1963. Trois ans à Paris, dans un stu­dio du Quar­tier latin, entre les cours de tra­duc­tion et les cafés de Saint-Ger­main-des-Prés, et elle était ren­trée à Kaboul en 1966 avec un fran­çais impec­cable, une cer­taine idée de la liber­té, et la cer­ti­tude décon­cer­tante que chez elle n’é­tait plus tout à fait chez elle — ni là-bas ni ici, nulle part et par­tout, dans cette zone grise que connaissent tous ceux qui ont vécu entre deux langues assez long­temps pour que les deux deviennent étrangères.

Elle ouvrit le Hafez au hasard. C’est ce qu’on fait avec Hafez — on ouvre au hasard et le poète vous dit ce que vous avez besoin d’en­tendre. Elle tom­ba sur ce vers :

Ne juge pas les buveurs de vin, ô ascète pur — car on ne te repro­che­ra pas leurs péchés.

Elle sou­rit. Elle refer­ma le livre, des­cen­dit au bar, et com­man­da un deuxième thé.

*

Le soir tom­ba sur le Kabul Grand Hotel comme il tombe sur toute cette ville — vite, sans tran­si­tion, avec ce pas­sage bru­tal de la lumière dorée à l’obs­cu­ri­té bleue qui déso­riente les étran­gers et que les Kabou­lis ne remarquent même plus. Les mon­tagnes, tout autour, man­gèrent le soleil d’un seul coup. Les lumières de l’hô­tel s’al­lu­mèrent — les lustres du hall, les lampes du bar, les appliques des cou­loirs — et l’é­ta­blis­se­ment chan­gea de nature, comme un ani­mal qui mue. L’hô­tel du jour, admi­nis­tra­tif, un peu terne, lais­sait place à l’hô­tel du soir, plus doux, plus ambi­gu, plus dangereux.

Var­tan allu­ma les bou­gies du bar. C’é­tait un geste inutile — l’é­clai­rage élec­trique suf­fi­sait — mais Var­tan tenait aux bou­gies comme à un sou­ve­nir d’un monde plus ancien, plus lent. Il avait soixante-trois ans. Sa famille avait fui le géno­cide armé­nien en 1915, tra­ver­sé la Perse à pied, et s’é­tait échouée à Kaboul comme un navire s’é­choue sur une plage — par hasard, par épui­se­ment, par la grâce incom­pré­hen­sible de la géo­gra­phie. Var­tan était né ici. Il était aus­si afghan que le roi, à ceci près que per­sonne ne l’a­vait jamais consi­dé­ré comme tel, et il avait ces­sé depuis long­temps d’at­tendre qu’on le fasse. Il pré­pa­rait les meilleurs cock­tails de Kaboul dans un pays musul­man. L’ab­sur­di­té de la chose ne le fai­sait même plus sourire.

Le bar se rem­plit len­te­ment. Un couple de diplo­mates alle­mands, raides et cor­rects, qui com­man­dèrent de la bière. Un groupe d’in­gé­nieurs sovié­tiques en cos­tume gris, qui com­man­dèrent de la vod­ka et ne par­lèrent qu’entre eux. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, bruyants, che­mises ouvertes, qui com­man­dèrent du whis­ky et posèrent des ques­tions à Var­tan sur la situa­tion poli­tique — Var­tan répon­dit par des mono­syl­labes, ce qui est la meilleure façon de répondre aux jour­na­listes amé­ri­cains. Un homme seul, dans un coin, qui lisait un jour­nal en our­dou et ne com­man­dait rien.

Et puis, dans un coin du bar, un musi­cien. Shi­rin ne le connais­sait pas — un jeune homme, vingt-cinq ans peut-être, maigre, le visage ouvert, un rubab posé sur ses genoux comme un enfant endor­mi. Il ne jouait pas encore. Il accor­dait l’ins­tru­ment, tour­nant les che­villes avec une patience infi­nie, l’o­reille col­lée à la caisse de réso­nance, et ce geste — cet ajus­te­ment silen­cieux, cette recherche de la note juste — était en soi une forme de musique.

Quand il com­men­ça à jouer, le bar se tut. Pas d’un coup — pro­gres­si­ve­ment, conver­sa­tion après conver­sa­tion, comme des bou­gies qu’on souffle. Le rubab a ce pou­voir. C’est un ins­tru­ment à cordes afghan, fait de bois de mûrier et de peau de chèvre, et son son est quelque chose entre le luth et le cœur humain — une vibra­tion chaude, légè­re­ment nasale, qui parle direc­te­ment aux os. Le jeune homme jouait un air que Shi­rin recon­nut — un gha­zal clas­sique, une mélo­die ancienne, venue de cette Asie cen­trale dont l’Af­gha­nis­tan est le car­re­four et le résidu.

Elle écou­ta. Elle pen­sa à son père, qui aimait cette musique. Elle pen­sa à Paris, où elle n’a­vait jamais trou­vé un son qui lui rap­pe­lât chez elle. Elle pen­sa à rien.

Le por­trait du roi Zaher Shah, au-des­sus de la récep­tion, la regar­dait avec ce sou­rire bien­veillant et un peu absent qui était le sien — le sou­rire d’un homme qui régnait depuis qua­rante ans et qui croyait, sin­cè­re­ment, que le temps était de son côté.

Il avait tort. Mais per­sonne, dans le bar du Kabul Grand Hotel, en ce soir d’a­vril 1973, ne le savait encore.

II

Le Fran­çais

La confé­rence de coopé­ra­tion fran­co-afghane s’ou­vrit le len­de­main matin dans la salle de ban­quet du Kabul Grand Hotel, une pièce rec­tan­gu­laire aux murs ten­dus de velours vert que per­sonne n’a­vait chan­gé depuis l’i­nau­gu­ra­tion et qui don­nait à l’en­semble un air de cercle de jeu pro­vin­cial. Des tables avaient été dis­po­sées en U. Des carafes d’eau et des verres. Des blocs-notes frap­pés du sceau de l’am­bas­sade de France — un coq doré — et des crayons à papier dont la mine était trop dure. Shi­rin connais­sait ces crayons. Elle en avait usé des dizaines dans des confé­rences sem­blables, et chaque fois elle se deman­dait quel fonc­tion­naire pari­sien avait déci­dé que des crayons à mine dure feraient l’af­faire en Afgha­nis­tan, où la cha­leur ramol­lit tout le reste.

Elle s’ins­tal­la à sa place — la place de l’in­ter­prète, légè­re­ment en retrait, entre les deux délé­ga­tions, visible de tous et regar­dée par per­sonne. C’est la posi­tion de l’in­ter­prète. Un no man’s land lin­guis­tique. On existe par la voix et on dis­pa­raît par le corps. Shi­rin avait appris cela à la Sor­bonne, dans les cours de tra­duc­tion simul­ta­née de Madame Lede­rer, une femme sèche et brillante qui répé­tait : « L’in­ter­prète est une vitre. On doit voir à tra­vers. Si l’on vous remarque, c’est que la vitre est sale. »

Shi­rin n’a­vait jamais réus­si à être une vitre. Ses yeux l’en empêchaient.

Les Afghans arri­vèrent les pre­miers — trois fonc­tion­naires du minis­tère de la Culture, un sous-direc­teur de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, et un homme plus âgé, dont Shi­rin ne connais­sait pas le visage, qui por­tait un cos­tume occi­den­tal mal cou­pé et un calot d’as­tra­kan sur la tête. Il s’as­sit au bout de la table et ne par­la à per­sonne. Les Fran­çais arri­vèrent cinq minutes plus tard, avec cette ponc­tua­li­té approxi­ma­tive qui est la marque de la diplo­ma­tie fran­çaise — jamais en avance, jamais vrai­ment en retard, tou­jours dans cette zone inter­mé­diaire qui laisse pla­ner un doute poli sur leurs priorités.

Et par­mi eux, Arnaud Lessard.

Il entra le der­nier. Grand, mince, la qua­ran­taine pas­sée, un visage angu­leux que la lumière de Kaboul ren­dait plus net qu’il ne devait l’être à Paris — les pom­mettes saillantes, le nez droit, des yeux gris-bleu qui avaient cette par­ti­cu­la­ri­té de ne jamais se poser long­temps sur la même chose, comme s’ils cher­chaient per­pé­tuel­le­ment quelque chose dans les marges du visible. Il por­tait un cos­tume en lin clair, frois­sé aux coudes, et une cra­vate qu’il avait dénouée dans le cou­loir et qu’il renoua en s’as­seyant, avec un geste las qui disait tout sur son rap­port aux conventions.

Il cher­cha l’in­ter­prète du regard. Il trou­va Shirin.

Ce ne fut pas un coup de foudre. Shi­rin ne croyait pas aux coups de foudre — elle croyait aux glis­se­ments, aux dépla­ce­ments lents, aux mou­ve­ments tec­to­niques de l’at­ten­tion qui font qu’un visage par­mi d’autres devient sou­dain le seul visage dans la pièce. Ce fut un regard. Bref. Un demi-sou­rire, à peine esquis­sé, qui pou­vait signi­fier bon­jour, ou mer­ci d’être là, ou sim­ple­ment la poli­tesse réflexe du diplo­mate. Shi­rin incli­na la tête et ouvrit son bloc-notes.

La confé­rence com­men­ça. Il était ques­tion de coopé­ra­tion cultu­relle, de fouilles archéo­lo­giques, de res­tau­ra­tion de monu­ments, de bourses d’é­tudes pour les étu­diants afghans. Shi­rin tra­dui­sait. Le dari cou­lait dans un sens, le fran­çais dans l’autre, et entre les deux elle exis­tait comme un cou­rant, un pas­sage, un seuil que les mots fran­chis­saient en chan­geant de peau. Elle tra­dui­sait les phrases offi­cielles — « la France réaf­firme son enga­ge­ment envers le patri­moine afghan » — et aus­si les silences, les hési­ta­tions, les sous-enten­dus. Quand le sous-direc­teur afghan dit, en dari, que « cer­taines fouilles néces­sitent une sur­veillance plus atten­tive des auto­ri­tés natio­nales », elle tra­dui­sit les mots mais enten­dit autre chose — une plainte, un reproche voi­lé, l’ac­cu­sa­tion muette que les archéo­logues fran­çais empor­taient plus qu’ils ne déclaraient.

Arnaud Les­sard écou­tait. Pas comme les autres Fran­çais, qui atten­daient leur tour de par­ler avec cette impa­tience polie des gens qui n’é­coutent que pour pré­pa­rer leur réponse. Lui écou­tait vrai­ment — pen­ché en avant, les mains croi­sées, les yeux fixés non pas sur le locu­teur mais sur Shi­rin, comme si c’é­tait elle qui par­lait et non le fonc­tion­naire afghan qu’elle tra­dui­sait. Comme si la voix de Shi­rin était la seule voix dans la pièce.

C’é­tait trou­blant. Et elle détes­ta que ce fût troublant.

*

La confé­rence dura trois heures. À la pause, on ser­vit du thé vert et des bis­cuits secs dans le hall, et les deux délé­ga­tions se mélan­gèrent avec cette gau­che­rie cor­diale qui carac­té­rise les ren­contres diplo­ma­tiques — poi­gnées de main appuyées, sou­rires cali­brés, petites phrases en anglais pour ceux dont le dari ou le fran­çais ne suf­fi­saient pas. Shi­rin se tenait près de la fenêtre, son thé à la main, dans cette zone inter­mé­diaire où l’in­ter­prète attend d’être à nou­veau utile.

Arnaud Les­sard vint à elle.

— Vous êtes remar­quable, dit-il en fran­çais. Et je ne dis pas ça par politesse.

— C’est pour­tant ce qu’on dit par poli­tesse, répondit-elle.

Il rit. Un rire bref, presque sur­pris, comme s’il ne s’at­ten­dait pas à être rem­bar­ré et que cela lui plaisait.

— Arnaud Les­sard. Atta­ché cultu­rel. Mais ça, vous le savez déjà.

— Shi­rin War­dak. Inter­prète. Mais ça, vous le savez aussi.

— Ce que je ne sais pas, c’est où vous avez appris ce fran­çais. Ce n’est pas du fran­çais d’é­cole. C’est du fran­çais de quel­qu’un qui a vécu dedans.

— La Sor­bonne. Trois ans.

— Quelle époque ?

— Soixante à soixante-trois.

— Juste avant moi. J’é­tais à Sciences Po en soixante-quatre. On a mar­ché sur les mêmes trottoirs.

— Paris est grand, mon­sieur Lessard.

— Arnaud. Et Paris est petit, made­moi­selle War­dak. Plus petit qu’on ne croit.

Il y eut un silence. Pas un silence gêné — un silence atten­tif, comme celui qui pré­cède le pre­mier mou­ve­ment d’un mor­ceau de musique, quand l’ar­chet est levé et que tout le monde retient son souffle. Puis la confé­rence reprit, et Shi­rin retour­na à sa place, et pen­dant les deux heures sui­vantes elle tra­dui­sit les paroles des uns et des autres avec une pré­ci­sion impec­cable, et pas une seule fois elle ne croi­sa le regard d’Ar­naud Les­sard, et pas une seule fois elle ne ces­sa de sen­tir ce regard posé sur elle.

*

Le soir, au res­tau­rant de l’hô­tel. Il l’a­vait invi­tée. Elle avait refu­sé. Il avait insis­té — avec élé­gance, sans lour­deur, en invo­quant le besoin de « pré­pa­rer les ses­sions du len­de­main ». Elle avait cédé en se disant qu’elle cédait pour des rai­sons pro­fes­sion­nelles, et en sachant par­fai­te­ment que c’é­tait un mensonge.

Le res­tau­rant du Kabul Grand Hotel occu­pait une salle atte­nante au bar, sépa­rée par des rideaux de velours bor­deaux que per­sonne ne tirait jamais. Les tables étaient cou­vertes de nappes blanches. Les ser­veurs por­taient des gilets noirs. Le menu pro­po­sait du kabu­li pulao — le grand plat natio­nal, riz au safran, rai­sins secs, carottes, viande d’a­gneau — mais aus­si du pou­let rôti « à la fran­çaise », un bœuf Stro­ga­noff dont la recette venait des ingé­nieurs sovié­tiques, et une salade niçoise dont la pré­sence à Kaboul rele­vait du mys­tère méta­phy­sique. Le vin exis­tait, mais il fal­lait le deman­der à voix basse, et Var­tan l’ap­por­tait dans une théière pour pré­ser­ver les apparences.

Arnaud com­man­da du kabu­li pulao et le vin dans la théière. Shi­rin com­man­da la même chose. Il y avait dans ce paral­lé­lisme quelque chose de trop facile, et elle le savait, et il le savait aus­si, et aucun des deux n’en dit rien.

Ils par­lèrent. De la confé­rence, d’a­bord — les for­ma­li­tés, les enjeux, les non-dits. Puis de Kaboul. Arnaud était arri­vé depuis six mois et avait cette fas­ci­na­tion des nou­veaux venus pour une ville qui ne res­semble à aucune autre — il par­lait des mon­tagnes qui encerclent la capi­tale comme des gardes du corps, des cerfs-volants du ven­dre­di après-midi, du bazar de Man­da­wi où l’on trouve des samo­vars russes à côté de tran­sis­tors japo­nais, des jar­dins de Babur où il allait lire le dimanche. Il par­lait bien. Trop bien peut-être. Avec cette aisance du diplo­mate qui sait trans­for­mer l’ob­ser­va­tion en conver­sa­tion et la conver­sa­tion en séduction.

Shi­rin l’é­cou­tait et se deman­dait ce qu’il voyait. Voyait-il Kaboul ou l’i­dée qu’il se fai­sait de Kaboul ? Voyait-il l’Af­gha­nis­tan ou le décor d’un poste exo­tique dans une car­rière qui le mène­rait ensuite à Rome, à Tokyo, à Washing­ton ? Elle connais­sait ce regard. Elle l’a­vait vu chez d’autres étran­gers — cette ten­dresse sin­cère mais super­fi­cielle, cet amour du pit­to­resque qui s’ar­rête au seuil de la compréhension.

— Vous êtes sévère, dit-il, comme s’il avait lu ses pensées.

— Je suis prudente.

— Avec les diplomates ?

— Avec les Français.

Il sou­rit. Il ver­sa le vin — un rouge afghan, rude, ter­reux, un vin qui n’a­vait aucune pré­ten­tion et qui pour cette rai­son exacte était hon­nête. Ils burent. La conver­sa­tion glis­sa vers Paris, vers les sou­ve­nirs com­muns d’une ville qu’ils avaient habi­tée à des époques dif­fé­rentes, et pour la pre­mière fois de la soi­rée Shi­rin sen­tit quelque chose se des­ser­rer en elle — non pas la méfiance, qui res­tait intacte, mais la soli­tude, cette soli­tude spé­ci­fique de ceux qui vivent entre les langues et qui ne trouvent dans aucune d’elles un lieu où se reposer.

— C’est étrange, dit Arnaud. Je parle fran­çais avec une Afghane à Kaboul, et j’ai l’im­pres­sion d’être plus à Paris qu’à Paris.

— C’est parce que vous n’êtes pas vrai­ment à Kaboul, dit Shirin.

— Et vous, vous êtes vrai­ment à Kaboul ?

Elle ne répon­dit pas. C’é­tait la bonne ques­tion, la ques­tion qu’elle se posait depuis son retour de France, sept ans plus tôt, et à laquelle elle n’a­vait tou­jours pas de réponse.

*

C’est à ce moment que Simon Lefèvre fit son entrée. Il avait vingt-deux ans, des che­veux longs qui lui tom­baient sur les épaules, une che­mise bro­dée ache­tée à Chi­cken Street dont les cou­leurs juraient avec sa pâleur lyon­naise, et les yeux légè­re­ment vitreux de ceux qui ont fumé du haschich afghan sans en mesu­rer la puis­sance. Il repé­ra la table de Shi­rin et Arnaud, et son visage s’illu­mi­na de cette joie indis­cri­mi­née des soli­taires qui trouvent un interlocuteur.

— Ah, des Fran­çais ! dit-il en s’ap­pro­chant. Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai enten­dus par­ler fran­çais. Je peux m’as­seoir ? Ça fait trois semaines que je n’ai pas par­lé fran­çais. Enfin, j’ai par­lé fran­çais avec un Suisse à Herat, mais ce n’est pas pareil, un Suisse.

Il s’as­sit sans attendre la réponse. Il com­man­da un thé — pas d’al­cool, il avait déjà sa dose d’un autre genre — et se lan­ça dans un mono­logue décou­su sur son voyage : Lyon, Istan­bul, Téhé­ran, Herat, Kaboul, bien­tôt le Khy­ber Pass, le Pakis­tan, l’Inde, Kat­man­dou. La route. Le che­min. La quête. Il par­lait de « trou­ver quelque chose » sans jamais pré­ci­ser quoi, et Shi­rin recon­nut dans cette impré­ci­sion la marque de toute une géné­ra­tion d’Oc­ci­den­taux qui tra­ver­saient l’Af­gha­nis­tan comme on tra­verse un rêve — sans s’ar­rê­ter, sans com­prendre, en cher­chant ailleurs ce qu’ils n’a­vaient pas trou­vé chez eux.

Arnaud l’é­cou­tait avec une patience amu­sée. Shi­rin l’é­cou­tait avec une ten­dresse aga­cée — ce gar­çon qui traî­nait au bar d’un hôtel trop cher pour lui parce que c’é­tait le seul endroit de Kaboul où il pou­vait entendre sa propre langue, ce gar­çon per­du qui ne savait pas qu’il était perdu.

— Et vous, vous faites quoi à Kaboul ? deman­da Simon.

— Je tra­duis, dit Shirin.

— Ah, c’est beau ça, tra­duire. C’est comme un pont, non ? Un pont entre les gens.

— Ou un mur, dit Shirin.

Simon ne com­prit pas. Il sou­rit quand même.

Au même moment, la porte du res­tau­rant s’ou­vrit et une femme entra. Grande, blonde, la qua­ran­taine solaire, vêtue d’une tunique afghane en soie tur­quoise sur un pan­ta­lon de lin blanc, des bra­ce­lets d’argent aux poi­gnets, un col­lier de lapis-lazu­li au cou — trop de lapis-lazu­li, pen­sa Shi­rin, la quan­ti­té de lapis-lazu­li qu’on porte étant inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la connais­sance qu’on a du pays. C’é­tait Carol Ann Whit­field. Elle entra comme on entre en scène — avec la conscience exacte de l’ef­fet pro­duit, un sou­rire qui balayait la salle comme un pro­jec­teur, et cette assu­rance des Amé­ri­caines riches qui consi­dèrent le monde entier comme une exten­sion de leur salon.

— Bon­soir ! lan­ça-t-elle à per­sonne en par­ti­cu­lier et à tout le monde en général.

Elle s’as­sit seule à une table, com­man­da en anglais — un anglais du Connec­ti­cut, lent et rond, avec des voyelles qui pre­naient deux fois plus de place que néces­saire — et déplia une carte de l’Af­gha­nis­tan qu’elle éta­la devant elle comme une nappe. Elle y tra­ça des lignes au crayon, des cercles, des anno­ta­tions. Bamiyan. Balkh. Mazar-i-Sha­rif. L’i­ti­né­raire d’une tou­riste ou celui d’une acheteuse.

— Qui est-ce ? mur­mu­ra Arnaud.

— Je ne sais pas, dit Shi­rin. Mais elle est cliente de Ras­soul Khan.

— Le mar­chand du lobby ?

— Le mar­chand du lobby.

Arnaud regar­da Carol Ann Whit­field avec un inté­rêt nou­veau. Shi­rin regar­da Arnaud regar­der Carol Ann Whit­field, et nota, sans savoir pour­quoi, que le regard du diplo­mate avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le regard de l’homme qui dîne avec une femme et qui en voit pas­ser une autre, c’é­tait le regard pro­fes­sion­nel, celui qui éva­lue, qui classe, qui range dans une catégorie.

Le musi­cien au rubab com­men­ça à jouer dans le bar voi­sin. Les notes pas­sèrent à tra­vers les rideaux de velours et se posèrent sur la table comme des feuilles d’au­tomne. Simon fer­ma les yeux et dit : « C’est tel­le­ment beau, ce pays. » Arnaud ver­sa le reste du vin. Shi­rin ne dit rien.

Dehors, au-des­sus des mon­tagnes, les étoiles de Kaboul étaient si proches qu’on aurait pu les cueillir. Mais per­sonne ne regar­dait les étoiles. Per­sonne ne regarde jamais les étoiles quand il y a des gens à regarder.

III

Les visi­teurs

Nan­cy Dupree arri­va un mar­di, à bord d’un Land Rover cou­vert de boue qui se gara devant l’hô­tel avec un bruit de fer­raille fati­guée. Elle en des­cen­dit comme on des­cend d’un che­val — d’un seul mou­ve­ment, sans hési­ta­tion, avec l’ai­sance de quel­qu’un qui a pas­sé plus de temps dans des véhi­cules tout-ter­rain que dans des salons. C’é­tait une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, mince, le visage tan­né par le soleil des hauts pla­teaux, les che­veux gris cou­pés court, des lunettes rondes qui lui don­naient un air de chouette savante. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile kaki, une che­mise d’homme, des boots de marche, et au poi­gnet une montre d’homme aus­si, une Sei­ko à bra­ce­let métal­lique dont le cadran était rayé par vingt ans de terrain.

Shi­rin était dans le hall quand elle entra. Elle la recon­nut aus­si­tôt — tout le monde connais­sait Nan­cy Dupree à Kaboul. L’A­mé­ri­caine qui aimait l’Af­gha­nis­tan plus que les Afghans eux-mêmes, disait-on, et ce n’é­tait pas tout à fait un com­pli­ment. Elle avait écrit le guide de réfé­rence sur le pays — An His­to­ri­cal Guide to Afgha­nis­tan — qu’elle met­tait à jour sans cesse, voya­geant de site en site avec son car­net et son appa­reil pho­to, docu­men­tant chaque mos­quée, chaque cara­van­sé­rail, chaque ins­crip­tion oubliée dans un mur de pisé. Elle connais­sait les routes mieux que les chauf­feurs, les ruines mieux que les archéo­logues, les vil­lages mieux que les gou­ver­neurs de pro­vince. Et elle par­lait le dari avec un accent amé­ri­cain qui aurait dû être ridi­cule mais qui, par la force de l’ha­bi­tude et la sin­cé­ri­té de l’ef­fort, était deve­nu presque charmant.

— Shi­rin ! dit-elle en tra­ver­sant le hall à grandes enjam­bées. Shi­rin jan, comme je suis contente de vous voir. J’ar­rive de Bamiyan. Les Boud­dhas sont tou­jours debout.

Elle dit cela en riant, mais il y avait dans cette phrase une inquié­tude, un besoin de ras­su­rer qui tra­his­sait quelque chose — la conscience, peut-être, que rien n’est éter­nel, que même les géants de pierre peuvent un jour disparaître.

Var­tan lui ser­vit un café — Nan­cy Dupree ne buvait que du café, noir, sans sucre, un café turc pré­pa­ré dans un cezve en cuivre que Var­tan gar­dait spé­cia­le­ment pour elle. Elle s’ins­tal­la au bar, déplia ses cartes, ses notes, ses cro­quis, et com­men­ça à par­ler. Nan­cy Dupree par­lait comme elle mar­chait — vite, droit, sans détour.

— Les fresques de la niche ouest se dégradent, dit-elle. L’hu­mi­di­té. Le gel. Et les ber­gers qui font du feu dans les grottes. J’ai écrit au minis­tère. Trois fois. Per­sonne ne répond. Per­sonne ne répond jamais.

Shi­rin s’as­sit à côté d’elle et l’é­cou­ta. C’é­tait un exer­cice fami­lier — écou­ter Nan­cy, c’é­tait écou­ter l’Af­gha­nis­tan racon­té par quel­qu’un qui l’ai­mait avec une fer­veur presque dou­lou­reuse, et qui ne com­pre­nait pas pour­quoi le pays ne s’ai­mait pas lui-même avec la même inten­si­té. Shi­rin avait de l’af­fec­tion pour Nan­cy. Et quelque chose d’autre aus­si, plus dif­fi­cile à nom­mer — une irri­ta­tion sourde, celle que pro­voque l’a­mour d’un étran­ger pour votre pays quand cet amour, si sin­cère soit-il, pré­sup­pose que le pays a besoin d’être aimé de l’ex­té­rieur pour avoir de la valeur.

— Il y a un groupe de jour­na­listes qui veut que je leur parle de Bamiyan, dit Nan­cy. Demain matin. Vous pour­riez tra­duire ? Mon dari est bon pour les mar­chands et les chauf­feurs, mais pour les jour­na­listes j’ai besoin de quel­qu’un qui sache manier les nuances.

— Bien sûr.

— Vous êtes un ange.

— Je suis inter­prète. C’est différent.

Nan­cy rit. Elle avait un rire franc, sonore, un rire de femme habi­tuée aux grands espaces, et dans le bar du Kabul Grand Hotel ce rire réson­na comme un appel de clairon.

*

Le len­de­main, dans le petit salon de récep­tion au pre­mier étage, Nan­cy Dupree par­la des Boud­dhas de Bamiyan pen­dant deux heures. Shi­rin tra­dui­sait pour les jour­na­listes afghans — un repor­ter de Radio Kaboul, un cor­res­pon­dant du quo­ti­dien Anis, et un pho­to­graphe qui ne notait rien mais pre­nait des pho­tos de Nan­cy comme si elle était le monu­ment. Les jour­na­listes étran­gers, eux, com­pre­naient l’an­glais de Nancy.

Elle par­la des deux sta­tues — la grande, cin­quante-trois mètres, et la petite, trente-cinq — creu­sées dans la falaise de grès au troi­sième siècle de notre ère, quand le boud­dhisme régnait sur cette terre avant l’is­lam, avant les Mon­gols, avant tout ce que l’His­toire avait dépo­sé par-des­sus comme des couches de sédi­ment. Elle par­la des fresques — ces pein­tures murales dans les niches et les grottes, des Boud­dhas assis, des bod­hi­satt­vas, des motifs flo­raux d’une déli­ca­tesse impos­sible, peints par des artistes dont on ne savait rien, sinon qu’ils avaient eu le génie et la patience de déco­rer une falaise à cent mètres du sol. Elle par­la de la val­lée — verte, irri­gée, enca­drée de mon­tagnes ocre, un lieu si beau qu’on com­pre­nait pour­quoi des moines avaient choi­si d’y vivre et d’y creu­ser la pierre pour y loger l’éternité.

Et puis elle dit une chose que Shi­rin ne tra­dui­sit pas tout de suite, parce que les mots lui res­tèrent dans la gorge.

— Ces Boud­dhas, dit Nan­cy, sont les gar­diens silen­cieux de quelque chose que l’Af­gha­nis­tan ne sait pas qu’il pos­sède. Le jour où ils dis­pa­raî­tront — et je prie pour que ce jour ne vienne jamais — ce sera le signe que quelque chose de fon­da­men­tal aura été bri­sé dans ce pays. Quelque chose d’irréparable.

Shi­rin tra­dui­sit. Le jour­na­liste de Radio Kaboul nota la phrase. Le pho­to­graphe prit une pho­to. Et Shi­rin pen­sa, sans savoir pour­quoi, que Nan­cy avait rai­son, et que cette rai­son était insupportable.

*

C’est ce jour-là que le colo­nel Naze­ri apparut.

Il vint au bar à sept heures du soir, comme on vient à un ren­dez-vous qu’on n’a pas pris — avec la cer­ti­tude tran­quille de celui qui sait qu’il est atten­du par­tout. C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, beau d’une beau­té afghane clas­sique — peau brune, mous­tache noire taillée avec soin, yeux sombres et brillants, une sta­ture mili­taire adou­cie par l’é­lé­gance du civil. Il por­tait un cos­tume bien cou­pé — trop bien cou­pé pour un salaire d’of­fi­cier — et une cra­vate en soie dont le bleu rap­pe­lait le lapis-lazu­li. Tout chez lui rap­pe­lait le lapis-lazu­li, cette pierre qui est à la fois la fier­té et la malé­dic­tion de l’Af­gha­nis­tan — trop belle, trop convoi­tée, trop pillée.

Shi­rin le connais­sait. Pas per­son­nel­le­ment — on ne connaît pas per­son­nel­le­ment un colo­nel Naze­ri, on le connaît par répu­ta­tion, par ouï-dire, par le silence qui se fait quand il entre dans une pièce. Cou­sin éloi­gné du prince Moham­med Daoud, ancien Pre­mier ministre, homme d’am­bi­tion et de ran­cœur, dont le nom cir­cu­lait dans les salons de Kaboul avec cette insis­tance qui pré­cède les com­plots. Le colo­nel avait été for­mé à Saint-Cyr — l’é­cole mili­taire fran­çaise — dans les années cin­quante, ce qui lui don­nait un ver­nis fran­co­phone et une fami­lia­ri­té avec les Fran­çais qui n’é­tait pas dénuée d’am­bi­guï­té. Il avait ser­vi dans les pro­vinces du Nord, com­man­dé des troupes à la fron­tière pakis­ta­naise, et quelque chose dans cette car­rière — une affec­ta­tion, une muta­tion, un inci­dent — l’a­vait rame­né à Kaboul, où il occu­pait désor­mais un poste au minis­tère de la Défense dont les contours exacts étaient aus­si flous que ses fonc­tions réelles.

Il s’as­sit au bar. Var­tan lui ser­vit un whis­ky — John­ny Wal­ker Black Label, deux gla­çons — sans qu’il ait besoin de le deman­der. Le colo­nel but une gor­gée, regar­da la salle, et ses yeux trou­vèrent Shi­rin avec la pré­ci­sion d’un tireur d’élite.

