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Femme fatale — Troi­sième partie

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Femme fatale

Femme fatale

Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — L’APRÈS

Cha­pitre 11 — Le verre

Jackie Ken­ne­dy quit­ta le Cam­bodge le huit novembre, par le même C‑54 gris de l’US Air Force qui l’a­vait amenée.

Saren ne pho­to­gra­phia pas le départ. On ne lui avait pas deman­dé — Sirik vou­lait des images d’ar­ri­vée, pas de départ, parce que les départs ne sont jamais impec­cables, lumi­neux, joyeux. Les départs sont des choses tristes, même quand on sou­rit, même quand on agite la main, même quand les dra­peaux flottent et que les enfants chantent. Il y a dans tout départ une petite mort, une porte qui se ferme, et les pho­to­gra­phies de portes qui se ferment ne font pas de bonnes cou­ver­tures de magazine.

Mais Saren était à Pochen­tong quand même, avec son Nikon en ban­dou­lière, parce qu’il ne pou­vait pas ne pas être là. Il se tenait der­rière la bar­rière de sécu­ri­té, par­mi la foule clair­se­mée — quelques diplo­mates, des jour­na­listes, des curieux. Il vit Jackie mon­ter la pas­se­relle, se retour­ner une der­nière fois, lever la main. Le soleil était der­rière elle et son visage était une sil­houette noire bor­dée de lumière — un contre­jour par­fait, ciné­ma­to­gra­phique, que Saren aurait pu pho­to­gra­phier les yeux fer­més mais qu’il choi­sit de ne pas pho­to­gra­phier, parce que cer­taines images sont plus belles quand on les garde dans l’œil plu­tôt que dans la boîte.

L’a­vion décol­la. La pous­sière laté­rite mon­ta en nuage ocre. Le bruit des moteurs s’é­loi­gna, s’a­me­nui­sa, dis­pa­rut. Et le silence qui sui­vit — ce silence par­ti­cu­lier qui tombe après le pas­sage d’un avion, un silence qui semble plus pro­fond que le silence ordi­naire, comme si le bruit avait creu­sé un trou dans l’air — ce silence-là tom­ba sur Pochen­tong et sur Phnom Penh et sur le Cam­bodge tout entier comme un voile de gaze.

La fête était finie.

* * *

Au Royal, la vie reprit son cours.

Les dra­peaux furent reti­rés. Les guir­landes de fleurs, fanées, furent jetées. Les volets repeints retrou­vèrent la pous­sière quo­ti­dienne. Le per­son­nel, ten­du pen­dant une semaine comme une corde de vio­lon, se relâ­cha d’un coup — les femmes de chambre recom­men­cèrent à bavar­der dans les cou­loirs, les cui­si­niers à fumer entre les ser­vices, les por­tiers à s’as­seoir sur leurs tabou­rets quand per­sonne ne regar­dait. L’hô­tel ces­sa d’être un théâtre et rede­vint ce qu’il était : un lieu où les gens dorment, mangent, boivent, se parlent ou ne se parlent pas, et où les jours se res­semblent avec cette mono­to­nie bien­veillante qui est le propre des bons hôtels.

Khem retrou­va son bar.

Les pre­miers jours après le départ, les clients com­man­dèrent encore des Femme Fatale. Le cock­tail avait sa répu­ta­tion, désor­mais — on en par­lait dans les guides, dans les conver­sa­tions de ter­rasse, dans les lettres que les voya­geurs envoyaient à leurs amis en Europe ou en Amé­rique. « Il faut abso­lu­ment goû­ter le Femme Fatale au Raffles de Phnom Penh, un cock­tail inven­té pour Jackie Ken­ne­dy, divin. » Khem les pré­pa­rait avec le même soin qu’au pre­mier jour — les sept mil­li­litres de crème de fraise, le filet de cognac, le cham­pagne ver­sé le long de la paroi, la fleur de fran­gi­pa­nier. Le geste était deve­nu auto­ma­tique, comme tous les gestes de Khem, mais il n’é­tait pas deve­nu machi­nal — c’est-à-dire que la main fai­sait sans que la tête com­mande, mais que le cœur, lui, res­tait pré­sent, vigi­lant, atten­tif à chaque coupe comme si c’é­tait la première.

Puis les semaines pas­sèrent, et les com­mandes de Femme Fatale se raré­fièrent. Les tou­ristes qui venaient pour le cock­tail lais­sèrent place aux habi­tués qui venaient pour le pas­tis, le gin tonic, le whis­ky soda. L’E­le­phant Bar retrou­va son rythme — les cinq heures de l’a­près-midi et leur lumière ocre, les diplo­mates du soir et leurs confi­dences alcoo­li­sées, les jour­na­listes soli­taires et leurs car­nets. La vie reprit, comme elle reprend tou­jours, avec cette obs­ti­na­tion douce qui est la marque des choses vivantes.

Mais le verre était tou­jours là.

Dans le petit pla­card fer­mé à clef sous le comp­toir, la coupe de cris­tal atten­dait, avec sa trace de rouge à lèvres et son fond de cock­tail éva­po­ré qui avait lais­sé sur le verre une pel­li­cule rosée, trans­lu­cide, comme un ver­nis. La fleur de fran­gi­pa­nier avait séché — ses pétales, jadis char­nus et blancs, étaient deve­nus bruns et fins comme du papier de soie, mais ils n’a­vaient pas per­du leur forme, et la fleur, posée au fond de la coupe, res­sem­blait main­te­nant à un spé­ci­men de bota­niste, un objet de musée, une relique.

Khem ouvrait le pla­card chaque soir, après la fer­me­ture. Il sor­tait la coupe, la posait sur le comp­toir, la regar­dait. Ce n’é­tait pas un rituel — les rituels sont codi­fiés, et celui-ci n’o­béis­sait à aucune règle. C’é­tait plu­tôt une habi­tude, une pul­sion qu’il ne cher­chait pas à com­prendre, un geste aus­si natu­rel que celui de véri­fier que la porte est bien fer­mée ou que le gaz est éteint. Il regar­dait la trace de rouge à lèvres — elle s’es­tom­pait légè­re­ment, semaine après semaine, le gre­nat virant au rosé, le rosé au beige, comme si le temps effa­çait la bouche de Jackie Ken­ne­dy par couches suc­ces­sives, comme un palimp­seste. Et chaque soir, Khem repo­sait la coupe dans le pla­card, refer­mait la porte, tour­nait la clef.

Il ne se deman­dait pas pour­quoi il gar­dait ce verre. La ques­tion ne se posait pas en ces termes. Le verre était là, comme le comp­toir était là, comme le Pleyel de Des­forges était là, comme le Ton­lé Sap cou­lait au bout de la rue. Cer­taines choses existent et n’ont pas besoin de raison.

Un soir de décembre, Chen­da — l’a­mie de Botum, la femme de chambre — pas­sa au bar pour récu­pé­rer des ser­viettes. Elle vit Khem debout devant le pla­card ouvert, la coupe à la main, immobile.

— Lok Khem ? Tout va bien ?

Il refer­ma le pla­card d’un geste vif, presque coupable.

— Tout va bien, Néang Chenda.

Elle le regar­da avec cette pers­pi­ca­ci­té tran­quille des femmes de chambre, qui voient tout et ne disent rien — les lits défaits et les lits intacts, les bou­teilles vides et les lettres déchi­rées, les visages du matin et les visages du soir. Elle vit que Khem cachait quelque chose, et elle ne posa pas de ques­tions, parce que dans un hôtel, les secrets des autres sont sacrés.

Mais elle en par­la à Botum, le len­de­main, en pas­sant. « Le vieux Khem a un tré­sor dans son pla­card. Il le regarde chaque soir après la fer­me­ture. Je ne sais pas ce que c’est. Un verre, je crois. Un verre avec quelque chose dessus. »

Botum sou­rit. Elle ne savait pas ce que c’é­tait non plus. Mais elle connais­sait les tré­sors — elle en avait un elle-même, caché dans la dou­blure de sa taie d’o­reiller : un média­tor de gui­tare en écaille, que Dara lui avait don­né après leur pre­mière nuit ensemble, et qu’elle tou­chait chaque matin en se réveillant, du bout des doigts, comme une prière sans dieu.

* * *

Les jours rac­cour­cirent. Non pas en lumière — sous les tro­piques, les jours ne rac­cour­cissent pas — mais en inten­si­té. Novembre avait été un mois de feu, de cou­leur, de mou­ve­ment. Décembre fut un mois d’eau. La mous­son tar­dive envoya quelques pluies — des averses brèves, vio­lentes, qui trans­for­maient les rues en rivières de boue rouge et les jar­dins en maré­cages fumants, puis qui ces­saient aus­si sou­dai­ne­ment qu’elles avaient com­men­cé, lais­sant dans l’air une fraî­cheur pro­vi­soire et une odeur de terre mouillée qui était peut-être le par­fum le plus beau du monde.

Khem ser­vait ses clients. Des­forges accor­dait ses pia­nos. Saren pre­nait ses pho­tos. Botum dan­sait. La ville vivait. Les motos péta­ra­daient. Les ven­deurs criaient. Les bonzes mar­chaient pieds nus à l’aube. Les enfants allaient à l’é­cole. Les fruits mûris­saient sur les étals — les mangues de décembre, plus vertes et plus acides que celles de novembre, et les pome­los géants, et les bananes naines qu’on fai­sait frire dans la pâte de riz et qu’on man­geait brû­lantes, debout sur le trot­toir, en se brû­lant les doigts.

Phnom Penh était la même. Phnom Penh était tou­jours la même. Et pourtant.

Pour­tant, quelque chose avait chan­gé. Pas dans les rues — les rues étaient les mêmes. Pas dans les bâti­ments — les bâti­ments de Vann Moly­vann scin­tillaient tou­jours comme des temples futu­ristes. Pas dans la musique — Sisa­mouth chan­tait tou­jours à la radio, et Ros Serey Sothea, et les Bak­sey Cham Krong. Pas dans la nour­ri­ture — le pra­hok fumait tou­jours dans les woks et la papaye verte se pilait tou­jours au mor­tier avec le même bruit sourd et régu­lier. Non. Le chan­ge­ment n’é­tait nulle part et il était par­tout. Il était dans l’air, dans la lumière, dans l’angle des ombres, dans la façon dont les gens se regar­daient — ou ne se regar­daient pas — dans les silences qui tom­baient au milieu des conver­sa­tions, dans les jour­naux qu’on lisait trop vite et qu’on pliait trop soi­gneu­se­ment. C’é­tait un chan­ge­ment sans nom, sans forme, sans date — un chan­ge­ment comme un la bémol qui dérive, imper­cep­ti­ble­ment, sans que per­sonne ne l’en­tende sauf celui dont le métier est d’écouter.

Cha­pitre 12 — La nuit de Botum

C’est en décembre que Botum ces­sa de choisir.

Ou plu­tôt — c’est en décembre qu’elle com­prit qu’il n’y avait rien à choi­sir. Que les deux musiques n’é­taient pas deux musiques mais une seule, jouée dans des registres dif­fé­rents, comme un pia­no dont les graves et les aigus sont le même ins­tru­ment et qu’on ne peut pas cou­per en deux sans le détruire. Que ses doigts d’Ap­sa­ra et ses pieds de dan­seuse de rock appar­te­naient au même corps, et que ce corps n’a­vait pas à se divi­ser pour exister.

Elle com­prit cela un ven­dre­di soir, chez Vantha.

Le club était bon­dé. La cha­leur y était ani­male — une cha­leur de corps ser­rés, de souffles mêlés, de sueur et de fumée de ciga­rettes et de bière ren­ver­sée sur la sciure du sol. Les néons bleus et roses don­naient aux visages une cou­leur irréelle, lunaire, et dans cette lumière les gens ne res­sem­blaient plus tout à fait à des gens mais à des créa­tures d’un autre monde — un monde où les traits se dis­sol­vaient, où les iden­ti­tés se mêlaient, où il n’y avait plus de jeunes fonc­tion­naires ni d’é­tu­diants ni de filles de bonne famille mais seule­ment des corps en mou­ve­ment, des corps qui dan­saient, qui suaient, qui vivaient avec cette urgence joyeuse des êtres qui ne savent pas encore que la joie est un bien périssable.

Dara jouait. Il jouait un mor­ceau qu’il avait com­po­sé la semaine pré­cé­dente — un mor­ceau sans titre, un riff de gui­tare répé­ti­tif, hyp­no­tique, qui mon­tait en spi­rale, s’en­rou­lait sur lui-même, accé­lé­rait, puis retom­bait dans un silence sus­pen­du avant de repar­tir, plus fort, plus haut, comme un oiseau qui prend son élan. L’or­ga­niste sui­vait avec des nappes de son graves qui vibraient dans la poi­trine. Le bat­teur frap­pait un rythme syn­co­pé, déca­lé, qui boi­tait comme une danse ban­cale et qui était, peut-être, la chose la plus élé­gante que Botum eût jamais enten­due — une élé­gance de l’im­per­fec­tion, une grâce du déséquilibre.

Elle dan­sa.

Elle dan­sa d’a­bord comme elle dan­sait tou­jours chez Van­tha — libre­ment, les bras en l’air, les pieds dans la sciure, le corps offert au son. Mais ce soir-là, quelque chose de dif­fé­rent se pro­dui­sit. Au lieu de se défaire de la dan­seuse clas­sique pour deve­nir la fille qui danse le rock, elle sen­tit les deux se super­po­ser — les gestes codi­fiés des Apsa­ras se cou­ler dans les mou­ve­ments libres du rock, les angu­la­tions du bal­let royal épou­ser les ondu­la­tions de la danse moderne, le sacré et le pro­fane se mêler si inti­me­ment qu’on ne pou­vait plus les distinguer.

Ses doigts se ren­ver­sèrent — le geste du lotus, celui qu’elle avait fait devant Jackie Ken­ne­dy, celui qu’elle avait fait chez Van­tha l’autre soir. Mais cette fois, le geste ne citait rien, n’i­mi­tait rien, ne se sou­ve­nait de rien. Il était neuf. Il nais­sait là, main­te­nant, de la ren­contre entre ses mains et la musique de Dara, et il signi­fiait quelque chose que le bal­let clas­sique n’a­vait pas pré­vu et que le rock n’a­vait pas ima­gi­né — quelque chose qui n’a­vait de nom dans aucune langue, qui n’a­vait de code dans aucune tra­di­tion, et qui était peut-être la danse que le Cam­bodge dan­sait sans le savoir, la danse de l’entre-deux, la danse de celui qui n’a pas encore choi­si parce qu’il n’a pas besoin de choisir.