— Shi­rin jan. Quelle bonne surprise.

Ce n’é­tait pas une sur­prise et ils le savaient tous les deux.

— Colo­nel Naze­ri. Bonsoir.

— Vous tra­vaillez pour la confé­rence fran­çaise, m’a-t-on dit.

— C’est exact.

— Bien. Les Fran­çais sont nos amis. Il est impor­tant que nos amis soient bien traduits.

Il dit cela avec un sou­rire — un sou­rire par­fait, cali­bré, un sou­rire qui mon­trait exac­te­ment la quan­ti­té de dents néces­saire pour expri­mer la cor­dia­li­té sans tom­ber dans la cha­leur. Puis il ajou­ta, d’un ton plus bas, en dari :

— Et il est encore plus impor­tant que ce qui n’a pas besoin d’être tra­duit ne le soit pas.

Shi­rin ne répon­dit pas. Le colo­nel but une autre gor­gée de whis­ky. Autour d’eux, le bar du Kabul Grand Hotel pour­sui­vait sa vie de bar — les conver­sa­tions, les rires, les cli­que­tis de verres. Le musi­cien au rubab était absent ce soir-là. À sa place, un magné­to­phone pas­sait de la musique indienne, un sitar loin­tain et nasillard qui ne conve­nait pas à l’hu­meur de la pièce.

C’est alors qu’un groupe de diplo­mates s’ap­pro­cha du comp­toir, et par­mi eux Arnaud Les­sard. Le colo­nel le vit. Quelque chose chan­gea dans son regard — un éclat, bref, comme le reflet d’un cou­teau qu’on sort et qu’on range aussitôt.

— Les­sard, dit-il en fran­çais. Saint-Cyr, pro­mo­tion 1955. Nous avons des amis communs.

— Colo­nel, dit Arnaud. Je crois que nous nous sommes croi­sés à la récep­tion de l’am­bas­sade, le mois dernier.

— Pos­sible. Les récep­tions se res­semblent. Les gens aus­si, malheureusement.

Ils échan­gèrent quelques phrases — des bana­li­tés, des for­mules, le code social des hommes qui se mesurent sans en avoir l’air. Shi­rin les obser­vait. Deux hommes en cos­tume, un verre à la main, dans le bar d’un hôtel de Kaboul, et entre eux un ter­ri­toire invi­sible, miné, dont elle seule per­ce­vait les contours parce qu’elle com­pre­nait les deux langues, les deux silences, les deux façons de ne pas dire ce qu’on pensait.

Le colo­nel prit congé avec cette cour­toi­sie mili­taire qui est la forme la plus élé­gante de l’in­ti­mi­da­tion. En par­tant, il posa la main sur l’é­paule d’Ar­naud — une seconde, pas plus — et dit :

— Soyez pru­dent, Les­sard. Kaboul est une ville où les ami­tiés sont pré­cieuses. Et les impru­dences aussi.

Il sor­tit. Le bar retrou­va son souffle. Var­tan essuya un verre.

*

Plus tard dans la soi­rée, Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Le cou­loir était silen­cieux — cette qua­li­té de silence propre aux hôtels la nuit, un silence habi­té, peu­plé de bruits infimes der­rière les portes closes, de chasses d’eau, de pages tour­nées, de rêves. Elle pas­sait devant la chambre 207 quand elle enten­dit une voix.

Pas une voix dans la chambre. Une voix dans le couloir.

Far­za­na.

La femme de chambre haza­ra était assise par terre, le dos contre le mur, un seau et une ser­pillière à côté d’elle. Elle ne net­toyait pas. Elle atten­dait. Ou elle se repo­sait. Ou elle se cachait — avec Far­za­na, il était dif­fi­cile de savoir, parce que son visage rond, aux pom­mettes mon­goles, aux yeux en amande, n’ex­pri­mait jamais rien qui res­sem­blât à une émo­tion iden­ti­fiable, et cette absence d’ex­pres­sion était en soi une forme de pro­tec­tion, un masque de sur­vie per­fec­tion­né par des géné­ra­tions de Haza­ras habi­tués à être les der­niers, les plus mépri­sés, les plus invisibles.

— Far­za­na jan, dit Shi­rin. Tout va bien ?

Far­za­na leva les yeux. Elle avait dix-neuf ans. Elle en parais­sait quinze ou qua­rante, selon la lumière.

— Bale, Shi­rin jan. Tout va bien.

— Tu tra­vailles à cette heure ?

— Les chambres du deuxième étage. Il faut que ce soit fait avant minuit.

Shi­rin s’ac­crou­pit à côté d’elle. Dans le dari qu’elles par­ta­geaient — un dari simple, direct, sans les fio­ri­tures poé­tiques de la bour­geoi­sie kabou­lie — elle demanda :

— Tu as l’air fatiguée.

Far­za­na haus­sa les épaules. La fatigue n’é­tait pas un concept per­ti­nent dans sa vie. La fatigue sup­po­sait qu’on puisse ne pas être fati­gué, qu’il exis­tât un état de repos auquel on reve­nait. Pour Far­za­na, il n’y avait que le tra­vail et le som­meil, et le som­meil n’é­tait qu’une forme plus douce du tra­vail — les rêves aus­si étaient fatigants.

— Shi­rin jan, dit-elle après un silence.

— Oui ?

— Ras­soul Khan. Le mar­chand du bas.

— Qu’est-ce qu’il a ?

Far­za­na hési­ta. Ses mains se posèrent sur la ser­pillière, la ser­rèrent, la relâ­chèrent. Puis elle dit, d’une voix si basse que Shi­rin dut se pen­cher pour entendre :

— Il reçoit des gens la nuit. Des hommes que je n’ai jamais vus. Ils ne passent pas par la récep­tion. Ils viennent par l’es­ca­lier de ser­vice. Ils portent des sacs. Pas des valises — des sacs. Lourds. Ils res­tent une heure, par­fois deux, et ils repartent.

— Com­ment tu sais ça ?

— Je net­toie le cou­loir. Je les vois pas­ser. Ils ne me regardent pas. Per­sonne ne regarde une Haza­ra avec un seau.

Elle dit cela sans amer­tume. C’é­tait un fait, comme la gra­vi­té ou le lever du soleil — les Haza­ras sont invi­sibles, les femmes de chambre sont invi­sibles, une femme de chambre haza­ra est l’in­vi­si­bi­li­té au car­ré. Et dans cette invi­si­bi­li­té, Far­za­na voyait tout.

— Et dans les sacs ? deman­da Shirin.

— Je ne sais pas. Mais un jour, un des sacs était ouvert. Pas com­plè­te­ment — juste un peu, comme s’ils avaient oublié de le fer­mer. Et j’ai vu quelque chose.

— Quoi ?

— Une tête.

Shi­rin sen­tit son cœur s’accélérer.

— Une tête ?

— En pierre. Une tête en pierre. Avec un sourire.

Un sou­rire. Une tête de Boud­dha. Un frag­ment de sta­tue ou de fresque, arra­ché à un site, embal­lé dans un sac, trans­por­té de nuit par l’es­ca­lier de ser­vice du Kabul Grand Hotel jus­qu’à la chambre d’un mar­chand de lapis-lazu­li dont les bagues brillaient au soleil comme des décla­ra­tions d’innocence.

Shi­rin ne dit rien. Elle posa la main sur le bras de Far­za­na — un geste bref, dis­cret, le seul geste de ten­dresse que la hié­rar­chie des castes et des classes per­met­tait entre elles — et se releva.

— Ne parle de ça à per­sonne, dit-elle.

— Je ne parle à per­sonne, dit Far­za­na. Per­sonne ne me parle non plus.

Shi­rin retour­na dans sa chambre. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — frais, sec, char­gé de cette odeur de pous­sière et de roses qui est l’o­deur de Kaboul au prin­temps. Dans les jar­dins, les arbres étaient immo­biles. Au loin, les mon­tagnes décou­paient le ciel étoi­lé comme des dents noires.

Elle pen­sa aux Boud­dhas. Elle pen­sa à Nan­cy Dupree qui disait : le jour où ils dis­pa­raî­tront. Elle pen­sa à Ras­soul Khan et à ses bagues. Elle pen­sa aux sacs lourds dans l’es­ca­lier de ser­vice. Elle pen­sa à Far­za­na, assise par terre avec sa ser­pillière, qui voyait tout parce que per­sonne ne la regardait.

Et elle se deman­da ce qu’elle allait faire de ce qu’elle savait. C’é­tait tou­jours la même ques­tion. La ques­tion de l’in­ter­prète. On tra­duit les mots des autres, on porte les secrets des autres, on voit ce que les autres ne voient pas — et puis quoi ? On se tait. C’est le métier. La vitre est propre, la vitre est trans­pa­rente, la vitre ne dit rien.

Mais cette nuit, pour la pre­mière fois, la vitre avait des fissures.

IV

La nuit

Cela arri­va un jeu­di. Shi­rin se sou­vien­drait du jour parce que le jeu­di est la veille du ven­dre­di, le jour de repos à Kaboul, et que les jeu­dis soir au bar du Kabul Grand Hotel avaient une qua­li­té par­ti­cu­lière — plus relâ­chée, plus tendre, comme si la pers­pec­tive du len­de­main libre des­ser­rait les cra­vates et les langues. Var­tan pré­pa­rait ses meilleurs cock­tails le jeu­di. Les diplo­mates res­taient plus tard. Le musi­cien au rubab jouait des airs plus lents, plus lan­gou­reux, des gha­zals d’a­mour qui fai­saient bais­ser les pau­pières et mon­ter les souvenirs.

La confé­rence fran­co-afghane se pro­lon­geait. Les ses­sions de l’a­près-midi avaient été consa­crées aux bourses d’é­tudes — com­bien d’é­tu­diants afghans la France pou­vait-elle accueillir, dans quelles filières, à quelles condi­tions. Shi­rin avait tra­duit pen­dant quatre heures, pas­sant du dari au fran­çais et du fran­çais au dari avec cette flui­di­té méca­nique qui, après des années de pra­tique, ne néces­si­tait plus de réflexion consciente — les mots entraient par une oreille dans une langue et sor­taient par la bouche dans une autre, et entre les deux il n’y avait pas de pen­sée, pas de juge­ment, juste un cou­rant, un flux, quelque chose qui res­sem­blait à la musique.

Sauf quand Arnaud par­lait. Quand Arnaud par­lait, le cou­rant se trou­blait. Ses phrases avaient des angles, des aspé­ri­tés, des retour­ne­ments inat­ten­dus qui obli­geaient Shi­rin à pen­ser, à cher­cher l’é­qui­valent dari d’une iro­nie, d’une ellipse, d’un sous-enten­du. Il ne par­lait pas comme un diplo­mate — il par­lait comme quel­qu’un qui avait lu, qui avait vécu, qui savait que les mots sont des ins­tru­ments impar­faits et qui s’en amu­sait au lieu de s’en déso­ler. Elle le détes­tait un peu pour ça. Elle l’ad­mi­rait un peu pour ça. Les deux sen­ti­ments étaient si proches qu’elle ne les dis­tin­guait plus.

Après la ses­sion, dans le hall, il s’ap­pro­cha d’elle.

— Vous dînez seule ce soir ?

— Comme tous les soirs.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est une constatation.

— Alors consta­tons ensemble.

Elle faillit refu­ser. Le mot non était dans sa bouche, prêt, for­mé, aus­si natu­rel que la res­pi­ra­tion — non, mer­ci, je suis fati­guée, non, c’est gen­til mais pas ce soir, non, je ne dîne pas avec les hommes que je tra­duis, les inter­prètes ne dînent pas avec les inter­pré­tés, c’est une règle, une règle qu’elle venait d’in­ven­ter et qui, comme toutes les règles qu’on invente sur le moment, avait l’a­van­tage de sem­bler ancienne et respectable.

Elle ne dit pas non.

*

Ils ne dînèrent pas au res­tau­rant de l’hô­tel. Arnaud pro­po­sa de sor­tir — un res­tau­rant qu’on lui avait recom­man­dé, dans le vieux quar­tier de Murad Kha­ni, un lieu « authen­tique », dit-il, et Shi­rin faillit sou­rire à ce mot, authen­tique, ce mot que les étran­gers emploient pour dési­gner ce que les Afghans appellent sim­ple­ment la vie. Mais elle accep­ta. La soi­rée était douce. Kaboul en avril a cette tié­deur fra­gile des villes d’al­ti­tude au prin­temps — l’air est clair, presque cou­pant, mais il porte en lui une pro­messe de cha­leur, et les jar­dins com­mencent à fleu­rir, les aman­diers d’a­bord, puis les ceri­siers, puis les roses, et la ville entière semble hési­ter entre l’hi­ver qu’elle quitte et l’é­té qu’elle attend.

Ils mar­chèrent. Shar‑e Naw d’a­bord, le quar­tier moderne — les bou­tiques, les ciné­mas, les vitrines éclai­rées, les réver­bères qui fonc­tion­naient une fois sur deux. Puis les rues plus étroites, plus anciennes, où le béton lais­sait place au pisé, où les portes en bois sculp­té gar­daient des cours inté­rieures invi­sibles depuis la rue, où le silence rem­pla­çait le bruit et où Kaboul ces­sait d’être une ville et rede­ve­nait ce qu’elle avait tou­jours été — un vil­lage per­ché dans les mon­tagnes, un relais sur la route de la soie, un lieu de pas­sage où l’on s’ar­rê­tait pour reprendre son souffle entre deux immensités.

Arnaud mar­chait à côté de Shi­rin, les mains dans les poches, le col de sa veste rele­vé contre la fraî­cheur du soir. Il ne par­lait pas. C’é­tait la pre­mière fois qu’il ne par­lait pas, et ce silence avait une qua­li­té dif­fé­rente de ses paroles — il était plus vrai, plus vul­né­rable, comme si le diplo­mate avait enfin posé son masque et qu’il res­tait des­sous un homme ordi­naire, un homme qui mar­chait dans une ville étran­gère avec une femme qu’il com­men­çait à dési­rer et dont il ne savait rien.

Le res­tau­rant était une mai­son en pisé dont la porte basse obli­geait à se cour­ber pour entrer — un geste d’hu­mi­li­té invo­lon­taire, pen­sa Shi­rin, comme si le lieu exi­geait qu’on se fasse petit avant de vous accueillir. À l’in­té­rieur, une salle unique, des toshaks — ces mate­las épais posés au sol — des nappes en plas­tique, une lumière de néon qui rem­pla­çait les bou­gies avec une fran­chise presque bru­tale. Pas de carte. On ser­vait ce qu’il y avait : du man­tu — ces ravio­lis afghans far­cis de viande et d’oi­gnons, nap­pés de yaourt et de sauce tomate — du bola­ni, du pain chaud, du thé.

Ils s’as­sirent. Ils man­gèrent. Arnaud goû­ta le man­tu avec une concen­tra­tion exa­gé­rée, comme un cri­tique gas­tro­no­mique dans un res­tau­rant trois étoiles, et Shi­rin se moqua de lui — c’est de la pâte et de la viande, Arnaud, pas une épreuve phi­lo­so­phique. Il rit. Et dans ce rire, quelque chose bas­cu­la. Pas entre eux — en elle. Quelque chose qu’elle tenait ser­ré depuis long­temps, depuis son retour de Paris peut-être, depuis sept ans de soli­tude dis­ci­pli­née dans une ville qui lui deman­dait d’être soit afghane soit étran­gère, jamais les deux, jamais entre — quelque chose se desserra.

— Pour­quoi vous êtes reve­nue ? deman­da Arnaud.

La ques­tion. La grande ques­tion. Celle que tous les étran­gers posaient et qu’au­cun Afghan n’au­rait posé, parce que pour un Afghan la réponse est évi­dente — on revient parce que c’est chez soi, on revient parce qu’on n’a pas le choix, on revient parce que les mon­tagnes vous rap­pellent et que les mon­tagnes sont plus fortes que les boulevards.

— Parce que Paris n’est pas chez moi, dit Shirin.

— Et Kaboul, c’est chez vous ?

— Kaboul est l’en­droit où je ne suis pas étran­gère. Ce n’est pas la même chose qu’être chez soi.

Il la regar­da. Long­temps. Et elle vit dans ses yeux gris-bleu quelque chose qu’elle ne s’at­ten­dait pas à y trou­ver — non pas de la com­pré­hen­sion, qui aurait été pré­somp­tueuse, mais de la recon­nais­sance. Comme s’il savait, lui aus­si, ce que c’est de n’être chez soi nulle part.

— Le diplo­mate est un apa­tride pro­fes­sion­nel, dit-il. On vit par­tout et on n’ha­bite nulle part. Au bout de vingt ans, on ne sait plus quelle ville on regrette.

— Vous regret­tez Paris ?

— Je regrette une idée de Paris. Pas Paris.

— C’est déjà beaucoup.

— C’est déjà trop.

Ils burent le thé. Vert, brû­lant, dans des tasses sans anses qu’il fal­lait tenir par le bord avec les doigts, et cette cha­leur par­ta­gée, ce petit rituel de la brû­lure et de la patience, créa entre eux une inti­mi­té que les mots n’au­raient pas pu créer.

*

Ils ren­trèrent à l’hô­tel à pied, par un che­min plus long que néces­saire. Les rues de Kaboul la nuit ne sont pas dan­ge­reuses — pas encore, pas en 1973 — mais elles sont étranges. Les réver­bères pro­jettent des ombres trop longues. Les chiens errants tra­versent les car­re­fours en meute silen­cieuse. Les mon­tagnes, tout autour, sont des pré­sences noires et mas­sives qui rap­pellent que la ville n’est qu’un acci­dent dans un pay­sage qui n’a pas été fait pour les hommes.

Devant l’hô­tel, sous le porche, Arnaud s’arrêta.

— Shi­rin.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait son pré­nom sans le jan, sans le made­moi­selle, sans rien — juste son pré­nom, nu, dans le fran­çais de la nuit, et la sono­ri­té était dif­fé­rente, le sh fran­çais plus doux que le sh dari, comme un tis­su qu’on aurait pas­sé à la main pour en ôter les aspérités.

Elle ne répon­dit pas. Elle entra dans l’hô­tel. Il la sui­vit. Le hall était presque vide — Ghu­lam Sar­war à la récep­tion, lisant un jour­nal en dari, la mous­tache fron­cée par la concen­tra­tion. Var­tan qui fer­mait le bar, les bou­teilles ran­gées, les bou­gies éteintes. Un silence de fin de soi­rée, oua­té, complice.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. Pas l’as­cen­seur — l’es­ca­lier, parce que l’es­ca­lier est plus lent, et que la len­teur, à cet ins­tant pré­cis, était néces­saire. Chaque marche était un choix. Chaque palier une hési­ta­tion. Au deuxième étage, le cou­loir s’é­ten­dit devant eux, long, fai­ble­ment éclai­ré, avec ses portes numé­ro­tées comme des secrets alignés.

La chambre 214. Shi­rin ouvrit la porte. Elle ne se retour­na pas pour l’in­vi­ter. Elle lais­sa la porte ouverte der­rière elle, et ce geste — ce non-geste, cette absence de fer­me­ture — était plus élo­quent que n’im­porte quelle invitation.

Arnaud entra. La porte se referma.

*

La fenêtre était ouverte. L’air de la nuit, frais et sec, entrait dans la chambre avec les bruits ténus du jar­din — un frois­se­ment de feuilles, un cra­que­ment de branche, le mur­mure loin­tain de l’eau dans le bas­sin. La lune éclai­rait le lit défait, le bureau, le recueil de Hafez posé sur la table de nuit.

Ce qui se pas­sa entre eux cette nuit-là n’a­vait rien de l’é­lan ni de la fièvre. C’é­tait plus lent que ça, plus grave, plus atten­tif. Deux corps qui se décou­vraient avec la pru­dence de ceux qui savent que le désir est une langue aus­si, et qu’on peut s’y trom­per comme on se trompe dans n’im­porte quelle tra­duc­tion. Les mains d’Ar­naud sur sa peau. Les lèvres de Shi­rin dans son cou. Et entre eux, le silence — non pas l’ab­sence de mots mais leur inuti­li­té, ce moment où les langues, toutes les langues, abdiquent devant quelque chose de plus ancien, de plus simple, de plus vrai.

Après, ils res­tèrent allon­gés dans le noir, le drap sur les jambes, la fenêtre ouverte sur la nuit afghane. Arnaud fumait une ciga­rette — une Gitane sans filtre qu’il avait rame­née de Paris et dont le tabac noir sen­tait une autre ville, un autre cli­mat, un autre monde. Shi­rin ne fumait pas. Elle regar­dait le pla­fond et pen­sait à une chose que sa mère lui avait dite un jour : « Les femmes War­dak ne font pas les choses à moi­tié. Quand elles aiment, elles aiment entiè­re­ment, et quand elles souffrent, elles souffrent entiè­re­ment, et la dif­fé­rence entre les deux est plus mince que tu ne crois. »

— Arnaud.

— Oui.

— Tu es marié.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un fait, posé entre eux comme un objet — un objet qu’on peut regar­der, tour­ner, exa­mi­ner, mais qu’on ne peut pas faire disparaître.

— Oui, dit-il. À Paris. Elle s’ap­pelle Cathe­rine. Deux enfants. Un gar­çon et une fille.

Il dit cela sans défense et sans excuses, avec cette hon­nê­te­té nue qui est par­fois la forme la plus cruelle de la cruau­té. Il ne cher­chait pas à mini­mi­ser. Il ne disait pas que son mariage était mort, que sa femme ne le com­pre­nait pas, que les diplo­mates vivent des vies paral­lèles. Il disait les faits. Cathe­rine. Deux enfants. Paris.

— Je sais, dit Shirin.

— Com­ment tu sais ?

— Je suis inter­prète. Je sais tout. C’est le problème.

Il écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier sur la table de nuit. La fumée res­ta un ins­tant sus­pen­due dans la lumière de la lune, un fan­tôme gris-bleu qui se dis­si­pa len­te­ment, et Shi­rin pen­sa que cette fumée res­sem­blait à beau­coup de choses dans sa vie — pré­sente, insai­sis­sable, et déjà en train de disparaître.

*

Elle ne dor­mit pas. Arnaud dor­mait — les Fran­çais dorment tou­jours après l’a­mour, c’é­tait une consta­ta­tion eth­no­gra­phique, pas un reproche — et elle se leva dou­ce­ment, enfi­la une robe, et des­cen­dit dans les jardins.

La nuit de Kaboul. Il faut l’a­voir vue pour com­prendre pour­quoi les poètes per­sans écrivent des gha­zals sur la nuit. L’air est si pur à cette alti­tude que les étoiles ne scin­tillent pas — elles brûlent, fixes, intenses, comme des trous dans un tis­su noir der­rière lequel il y aurait de la lumière. Le silence est total, ou presque — un chien aboie au loin, une voi­ture passe sur Shar‑e Naw, un gar­dien tousse quelque part. Et les jar­dins de l’hô­tel, bai­gnés de lune, avaient cette beau­té irréelle des lieux qu’on voit en rêve — les rosiers argen­tés, le bas­sin noir, le saule qui pen­dait comme une chevelure.

Shi­rin s’as­sit sur un banc de pierre. Elle fer­ma les yeux. Elle écouta.

Et c’est alors qu’elle enten­dit des pas.

Quel­qu’un mar­chait dans les jar­dins. Pas un ser­veur, pas un gar­dien — les ser­veurs et les gar­diens ont des pas recon­nais­sables, dis­crets, fonc­tion­nels. Ceux-ci étaient des pas d’homme qui ne vou­lait pas être enten­du mais qui ne connais­sait pas assez les lieux pour évi­ter le gravier.

Elle ouvrit les yeux. Une sil­houette, près du bas­sin. Un homme, debout, qui fumait une ciga­rette dont le bout rou­geoyait dans l’obs­cu­ri­té comme un œil unique. Il la vit au même moment et s’approcha.

Jür­gen Kess­ler. L’Al­le­mand au Leica.

— Guten Abend, dit-il. Puis, se repre­nant : Bon­soir. Vous ne dor­mez pas non plus ?

Il avait la tren­taine, une barbe blonde de trois jours, des yeux clairs qui sem­blaient pho­to­gra­phier tout ce qu’ils regar­daient. Son appa­reil pen­dait à son cou même à cette heure — un Lei­ca M3, nota Shi­rin, l’ap­pa­reil des professionnels.

— La nuit de Kaboul est trop belle pour dor­mir, dit-elle.

— C’est vrai. J’es­sayais de pho­to­gra­phier les étoiles, mais elles refusent de poser.

Il sou­rit. Un sou­rire char­mant, ouvert, un sou­rire de voya­geur habi­tué à mettre les gens à l’aise. Puis il s’as­sit sur le banc voi­sin, sans y être invi­té, avec cette décon­trac­tion des Euro­péens qui consi­dèrent l’es­pace public comme un bien partagé.

— Vous êtes l’in­ter­prète de la confé­rence fran­çaise, n’est-ce pas ? J’ai enten­du par­ler de vous. On dit que vous êtes la meilleure de Kaboul.

— On dit beau­coup de choses à Kaboul.

— C’est ce qui rend cette ville si intéressante.

Un silence. Le bas­sin reflé­tait la lune. Quelque part dans l’hô­tel, une fenêtre se ferma.

— Dites-moi, reprit Kess­ler, et son ton avait chan­gé — plus bas, plus direct, comme quel­qu’un qui ces­se­rait sou­dain de jouer un rôle pour en jouer un autre. Ce mar­chand, au lob­by. Ras­soul Khan. Vous le connais­sez bien ?

La ques­tion était trop pré­cise. Trop rapide. On ne demande pas à une femme qu’on vient de ren­con­trer dans un jar­din à deux heures du matin si elle connaît un mar­chand de lapis-lazu­li, sauf si l’on a une rai­son de poser cette ques­tion qui n’a rien à voir avec la curio­si­té touristique.

— Tout le monde connaît Ras­soul Khan, dit Shi­rin. Il fait par­tie du mobilier.

— Et ce qu’il vend, c’est uni­que­ment du lapis-lazu­li et des tapis ?

— Qu’est-ce que vous êtes, exac­te­ment, mon­sieur Kess­ler ? Photographe ?

Il la regar­da. Elle sou­tint son regard. Dans l’obs­cu­ri­té du jar­din, à cette heure où les masques tombent parce que la nuit est un pays sans fron­tières, quelque chose pas­sa entre eux — non pas de la séduc­tion, mais de la recon­nais­sance. Deux per­sonnes qui savaient que l’autre n’é­tait pas exac­te­ment ce qu’elle pré­ten­dait être.

— Pho­to­graphe, dit-il. Oui. C’est ce qui est écrit sur mon passeport.

— Et der­rière le passeport ?

— Der­rière le pas­se­port, il y a un homme curieux. Comme vous, made­moi­selle War­dak. Comme vous.

Il écra­sa sa ciga­rette, se leva, et la salua d’une incli­nai­son de tête presque for­melle — un geste qui contras­tait avec la décon­trac­tion de sa tenue et qui, pour cette rai­son, était plus inquié­tant qu’un geste menaçant.

— Bonne nuit, dit-il. Les étoiles de Kaboul sont déci­dé­ment imphotographiables.

Il dis­pa­rut dans l’hô­tel. Shi­rin res­ta assise. L’air de la nuit lui parut sou­dain plus froid, ou peut-être était-ce elle qui avait froid, cette sorte de froid inté­rieur qui vient quand on com­prend que les choses sont plus com­pli­quées qu’on ne le croyait, que les gens sont plus opaques, que l’hô­tel où l’on croyait être en sécu­ri­té est un lieu tra­ver­sé de cou­rants sou­ter­rains, de ques­tions, de pré­sences qui ne sont pas ce qu’elles semblent.

Elle remon­ta dans sa chambre. Arnaud dor­mait tou­jours. Elle se glis­sa sous le drap à côté de lui, sen­tit la cha­leur de son corps, cette cha­leur ani­male et simple qui est la seule véri­té du désir, et fer­ma les yeux.

Dans son som­meil, Arnaud mur­mu­ra un mot. En fran­çais. Un mot qu’elle ne com­prit pas — peut-être un nom, peut-être rien, peut-être le rési­du d’un rêve qui n’a­vait rien à voir avec elle, avec Kaboul, avec cette chambre au deuxième étage du Kabul Grand Hotel où deux per­sonnes qui n’au­raient pas dû se trou­ver ensemble dor­maient dans le même lit pen­dant que dehors, au-des­sus des mon­tagnes, les étoiles afghanes conti­nuaient de brû­ler avec une indif­fé­rence magnifique.

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Le bar du Coquart — Cha­pitres 9 à 13

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Coquart

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Cha­pitres 9 à 13

CHA­PITRE 9 — Vigneault

Il est entré un ven­dre­di soir de la troi­sième semaine d’août, et j’ai su tout de suite que ce n’é­tait pas un client ordinaire.

Ce n’é­tait pas son allure — il était habillé sim­ple­ment, pan­ta­lon de toile, che­mise ouverte, pas de veste, pas de cra­vate, rien de ce que por­taient les habi­tués du Coquart avec leur élé­gance de classe qui n’a besoin de rien prou­ver. Ce n’é­tait pas non plus son phy­sique — un homme mince, ner­veux, pas très grand, avec des mains longues et un visage angu­leux qui sem­blait avoir été taillé par le vent du large. Ce qui le dis­tin­guait, c’é­taient les yeux. Des yeux qui regar­daient tout avec une inten­si­té presque insup­por­table, comme si chaque objet, chaque visage, chaque reflet de lumière sur un verre méri­tait d’être vu com­plè­te­ment, absor­bé, rete­nu — non pas pho­to­gra­phié mais ava­lé, digé­ré, trans­for­mé en quelque chose d’autre que le regard.

Il s’est assis au comp­toir — pas au bout, pas au milieu, mais un peu à gauche du centre, là où per­sonne ne s’as­soit jamais parce que l’angle est mau­vais et que la lumière des fenêtres tombe direc­te­ment dans les yeux. Il ne sem­blait pas gêné par la lumière. Il sem­blait la boire.

— Un scotch, il a dit. N’im­porte lequel. Ce qui est ouvert.

J’ai ver­sé du John­nie Wal­ker — la bou­teille la plus enta­mée. Il a bu une gor­gée, a posé le verre, et il a regar­dé la baie. Le soleil était bas — cette heure d’août où le ciel com­mence à virer au rose et où les bélu­gas remontent vers le fjord en for­mant des lignes blanches à la sur­face de l’eau, comme des traits de craie sur une ardoise bleue.

— C’est quelque chose, il a dit.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment, pas une excla­ma­tion de tou­riste. C’é­tait un constat — le constat d’un homme qui mesure la dis­tance entre ce qu’il voit et ce qu’il pour­ra en dire, et qui sait que cette dis­tance ne sera jamais com­blée, mais qui essaie quand même.

— Vous venez d’où ? j’ai demandé.

— De Natashquan.

Nata­sh­quan. Bout du monde. Der­nier vil­lage avant le néant de la Basse-Côte-Nord, là où la route s’ar­rête et où le fleuve devient mer. À cinq cents kilo­mètres à l’est de Tadous­sac, sur la même rive, la même côte, le même ruban de terre coin­cé entre la forêt boréale et l’eau sans fin.

— Je connais de nom, j’ai dit. Pas de vue.

— Per­sonne ne connaît Nata­sh­quan de vue. C’est un endroit qu’on devine plus qu’on ne voit. Comme une baleine sous la sur­face — on sait qu’elle est là, mais on ne voit que le souffle.

Il a dit ça avec un sou­rire — un sou­rire de biais, légè­re­ment asy­mé­trique, qui don­nait à son visage une expres­sion de conspi­ra­teur bien­veillant. Je me suis dit : cet homme est un poète. Non pas parce qu’il fai­sait des méta­phores — tout le monde fait des méta­phores —, mais parce qu’il les fai­sait sans effort, comme on res­pire, et que cha­cune sem­blait naître de l’ins­tant même, du verre de scotch, de la lumière du cou­chant, de la pré­sence des bélu­gas au large, sans rien de fabri­qué ni de prémédité.

— Gilles Vigneault, il a dit en ten­dant la main par-des­sus le comptoir.

— Noé Thériault.

Nous nous sommes ser­ré la main. La sienne était sèche, ner­veuse, avec des cal­lo­si­tés au bout des doigts — des cal­lo­si­tés de gui­ta­riste, j’ai pen­sé, ou de char­pen­tier, ou des deux.

*   *   *

Il est res­té deux heures.

Deux heures pen­dant les­quelles le Coquart s’est trans­for­mé — non pas phy­si­que­ment, pas visi­ble­ment, mais dans sa tex­ture, dans sa den­si­té, comme si la pré­sence de cet homme modi­fiait la pres­sion atmo­sphé­rique du lieu, ajou­tait une couche de conscience à l’air que nous res­pi­rions. Les quelques clients pré­sents ne le connais­saient pas — il n’é­tait pas encore le Vigneault de Mon pays, celui que tout le Qué­bec chan­te­rait dans les années à venir. Il était sim­ple­ment un homme de Nata­sh­quan qui pas­sait par Tadous­sac, qui buvait du scotch, et qui écoutait.

Parce qu’il écou­tait. C’est la chose que j’ai com­prise tout de suite, et qui m’a fait lui par­ler plus que je ne parle d’ha­bi­tude — Vigneault écou­tait comme les bélu­gas écoutent, avec tout le corps, avec une atten­tion totale qui ne sélec­tion­nait rien, ne fil­trait rien, ne jugeait rien, mais absor­bait tout, les mots et les silences, les bruits du bar et le mur­mure du fleuve, l’ac­cent des clients anglo­phones et le grin­ce­ment des tabou­rets sur le plan­cher. Il écou­tait comme si le monde était une chan­son qu’il n’a­vait pas encore apprise et dont il cher­chait la mélodie.

Je lui ai par­lé de l’hô­tel. De la fer­me­ture. Des bateaux blancs. Du capi­taine Bou­chard. De la col­lec­tion Cover­dale. Il hochait la tête, posait une ques­tion de temps en temps — pas des ques­tions de jour­na­liste, pas des ques­tions de curieux, mais des ques­tions de quel­qu’un qui cherche le noyau dur des choses, le point où le fait devient image et l’i­mage devient chanson.

— Et avant l’hô­tel ? il a deman­dé. Avant les bateaux blancs, avant Cover­dale, avant tout ça — qu’est-ce qu’il y avait ?

— Il y avait le fleuve, j’ai dit. Il y avait les baleines. Il y avait les Innus. Et il y avait un nom.

— Un nom ?

— Totous­kak. Les seins.

Je lui ai racon­té ce que Téo m’a­vait racon­té — les col­lines rondes, la femme cou­chée, les enfants blancs qui sor­taient de son corps chaque prin­temps. Il a écou­té sans m’in­ter­rompre, le verre de scotch immo­bile entre ses doigts, et quand j’ai eu fini, il a dit :

— C’est ça, le pays.

Pas « c’est beau », pas « c’est inté­res­sant », pas « c’est fas­ci­nant ». C’est ça, le pays. Comme si tout ce que j’a­vais racon­té — le nom, les col­lines, les baleines, la femme cou­chée — n’é­tait pas une anec­dote ni une légende ni un fait eth­no­gra­phique, mais la défi­ni­tion même de ce que signi­fie habi­ter un lieu, y vivre, y mou­rir, y regar­der le fleuve cou­ler jus­qu’à ce que le fleuve et le regard deviennent la même chose.

*   *   *

Nous avons par­lé du Nord.

De la Côte-Nord — cette bande de terre entre le fleuve et le bou­clier cana­dien, quatre cents kilo­mètres de rien, de forêt d’é­pi­nettes, de rivières à sau­mon, de vil­lages accro­chés à la rive comme des coquillages à un rocher. Lui venait de l’ex­trême est, moi de l’ex­trême ouest de cette côte, et entre nous il y avait la même soli­tude, le même vent, la même lumière oblique de sep­tembre, le même sen­ti­ment d’être au bout de quelque chose — non pas au bout du monde, mais au com­men­ce­ment d’un autre monde que per­sonne n’a encore nommé.

— À Nata­sh­quan, il a dit, l’hi­ver dure sept mois. Sept mois de neige, de glace, de nuit à quatre heures de l’a­près-midi. Et quand le prin­temps arrive — si on peut appe­ler ça un prin­temps —, les gens sortent de leurs mai­sons comme des ours sortent de leur tanière, éblouis, mal­adroits, à moi­tié morts de froid et de soli­tude. Et la pre­mière chose qu’ils font, c’est regar­der le fleuve. Pour véri­fier qu’il est encore là.

— Ici aus­si, j’ai dit. La pre­mière chose que je fais en juin, c’est ouvrir les fenêtres du Coquart et regar­der l’eau. Pour vérifier.

— Pour véri­fier quoi ?

— Que le monde n’a pas dis­pa­ru pen­dant l’hiver.

Il a ri — un rire bref, grave, qui venait du fond de la gorge et qui s’est ter­mi­né en quelque chose d’autre, un son qui n’é­tait ni un rire ni un sou­pir mais quelque chose entre les deux, le bruit que fait un homme quand il recon­naît sa propre véri­té dans les mots d’un autre.

— Mon pays ce n’est pas un pays, il a mur­mu­ré, plus pour lui-même que pour moi. C’est l’hiver.

Je ne savais pas s’il citait quelque chose qu’il avait déjà écrit ou quelque chose qu’il était en train d’é­crire. Avec Vigneault, la fron­tière entre le sou­ve­nir et l’in­ven­tion n’exis­tait pas — tout pas­sait par le même filtre, tout res­sor­tait trans­for­mé, épu­ré, réduit à l’es­sen­tiel, comme le fleuve réduit les rochers en galets et les galets en sable.

*   *   *

Il est par­ti à l’aube.

Le bar était fer­mé depuis long­temps — j’a­vais éteint les lumières offi­cielles et allu­mé la petite lampe de bureau que je gar­dais sous le comp­toir pour les nuits où je res­tais après la fer­me­ture, ces nuits rares où quel­qu’un valait la peine de trans­gres­ser les horaires. Nous avions bu — lui plus que moi, moi assez pour sen­tir cette cha­leur fami­lière dans la poi­trine qui rend les mots plus faciles et les silences plus denses. La bou­teille de John­nie Wal­ker était aux deux tiers vide.

Par les fenêtres du Coquart, le ciel virait du noir au bleu, puis du bleu au gris, puis du gris à cette cou­leur indé­fi­nis­sable qui pré­cède l’au­rore sur le Saint-Laurent — une cou­leur qui n’a pas de nom dans aucune langue, qui est à la fois de la lumière et de l’eau, du ciel et de la terre, et qui dure peut-être dix minutes avant que le soleil ne la rem­place par quelque chose de plus simple et de moins vrai.

— Mer­ci, il a dit en se levant.

— De quoi ?

— Du bar. Du fleuve. Du nom. De la femme couchée.

Il a enfi­lé une veste qu’il avait lais­sée sur le dos­sier de sa chaise — une veste de toile usée, avec des poches défor­mées par des car­nets, des crayons, des bouts de papier. Des outils de poète. Les mêmes outils que les miens — mes verres, mes bou­teilles, mon tor­chon —, mais uti­li­sés pour un autre métier : non pas ser­vir les gens, mais les dire.

— Je revien­drai, il a dit.

— Je serai là, j’ai dit. Jus­qu’à la fin de la saison.

Il a hoché la tête. Puis il est sor­ti par la porte prin­ci­pale — pas par la porte de ser­vice, comme Téo, mais par la grande porte du hall, celle qui donne sur la pelouse et la baie —, et je l’ai regar­dé mar­cher dans la lumière nais­sante, sil­houette mince et ner­veuse sur le fond gris du fleuve, et j’ai pen­sé que cet homme empor­tait avec lui quelque chose que j’a­vais dit sans savoir que je le disais, quelque chose qui revien­drait un jour sous une autre forme — une chan­son, un poème, un mot jeté dans le vent du Nord —, et que ce quelque chose serait plus vrai que tout ce que j’au­rais pu écrire moi-même, parce que les poètes ont cette capa­ci­té ter­rible et magni­fique de voler les véri­tés des autres et de les rendre au monde sous une forme que plus per­sonne ne recon­naît, mais que tout le monde comprend.

Les bélu­gas souf­flaient dans l’aube.

Je suis res­té seul au bar, avec la bou­teille enta­mée et la lumière qui mon­tait, et j’ai pen­sé que Tadous­sac venait de don­ner quelque chose à Vigneault — ou que Vigneault venait de prendre quelque chose à Tadous­sac —, et que dans les deux cas, le fleuve conti­nue­rait de cou­ler, indif­fé­rent aux poètes et aux bar­mans, mais heu­reux peut-être — si un fleuve peut être heu­reux — d’a­voir été vu, vrai­ment vu, par un homme qui savait voir.

CHA­PITRE 10 — L’attirance

Sep­tembre est arri­vé par le fleuve.

Ce n’est pas une façon de par­ler. À Tadous­sac, les sai­sons ne changent pas selon le calen­drier — elles changent selon l’eau. Un matin, le Saint-Laurent est encore bleu, chaud, esti­val, avec ces reflets d’argent qui font croire que l’é­té dure­ra tou­jours. Et le len­de­main — sans tran­si­tion, sans aver­tis­se­ment —, l’eau est grise, froide, opaque, avec des remon­tées de fond qui apportent cette odeur de vase et d’iode que les gens du fleuve recon­naissent comme le pre­mier signe de l’au­tomne. Les bélu­gas le sentent avant nous. Ils changent de com­por­te­ment — les mâles s’é­loignent de la côte, les femelles et les veaux se regroupent en trou­peaux plus ser­rés, et leurs souffles deviennent plus fré­quents, plus ner­veux, comme s’ils comp­taient le temps qui leur reste avant les glaces.

Ce matin-là, en ouvrant le bar, j’ai su que l’é­té était fini.

La lumière avait chan­gé. Ce n’é­tait plus la lumière blanche et bru­tale de juillet, ni la lumière dorée et géné­reuse d’août — c’é­tait une lumière oblique, cui­vrée, qui rasait la sur­face de la baie en pro­je­tant des ombres longues sur le sable et qui don­nait à chaque objet un relief exces­sif, une pré­sence presque dou­lou­reuse, comme si les choses, sen­tant qu’elles allaient bien­tôt dis­pa­raître sous la neige, se mon­traient une der­nière fois dans toute leur densité.

Les habi­tués partaient.

Chaque jour, le Coquart se vidait un peu. Les Camp­bell étaient repar­tis la veille — Mme Camp­bell avait com­man­dé son der­nier gin tonic avec la même phrase qu’elle employait depuis douze ans, mais sa voix avait trem­blé sur le mot « glace », et j’a­vais fait sem­blant de ne pas l’en­tendre. Le juge Mor­ri­son était par­ti sans dire au revoir — il avait posé un billet de cinq dol­lars sur le comp­toir, avait fini son whis­ky debout, et était sor­ti par la porte prin­ci­pale avec la rai­deur d’un homme qui refuse de se retour­ner. Le doc­teur Trem­blay avait ser­ré la main de chaque employé de l’hô­tel, y com­pris les cui­si­niers, y com­pris la femme qui fai­sait les les­sives, et il avait dit à cha­cun la même chose : « Pre­nez soin de la maison. »

Il n’y aurait plus de mai­son l’an­née pro­chaine. Mais per­sonne ne le lui avait dit.

*   *   *

Har­riet, elle, ne par­tait pas.

Elle res­tait. Chaque jour de sep­tembre, elle venait au Coquart à dix-sept heures, com­man­dait son cha­blis, et nous par­lions — ou nous ne par­lions pas, ce qui reve­nait au même, parce que le silence entre Har­riet et moi avait acquis au fil de l’é­té une qua­li­té par­ti­cu­lière, une épais­seur, une consis­tance qui le ren­dait aus­si élo­quent que n’im­porte quelle conver­sa­tion. Nous pou­vions res­ter dix minutes sans échan­ger un mot, en regar­dant la baie virer du cuivre au vio­let, et ces dix minutes conte­naient plus de véri­té que toutes les phrases que nous avions pro­non­cées en vingt ans.

Un soir — un soir de la deuxième semaine de sep­tembre, quand le bar était vide et que la lumière décli­nait avec cette len­teur exas­pé­rante des cré­pus­cules nor­diques —, elle a posé son verre et elle a dit :

— Mar­chons.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait un impé­ra­tif — le seul qu’­Har­riet m’ait jamais adres­sé, et le seul auquel j’au­rais pu obéir sans réflé­chir, parce qu’il venait d’un endroit en elle que je recon­nais­sais comme un endroit en moi, un endroit qui n’a pas de nom mais qui existe au creux de la poi­trine, là où les déci­sions se prennent avant que le cer­veau n’ait le temps de les approuver.

J’ai fer­mé le bar une heure en avance. Je n’a­vais jamais fait ça.

*   *   *

Nous avons pris le sen­tier de la Pointe-de-l’Islet.

Le che­min longe le bord du fjord, entre les rochers et les épi­nettes rabou­gries, avec des pas­sages en caille­bo­tis de bois qui sur­plombent l’eau noire du Sague­nay. À droite, la paroi du fjord — ver­ti­cale, sombre, cou­verte de mousse et de lichens, avec des stries hori­zon­tales qui marquent les niveaux de la marée comme les cercles d’un arbre marquent les années. À gauche, le fleuve — immense, ouvert, d’un gris d’a­cier qui absor­bait les der­nières lueurs du jour.

Nous mar­chions côte à côte, sans nous tou­cher. L’es­pace entre nos bras — vingt cen­ti­mètres, peut-être trente — était le lieu le plus char­gé du monde. Vingt ans de non-dit occu­paient cet espace, vingt ans de regards croi­sés au-des­sus du comp­toir, de doigts qui frô­laient un verre au même moment, de phrases com­men­cées et jamais finies, de silences qui duraient une seconde de trop pour être innocents.

— Mon mari ne vient plus à Tadous­sac, a dit Harriet.

Je le savais. Edward Price — un finan­cier de Mont­réal, un homme que je n’a­vais vu au Coquart que trois ou quatre fois en vingt ans, et qui chaque fois avait com­man­dé un bour­bon avec l’air d’un homme qui pré­fé­re­rait être ailleurs — avait ces­sé de venir au milieu des années cin­quante. Har­riet venait seule depuis. Per­sonne n’en par­lait. Per­sonne ne posait de ques­tions. C’est l’a­van­tage des vil­lages de vil­lé­gia­ture — les secrets y sont si nom­breux qu’ils finissent par se neu­tra­li­ser, comme les cou­rants contraires du fleuve qui s’an­nulent au point de rencontre.

— Il est res­té à Mont­réal, elle a conti­nué. Il a sa vie. J’ai la mienne. Le cot­tage est à mon nom. Tadous­sac est à moi.

Elle a dit « Tadous­sac est à moi » sans pos­ses­si­vi­té — plu­tôt avec la rési­gna­tion de quel­qu’un qui com­prend que pos­sé­der un lieu signi­fie aus­si lui appar­te­nir, et que cette appar­te­nance est une chaîne autant qu’un privilège.

— Et toi, Noé ? Qu’est-ce qui est à toi ?

J’ai réflé­chi. Le bar n’é­tait pas à moi — il appar­te­nait à la Cana­da Steam­ship Lines, qui appar­te­nait à des action­naires, qui appar­te­naient à l’i­dée abs­traite du pro­fit. Ma cabane sur la Pointe n’é­tait pas vrai­ment à moi — elle était sur un ter­rain de la muni­ci­pa­li­té, tolé­rée plus qu’au­to­ri­sée. Mon nom n’é­tait pas entiè­re­ment à moi — il était à moi­tié de mon père, à moi­tié de ma mère, deux moi­tiés qui ne s’é­taient jamais tout à fait jointes.

— Le fleuve, j’ai dit. Le fleuve est à moi. Ou plu­tôt — je suis au fleuve.

Elle s’est arrê­tée. Nous étions au bout de la Pointe, là où le sen­tier finit et où les rochers plongent dans l’eau du Sague­nay. L’embouchure du fjord s’ou­vrait devant nous comme une bouche — sombre, pro­fonde, aspi­rante. De l’autre côté, très loin, les lumières de Baie-Sainte-Cathe­rine cli­gno­taient comme des étoiles tom­bées à l’eau.

— Noé, elle a dit, et sa voix avait chan­gé — plus basse, plus lente, comme un ins­tru­ment qu’on accorde dif­fé­rem­ment pour jouer dans une autre tona­li­té. Je viens ici depuis qua­rante ans. Depuis ma nais­sance. Et pen­dant qua­rante ans, chaque été, je me suis assise au Coquart et je t’ai regar­dé ser­vir des verres, et chaque été, j’ai pen­sé la même chose.

— Quelle chose ?

— Que tu étais l’homme le plus pré­sent que je connais­sais. Pré­sent au sens — là. Com­plè­te­ment là. Der­rière ton comp­toir, avec tes verres et ton tor­chon, tu es plus là que n’im­porte qui dans n’im­porte quelle pièce. Mon mari n’est jamais là — même quand il est assis en face de moi, il est ailleurs, à Mont­réal, à la Bourse, dans sa tête. Les clients du bar ne sont pas là — ils sont dans leurs sou­ve­nirs, dans leurs pro­jets, dans leur gin. Mais toi, tu es là. Tu es tou­jours là.

Un bélu­ga a souf­flé dans l’embouchure du fjord — un souffle soli­taire, net, qui s’est éle­vé dans le cré­pus­cule comme une vir­gule dans une phrase trop longue.

— C’est le métier, j’ai dit.

— Non. Ce n’est pas le métier. C’est toi.

Nous étions face à face. La lumière était presque éteinte — il ne res­tait qu’une bande de cuivre à l’ho­ri­zon ouest, au-des­sus des col­lines de Totous­kak, et cette bande jetait sur le visage d’Har­riet une lumière oblique qui creu­sait ses joues et allu­mait ses yeux, et pen­dant un ins­tant j’ai vu — ou cru voir — le visage qu’elle avait à vingt ans, quand elle s’as­seyait au Coquart pour la pre­mière fois et que je ne savais pas encore que cette femme allait tra­ver­ser ma vie comme un cou­rant tra­verse le fleuve, en pro­fon­deur, sans remous visibles, mais en modi­fiant pour tou­jours la direc­tion de l’eau.

Nous ne nous sommes pas embrassés.

Je ne sais pas pour­quoi. Peut-être parce que vingt ans de rete­nue avaient créé entre nous une dis­tance qui était deve­nue elle-même une forme d’in­ti­mi­té — une inti­mi­té du manque, plus forte que n’im­porte quel contact. Peut-être parce que nous savions tous les deux que ce qui exis­tait entre nous n’a­vait pas besoin de gestes pour exis­ter, et qu’un bai­ser aurait réduit à une anec­dote ce qui était, en réa­li­té, quelque chose de beau­coup plus vaste et de beau­coup plus triste. Peut-être, sim­ple­ment, parce que le moment est pas­sé — comme passent les bélu­gas devant la Pointe, visibles une seconde, dis­pa­rus la sui­vante, et que per­sonne n’a le pou­voir de les retenir.

Nous sommes ren­trés par le même sen­tier, côte à côte, sans nous tou­cher. L’es­pace entre nos bras était tou­jours de vingt cen­ti­mètres. Mais ces vingt cen­ti­mètres avaient chan­gé de nature — ils n’é­taient plus un vide, ils étaient un plein. Le plein de tout ce qui avait été dit et de tout ce qui ne le serait jamais.

Devant l’hô­tel, elle s’est arrêtée.

— Je ne revien­drai pro­ba­ble­ment pas, elle a dit. Après cette sai­son. Le cot­tage — je vais le vendre. Ou le fer­mer. Je ne sais pas encore.

— Je sais, j’ai dit.

— Bonne nuit, Noé.

— Bonne nuit, Harriet.

Elle est par­tie vers la Rue des Pion­niers, et je suis res­té devant l’hô­tel, les mains dans les poches, face à la baie noire, et j’ai écou­té ses pas décroître sur le gra­vier, et le silence qui a sui­vi ses pas était le silence le plus bruyant que j’aie jamais entendu.

CHA­PITRE 11 — Le der­nier accostage

La corne a son­né à neuf heures du matin.

Je l’ai enten­due depuis le bar, où je pré­pa­rais les verres pour la der­nière récep­tion de la sai­son — la com­pa­gnie avait pré­vu un cock­tail pour les pas­sa­gers du der­nier voyage, une façon civi­li­sée de dire adieu à qua­rante-deux ans de croi­sières sur le Sague­nay, avec du cham­pagne, des dis­cours et des amuse-gueules sur des pla­teaux d’argent. Made­leine avait sor­ti les nappes blanches, les chan­de­liers, les verres en cris­tal de Cover­dale — ceux qu’on ne sor­tait que pour les occa­sions excep­tion­nelles, ceux qui por­taient le mono­gramme de la Cana­da Steam­ship Lines gra­vé dans le verre, CSL en lettres entre­la­cées, comme les ini­tiales d’un couple sur une tombe.

La corne a son­né une deuxième fois, puis une troi­sième — trois coups, la séquence d’ar­ri­vée, le signal que les pilotes du Riche­lieu envoyaient depuis qua­rante-deux ans pour annon­cer leur entrée dans la baie de Tadous­sac. Mais ce matin-là, les trois coups avaient une réso­nance dif­fé­rente. Plus longs. Plus graves. Comme si la corne elle-même savait.

Je suis sor­ti sur la terrasse.

Le Riche­lieu contour­nait la Pointe-de-l’Is­let pour la der­nière fois. Blanc. Immense. Les deux che­mi­nées noires, blanches et rouges dres­sées vers le ciel comme deux doigts levés en signe d’a­dieu — ou de ser­ment. Les pas­sa­gers étaient sur le pont, mas­sés contre le bas­tin­gage, et même à cette dis­tance, je pou­vais voir qu’ils ne pre­naient pas de pho­to­gra­phies. Ils regar­daient. Sim­ple­ment. Avec cette atten­tion silen­cieuse que les êtres humains n’ac­cordent qu’aux choses qu’ils voient pour la der­nière fois.

Le vil­lage s’é­tait ras­sem­blé sur le quai.

Pas tout le vil­lage — les huit cents habi­tants de Tadous­sac n’é­taient pas tous là. Mais il y avait les vieux, ceux qui avaient vu les bateaux blancs toute leur vie, et quelques jeunes qui ne com­pre­naient pas tout à fait ce qui se pas­sait mais qui sen­taient que quelque chose de lourd était en train de se poser sur la baie, comme un brouillard, comme un deuil. Il y avait les employés de l’hô­tel, debout sur la pelouse, en uni­forme, avec Made­leine au pre­mier rang, droite comme un cierge dans sa robe grise. Il y avait les pilotes du tra­ver­sier, accou­dés à la ram­barde du débar­ca­dère, cas­quette sur la tête, ciga­rette aux lèvres. Et il y avait Téo, assis sur un bol­lard au bout du quai, sa cas­quette de marin sur les genoux, regar­dant le bateau appro­cher avec les yeux de quel­qu’un qui a vu arri­ver et par­tir plus de choses que la plu­part des hommes n’en ver­ront en dix vies.

*   *   *

Le Riche­lieu a accos­té avec la même pré­ci­sion que d’ha­bi­tude — la même len­teur, le même quart de tour, les mêmes amarres lan­cées vers le quai. Le flanc blanc s’est col­lé contre les défenses de bois. La pas­se­relle est tom­bée. Et les pas­sa­gers sont descendus.

Mais cette fois, ils des­cen­daient len­te­ment. Très len­te­ment. Comme si chaque marche de la pas­se­relle méri­tait d’être comp­tée, pesée, rete­nue. Ils por­taient leurs vête­ments de croi­sière — les bla­zers, les robes d’é­té, les cha­peaux —, mais quelque chose dans leur façon de les por­ter avait chan­gé. Ce n’é­taient plus des vête­ments de vacances. C’é­taient des cos­tumes de céré­mo­nie. Des habits de fin.

Le capi­taine Bou­chard est des­cen­du le dernier.

Il por­tait son uni­forme — impec­cable, comme tou­jours, le ves­ton bleu, les bou­tons dorés, la cas­quette blanche. Mais il avait ajou­té quelque chose que je ne lui avais jamais vu : ses médailles. Deux ran­gées de rubans sur la poi­trine gauche — la Croix du Ser­vice méri­toire, la Médaille du Ser­vice dis­tin­gué, d’autres que je ne connais­sais pas, des rubans de cou­leurs fanées qui racon­taient qua­rante ans de ser­vice sur le fleuve et cinq ans de convois dans l’At­lan­tique pen­dant la guerre. Il ne les por­tait jamais. Ce jour-là, il les a portées.

Il a des­cen­du la pas­se­relle avec une len­teur déli­bé­rée, le dos droit, le men­ton levé, le regard fixe — non pas sur le quai, non pas sur la foule, mais sur un point au-des­sus de l’ho­ri­zon, quelque part au large, dans la direc­tion où le fleuve s’ouvre vers le golfe et le golfe vers la mer, comme si ses yeux cher­chaient déjà un autre rivage, un rivage où les bateaux blancs navi­gue­raient encore et où les cornes son­ne­raient dans la brume sans jamais s’arrêter.

Il est arri­vé au bas de la pas­se­relle. Il s’est retour­né une seule fois — un quart de tour, rapide, mili­taire — pour regar­der le Riche­lieu. Puis il a mar­ché vers le quai sans se retour­ner de nouveau.

*   *   *

La récep­tion au Coquart a duré trois heures.

J’ai ser­vi du cham­pagne — du Moët, pas le meilleur mais pas le pire, ache­té en quan­ti­té par la com­pa­gnie pour l’oc­ca­sion. J’ai ser­vi des gin tonics, des whis­kies, des cognacs. J’ai cou­pé des ron­delles de citron, j’ai rem­pli des bacs de gla­çons, j’ai essuyé le comp­toir vingt fois. J’ai fait mon métier.

Le direc­teur de la com­pa­gnie a pro­non­cé un dis­cours — un dis­cours bref, conve­nu, plein de mots comme « héri­tage », « tra­di­tion », « gra­ti­tude », des mots qui avaient la consis­tance du cham­pagne tiède, effer­ves­cents une seconde et plats la sui­vante. Per­sonne n’a écou­té. Les gens buvaient, par­laient, riaient un peu trop fort, avec cette gaie­té for­cée des fêtes de fin — la gaie­té de ceux qui savent que la musique va s’ar­rê­ter et qui dansent plus vite pour ne pas entendre le silence qui vient.

Bou­chard est mon­té au bar à la fin de la récep­tion, quand la salle se vidait. Il s’est assis à sa place. Il a com­man­dé un gin. Un seul.

— La der­nière fois, Noé.

— La der­nière fois, capitaine.

J’ai ver­sé. Bee­fea­ter, deux gla­çons, un trait de tonic, une ron­delle de citron cou­pée mince. La même for­mule depuis 1951. La der­nière fois que je la préparerais.

Il a bu len­te­ment — à son rythme habi­tuel, retrou­vé pour l’oc­ca­sion, comme un musi­cien qui joue son mor­ceau final au tem­po juste, ni trop vite ni trop lent, exac­te­ment comme il doit être joué. Qua­rante-cinq minutes. Pas une de plus, pas une de moins.

Quand le verre a été vide, il s’est levé. Il a posé sa main sur le comp­toir — cette main immense, large comme une barre, qui avait tenu la roue du Riche­lieu pen­dant vingt-cinq ans — et il l’a lais­sée là un moment, à plat sur le bois d’é­rable, comme pour sen­tir une der­nière fois la matière, la cha­leur, la vibra­tion sourde du bar et de l’hô­tel et du fleuve qui pas­sait de l’autre côté des murs.

Puis il m’a ten­du la main. Je l’ai ser­rée. Sa poigne était ferme, sèche, définitive.

— Bonne chance, Noé.

— Bonne chance, capitaine.

Il est sor­ti. J’ai enten­du ses pas dans le hall — des pas lourds, régu­liers, mesu­rés, les pas d’un homme qui marche pour la der­nière fois dans un lieu qu’il connaît par cœur et qui refuse de cou­rir. Puis la porte de l’hô­tel s’est ouverte et refer­mée, et les pas se sont per­dus dans le bruit du vent.

Par les fenêtres du Coquart, j’ai regar­dé le Riche­lieu appa­reiller. Les amarres lar­guées, la corne une der­nière fois — un coup, long, déchi­rant, qui a rou­lé sur la baie et rebon­di contre les col­lines de Totous­kak avant de s’é­teindre dans le fjord. Le bateau s’est déta­ché du quai, a pivo­té len­te­ment sur lui-même, et a pris la direc­tion du large. Les deux che­mi­nées d’a­bord. Puis la coque blanche. Puis la poupe, avec le nom — RICHE­LIEU — en lettres noires sur la pein­ture blanche. Puis la fumée. Puis rien.

La baie était vide.

J’ai essuyé le comp­toir une der­nière fois. J’ai ran­gé les verres. J’ai fer­mé le cham­pagne. Et je suis res­té debout der­rière le bar, les mains à plat sur le bois, en regar­dant l’es­pace vide sur l’eau où, pen­dant qua­rante-deux ans, un bateau blanc avait jeté l’ancre chaque été, et qui main­te­nant n’é­tait plus qu’un rec­tangle de fleuve gris, indif­fé­rent, inal­té­rable, exac­te­ment pareil à tous les autres rec­tangles de fleuve gris sur les­quels jamais aucun bateau n’a­vait navigué.

CHA­PITRE 12 — La fermeture

Octobre.

Le mot lui-même a un goût de fin — un goût de terre mouillée, de feuilles mortes, de fumée de bois qui des­cend du vil­lage et se mêle à l’o­deur du varech dans la baie. Octobre à Tadous­sac, c’est le mois où le monde se rétracte. Les jours rac­cour­cissent. La lumière décline. Le fleuve vire au gris de plomb et ne revien­dra au bleu qu’au mois de juin sui­vant — si même il revient au bleu, si même il y a un mois de juin sui­vant, si même quel­qu’un est encore là pour regarder.

L’hô­tel se vidait.

Je dis « se vidait », mais ce n’est pas le bon mot. Se vider implique une action pas­sive — un conte­nant qui perd son conte­nu par gra­vi­té, par usure, par négli­gence. Ce qui se pas­sait à l’Hô­tel Tadous­sac en octobre 1965 n’a­vait rien de pas­sif. C’é­tait un démon­tage. Une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale. Made­leine diri­geait les opé­ra­tions avec la pré­ci­sion impla­cable d’un géné­ral en retraite — chaque chambre fer­mée selon un pro­to­cole qu’elle avait éla­bo­ré elle-même, chaque lit déhous­sé, chaque mate­las retour­né, chaque rideau décro­ché, plié, éti­que­té, ran­gé dans la réserve du troi­sième avec la date et le numé­ro de chambre ins­crits au crayon sur une éti­quette de carton.

Les col­lec­tions par­taient en premier.

Les hommes du Minis­tère des Affaires cultu­relles étaient venus début octobre — trois fonc­tion­naires en cos­tume gris, avec des for­mu­laires, des appa­reils pho­to et des caisses de bois tapis­sées de papier de soie. Ils avaient tra­vaillé métho­di­que­ment, cou­loir par cou­loir, vitrine par vitrine, décro­chant les aqua­relles, embal­lant les gra­vures, sou­le­vant les mocas­sins et les calu­mets avec des gants de coton blanc, comme des méde­cins mani­pu­lant des organes dans un bloc opératoire.