Dara la regar­dait en jouant. Ses doigts cou­raient sur le manche de la gui­tare avec cette agi­li­té ner­veuse qui était sa marque, et ses yeux ne quit­taient pas Botum, et la musique qu’il jouait et la danse qu’elle dan­sait étaient deve­nues la même chose — un dia­logue sans mots, une conver­sa­tion de corps, un accord.

Le mor­ceau dura douze minutes. Quand il s’ar­rê­ta, la salle était silen­cieuse. Pas un silence de gêne — un silence de stu­pé­fac­tion. Les dan­seurs s’é­taient arrê­tés. Les buveurs avaient repo­sé leurs verres. Même Van­tha, der­rière son bar de planches, avait ces­sé de comp­ter sa caisse. Tout le monde regar­dait Botum, qui se tenait au milieu de la piste, immo­bile, les bras bais­sés, les che­veux col­lés au visage par la sueur, le souffle court, et sur ses lèvres ce sou­rire — non pas le sou­rire des Apsa­ras, non pas le sou­rire social, mais un sou­rire de joie nue, un sou­rire d’a­ni­mal heu­reux, de corps qui a trou­vé ce qu’il cherchait.

Puis la salle explo­sa. Les cris, les applau­dis­se­ments, les sif­fle­ments. Un étu­diant lan­ça son verre en l’air — un geste stu­pide, dan­ge­reux, magni­fique. Dara pla­qua un accord triom­phal. L’or­ga­niste fit rugir ses basses. Et la fête reprit, plus forte, plus bruyante, plus vivante qu’avant.

Plus tard, dans la ruelle der­rière le club, ados­sés au mur de béton encore chaud de la cha­leur du jour, Botum et Dara fumèrent une ciga­rette en silence. La nuit était épaisse, sans étoiles. Les bruits du club leur par­ve­naient étouf­fés, loin­tains, comme une musique enten­due sous l’eau. L’air sen­tait le béton chauf­fé, la ciga­rette, et le jas­min sau­vage qui pous­sait dans les fis­sures du trot­toir avec cette obs­ti­na­tion joyeuse de la végé­ta­tion tropicale.

— Tu as fait quelque chose ce soir, dit Dara.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Quelque chose de nou­veau. Avec tes mains.

Botum regar­da ses mains. Ces mains que Lok Kru Vong avait façon­nées pen­dant quinze ans, ces mains qui savaient se ren­ver­ser jus­qu’à tou­cher le dos de la paume, ces mains qui avaient offert un lotus invi­sible à Jac­que­line Ken­ne­dy dans une salle aux trois cents bou­gies. Ces mains qui, ce soir, avaient inven­té un geste qui n’ap­par­te­nait à aucune tradition.

— C’est les deux, dit-elle. Le Palais et ici. Lok Kru Vong et toi. C’est les deux ensemble.

Dara tira sur sa ciga­rette. Le bout incan­des­cent fit un point orange dans le noir.

— Les vieux diront que tu pro­fanes la danse sacrée.

— Peut-être. Et toi, qu’est-ce que tu dis ?

Il se tour­na vers elle. Dans l’obs­cu­ri­té, elle ne voyait pas ses traits, seule­ment la lueur de la ciga­rette qui éclai­rait par inter­mit­tence ses lèvres, son men­ton, le bas de ses yeux.

— Je dis que c’est la plus belle chose que j’aie jamais vue.

Botum posa sa tête contre son épaule. Elle sen­tait la cha­leur de son corps à tra­vers la che­mise, le bat­te­ment de son cœur, l’o­deur de sa peau mêlée à celle du tabac et de la corde de gui­tare. Elle fer­ma les yeux.

Et der­rière ses pau­pières closes, elle eut une vision. Non pas une vision mys­tique, non pas une hal­lu­ci­na­tion — plu­tôt une image, une image d’une net­te­té insou­te­nable, comme si quel­qu’un avait pho­to­gra­phié l’in­té­rieur de sa tête avec l’ap­pa­reil de Saren. Elle vit Phnom Penh. Pas la Phnom Penh de cette nuit-là — une autre Phnom Penh, la même mais dif­fé­rente, une Phnom Penh vue d’en haut, vue de très loin, vue de si loin que les rues et les bâti­ments et les arbres et le fleuve se fon­daient en une seule tache de lumière, comme une galaxie, comme un feu d’ar­ti­fice figé, et cette tache de lumière pul­sait, vivait, res­pi­rait, et c’é­tait la plus belle chose qu’elle eût jamais vue et c’é­tait la plus effrayante, parce que la lumière pul­sait comme un cœur, et les cœurs s’arrêtent.

Elle ouvrit les yeux.

— Dara.

— Oui.

— Pro­mets-moi quelque chose.

— Quoi ?

Elle ne savait pas quoi. La pro­messe n’a­vait pas de conte­nu. C’é­tait une pro­messe vide, une pro­messe de forme pure — la forme d’un enga­ge­ment, la forme d’un lien, quelque chose pour rete­nir le monde en place, pour empê­cher la lumière de s’éteindre.

— Pro­mets-moi, c’est tout.

— Je te promets.

Ils res­tèrent là, dans la ruelle, dans la nuit, avec la musique qui pul­sait der­rière le mur et le jas­min qui pous­sait dans les fis­sures et les gre­nouilles qui chan­taient quelque part dans un jar­din invi­sible. Botum ser­ra la main de Dara dans la sienne et sen­tit le média­tor en écaille — celui qu’elle gar­dait dans sa taie d’o­reiller — pres­ser contre sa paume, dans la poche de son jean. Deux talis­mans : le média­tor et la pro­messe. Deux choses inutiles et indis­pen­sables, comme les fleurs de fran­gi­pa­nier dans un cock­tail, comme un la bémol dans un pia­no, comme une trace de rouge à lèvres sur un verre.

La nuit de Phnom Penh les enve­lop­pa. Tiède, épaisse, par­fu­mée. Une nuit comme il n’en exis­te­rait plus.

Cha­pitre 13 — Les harmoniques

Le la bémol ne déri­va plus.

Des­forges véri­fia chaque semaine, pen­dant tout le mois de décembre, avec la rigueur super­sti­tieuse d’un homme qui ne croit pas aux miracles mais qui en a vu un. Chaque lun­di matin, à huit heures, il sou­le­vait la housse du Pleyel, ouvrait le cou­vercle, sor­tait sa clef d’ac­cord et son dia­pa­son, et frap­pait la note. La bémol. La note rebelle, la note qui avait refu­sé pen­dant des jours de tenir sa place dans le spectre, qui avait déri­vé et oscil­lé et trem­blé comme un cœur malade. Et chaque lun­di, la note son­nait juste. Claire, pleine, stable. Un la bémol digne de ce nom, qui fai­sait son tra­vail de la bémol sans se plaindre ni se dérober.

Des­forges aurait dû en être sou­la­gé. Et il l’é­tait — pro­fes­sion­nel­le­ment. Un pia­no bien accor­dé est un pia­no heu­reux, et un pia­no heu­reux fait un accor­deur heu­reux, c’é­tait l’axiome fon­da­men­tal de son métier. Mais il y avait autre chose, sous le sou­la­ge­ment, une émo­tion plus com­plexe, plus nuan­cée, qu’il met­tait du temps à iden­ti­fier parce qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de nom­mer ses émo­tions — les accor­deurs de pia­no sont des gens de l’o­reille, pas du vocabulaire.

C’é­tait de la nos­tal­gie. La nos­tal­gie d’un défaut.

Le la bémol rebelle lui avait tenu com­pa­gnie. Pen­dant les jours de la visite Ken­ne­dy, quand l’hô­tel vibrait d’une éner­gie qu’il n’a­vait jamais eue, quand les cou­loirs bruis­saient de langues étran­gères et de frois­se­ments de soie, quand l’E­le­phant Bar sen­tait le cham­pagne et le fran­gi­pa­nier, le la bémol avait été le fil rouge de Des­forges, son inter­lo­cu­teur secret, sa conver­sa­tion pri­vée avec l’ins­tru­ment. Et main­te­nant que la conver­sa­tion était ter­mi­née, Des­forges se retrou­vait seul avec un pia­no docile, et la soli­tude d’un pia­no docile est peut-être la forme la plus sub­tile de la solitude.

Il en par­la à Mon­sieur Lo.

L’a­te­lier de luthe­rie, en décembre, sen­tait la colle chaude et le bois de rose. Mon­sieur Lo était pen­ché sur un cha­pei dong veng — un luth à deux cordes dont le manche, long de plus d’un mètre, était sculp­té dans du bois de jac­quier — et ses doigts noués tra­vaillaient les che­villes avec la déli­ca­tesse d’un orfèvre. Le thé fumait dans les bols. La lumière entrait par les inter­stices du mur de bam­bou et striait l’a­te­lier de barres d’or.

— Le la bémol tient, dit Desforges.

Mon­sieur Lo ne leva pas les yeux du chapei.

— Bien.

— Mais je ne com­prends pas pour­quoi il a ces­sé de déri­ver. Je n’ai rien fait de dif­fé­rent. La corde est la même. La che­ville est la même. L’hu­mi­di­té n’a pas changé.

— Peut-être que ce n’é­tait pas la corde.

— Quoi, alors ?

Mon­sieur Lo posa le cha­pei sur l’é­ta­bli et prit son bol de thé. Il but une gor­gée, len­te­ment, avec cette patience orien­tale que Des­forges admi­rait sans jamais pou­voir l’i­mi­ter — lui, le Lyon­nais ner­veux, l’homme du dia­pa­son et du quart de mil­li­mètre, l’homme qui vou­lait tou­jours com­prendre et qui com­pre­nait tou­jours trop vite.

— Vous connais­sez les har­mo­niques sym­pa­thiques ? dit Mon­sieur Lo.

— Bien sûr.

— Quand une corde vibre, les cordes voi­sines vibrent aus­si. Pas parce qu’on les frappe. Parce qu’elles résonnent. Parce que la vibra­tion se trans­met par l’air, par le bois, par tout ce qui relie les cordes entre elles. Un pia­no n’est pas une col­lec­tion de notes sépa­rées. C’est un sys­tème. Tout est relié à tout.

— Je sais cela, Mon­sieur Lo.

— Alors peut-être que votre la bémol ne vibrait pas à cause de lui-même. Peut-être qu’il vibrait à cause de quelque chose d’autre — quelque chose dans l’air, dans l’hô­tel, dans la ville. Une fré­quence. Une per­tur­ba­tion. Quelque chose qui fai­sait réson­ner cette corde-là et pas les autres.

Des­forges ne répon­dit pas. Il tenait son bol de thé entre ses grandes mains et regar­dait la vapeur mon­ter en spi­rales — des spi­rales qui res­sem­blaient, pen­sa-t-il, aux volutes de fumée dans l’E­le­phant Bar, aux vrilles des fran­gi­pa­niers, aux boucles du Mékong vu d’avion.

— Et quand cette chose a ces­sé, conti­nua Mon­sieur Lo, la corde a ces­sé aus­si. C’est tout.

— Vous êtes en train de me dire que mon la bémol déri­vait à cause de la visite de Jac­que­line Kennedy ?

Mon­sieur Lo sou­rit — un sou­rire fin, mali­cieux, qui creu­sait des rides autour de ses yeux presque aveugles.

— Je suis en train de vous dire que les pia­nos écoutent. Comme les gens. Et que quand il se passe quelque chose d’ex­tra­or­di­naire autour d’eux, ils réagissent. Pas tou­jours de la façon qu’on attend. Pas tou­jours de la façon qu’on comprend.

C’é­tait absurde. Des­forges le savait. Un pia­no est un objet — du bois, du métal, du feutre, des cordes. Il n’é­coute pas. Il ne réagit pas aux évé­ne­ments. Il obéit aux lois de la phy­sique, à la ten­sion des cordes, à l’hy­gro­mé­trie de l’air, au tem­pé­ra­ment du méca­nisme. La poé­sie de Mon­sieur Lo était char­mante, mais elle ne résis­tait pas à l’exa­men rationnel.

Et pour­tant.

Pour­tant, Des­forges avait pas­sé qua­torze ans à accor­der des pia­nos dans un pays où les esprits neak ta habi­taient les arbres et les car­re­fours, où les bonzes bénis­saient les voi­tures neuves et les mai­sons en construc­tion, où l’on consul­tait les astro­logues avant de fixer la date d’un mariage ou d’un démé­na­ge­ment, et où le monde visible et le monde invi­sible coexis­taient sans conflit, comme les graves et les aigus d’un même cla­vier. Qua­torze ans à vivre dans un pays où la ratio­na­li­té fran­çaise qu’il avait apprise au conser­va­toire de Lyon n’é­tait pas niée mais com­plé­tée — enri­chie, élar­gie, assou­plie — par une vision du monde qui accep­tait le mys­tère comme une com­po­sante natu­relle du réel.

Peut-être que Mon­sieur Lo avait rai­son. Peut-être que les pia­nos écoutent. Peut-être que le Pleyel du Royal, vieux de trente ans, impré­gné des voix et des musiques et des silences de trois décen­nies d’hô­tel­le­rie, avait sen­ti quelque chose — l’ar­ri­vée d’une femme extra­or­di­naire, l’a­gi­ta­tion d’une ville en fête, le fré­mis­se­ment d’un monde à son apo­gée — et avait répon­du de la seule façon dont un pia­no peut répondre : par une note qui dérive, par un la bémol qui refuse de tenir, par une dis­so­nance minus­cule qui dit, à qui sait l’en­tendre : atten­tion, quelque chose se passe.

Et quand la chose avait ces­sé — quand l’a­vion avait décol­lé, quand les dra­peaux avaient été reti­rés, quand la vie avait repris son cours — le la bémol avait ces­sé aus­si. Comme un sis­mo­graphe qui retrouve sa ligne droite après le trem­ble­ment de terre.

Des­forges ter­mi­na son thé, remer­cia Mon­sieur Lo, et sor­tit dans la ruelle. Le ven­deur de fruits était là, comme tou­jours, avec sa car­riole de man­gous­tans et de lon­ganes. Des­forges lui ache­ta un man­gous­tan, l’ou­vrit avec ses doigts — la peau vio­lette se fen­dit avec un cra­que­ment sec, révé­lant la chair blanche, nacrée, juteuse — et le man­gea debout sur le trot­toir, le jus cou­lant sur son men­ton, en regar­dant pas­ser les cyclo­pousses et les motos et les éco­liers en uni­forme blanc.

Le monde était là, entier, à por­tée de main. Le monde avec ses fruits et ses rues et ses bruits et sa lumière. Le monde avec ses pia­nos et ses cordes et ses har­mo­niques. Et quelque part dans ce monde, dans un cou­loir de palais, une femme lui avait dit : il y a des lieux qui résonnent. Et Des­forges, debout sur un trot­toir de Phnom Penh, un man­gous­tan à la main, sut qu’elle avait rai­son — que les lieux résonnent, que les pia­nos écoutent, que les villes ont des fré­quences, et que le Cam­bodge, en cet hiver 1967, réson­nait d’une note si belle et si fra­gile qu’on pou­vait à peine l’en­tendre, mais qu’elle était là, dans l’air, dans la lumière, dans le goût du man­gous­tan et le par­fum du jas­min et le bruit des geckos sur les murs, et qu’il suf­fi­sait d’écouter.

Il enfour­cha son Solex et repar­tit à tra­vers la ville, sa sacoche tin­tant à chaque cahot, et les enfants cou­raient der­rière lui en riant, comme ils fai­saient tou­jours, et Phnom Penh était dorée et bruyante et vivante autour de lui comme un orchestre qui joue sans par­ti­tion, et Des­forges, pour la pre­mière fois depuis long­temps, se sur­prit à chantonner.

Cha­pitre 14 — Le der­nier négatif

En jan­vier 1968, le diplo­mate amé­ri­cain Ches­ter Bowles arri­va à Phnom Penh.

Saren le sut parce que Sirik le convo­qua de nou­veau — même bureau, mêmes maquettes, même por­trait de Siha­nouk au mur — et lui confia la cou­ver­ture de la visite. « Pas de pho­tos cette fois, Saren. Bowles ne veut pas de presse. C’est offi­cieux. Mais le Prince veut que vous soyez là, au cas où. Au cas où quoi, Mon­sieur Sirik ? Au cas où. »

Au cas où. C’é­tait deve­nu la for­mule de l’é­poque. On vivait au cas où. On ran­geait ses affaires au cas où. On appre­nait le fran­çais au cas où. On enter­rait ses éco­no­mies dans le jar­din au cas où. Le Cam­bodge, en ce début d’an­née 1968, vivait dans un condi­tion­nel per­ma­nent, un futur hypo­thé­tique que per­sonne ne nom­mait mais que tout le monde sen­tait — comme le la bémol de Des­forges, comme les sil­houettes dans les marges de Saren, comme le « c’est dom­mage » du client incon­nu de Khem.

Saren ne pho­to­gra­phia pas Bowles. Il n’en eut pas l’oc­ca­sion — la visite fut courte, secrète, confi­née dans les salons du Cham­kar­mon. Mais il en pro­fi­ta pour retour­ner au Royal, avec son Nikon, pour un tra­vail qu’il avait repous­sé depuis des semaines et qui l’at­ten­dait avec la patience des choses inachevées.

Les néga­tifs.

Il avait accu­mu­lé, pen­dant la semaine de la visite Ken­ne­dy, vingt-trois rou­leaux de pel­li­cule — soit envi­ron huit cents images. Il en avait déve­lop­pé et tiré la plu­part dans les jours qui avaient sui­vi, pour Kam­bu­ja, pour les archives du Sang­kum, pour Dou­mer qui en vou­lait des copies enca­drées pour le hall du Royal. Mais cer­tains rou­leaux — les der­niers, ceux de la fin de la visite — étaient res­tés dans leur boîte en alu­mi­nium, au fond de son sac, non déve­lop­pés, comme des lettres qu’on n’ose pas ouvrir.

Ce soir-là, il les développa.

La chambre noire du sous-sol du Royal — le pla­card que Dou­mer lui avait cédé — était un espace minus­cule, à peine assez grand pour un homme debout, avec ses bacs de chi­mie posés sur une planche, son agran­dis­seur Durst vis­sé au mur, et son fil à linge en nylon ten­du d’un coin à l’autre, où les néga­tifs séchaient en se balan­çant dou­ce­ment dans le cou­rant d’air qui pas­sait sous la porte. L’o­deur était celle de tou­jours — le révé­la­teur acide, le fixa­teur âcre, le papier pho­to­gra­phique — et cette odeur, pour Saren, était celle de la véri­té, parce que la chambre noire est le seul lieu au monde où la lumière se trans­forme en matière, où ce qu’on a vu devient ce qu’on peut toucher.

Il déve­lop­pa les trois der­niers rou­leaux. Huit minutes dans le D‑76, trente secondes dans le bain d’ar­rêt, cinq minutes dans le fixa­teur, puis le rin­çage, long, méti­cu­leux, l’eau fraîche qui empor­tait les der­nières traces de chi­mie et lais­sait le néga­tif propre, trans­lu­cide, prêt à être lu.

Il sus­pen­dit les bandes de néga­tifs sur le fil et les exa­mi­na une par une, les yeux plis­sés, le film tenu devant la lampe inac­ti­nique rouge. Des images inver­sées défi­lèrent — les blancs noirs, les noirs blancs, les visages fan­to­ma­tiques, les pay­sages spec­traux. Les der­niers jours de la visite. Jackie à Siha­nouk­ville. Le bou­le­vard Ken­ne­dy. Les pal­miers à sucre. Les rizières. Le cor­tège de retour. L’aé­ro­port. Le C‑54 sur le tarmac.

Et puis, sur le tout der­nier rou­leau — le rou­leau qu’il avait char­gé le matin du départ, presque par habi­tude, comme on prend un para­pluie quand le ciel est incer­tain —, il trou­va les images qu’il ne se sou­ve­nait pas avoir prises.

Il y en avait trois.

La pre­mière mon­trait le jar­din du Royal à l’aube. La lumière était rasante, dorée, et les fran­gi­pa­niers pro­je­taient des ombres longues sur la pelouse humide de rosée. Au centre de l’i­mage, légè­re­ment déca­lé vers la droite, un fau­teuil en rotin — l’un des fau­teuils de la ter­rasse — était res­té dehors toute la nuit, et sur ce fau­teuil, posé comme si quel­qu’un l’a­vait oublié, un châle de soie claire, plié en deux, qui cap­tait la lumière du matin et la ren­voyait avec un éclat presque sur­na­tu­rel. Le châle de Jackie ? D’une autre femme ? Impos­sible à savoir. Mais l’i­mage avait une qua­li­té de rêve, une immo­bi­li­té vibrante, comme si le temps s’é­tait arrê­té au moment exact où le jour se lève et où la nuit consent à partir.

La deuxième mon­trait le hall du Royal, vu depuis l’es­ca­lier. La ver­rière Art déco pro­je­tait ses taches de cou­leur sur le sol de marbre — des bleus, des verts, des ors — et dans ces taches de cou­leur, une femme de chambre pas­sait la ser­pillière. Elle était cour­bée, le visage invi­sible, le corps réduit à une sil­houette en mou­ve­ment, et la ser­pillière tra­çait der­rière elle des arcs humides sur le marbre, des arcs qui reflé­taient les cou­leurs de la ver­rière et qui, l’es­pace d’un ins­tant, avant de sécher, trans­for­maient le sol en un tableau de lumière liquide. C’é­tait une image d’une beau­té acci­den­telle, invo­lon­taire — la beau­té de ceux qui tra­vaillent sans pen­ser à la beau­té, qui net­toient, qui servent, qui font fonc­tion­ner le monde visible pen­dant que le monde visible regarde ailleurs.

Et la troisième.

La troi­sième image était celle qu’il avait prise le pre­mier jour — la sil­houette dans le jar­din du Royal, sous le fran­gi­pa­nier, celle qu’il avait remar­quée sur ses pre­miers néga­tifs et qu’il avait oubliée. Mais ce n’é­tait pas le même néga­tif. C’é­tait un autre cli­ché, pris d’un autre angle, à un autre moment — et pour­tant la sil­houette était la même. Le même homme en che­mise sombre, les mains dans les poches, légè­re­ment pen­ché en avant. Mais cette fois, la mise au point était meilleure. Le visage était presque net. Presque. Les traits res­taient légè­re­ment flous — un nez, une mâchoire, l’ombre d’une bouche — mais l’ex­pres­sion était lisible. C’é­tait une expres­sion de concen­tra­tion intense, d’at­ten­tion abso­lue, le regard de quel­qu’un qui enre­gistre chaque détail d’un lieu, chaque angle, chaque dis­tance — le même regard d’in­ven­taire que Khem avait vu chez le client incon­nu au café, celui qui avait dit c’est dom­mage.

Était-ce le même homme ? Saren ne pou­vait pas l’af­fir­mer. Le néga­tif ne don­nait pas assez de détails. Et pour­tant, la pos­ture était la même — cette façon de se tenir, légè­re­ment pen­chée, les épaules basses, les mains dans les poches. Un homme qui regarde un lieu comme on regarde quelque chose qu’on va détruire — ou qu’on va perdre, ce qui revient au même.

Saren tira les trois épreuves. Il les posa côte à côte sur la tablette de l’a­gran­dis­seur et les regar­da lon­gue­ment, dans la lumière rouge de la chambre noire.

Le châle sur le fau­teuil vide. La femme de chambre et ses arcs de lumière. L’homme sans visage dans le jardin.

Trois images que Kam­bu­ja ne publie­rait jamais. Trois images qui n’é­taient ni impec­cables, ni lumi­neuses, ni joyeuses. Trois images qui ne mon­traient pas le Cam­bodge de Siha­nouk — le Cam­bodge des dis­cours et des maga­zines et des dra­peaux — mais un autre Cam­bodge, un Cam­bodge de silences et d’ombres et de pré­sences indéchiffrables.

Saren prit les trois épreuves, les glis­sa dans une enve­loppe kraft, et écri­vit des­sus, au crayon, d’une écri­ture rapide : Royal, novembre 1967. Ne pas publier.

Il ran­gea l’en­ve­loppe dans la boîte en car­ton où il conser­vait ses tirages per­son­nels — ceux qu’il ne mon­trait à per­sonne, ceux qui n’exis­taient que pour lui, ceux qui étaient la vraie mémoire de son regard, non cen­su­rée, non cadrée, non impec­cable. Il y avait dans cette boîte des cen­taines d’i­mages — des visages, des rues, des lumières, des gestes — tout un Phnom Penh secret, intime, fra­gile, qui n’exis­tait que sur du papier pho­to­gra­phique et dans les yeux d’un homme de vingt-huit ans qui aimait sa ville avec la fer­veur dou­lou­reuse de ceux qui pres­sentent qu’elle ne dure­ra pas.

Il refer­ma la boîte, étei­gnit la lampe rouge, et sor­tit du sous-sol.

Le hall du Royal l’ac­cueillit avec sa lumière du soir — la ver­rière pro­je­tait ses der­niers éclats de cou­leur sur le marbre, les mêmes bleus, les mêmes verts, les mêmes ors que sur sa pho­to­gra­phie, mais en mou­ve­ment cette fois, en vie, trem­blants et éphé­mères. Un baga­giste tra­ver­sait le hall avec une valise. Un couple de tou­ristes fran­çais signait le registre à la récep­tion. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La fon­taine de la cour inté­rieure murmurait.

Saren tra­ver­sa le hall et s’ar­rê­ta devant l’E­le­phant Bar. Par la porte ouverte, il vit Khem der­rière son comp­toir, en train d’es­suyer un verre — tou­jours le même geste, le poi­gnet, le tor­chon, le cris­tal qui tour­nait. Il vit le bar vide, les bou­teilles ali­gnées, les pho­to­gra­phies au mur, la lumière d’ambre des lampes en lai­ton. Il vit tout cela et il sut — avec cette cer­ti­tude des pho­to­graphes, cette cer­ti­tude qui ne passe pas par la rai­son mais par l’œil — qu’il regar­dait quelque chose de précieux.

Pas pré­cieux comme l’or ou les bijoux. Pré­cieux comme le temps qui passe. Pré­cieux comme un après-midi de novembre dans un hôtel blanc sous les fran­gi­pa­niers, quand un bar­man essuie un verre et qu’une dan­seuse tra­verse un cou­loir et qu’un accor­deur de pia­no cherche une note rebelle et qu’un pho­to­graphe appuie sur le déclen­cheur — et que tout cela, tout cela ensemble, consti­tue un ins­tant de vie si ordi­naire et si mira­cu­leux qu’il méri­te­rait d’être conser­vé dans de l’ambre, figé pour tou­jours, offert aux siècles à venir comme la preuve qu’un jour, dans une ville au bord d’un fleuve, sous un ciel si bleu qu’il en deve­nait presque insou­te­nable, les gens vivaient et tra­vaillaient et s’ai­maient et dan­saient et jouaient de la musique et buvaient des cock­tails et pre­naient des pho­tos, et que c’é­tait beau, et que c’é­tait fra­gile, et que ça n’a­vait pas duré, et que rien ne dure, et que c’est pour cela, pré­ci­sé­ment, que les choses sont belles.

Saren sou­le­va son Nikon.

Il ne prit pas la photo.

Cer­taines choses sont au-delà de la pho­to­gra­phie. Cer­taines lumières refusent d’être cap­tu­rées. Cer­tains ins­tants ne peuvent exis­ter qu’une fois, dans l’œil de celui qui les voit, et dis­pa­raître avec lui.

Il lais­sa retom­ber l’ap­pa­reil sur sa poi­trine, sor­tit du Royal, et mar­cha vers le quai Siso­wath. Le fleuve cou­lait, brun et lent, vers le sud. Les pirogues ren­traient. Les lampes à huile s’al­lu­maient sur les étals. Un enfant lan­çait un cerf-volant rouge dans le ciel du cré­pus­cule. Et la radio d’un café jouait Sisa­mouth — tou­jours Sisa­mouth, sa voix de velours, sa voix de miel, sa voix qui chan­tait que les filles khmères étaient belles et que le Cam­bodge était le plus doux des pays et que la vie était un cadeau qu’il fal­lait prendre à deux mains, comme un fruit mûr, et cro­quer, et lais­ser le jus cou­ler sur les doigts, et sou­rire, et ne pas avoir peur.

Saren mar­cha le long du fleuve jus­qu’à la nuit.

Épi­logue — Lumières

Le Royal au crépuscule.

Vu de l’ex­té­rieur, depuis le trot­toir d’en face, de l’autre côté de l’al­lée de pal­miers royaux dont les troncs gris se décou­paient sur le ciel mauve comme les colonnes d’un temple sans toit. L’hô­tel était blanc — d’un blanc de lait, d’un blanc de lotus, d’un blanc qui n’exis­tait peut-être que dans la lumière de cette heure-là, entre jour et nuit, quand le soleil a dis­pa­ru der­rière le Palais mais que son sou­ve­nir traîne encore dans l’air et donne aux murs une phos­pho­res­cence douce, comme si le bâti­ment lui-même était une lampe qu’on venait d’allumer.

Les fenêtres s’é­clai­raient une à une.