Made­leine les sui­vait avec son cahier noir.

Elle véri­fiait chaque objet, com­pa­rait chaque numé­ro d’in­ven­taire, signait chaque bor­de­reau de trans­fert avec une écri­ture qui ne trem­blait pas — mais dont je voyais, moi qui la connais­sais depuis vingt-deux ans, qu’elle appuyait un peu plus fort que d’ha­bi­tude sur le papier, comme si la pres­sion du sty­lo com­pen­sait la pres­sion de ce qui mon­tait dans sa poi­trine et qu’elle refu­sait de lais­ser sortir.

Quand ils ont empor­té le tam­bour de cha­man — le tam­bour de Mash­teuiatsh, celui de la der­nière vitrine du cou­loir du deuxième —, elle s’est arrê­tée un ins­tant. Une seconde. Elle a regar­dé la vitrine vide, le rec­tangle de pous­sière sur le velours où le tam­bour avait repo­sé pen­dant vingt et un ans, et j’ai vu pas­ser dans ses yeux quelque chose que je n’a­vais jamais vu chez Made­leine Ouel­let — non pas de la tris­tesse, non pas de la colère, mais une sorte de stu­pé­fac­tion, l’é­ton­ne­ment d’une femme qui découvre sou­dain que les choses aux­quelles elle a consa­cré sa vie peuvent être mises dans des caisses et empor­tées dans un camion, et que ni son cahier noir, ni ses clés, ni ses vingt-deux ans de ser­vice n’y peuvent rien.

*   *   *

Har­riet était par­tie la veille.

Sans adieu. Sans pas­sage au Coquart. Sans cha­blis. Elle avait fer­mé le cot­tage un matin — les volets clos, la porte ver­rouillée, la clé confiée à un voi­sin — et elle avait pris la route de Qué­bec dans sa voi­ture, une Old­smo­bile blanche que j’a­vais vue garée sur la Rue des Pion­niers chaque été pen­dant vingt ans et dont le départ, ce matin-là, avait lais­sé dans l’al­lée de gra­vier une trace de pneus qui res­sem­blait à une signature.

Je ne lui en vou­lais pas. Les adieux sont des formes, et les formes n’a­vaient jamais eu cours entre nous. Ce qui avait exis­té entre Har­riet et moi n’a­vait pas besoin de conclu­sion — c’é­tait une phrase sans point final, une mélo­die sans réso­lu­tion, un fleuve sans embou­chure. Ça conti­nuait. Ça conti­nue­rait. Même après.

*   *   *

Les der­niers jours.

Je fer­mais le bar chaque soir un peu plus tôt, faute de clients. Le Coquart, qui en juillet accueillait cin­quante per­sonnes par soi­rée, n’en rece­vait plus que trois ou quatre — les ouvriers du chan­tier de fer­me­ture, les der­niers employés, un pilote du tra­ver­sier qui pas­sait boire un café avant le der­nier pas­sage. Le bruit avait chan­gé. Le bour­don­ne­ment constant de la sai­son — conver­sa­tions, rires, tin­te­ment de verres, grin­ce­ment de tabou­rets — avait été rem­pla­cé par un silence gra­nu­leux, un silence fait de petits bruits iso­lés qui ne com­po­saient plus une musique mais un inven­taire : le cla­que­ment d’un volet, le cra­que­ment d’un plan­cher, le gémis­se­ment d’un tuyau dans les entrailles de l’hôtel.

Téo n’é­tait plus venu depuis trois semaines.

C’é­tait inha­bi­tuel. Pen­dant toute la sai­son, il avait fait son pèle­ri­nage chaque mar­di, sans excep­tion, grim­pant à pied depuis Essi­pit avec ses bottes et sa cas­quette. Mais depuis la mi-sep­tembre, le tabou­ret du bout était vide. J’a­vais arrê­té de pré­pa­rer le thé Red Rose à l’a­vance. J’a­vais ran­gé le sous-verre en liège.

Je ne m’in­quié­tais pas. Téo avait soixante-dix ans et il avait vécu plus dur que la plu­part des hommes de trente. Il revien­drait ou ne revien­drait pas. Les Innus n’ont pas la même concep­tion de la pré­sence que les Blancs — pour eux, être absent est aus­si une façon d’être là, et le vide qu’on laisse à sa place dit par­fois plus que le corps qui l’occupait.

*   *   *

Le der­nier soir, j’ai fait l’in­ven­taire du bar.

Vingt-trois bou­teilles de gin, dix-sept de scotch, douze de rye, huit de cognac, quatre de vod­ka, trois de ver­mouth. Cent qua­rante-six verres — tum­bler, coupes, flûtes, verres à shot. Qua­torze sous-verres en car­ton, six en liège, un en cuir — celui de Téo. Un tire-bou­chon, deux ouvre-bou­teilles, un cou­teau à citron, un pilon à cock­tail. Deux seaux à glace. Un tor­chon blanc, un tor­chon bleu. Le comp­toir d’é­rable mas­sif, quatre mètres de long, ver­ni sombre, avec ses marques de verre que vingt-trois ans de ser­vice n’a­vaient pas réus­si à effa­cer et que vingt-trois ans de plus n’ef­fa­ce­raient pas davantage.

J’ai tout noté sur une feuille — pas dans un cahier noir comme Made­leine, mais sur une simple feuille de papier arra­chée au bloc de com­mandes, avec un crayon que j’ai taillé au cou­teau à citron parce que je n’a­vais rien d’autre sous la main. C’é­tait un inven­taire modeste, sans ambi­tion, sans amour — juste une liste. Mais en l’é­cri­vant, j’ai sen­ti quelque chose mon­ter en moi, quelque chose que je n’a­vais pas sen­ti depuis des années, peut-être depuis la guerre, peut-être depuis la mort de ma mère — un sen­ti­ment sans nom, qui n’est pas de la tris­tesse ni du regret ni de la peur, mais qui contient les trois, et qui res­semble à ce qu’on éprouve quand on regarde la marée des­cendre et qu’on sait qu’elle remon­te­ra mais qu’on n’est pas sûr d’être encore là pour la voir.

Made­leine est venue au bar à vingt-deux heures.

Elle por­tait sa robe grise, son tablier blanc, son chi­gnon d’in­gé­nieur. Elle avait les clés à la cein­ture — toutes les cent trente-sept clés, qui tin­taient à chaque pas. Elle s’est assise au tabou­ret le plus proche du mur — celui où per­sonne ne s’as­soit, celui où elle s’é­tait assise le jour de la lettre, en juin, quand elle avait com­man­dé un verre d’eau.

— Un cognac, elle a dit.

C’é­tait la pre­mière fois en vingt-deux ans que Made­leine Ouel­let com­man­dait un verre d’al­cool au bar du Coquart.

J’ai ver­sé. Du Hen­nes­sy. Un verre géné­reux. Elle l’a pris, l’a regar­dé à tra­vers la lumière de la lampe — la cou­leur ambrée du liquide, les reflets d’or et de cuivre qui dan­saient sur les parois du verre —, et elle a bu une gor­gée. Len­te­ment. Avec appli­ca­tion. Comme une femme qui accom­plit un geste qu’elle a lon­gue­ment médi­té et qu’elle ne répé­te­ra jamais.

— Bonne nuit, Noé, elle a dit en repo­sant le verre. Il était vide.

— Bonne nuit, Madeleine.

Elle s’est levée. Elle a fait tin­ter ses clés une der­nière fois — cent trente-sept clés, cent trente-sept chambres, cent trente-sept portes fer­mées sur vingt-deux ans de draps empe­sés, de fis­sures col­ma­tées et de tableaux accro­chés droit. Puis elle est sor­tie du bar, et j’ai enten­du ses pas dans le cou­loir — des pas nets, pré­cis, mesu­rés —, et chaque pas fer­mait une porte.

*   *   *

J’ai éteint les lumières du Coquart une par une.

D’a­bord les appliques du mur est, puis celles du mur ouest, puis la lampe du comp­toir, puis le pla­fon­nier du centre. Chaque extinc­tion modi­fiait la géo­gra­phie du bar — les ombres gran­dis­saient, les murs recu­laient, le pla­fond mon­tait, et le comp­toir d’é­rable, qui pen­dant la jour­née était un meuble par­mi d’autres, deve­nait dans le noir un rivage, une fron­tière, la ligne de par­tage entre le monde des vivants et celui des choses qui ont ces­sé de servir.

La der­nière lumière que j’ai éteinte était celle de la petite lampe de bureau, sous le comp­toir — celle que j’al­lu­mais pour les nuits de Vigneault, pour les conver­sa­tions tar­dives, pour les moments où le bar ces­sait d’être un lieu public et deve­nait un lieu pri­vé, un confes­sion­nal, un abri contre le vent du Nord et le pas­sage du temps.

J’ai posé les mains à plat sur le comp­toir. Le bois était tiède sous mes paumes — tiède de vingt-trois ans de verres posés, de mains posées, de coudes posés, de toute la cha­leur accu­mu­lée par les corps qui avaient pas­sé là, soir après soir, sai­son après sai­son, en buvant, en par­lant, en se tai­sant, en regar­dant le fleuve par les fenêtres en arc et en croyant, peut-être, que tout cela dure­rait toujours.

Le bois était tiède et le bar était noir et l’hô­tel était silen­cieux et le fleuve, de l’autre côté des murs, conti­nuait de cou­ler dans la nuit d’oc­tobre avec la patience d’un dieu qui n’a rien d’autre à faire que cou­ler, et j’ai pen­sé : voi­là. C’est fait. C’est fini. Le bar du Coquart a fermé.

Je suis sor­ti par la porte de ser­vice — celle de Téo — et j’ai tra­ver­sé le vil­lage désert sous les étoiles.

CHA­PITRE 13 — Le fleuve continue

« Il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines. »

— Jacques Car­tier, 1535

La nuit d’oc­tobre sen­tait le gel.

Pas le gel lui-même — le gel ne vien­drait que dans quelques semaines, quand les pre­mières glaces com­men­ce­raient à se for­mer dans les anses et que le Sague­nay fume­rait comme une chau­dière au petit matin. Mais l’o­deur du gel, oui — cette odeur métal­lique, sèche, cou­pante, qui est l’o­deur de l’air quand il n’a plus la force de por­ter autre chose que lui-même. Les feuilles étaient tom­bées. Les épi­nettes seules res­taient vertes, sombres, obs­ti­nées, plan­tées le long du sen­tier de la Pointe comme des sen­ti­nelles qui ont oublié ce qu’elles gardent.

J’ai mar­ché jus­qu’à ma cabane.

C’est une petite construc­tion de planches — quatre murs, un toit de tôle, une fenêtre qui donne sur le fjord, un poêle à bois qui met deux heures à chauf­fer la pièce en hiver et deux minutes à la refroi­dir quand on ouvre la porte. Mon père l’a­vait construite dans les années trente, quand il tra­vaillait encore comme char­pen­tier sur la rive nord, et il l’a­vait lais­sée là en par­tant, comme on laisse une balise sur un rivage qu’on ne visi­te­ra plus. J’y dor­mais les nuits de sai­son, quand je ne vou­lais pas tra­ver­ser en pick-up jus­qu’à Baie-Sainte-Cathe­rine et que la fatigue du bar me don­nait envie de m’en­dor­mir avec le bruit du fleuve dans les oreilles plu­tôt qu’a­vec le silence de la forêt.

Ce soir-là, je ne suis pas entré dans la cabane. Je me suis assis sur le rocher plat devant — mon rocher, celui qui avance dans l’eau comme une langue de pierre, celui d’où j’a­vais regar­dé les bélu­gas avec Téo, avec la nuit, avec le silence.

Le fjord était noir. Le fleuve était noir. Le ciel était d’un bleu si sombre qu’il ne se dis­tin­guait de l’eau que par les étoiles — des mil­liers d’é­toiles, dures, claires, piquées dans le ciel comme des éclats de verre sur du velours noir, avec la Voie lac­tée qui tra­ver­sait le zénith en dia­go­nale, vaste traî­née de lait cos­mique au-des­sus du Saguenay.

J’ai atten­du.

*   *   *

Ils sont venus.

Pas tout de suite. Le fleuve a d’a­bord été silen­cieux — un silence immense, total, un silence qui ne res­sem­blait à rien de ter­restre, qui appar­te­nait à un monde d’a­vant les langues, d’a­vant les noms, d’a­vant les hommes. Un silence de huit mille ans, le silence qui régnait ici quand les pre­miers chas­seurs étaient des­cen­dus le long du fjord après la fonte des glaces, et qui régnait encore, sous le bruit des bateaux, sous le bruit des tou­ristes, sous le bruit du monde, comme une basse conti­nue que rien ne pou­vait éteindre.

Puis un souffle.

Un seul, d’a­bord. Loin. Du côté de l’embouchure, là où le Sague­nay verse ses eaux dans le Saint-Laurent. Un souffle court, rond — un mâle, j’en étais sûr. La forme du souffle dans l’air froid de la nuit des­si­nait un petit panache blanc qui s’é­le­vait, se dis­sol­vait, dis­pa­rais­sait, comme le fan­tôme d’une phrase pro­non­cée et aus­si­tôt oubliée.

Puis un deuxième souffle, plus près. Puis un troi­sième. Puis cinq, dix, vingt souffles en même temps — un trou­peau entier qui remon­tait le fjord dans la nuit, des dizaines de dos blancs qui affleu­raient à la sur­face de l’eau noire, lumi­neux, irréels, comme des mor­ceaux de lune tom­bés dans le fleuve.

Ils pas­saient devant moi sans me voir — ou en me voyant sans se sou­cier de moi, ce qui revient au même. Leurs corps glis­saient dans l’eau sans bruit, avec cette flui­di­té impos­sible qui fait des bélu­gas les créa­tures les plus élé­gantes du fleuve, plus élé­gantes que les bateaux blancs, plus élé­gantes que les goé­lettes, plus élé­gantes que tout ce que les hommes avaient jamais posé sur cette eau. Ils se tou­chaient en nageant — flanc contre flanc, museau contre flanc, mère contre veau — avec une ten­dresse qui n’a­vait pas besoin de mots, qui était anté­rieure aux mots, qui exis­tait dans le silence du monde avant que le monde ait un nom.

Et les sons.

Car ils n’é­taient pas silen­cieux. Sous la sur­face, ils chan­taient. Je ne pou­vais pas les entendre — pas avec mes oreilles, pas avec mon corps d’homme ter­restre, pas avec mes sens de bar­man habi­tué au tin­te­ment des verres et au mur­mure des confi­dences. Mais je savais qu’ils chan­taient. Téo me l’a­vait dit. Les scien­ti­fiques le disaient. Les Innus le savaient depuis tou­jours. Sous la sur­face lisse et noire du Sague­nay, les bélu­gas émet­taient des sons — des cris, des grin­ce­ments, des sif­fle­ments, des cli­que­tis — un lan­gage com­plexe, arti­cu­lé, per­son­nel, avec des signa­tures vocales propres à chaque indi­vi­du, à chaque famille, à chaque clan. Les cana­ris de la mer. Les enfants blancs de la femme cou­chée, chan­tant dans le noir du fjord leurs chan­sons inau­dibles, leurs his­toires liquides, leurs sou­ve­nirs de mille ans.

*   *   *

J’ai pen­sé à Cartier.

En 1535, remon­tant ce même fleuve dans sa petite barque de bois, il avait vu ces mêmes baleines — pas les mêmes indi­vi­dus, bien sûr, mais les mêmes baleines, la même espèce, le même peuple d’eau et de chair blanche, nageant dans les mêmes cou­rants, souf­flant le même air, chan­tant les mêmes chants. Et il avait écrit, dans son jour­nal de bord, avec la naï­ve­té émer­veillée d’un homme qui découvre un monde et qui ne sait pas encore qu’il va le détruire : il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines.

Quatre cent trente ans. Car­tier avait vu ces baleines quatre cent trente ans avant moi. Et avant Car­tier, les Innus les avaient vues — non pas vues, habi­tées, res­pi­rées, nom­mées, chan­tées — pen­dant des mil­lé­naires. Et avant les Innus, les chas­seurs de la fonte des glaces. Et avant les chas­seurs, per­sonne. L’eau. La glace. Les bélu­gas, seuls, dans un fjord sans nom, sans hôtel, sans bateaux blancs, sans bar­man pour les regar­der depuis un rocher en se deman­dant ce que tout cela signifie.

J’ai pen­sé à Téo. À sa culpa­bi­li­té de qua­rante ans, à ses qua­rante-sept bélu­gas tués, au sang rouge à la sur­face de l’eau. J’ai pen­sé à Cover­dale, à ses vitrines, à son tam­bour de cha­man, à sa col­lec­tion qui par­tait vers Qué­bec dans des caisses de bois. J’ai pen­sé à Bou­chard, à son Riche­lieu qui navi­guait en ce moment vers la Bel­gique et les fer­railleurs. J’ai pen­sé à Made­leine, à ses clés, à son cognac, à son cahier noir. J’ai pen­sé à Har­riet — à ses yeux gris-vert, à ses vingt cen­ti­mètres de silence, à son cot­tage fer­mé, à son Old­smo­bile blanche dis­pa­rue sur la route de Québec.

J’ai pen­sé à Vigneault. À ce qu’il ferait de tout ça — du nom, du fleuve, des baleines, de la femme cou­chée, de l’hi­ver qui vient et du pays qui n’est pas un pays. Ce que les poètes font de la matière du monde : de la chan­son. De la beau­té à par­tir de la perte. De la lumière à par­tir du noir.

Et j’ai pen­sé à moi.

Noé Thé­riault-Her­vieux. Qua­rante-quatre ans. Fils d’un char­pen­tier de Baie-Sainte-Cathe­rine et d’une Innue d’Es­si­pit morte trop jeune. Bar­man du Coquart pen­dant dix-neuf sai­sons. Homme du fleuve. Homme du silence. Homme du comp­toir d’é­rable et des verres essuyés, des confi­dences reçues et des secrets gar­dés, des souffles de bélu­gas et des cornes de bateaux, des cou­chers de soleil sur la baie de Totous­kak et des nuits bleues du Saguenay.

Qu’est-ce que je ferais main­te­nant ? Où irais-je ? Le bar était fer­mé. L’hô­tel fer­mait. Le vil­lage allait se recro­que­viller sur lui-même pour l’hi­ver, comme il le fai­sait chaque année, mais cette année serait dif­fé­rente — pas de pro­messe de prin­temps, pas de cer­ti­tude que les bateaux blancs revien­draient en juin, pas de sai­son pro­chaine. Juste l’hi­ver. Juste le gel. Juste le fleuve, gris sous la glace, et les bélu­gas quelque part en des­sous, invi­sibles, inau­dibles, nageant dans les pro­fon­deurs avec la patience de ceux qui savent que les hôtels et les bar­mans passent mais que le fleuve reste.

*   *   *

J’ai levé les yeux.

Le ciel d’oc­tobre était immense au-des­sus de Tadous­sac — si immense qu’il fai­sait mal, si immense qu’il ren­dait toute chose humaine ridi­cule et néces­saire à la fois, comme ces étoiles qui brillent avec une inten­si­té absurde alors que per­sonne ne les regarde, alors que leur lumière met des mil­lions d’an­nées à nous atteindre, alors qu’elles sont peut-être déjà mortes sans que nous le sachions.

Les bélu­gas avaient dis­pa­ru dans le fjord. Le silence était reve­nu — le grand silence, l’an­cien silence, celui de huit mille ans et de huit mille hivers. Les col­lines de Totous­kak dor­maient de chaque côté de la baie, arron­dies, douces, comme les seins d’une femme cou­chée sur le dos, et entre les deux col­lines, dans le creux de la poi­trine, la baie reflé­tait les étoiles, et les étoiles reflé­taient la baie, et le haut et le bas se confon­daient, et l’eau et le ciel n’é­taient plus qu’une seule chose, une seule sur­face trem­blante et noire, un seul grand silence liquide où toutes les voix — celles de Car­tier, celles de Téo, celles de Bou­chard, celles de Made­leine, celles de Har­riet, celles de Vigneault, celles des bélu­gas et celles des morts — se mêlaient et se fon­daient et continuaient.

Je me suis levé.

J’ai regar­dé une der­nière fois la baie — l’hô­tel endor­mi sous son toit rouge, la Petite Cha­pelle au bord de l’eau, le quai désert où plus aucun bateau blanc n’ac­cos­te­rait — et j’ai pen­sé : ce n’est pas une fin. Ce n’est pas un début non plus. C’est le fleuve. C’est le fleuve qui conti­nue. C’est tout.

Je suis ren­tré dans ma cabane. J’ai allu­mé le poêle. Je me suis cou­ché sur le lit étroit, face à la fenêtre qui donne sur le fjord, et j’ai fer­mé les yeux.

Dehors, le fleuve continuait.

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Le bar du Coquart — Cha­pitres 9 à 13

Le bar du Coquart — Cha­pitres 5 à 8

Le bar du
Coquart

Le bar du Coquart

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5 — Les habitués

Juillet était arri­vé d’un coup, comme il arrive tou­jours à Tadous­sac — sans tran­si­tion, sans prin­temps véri­table, en sau­tant direc­te­ment du froid au chaud avec l’im­pa­tience d’un pays qui n’a que quatre mois pour vivre.

Le Coquart ne désem­plis­sait plus.

De midi à minuit, les tabou­rets étaient occu­pés, les tables prises, les conver­sa­tions entre­la­cées comme les cou­rants du fleuve — l’an­glais par-des­sus, le fran­çais en des­sous, et par­fois, très rare­ment, un mot d’in­nu-aimun quand un employé de la cui­sine adres­sait un signe à un cou­sin venu d’Es­si­pit. Le bar avait son propre rythme, ses marées inté­rieures. L’heure du déjeu­ner était calme — les gens man­geaient au Cover­dale, le res­tau­rant de l’hô­tel, et le bar ne rece­vait que les soli­taires, les impa­tients, les hommes qui pré­fé­raient un sand­wich au comp­toir à la céré­mo­nie des nappes blanches. L’a­près-midi mon­tait len­te­ment, avec les pre­miers apé­ri­tifs vers seize heures, les femmes d’a­bord, puis les maris qui reve­naient du golf ou de la pêche, bron­zés, fati­gués, assoif­fés. Et le soir, après le dîner, le Coquart deve­nait autre chose — un salon, un confes­sion­nal, un théâtre intime où les gens se mon­traient sous un jour qu’ils n’au­raient jamais accep­té en plein soleil.

J’ai­mais ça. J’ai­mais le mou­ve­ment, la rumeur, l’o­deur mêlée du gin, du tabac et du bois ciré. J’ai­mais la pré­ci­sion du geste — ver­ser, cou­per, mélan­ger, poser le verre sur le sous-verre au bon moment, avec le bon angle, sans une goutte per­due. J’ai­mais sur­tout le moment où un client nou­veau s’as­seyait pour la pre­mière fois et où je devais devi­ner, en trois secondes, ce qu’il vou­lait avant qu’il ne le sache lui-même. Un bar­man qui attend la com­mande est un bar­man en retard. Un bar­man qui devine est un bar­man qui fait son travail.

Les habi­tués ne me posaient pas ce pro­blème. Je les voyais appro­cher du comp­toir et leur verre était déjà prêt — posé sur le sous-verre, à la bonne tem­pé­ra­ture, avec la bonne gar­ni­ture. Le juge Mor­ri­son s’as­seyait, trou­vait son whis­ky, hochait la tête une fois — jamais deux — et buvait en silence. Mme Camp­bell com­man­dait un gin tonic pour elle et un mar­ti­ni dry pour son mari avec la même phrase depuis 1953 : « Le gin pour moi, le mar­ti­ni pour Dou­glas, et s’il vous plaît pas trop de glace cette fois. » Le doc­teur Trem­blay levait un doigt et je ver­sais le pas­tis sans un mot. Ces gens étaient des ins­tru­ments et je connais­sais leur partition.

Mais cet été-là, les par­ti­tions avaient changé.

Le juge Mor­ri­son buvait plus vite. Il com­man­dait un deuxième whis­ky avant d’a­voir fini le pre­mier, ce qui ne lui était jamais arri­vé en quinze ans. Mme Camp­bell avait ces­sé de sou­rire en com­man­dant — elle réci­tait sa phrase comme une prière dont elle aurait per­du la foi. Et le doc­teur Trem­blay, pour la pre­mière fois, par­lait. Il par­lait du temps qui pas­sait, de Qué­bec qui chan­geait, de la Révo­lu­tion tran­quille qui empor­tait tout, des curés qui vidaient les églises, des jeunes qui par­taient à Mont­réal, de ce monde nou­veau qui n’a­vait pas de place pour les bateaux blancs ni pour les hôtels à coupole.

— C’est fini, Noé, il disait entre deux gor­gées de pas­tis. Tout ça, c’est fini. Nous sommes les der­niers Romains.

Je ne savais pas s’il avait rai­son. Je ne savais pas si la fin d’un monde est vrai­ment une fin ou sim­ple­ment la rota­tion d’un angle — les mêmes col­lines, le même fleuve, les mêmes baleines, mais vus d’un point de vue que per­sonne n’a­vait encore occu­pé. Je ne savais pas. Mais je sen­tais que quelque chose se défai­sait, comme un nœud marin qu’on tire trop long­temps et qui finit par lâcher d’un coup, sans bruit, en lais­sant les cor­dages pendre dans le vide.

*   *   *

Har­riet venait chaque fin d’après-midi.

Elle arri­vait vers dix-sept heures, par­fois dix-sept heures trente, jamais plus tard. Elle por­tait des robes légères les jours de cha­leur — du lin, du coton, des cou­leurs pâles qui se confon­daient avec la lumière de la baie — et son pull marin bleu les soirs de vent. Elle s’as­seyait au troi­sième tabou­ret, com­man­dait son cha­blis, et nous parlions.

Je dis « nous par­lions », mais ce n’est pas tout à fait exact. Ce qui se pas­sait entre Har­riet et moi n’é­tait pas une conver­sa­tion au sens où le monde l’en­tend — un échange d’in­for­ma­tions, une négo­cia­tion de points de vue, un ping-pong de phrases. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus lent, de plus poreux, qui res­sem­blait davan­tage à la façon dont deux rivières se mêlent à leur confluent — cha­cune gar­dant sa cou­leur un moment avant de se fondre dans l’autre, sans qu’on puisse dire exac­te­ment où l’une finit et l’autre commence.

— Tu as tou­jours vécu ici ? elle a deman­dé un soir de juillet, alors que le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines et que la baie pre­nait cette teinte d’a­bri­cot brû­lé qui ne dure que cinq minutes et que les peintres n’ar­rivent jamais à saisir.

— Non. J’ai gran­di à Baie-Sainte-Cathe­rine. De l’autre côté.

— De l’autre côté, elle a répé­té, comme si la phrase conte­nait plus qu’une indi­ca­tion géographique.

— Et avant, j’é­tais à la guerre. Enfin — j’é­tais dans l’ar­mée. Je n’ai pas vu grand-chose. J’é­tais en Angle­terre, puis en Hol­lande, à la fin. Six mois. Juste assez pour savoir que je ne vou­lais plus jamais être ailleurs qu’ici.

— Et ta mère ?

Elle savait. Tout le monde à Tadous­sac savait — les vieux, en tout cas. Que le bar­man du Coquart avait du sang innu. Que sa mère venait d’Es­si­pit. Que Téo Vol­lant était son oncle. Ces choses-là ne se disaient pas en public — pas par pudeur, pas par res­pect, mais par cette indif­fé­rence polie qui est la forme qué­bé­coise du déni. On savait, on ne disait rien, et on conti­nuait à boire son gin en regar­dant le fleuve.

— Ma mère est morte quand j’a­vais trois ans, j’ai dit. Elle était innue. D’Essipit.

— Je sais, a dit Har­riet. Mon père me l’a­vait dit. Il disait : « Le bar­man est un sang-mêlé, mais il sert bien. »

Elle a dit ça sans cruau­té, avec une fran­chise qui n’ap­par­te­nait qu’à elle — cette façon de poser les faits sur le comp­toir comme Téo posait ses his­toires, sans orne­ment, sans excuse, parce que les choses sont ce qu’elles sont et que les embel­lir serait leur man­quer de respect.

— Ton père n’a­vait pas tort, j’ai dit. Je sers bien.

Elle a ri. Un rire bref, clair, qui a réson­né dans le bar presque vide comme une note de pia­no dans une église, et pen­dant une seconde, j’ai vu autre chose dans ses yeux gris-vert — non pas de la pitié, non pas de la curio­si­té, mais une recon­nais­sance. La recon­nais­sance d’un sem­blable. D’un être qui, comme elle, vivait entre deux mondes sans appar­te­nir tout à fait à aucun.

— Noé, elle a dit, qu’est-ce que tu feras quand l’hô­tel fermera ?

C’é­tait la ques­tion que tout le monde posait cet été-là, et que per­sonne ne posait vrai­ment, parce que poser cette ques­tion, c’é­tait admettre que la réponse n’exis­tait pas. Je la posais moi-même chaque nuit, dans ma cabane sur la Pointe, face au fjord, en écou­tant les bélu­gas souf­fler dans le noir. Et chaque nuit, le noir me ren­voyait le même silence.

— Je ne sais pas, j’ai dit. Je ferai ce que fait le fleuve. Je continuerai.

*   *   *

Il y avait des soirs où le Coquart se transformait.

Quand les der­niers clients étaient par­tis, quand les verres étaient ran­gés et les lumières bais­sées, le bar deve­nait un autre lieu — plus grand, plus silen­cieux, plus vieux. Les ombres des meubles s’al­lon­geaient sur le plan­cher comme les ombres des arbres s’al­longent sur la neige en février, et les fenêtres en arc, qui pen­dant la jour­née cadraient la baie comme un tableau, deve­naient des miroirs noirs dans les­quels se reflé­tait l’in­té­rieur du bar, inver­sé, défor­mé, comme vu depuis l’autre côté du verre.

Dans ces moments-là, je sen­tais l’hô­tel respirer.

Ce n’est pas une méta­phore. Le bois des murs cra­quait en se contrac­tant sous l’ef­fet du froid noc­turne. Le plan­cher gémis­sait sous des pas qui n’exis­taient pas. Les rideaux bou­geaient sans vent. Et par­fois — très rare­ment, peut-être deux ou trois fois par sai­son — j’en­ten­dais quelque chose qui res­sem­blait à un mur­mure, un son indis­tinct, venu de nulle part et de par­tout, comme si l’hô­tel se par­lait à lui-même dans une langue que seuls les murs comprenaient.

Made­leine disait que c’é­tait le chauf­fage. Téo disait que c’é­taient les morts.

Je ne savais pas qui avait rai­son. Je savais seule­ment que l’Hô­tel Tadous­sac, construit en 1942 sur les fon­da­tions d’un hôtel construit en 1864 sur un site habi­té depuis huit mille ans, por­tait en lui plus de voix qu’un seul bâti­ment ne devrait en conte­nir. Chaque sai­son dépo­sait une couche, comme le fleuve dépose ses sédi­ments, et sous le ver­nis de Cover­dale, sous les aqua­relles et les mocas­sins, sous le plan­cher ciré et les draps empe­sés de Made­leine, il y avait autre chose — un bruit de fond, une vibra­tion, le bour­don­ne­ment de tout ce qui avait vécu, souf­fert, aimé, tra­fi­qué et prié en ce lieu depuis que les pre­miers chas­seurs avaient regar­dé les col­lines rondes et mur­mu­ré Totouskak.

CHA­PITRE 6 — La prime

Il m’a fal­lu trois semaines pour que Téo raconte.