Au rez-de-chaus­sée, la lumière d’ambre de l’E­le­phant Bar — et der­rière la vitre, si l’on regar­dait bien, si l’on avait les yeux d’un pho­to­graphe ou la patience d’un accor­deur de pia­no, on pou­vait dis­tin­guer la sil­houette de Khem der­rière son comp­toir, un verre à la main, le poi­gnet souple, le geste éter­nel. Au pre­mier étage, les fenêtres des suites — les rideaux de mous­se­line blanche qui gon­flaient dans la brise du soir, et der­rière les rideaux, des chambres vides, des lits faits, des fleurs fraîches dans des vases, tout un monde prêt à accueillir des gens qui n’é­taient pas encore arri­vés ou qui étaient déjà par­tis. Au deuxième étage, une fenêtre ouverte d’où mon­tait le son d’un pia­no — quel­qu’un jouait, pas très bien, un air hési­tant, mal­adroit, qui pou­vait être du jazz ou une ber­ceuse, et les notes tom­baient dans le jar­din comme les fleurs de fran­gi­pa­nier tom­baient des arbres, len­te­ment, une à une, sans bruit.

Dans le jar­din, les fran­gi­pa­niers étaient en fleurs.

Ils étaient tou­jours en fleurs — c’é­tait leur nature, leur voca­tion, leur seule rai­son d’être. Leurs fleurs blanches et jaunes, char­nues, par­fu­mées, jon­chaient la pelouse et bor­daient la pis­cine et flot­taient à la sur­face de l’eau tur­quoise comme des offrandes que per­sonne n’a­vait dépo­sées, des prières que per­sonne n’a­vait pro­non­cées, des mots que per­sonne n’a­vait écrits. Leur par­fum mon­tait dans l’air du soir et se mêlait à l’o­deur de la terre arro­sée, du jas­min, de la cui­sine — quel­qu’un, dans les cui­sines de l’hô­tel, pré­pa­rait un amok, et l’o­deur du galan­ga et de la citron­nelle et du lait de coco pas­sait par-des­sus les murs et venait se fondre dans le par­fum des fleurs et dans l’air tiède de la nuit.

Les gre­nouilles chantaient.

C’é­tait un chant ancien, plus ancien que l’hô­tel, plus ancien que la ville, plus ancien que les temples d’Ang­kor et que les royaumes khmers et que tout ce que les hommes avaient construit et détruit et recons­truit sur cette terre entre deux fleuves. Un chant de gre­nouilles, stu­pide et sublime, obs­ti­né et joyeux, un chant qui ne deman­dait rien et ne pro­met­tait rien et qui disait seule­ment : nous sommes là, la nuit est tiède, l’eau est proche, et nous chantons.

Un gecko tra­ver­sa le mur de la façade, rapide, trans­pa­rent, avec cette hâte absurde des petits ani­maux qui semblent tou­jours fuir quelque chose ou cou­rir vers quelque chose et qui ne font ni l’un ni l’autre mais qui bougent, sim­ple­ment, parce que bou­ger c’est vivre.

Le ciel pas­sa du mauve au vio­let. La pre­mière étoile appa­rut — pas une étoile, en véri­té, mais Vénus, l’é­toile du ber­ger, qui brillait au-des­sus du Ton­lé Sap avec une fixi­té de dia­mant. Les lumières de la ville s’al­lu­maient, elles aus­si, une à une, reflé­tées dans le fleuve — des guir­landes trem­blantes d’or et de rouge qui des­si­naient sur l’eau noire la carte d’une ville vivante, d’une ville qui res­pi­rait, qui man­geait, qui riait, qui écou­tait la radio, qui dan­sait, qui dor­mait, qui rêvait.

Phnom Penh. Novembre 1967, ou décembre, ou jan­vier 1968, qu’im­porte. Un soir par­mi les soirs. Un hôtel par­mi les hôtels. Un monde par­mi les mondes pos­sibles — celui-ci, le nôtre, le seul, celui où un bar­man garde un verre non lavé dans un pla­card, où une dan­seuse porte un média­tor de gui­tare dans sa taie d’o­reiller, où un accor­deur de pia­no chan­tonne sur un Solex, où un pho­to­graphe range ses images dans une boîte en car­ton sous son lit, et où tout cela — ces gestes minus­cules, ces objets déri­soires, ces secrets que per­sonne ne demande — est tout ce qui reste quand le reste a disparu.

Le Royal brillait dans la nuit comme un navire blanc.

Les fleurs tombaient.

Les gre­nouilles chantaient.

Et quelque part dans l’hô­tel, dans le petit pla­card fer­mé à clef sous le comp­toir de l’E­le­phant Bar, un verre de cris­tal atten­dait — avec sa fleur séchée et sa trace de rouge à lèvres qui s’ef­fa­çait len­te­ment, très len­te­ment, année après année, comme s’ef­facent les choses que le temps emporte et que la mémoire retient, comme s’ef­facent les voix et les visages et les musiques et les par­fums, comme s’ef­face tout ce qui fut vivant et qui ne l’est plus, sauf dans le cœur de ceux qui l’ont aimé, sauf dans le cœur de ceux qui se sou­viennent, sauf dans le cœur de ceux qui, un soir, dans un hôtel au bout du monde, ont posé un verre sur un comp­toir de teck sans faire de bruit, et ont su que ce geste-là, ce geste de rien, était la chose la plus impor­tante du monde.

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Femme fatale — Troi­sième partie

Femme fatale — Deuxième partie

Femme fatale

Femme fatale

Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LA VISITE

Cha­pitre 6 — L’avion

L’a­vion appa­rut dans le ciel de Phnom Penh à seize heures douze, le deux novembre 1967.

Saren le vit avant tout le monde. Il était pos­té depuis une heure sur le toit-ter­rasse du ter­mi­nal de Pochen­tong — un bâti­ment bas, moder­niste, aux lignes pures, conçu dans le style Nou­vel Khmer que Saren pho­to­gra­phiait chaque fois qu’il en avait l’oc­ca­sion, parce que ces bâti­ments-là étaient la preuve tan­gible que le Cam­bodge pou­vait être à la fois ancien et neuf, khmer et mon­dial, enra­ci­né et libre. Il avait son Nikon armé d’un télé­ob­jec­tif de 200 mm, un objec­tif lourd comme un obu­sier qui lui fai­sait mal au cou mais qui per­met­tait de cap­tu­rer un visage à cent mètres avec la pré­ci­sion d’un chirurgien.

Le C‑54 de l’US Air Force des­cen­dit du ciel comme un oiseau fati­gué. C’é­tait un avion de trans­port mili­taire, gris, mas­sif, sans grâce — le genre d’ap­pa­reil qui trans­porte des troupes et des caisses de muni­tions, pas des anciennes pre­mières dames en robe de soie. Le contraste entre la bru­ta­li­té de l’a­vion et la déli­ca­tesse sup­po­sée de sa pas­sa­gère était presque comique, et Saren pen­sa que si quel­qu’un avait vou­lu résu­mer en une seule image la rela­tion entre l’A­mé­rique et l’A­sie du Sud-Est — la puis­sance et la fra­gi­li­té, la machine et la fleur —, il n’au­rait pas trou­vé mieux que ce C‑54 atter­ris­sant sur la piste pous­sié­reuse de Pochen­tong dans la lumière de l’après-midi.

Le pre­mier avion amé­ri­cain à tou­cher le sol cam­bod­gien depuis deux ans. Saren enre­gis­tra cette infor­ma­tion comme il enre­gis­trait tout — en la cadrant, en la décou­pant, en la trans­for­mant en image. Clic. L’a­vion au sol, les hélices ralen­tis­sant, la pous­sière laté­rite qui retom­bait en nuage ocre autour du fuse­lage. Clic. La pas­se­relle qu’on rou­lait vers la car­lingue, les sol­dats cam­bod­giens au garde-à-vous, les dra­peaux qui cla­quaient. Clic. La porte de l’a­vion qui s’ouvrait.

Et puis elle apparut.

Saren avait vu des mil­liers de pho­to­gra­phies d’elle — dans les maga­zines, dans les jour­naux, dans les numé­ros spé­ciaux de Life et de Paris Match qui cir­cu­laient à Phnom Penh par­mi les expa­triés et les élites fran­co­phones. Il connais­sait ce visage par cœur : les yeux écar­tés, les pom­mettes hautes, la bouche large, les che­veux bruns cou­pés au car­ré. Mais la pho­to­gra­phie, il le savait mieux que per­sonne, est un men­songe — un men­songe magni­fique, mais un men­songe tout de même. La pho­to­gra­phie fige, apla­tit, extrait. Elle ne dit rien de la façon dont une femme se tient debout dans l’en­ca­dre­ment d’une porte d’a­vion, avec der­rière elle l’obs­cu­ri­té de la car­lingue et devant elle la lumière aveu­glante des tro­piques, et dont le corps entier semble dire : je suis là, je suis venue, regar­dez-moi, mais ne croyez pas que vous me connaissez.

Elle por­tait une robe de soie ivoire, sans manches, avec un col rond et une cein­ture à la taille — simple, presque aus­tère, mais d’une coupe si par­faite que la sim­pli­ci­té deve­nait une forme d’os­ten­ta­tion. Des lunettes de soleil noires cachaient ses yeux. Des gants blancs. Des escar­pins à talons bas, adap­tés à la cha­leur. Et ce sou­rire — ce sou­rire que le monde entier connais­sait, ce sou­rire qui était à la fois une offrande et un bou­clier, un geste de géné­ro­si­té et un acte de défense, un sou­rire qui disait : oui, je suis celle que vous croyez, mais je suis aus­si quel­qu’un d’autre, quel­qu’un que vous ne ver­rez jamais.

Saren déclen­cha. Dix fois, vingt fois. Son doigt sur le déclen­cheur était deve­nu auto­nome, méca­nique, et son œil dans le viseur cap­tait tout sans rien trier — la robe, le sou­rire, les mains gan­tées, le souffle de vent qui sou­le­vait ses che­veux, et aus­si, dans les marges du cadre, les détails que per­sonne ne regar­dait : un sol­dat qui essuyait sa sueur d’un revers de main, un enfant qui s’é­tait fau­fi­lé entre les jambes des offi­ciels et qui regar­dait l’a­vion avec des yeux grands comme des sou­coupes, un chien errant qui tra­ver­sait le tar­mac avec cette indif­fé­rence sou­ve­raine des chiens errants de Phnom Penh.

Elle des­cen­dit la pas­se­relle. Siha­nouk l’at­ten­dait en bas — petit, rond, sou­riant de ce sou­rire lunaire qui était sa marque, en cos­tume blanc et cra­vate, la Prin­cesse Monique à ses côtés, ravis­sante dans un ensemble de soie bleu roi. La ren­contre fut brève et cho­ré­gra­phiée comme un bal­let : poi­gnée de main, incli­nai­son de tête, échange de paroles inau­dibles à cette dis­tance, sou­rires. Les pho­to­graphes offi­ciels — Saren n’é­tait pas le seul, il y avait l’é­quipe de la télé­vi­sion natio­nale, le pho­to­graphe de l’AFP, deux jour­na­listes japo­nais — mitraillèrent la scène avec une fré­né­sie polie.

Mais Saren, depuis son per­choir sur le toit-ter­rasse, voyait ce que les autres ne voyaient pas. Il voyait la scène d’en haut — non pas les visages, mais les corps dans l’es­pace, les tra­jec­toires, les dis­tances. Il voyait Siha­nouk qui se tenait un peu trop près de Jackie, avec cette fami­lia­ri­té vorace qu’il avait avec les femmes célèbres. Il voyait Lord Har­lech, l’ac­com­pa­gna­teur bri­tan­nique, grand, maigre, dis­tin­gué, qui se tenait un pas en arrière avec la dis­cré­tion apprise des aris­to­crates anglais mais dont les yeux ne quit­taient pas Jackie — des yeux de chien fidèle, pen­sa Saren, des yeux d’homme amou­reux qui ne sait pas encore qu’il sera écon­duit. Il voyait les gardes du corps, quatre, peut-être cinq, en civil, qui scru­taient la foule avec cette ten­sion par­ti­cu­lière des hommes dont le métier est d’i­ma­gi­ner le pire. Il voyait le cor­tège de Mer­cedes noires qui atten­dait, moteur en marche, avec leurs petits dra­peaux cam­bod­giens et amé­ri­cains fixés aux ailes.

Et il voyait, au fond du tar­mac, un groupe d’hommes en cos­tume sombre qui ne fai­saient pas par­tie du comi­té d’ac­cueil offi­ciel. Ils étaient debout près d’un han­gar, à cin­quante mètres de la scène, et ils regar­daient sans par­ti­ci­per, sans sou­rire, sans applau­dir. Saren bra­qua son télé­ob­jec­tif vers eux. Trois hommes. L’un d’eux, il le recon­nut — le colo­nel Lon Non, le frère de Lon Nol, chef de la police mili­taire. Les deux autres, il ne les connais­sait pas. Ils par­laient entre eux, à voix basse, les yeux fixés sur le cor­tège qui se formait.

Saren prit une pho­to. Une seule. Puis il redes­cen­dit du toit pour rejoindre le cortège.

La route de l’aé­ro­port à la ville pas­sait par le bou­le­vard de la Rus­sie — une ave­nue large, bor­dée d’arbres, que Siha­nouk avait fait construire comme une vitrine du Cam­bodge nou­veau. Des enfants en uni­forme sco­laire bor­daient la chaus­sée, agi­tant des dra­peaux et jetant des pétales de fleurs au pas­sage des voi­tures. La foule était dense, joyeuse, bruyante — des femmes en sarong, des moines en robe safran, des vieillards accrou­pis sur les trot­toirs, des ven­deurs ambu­lants qui pro­fi­taient de l’oc­ca­sion pour vendre des bei­gnets et des cannes à sucre pres­sées. On aurait dit un Nou­vel An anti­ci­pé, une fête impro­vi­sée, une de ces explo­sions de gaie­té col­lec­tive dont Phnom Penh avait le secret.

Saren était main­te­nant dans une jeep de presse, der­rière le cor­tège. Il pho­to­gra­phiait à tra­vers le pare-brise — les Mer­cedes noires, la foule, les fleurs, le bou­le­vard. Et il pen­sa que si Mon­sieur Sirik vou­lait des images impec­cables, lumi­neuses, joyeuses, il les aurait. Parce que Phnom Penh, ce jour-là, était impec­cable, lumi­neuse, joyeuse. Ce n’é­tait pas un men­songe. C’é­tait la véri­té. C’é­tait une véri­té qui ne disait pas tout, mais c’é­tait une véri­té tout de même — celle d’un peuple qui accueillait une étran­gère avec des fleurs et des cris de joie, dans une ville qui sen­tait le jas­min et la fri­ture et le gasoil, sous un ciel si bleu qu’il en deve­nait presque obs­cène de beauté.