Trois semaines de thé Red Rose, trois mar­dis de silence et de regards vers la baie, trois après-midi où le vieil homme s’as­seyait sur son tabou­ret du bout, buvait sans par­ler, et repar­tait par la porte de ser­vice avec sa cas­quette et ses bottes de caou­tchouc, me lais­sant seul avec la cer­ti­tude que quelque chose mon­tait en lui — len­te­ment, irré­sis­ti­ble­ment, comme la marée monte dans le fjord, d’a­bord imper­cep­tible, puis visible, puis impos­sible à ignorer.

C’est arri­vé un mar­di de fin juillet, quand la cha­leur fai­sait vibrer l’air au-des­sus de la baie et que les bélu­gas s’é­taient rap­pro­chés de la côte, si près qu’on pou­vait voir les veaux nager contre le flanc de leurs mères, petits et gris — ils ne deviennent blancs qu’à l’âge adulte —, avec des mou­ve­ments d’une grâce mal­adroite qui fai­sait pen­ser à des enfants appre­nant à danser.

Téo les a regar­dés long­temps. Puis il a dit :

— J’en ai tué quarante-sept.

Il a dit ça comme on dit l’heure. Sans trem­ble­ment, sans pathos, avec la pré­ci­sion comp­table d’un homme qui a por­té un chiffre en lui pen­dant qua­rante ans et qui le sort enfin comme on sort une pierre de sa poche.

— Qua­rante-sept bélu­gas. Entre 1928 et 1935. Sept saisons.

J’ai posé le verre que j’es­suyais. Je n’ai rien dit. Avec Téo, le silence était tou­jours la meilleure question.

— Le gou­ver­ne­ment payait quinze dol­lars par bélu­ga, il a conti­nué. Quinze dol­lars. C’é­tait une for­tune. Mon père en gagnait cin­quante par mois comme pêcheur, quand il en gagnait. Quinze dol­lars pour un bélu­ga mort. On pre­nait le fusil, on des­cen­dait à la Pointe à marée basse, et on tirait. C’é­tait facile. Les bélu­gas sont des ani­maux confiants. Ils s’ap­prochent. Ils viennent vers toi. Ils ne savent pas ce qu’est un fusil.

Il a bu une gor­gée de thé. Sa main ne trem­blait pas. Rien ne trem­blait chez Téo — ni les mains, ni la voix, ni les yeux. Le trem­ble­ment était à l’in­té­rieur, enfoui si pro­fond qu’il aurait fal­lu creu­ser à tra­vers qua­rante ans de silence pour l’atteindre.

— On disait que les bélu­gas man­geaient la morue et le sau­mon. Que c’é­tait à cause d’eux que les pêcheurs ne pre­naient plus rien. Le gou­ver­ne­ment avait envoyé des fonc­tion­naires, des scien­ti­fiques — enfin, des gens qui se disaient scien­ti­fiques — et ils avaient conclu que les bélu­gas étaient des nui­sibles. Comme les loups, comme les ours. Des nui­sibles qu’il fal­lait éli­mi­ner pour pro­té­ger l’industrie.

Il a pro­non­cé le mot « indus­trie » avec le même déta­che­ment qu’il met­tait à tout le reste, mais j’ai vu quelque chose pas­ser dans ses yeux — un éclat, bref, dur, qui n’é­tait pas de la colère mais quelque chose de plus ancien que la colère, quelque chose qui res­sem­blait au mépris qu’un homme éprouve pour sa propre bêtise quand il la recon­naît enfin, des décen­nies trop tard.

— Ils avaient tort, j’ai dit.

— Ils avaient tort. Les bélu­gas ne mangent pas de morue. Ils ne mangent pas de sau­mon. Ils mangent du cape­lan, des lan­çons, des vers marins. Des petites choses. Des choses que per­sonne ne pêche. Les fonc­tion­naires ne savaient pas ça. Ou ils le savaient et ils s’en fichaient. Quinze dol­lars par tête. L’in­dus­trie de la mort est tou­jours ren­table, Noé.

*   *   *

— On les tuait à la Pointe-de-l’Is­let, sur­tout. À marée basse, quand ils s’ap­prochent pour se nour­rir dans les hauts-fonds. Cer­tains tiraient depuis la rive. D’autres pre­naient les cha­loupes et s’ap­pro­chaient par la mer. Il y avait même des avions — je ne blague pas — des avions du gou­ver­ne­ment qui sur­vo­laient le fleuve et lâchaient des bombes sur les trou­peaux. Des bombes. Sur des baleines blanches.

Il s’est arrê­té. Le soleil avait tour­né et la lumière des fenêtres du Coquart frap­pait main­te­nant la sur­face du comp­toir en biais, fai­sant luire les marques de verre comme des cicatrices.

— Mon pre­mier, c’é­tait en octobre 1928. J’a­vais vingt-quatre ans. J’é­tais jeune, j’a­vais faim, j’a­vais une femme et un fils. Quinze dol­lars. J’ai pris le fusil de mon père — un Lee-Enfield de la guerre, ache­té au sur­plus mili­taire — et je suis des­cen­du à la Pointe à marée basse.

Il décri­vait la scène avec une minu­tie presque pho­to­gra­phique — le ciel gris, l’o­deur du varech, le bruit des galets sous ses bottes, le froid de l’eau qui mon­tait jus­qu’aux che­villes. Et les bélu­gas — quatre ou cinq, un petit groupe, des femelles avec un veau, qui nageaient len­te­ment dans le che­nal entre la Pointe et la baie, leurs dos blancs affleu­rant comme des lunes à la sur­face de l’eau.

— Le pre­mier, je l’ai tiré à trente mètres. Une femelle. La balle est entrée juste der­rière l’évent — le trou par lequel elles soufflent. Elle a fait un bond — pas un bond de peur, un bond de sur­prise, comme si elle n’ar­ri­vait pas à com­prendre ce qui lui arri­vait. Et puis elle s’est enfon­cée. Et le sang est mon­té à la surface.

Il a fer­mé les yeux une seconde. Une seule seconde.

— Le sang d’un bélu­ga est très rouge, Noé. Plus rouge que le sang humain. Plus épais, aus­si. Il reste à la sur­face long­temps, il forme des cercles qui s’é­lar­gissent, et l’eau autour devient rose, puis rouge, puis noire. Et les autres bélu­gas — tu sais ce qu’elles font ?

— Non.

— Elles res­tent. Elles ne fuient pas. Elles tournent autour du corps. Elles appellent. Elles font des sons — des cris, des grin­ce­ments, des sif­fle­ments. Des sons que je n’a­vais jamais enten­dus. Des sons que je n’ai plus jamais oubliés.

Le bar était silen­cieux. Dehors, un bélu­ga a souf­flé dans la baie, comme une ponc­tua­tion invo­lon­taire, comme si le fleuve lui-même com­men­tait le récit.

— J’ai tué qua­rante-sept baleines blanches en sept sai­sons. Sept cents cinq dol­lars. Avec cet argent, j’ai nour­ri ma famille, j’ai ache­té un canot, j’ai répa­ré la mai­son. Et chaque nuit, pen­dant qua­rante ans, j’ai enten­du les sons.

*   *   *

Ce soir-là, après avoir fer­mé le bar, je suis sor­ti sur la Pointe.

Il fai­sait nuit — une nuit de fin juillet, pas tout à fait noire, avec cette lumi­no­si­té rési­duelle que le Nord garde en été, un bleu pro­fond au-des­sus du fjord qui ne devient jamais com­plè­te­ment noir, comme si le ciel refu­sait d’a­ban­don­ner la terre à l’obs­cu­ri­té totale.

Je me suis assis sur le rocher plat que je connais­sais par cœur — celui qui avance dans l’eau comme une langue de pierre et d’où on voit, à droite, l’embouchure du Sague­nay, et à gauche, la baie de Tadous­sac avec l’hô­tel au toit rouge endor­mi au-des­sus de la plage.

J’ai atten­du.

Ils sont venus vers minuit. Trois souffles d’a­bord, courts, rapides, du côté du fjord. Puis un qua­trième, plus long, plus lent, plus près. J’ai plis­sé les yeux dans le noir — et je les ai vus. Deux dos blancs, lumi­neux comme de la por­ce­laine dans la nuit bleu­tée, qui glis­saient à la sur­face de l’eau sans bruit, sans écla­bous­sure, avec une flui­di­té qui n’ap­par­te­nait à aucun monde ter­restre. Ils pas­saient devant moi à vingt mètres, peut-être moins, et l’un d’eux a tour­né légè­re­ment la tête — je jure qu’il a tour­né la tête — et pen­dant une frac­tion de seconde, j’ai vu un œil. Un œil petit, rond, noir, brillant, qui me regar­dait avec une intel­li­gence calme, sans peur, sans curio­si­té exces­sive, avec sim­ple­ment l’at­ten­tion polie d’un être qui sait que vous êtes là et qui décide de ne pas vous en vouloir.

Puis ils ont souf­flé ensemble — un double gey­ser qui s’est éle­vé dans la nuit bleue comme deux prières — et ils ont dis­pa­ru dans le noir du fjord, empor­tant avec eux qua­rante ans de culpa­bi­li­té qui n’é­tait pas la mienne mais que je por­tais quand même, parce qu’on porte tou­jours la culpa­bi­li­té de ceux qu’on aime, comme on porte leur silence et leurs his­toires, sur ses épaules, dans ses os, dans le creux de ses mains quand on essuie un verre et qu’on écoute le fleuve.

Les col­lines de Totous­kak dor­maient de chaque côté de la baie, arron­dies, douces, comme les seins d’une femme endor­mie. Et quelque part, dans les eaux noires, les enfants de la femme cou­chée nageaient en silence, leurs chants inau­dibles pour les oreilles humaines, mais pré­sents — tou­jours pré­sents — dans les pro­fon­deurs du fleuve qui continue.

CHA­PITRE 7 — Le capitaine

Le capi­taine Bou­chard avait une façon de boire qui res­sem­blait à une navigation.

Il appro­chait le verre de ses lèvres avec la même len­teur cal­cu­lée qu’il met­tait à appro­cher le Riche­lieu du quai — un mou­ve­ment infime, mil­li­mé­tré, où chaque frac­tion de seconde comp­tait et où la pré­ci­pi­ta­tion aurait été non seule­ment une erreur mais une faute morale. Il buvait une gor­gée, repo­sait le verre, atten­dait que le gin trouve sa place en lui, et recom­men­çait. Un verre de gin durait qua­rante-cinq minutes. C’é­tait chro­no­mé­trique. C’é­tait beau.

Mais ce soir-là — un soir d’août, lourd, immo­bile, avec cette cha­leur épaisse que le fleuve exhale par­fois quand les cou­rants chauds du golfe remontent jus­qu’à Tadous­sac —, le capi­taine buvait autre­ment. Plus vite. Avec une sorte d’ur­gence conte­nue, comme un homme qui sait qu’il n’a plus le temps de navi­guer et qui décide de cou­ler dignement.

Le bar était presque vide. Les habi­tués étaient au concert — un qua­tuor à cordes jouait dans le hall de l’hô­tel, Schu­bert ou Brahms, je ne me sou­viens plus, et les notes mon­taient jus­qu’au Coquart par l’es­ca­lier de ser­vice, assour­dies, trans­for­mées en un bour­don­ne­ment loin­tain qui res­sem­blait au chant des bélu­gas enten­du depuis la terre.

Bou­chard était assis à sa place — le tabou­ret du milieu, face à la baie — et il regar­dait la nuit. La baie était noire, ponc­tuée seule­ment par les feux de posi­tion du Riche­lieu au mouillage, deux points rouges et verts qui oscil­laient imper­cep­ti­ble­ment avec la houle, comme les yeux d’un ani­mal endormi.

— Noé, il a dit, est-ce que tu sais com­ment le Qué­bec a brûlé ?

Je savais. Tout le monde sur le fleuve savait. Mais je savais aus­si que le capi­taine ne posait pas une ques­tion — il ouvrait une porte, et ce qui se trou­vait der­rière était trop lourd pour être por­té seul.

— Août 1950, j’ai dit.

— Le 14 août 1950. Deux heures du matin. Le Qué­bec remon­tait de Tadous­sac vers Mont­réal avec trois cent cin­quante pas­sa­gers à bord. Le feu a pris dans la lin­ge­rie — un court-cir­cuit, pro­ba­ble­ment, ou un mégot oublié, on n’a jamais vrai­ment su. Les flammes se sont pro­pa­gées par les conduits de ven­ti­la­tion. En vingt minutes, le pont supé­rieur était un brasier.

Il a vidé son verre. J’ai ver­sé sans attendre.

— J’é­tais sur le Riche­lieu. On navi­guait à six heures der­rière le Qué­bec, même route, même direc­tion. On a vu la lueur dans le ciel bien avant de voir le bateau. Une lueur orange, très haute, qui se reflé­tait sur l’eau comme un deuxième soleil. Et puis on a enten­du les appels radio. Et puis on a compris.

Il a tour­né le verre entre ses doigts — len­te­ment, méca­ni­que­ment, comme un homme qui récite un cha­pe­let sans y croire.

— Sept morts. Sept per­sonnes brû­lées vives ou noyées dans le Saint-Laurent, en pleine nuit, en plein été. Le Qué­bec a été remor­qué jus­qu’à Qué­bec — la ville — et on l’a lais­sé cre­ver sur la grève pen­dant trois ans avant de le démo­lir. Trois ans. Comme un cadavre qu’on n’ose pas enterrer.

Il s’est tu. La musique du qua­tuor à cordes mon­tait tou­jours par l’es­ca­lier, un mou­ve­ment lent, quelque chose en mineur qui res­sem­blait à un requiem involontaire.

— Après ça, les gens ont eu peur. Pas tout de suite — la peur est venue plus tard, quand les jour­naux ont publié les pho­tos, quand les témoins ont racon­té, quand les familles des morts ont fait leurs pro­cès. La peur est comme la marée, Noé. Elle monte len­te­ment, mais elle monte. Et quand elle est là, elle emporte tout.

*   *   *

— Tu sais ce qui tue un bateau, Noé ? Ce n’est pas le feu. Ce n’est pas la tem­pête. Ce n’est pas les récifs. C’est l’indifférence.

Il avait com­man­dé un troi­sième gin — fait sans pré­cé­dent dans l’his­toire de nos soi­rées. Le troi­sième gin du capi­taine Bou­chard, c’é­tait comme la troi­sième corne d’un navire en détresse : un signal que les choses avaient dépas­sé le seuil du contrôlable.

— Quand les gens ont com­men­cé à prendre l’a­vion, à prendre l’au­to­mo­bile, à vou­loir aller vite, tou­jours plus vite — le bateau est deve­nu un objet de musée. Un bibe­lot. Les croi­sières sur le Sague­nay, c’é­tait pour les vieux, pour les nos­tal­giques, pour les gens qui avaient le temps de vivre. Et le temps de vivre, Noé, c’est la pre­mière chose qu’on sup­prime quand on veut aller vite.

Il par­lait du Riche­lieu comme on parle d’un être aimé en phase ter­mi­nale — avec une ten­dresse lucide, dépour­vue d’illu­sion, qui recon­nais­sait la beau­té de ce qui par­tait sans pré­tendre le retenir.

— Cin­quante cabines de pre­mière classe. Seize canots de sau­ve­tage. Une salle à man­ger de deux cents cou­verts avec des lustres en cris­tal et des nappes blanches. Un pont pro­me­nade de cent cin­quante pieds, avec des chaises longues en teck et des cou­ver­tures de laine pour les nuits fraîches. Et un bar — pas aus­si beau que le tien, mais pas mal — où les pas­sa­gers buvaient du cham­pagne en regar­dant les caps de Char­le­voix défi­ler au ralenti.

Il a souri.

— Tu sais où il va finir, le Riche­lieu ? En Bel­gique. Chez le fer­railleur. Trois mille cinq cents ton­neaux de bois et d’a­cier trans­for­més en clous, en cas­se­roles, en pièces de voi­ture. C’est ça, la fin d’un bateau blanc. C’est ça, la fin du monde.

J’ai vou­lu dire quelque chose — quelque chose de vrai, quelque chose qui aurait eu le poids et la den­si­té du silence de Téo — mais je n’ai rien trou­vé. Il n’y a pas de mots pour la fin du monde. Il n’y a que des gestes : ver­ser un verre, essuyer le comp­toir, bais­ser les lumières, fer­mer le bar. Les gestes du bar­man sont les der­niers rites de la civi­li­sa­tion — quand tout le reste a dis­pa­ru, il reste encore quel­qu’un pour vous ser­vir un der­nier verre et vous dire bonne nuit.

— Bonne nuit, capi­taine, j’ai dit quand il s’est levé.

Il a mis sa cas­quette — geste lent, solen­nel, auto­ma­tique, le geste d’un homme qui n’existe plei­ne­ment que sous une cas­quette —, et il est sor­ti dans la nuit chaude d’août, et je l’ai regar­dé des­cendre vers le quai où le canot du Riche­lieu l’at­ten­dait, petit homme mas­sif dans son uni­forme bleu, mar­chant vers son navire condam­né avec la même rec­ti­tude qu’il aurait mise à mar­cher vers l’éternité.

*   *   *

Le len­de­main matin, très tôt, avant l’ou­ver­ture du bar, je suis des­cen­du sur la plage.

Le Riche­lieu était au mouillage dans la baie, immo­bile, blanc, irréel dans la brume du matin. La marée était basse et le sable gris s’é­ten­dait en une langue plate jus­qu’au bord de l’eau, jon­ché de varech, de coquillages et de ces galets ronds que le fleuve polit depuis des mil­lé­naires avec la patience d’un arti­san qui n’est jamais pressé.

Je me suis assis sur un rocher et j’ai regar­dé le bateau.

Il était beau. Je le dis sans nos­tal­gie, sans sen­ti­men­ta­lisme — il était objec­ti­ve­ment beau, de cette beau­té fonc­tion­nelle que pos­sèdent les choses conçues pour un usage pré­cis et qui, par la grâce de leur pro­por­tion et de leur jus­tesse, trans­cendent leur fonc­tion. La coque blanche, les deux che­mi­nées, la ligne du pont qui décri­vait une courbe à peine per­cep­tible entre la proue et la poupe — tout cela avait été pen­sé, des­si­né, construit par des hommes qui savaient que la beau­té n’est pas un luxe mais une néces­si­té, que navi­guer sur un fleuve est un acte qui mérite d’être accom­pli avec élé­gance, et qu’un bateau laid est un bateau qui ne mérite pas de flotter.

L’an­née pro­chaine, il n’y aurait plus de bateau dans la baie. Plus de che­mi­nées noires, blanches et rouges. Plus de corne grave le matin. Plus de pas­sa­gers en cou­leurs claires des­cen­dant la pas­se­relle. Plus rien qu’une baie vide, le fjord, les bélu­gas, et l’hô­tel au toit rouge fer­mé comme un cercueil.

Un bélu­ga a souf­flé près de la coque du Riche­lieu, et pen­dant un ins­tant absurde, j’ai eu l’im­pres­sion que la baleine et le bateau se regar­daient — deux créa­tures blanches flot­tant sur les mêmes eaux, l’une mor­telle, l’autre éter­nelle, et aucune des deux ne sachant laquelle était laquelle.

CHA­PITRE 8 — Sep­tembre 42

C’est un soir de la mi-août que le sou­ve­nir est revenu.

Je ne l’a­vais pas convo­qué. Les sou­ve­nirs de guerre ne se convoquent pas — ils arrivent comme les U‑boots arri­vaient dans le Saint-Laurent en 1942, sans pré­ve­nir, par en des­sous, en cre­vant la sur­face de la vie ordi­naire avec une vio­lence qui laisse des trous dans l’eau.

J’é­tais en train de fer­mer le bar. Les der­niers clients étaient par­tis, Har­riet était ren­trée au cot­tage une heure plus tôt, et je ran­geais les verres en écou­tant le silence du Coquart — ce silence par­ti­cu­lier de fin de soi­rée qui n’est pas une absence de bruit mais une pré­sence de calme, un calme actif, vibrant, comme la sur­face du fleuve quand le vent tombe et que tout se fige dans une immo­bi­li­té qui contient en elle toutes les tem­pêtes pas­sées et à venir.

Et c’est là que ça m’est tom­bé dessus.

*   *   *

Sep­tembre 1942. J’a­vais vingt et un ans. Je n’é­tais pas encore bar­man — j’é­tais homme à tout faire, embau­ché par le direc­teur de l’hô­tel trois mois après l’i­nau­gu­ra­tion parce que la moi­tié du per­son­nel mas­cu­lin était par­ti à la guerre et qu’il fal­lait des bras pour por­ter les valises, cirer les par­quets, déchar­ger les livrai­sons et faire tout ce que les femmes de chambre ne pou­vaient pas faire, non par inca­pa­ci­té mais par convention.

L’hô­tel était neuf. Les murs sen­taient encore la pein­ture et le bois fraî­che­ment cou­pé. Les col­lec­tions de Cover­dale venaient d’ar­ri­ver — des caisses par­tout, dans le hall, dans les cou­loirs, sur les paliers, avec cette écri­ture impé­rieuse au pochoir : FRA­GILE — CANA­DA STEAM­SHIP LINES — COVER­DALE COL­LEC­TION. Le vieil homme super­vi­sait le débal­lage avec une fébri­li­té de père devant un ber­ceau, véri­fiant chaque objet, ins­pec­tant chaque cadre, refu­sant de confier à qui­conque le soin de plan­ter un clou.

Et pen­dant ce temps, à deux cents kilo­mètres en aval, les sous-marins alle­mands tor­pillaient des navires dans le fleuve.

On le savait. On ne le disait pas. Le gou­ver­ne­ment avait impo­sé la cen­sure — les jour­naux n’a­vaient pas le droit de rap­por­ter les attaques, et les rares infor­ma­tions qui fil­traient arri­vaient par bouche à oreille, défor­mées, ampli­fiées par la peur, trans­for­mées en rumeurs gro­tesques. Des sous-marins dans le Saint-Laurent ? Des nazis dans le fleuve de Car­tier, de Cham­plain, de Mont­calm ? C’é­tait impos­sible. C’é­tait absurde. C’é­tait vrai.

En mai, le Nicoya et le Leto avaient été cou­lés au large de la Gas­pé­sie. En juillet, trois navires d’un même convoi avaient été tor­pillés près de l’île du Bic. Et en sep­tembre — sep­tembre 1942, le mois où le sou­ve­nir a son poids le plus lourd —, le HMCS Char­lot­te­town avait été tor­pillé à l’embouchure du Saguenay.

À l’embouchure du Sague­nay. C’est-à-dire devant Tadous­sac. C’est-à-dire dans les eaux que je voyais chaque jour depuis les fenêtres de l’hô­tel. C’est-à-dire là où les bélu­gas soufflaient.

*   *   *

Le Char­lot­te­town était une cor­vette. Un petit navire de guerre, cent quatre-vingt-dix pieds, armé de gre­nades sous-marines, affec­té à l’es­corte des convois dans le golfe. Il reve­nait de mis­sion avec un dra­gueur de mines, le Clayo­quot, et ils remon­taient le Sague­nay vers leur base de Gas­pé quand le U‑517 les a repérés.

Deux tor­pilles dans le flanc tri­bord. Le bateau a cou­lé en quatre minutes.

Quatre minutes. Le temps de ser­vir un gin tonic, de cou­per une ron­delle de citron, de poser le verre sur le sous-verre et de sou­rire au client. Quatre minutes, et un navire de guerre dis­pa­raît sous la sur­face du fleuve, à por­tée de vue de l’Hô­tel Tadous­sac, dont le toit rouge brillait au soleil de sep­tembre comme une carte pos­tale obscène.

Dix morts. Le capi­taine par­mi eux.

Quand les gre­nades sous-marines du Char­lot­te­town ont explo­sé dans l’eau — déclen­chées par la pres­sion de la pro­fon­deur alors que le bateau cou­lait —, les sur­vi­vants qui nageaient à la sur­face ont été tués par le souffle. Tués par leurs propres armes. Le fleuve, ce jour-là, était plein de débris, de fuel, de corps, et de bélu­gas qui nageaient entre les morts avec leur indif­fé­rence magni­fique de créa­tures qui ont vu pire que les guerres des hommes.

*   *   *

Je me sou­viens du bruit.

Pas du bruit de l’ex­plo­sion — je n’é­tais pas sur la rive à ce moment-là, j’é­tais dans la réserve de l’hô­tel en train de débal­ler une caisse de cognac. Je me sou­viens d’un son sourd, loin­tain, étouf­fé, qui aurait pu être un coup de ton­nerre ou le cla­que­ment d’une porte si je n’a­vais pas su, au fond de moi, avec la cer­ti­tude de ceux qui vivent au bord de l’eau et qui lisent le fleuve comme d’autres lisent le ciel, que ce bruit-là ne venait pas du ciel.

Après, il y a eu le silence. Puis les sirènes — pas celles de l’hô­tel, celles du vil­lage, le signal de la pro­tec­tion civile qu’on n’a­vait jamais enten­du à Tadous­sac et qu’on n’en­ten­drait plus jamais. Puis les canots de sau­ve­tage qui par­taient du quai, avec des pêcheurs et des marins béné­voles qui ramaient vers l’embouchure du Sague­nay dans la lumière dorée de sep­tembre. Puis l’at­tente. Puis les corps.

Ils ont rame­né les sur­vi­vants au quai de Tadous­sac. Des hommes en uni­forme, trem­pés, cou­verts de mazout, cer­tains bles­sés, cer­tains en état de choc, avec ce regard vitreux que j’al­lais retrou­ver deux ans plus tard en Hol­lande, chez les sol­dats qui ont vu trop de choses pour que leurs yeux fonc­tionnent encore normalement.

Et pen­dant tout ce temps, à l’Hô­tel Tadous­sac, Cover­dale conti­nuait à accro­cher ses tableaux.

Ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. Cover­dale savait. Tout le monde savait. Mais que pou­vait-il faire ? Décro­cher les aqua­relles ? Fer­mer l’hô­tel ? Annu­ler la sai­son ? La guerre était par­tout et nulle part — elle était dans le fleuve, sous le fleuve, dans les jour­naux cen­su­rés et dans les mur­mures des cui­si­nières, mais elle n’é­tait pas dans le hall de l’hô­tel, pas dans les cou­loirs où les tableaux trou­vaient leur lumière, pas dans le bar où les pas­sa­gers des bateaux blancs buvaient leur gin en regar­dant le fjord. L’hô­tel était une bulle. Une fic­tion. Un décor de théâtre mon­té au-des­sus d’un champ de bataille, avec des lustres en cris­tal et des draps empe­sés et un bar­man — pas encore moi, un autre, un homme dont j’ai oublié le nom — qui ver­sait du scotch dans des verres propres pen­dant que des marins mou­raient à trois kilo­mètres de là.

*   *   *

Et puis il y a eu l’espion.

En novembre 1942, le U‑518 avait fait sur­face dans la baie de Cha­leurs, près de New Car­lisle, et un homme en avait débar­qué. Wer­ner von Janows­ki. Un agent alle­mand. Il avait patau­gé jus­qu’à la plage en pleine nuit, avec de faux papiers cana­diens, une radio, et des ins­truc­tions pour espion­ner les mou­ve­ments de navires dans le golfe.

Il a été arrê­té le len­de­main matin à la gare de New Car­lisle. Il por­tait un par­des­sus humide, il sen­tait le die­sel de sous-marin, et il avait ten­té de payer son billet de train avec des billets de banque cana­diens qui n’a­vaient plus cours depuis trois ans. L’es­pion le plus incom­pé­tent de la Seconde Guerre mon­diale, disaient les gens — et ils riaient, parce que rire d’un espion incom­pé­tent est plus facile que d’ad­mettre qu’un sous-marin nazi s’est appro­ché assez près de vos côtes pour y débar­quer un homme.

Quand j’ai appris cette his­toire — des mois plus tard, quand la cen­sure s’est un peu relâ­chée —, j’ai pen­sé à une chose. Si un sous-marin pou­vait faire sur­face dans la baie de Cha­leurs et débar­quer un espion, qu’est-ce qui l’empêchait de faire sur­face dans la baie de Tadous­sac ? Qu’est-ce qui empê­chait un péri­scope de sur­gir entre les bélu­gas, un soir d’é­té, pen­dant que les clients du Coquart buvaient leur cock­tail en admi­rant le cou­cher de soleil ?

Rien. Rien ne l’empêchait. Et c’est peut-être ça, le sou­ve­nir le plus lourd — non pas la vio­lence, non pas les morts, mais l’i­dée que la guerre était venue nager dans les mêmes eaux que les baleines, et que la sur­face du fleuve, cette sur­face que je regar­dais chaque jour depuis le bar, cette sur­face lisse et trom­peuse, avait conte­nu en même temps la beau­té et l’hor­reur, les souffles des bélu­gas et les tor­pilles des U‑boots, les aqua­relles de Cover­dale et les corps des marins, et que rien — ni le toit rouge de l’hô­tel, ni les draps de Made­leine, ni les verres du Coquart — n’a­vait pu sépa­rer les deux.

*   *   *

J’ai rou­vert les yeux.

J’é­tais au Coquart. Août 1965. Vingt-trois ans avaient pas­sé. Le comp­toir d’é­rable était sous mes mains, lisse, fami­lier, réel. Les fenêtres en arc don­naient sur la baie endor­mie. Les gla­çons fon­daient dans le bac avec un cré­pi­te­ment doux. Et quelque part dans ma poi­trine, le bruit sourd de sep­tembre 42 conti­nuait de réson­ner, non pas comme un sou­ve­nir mais comme une vibra­tion per­ma­nente, un infra­basse que seul le corps per­çoit et que la mémoire refuse d’éteindre.

J’ai fer­mé le bar. J’ai éteint les lumières. Et je suis res­té un moment dans le noir, debout der­rière le comp­toir, les mains à plat sur le bois, écou­tant l’hô­tel res­pi­rer et le fleuve mur­mu­rer de l’autre côté des vitres, ce fleuve qui avait vu pas­ser les canots de Car­tier, les four­rures de Chau­vin, les prières des Jésuites, les bateaux blancs de Cover­dale, les tor­pilles de la Krieg­sma­rine, et les bélu­gas, tou­jours les bélu­gas, les enfants blancs de la femme cou­chée, nageant dans les pro­fon­deurs avec une patience de plu­sieurs mil­lé­naires, indif­fé­rents aux guerres, aux hôtels et aux bar­mans qui les regardent depuis la rive en essayant de com­prendre pour­quoi le monde est fait de tant de beau­té et de tant de des­truc­tion, et pour­quoi les deux coexistent si bien dans le même fleuve, dans les mêmes eaux, sous le même ciel.

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Le bar du
Coquart

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Cha­pitres 1 à 4

CHA­PITRE 1 — L’ouverture

En l’an 1535, remon­tant le grand fleuve, Jacques Car­tier nota dans son jour­nal : « Nous aper­çûmes une espèce de pois­sons, des­quels il n’y a mémoire d’homme avoir vu ni ouï. »

Le bois avait tra­vaillé pen­dant l’hiver.

Je le sen­tais dans la résis­tance des tiroirs, dans le gon­fle­ment léger du comp­toir sous mes paumes, dans cette façon qu’a­vaient les fenêtres du Coquart de ne plus s’ou­vrir qu’a­vec un coup d’é­paule et un juron. Six mois de gel, de neige lourde sur le toit rouge, de vent du nord-est qui pousse le fleuve contre lui-même — et l’hô­tel rete­nait tout ça dans ses join­tures comme un vieux corps retient ses douleurs.