Le cor­tège arri­va au Royal à dix-sept heures.

L’hô­tel l’a­vait atten­due toute la jour­née, et main­te­nant il se tenait droit dans la lumière du soir, sa façade blanche étin­ce­lante, ses pal­miers immo­biles comme des gardes d’hon­neur végé­taux, ses volets fraî­che­ment peints, ses cuivres asti­qués, ses lustres allu­més der­rière les fenêtres du grand hall, tout entier ten­du vers ce moment — ce moment où la Mer­cedes noire de tête s’ar­rê­te­rait devant le per­ron, où la por­tière s’ou­vri­rait, et où une femme en robe de soie ivoire pose­rait le pied sur les marches de pierre et entre­rait dans sa vie.

Saren pho­to­gra­phia l’ar­ri­vée depuis le jar­din. Il pho­to­gra­phia la por­tière qui s’ou­vrait, le pied chaus­sé d’es­car­pin qui cher­chait la marche, la main gan­tée qui se posait sur la por­tière, et enfin le visage — les lunettes de soleil ôtées, les yeux visibles pour la pre­mière fois, des yeux brun-vert, immenses, fati­gués et brillants, le regard d’une femme qui avait tra­ver­sé le monde pour voir un temple et qui trou­vait, en atten­dant, un hôtel blanc sous les frangipaniers.

Elle leva les yeux vers la façade du Royal. Saren vit son regard mon­ter le long des colonnes, des volets, de la ver­rière du toit, s’ar­rê­ter un ins­tant sur le puits de lumière cen­tral — cette ver­rière Art déco qui pro­je­tait des cou­leurs sur le hall comme un kaléi­do­scope —, puis redes­cendre, et quelque chose pas­sa sur son visage, une expres­sion fugace, un atten­dris­se­ment, peut-être, ou une recon­nais­sance, comme si elle avait déjà vu cet hôtel en rêve.

Saren déclen­cha.

C’é­tait la pho­to. Il le sut immé­dia­te­ment, avec cette cer­ti­tude abso­lue et irra­tion­nelle que les pho­to­graphes connaissent — la cer­ti­tude qu’on a cap­tu­ré non pas une image mais un ins­tant, non pas une sur­face mais une pro­fon­deur, non pas ce qu’une femme mon­trait au monde mais ce qu’elle se mon­trait à elle-même, dans le secret de ce quart de seconde où les défenses tombent et où le visage devient vrai.

Il savait aus­si que cette pho­to ne serait jamais publiée dans Kam­bu­ja. Elle n’é­tait ni impec­cable, ni lumi­neuse, ni joyeuse. Elle était quelque chose de bien plus rare : elle était vraie.

Cha­pitre 7 — La pre­mière gorgée

Ce soir-là, l’E­le­phant Bar fut un théâtre.

Khem avait tout pré­pa­ré avec le soin maniaque d’un met­teur en scène qui n’a droit qu’à une seule repré­sen­ta­tion. Les verres — des coupes de cris­tal à pied long, qu’il avait fait mon­ter de la réserve et lavés un par un à la main, puis ins­pec­tés sous la lampe pour tra­quer le moindre dépôt, la moindre empreinte, le moindre voile — étaient ali­gnés der­rière le comp­toir comme des sol­dats de verre. Les bou­teilles de cham­pagne — six Veuve Clic­quot demi-sec — repo­saient dans la glace, cou­chées sur le flanc, à la tem­pé­ra­ture exacte de huit degrés que Khem véri­fiait avec un ther­mo­mètre plon­gé dans le seau toutes les quinze minutes. La crème de fraise des bois était à por­tée de main, dans sa bou­teille tra­pue. Le cognac — un Rémy Mar­tin VSOP — atten­dait avec la patience des vieux alcools.

L’E­le­phant Bar, le soir, avait une per­son­na­li­té dif­fé­rente de celle de l’a­près-midi. Les lampes en lai­ton, à abat-jour de verre ambré, dif­fu­saient une lumière d’or liquide qui adou­cis­sait les angles, arron­dis­sait les visages, don­nait aux peaux claires un hâle de san­té et aux peaux sombres un éclat de bronze. Les murs lam­bris­sés de bois exha­laient une odeur de cire et de tabac refroi­di qui était l’o­deur même de la civi­li­té — cette civi­li­té colo­niale, impar­faite, par­fois cruelle, mais qui avait au moins cet héri­tage : le goût des choses bien faites. Le ven­ti­la­teur à pales de bois tour­nait avec la même len­teur qu’à cinq heures, mais le soir il bras­sait un air dif­fé­rent — un air char­gé de par­fums, de fumée, de conver­sa­tion, de désir.

Les pre­miers clients arri­vèrent à dix-neuf heures. Le pro­to­cole impo­sait un cock­tail au bar avant le dîner au Res­tau­rant Le Royal. Khem vit entrer les diplo­mates — l’am­bas­sa­deur de France, rigide dans son smo­king, avec son épouse, une femme mince et ner­veuse qui por­tait ses bijoux comme des déco­ra­tions de guerre ; le consul d’Aus­tra­lie, un géant roux qui trans­pi­rait déjà et qui com­man­de­rait un whis­ky soda, Khem le savait, parce que les Aus­tra­liens com­man­daient tou­jours un whis­ky soda, c’é­tait une loi de la nature ; le repré­sen­tant de la Croix-Rouge inter­na­tio­nale, un Suisse dont la dis­cré­tion était si par­faite qu’on l’ou­bliait sitôt qu’on ces­sait de le regar­der. Puis les offi­ciels cam­bod­giens — des hommes en cos­tume sombre, avec des épouses en sam­pot de soie cha­toyants, qui par­laient fran­çais entre eux avec cet accent musi­cal du Cam­bodge qui arron­dis­sait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes. Et puis la presse — quelques jour­na­listes étran­gers accré­di­tés, car­nets et appa­reils pho­to en ban­dou­lière, qui buvaient vite et regar­daient partout.

Khem ser­vait. Son corps fonc­tion­nait en pilote auto­ma­tique — la main qui sai­sit la bou­teille, le poi­gnet qui verse, le tor­chon qui essuie, le verre qui glisse sur le comp­toir — tan­dis que son esprit, lui, était ailleurs, concen­tré sur la porte du bar, sur le moment où cette porte s’ou­vri­rait et où la femme pour qui il avait tra­vaillé pen­dant des jours entre­rait dans son champ de vision.

Elle entra à dix-neuf heures trente.

La rumeur du bar s’in­ter­rom­pit — pas d’un coup, pas comme un silence bru­tal, mais par vagues, comme le res­sac, chaque conver­sa­tion mou­rant l’une après l’autre à mesure que les visages se tour­naient vers la porte. Jac­que­line Ken­ne­dy por­tait une robe longue en crêpe de soie tur­quoise — une robe grecque, plis­sée, dra­pée sur une épaule, qui lais­sait l’autre nue. Elle n’a­vait plus ses lunettes de soleil et ses yeux étaient visibles, immenses et calmes, balayant la pièce avec cette atten­tion cour­toise des gens habi­tués à être regar­dés. Lord Har­lech était à son côté — impec­cable dans un smo­king dont la coupe disait Londres, Savile Row, des géné­ra­tions de cou­tu­riers au ser­vice de l’a­ris­to­cra­tie bri­tan­nique. Il tenait Jackie par le coude, un geste à la fois pro­tec­teur et pos­ses­sif, et Khem nota — parce que Khem notait tout, c’é­tait son métier et sa malé­dic­tion — que Jackie ne se déga­gea pas mais ne s’ap­puya pas non plus, qu’elle accep­tait le contact sans le deman­der ni le refu­ser, avec cette grâce ambi­guë qui était peut-être la clef de toute sa personne.

Siha­nouk les sui­vait, avec la Prin­cesse Monique. Le Prince était en forme — c’est-à-dire qu’il par­lait, riait, ges­ti­cu­lait, tou­chait les gens, racon­tait des anec­dotes, se retour­nait vers Jackie toutes les trente secondes pour véri­fier qu’elle sou­riait, ce qu’elle fai­sait inva­ria­ble­ment, avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome de courtoisie.

Le groupe s’ins­tal­la dans le coin du bar que Khem avait pré­pa­ré — les meilleurs fau­teuils, en rotin et cuir, dis­po­sés en cercle autour d’une table basse sur laquelle il avait posé un vase de lotus frais. Les ser­veurs appor­tèrent des amuse-bouches — des mee katang, petites bou­chées de porc mari­né au citron vert et à la citron­nelle, des num pang pâté, ces petits sand­wiches au pâté fran­co-khmer qui étaient une spé­cia­li­té de l’hô­tel, et des tranches de mangue verte sau­pou­drées de sel, de piment et de sucre de palme, cette com­bi­nai­son qui résu­mait à elle seule la cui­sine cam­bod­gienne : le sucré, le salé, l’a­cide, le piquant, tous ensemble, tous nécessaires.

Khem atten­dit.

Siha­nouk com­man­da du cham­pagne. Le ser­veur — un jeune homme que Khem avait for­mé, et qui était tel­le­ment inti­mi­dé qu’il faillit ren­ver­ser le seau à glace — appor­ta une bou­teille de Dom Péri­gnon que le Prince avait fait mon­ter de sa propre cave. Les coupes furent rem­plies. On trin­qua. Siha­nouk por­ta un toast en fran­çais — « À la beau­té, à la paix, à l’a­mi­tié entre nos peuples » — avec cette gran­di­lo­quence natu­relle qui était chez lui non pas un arti­fice mais une forme de sin­cé­ri­té. Jackie sou­rit et trem­pa ses lèvres dans le champagne.

Et puis Siha­nouk se tour­na vers le bar et dit, assez fort pour que Khem entende :

— Mais il paraît qu’on a pré­pa­ré quelque chose de spé­cial pour notre invitée ?

C’é­tait le signal. Khem prit une coupe propre — la coupe qu’il avait choi­sie entre toutes, celle dont le cris­tal était le plus fin, le plus trans­pa­rent, celui qui chan­te­rait le mieux au contact du liquide. Il ver­sa la crème de fraise des bois — sept mil­li­litres exac­te­ment, mesu­rés à l’œil, parce qu’un bar­man qui a besoin d’un doseur n’est pas un bar­man. Le liquide rosé cou­la au fond de la coupe comme un cou­cher de soleil liqué­fié. Puis le cognac — un filet, une larme, quelques gouttes ambrées qui tom­bèrent dans le rose et y des­si­nèrent des volutes brunes avant de s’y fondre. Et enfin le cham­pagne — ver­sé le long de la paroi de la coupe, len­te­ment, pour ne pas tuer les bulles, pour que la mousse monte avec dou­ceur et vienne coif­fer le cock­tail d’une écume blonde et légère.

Il dépo­sa une fleur de fran­gi­pa­nier à la sur­face. La fleur flot­ta, blanche sur le rose doré, ses cinq pétales ouverts comme une main offerte.

Il por­ta la coupe jus­qu’à la table. Son pas était régu­lier, son bras stable, sa main ne trem­blait pas — pas plus qu’elle ne trem­blait quand il ser­vait un pas­tis à Des­forges ou un Coca-Cola à l’of­fi­cier des ren­sei­gne­ments. Mais à l’in­té­rieur de son corps, dans cette zone du ster­num qu’il ne mon­trait à per­sonne, quelque chose vibrait avec l’in­ten­si­té d’une corde de pia­no frap­pée trop fort.

Il posa la coupe devant Jac­que­line Kennedy.

— Madame, dit-il en fran­çais. En votre honneur.

Elle leva les yeux vers lui. Et pen­dant un ins­tant — un ins­tant d’une durée incal­cu­lable, un de ces ins­tants qui existent en dehors du temps, dans un espace où les secondes ne comptent plus —, leurs regards se croi­sèrent. Les yeux de Jackie Ken­ne­dy, brun-vert, immenses, entou­rés de cils si noirs qu’ils sem­blaient des­si­nés au pin­ceau, le regar­dèrent. Lui. Khem. Le bar­man. L’homme qui avait pas­sé des jours à cher­cher la for­mule d’un cock­tail pour une femme dont il ne savait rien sinon qu’elle avait vu mou­rir le monde et qu’elle était venue au Cam­bodge voir des temples.

Et dans ce regard, Khem ne lut ni la condes­cen­dance des puis­sants, ni la dis­trac­tion polie des célé­bri­tés, ni le vide des regards qui ont trop vu. Il lut quelque chose d’autre — quelque chose qu’il recon­nut, parce qu’il le por­tait en lui depuis tou­jours : l’at­ten­tion. L’at­ten­tion véri­table, celle qui voit l’autre, celle qui dit : je sais que vous êtes là, je sais que vous avez fait cela pour moi, et je le reçois.

— Mer­ci, dit-elle.

Sa voix était basse, légè­re­ment rauque, avec cet accent amé­ri­cain qui trans­for­mait le mer­ci fran­çais en quelque chose de plus doux, de plus rond, comme un galet poli par la mer.

Elle prit la coupe, la por­ta à ses lèvres, et but.

Khem la regar­da boire. Il vit le liquide rosé tou­cher ses lèvres, il vit la façon dont elle fer­mait les yeux — un réflexe, pas une pose — au moment où le goût l’at­tei­gnait, il vit la légère sur­prise qui pas­sa sur son visage quand la fraise et le cognac et le cham­pagne se com­bi­nèrent sur sa langue, il vit le sou­rire — un vrai sou­rire, cette fois, pas le sou­rire offi­ciel, pas le sou­rire-bou­clier, mais un sou­rire de plai­sir simple, le sou­rire de quel­qu’un qui découvre un goût nou­veau et qui l’aime.

— C’est déli­cieux, dit-elle. Com­ment s’ap­pelle cette merveille ?

Khem s’in­cli­na légèrement.

— Femme Fatale, Madame.

Il y eut un silence d’une demi-seconde. Puis Jackie Ken­ne­dy rit. Un rire bref, grave, sin­cère — un rire qui n’a­vait rien de la poli­tesse mon­daine, un rire de sur­prise et de recon­nais­sance, le rire de quel­qu’un qui entend un mot juste au moment juste.

— Femme Fatale, répé­ta-t-elle. Bien sûr.

Siha­nouk, qui avait tout sui­vi, applau­dit. La table applau­dit. Et Khem retour­na der­rière son comp­toir avec le même pas régu­lier, le même visage impas­sible, les mêmes yeux plis­sés, et per­sonne — per­sonne — ne vit que ses mains, sous le comp­toir, tremblaient.