J’é­tais arri­vé le pre­mier, comme chaque année. Avant Made­leine, avant les femmes de chambre, avant les cui­si­niers de Qué­bec qui débar­quaient en juin avec leurs cou­teaux et leurs airs de supé­rio­ri­té. Le bar d’a­bord. Tou­jours le bar d’abord.

J’a­vais tra­ver­sé en pick-up sur le pre­mier tra­ver­sier du matin, celui de six heures, quand la brume mange encore la sur­face du Sague­nay et que le câble du bac vibre comme une corde de contre­basse au-des­sus de l’eau noire. La tra­ver­sée dure dix minutes. Dix minutes entre Baie-Sainte-Cathe­rine et Tadous­sac, entre la rive sud et la rive nord, entre le monde ordi­naire et cet endroit qui ne res­semble à rien d’autre.

De l’autre côté, le vil­lage dor­mait encore. Les cot­tages des Pion­niers avaient leurs volets fer­més. La Petite Cha­pelle, rouge et blanche au bord de la baie, res­sem­blait à un jouet oublié dans l’herbe. Et l’hô­tel — l’Hô­tel Tadous­sac — se dres­sait au-des­sus de tout ça avec sa cou­pole, ses murs blan­chis et son toit rouge que les navi­ga­teurs repèrent à des milles en remon­tant le fleuve, comme un phare qui aurait déci­dé de s’ha­biller pour le dîner.

Dix-neuf ans que je pousse cette porte en juin.

Dix-neuf ans que je retrouve la même odeur — bois ver­ni, pous­sière fine, un fond de cire d’a­beille que per­sonne n’ap­plique plus mais qui per­siste, incrus­tée dans les fibres du plan­cher depuis l’é­poque de Cover­dale. Et chaque année, pen­dant quelques secondes, le temps d’a­jus­ter mes yeux à la pénombre du hall, je revois le vieil homme debout au milieu de ses caisses, en 1946, quand je suis arri­vé ici pour la pre­mière fois.

Il accro­chait une aqua­relle. Un pay­sage du Sague­nay, signé d’un nom que je ne connais­sais pas. Il por­tait un cos­tume trois-pièces mal­gré la cha­leur de juin, et il ajus­tait le cadre avec une minu­tie de chi­rur­gien, recu­lant de trois pas, pen­chant la tête, reve­nant cor­ri­ger d’un mil­li­mètre l’in­cli­nai­son. Il ne m’a pas regar­dé. Il a dit, sans se retour­ner : « Vous êtes le nou­veau bar­man. Ne tou­chez jamais aux tableaux. »

William Hugh Cover­dale. Pré­sident de la Cana­da Steam­ship Lines. Pro­prié­taire de cet hôtel, du Manoir Riche­lieu à La Mal­baie, de la mai­son Chau­vin au bord de la baie. Col­lec­tion­neur de tout ce que ce pays avait pro­duit avant de s’ou­blier lui-même — aqua­relles, gra­vures, cartes anciennes, mocas­sins bro­dés, calu­mets, haches de pierre, tout le bric-à-brac sacré d’un conti­nent qui avait com­men­cé ici, exac­te­ment ici, à l’en­droit où le Sague­nay verse ses eaux noires dans le corps gris du Saint-Laurent.

Il est mort trois ans après. 1949. Et ses deux mille cinq cents pièces sont res­tées là, dans les cou­loirs, dans les chambres, dans le hall — sus­pen­dues au-des­sus du vide comme les lustres d’un navire qui com­mence à prendre l’eau.

Mais je n’y pen­sais pas ce matin-là. Pas encore. Ce matin-là, j’ou­vrais le bar.

*   *   *

Le Coquart occupe l’angle nord-ouest de l’hô­tel, là où la vue est la plus vio­lente. Je dis vio­lente parce qu’il n’y a pas d’autre mot. Trois grandes fenêtres en arc donnent sur la baie de Tadous­sac, et au-delà de la baie, sur l’embouchure du Sague­nay, et au-delà de l’embouchure, sur le fleuve qui n’est déjà plus un fleuve mais presque une mer, large de vingt kilo­mètres, avec des marées qui montent et des­cendent de quatre mètres et des cou­rants qui ont cou­lé des goé­lettes. Le matin, quand le soleil frappe de l’est, toute cette eau devient une plaque de métal en fusion et il faut bais­ser les stores pour que les clients ne soient pas aveu­glés au-des­sus de leur bloo­dy mary. Le soir, c’est autre chose — le ciel passe par toutes les nuances du cuivre et du vio­let, les bélu­gas remontent vers le fjord en souf­flant des colonnes de vapeur qui s’al­lument dans la lumière rasante, et les gens posent leur verre et se taisent.

C’est pour ça qu’ils viennent. Pour ce silence-là.

J’ai sor­ti les bou­teilles de la réserve. Gin Bee­fea­ter, rye cana­dien, scotch pour les Anglais de Mont­réal, cognac pour les rares Fran­çais de pas­sage, bière Mol­son pour les pilotes du tra­ver­sier qui s’ar­rêtent en fin de jour­née. J’ai véri­fié les verres — les coupes, les tum­bler, les flûtes que per­sonne n’u­ti­lise jamais mais que Made­leine exige. J’ai essuyé le comp­toir. Érable mas­sif, ver­ni sombre, long de quatre mètres, avec des marques de verre que vingt-trois ans de ser­vice n’ont pas réus­si à effa­cer. Je connais chaque marque. Je sais laquelle a été lais­sée par le colo­nel Pat­ter­son, qui posait son bour­bon avec l’au­to­ri­té d’un homme habi­tué à don­ner des ordres, et laquelle par Mme Lafleur, de Qué­bec, qui fai­sait tour­ner son verre de por­to comme une tou­pie en racon­tant ses étés d’enfance.

La pre­mière chose que j’ai vue en rele­vant la tête, c’est un béluga.

Il pas­sait len­te­ment devant les fenêtres du Coquart, très près de la rive, son dos blanc affleu­rant à peine la sur­face. Un mâle, pro­ba­ble­ment — les mâles longent la côte nord à cette époque, quand les femelles et les veaux res­tent plus au large, du côté de l’Île-aux-Basques. Il a souf­flé une fois, un petit gey­ser dis­cret, presque poli, et il a disparu.

Bien­ve­nue, j’ai pen­sé. Moi aus­si je suis revenu.

*   *   *

Made­leine est arri­vée à huit heures, en robe grise et tablier blanc, les che­veux tirés en un chi­gnon si ser­ré qu’il sem­blait avoir été conçu par un ingé­nieur. Elle avait les clés de toutes les chambres à la cein­ture — cent trente-sept clés qui tin­taient à cha­cun de ses pas comme un carillon de bronze.

— Les draps sont arri­vés de Qué­bec, elle a dit en pas­sant devant le bar sans s’ar­rê­ter. Les rideaux du troi­sième sont à refaire. Et le pla­fond de la 204 a une tache d’humidité.

— Bon­jour Madeleine.

— Bon­jour Noé. Le cognac est dans la deuxième caisse, pas la pre­mière. Tu te trompes chaque année.

Elle avait rai­son. Je me trom­pais chaque année, et chaque année elle me le disait, et c’é­tait notre façon de nous dire que nous étions contents de nous revoir.

Made­leine Ouel­let était arri­vée à l’hô­tel en 1943, un an après l’i­nau­gu­ra­tion, un an avant la fin de la guerre. Elle avait vingt et un ans, elle venait de Rivière-du-Loup, et elle avait été enga­gée comme femme de chambre par un direc­teur qui cher­chait du per­son­nel dis­cret et endu­rant. Elle était deve­nue gou­ver­nante en chef en 1951, quand sa pré­dé­ces­seure avait fait une chute dans l’es­ca­lier de ser­vice et ne s’en était jamais remise. Depuis, elle régnait sur l’hô­tel avec une effi­ca­ci­té silen­cieuse qui tenait du pro­dige et de la tyran­nie douce. Rien ne lui échap­pait. Un pli de tra­vers sur un couvre-lit, un cen­drier non vidé, un car­reau terne — elle le voyait avant que la lumière elle-même ne le remarque.

Elle connais­sait chaque cen­ti­mètre de cet hôtel, chaque latte de plan­cher qui grin­çait, chaque fenêtre qui coin­çait, chaque fis­sure dans le plâtre des cor­niches. Et elle connais­sait les col­lec­tions. Les deux mille cinq cents pièces de Cover­dale — elle les avait inven­to­riées elle-même, à la main, dans un grand cahier noir qu’elle gar­dait dans son bureau comme d’autres gardent un missel.

Ce matin-là, en pas­sant devant le bar, elle n’a rien dit de plus. Mais j’ai vu quelque chose dans sa façon de ne pas me regar­der — une rai­deur dans la nuque, un pli au coin de la bouche. Quelque chose qu’elle savait et que je ne savais pas encore.

*   *   *

La nou­velle est arri­vée avec le cour­rier de l’après-midi.

Un employé de la Cana­da Steam­ship Lines, un jeune homme en cos­tume qui avait l’air de s’ex­cu­ser d’exis­ter, a dépo­sé une enve­loppe sur le comp­toir de la récep­tion. Made­leine l’a ouverte, l’a lue, l’a repliée. Puis elle est venue au bar, s’est assise sur le tabou­ret le plus proche du mur — celui où per­sonne ne s’as­soit jamais parce qu’il est coin­cé entre le comp­toir et la colonne — et elle a com­man­dé un verre d’eau.

Made­leine ne buvait jamais d’al­cool. En vingt-deux ans, je ne l’a­vais jamais vue com­man­der quoi que ce soit au Coquart. Même le verre d’eau était une première.

— La com­pa­gnie arrête les croi­sières à la fin de la sai­son, elle a dit. Le Riche­lieu et le St. Law­rence, c’est ter­mi­né. Et l’hô­tel ferme l’an­née prochaine.

Elle a bu son verre d’eau d’un trait, l’a repo­sé exac­te­ment au centre du sous-verre, et elle est par­tie sans rien ajouter.

Je suis res­té seul der­rière le comp­toir. Par les fenêtres du Coquart, la baie de Tadous­sac brillait sous le soleil de juin, bleue et indif­fé­rente, et quelque part au large, un bélu­ga soufflait.

J’ai pen­sé : dix-neuf étés. Et puis j’ai pen­sé : plus rien.

Et puis j’ai ces­sé de pen­ser et j’ai recom­men­cé à essuyer les verres, parce que c’est ce que font les bar­mans quand le monde bas­cule — ils essuient les verres et ils attendent que quel­qu’un entre.

CHA­PITRE 2 — Totouskak

Téo est venu le troi­sième jour.

Il arri­vait tou­jours le troi­sième jour après l’ou­ver­ture de l’hô­tel — jamais le pre­mier, jamais le deuxième, tou­jours le troi­sième, comme si un calen­drier secret, anté­rieur à tous les calen­driers, lui dic­tait le moment exact où le bar du Coquart était prêt à le rece­voir. Il remon­tait à pied depuis Essi­pit, huit kilo­mètres le long de la 138, par tous les temps, avec sa veste de drap brun, sa cas­quette de marin et ses bottes de caou­tchouc qui fai­saient un bruit de ven­touse sur le plan­cher ver­ni de l’hô­tel. Les tou­ristes le regar­daient pas­ser dans le hall avec cet air que les gens bien éle­vés prennent quand ils ne savent pas s’ils doivent sou­rire ou s’inquiéter.

Téo Vol­lant ne se sou­ciait pas des gens bien élevés.

Il s’as­seyait tou­jours au même endroit — le der­nier tabou­ret, celui du bout, là où le comp­toir fait un angle et où la lumière des fenêtres n’ar­rive qu’en biais, atté­nuée. De là, il voyait la baie sans être vu de la salle, et il pou­vait par­ler sans que sa voix porte plus loin que mes oreilles. C’é­tait son poste. Per­sonne d’autre ne s’y asseyait. Pas par inter­dic­tion — par ins­tinct. Il y avait quelque chose dans la façon dont Téo occu­pait cet espace qui décou­ra­geait l’in­tru­sion, comme le bord d’une falaise décou­rage la promenade.

— Un thé, il a dit.

C’é­tait tou­jours un thé. Red Rose, deux sucres, pas de lait. Je le pré­pa­rais avant même qu’il s’as­soie — la bouilloire était déjà chaude, la tasse posée sur le sous-verre en liège que je réser­vais pour lui seul. Vingt ans de rituel. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être négociées.

Il a bu sa pre­mière gor­gée en regar­dant la baie. Les yeux de Téo avaient la cou­leur du Sague­nay en novembre — un brun si sombre qu’il virait au noir, sauf quand la lumière les frap­pait de côté et révé­lait des éclats d’ambre, comme des feuilles mortes prises dans la glace. Des yeux de chas­seur. Des yeux qui avaient vu des choses que je ne ver­rais jamais et qui ne me seraient racon­tées que par frag­ments, au rythme du thé et des sai­sons, avec des silences si longs entre les phrases qu’on aurait pu y loger des hivers entiers.

— Ils ferment, j’ai dit.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Je savais qu’il savait. Les nou­velles voyagent vite sur la Côte-Nord, sur­tout les mau­vaises — elles des­cendent le fleuve plus vite que le cou­rant, por­tées par les pilotes du tra­ver­sier, les chauf­feurs de camion, les fac­teurs, les femmes qui parlent sur le pas des portes en éten­dant leur linge.

Téo n’a pas répon­du tout de suite. Il a posé sa tasse, a regar­dé ses mains — des mains larges, épaisses, striées de lignes pro­fondes comme des rivières vues d’a­vion. Des mains qui avaient tenu des fusils, des avi­rons, des filets, des nou­veau-nés. Des mains qui avaient fait des choses qu’il regret­tait et d’autres qu’il ne regret­tait pas, et qui main­te­nant ne tenaient plus que des tasses de thé et le bord des tables.

— Avant l’hô­tel, il a dit, avant les Blancs, avant les bateaux, avant Chau­vin et sa cabane de traite, avant les Jésuites et leur cha­pelle, avant tout ça — il y avait un nom.

J’ai posé le torchon.

— Totous­kak.

Il a pro­non­cé le mot len­te­ment, en sépa­rant les syl­labes, et chaque syl­labe avait le poids d’une pierre posée au fond de l’eau.

— Tu sais ce que ça veut dire.

— Les seins, j’ai dit. Maman me l’a­vait dit.

— Totous­kak. Les seins. Parce que les deux col­lines de chaque côté de la baie — il a levé le men­ton vers la fenêtre — res­semblent aux seins d’une femme cou­chée sur le dos. Regarde. La col­line est, la col­line ouest. Arron­dies. Douces. Et la baie entre les deux, c’est le creux de la poi­trine. Les anciens voyaient ça. Ils voyaient un corps dans la terre. Pas un pay­sage — un corps.

J’ai regar­dé. J’a­vais regar­dé ces col­lines dix mille fois, depuis le bar, depuis la Pointe, depuis le tra­ver­sier, depuis ma cabane. Et je les avais tou­jours vues comme des col­lines. Mais main­te­nant que Téo avait dit le mot, je voyais autre chose — la courbe, la ron­deur, le galbe lent qui des­cen­dait vers l’eau. Un corps de femme endor­mie au bord du fjord. La terre comme chair.

— Ma grand-mère disait que Totous­kak exis­tait avant les Innus, a conti­nué Téo. Que le nom était déjà là quand les pre­miers chas­seurs sont des­cen­dus le long du fjord, il y a des mil­liers d’an­nées, après la fonte des glaces. Que le lieu s’é­tait nom­mé lui-même. Que per­sonne ne l’a­vait inven­té. Que la terre avait sim­ple­ment dit son nom à ceux qui savaient écouter.

Il a repris son thé. Dehors, le soleil avait per­cé la brume du matin et la baie s’é­tait ouverte comme un œil — l’eau pas­sant du gris de plomb au bleu pro­fond en quelques minutes, avec ces reflets d’é­tain que le Sague­nay verse dans le Saint-Laurent quand les cou­rants se mêlent.

— Et les baleines ? j’ai demandé.

— Les baleines étaient là avant le nom. Avant tout. Ma grand-mère disait que les bélu­gas étaient les enfants de la femme cou­chée. Qu’elles sor­taient de son corps chaque prin­temps et qu’elles y retour­naient chaque automne. Que le fleuve les por­tait comme un sang.

Téo racon­tait ces choses sans emphase, sans mys­ti­cisme, avec la même voix qu’il aurait employée pour dire que le vent tour­nait au nord-est ou que la morue ne mor­dait plus. C’é­tait fac­tuel. C’é­tait la réa­li­té telle qu’il l’a­vait reçue, trans­mise de bouche en bouche à tra­vers des géné­ra­tions dont aucun livre ne por­tait la trace, et il la dépo­sait sur le comp­toir du Coquart comme on dépose un objet fra­gile — avec soin, mais sans cérémonie.

*   *   *

Ma mère s’ap­pe­lait Marie-Ange Vol­lant. Sœur cadette de Téo, de quinze ans sa cadette, née à Essi­pit en 1916, morte à Tadous­sac en 1939, à vingt-trois ans, d’une tuber­cu­lose que per­sonne n’a­vait soi­gnée à temps parce que per­sonne ne soi­gnait les Innus à temps.

J’a­vais trois ans.

De ma mère, je garde des impres­sions — pas des sou­ve­nirs, des impres­sions. Une odeur de fumée de bois mêlée à quelque chose de plus doux, peut-être du sapin, peut-être sa peau. Le son d’une voix qui chan­tait dans une langue que je com­pre­nais sans la connaître, une langue qui pas­sait par le ventre avant d’ar­ri­ver aux oreilles. Et des mains — des mains comme celles de Téo, mais plus fines, plus rapides, qui tres­saient mes che­veux le matin avec des gestes d’une pré­ci­sion animale.

Mon père, Augus­tin Thé­riault dit Her­vieux, char­pen­tier de Baie-Sainte-Cathe­rine, l’a­vait ren­con­trée sur le tra­ver­sier. Il ne racon­tait jamais com­ment. Il disait seule­ment : « Ta mère était de l’autre côté. » Comme si le Sague­nay sépa­rait deux mondes et qu’il avait fran­chi la fron­tière sans pas­se­port. Ils s’é­taient ins­tal­lés dans une mai­son au-des­sus du vil­lage, entre la route et la forêt, et ils avaient vécu là trois ans — le temps de me faire, le temps de me nom­mer, le temps que la mala­die fasse son travail.

Après, mon père m’a éle­vé seul, à Baie-Sainte-Cathe­rine, dans le bruit des scie­ries et l’o­deur de la résine. Je par­lais fran­çais avec lui et innu-aimun avec Téo, qui tra­ver­sait le fjord une fois par mois pour venir me voir. Deux langues, deux rives, deux silences. Le fran­çais de mon père était un silence pra­tique — on ne par­lait que pour les choses utiles : passe-moi le mar­teau, ferme la porte, le vent tourne. Le silence de Téo était autre chose — un silence habi­té, plein de choses non dites qui avaient leur propre den­si­té, comme l’eau noire du Sague­nay sous laquelle on devine des pro­fon­deurs sans les voir.

C’est Téo qui m’a appris à lire le fleuve. Les cou­rants, les marées, les signes. Le fré­mis­se­ment de la sur­face quand un banc de cape­lans passe en des­sous. La forme du souffle d’un bélu­ga — court et rond pour un mâle, plus long et plus oblique pour une femelle. Le sens du vent dans le bruit du vent. Toutes ces choses que les livres n’en­seignent pas parce qu’elles n’existent que dans la trans­mis­sion de corps à corps, de voix à oreille, au bord de l’eau, en silence.

*   *   *

— Car­tier, a dit Téo en repo­sant sa tasse vide.

Il pro­non­çait le nom avec une iro­nie douce, sans hos­ti­li­té — plu­tôt comme on nomme un per­son­nage de conte dont on connaît les défauts mais qu’on a fini par accepter.

— Car­tier est pas­sé ici en 1535. Il remon­tait le fleuve. Il a vu les baleines. Tu sais ce qu’il a écrit ?

Je le savais. Téo me l’a­vait dit cent fois. Mais les his­toires de Téo n’exis­taient que dans la répé­ti­tion — chaque récit ajou­tait une couche, une nuance, un silence nou­veau, et la cen­tième fois n’é­tait pas la même que la pre­mière, de même que la cen­tième marée n’est pas la même que la première.

— Il a écrit qu’il n’a­vait jamais vu autant de baleines. Que la mémoire des hommes n’en gar­dait pas le sou­ve­nir. Quelque chose comme ça.

Téo a hoché la tête.

— « Il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines. » C’est ça. L’homme blanc arrive, il voit les baleines, et il dit qu’il n’a jamais rien vu de pareil. Comme si les baleines venaient de naître pour lui. Comme si elles l’attendaient.

Il a sou­ri — un sou­rire très mince, un pli au coin des lèvres que seul quel­qu’un le connais­sant depuis qua­rante ans aurait pu iden­ti­fier comme un sourire.

— Nous, on ne les comp­tait pas. On ne disait pas « jamais vu autant ». On disait : elles sont là. C’est tout. Elles sont là, comme la rivière est là, comme les col­lines sont là, comme la neige est là en jan­vier. Pas besoin de mémoire pour ça. Pas besoin de jour­nal de bord.

Il s’est levé, a enfi­lé sa cas­quette, a posé sur le comp­toir la pièce de vingt-cinq cents qu’il lais­sait chaque fois — pas un pour­boire, un geste, une for­ma­li­té qui appar­te­nait à notre rituel comme le thé et le tabou­ret du bout.

— Les baleines étaient là avant Car­tier. Elles seront là après l’hôtel.

Il est sor­ti par la porte de ser­vice, celle qui donne sur le sen­tier de la Pointe-de-l’Is­let, et je l’ai regar­dé des­cendre vers le rivage, petit, voû­té, avec sa veste de drap brun et ses bottes de caou­tchouc, et il m’a sem­blé qu’il mar­chait sur la fron­tière exacte entre le monde que je connais­sais et un autre, beau­coup plus ancien, dont je n’é­tais que le loin­tain écho.

CHA­PITRE 3 — Le pre­mier accostage

On l’en­ten­dait avant de le voir.

La corne du Riche­lieu por­tait loin — un son grave, long, qui rou­lait sur l’eau comme un orage au ralen­ti et rebon­dis­sait contre les parois du fjord avant de reve­nir en écho, dédou­blé, légè­re­ment faus­sé, comme si le Sague­nay lui-même répon­dait au bateau. Les gens du vil­lage levaient la tête. Les enfants cou­raient vers le quai. Et moi, der­rière le comp­toir du Coquart, j’a­jus­tais les bou­teilles sur les éta­gères et je véri­fiais les gla­çons, parce que dans vingt minutes le bar serait plein.

Le Riche­lieu est appa­ru au bout de la Pointe-de-l’Is­let, len­te­ment, comme un rideau qu’on tire.

D’a­bord les deux che­mi­nées — noires, blanches, rouges, les cou­leurs de la Cana­da Steam­ship Lines — puis la proue haute et blanche, puis la coque entière, mas­sive, élé­gante, absurde dans ce décor de fjord et de forêt boréale. Trois cent cin­quante pieds de long. Trois mille cinq cents ton­neaux. Construit en 1913 à Wil­ming­ton, Dela­ware, sous le nom de Nar­ra­gan­sett — un nom que per­sonne à Tadous­sac ne connais­sait ni ne se sou­ciait de connaître. Il avait tra­ver­sé l’At­lan­tique en 1917 comme trans­port de troupes, avait été rache­té par la Cana­da Steam­ship Lines en 1919, recon­di­tion­né pour un mil­lion deux cent mille dol­lars, et rebap­ti­sé Riche­lieu. Depuis 1923, il fai­sait la navette entre Mont­réal et le Sague­nay, avec des escales à Qué­bec, Mur­ray Bay et Tadous­sac — le cir­cuit sacré des bateaux blancs, la grande boucle dorée du tou­risme flu­vial canadien.

Qua­rante-deux ans de ser­vice. Et cette sai­son serait la dernière.

Le bateau a contour­né la Pointe avec une len­teur majes­tueuse, comme un vieil acteur qui fait son entrée et sait qu’il ne remon­te­ra plus sur scène. Les pas­sa­gers étaient mas­sés sur le pont supé­rieur — je pou­vais les dis­tin­guer depuis le bar, petites sil­houettes en cou­leurs claires, agi­tant des mains, pre­nant des pho­to­gra­phies, poin­tant du doigt les bélu­gas qui nageaient à deux cents mètres de la coque sans se sou­cier le moins du monde de cette mon­tagne flot­tante qui tra­ver­sait leur salon.

Le pilote a manœu­vré le Riche­lieu dans la baie avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger. Marche arrière, quart de tour, les amarres lan­cées vers le quai comme des ser­pents fati­gués. Le flanc blanc du navire s’est col­lé contre les défenses en bois du débar­ca­dère, et pen­dant quelques secondes, tout s’est immo­bi­li­sé — le bateau, l’eau, l’air, le vil­lage — dans une sus­pen­sion que je connais­sais par cœur et qui, chaque année, me fai­sait le même effet : celui d’un seuil fran­chi, d’une sai­son qui com­mence, d’un méca­nisme ancien qui se remet en marche.

Puis la pas­se­relle est tom­bée, et les pas­sa­gers ont déferlé.

*   *   *

Ils des­cen­daient comme ils avaient tou­jours des­cen­du — les hommes en bla­zer bleu marine, les femmes en robes d’é­té et cha­peaux à large bord, les enfants tirés par la main, les valises por­tées par des ste­wards en uni­forme blanc. L’an­glais domi­nait, ponc­tué de fran­çais, avec par­fois un éclat de rire trop fort, un excla­ma­tion devant la vue, un « dar­ling, look at this! » qui tra­ver­sait la baie comme un caillou jeté dans l’eau.

C’é­tait la clien­tèle des bateaux blancs. La bonne bour­geoi­sie anglo­phone de Mont­réal et de Qué­bec, les West­mount et les Outre­mont, les familles qui avaient des cot­tages sur la Rue des Pion­niers depuis trois géné­ra­tions et qui consi­dé­raient Tadous­sac comme un droit acquis, un pro­lon­ge­ment natu­rel de leurs salons — avec une vue un peu meilleure et un air un peu plus frais. Ils arri­vaient en juin, ils repar­taient en sep­tembre, et entre les deux, ils jouaient au golf, ils pêchaient le sau­mon dans les rivières de Char­le­voix, ils pre­naient le thé sur la ter­rasse de l’hô­tel, et ils venaient boire au Coquart en regar­dant le soleil des­cendre sur le fleuve.

Je les connais­sais tous. Pas par leur nom — je connais­sais leurs noms, bien sûr, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Je les connais­sais par leurs gestes, leurs habi­tudes, leurs façons de com­man­der, de s’as­seoir, de regar­der l’eau. Le juge Mor­ri­son, qui buvait du whis­ky single malt et ne par­lait jamais avant sa deuxième gor­gée. La famille Camp­bell, qui occu­pait la même table chaque soir et refu­sait poli­ment toute autre place avec une fer­me­té qui confi­nait à la panique. Le doc­teur Trem­blay — un des rares fran­co­phones de la croi­sière — qui com­man­dait un pas­tis et regar­dait les anglo­phones avec une affec­tion mêlée de per­plexi­té, comme un eth­no­logue en mission.

Je les ser­vais, je les écou­tais, je rete­nais ce qu’il fal­lait rete­nir et j’ou­bliais ce qu’il fal­lait oublier. C’est le métier. Un bar­man est un confes­sion­nal ambu­lant — les gens lui parlent parce qu’il est là, parce qu’il ne juge pas, parce qu’il a les mains occu­pées et le regard ailleurs. Ils lui disent des choses qu’ils ne diraient pas à leur femme, à leur méde­cin, à leur prêtre. Et le bar­man hoche la tête, essuie un verre, pose une ques­tion juste assez vague pour relan­cer la confi­dence, et il classe tout ça quelque part dans un tiroir men­tal dont il ne retrouve la clé que lorsque le même client revient l’an­née sui­vante et dit : « Vous vous sou­ve­nez, je vous avais par­lé de… »

Et le bar­man se sou­vient. Toujours.

*   *   *

Le capi­taine Bou­chard est mon­té au Coquart à dix-sept heures, comme chaque pre­mier accostage.

Adé­lard Bou­chard. Soixante-deux ans. Qua­rante ans sur le fleuve, dont vingt-cinq aux com­mandes des bateaux blancs. Un homme qui avait la car­rure d’un navire — large, solide, avec des épaules qui sem­blaient avoir été taillées pour fendre le vent et des mains si grandes qu’elles fai­saient paraître les verres de gin minus­cules, comme des dés à coudre entre les doigts d’un géant.

Il por­tait son uni­forme — il por­tait tou­jours son uni­forme quand il mon­tait au Coquart, même en fin de jour­née, même quand les pas­sa­gers étaient redes­cen­dus au vil­lage et que le bar était presque vide. La cas­quette blanche, le ves­ton bleu à bou­tons dorés, les galons sur les manches. Pas par vani­té — par dis­ci­pline. Par une fidé­li­té au code qui n’a­vait rien de rigide mais tout de néces­saire, comme le rituel d’un prêtre qui conti­nue à dire la messe dans une église vide.

— Gin, il a dit.

J’ai ver­sé. Bee­fea­ter, deux gla­çons, un trait de tonic, une ron­delle de citron cou­pée mince. Je connais­sais la for­mule depuis 1951, quand il avait pris le com­man­de­ment du Riche­lieu et que j’a­vais ces­sé de lui deman­der sa commande.

Il a bu une gor­gée, a posé le verre, a regar­dé la baie.

Quelque chose avait changé.

Ce n’é­tait pas visible tout de suite — il fal­lait le connaître, il fal­lait avoir vu cette même sil­houette s’as­seoir à cette même place des cen­taines de fois pour per­ce­voir la dif­fé­rence. Un affais­se­ment infime des épaules. Une façon de regar­der le fleuve non plus comme un ter­ri­toire à conqué­rir mais comme un sou­ve­nir à rete­nir. Les yeux d’un homme qui sait que le compte à rebours a com­men­cé et qui essaie de pho­to­gra­phier chaque ins­tant avec ses pupilles.

— Tu as eu la lettre, j’ai dit.

— J’ai eu la lettre.

Silence. Un bélu­ga a souf­flé au large, très loin, un point blanc dans le bleu.

— Qua­rante-deux sai­sons, Noé. Le Riche­lieu a fait qua­rante-deux sai­sons sur ce fleuve. Et moi j’en ai fait vingt-cinq avec lui. Vingt-cinq ans à remon­ter de Mont­réal à Bagot­ville et à redes­cendre. Vingt-cinq ans de cette même vue — la Pointe, la baie, l’hô­tel au toit rouge, et les mau­dites baleines blanches qui n’ont jamais appris à se pous­ser du chemin.

Il a sou­ri. Un sou­rire du capi­taine Bou­chard, c’é­tait un évé­ne­ment météo­ro­lo­gique — rare, bref, impré­vi­sible, et sui­vi d’un retour immé­diat au sérieux.

— L’an­née pro­chaine, ils vont le vendre. Ou le démo­lir. Ou l’en­voyer au bout du monde ser­vir de barge. Le Riche­lieu fini­ra sa vie quelque part où per­sonne ne connaî­tra son nom.

Il a vidé son verre d’un trait — chose qu’il ne fai­sait jamais, lui qui buvait son gin avec la patience d’un homme pour qui le temps n’a­vait pas le même sens que pour les terrestres.

— Un autre, il a dit.

J’ai ver­sé. Même for­mule. Mêmes gla­çons. Même ron­delle de citron.

*   *   *

Har­riet est arri­vée le lendemain.