Il ser­vit une deuxième coupe, puis une troi­sième. Le cock­tail fit le tour de la table. La Prin­cesse Monique le trou­va « exquis ». Lord Har­lech le jugea « remar­quable, vrai­ment ». L’am­bas­sa­deur de France deman­da la recette, que Khem refu­sa de don­ner avec un sou­rire — le pre­mier sou­rire que le per­son­nel du Royal lui voyait depuis des semaines.

La soi­rée conti­nua. On pas­sa au Res­tau­rant Le Royal, où le chef avait pré­pa­ré un menu de gala — amok de pois­son dans des feuilles de bana­nier, cre­vettes géantes de Kam­pot grillées au poivre vert, canard laqué à la mode khmère avec sa sauce au tama­rin, et pour des­sert un bâbâ au rhum accom­pa­gné de fruits tro­pi­caux — des ram­bou­tans, des man­gous­tans, des lon­ganes, des tranches d’a­na­nas grillé au sucre de palme, toute la palette des fruits du Cam­bodge, dis­po­sée sur un pla­teau d’argent comme un jar­din comestible.

Khem ne vit rien de tout cela. Il res­ta à son bar, ser­vant les clients qui n’a­vaient pas été invi­tés au dîner et qui buvaient avec cette appli­ca­tion mélan­co­lique des gens exclus de la fête. Mais de temps en temps, par la porte entrou­verte qui reliait le bar au res­tau­rant, il enten­dait des éclats de voix, des rires, le tin­te­ment des cou­verts sur la por­ce­laine, et la musique — un petit orchestre khmer qui jouait des airs tra­di­tion­nels adap­tés en jazz, à la demande de Siha­nouk, qui diri­geait la musique depuis sa chaise avec une cuillère en guise de baguette.

Et dans ces éclats de voix, dans ces rires et ces tin­te­ments, Khem enten­dait la note que son cock­tail avait frap­pée — la note juste, la note qu’il avait cher­chée pen­dant des jours et qui réson­nait main­te­nant dans la bouche d’une femme qui avait vu mou­rir le monde et qui, ce soir, dans un hôtel blanc au bout du monde, avait ri en enten­dant le mot Femme Fatale.

À minuit, quand le der­nier client fut par­ti et que le res­tau­rant se vida, Khem fit sa ronde. Il ramas­sa les verres, vida les cen­driers, essuya le comp­toir. Et dans un coin de la table où Jackie Ken­ne­dy avait été assise, il trou­va une coupe. La der­nière coupe. Celle dans laquelle elle avait bu son pre­mier Femme Fatale. La fleur de fran­gi­pa­nier flot­tait encore à la sur­face du fond de cock­tail, fanée mais intacte.

Sur le bord de la coupe, une marque. Rouge sombre, presque gre­nat. La trace de ses lèvres.

Khem prit la coupe et la regar­da lon­gue­ment. La marque de rouge à lèvres avait la forme exacte d’une bouche — une demi-lune, fine, légè­re­ment asy­mé­trique, un peu plus épaisse du côté gauche, comme si Jackie Ken­ne­dy sou­riait même en buvant.

Il aurait dû laver le verre. C’é­tait son tra­vail. C’é­tait le geste que ses mains connais­saient par cœur — prendre le verre, le plon­ger dans l’eau chaude, le frot­ter, le rin­cer, le sécher, le ran­ger. Le cycle. L’ordre. La pro­pre­té. Tout ce qui fai­sait de l’E­le­phant Bar un lieu où les choses étaient faites correctement.

Mais il ne le fit pas.

Il ne savait pas pour­quoi. C’é­tait un geste irra­tion­nel, un geste qui ne lui res­sem­blait pas — Khem, l’homme du pro­to­cole, l’homme de l’exac­ti­tude, l’homme qui lavait chaque verre comme si c’é­tait le der­nier. Et pour­tant il prit la coupe, la posa à l’é­cart, dans le petit pla­card fer­mé à clef sous le comp­toir où il ran­geait ses affaires per­son­nelles — son por­te­feuille, ses clefs, un peigne, une pho­to­gra­phie jau­nie de sa femme morte —, et il la lais­sa là, non lavée, avec sa trace de rouge à lèvres et son fond de Femme Fatale, comme on conserve un objet dont on ne com­prend pas encore la valeur mais dont on pressent qu’un jour, bien plus tard, il sera le seul témoi­gnage d’un soir où le monde fut doux.

Il fer­ma le bar, étei­gnit les lumières, et sor­tit dans le jardin.

La nuit était tiède et par­fu­mée. Les gre­nouilles chan­taient. Un crois­sant de lune se reflé­tait dans l’eau noire de la pis­cine. Quelque part dans l’hô­tel, à l’é­tage, une fenêtre était encore éclai­rée — la suite Ken­ne­dy, peut-être. Khem ima­gi­na Jackie Ken­ne­dy debout à cette fenêtre, regar­dant le jar­din, le jas­min, la nuit cam­bod­gienne, et pen­sant à — à quoi ? À Dal­las ? À ses enfants ? Au goût de la crème de fraise des bois sur sa langue ? À l’homme aux yeux plis­sés qui lui avait dit Femme Fatale avec l’ombre d’un sourire ?

Non. Ce n’é­tait pas à lui de savoir. Ce n’é­tait pas à lui d’i­ma­gi­ner. Il était le bar­man. Son rôle était de ser­vir, de voir, de se taire. Et de gar­der, par­fois, un verre non lavé dans un pla­card, comme un secret que per­sonne ne lui avait deman­dé de gar­der mais qu’il gar­dait tout de même, parce que cer­taines choses — les gestes inutiles, les objets insi­gni­fiants, les traces de rouge à lèvres sur le cris­tal — sont tout ce qui reste quand le reste a disparu.

Cha­pitre 8 — La danse de Mera

Le Palais Cham­kar­mon resplendissait.

On avait allu­mé trois cents bou­gies — Botum les avait comp­tées, par ner­vo­si­té, pen­dant l’at­tente dans les cou­lisses, accrou­pie der­rière le rideau de soie rouge avec les onze autres dan­seuses, leurs tiares d’or incli­nées les unes contre les autres comme des tour­ne­sols dans un champ. Trois cents bou­gies dans des chan­de­liers de bronze ali­gnés le long des murs de la grande salle de récep­tion, dont les flammes se reflé­taient dans le sol de marbre poli et dans les plaques de feuille d’or qui cou­vraient le pla­fond, de sorte que toute la pièce sem­blait être en feu — un feu froid, un feu de lumière, un feu d’ap­pa­rat qui ne brû­lait rien mais qui illu­mi­nait tout.

La salle sen­tait le jas­min, l’en­cens et la cire. On avait dis­po­sé des coupes de fleurs sur les tables — lotus roses, orchi­dées blanches, fran­gi­pa­niers — et des assiettes de fruits en pyra­mides savantes : mangues, papayes décou­pées en forme de fleurs, ram­bou­tans ouverts dont la chair trans­lu­cide brillait comme des perles, man­gous­tans à la peau vio­lette et à la chair de neige, des grappes de lon­ganes dorés, et au som­met de chaque pyra­mide, un ana­nas sculp­té en forme de cygne, une tra­di­tion khmère que Botum trou­vait à la fois absurde et magnifique.

Par une fente du rideau, elle voyait la salle se remplir.

Les invi­tés arri­vaient par groupes — les diplo­mates, les ministres, les mili­taires en uni­forme de gala, les épouses en sam­pot de soie dont les cou­leurs — pourpre, éme­raude, saphir, or — com­po­saient un tableau vivant qui riva­li­sait avec les Apsa­ras peintes sur les murs. Elle vit Siha­nouk entrer, sui­vi de Monique, puis l’A­mé­ri­caine — la femme en tur­quoise dont tout le Palais par­lait depuis des jours, celle pour qui on avait res­sor­ti la vais­selle de la col­lec­tion royale, celle pour qui le chef cui­si­nier avait pré­pa­ré des recettes secrètes du Palais que l’on ne ser­vait d’or­di­naire qu’au roi.

Botum ne voyait pas son visage — trop loin, trop de monde —, mais elle voyait sa sil­houette, cette façon de se tenir droite sans rai­deur, de bou­ger sans hâte, de tour­ner la tête avec une len­teur qui n’é­tait pas de la paresse mais de la maî­trise. Une dan­seuse, pen­sa Botum. Cette femme bouge comme une dan­seuse. Pas comme une dan­seuse khmère — les mou­ve­ments étaient trop fluides, trop conti­nus, sans les rup­tures angu­laires du bal­let clas­sique — mais comme une dan­seuse tout de même. Quel­qu’un qui sait que le corps est un ins­tru­ment et qui en joue.

— Pré­pa­rez-vous.

Lok Kru Vong était appa­rue der­rière elles, fan­to­ma­tique, en sarong noir et blouse blanche, son chi­gnon ser­ré comme un poing. Son visage ne tra­his­sait aucune émo­tion. Mais ses mains — ses vieilles mains de maî­tresse de danse, noueuses et trem­blantes, qui avaient gui­dé des cen­taines de corps vers la grâce — ses mains, Botum le vit, se cris­paient l’une dans l’autre.

Les douze dan­seuses se levèrent en silence. Botum véri­fia sa tiare — l’or pesait sur son crâne comme une cou­ronne, les piques dorées qui jaillis­saient du som­met trem­blaient à chaque mou­ve­ment de tête. Son sam­pot était noué si ser­ré qu’elle sen­tait le tis­su cou­per dans la chair de ses hanches — la soie bro­dée d’or et d’argent, rigide, archi­tec­tu­rale, qui trans­for­mait le bas de son corps en une colonne immo­bile sur laquelle le torse, les bras, les mains et le visage devaient dan­ser seuls, sans l’aide des jambes, sans le sou­tien du mou­ve­ment natu­rel. C’é­tait la dis­ci­pline suprême de la danse khmère : dan­ser en étant à moi­tié pri­son­nière, trou­ver la liber­té dans la contrainte, l’en­vol dans l’immobilité.

Son maquillage était un masque. Le visage enduit de crème blanche, les sour­cils redes­si­nés en arcs par­faits, les lèvres peintes en rouge vif, les yeux sou­li­gnés de khôl noir. Ce n’é­tait plus le visage de Botum. C’é­tait le visage d’une Apsa­ra — une nymphe céleste, un être qui n’ap­par­te­nait ni au monde des vivants ni à celui des morts mais à un entre-deux, un espace sacré où le temps n’exis­tait pas et où la beau­té était une forme de prière.

L’or­chestre com­men­ça à jouer.

Le pin peat — l’en­semble musi­cal clas­sique khmer — avait pris place der­rière un paravent. Les roneat ek, xylo­phones de bois, égré­naient des notes cris­tal­lines qui tom­baient dans l’air comme des gouttes de pluie sur un lac. Les skor thom, grands tam­bours à deux faces, bat­taient un rythme lent, solen­nel, qui res­sem­blait à un cœur géant pul­sant sous le sol de marbre. Le sra­lai, haut­bois khmer, lan­ça une mélo­die nasale, sinueuse, hyp­no­tique, qui mon­ta dans la salle comme un ser­pent de son et fit taire les conversations.

Le rideau s’ouvrit.

Les douze dan­seuses entrèrent en file, pieds nus sur le marbre froid, les bras rele­vés en angle droit, les mains ren­ver­sées, les doigts ouverts comme des fleurs de lotus. Elles mar­chaient sans bruit, glis­sant plus qu’elles ne mar­chaient, le bas du corps immo­bile sous le sam­pot, le torse ondu­lant avec une len­teur aqua­tique, les visages figés dans le sou­rire des Apsa­ras — ce sou­rire vieux de huit siècles qui ne deman­dait rien et ne pro­met­tait rien mais qui offrait, sim­ple­ment, la contem­pla­tion de la grâce.

Botum était au centre. Elle tenait dans sa main droite une fleur de lotus — un vrai lotus, cueilli le matin même dans le bas­sin du Palais, dont les pétales roses étaient encore humides de rosée. Son rôle était celui de Mera, la nymphe qui offre le lotus au ciel, qui danse entre les dieux et les hommes, qui porte dans ses gestes toute la beau­té du monde et toute sa fragilité.

Elle dan­sa.

Elle dan­sa comme Lok Kru Vong le lui avait appris — avec pré­ci­sion, avec rigueur, chaque geste à sa place, chaque angle exact, chaque tran­si­tion fluide. Mais elle dan­sa aus­si comme autre chose la pous­sait — quelque chose qui venait de plus pro­fond que la for­ma­tion, plus pro­fond que la tra­di­tion, quelque chose qui venait du corps même, de cette mémoire mus­cu­laire qui est aus­si une mémoire spi­ri­tuelle, un savoir qui ne passe pas par la tête mais par les os, le sang, la peau.

Ses doigts se ren­ver­sèrent. Sa main droite décri­vit un arc et pré­sen­ta le lotus — non pas au ciel, comme le vou­lait la cho­ré­gra­phie, mais vers la salle, vers les visages qui la regar­daient, vers cette femme en tur­quoise assise à la droite du Prince, dont elle ne voyait pas les traits mais dont elle sen­tait le regard, un regard intense, concen­tré, le regard de quel­qu’un qui sait recon­naître un art quand il le voit, même s’il ne connaît pas les codes de cet art.

La musique accé­lé­ra. Les xylo­phones mon­tèrent en cas­cades ver­ti­gi­neuses. Les tam­bours frap­pèrent plus vite, plus fort. Botum tour­na — len­te­ment, les bras ouverts, la tiare d’or scin­tillant dans la lumière des bou­gies — et dans ce mou­ve­ment cir­cu­laire, elle eut l’im­pres­sion que la salle tour­nait avec elle, que les murs dorés, les bou­gies, les visages, les fleurs, tout se met­tait à tour­ner dans un vor­tex de lumière et de son, et qu’au centre de ce vor­tex il y avait elle, Botum, la petite fille de Takeo aux pieds boueux, deve­nue Mera, deve­nue Apsa­ra, deve­nue le geste même.

Puis la musique ralen­tit. Les xylo­phones des­cen­dirent. Les tam­bours s’es­pa­cèrent. Le sra­lai tint une note longue, plain­tive, qui mon­ta dans la salle comme une fumée d’en­cens. Les douze dan­seuses s’im­mo­bi­li­sèrent dans la posi­tion finale — genoux pliés, bras rele­vés, mains ren­ver­sées, sou­rire éter­nel — et le silence tomba.

Puis les applaudissements.