Je l’ai vue avant qu’elle ne me voie — elle tra­ver­sait la pelouse devant l’hô­tel, venant du côté de la Rue des Pion­niers, avec cette démarche que je recon­nais­sais à trente mètres, une démarche longue et fluide, un peu trop rapide pour être non­cha­lante, un peu trop souple pour être pres­sée. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile clair et un pull marin bleu, et elle avait rele­vé ses che­veux en un chi­gnon lâche qui lais­sait échap­per des mèches auburn dans le vent du nord-est.

Har­riet Sin­clair-Price. Qua­rante ans cet été-là. Fille de Dou­glas Sin­clair-Price, petit-fils de Robert Sin­clair-Price, qui avait fait construire le cot­tage fami­lial en 1882, douze ans après Lord Duf­fe­rin, sur le même pro­mon­toire, avec la même vue impre­nable sur la baie, le même gazon anglais entre­te­nu comme un put­ting green, et la même convic­tion tran­quille que Tadous­sac appar­te­nait à ceux qui avaient eu la sagesse d’y arri­ver les pre­miers — après les Innus, bien sûr, mais les Innus ne comp­taient pas dans cette arithmétique-là.

Har­riet n’a­vait pas la tran­quilli­té de sa lignée. Il y avait dans ses yeux — des yeux d’un gris-vert qui chan­geait avec la lumière du fleuve, sombres le matin, presque trans­pa­rents à midi — quelque chose d’i­na­che­vé, de cher­cheur, une atten­tion au monde qui n’é­tait pas celle des gens de sa classe. Elle posait des ques­tions. Elle écou­tait les réponses. Elle s’in­té­res­sait aux choses qui ne la concer­naient pas — les marées, les bélu­gas, l’his­toire du poste Chau­vin, la vie des pilotes du tra­ver­sier. Elle était venue chaque été depuis sa nais­sance, sauf pen­dant la guerre, et chaque été, elle pas­sait au Coquart en fin d’a­près-midi, seule, et elle com­man­dait un verre de blanc.

C’é­tait notre ren­dez-vous. Nous ne l’a­vions jamais nom­mé ain­si. Nous ne l’a­vions jamais nommé.

Elle est entrée dans le bar, elle a sou­ri, et le sou­rire por­tait vingt ans de quelque chose que je n’ai jamais su appeler.

— Noé.

— Har­riet.

— Cha­blis ?

— Cha­blis.

J’ai ver­sé. Elle s’est assise à sa place — le troi­sième tabou­ret, celui qui donne à la fois sur la baie et sur le comp­toir, celui d’où on peut regar­der l’eau et le bar­man sans avoir à choisir.

— Alors c’est vrai, elle a dit. C’est la der­nière saison.

— C’est vrai.

Elle a bu une gor­gée, len­te­ment, en regar­dant la baie. Le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines de l’ouest — les col­lines de Totous­kak, les seins de la terre — et l’eau virait au cuivre.

— J’ai ouvert le cot­tage ce matin, elle a dit. Les mêmes rideaux. Les mêmes meubles. Le même por­trait de mon grand-père dans le salon. Tout est exac­te­ment pareil et tout est com­plè­te­ment dif­fé­rent. Tu comprends ?

Je com­pre­nais. C’é­tait exac­te­ment ce que je res­sen­tais chaque juin en ouvrant le bar — la même odeur, les mêmes verres, le même comp­toir, et pour­tant quelque chose d’im­per­cep­ti­ble­ment déca­lé, comme une note jouée un demi-ton trop bas, que seule l’o­reille la plus exer­cée peut détecter.

— Je com­prends, j’ai dit.

Et nous sommes res­tés là, dans le silence du Coquart, pen­dant que le soleil finis­sait de des­cendre et que le pre­mier bélu­ga de la soi­rée souf­flait dans la lumière cui­vrée du fjord, et que quelque part au large, invi­sible, le Riche­lieu atten­dait au mouillage avec ses qua­rante-deux ans de ser­vice, ses che­mi­nées éteintes et son capi­taine qui buvait seul dans sa cabine.

Dehors, Tadous­sac se pré­pa­rait pour un été qui res­sem­ble­rait à tous les autres et qui ne res­sem­ble­rait à rien.

CHA­PITRE 4 — La collection

Made­leine m’a deman­dé de venir un mar­di matin, avant l’ou­ver­ture du bar.

Elle n’a­vait jamais fait ça. En vingt-deux ans, nos ter­ri­toires étaient res­tés sépa­rés avec la net­te­té d’une fron­tière natu­relle — elle régnait sur les chambres, les cou­loirs, les esca­liers de ser­vice, et moi sur le Coquart. Nous nous croi­sions dans le hall, nous échan­gions les infor­ma­tions néces­saires, et nous res­pec­tions la sou­ve­rai­ne­té de l’autre avec la cour­toi­sie de deux nations voi­sines qui par­tagent un fleuve sans jamais le tra­ver­ser. Que Made­leine m’in­vite dans ses quar­tiers — c’est-à-dire dans le bureau exi­gu qu’elle occu­pait au rez-de-chaus­sée, entre la lin­ge­rie et la chauf­fe­rie — signi­fiait que quelque chose avait bas­cu­lé au-delà du protocole.

Le bureau sen­tait le repas­sage et le cèdre. Des piles de draps empe­sés occu­paient deux chaises sur trois. Au mur, un calen­drier de la Cana­da Steam­ship Lines, encore ouvert sur le mois de mai — elle n’a­vait pas tour­né la page, comme si le temps s’é­tait arrê­té au moment où la lettre était arri­vée. Et sur le bureau, posé entre un encrier et une lampe de lai­ton, le grand cahier noir.

— Assieds-toi, elle a dit.

J’ai dépla­cé une pile de draps et je me suis assis.

— Le Minis­tère des Affaires cultu­relles envoie quel­qu’un en août. Ils veulent inven­to­rier la col­lec­tion Cover­dale. Tout. Les aqua­relles, les gra­vures, les cartes, les objets innus, les meubles d’é­poque, les pièces archéo­lo­giques. Ils vont tout embal­ler et tout envoyer à Québec.

Elle a ouvert le cahier noir. Des pages et des pages d’une écri­ture ser­rée, minus­cule, impec­cable — chaque objet décrit avec la pré­ci­sion d’un notaire : titre, dimen­sions, empla­ce­ment, état, pro­ve­nance quand elle était connue. Des années de tra­vail. Un inven­taire amou­reux, dres­sé par une femme qui n’au­rait jamais employé le mot amour pour décrire ce qu’elle res­sen­tait envers un hôtel et son contenu.

— Deux mille cinq cent qua­torze pièces, elle a dit. Je les ai comp­tées trois fois. Il y en avait deux mille cinq cents quand Cover­dale est mort. Les qua­torze sup­plé­men­taires, ce sont des objets qu’il avait com­man­dés et qui sont arri­vés après sa mort. Des mocas­sins bro­dés. Deux calu­mets. Une série de pointes de flèche trou­vées à l’Anse-à-la-Barque. Per­sonne ne savait où les mettre. Je les ai pla­cées dans la vitrine du cou­loir du deuxième, celle que per­sonne ne regarde.

Elle a refer­mé le cahier.

— Noé, je veux que tu m’aides. Pas pour l’in­ven­taire — c’est fait. Pour autre chose. Je veux que tu regardes les objets innus avec moi. Il y a des choses que je ne com­prends pas. Des choses que je ne sais pas nom­mer. Téo pour­rait m’ai­der, mais Téo ne met­tra jamais les pieds au deuxième étage de cet hôtel. Toi, oui.

*   *   *

Nous avons com­men­cé par le cou­loir ouest du premier.

La lumière du matin entrait par les fenêtres qui donnent sur le jar­din, une lumière jaune et douce, pleine de pous­sière, qui trans­for­mait les aqua­relles en vitraux. Cover­dale avait accro­ché ses pièces avec un sens du décor qui tenait de la mise en scène théâ­trale — chaque mur racon­tait une his­toire, chaque cou­loir était une époque. Ici, les pay­sages du Saint-Laurent par Cor­ne­lius Krie­ghoff, avec leurs ciels dra­ma­tiques et leurs canots d’é­corce. Là, une série de gra­vures anglaises du XVIIIe siècle mon­trant le siège de Qué­bec — des sol­dats minus­cules esca­la­dant des falaises sous des bou­lets de canon, avec cette pré­ci­sion maniaque et cette absence totale de dou­leur qui carac­té­risent l’art mili­taire bri­tan­nique. Plus loin, des cartes. La Nou­velle-France vue de Paris, de Londres, de Lis­bonne — des conti­nents inven­tés par des hommes qui n’y avaient jamais mis les pieds, avec des rivières qui n’exis­taient pas et des monstres marins dans les marges.

— Il accro­chait tout lui-même, a dit Made­leine. Il ne lais­sait per­sonne tou­cher aux cadres. Il pas­sait des heures à ajus­ter l’in­cli­nai­son, la hau­teur. Il disait que chaque tableau avait sa lumière et que la lumière chan­geait selon la sai­son — qu’une aqua­relle accro­chée en juin devait être repla­cée en sep­tembre parce que l’angle du soleil n’é­tait plus le même.

Je me sou­ve­nais. Je l’a­vais vu faire, en 1946, le jour de mon arri­vée. Le vieil homme en cos­tume trois-pièces, avec sa minu­tie de chirurgien.

— Il par­lait aux tableaux, a conti­nué Made­leine. Pas à haute voix — pas devant les gens. Mais je l’ai enten­du, une nuit, dans le cou­loir du deuxième. Il fai­sait sa ronde. Il s’ar­rê­tait devant chaque cadre et il mur­mu­rait quelque chose. Je n’ai pas com­pris les mots. Peut-être qu’il n’y avait pas de mots. Peut-être que c’é­tait juste un son, un souffle, une façon de véri­fier que les choses étaient encore là.

Nous sommes mon­tés au deuxième.

*   *   *

C’est là que se trou­vaient les objets innus.

Cover­dale les avait pla­cés dans une série de vitrines le long du cou­loir qui menait aux chambres de l’aile est — l’aile la moins chère, celle que les habi­tués évi­taient parce qu’elle don­nait sur la forêt et non sur la baie. Un choix étrange, peut-être déli­bé­ré — comme si le col­lec­tion­neur avait vou­lu cacher ses pièces les plus trou­blantes dans la par­tie la plus obs­cure de l’hô­tel, là où seuls les clients dis­traits ou fau­chés ris­quaient de les découvrir.

Des mocas­sins bro­dés de perles, avec des motifs flo­raux d’une finesse qui cou­pait le souffle. Des raquettes à neige, ovales, avec un treillis de babiche si ser­ré qu’on aurait dit de la den­telle. Des paniers d’é­corce de bou­leau, cou­sus de racines d’é­pi­nette. Des pointes de flèche en silex, ali­gnées par tailles, du plus petit au plus grand, comme une gamme musi­cale figée dans la pierre. Un calu­met de pierre rouge, avec un tuyau de bois orné de plumes — des plumes qui avaient gar­dé leur cou­leur mal­gré les décen­nies, un bleu pro­fond de geai qui lui­sait fai­ble­ment sous la vitre.

Et au fond du cou­loir, dans la der­nière vitrine, un tambour.

Un tam­bour de peau ten­due sur un cadre de bois, avec des des­sins à l’ocre rouge — des lignes, des cercles, des formes ani­males que je ne recon­nais­sais pas tout à fait. Le cuir était ancien, pati­né, presque trans­lu­cide par endroits, et les des­sins avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des signes tra­cés par des mains qui ne sépa­raient pas l’art de la vie, le beau de l’u­tile, le sacré du quotidien.

— Celui-là, a dit Made­leine, je ne sais pas d’où il vient. Le cahier dit « tam­bour de cha­man, pro­ve­nance Mash­teuiatsh, acqui­si­tion 1944 ». Mais il n’y a pas d’autre infor­ma­tion. Pas de nom, pas de contexte. Cover­dale l’a ache­té à quel­qu’un — ou pris, je ne sais pas — et il l’a mis là.

J’ai regar­dé le tam­bour à tra­vers la vitre. Je pen­sais à Téo. À ce qu’il dirait s’il voyait cet objet, arra­ché à son usage, enfer­mé dans une boîte de verre, dans le cou­loir d’un hôtel construit pour des tou­ristes anglo­phones qui ne sau­raient jamais ce qu’ils regar­daient. Je pen­sais à ma mère, qui n’a­vait jamais mis les pieds dans cet hôtel et qui en aurait recon­nu chaque objet — non par culture, non par savoir, mais par la mémoire du corps, cette mémoire que les vitrines ne contiennent pas.

— Est-ce que c’est du vol ? a deman­dé Madeleine.

La ques­tion m’a sur­pris. Non par sa naï­ve­té — Made­leine n’é­tait pas naïve — mais par sa fran­chise. C’é­tait la pre­mière fois en vingt-deux ans qu’elle posait une ques­tion dont elle ne contrô­lait pas la réponse.

— Je ne sais pas, j’ai dit. Cover­dale ache­tait. Il payait. Il avait des contacts dans toutes les réserves du Qué­bec. Est-ce qu’on vole quand on achète à des gens qui n’ont pas le choix de vendre ?

Made­leine n’a rien dit. Elle a refer­mé le cahier noir, l’a ser­ré contre sa poi­trine, et elle est redes­cen­due vers son bureau avec le pas mesu­ré d’une femme qui marche sur la fron­tière exacte entre le devoir et le doute.

*   *   *

Ce soir-là, en fer­mant le bar, j’ai pen­sé à Coverdale.

Je l’a­vais connu trois ans. Trois étés — 1946, 1947, 1948. Il venait au Coquart chaque soir à dix-huit heures, com­man­dait un man­hat­tan — rye cana­dien, ver­mouth rouge, une cerise —, et il res­tait une heure, par­fois deux, assis dans le fau­teuil près de la fenêtre ouest, celui qui donne sur l’embouchure du Sague­nay. Il ne par­lait pas aux clients. Il ne par­lait pas aux employés, sauf pour don­ner des ordres — « Ne tou­chez jamais aux tableaux » — ou pour cor­ri­ger une erreur — « Ce n’est pas du rye, c’est du bour­bon. Recommencez. »

Mais par­fois, tard le soir, quand le bar était vide et que je ran­geais les verres, il res­tait. Et dans ces moments-là, quelque chose se défai­sait dans sa pos­ture — le cos­tume trois-pièces sem­blait un peu trop grand, les épaules des­cen­daient d’un cran, et l’homme d’af­faires lais­sait place à un autre per­son­nage, plus fra­gile, plus vieux, plus seul. Un col­lec­tion­neur est un homme qui a peur de perdre. Chaque objet acquis est une vic­toire contre la dis­pa­ri­tion, un frag­ment de monde sau­vé du néant. Mais le col­lec­tion­neur sait aus­si que la col­lec­tion lui sur­vi­vra — qu’un jour, quel­qu’un d’autre ouvri­ra les vitrines, décro­che­ra les tableaux, et redis­tri­bue­ra les pièces selon une logique qui ne sera plus la sienne.

Cover­dale, dans ces moments-là, regar­dait le fjord comme on regarde un miroir — avec l’es­poir d’y voir quel­qu’un d’autre et la cer­ti­tude d’y voir son propre reflet.

Il est mort en jan­vier 1949, à King­ston, Onta­rio, loin de ses hôtels, loin de ses tableaux, loin du fleuve. La Cana­da Steam­ship Lines a nom­mé un car­go en son hon­neur — le Cover­dale, douze mille ton­neaux, lan­cé en 1950. Un car­go. Pour un homme qui avait pas­sé sa vie à col­lec­ter de la beau­té, c’é­tait un hom­mage d’une iro­nie invo­lon­taire et parfaite.

Et main­te­nant, seize ans après sa mort, ses col­lec­tions allaient quit­ter l’hô­tel. Les caisses du Minis­tère rem­pla­ce­raient les vitrines. Les murs se vide­raient. Et l’Hô­tel Tadous­sac, dépouillé de ses tableaux, de ses cartes, de ses mocas­sins et de son tam­bour de cha­man, rede­vien­drait ce qu’il avait tou­jours été sous le ver­nis — un bâti­ment de bois blanc posé au bord du néant, face au fleuve qui se moque des col­lec­tions comme il se moque des hôtels, des capi­taines et des barmans.

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TROI­SIÈME PAR­TIE — LE FEU ET LE RETOUR

Cha­pitre 11 — L’incendie

Jan­vier est arri­vé comme un coup de poing.

Pas le mois lui-même — jan­vier à Tom­bouc­tou est un mois doux, frais même, les nuits des­cendent vers dix degrés et le vent du Saha­ra se calme, comme si le désert repre­nait son souffle. Non, c’est ce que jan­vier a appor­té : les Français.

On a enten­du les avions avant de les voir. Un gron­de­ment sourd, conti­nu, venu du sud, qui rou­lait au-des­sus des toits plats comme un orage sec. Puis les déto­na­tions, loin­taines d’a­bord — du côté de Kon­na, disait-on, à trois cents kilo­mètres au sud, où les dji­ha­distes avaient ten­té de pous­ser vers Bama­ko et où l’ar­mée fran­çaise les avait arrê­tés. Et puis les déto­na­tions se sont rap­pro­chées, jour après jour, nuit après nuit, et les visages des com­bat­tants dans les rues de Tom­bouc­tou ont chan­gé. Ils ne patrouillaient plus avec la non­cha­lance arro­gante des pre­miers mois. Ils cou­raient. Ils char­geaient des caisses dans les pick-up. Ils brû­laient des papiers dans les cours des bâti­ments occu­pés, et la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile de janvier.

Ils allaient partir.

Moha­med l’a sen­ti avant moi. Un matin, il est mon­té sur la ter­rasse — chose rare, Moha­med ne monte presque jamais sur la ter­rasse, il pré­fère le rez-de-chaus­sée, la proxi­mi­té du sol, l’an­crage — et il a regar­dé vers le sud, les yeux plis­sés, comme un marin qui cherche la terre. Il n’a rien dit. Il est redes­cen­du et il a fait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : il a sor­ti le registre vert de sous le comp­toir, l’a ouvert à la page du jour, et il a écrit la date. Comme s’il se pré­pa­rait à accueillir des clients.

Le 26 jan­vier, les dji­ha­distes ont quit­té Tombouctou.

Pas tous en même temps, pas dans un mou­ve­ment orga­ni­sé — c’é­tait une déban­dade, un sauve-qui-peut, des pick-up qui filaient vers le nord dans des nuages de pous­sière, char­gés d’hommes, d’armes, de tout ce qu’ils pou­vaient empor­ter. Cer­tains ont jeté leurs tur­bans et leurs armes dans les ruelles avant de par­tir, comme des ser­pents qui muent. D’autres ont tiré en l’air — de rage, de peur, de défi, impos­sible de savoir. Les rues sen­taient la poudre et l’essence.

Et puis le feu.

C’est Hami­dou, le joueur de cale­basse, qui est venu me pré­ve­nir. Il est appa­ru dans le hall de La Colombe à sept heures du matin, essouf­flé, le visage lui­sant de sueur, et il a dit un seul mot : « Ahmed Baba. »

J’ai cou­ru.

Le nou­vel Ins­ti­tut Ahmed Baba — le grand bâti­ment construit avec des fonds sud-afri­cains, celui où les dji­ha­distes avaient ins­tal­lé leur caserne, celui où quinze mille manus­crits étaient encore entre­po­sés — brû­lait. Pas un incen­die spec­ta­cu­laire, pas un bra­sier hur­lant comme dans les films. Un feu lent, métho­dique, nour­ri par les com­bat­tants en fuite qui avaient ras­sem­blé tout ce qu’ils pou­vaient trou­ver — manus­crits, registres, cata­logues, meubles — et qui avaient allu­mé avant de par­tir. Le feu de ceux qui savent qu’ils perdent et qui veulent empor­ter quelque chose dans leur défaite.

Quand je suis arri­vé, une dizaine de per­sonnes étaient déjà là, debout devant le bâti­ment, et aucune n’en­trait. Pas par lâche­té — par sidé­ra­tion. La fumée sor­tait des fenêtres en volutes épaisses, grises, presque blanches, et dans cette fumée il y avait des frag­ments — des mor­ceaux de pages, des lam­beaux cal­ci­nés qui mon­taient dans l’air chaud et retom­baient len­te­ment, comme des oiseaux noirs, comme des feuilles d’un arbre en feu, et chaque frag­ment était un texte, un para­graphe, une phrase, un mot, un siècle de savoir qui se trans­for­mait en cendre devant nos yeux.

J’ai regar­dé un frag­ment tom­ber à mes pieds. C’é­tait un mor­ceau de page, grand comme la paume de ma main, noir­ci aux bords, encore chaud. J’ai pu lire, dans la par­tie épar­gnée, quelques mots en arabe — *bis­mil­lah al-rah­man al-rahim*, au nom de Dieu le Clé­ment le Misé­ri­cor­dieux — et puis la cha­leur avait man­gé le reste, et le frag­ment s’est effri­té entre mes doigts quand j’ai vou­lu le ramas­ser, et il n’est res­té qu’une pous­sière grise sur ma peau, une pous­sière qui avait été de l’encre, qui avait été un mot, qui avait été une pensée.

Quel­qu’un a crié. Quel­qu’un d’autre a pleu­ré. Un vieil homme — Abdou­laye Cis­sé, l’his­to­rien résident de l’Ins­ti­tut, un homme que j’a­vais vu cent fois pen­ché sur des manus­crits avec une loupe et un pin­ceau — mar­chait dans les cendres qui s’ac­cu­mu­laient devant le bâti­ment, les pieds dans la suie, et il ramas­sait des mor­ceaux de papier brû­lé avec la déli­ca­tesse d’un archéo­logue, et il les regar­dait, et il notait des choses sur un car­net — les numé­ros de cata­logue, les titres, les frag­ments qu’il recon­nais­sait —, et son visage n’ex­pri­mait rien, abso­lu­ment rien, il était au-delà de l’ex­pres­sion, dans cette zone du cha­grin où le visage renonce.

On a réus­si à éteindre le feu avant qu’il ne détruise tout. Les salles sou­ter­raines — ces pièces cachées où les biblio­thé­caires avaient eu la sagesse d’en­tre­po­ser dix mille manus­crits dans des coffres résis­tants — étaient intactes. Les dji­ha­distes ne les avaient pas trou­vées. Ils avaient brû­lé ce qui était visible, ce qui était à por­tée de main, et ils étaient par­tis, croyant avoir tout détruit.

Quatre mille manus­crits. C’est le chiffre qui a cir­cu­lé dans les jours sui­vants. Quatre mille textes anéan­tis. Sur les quatre cent mille que comp­tait la ville avant l’oc­cu­pa­tion, c’é­tait peu — un pour cent, à peine. Les biblio­thé­caires, les pas­seurs de nuit, les conduc­teurs de 4x4, les familles gar­diennes, tout le réseau d’Ab­del Kader Hai­da­ra avait sau­vé le reste. Trois cent cin­quante mille manus­crits étaient en sécu­ri­té à Bama­ko ou dis­per­sés dans les mai­sons de la ville.

Mais quatre mille manus­crits brû­lés, c’est quatre mille voix éteintes. Quatre mille textes qu’on ne lira plus jamais, dont on ne connaî­tra jamais le conte­nu, dont on ne sau­ra même pas les titres. Quatre mille trous dans la mémoire du monde.

J’ai pen­sé à Abdou­laye al-Wan­ga­ri. À sa der­nière phrase : *Les livres brûlent. Mais les mots restent.*

Les mots restent.

Peut-être. Mais les livres brûlent, et cette fumée au-des­sus de l’Ins­ti­tut Ahmed Baba, ces frag­ments noirs qui volaient dans le ciel de Tom­bouc­tou comme des oiseaux de deuil, cette odeur de papier cal­ci­né et de ban­co sur­chauf­fé qui impré­gnait l’air et les vête­ments et la peau — tout cela disait que les livres brûlent, que les livres brûlent vrai­ment, et que quatre mille voix venaient de se taire pour toujours.

La même jour­née, les sol­dats fran­çais sont entrés dans la ville.

Je me sou­viens du pre­mier véhi­cule blin­dé. Il est appa­ru au bout de la rue prin­ci­pale, mas­sif, vert, sur­mon­té d’un dra­peau tri­co­lore, et il rou­lait len­te­ment, comme s’il avait tout son temps, comme si la guerre était déjà finie et qu’il ne res­tait plus qu’à défi­ler. Des sol­dats cas­qués, le visage peint, les armes poin­tées vers les toits, regar­daient Tom­bouc­tou avec les yeux pru­dents de ceux qui s’at­tendent à un piège.

Et la ville est sortie.

D’un coup, comme un bou­chon qu’on tire, comme un bar­rage qui cède — les gens sont sor­tis des mai­sons, des ruelles, des cours inté­rieures, par dizaines, par cen­taines, et ils ont cou­ru vers les véhi­cules fran­çais en criant. « Vive la France ! Vive le Mali ! » Les femmes ont arra­ché leurs voiles noirs et les ont jetés dans la pous­sière. Des enfants ont grim­pé sur les blin­dés. Un vieil homme en bou­bou blanc s’est age­nouillé sur le bord de la route et a posé le front dans le sable, et je n’ai pas su s’il priait ou s’il pleurait.

« Vive la France ! »

J’ai enten­du cette phrase cent fois dans la jour­née. Elle mon­tait des rues comme une vague, et chaque fois qu’elle mon­tait, je pen­sais à 1894 — l’an­née où les Fran­çais avaient pris Tom­bouc­tou pour la pre­mière fois, avec le colo­nel Joffre, celui qui devien­drait le maré­chal de la Marne, et les habi­tants avaient crié la même chose, exac­te­ment la même chose, avec le même sou­la­ge­ment et la même naï­ve­té, « Vive la France ! », comme si la France était le salut, comme si les colo­ni­sa­teurs étaient des sau­veurs, et l’his­toire avait mon­tré ensuite ce qu’il en coûte de confondre la libé­ra­tion avec la liberté.

L’his­toire bégaie. C’est ce que je me suis dit, debout dans la foule, au milieu des cris et de la pous­sière sou­le­vée par les blin­dés, avec le cahier d’Ab­dou­laye contre ma poi­trine et l’o­deur des manus­crits brû­lés encore dans mes narines. L’his­toire bégaie, et nous sommes les mots qu’elle répète.

Le soir, Tom­bouc­tou a dansé.

Pour la pre­mière fois en dix mois, la musique est reve­nue. Pas pro­gres­si­ve­ment, pas timi­de­ment — d’un coup, comme un bar­rage qui rompt. Des postes de radio ont sur­gi de nulle part. Des gui­tares ont été déter­rées des jar­dins. Des femmes ont chan­té dans les rues. Quel­qu’un a bran­ché un ampli­fi­ca­teur sur un groupe élec­tro­gène, et la voix d’A­li Far­ka Tou­ré a reten­ti dans la nuit de Tom­bouc­tou, et des gens ont pleu­ré en l’en­ten­dant — pas de tris­tesse, pas de joie, mais de cette chose qui n’a pas de nom et qui se pro­duit quand on retrouve quelque chose qu’on croyait perdu.

Agha­ly est venu à La Colombe. Il ne se cachait plus. Il por­tait sa gui­tare sur le dos, sans sac plas­tique, à décou­vert, et il a joué sur la ter­rasse, debout, face aux dunes, et le son mon­tait dans la nuit claire de jan­vier comme une fumée — une fumée inverse, une fumée de vie, qui mon­tait vers les étoiles pen­dant que les cendres des manus­crits retom­baient sur les toits.

Moha­med l’a écou­té depuis le hall, les bras croi­sés, ados­sé au comp­toir. Et pour la pre­mière fois depuis le début de l’oc­cu­pa­tion — pour la pre­mière fois en dix mois — j’ai vu Moha­med sourire.

Pas un grand sou­rire. Un sou­rire mince, dis­cret, un sou­rire de vieux mur de ban­co qui se fen­dille légè­re­ment sous l’ef­fet de la cha­leur. Mais un sourire.

La ville était libérée.

Les livres avaient brûlé.

La musique était revenue.

Et moi, j’a­vais une porte à ouvrir.

*   *   *

Cha­pitre 12 — Les correspondants

Ils sont arri­vés le len­de­main des sol­dats. Un convoi de 4x4 blancs, sans blin­dage, sans armes, avec des auto­col­lants PRESS sur les pare-brise et des hommes à l’ar­rière qui tenaient des camé­ras au lieu de fusils. Ils se sont arrê­tés devant La Colombe comme si l’hô­tel les atten­dait — et peut-être les atten­dait-il, peut-être que c’est à cela que servent les hôtels dans les villes en guerre, pas à héber­ger des tou­ristes mais à accueillir ceux qui viennent raconter.

Moha­med était prêt.

Je ne sais pas com­ment il avait su — l’ins­tinct, la rumeur, le flair du gérant d’hô­tel qui sent les clients comme le pêcheur sent le pois­son. Mais quand le pre­mier jour­na­liste a fran­chi la porte du hall, son sac à dos sur l’é­paule et son regard de cor­res­pon­dant de guerre — ce regard à la fois avide et fati­gué, le regard de quel­qu’un qui a vu trop de choses et qui veut en voir une de plus —, Moha­med était der­rière le comp­toir, le registre vert ouvert, un sty­lo à la main, et il a dit en fran­çais, avec une cour­toi­sie si par­faite qu’elle en deve­nait sur­na­tu­relle : « Bien­ve­nue à l’Hô­tel La Colombe. Avez-vous une réservation ? »

Le jour­na­liste — un Anglais, blond, la tren­taine, qui sen­tait la sueur et le die­sel — a écla­té de rire. « Non, a‑t-il dit. Mais j’ai­me­rais bien une chambre. »

« La 7 est dis­po­nible, a dit Moha­med. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »

Et c’é­tait reparti.

En qua­rante-huit heures, La Colombe était pleine. Pas pleine comme un hôtel de vacances — pleine comme un cam­pe­ment de presse, avec des câbles par­tout, des ordi­na­teurs por­tables bran­chés sur des groupes élec­tro­gènes rugis­sants, des antennes satel­lites déployées sur le toit, et dans le hall, sur la ter­rasse, dans les cou­loirs, une ving­taine de jour­na­listes du monde entier qui par­laient en anglais, en fran­çais, en arabe, en langues que je ne recon­nais­sais pas, et qui tapaient sur leurs cla­viers avec la fré­né­sie de gens qui savent que l’his­toire se déroule main­te­nant et qu’il faut la cap­tu­rer avant qu’elle ne refroidisse.

L’An­glais blond — il s’ap­pe­lait How­den, Daniel How­den, cor­res­pon­dant pour un jour­nal de Londres — avait pris la chambre 7, celle de l’Al­le­mande aux che­veux de paille, celle qui avait le pour­boire dans l’en­ve­loppe et la crème solaire dans la salle de bains, et le monde avait tour­né d’un tour com­plet, et la chambre 7 avait un nou­veau client, et le registre vert avait un nou­veau nom.

Je l’ob­ser­vais depuis le comp­toir, comme Abdou­laye obser­vait Caillié depuis les ruelles de Tom­bouc­tou. Le paral­lèle m’a frap­pé avec une vio­lence presque phy­sique — je l’ai sen­ti dans le ventre, cette recon­nais­sance sou­daine d’un motif qui se répète. Les cor­res­pon­dants de guerre étaient les explo­ra­teurs du XXIe siècle. Ils arri­vaient dans la ville comme Caillié était arri­vé — de l’ex­té­rieur, avec leurs outils d’en­re­gis­tre­ment, leurs cahiers blancs rem­pla­cés par des écrans bleus, leur désir de voir, de com­prendre, de racon­ter. Et comme Caillié, ils voyaient la sur­face. Ils voyaient les murs cri­blés de balles, les portes défon­cées, les cendres devant l’Ins­ti­tut Ahmed Baba, les femmes qui jetaient leurs voiles, les sol­dats fran­çais qui posaient devant les mos­quées. Ils voyaient ce qui se photographie.