Ce ne fut pas un ton­nerre — les dîners d’É­tat ne sont pas des lieux de ton­nerre — mais un bruis­se­ment chaud, sou­te­nu, sin­cère, qui mon­ta des tables comme une vague. Siha­nouk applau­dis­sait debout, ce qui n’é­tait pas dans le pro­to­cole mais qui était dans sa nature. La Prin­cesse Monique applau­dis­sait avec cette élé­gance mesu­rée des femmes qui savent applau­dir sans se décoif­fer. Lord Har­lech applau­dis­sait en gent­le­man. Les ministres applau­dis­saient en fonctionnaires.

Et Jac­que­line Ken­ne­dy applau­dis­sait les yeux brillants.

Botum la vit — main­te­nant elle la voyait, parce que la dis­tance entre la scène et la table d’hon­neur n’é­tait plus un obs­tacle, parce que dans l’in­ten­si­té de l’ins­tant les espaces se réduisent et les visages se rap­prochent. Elle vit les yeux brun-vert, immenses, humides. Elle vit les mains qui applau­dis­saient — des mains fines, sans bijoux sauf une bague dis­crète, des mains qui frap­paient l’une contre l’autre avec une convic­tion qui n’a­vait rien de protocolaire.

Et elle vit quelque chose d’autre, quelque chose de fugace, une ombre qui pas­sa sur le visage de Jackie Ken­ne­dy comme un nuage passe sur le soleil — une émo­tion qu’elle ne maî­tri­sait pas, ou plu­tôt qu’elle maî­tri­sait trop tard, une fêlure dans le sou­rire, une lueur dans les yeux qui pou­vait être de l’ad­mi­ra­tion ou du cha­grin, ou les deux à la fois, parce que la beau­té, quand elle atteint un cer­tain degré de per­fec­tion, res­semble au cha­grin — elle serre le cœur et elle laisse sans voix.

Les dan­seuses se reti­rèrent der­rière le rideau. Botum dépo­sa sa tiare, s’es­suya le front, sen­tit ses che­villes pal­pi­ter de dou­leur. Les autres dan­seuses chu­cho­taient entre elles, exci­tées, sou­la­gées. Lok Kru Vong appa­rut, les regar­da une par une, et ne dit rien. Ne dit rien. Pas un mot. Pas un com­pli­ment. Pas un reproche. Rien. Et ce rien, Botum le savait, était le plus grand éloge que la vieille femme pou­vait offrir — un silence qui signi­fiait : c’é­tait juste.

On ser­vit le dîner. Botum res­ta dans les cou­lisses, avec les autres dan­seuses, man­geant leur riz dans des bols de métal — du riz blanc, de l’a­mok de pois­son, des légumes sau­tés, la même nour­ri­ture que celle des invi­tés mais ser­vie sans céré­mo­nie, sans argen­te­rie, sans bou­gies. C’é­tait l’en­vers du décor, le monde de ceux qui servent et qui regardent — et Botum, assise en tailleur sur le sol de ciment, son sam­pot d’or rele­vé sur les genoux, man­geant avec ses doigts, pen­sa que c’é­tait peut-être depuis cet envers-là qu’on voyait le mieux le monde.

Par la porte des cou­lisses, elle enten­dait Siha­nouk qui par­lait. Il par­lait de musique — il par­lait tou­jours de musique, c’é­tait son sujet de pré­di­lec­tion après la poli­tique, et sou­vent les deux se confon­daient. Il racon­tait à Jackie com­ment il avait com­po­sé Novem­ber Blues, un mor­ceau de jazz qu’il avait écrit pour l’oc­ca­sion, en son hon­neur, et dont le titre était un jeu de mots — novembre comme le mois de sa visite, blues comme la mélan­co­lie, celle de Jackie peut-être, ou celle du monde, ou celle de Siha­nouk lui-même, qui sous ses airs de prince jovial por­tait en lui une tris­tesse que peu de gens voyaient.

Puis la musique com­men­ça — pas le pin peat cette fois, mais un petit ensemble de jazz. Saxo­phone, pia­no, contre­basse, bat­te­rie. Le pia­no, Botum le devi­na, était celui que Des­forges avait accor­dé. Les notes mon­tèrent dans la salle — des notes de jazz, bleues et dorées, mélan­co­liques et dan­santes, qui se mêlaient à l’o­deur de la cire et des fleurs et qui disaient, comme tout ce qui se disait ce soir-là au Palais Cham­kar­mon, que le Cam­bodge était un pays où la beau­té pre­nait des formes que le reste du monde n’a­vait pas encore inventées.

Botum fer­ma les yeux et écouta.

Elle pen­sait à Dara. À cette heure-ci, il jouait chez Van­tha — les Oiseaux de l’Ombre, leurs gui­tares satu­rées, leur rock sau­vage et bâtard. Deux musiques. Deux mondes. Le jazz de Siha­nouk et le rock de Dara, le Palais et l’en­tre­pôt, l’or et la tôle. Et entre les deux, elle, Botum, assise sur le ciment, son sam­pot d’or sur les genoux, ses che­villes en feu, son cœur par­ta­gé entre la grâce apprise et la liber­té désirée.

Ce soir, elle avait dan­sé pour une reine sans couronne.

Ce soir, la reine sans cou­ronne avait eu les yeux brillants.

Ce soir, le Cam­bodge avait mon­tré au monde ce qu’il savait faire de mieux : trans­for­mer la contrainte en beau­té, la dou­leur en grâce, le silence en musique.

Et demain — demain elle irait chez Van­tha, elle ôte­rait ses san­dales, elle dan­se­rait pieds nus sur la sciure, et Dara joue­rait pour elle un mor­ceau qui n’a­vait pas de nom, un mor­ceau qui était ni khmer ni amé­ri­cain ni fran­çais, un mor­ceau qui était sim­ple­ment le bruit que fait le monde quand il est jeune et qu’il ne sait pas encore qu’il va vieillir.

Cha­pitre 9 — Ren­contre dans un couloir

C’est le len­de­main que Des­forges la croisa.

Le trois novembre, la ville flot­tait dans cette tor­peur heu­reuse qui suit les grandes soi­rées. L’air sen­tait le feu de bois — les gar­diens des temples avaient brû­lé des offrandes à l’aube, comme chaque matin — et le jas­min, et quelque chose de plus lourd, de plus sucré, peut-être les fran­gi­pa­niers du Palais dont les fleurs tom­baient en grappes blanches sur les pelouses, si nom­breuses qu’on aurait dit une averse de pétales.

Des­forges avait été convo­qué au Cham­kar­mon. Le pia­no de la salle de récep­tion — un Stein­way quart de queue, plus récent que son Pleyel du Royal mais moins noble à son oreille — avait besoin d’une révi­sion après la soi­rée de la veille. Les musi­ciens de jazz l’a­vaient mal­me­né, comme le font tou­jours les jazz­men, avec cette bru­ta­li­té affec­tueuse qui est leur manière d’ai­mer les ins­tru­ments. Des verres avaient été posés sur le cou­vercle — Des­forges vit les auréoles humides avec un fré­mis­se­ment de dégoût — et quel­qu’un avait lais­sé une ciga­rette se consu­mer sur le rebord, brû­lant une petite ligne noire dans le vernis.

Il tra­vailla en silence dans la salle vide. Le per­son­nel de net­toyage avait débar­ras­sé les tables, empor­té les fleurs fanées, balayé les pétales. Il ne res­tait de la soi­rée que l’o­deur de la cire fon­due dans les chan­de­liers et, dans l’air, cette vibra­tion imper­cep­tible que laissent les fêtes quand elles sont finies — un écho de voix, de rires, de musique, une pré­sence rési­duelle, comme la cha­leur que garde un mur long­temps après que le soleil l’a quitté.

Des­forges accor­da le Stein­way en une heure. C’é­tait un ins­tru­ment docile, bien entre­te­nu, qui n’a­vait pas les humeurs de son Pleyel. Pas de la bémol récal­ci­trant. Pas de réso­nances fan­tômes. Un pia­no hon­nête, sans mys­tère. Des­forges lui en vou­lait presque de cette facilité.

Il refer­ma le cou­vercle et ran­gea sa clef d’ac­cord dans sa sacoche de cuir — une sacoche qu’il trim­bal­lait depuis trente ans, dont le cuir fauve avait pris la cou­leur du tabac, et dont les fer­me­tures de lai­ton ne fer­maient plus tout à fait, de sorte qu’il enten­dait ses outils tin­ter à chaque pas, comme un carillon por­ta­tif. Il tra­ver­sa la salle, lon­gea le cou­loir des récep­tions, et s’ar­rê­ta pour ajus­ter sa sacoche devant une fenêtre qui don­nait sur les jar­dins du Palais — des jar­dins ordon­nés, à la fran­çaise, avec des par­terres de fleurs tro­pi­cales qui obéis­saient à une géo­mé­trie impro­bable, des mas­sifs de bou­gain­vil­liers taillés en boules, des allées de gra­vier blanc ratis­sé chaque matin par des jar­di­niers silencieux.

Ce fut alors qu’il enten­dit des pas.

Des talons. Légers. Régu­liers. Venant du cou­loir per­pen­di­cu­laire, celui qui menait aux appar­te­ments d’hon­neur. Des­forges, par réflexe, se ran­gea contre le mur pour lais­ser pas­ser — les cou­loirs du Palais étaient étroits, et l’é­ti­quette vou­lait qu’un visi­teur s’ef­face devant un résident.

Elle tour­na le coin du cou­loir et faillit le heurter.

Jac­que­line Ken­ne­dy, en pan­ta­lon de toile blanche et che­mi­sier de coton clair, les che­veux rete­nus par un ban­deau, les pieds dans des san­dales plates, un livre à la main. Sans maquillage, ou presque — un soup­çon de poudre, un trait de crayon aux yeux. Sans entou­rage. Sans pho­to­graphe. Sans Lord Har­lech. Seule. Une femme seule dans un cou­loir de palais, un livre à la main, sur­prise de ren­con­trer un homme long et voû­té avec une sacoche qui tintait.

Ils se regardèrent.

Des­forges vit ses yeux — ces yeux dont Saren avait ten­té de cap­tu­rer la véri­té, ces yeux que tout Phnom Penh scru­tait depuis la veille. De près, à un mètre, sans l’in­ter­po­si­tion d’un objec­tif ou d’un pro­to­cole, ces yeux étaient dif­fé­rents de ce qu’on ima­gi­nait. Ils étaient plus petits, plus mobiles, cer­clés de fines rides que les pho­to­gra­phies gom­maient. Et ils avaient une cou­leur que les pho­to­gra­phies ne pou­vaient pas rendre — non pas brun-vert, mais quelque chose de chan­geant, d’ins­table, comme l’eau du Ton­lé Sap qui est brune le matin et dorée le soir.

— Par­don, dit-elle en fran­çais. Je ne vou­lais pas…

— Madame, dit Des­forges en s’inclinant.

Un silence. Le genre de silence qui ne dure qu’une seconde mais qui contient en puis­sance toutes les conver­sa­tions pos­sibles — ou aucune.

— Vous êtes… ? deman­da-t-elle, avec cette poli­tesse amé­ri­caine qui consiste à s’in­té­res­ser à tout le monde, même — sur­tout — aux gens qu’on ren­contre par hasard dans un couloir.

— Accor­deur de pia­no, Madame.

— Oh.

Elle regar­da sa sacoche. La sacoche qui tin­tait. Puis elle sou­rit — pas le sou­rire offi­ciel, pas le sou­rire du dîner d’É­tat, mais un sou­rire plus petit, plus pri­vé, un sou­rire de coin de bouche qui disait : comme c’est étrange de ren­con­trer un accor­deur de pia­no dans un cou­loir de palais, et comme le monde est plein de choses inattendues.

— C’est vous qui avez accor­dé le pia­no hier soir ? Le pia­no du concert ?

— Le Stein­way, oui, Madame.

— Il son­nait très bien.

Des­forges incli­na la tête. Un com­pli­ment sur un pia­no qu’il avait accor­dé lui fai­sait plus plai­sir qu’un com­pli­ment sur sa per­sonne — ce qui, de toute façon, n’ar­ri­vait jamais, sa per­sonne n’é­tant pas du genre à sus­ci­ter des compliments.

— Vous êtes français ?

— Lyon­nais, Madame.

— Et vous vivez ici ? À Phnom Penh ?

— Depuis qua­torze ans.

Elle le regar­da avec une atten­tion nou­velle — cette atten­tion que Khem avait vue la veille, celle qui ne glisse pas sur les gens mais qui s’ar­rête, qui creuse, qui cherche.

— Qua­torze ans, répé­ta-t-elle. C’est long.

— Ça dépend com­ment on compte, Madame. Les pia­nos vieillissent plus vite que les hommes sous les tro­piques. En années de pia­no, je suis ici depuis un siècle.

Elle rit. Le même rire que Khem avait enten­du — bref, grave, sin­cère. Un rire qui sor­tait du ventre et pas de la gorge, un rire de plai­sir et non de politesse.

— Vous aimez ce pays, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Des­forges hési­ta. Non pas parce qu’il ne savait pas quoi répondre — il savait exac­te­ment quoi répondre — mais parce que la véri­té, quand on la dit à une incon­nue dans un cou­loir de palais, prend un poids qu’elle n’a pas quand on se la dit à soi-même.

— C’est le pays le plus musi­cal que je connaisse, dit-il. Tout ici est musique. Les bonzes qui chantent à l’aube. Les ven­deurs de soupe qui crient dans les rues. Les geckos sur les murs. Le fleuve. La pluie. Même le silence est musi­cal, ici. Il a des harmoniques.

Jackie Ken­ne­dy le regar­da sans rien dire. Puis elle bais­sa les yeux vers son livre — Des­forges aper­çut la cou­ver­ture, un ouvrage en anglais sur les temples d’Ang­kor, avec des pho­to­gra­phies en noir et blanc — et dit, d’une voix plus basse, comme si elle se par­lait à elle-même :

— Oui. Je com­prends ce que vous vou­lez dire. Il y a des lieux qui… résonnent.

Elle leva les yeux de nou­veau. Ils se regar­dèrent encore un ins­tant — un ins­tant de cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Des­forges ne retrou­ve­rait jamais, un ins­tant où deux étran­gers se recon­naissent sans se connaître, où quelque chose passe entre eux qui n’est ni de l’a­mour ni de l’a­mi­tié mais une forme de com­pli­ci­té plus rare : la recon­nais­sance d’un même rap­port au monde, d’une même écoute, d’une même atten­tion aux choses que les autres n’en­tendent pas.

— Mer­ci, dit-elle. Pour le piano.

— Madame.

Elle pas­sa. Ses san­dales cla­quèrent dou­ce­ment sur le sol de marbre. Elle tour­na le coin du cou­loir et dis­pa­rut, empor­tant avec elle son livre, son sou­rire de coin de bouche, et cette phrase — il y a des lieux qui résonnent — qui res­ta dans l’air du cou­loir comme une note tenue, comme un la bémol qui refuse de mourir.