Ils ne voyaient pas les nuits. Ils ne voyaient pas les coffres de manus­crits por­tés en silence dans les ruelles noires. Ils ne voyaient pas les gui­tares enter­rées dans les jar­dins. Ils ne voyaient pas la chambre 11 et la musique en sour­dine. Ils ne voyaient pas le cahier d’un scribe du XIXe siècle, caché dans la che­mise d’un récep­tion­niste de nuit.

Ce n’est pas un reproche. Un cor­res­pon­dant de guerre a qua­rante-huit heures pour sai­sir ce qu’une ville a vécu en dix mois. Il fait ce qu’il peut avec le temps qu’il a. Il court d’un lieu à l’autre, d’un témoin à l’autre, il pho­to­gra­phie, il enre­gistre, il prend des notes, et le soir il écrit son article dans la chambre d’hô­tel, et l’ar­ticle est envoyé à Londres ou à Paris ou à New York, et le len­de­main matin, des mil­lions de gens lisent un mil­lier de mots sur Tom­bouc­tou, et ces mille mots deviennent Tom­bouc­tou dans leur esprit — la seule Tom­bouc­tou qu’ils connaî­tront jamais.

*Un homme qui veut le savoir sans le prix*, avait dit Bou­ba­car le libraire, deux siècles plus tôt.

Mais le prix, c’est quoi ? Le prix, c’est le temps. C’est res­ter. C’est écou­ter, long­temps, la nuit, quand la ville se tait et que les murs parlent. Le prix, c’est apprendre à lire — pas les lettres, pas les mots, mais les silences entre les mots, les ombres entre les murs, les gestes entre les gestes.

How­den est res­té une semaine. C’é­tait plus que la plu­part. Il a écrit un long article sur l’oc­cu­pa­tion et la libé­ra­tion, et dans cet article il a men­tion­né La Colombe, et Moha­med, et la ter­rasse, et les bou­teilles de Guin­ness qu’on avait déter­rées. C’é­taient de bonnes pages — hon­nêtes, vivantes, pleines de détails justes. Mais elles ne conte­naient pas l’es­sen­tiel, parce que l’es­sen­tiel ne se laisse pas écrire en une semaine.

L’es­sen­tiel, c’est dix mois de silence.

L’es­sen­tiel, c’est un coffre ouvert dans une cave, à la lueur d’une torche, et un cahier en cuir de chèvre qui n’a pas été lu depuis deux siècles.

L’es­sen­tiel, c’est une gui­tare jouée en sour­dine dans la chambre 11.

L’es­sen­tiel, c’est qua­rante silences entre qua­rante coups de fouet.

L’es­sen­tiel ne voyage pas dans les valises des cor­res­pon­dants. Il reste ici, dans les murs de ban­co, dans le sable, dans la mémoire des gens qui n’é­cri­ront jamais d’ar­ticle et dont per­sonne ne deman­de­ra le témoignage.

Un soir, How­den m’a trou­vé sur la ter­rasse. Il buvait une bière — une de ces Guin­ness reve­nues d’entre les morts, tiède, un peu ter­reuse, avec un goût de sable qui n’é­tait pas pré­vu par le bras­seur mais qui n’é­tait pas désa­gréable. Il m’a deman­dé ce que je fai­sais là, et je lui ai dit que j’é­tais le récep­tion­niste de nuit.

« Pen­dant l’oc­cu­pa­tion aussi ? »

« Pen­dant l’oc­cu­pa­tion aussi. »

Il m’a regar­dé avec ce regard de jour­na­liste qui cherche l’his­toire, l’angle, le titre, et il a dit : « Vous avez dû voir des choses. »

J’ai dit oui. J’ai failli lui par­ler du cahier. J’ai failli lui par­ler des convois, des nuits, d’A­gha­ly et de la chambre 11, du manus­crit d’Ab­dou­laye et du jour­nal de Laing. J’ai failli tout lui dire, parce que la nuit était douce et la bière avait un goût de terre libé­rée, et parce qu’il avait l’air d’un homme qui sait écouter.

Mais je ne l’ai pas fait.

Pas par méfiance. Pas par secret. Par quelque chose de plus sub­til, que je n’ai com­pris que plus tard — par fidé­li­té au texte d’Ab­dou­laye. Car Abdou­laye avait obser­vé Caillié sans jamais se révé­ler à lui. Il avait écrit son contre­champ en silence, dans l’ombre, et il l’a­vait caché dans un mur. Il n’a­vait pas cher­ché à être lu par l’é­tran­ger. Il avait écrit pour la ville, pour ceux qui vien­draient après lui, pour un lec­teur qui n’é­tait pas encore né.

Je serais ce lec­teur-là. Pas How­den. Pas les jour­na­listes de Londres et de Paris. Moi.

« J’ai vu des choses, oui, j’ai dit. Mais ce n’est pas le moment d’en parler. »

How­den a hoché la tête. Il n’a pas insis­té. Les bons jour­na­listes savent quand quel­qu’un ne par­le­ra pas, et ils res­pectent ce silence, parce qu’ils savent que le silence aus­si est une information.

Il est repar­ti trois jours plus tard. D’autres sont venus, d’autres sont repar­tis. La Colombe a retrou­vé sa fonc­tion pre­mière — un lieu de pas­sage, un car­re­four, un seuil entre le dedans et le dehors, entre ceux qui vivent ici et ceux qui viennent voir. Moha­med tenait son registre avec la même pla­ci­di­té qu’a­vant l’oc­cu­pa­tion, comme si les dix mois de vide n’a­vaient été qu’une sai­son un peu longue, une sai­son sèche du com­merce hôte­lier, et que les pluies revenaient.

Les trin­kets sel­lers sont reve­nus aus­si. Des Toua­regs en tur­ban, assis en tailleur dans la cour de l’hô­tel, qui déployaient sur des cou­ver­tures sombres leurs bijoux en argent, leurs croix d’A­ga­dez, leurs boîtes en cuir. Les affiches de l’of­fice du tou­risme — « Tom­bouc­tou la Mys­té­rieuse » — sont réap­pa­rues sur les murs du hall, et elles avaient l’air de reliques plu­tôt que de publicités.

Mais quelque chose avait chan­gé. L’hô­tel avait une épais­seur nou­velle. Ses murs avaient absor­bé dix mois de silence, de peur, de musique inter­dite, de manus­crits en tran­sit, et tout cela était dans le ban­co main­te­nant, comme les mots d’Ab­dou­laye étaient dans le cuir de son cahier — invi­sible, mais pré­sent, et je savais que chaque nuit que j’a­vais pas­sée sur cette ter­rasse, chaque page que j’a­vais lue à la bou­gie, chaque note qu’A­gha­ly avait jouée dans la chambre 11, tout cela fai­sait par­tie de l’hô­tel désor­mais, au même titre que les briques et le mortier.

La Colombe était un manus­crit. Et j’é­tais son der­nier lecteur.

*   *   *

Cha­pitre 13 — Le jour­nal perdu

J’y suis allé un mar­di de février, à la tom­bée de la nuit.

Pas la nuit noire de l’oc­cu­pa­tion — une nuit de février ordi­naire, avec un crois­sant de lune au-des­sus des dunes et des sol­dats fran­çais qui patrouillaient en blin­dés légers, des sol­dats qui ne s’in­té­res­saient pas à un jeune homme en bou­bou qui mar­chait vers une mos­quée. La ville était libé­rée depuis deux semaines, mais libé­rée ne veut pas dire nor­male. Les rues étaient encore à moi­tié vides. Les bou­tiques rou­vraient une par une, avec la pru­dence de quel­qu’un qui tend la main vers un ani­mal qu’il n’est pas sûr d’a­voir appri­voi­sé. Des rumeurs cou­raient — les dji­ha­distes allaient reve­nir, les Fran­çais allaient par­tir, le nord allait retom­ber dans le chaos. Per­sonne ne savait. Per­sonne ne sait jamais, à Tom­bouc­tou, ce que demain sera fait, et c’est peut-être pour cela que la ville a tou­jours misé sur les livres plu­tôt que sur les empires — les livres durent, les empires passent.

La mos­quée Sidi Yahya est au centre de la ville, entre Djin­gue­re­ber et San­ko­ré, la troi­sième des trois grandes mos­quées, la plus mys­té­rieuse. Elle a été construite au XVe siècle, du temps de l’empire son­ghay, et elle tire son nom de son pre­mier imam, Sidi Yahya al-Tadel­si, un saint homme dont on dit qu’il avait pré­vu la venue de l’is­lam à Tom­bouc­tou avant même que l’is­lam n’ar­rive. La mos­quée est plus petite que les deux autres, plus intime, et elle pos­sède une porte — la porte — dont la légende dit qu’elle a été scel­lée dès la construc­tion et qu’elle ne devait s’ou­vrir qu’au Jour du Jugement.

Les dji­ha­distes l’a­vaient ouverte en juin 2012. À coups de pioche, à coups de masse, avec la rage métho­dique de ceux qui croient accom­plir une pro­phé­tie. Ils avaient fra­cas­sé les planches de bois cen­te­naires, éven­tré le cadre, et ils étaient entrés par cette porte que cinq siècles de pié­té avaient main­te­nue close. Le monde avait pro­tes­té — l’U­NES­CO, les gou­ver­ne­ments, les his­to­riens, les médias —, et les dji­ha­distes avaient ri de ces pro­tes­ta­tions, parce que la colère des loin­tains est un bruit que le désert absorbe sans effort.

La porte n’a­vait pas été répa­rée. Elle pen­dait sur ses gonds, ou plu­tôt ce qu’il en res­tait — un mon­tant de bois écla­té, des mor­ceaux de planches au sol, et l’ou­ver­ture béante, noire, qui don­nait sur un cou­loir étroit menant à l’in­té­rieur de la mos­quée. Quel­qu’un avait posé une bâche en plas­tique devant l’ou­ver­ture, à titre pro­vi­soire, une bâche bleue qui cla­quait au vent et qui res­sem­blait à un pan­se­ment sur une bles­sure ouverte.

J’ai écar­té la bâche et je suis entré.

L’in­té­rieur de la mos­quée sen­tait le ban­co humide et quelque chose d’autre — un reste de brû­lé, peut-être, ou l’o­deur de l’a­ban­don, cette odeur que prennent les lieux saints quand les prières cessent. Les dji­ha­distes avaient sac­ca­gé cer­taines par­ties — des mau­so­lées de saints détruits, des ins­crip­tions mar­te­lées, des niches vidées — mais la struc­ture elle-même tenait debout. Les piliers de ban­co, épais comme des troncs d’arbre, sup­por­taient le pla­fond bas, et dans la pénombre, les ombres des piliers se cou­chaient sur le sol comme des corps endormis.

J’ai allu­mé ma torche.

Le cou­loir der­rière la porte scel­lée — l’an­cienne porte scel­lée — était court, à peine trois mètres, et il débou­chait sur une pièce que je n’a­vais jamais vue. Pas une salle de prière — quelque chose de plus petit, de plus ancien, une sorte d’an­ti­chambre aux murs nus, sans déco­ra­tion, sans niche, sans fenêtre. Le ban­co des murs avait la cou­leur de la terre cuite, un brun pro­fond, presque rouge par endroits, et la sur­face était irré­gu­lière, bos­se­lée, avec des traces de doigts visibles — les doigts de ceux qui avaient construit ce mur au XVe siècle, leurs empreintes figées dans l’ar­gile comme des signatures.

Dans le mur lui-même*, avait écrit Abdou­laye. *Dans l’é­pais­seur du ban­co, der­rière la porte.

J’ai appro­ché la torche du mur. J’ai com­men­cé par la paroi de gauche, en la sui­vant cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, en cher­chant une irré­gu­la­ri­té, une cou­ture, un endroit où le ban­co aurait été ouvert puis refer­mé. Les murs de ban­co de Tom­bouc­tou sont épais — cin­quante cen­ti­mètres, par­fois plus — et il est tout à fait pos­sible de creu­ser une cavi­té dans cette épais­seur, d’y glis­ser un objet, et de rebou­cher avec de l’ar­gile fraîche. Après quelques mois, la dif­fé­rence est invi­sible. Après quelques années, elle est inexis­tante. Après quelques siècles, seul un miracle — ou un séisme, ou un coup de pioche — pour­rait la révéler.

Les dji­ha­distes avaient don­né le coup de pioche.

J’ai cher­ché pen­dant une heure. Le mur de gauche, rien. Le mur du fond, rien. Le mur de droite — j’ai failli pas­ser des­sus, parce que la dif­fé­rence était si sub­tile qu’il fal­lait la cher­cher pour la trou­ver. Mais elle était là. Une zone, à hau­teur de poi­trine, grande comme une main ouverte, où la sur­face du ban­co avait une tex­ture légè­re­ment dif­fé­rente — plus lisse, plus dense, comme si l’ar­gile avait été tra­vaillée une deuxième fois, à un autre moment, par d’autres mains.

Mon cœur bat­tait dans mes tempes. La torche trem­blait. J’ai posé ma paume à plat sur la zone et j’ai appuyé. Rien n’a bou­gé. J’ai appuyé plus fort. L’ar­gile était dure, sèche, com­pacte. Je n’a­vais pas d’ou­til — je n’a­vais pas pen­sé à en appor­ter, j’a­vais pen­sé qu’il suf­fi­rait de pous­ser, de grat­ter, de trou­ver, comme dans les rêves où les murs s’ouvrent quand on les touche.

Mais ce n’é­tait pas un rêve. C’é­tait du ban­co de cinq siècles, cuit par le soleil du Saha­ra, et mes ongles n’y feraient rien.

Je suis reve­nu le len­de­main avec un cou­teau. Un petit cou­teau de cui­sine, emprun­té à Moha­med sans expli­ca­tion — « J’ai besoin de cou­per quelque chose », avais-je dit, et il avait haus­sé les sour­cils sans poser de ques­tion, parce que ne pas poser de ques­tion était sa manière d’être.

J’ai grat­té.

L’ar­gile est tom­bée par écailles, par pel­li­cules fines, et sous la couche exté­rieure — dure, lisse, pati­née par les siècles — il y avait une couche plus friable, plus claire, une argile de rem­plis­sage, une argile qui avait été posée après la construc­tion, à un autre moment, pour rebou­cher une cavité.

J’ai creu­sé plus pro­fond. Le cou­teau s’en­fon­çait main­te­nant avec moins de résis­tance. L’o­deur de la terre fraî­che­ment grat­tée mon­tait vers mon visage — une odeur de pluie ancienne, de fleuve enfoui, une odeur qui n’a­vait pas été res­pi­rée depuis le jour où quel­qu’un avait refer­mé ce mur.

Et puis la lame a ren­con­tré le vide.

Pas un grand vide. Un espace, une poche dans l’é­pais­seur du mur, de la taille d’un livre — exac­te­ment la taille d’un livre, parce que c’é­tait ce qu’elle avait été conçue pour conte­nir. J’ai élar­gi l’ou­ver­ture avec le cou­teau, en essayant de ne pas endom­ma­ger ce qui pou­vait se trou­ver à l’in­té­rieur, et j’ai glis­sé ma main dans le mur.

Mes doigts ont tou­ché quelque chose.

Pas du papier. Pas du cuir. Quelque chose de dur, de sec, de cra­que­lé, qui s’est effon­dré sous la pres­sion de mes doigts comme un châ­teau de sable.

J’ai reti­ré ma main. Elle était cou­verte de pous­sière — une pous­sière fine, brune, qui n’é­tait ni du ban­co ni du sable, mais quelque chose entre les deux, quelque chose d’or­ga­nique, quelque chose qui avait été vivant.

J’ai bra­qué la torche dans la cavité.

Il n’y avait rien.

Ou plu­tôt — il y avait eu quelque chose. La cavi­té avait la forme d’un livre, c’é­tait indé­niable. Quel­qu’un avait creu­sé un espace dans le mur, y avait glis­sé un objet rec­tan­gu­laire, et avait refer­mé. Mais l’ob­jet avait dis­pa­ru. Le temps, l’hu­mi­di­té, les ter­mites — les ter­mites de Tom­bouc­tou, ces insectes minus­cules et infa­ti­gables qui rongent le papier, le bois, le cuir, tout ce qui a été vivant —, tout cela avait fait son tra­vail. Il ne res­tait que de la pous­sière. La pous­sière d’un livre.

J’ai grat­té la pous­sière avec le bout des doigts. Des frag­ments sont tom­bés — trop petits pour lire, trop abî­més pour iden­ti­fier, des miettes de ce qui avait peut-être été des pages, des mots, un journal.

Le jour­nal de Gor­don Laing.

Ou pas.

C’est la ques­tion qui m’a frap­pé à ce moment-là, accrou­pi devant le mur éven­tré de Sidi Yahya, les mains pleines de pous­sière, la torche posée au sol. La ques­tion qui défait tout.

Abdou­laye al-Wan­ga­ri avait-il dit la vérité ?

Avait-il vrai­ment su, par son père, que le jour­nal de Laing était caché ici ? Ou avait-il inven­té cette fin pour son propre texte — pour don­ner au cahier le poids d’un secret, la gra­vi­té d’une révé­la­tion, le ver­tige d’un tré­sor caché ?

Les scribes de Tom­bouc­tou copiaient des textes. Mais ils écri­vaient aus­si, par­fois, des textes ori­gi­naux. Et dans ces textes ori­gi­naux, quelle part reve­nait à la chro­nique fidèle, quelle part à l’i­ma­gi­na­tion du let­tré, quelle part au désir de racon­ter une bonne his­toire — per­sonne ne le sait, per­sonne ne l’a jamais su, parce que la fron­tière entre le vrai et le beau, à Tom­bouc­tou, n’a jamais été aus­si nette que les Euro­péens le voudraient.

Un scribe qui invente un secret dans un mur — est-ce un faus­saire ou un poète ?

Un cahier qui pré­tend savoir où se cache un jour­nal per­du — est-ce un docu­ment his­to­rique ou un conte ?

Et moi, Ous­mane Maï­ga, diplô­mé d’his­toire, récep­tion­niste de nuit, qui avais tra­ver­sé une occu­pa­tion et un sau­ve­tage et un incen­die avec ce cahier contre ma peau — étais-je le lec­teur d’une chro­nique vraie ou le dupe d’une fic­tion magnifique ?

La pous­sière entre mes doigts ne répon­dait pas. Elle pou­vait être le jour­nal de Laing. Elle pou­vait être un autre texte, n’im­porte lequel, oublié dans un mur par un biblio­thé­caire dis­trait. Elle pou­vait être rien — un nid d’in­sectes, une accu­mu­la­tion de débris, un acci­dent du banco.

J’ai refer­mé le mur. J’ai repous­sé les écailles d’ar­gile dans la cavi­té, j’ai lis­sé la sur­face avec ma paume comme un maçon qui referme une tombe, et j’ai lais­sé le secret là où il était — dans le mur, dans l’in­cer­ti­tude, dans cet espace entre le vrai et le pos­sible qui est peut-être le seul espace habitable.

Abdou­laye avait écrit : *Cer­taines portes sont faites pour res­ter fer­mées. D’autres attendent sim­ple­ment la bonne main.*

Ma main n’é­tait pas la bonne. Ou elle était la bonne, et ce qu’elle avait trou­vé — la pous­sière, l’ab­sence, le vide en forme de livre — était exac­te­ment la réponse que Tom­bouc­tou vou­lait donner.

*   *   *

Cha­pitre 14 — La porte

Le soir même, je suis retour­né à La Colombe.

Moha­med était sur la ter­rasse — fait rare, dou­ble­ment rare, et quand je suis mon­té, il m’a ten­du un verre de thé sans me regar­der, les yeux fixés sur les dunes, et j’ai com­pris qu’il m’at­ten­dait. Il attend tou­jours. C’est sa fonc­tion dans le monde — attendre, comme l’hô­tel attend, comme les murs attendent, comme le désert attend.

Je me suis assis à côté de lui. Le thé était brû­lant et sucré — le pre­mier des trois, celui qu’on appelle doux comme la vie. Les étoiles étaient si nom­breuses qu’elles fai­saient une poudre blanche au-des­sus des toits. Quelque part dans la ville, une radio jouait de la musique — du Tina­ri­wen, je crois, mais trop loin pour en être sûr — et le son arri­vait jus­qu’à nous comme une rumeur, un mur­mure, une preuve que la ville vivait encore.

« Tu as trou­vé ce que tu cher­chais ? » a dit Mohamed.

Je l’ai regar­dé. Il regar­dait tou­jours les dunes. Son visage n’ex­pri­mait rien de par­ti­cu­lier — la même pla­ci­di­té de tou­jours, le même calme miné­ral, comme si la ques­tion n’é­tait pas une ques­tion mais une consta­ta­tion, comme si la réponse impor­tait peu.

« Non, j’ai dit. Oui. Je ne sais pas. »

Il a hoché la tête, très len­te­ment, comme s’il com­pre­nait par­fai­te­ment cette réponse qui n’en était pas une, et il a bu son thé.

Nous sommes res­tés un moment en silence. Le silence de Moha­med n’est pas un silence vide — c’est un silence plein, un silence qui contient tout ce qu’il ne dit pas, tout ce qu’il a vu en trente ans der­rière ce comp­toir, tous les noms ins­crits dans le registre vert, tous les clients par­tis et jamais reve­nus, toute l’his­toire de Tom­bouc­tou qui passe et repasse devant sa porte comme le sable passe devant les dunes. Et dans ce silence, j’ai trou­vé la place de dire ce que j’a­vais à dire.

Je lui ai par­lé du cahier.

Pas tout — pas les détails, pas les pas­sages sur Caillié, pas l’his­toire du jour­nal de Laing. Juste l’es­sen­tiel : qu’en des­cen­dant dans la cave des al-Wan­ga­ri pour sau­ver des manus­crits, j’a­vais trou­vé un cahier du XIXe siècle, écrit par un scribe qui avait obser­vé le pre­mier Euro­péen à visi­ter Tom­bouc­tou. Que ce cahier racon­tait la ville vue de l’in­té­rieur, par un homme qui savait lire ce que l’é­tran­ger ne savait pas lire. Que je l’a­vais gar­dé sur moi pen­dant toute l’oc­cu­pa­tion, lu nuit après nuit sur cette ter­rasse, et qu’il m’a­vait tenu com­pa­gnie — tenu debout, plu­tôt — pen­dant les mois de silence.

Moha­med a écou­té sans m’in­ter­rompre. Quand j’ai eu fini, il a ver­sé le deuxième thé — celui qu’on appelle fort comme l’a­mour — et il a dit : « Et tu vas en faire quoi ? »

C’é­tait la ques­tion. La seule ques­tion qui comptait.

J’a­vais un manus­crit ancien entre les mains. Un docu­ment inédit, jamais cata­lo­gué, jamais lu par aucun cher­cheur, aucun his­to­rien, aucun biblio­thé­caire. Un texte qui racon­tait la visite de René Caillié vue depuis l’autre rive — le regard afri­cain sur l’ex­plo­ra­teur euro­péen, le contre­champ que per­sonne n’a­vait jamais écrit. C’é­tait, en termes aca­dé­miques, une décou­verte. C’é­tait, en termes humains, une voix retrouvée.

Je pou­vais le don­ner à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — quand l’Ins­ti­tut serait recons­truit, quand les cher­cheurs revien­draient, quand la ville aurait fini de pan­ser ses plaies. Le cahier serait cata­lo­gué, numé­ro­té, étu­dié, publié peut-être, et le nom d’Ab­dou­laye al-Wan­ga­ri pren­drait sa place dans les biblio­gra­phies aux côtés de Caillié, de Barth, de Leo Africanus.

Je pou­vais l’en­voyer à Bama­ko, avec les trois cent cin­quante mille autres manus­crits en exil, et attendre qu’un uni­ver­si­taire le trouve et le tra­duise et le com­mente dans une revue que per­sonne ne lirait.

Ou je pou­vais le garder.

Le gar­der comme Abdou­laye l’a­vait gar­dé — dans un coffre, dans une cave, dans un mur. Le remettre où il avait dor­mi cent quatre-vingt-quatre ans, dans la mai­son al-Wan­ga­ri, dans l’ombre du figuier, et le lais­ser attendre un autre lec­teur, un autre récep­tion­niste de nuit, un autre homme qui des­cend dans une cave pen­dant que la ville est en dan­ger et qui tombe sur un cahier en cuir de chèvre.

Le gar­der, c’é­tait res­pec­ter le geste d’Ab­dou­laye. Il avait écrit pour que la ville se sou­vienne, pas pour que le monde sache. Il avait écrit en arabe, pas en fran­çais. Il avait caché son texte, pas publié son texte. Il y avait dans ce geste une inten­tion que je ne vou­lais pas tra­hir — l’in­ten­tion d’un homme qui écrit pour un lec­teur incon­nu, pas pour une audience, pas pour une revue, pas pour la pos­té­ri­té, mais pour quel­qu’un, un seul, qui des­cen­drait un jour dans la cave et qui comprendrait.

J’é­tais ce quelqu’un.

La ques­tion était de savoir si j’é­tais le dernier.

Moha­med a bu le troi­sième thé — celui qu’on appelle amer comme la mort — et il m’a regar­dé, enfin, pour la pre­mière fois de la soi­rée, et son regard disait ce que son silence avait dit depuis dix mois : fais ce que tu crois juste, et la ville fera le reste.

*   *   *

Le len­de­main matin, je suis des­cen­du dans la cave de la mai­son al-Wan­ga­ri. Alka­di m’a­vait don­né la clé — la plu­part des manus­crits avaient été éva­cués, la cave était presque vide, il ne res­tait que le coffre du fond, le plus ancien, celui où j’a­vais trou­vé le cahier. J’ai ouvert le coffre. J’ai posé le cahier d’Ab­dou­laye au fond, sous les der­niers manus­crits, exac­te­ment à l’en­droit où il avait été pen­dant cent quatre-vingt-quatre ans. J’ai refer­mé le coffre. J’ai remon­té les escaliers.

Puis je me suis arrêté.

Je suis redes­cen­du. J’ai rou­vert le coffre. J’ai repris le cahier.

Non pas parce que je vou­lais le gar­der — j’a­vais déci­dé de ne pas le gar­der. Mais parce qu’il man­quait quelque chose. Abdou­laye avait écrit son cahier pour que la ville se sou­vienne. Mais la ville, pour se sou­ve­nir, a besoin de lec­teurs. Et les lec­teurs, pour lire, ont besoin de savoir que le texte existe.

Je suis remon­té dans la lumière. J’ai mar­ché jus­qu’à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — le vieux bâti­ment, pas le nou­veau, celui qui sen­tait encore la fumée. Abdou­laye Cis­sé, l’his­to­rien, était là, au milieu des décombres, avec sa loupe et son car­net, en train de trier les frag­ments res­ca­pés. Je lui ai ten­du le cahier.

« C’est quoi ? » a‑t-il demandé.

« Un scribe de San­ko­ré. XIXe siècle. Il a vu Caillié. »

Cis­sé a pris le cahier avec ses mains de res­tau­ra­teur — des mains qui savent tou­cher le papier ancien sans l’a­bî­mer, des mains qui ont la même déli­ca­tesse que celles d’Ab­dou­laye cinq géné­ra­tions plus tôt. Il a ouvert la pre­mière page. Il a lu la pre­mière ligne. Et j’ai vu dans ses yeux la même chose que j’a­vais vue dans les miens, la nuit où j’a­vais lu le cahier pour la pre­mière fois sur la ter­rasse de La Colombe — cet éclat, cette cha­leur, cette reconnaissance.

Il a levé la tête. « Où l’as-tu trouvé ? »

« Dans la cave des al-Wan­ga­ri. Pen­dant l’é­va­cua­tion des manus­crits. En juin. »

Il a regar­dé le cahier. Puis il m’a regar­dé. Puis il a regar­dé le cahier de nou­veau, et il a dit, avec une voix que je ne lui connais­sais pas — une voix émue, presque trem­blante : « Tu sais ce que c’est ? »

Je savais ce que c’était.

C’é­tait Tom­bouc­tou qui se racon­tait elle-même.

*   *   *

Je suis ren­tré à La Colombe. Moha­med était der­rière le comp­toir, le registre ouvert, le sty­lo à la main. Un couple de Fran­çais venait de s’ins­crire — les pre­miers tou­ristes depuis un an, des gens cou­ra­geux ou incons­cients, qui avaient lu dans les jour­naux que Tom­bouc­tou était libé­rée et qui avaient déci­dé de venir voir.

« Chambre 7 ? » deman­dait la femme.

« La 7 est dis­po­nible, disait Moha­med. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »

J’ai tra­ver­sé le hall. J’ai mon­té les esca­liers. Je suis sor­ti sur la terrasse.

Les dunes étaient là, dorées dans la lumière du matin, exac­te­ment les mêmes que la veille et que le siècle der­nier. Le mina­ret de Djin­gue­re­ber s’é­le­vait au sud, solide, de ban­co et de bois, inchan­gé depuis six cents ans. Au nord, le sable com­men­çait, et il ne s’ar­rê­tait pas avant des mil­liers de kilo­mètres, avant la Médi­ter­ra­née, avant l’Eu­rope, avant le monde qui avait enten­du le nom de Tom­bouc­tou sans jamais com­prendre ce qu’il signifiait.

J’ai pen­sé à Abdou­laye al-Wan­ga­ri, assis dans cette même ville en 1828, qui regar­dait un étran­ger dégui­sé s’é­loi­gner vers le nord et qui se deman­dait s’il allait survivre.

J’ai pen­sé à Caillié, qui avait tra­ver­sé un conti­nent pour trou­ver une ville de boue et de livres et qui n’a­vait vu que la boue.

J’ai pen­sé à Gor­don Laing, mort dans le sable avec son jour­nal, et à son jour­nal qui était peut-être deve­nu pous­sière dans le mur de Sidi Yahya, ou qui n’a­vait peut-être jamais été là.

J’ai pen­sé à Agha­ly, quelque part dans la ville, avec sa gui­tare sur le dos, libre de jouer à plein volume, libre de faire réson­ner les cordes sans craindre le fouet, et je me suis deman­dé s’il joue­rait tou­jours en sour­dine, par habi­tude, par mémoire du silence, comme on conti­nue de bais­ser la voix long­temps après que le dan­ger est passé.

J’ai pen­sé aux manus­crits en exil à Bama­ko, trois cent cin­quante mille textes qui atten­daient de reve­nir chez eux, dans leurs coffres, dans leurs caves, dans les murs épais des mai­sons de Tom­bouc­tou — et qui atten­draient long­temps, peut-être des années, peut-être tou­jours, parce que la route du retour est plus longue que la route de l’exil.

J’ai pen­sé à Moha­med, en bas, qui ins­cri­vait un nou­veau nom dans le registre vert avec la même len­teur méti­cu­leuse qu’il met­tait à plier les draps et à ver­ser le thé, et qui ferait cela demain, et après-demain, et le jour d’a­près, parce que c’est ce que font les gar­diens — ils gardent, et ils attendent, et ils sont encore là quand tout le monde est parti.

Le vent s’est levé. Un vent léger, venu du nord-est, qui por­tait avec lui un peu de sable et un peu de cha­leur et cette odeur par­ti­cu­lière du Saha­ra — une odeur sèche, miné­rale, l’o­deur du temps qui a séché, exac­te­ment l’o­deur des manus­crits de Tombouctou.

Sur la ter­rasse de La Colombe, seul, les mains vides pour la pre­mière fois depuis des mois, j’ai pré­pa­ré le thé. Trois verres. Le pre­mier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’a­mour, le troi­sième amer comme la mort.

J’ai bu les trois.

Les dunes n’a­vaient pas changé.

C’est peut-être pour ça que je les regarde.

*   *   *

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