Des­forges ne bou­gea pas pen­dant une longue minute. Il était debout dans le cou­loir vide, sa sacoche à la main, et il pen­sait à ce qui venait de se pas­ser — ou plu­tôt à ce qui n’a­vait pas eu lieu, parce qu’il ne s’é­tait rien pas­sé, à pro­pre­ment par­ler. Un échange de quelques mots entre un accor­deur de pia­no et une veuve célèbre. Rien d’his­to­rique. Rien de mémo­rable. Rien que les jour­naux rap­por­te­raient. Et pourtant.

Pour­tant, quelque chose avait chan­gé. Pas dans le monde — le monde était le même qu’a­vant, le cou­loir était le même, le Palais était le même, le Stein­way était accor­dé et le la bémol du Pleyel était tou­jours instable. Mais dans Des­forges, quelque chose avait bou­gé. Comme une corde qu’on touche du bout du doigt et qui vibre pen­dant des heures. Comme un pia­no qui reçoit un son venu du dehors — un klaxon, un cri d’oi­seau, un éclat de voix — et qui le trans­forme en musique par la seule ver­tu de ses cordes et de sa table d’harmonie.

Il y a des lieux qui résonnent.

Oui. Le Cam­bodge réson­nait. Et Des­forges, qui vivait au milieu de cette réso­nance depuis qua­torze ans, venait de ren­con­trer quel­qu’un qui l’en­ten­dait aus­si — quel­qu’un qui venait de l’autre bout du monde, qui por­tait le deuil d’un pré­sident assas­si­né, et qui avait tra­ver­sé des océans pour voir un temple, et qui avait dit, dans un cou­loir de palais, les mots exacts que Des­forges n’a­vait jamais su formuler.

Il sor­tit du Palais, retrou­va son Solex, et par­tit vers le Royal.

Le Pleyel l’at­ten­dait. Il sou­le­va la housse, ouvrit le cou­vercle, et frap­pa le la bémol.

La note tint. Pure. Claire. Sans battement.

Des­forges la frap­pa de nou­veau, incré­dule. Le la bémol son­na, vibra, et s’é­tei­gnit pro­pre­ment, comme n’im­porte quelle note bien accor­dée d’un pia­no bien entre­te­nu. Pas d’os­cil­la­tion. Pas de dérive. La corde avait ces­sé de résis­ter. Le la bémol était rede­ve­nu un la bémol.

Des­forges res­ta immo­bile devant le cla­vier. Il aurait dû être satis­fait — c’é­tait ce qu’il avait cher­ché pen­dant des jours, cette sta­bi­li­té, cet accord juste. Et pour­tant il res­sen­tit quelque chose d’i­nat­ten­du : un regret. Infime, absurde, mais réel. Comme si le la bémol rebelle lui avait tenu com­pa­gnie, comme si sa petite rébel­lion avait été une conver­sa­tion, un dia­logue entre l’homme et l’ins­tru­ment, et que main­te­nant que la corde avait cédé, le dia­logue était clos.

Il refer­ma le cou­vercle et posa sa main à plat sur le bois du Pleyel — un geste qu’il ne fai­sait jamais, un geste qui n’ap­par­te­nait pas à son réper­toire de gestes pro­fes­sion­nels mais qui s’im­po­sa comme une caresse, un remer­cie­ment, un au revoir.

Puis il alla s’as­seoir à l’E­le­phant Bar, com­man­da son pas­tis, et regar­da par la fenêtre le jar­din du Royal où les fran­gi­pa­niers, insen­sibles aux drames et aux ren­contres, conti­nuaient de lais­ser tom­ber leurs fleurs blanches sur l’herbe, une à une, comme des notes de musique.

Cha­pitre 10 — Ce que l’ap­pa­reil voit

Les jours de la visite pas­sèrent comme un fleuve — à la fois lents et rapides, char­gés de matière et pour­tant insai­sis­sables, et quand ils furent écou­lés, il ne res­ta dans leur sillage que des images, des odeurs, des sons épars, et cette impres­sion étrange d’a­voir vécu quelque chose d’im­por­tant sans savoir exac­te­ment quoi.

Saren pho­to­gra­phia tout.

Il pho­to­gra­phia Jackie Ken­ne­dy au Palais Royal, debout devant la Pagode d’Argent dont le sol pavé de cinq mille car­reaux d’argent mas­sif lui­sait sous ses pieds comme un lac gelé. Il pho­to­gra­phia sa visite au Musée natio­nal — ce bâti­ment rouge sang, chef-d’œuvre d’ar­chi­tec­ture khmère-colo­niale, où les sta­tues de grès d’Ang­kor la regar­daient pas­ser avec leurs yeux de pierre, ces yeux vieux de huit siècles qui avaient vu défi­ler des rois, des moines, des sol­dats, des tou­ristes, et main­te­nant cette Amé­ri­caine en blanc qui s’ar­rê­tait devant un Boud­dha du XIIe siècle avec une expres­sion de recon­nais­sance, comme si elle retrou­vait quel­qu’un qu’elle connais­sait depuis longtemps.

Il la pho­to­gra­phia sur le quai Siso­wath, mar­chant le long du fleuve avec Lord Har­lech, les gardes du corps à dix pas der­rière eux, et la lumière de fin d’a­près-midi qui décou­pait leurs sil­houettes sur le fond brun du Ton­lé Sap. Il vit Har­lech se pen­cher vers elle, lui dire quelque chose à l’o­reille. Il vit Jackie secouer la tête — un mou­ve­ment léger, presque imper­cep­tible, mais défi­ni­tif. Saren ne sut jamais ce que Har­lech avait dit, mais il vit le visage de l’An­glais après le refus — un visage qui se recom­po­sait, qui ras­sem­blait ses mor­ceaux, qui rede­ve­nait aimable et neutre comme un masque qu’on remet en place. Il prit la pho­to. Un homme et une femme au bord d’un fleuve, en fin de jour­née, sépa­rés par vingt cen­ti­mètres et par un abîme.

Il pho­to­gra­phia la visite au bou­le­vard Ken­ne­dy de Siha­nouk­ville — le long cor­tège de voi­tures rou­lant vers la côte, les pal­miers à sucre qui bor­daient la route comme des para­sols, les rizières vert éme­raude où les pay­sans tra­vaillaient cour­bés dans l’eau jus­qu’aux genoux. Il pho­to­gra­phia l’i­nau­gu­ra­tion du bou­le­vard — Jackie cou­pant un ruban devant une plaque de marbre où était gra­vé le nom de son mari mort, et son visage à cet ins­tant pré­cis, qu’il ne mon­tra à per­sonne, un visage où la diplo­ma­tie et le deuil se livraient un com­bat silen­cieux dont le deuil, l’es­pace d’un bat­te­ment de cils, sem­blait l’emporter.

Et il pho­to­gra­phia les marges.

Car les marges étaient par­tout, dès qu’on déca­lait le regard de quelques degrés, dès qu’on tour­nait l’ob­jec­tif d’un quart de tour — et Saren, dont le Nikon était deve­nu un organe, une exten­sion de son sys­tème ner­veux, ne pou­vait pas ne pas voir ce qui se trou­vait dans les marges.

Il vit le colo­nel Lon Non, de nou­veau. Pas au pre­mier plan — jamais au pre­mier plan. Mais dans les cou­lisses, dans les arrière-salles, dans les cou­loirs du Cham­kar­mon, à dix mètres de la fête, par­lant à voix basse avec des hommes dont Saren ne connais­sait pas les noms. Il pho­to­gra­phia l’un de ces hommes — de dos, en cos­tume gris, avec une mal­lette — sor­tant d’une porte de ser­vice du Palais à une heure où les portes de ser­vice auraient dû être fer­mées. La pho­to n’é­tait pas nette. L’homme bou­geait. Mais la mal­lette, elle, était nette — une mal­lette en cuir noir, de fabri­ca­tion amé­ri­caine, avec des fer­moirs dorés qui brillaient dans la lumière du couloir.

Il vit, dans un jar­din public près du Phsar Thmey, un attrou­pe­ment qu’un poli­cier dis­per­sait — des étu­diants, appa­rem­ment, des jeunes gens en che­mise blanche, dont l’un tenait à la main une liasse de papiers qu’il four­ra dans sa che­mise au moment où le poli­cier s’ap­pro­chait. Saren pas­sa en cyclo­pousse, trop vite pour cadrer cor­rec­te­ment, mais il déclen­cha quand même — clic — et l’i­mage, quand il la déve­lop­pa ce soir-là, mon­tra un flou de corps en mou­ve­ment, des che­mises blanches comme des ailes, et au centre, net par acci­dent, le visage du jeune homme aux papiers, un visage ten­du, intel­li­gent, apeu­ré, un visage qui regar­dait vers le futur avec des yeux qui savaient déjà.

Il vit, au Royal même, quelque chose de plus dis­cret et de plus trou­blant. Un soir, alors qu’il déve­lop­pait ses pel­li­cules dans la chambre noire que le direc­teur adjoint Dou­mer lui avait per­mis d’ins­tal­ler dans un pla­card du sous-sol — une faveur qui pro­fi­tait aux deux par­ties, Saren ayant un lieu de tra­vail et Dou­mer s’as­su­rant un accès aux pho­tos avant leur publi­ca­tion —, il enten­dit des voix dans le cou­loir. Deux hommes par­laient en fran­çais, à voix basse. L’un avait l’ac­cent cam­bod­gien. L’autre avait un accent que Saren ne recon­nut pas — amé­ri­cain, peut-être, ou un fran­çais appris tar­di­ve­ment. Les mots lui par­ve­naient par frag­ments, à tra­vers la porte :

« …après la visite… condi­tions non rem­plies… Bowles vien­dra en jan­vier… le Prince ne chan­ge­ra pas… »

Puis un silence. Puis la voix cam­bod­gienne, plus basse encore :

« …il chan­ge­ra. Ou on chan­ge­ra pour lui. »

Des pas s’é­loi­gnèrent. Le silence revint. Saren res­ta immo­bile dans sa chambre noire, les mains dans le bain de fixa­teur, le cœur bat­tant. Il ne savait pas qui avaient par­lé. Il ne savait pas de quoi. Mais les mots s’é­taient impri­més dans sa mémoire comme la lumière s’im­prime sur la pel­li­cule — sans qu’on le veuille, sans qu’on le demande, par la seule ver­tu de l’exposition.

On chan­ge­ra pour lui.

Il ne pho­to­gra­phia pas les voix. On ne pho­to­gra­phie pas les voix. Mais il écri­vit la phrase dans un car­net qu’il gar­dait dans la poche inté­rieure de sa che­mise — un car­net à spi­rale, for­mat de poche, dont les pages étaient déjà cou­vertes de notes, de cro­quis, de rap­pels tech­niques (« Tri‑X 400, dia­phragme 2.8, 1/60, lumière faible cou­loir Cham­kar­mon »), et main­te­nant de cette phrase flot­tante, orphe­line, qui ne se rat­ta­chait à rien de visible et qui pour­tant pesait dans sa poche comme une pierre.

* * *

Ces soirs-là, Khem regar­dait Phnom Penh se consu­mer de joie.

L’E­le­phant Bar ne désem­plis­sait pas. La visite Ken­ne­dy avait atti­ré dans la capi­tale un flux inha­bi­tuel de visi­teurs — jour­na­listes étran­gers, diplo­mates de pas­sage, hommes d’af­faires flai­rant des oppor­tu­ni­tés, aven­tu­riers de toutes sortes qui gra­vi­taient autour des évé­ne­ments comme les papillons de nuit autour des lampes. Khem les ser­vait tous avec la même atten­tion équa­nime. Il ver­sait des Femme Fatale — le cock­tail avait déjà une répu­ta­tion, les clients le com­man­daient par son nom, cer­tains fai­saient un détour par le Royal uni­que­ment pour le goû­ter — et chaque fois qu’il mélan­geait la crème de fraise, le cognac et le cham­pagne, il revoyait le visage de Jackie Ken­ne­dy fer­mant les yeux au moment de la pre­mière gorgée.

Le qua­trième soir, un client qu’il ne connais­sait pas s’as­sit au comp­toir. Un homme jeune, cam­bod­gien, en che­mise sombre, les che­veux courts, le regard calme. Il com­man­da un café. Khem le pré­pa­ra — le café noir, le verre, le lait concen­tré au fond — et le posa devant lui.

— Mer­ci, Lok.

La voix était douce, édu­quée, avec cet accent de la cam­pagne que Khem recon­nais­sait — un accent des pro­vinces, du Kam­pong, de la terre rouge. L’homme but son café len­te­ment, en regar­dant le bar avec une atten­tion qui n’a­vait rien de la curio­si­té du tou­riste. C’é­tait un regard d’in­ven­taire. Un regard qui mesu­rait les dis­tances, comp­tait les sor­ties, éva­luait les volumes. Un regard d’ar­chi­tecte — ou de militaire.

— C’est un bel hôtel, dit l’homme.

— Le plus beau du Cam­bodge, répon­dit Khem, parce que c’é­tait ce qu’on répondait.

— Oui. C’est dommage.

L’homme posa quelques billets sur le comp­toir, se leva, et sor­tit. Khem ne le revit jamais. Mais la phrase — c’est dom­mage — lui res­ta. Elle s’ac­cro­cha quelque part dans sa mémoire, à côté du goût de la crème de fraise des bois et de la trace de rouge à lèvres sur le verre qu’il gar­dait dans son pla­card. C’est dom­mage. Ce n’é­tait rien. C’é­tait tout. C’é­tait le genre de phrase qu’on dit devant un beau pay­sage qu’on sait mena­cé, devant un visage qu’on ne rever­ra plus, devant un monde dont on pressent la fin sans pou­voir la nommer.

* * *

Et Botum dansait.

Chaque soir, après les obli­ga­tions du Palais — les répé­ti­tions, les réci­tals, les repré­sen­ta­tions com­man­dées pour les invi­tés de marque —, elle filait chez Van­tha. Elle ôtait la dan­seuse sacrée comme on ôte un cos­tume. Elle libé­rait ses che­veux, enfi­lait un jean — un vrai jean amé­ri­cain, ache­té au mar­ché russe, impor­té clan­des­ti­ne­ment de Thaï­lande —, et elle dis­pa­rais­sait dans la nuit de Phnom Penh.

Chez Van­tha, le monde était à l’en­vers. Pas de bou­gies mais des néons. Pas de soie mais de la sciure. Pas de xylo­phones mais des amplis Vox à plein volume. Les Oiseaux de l’Ombre jouaient ce soir-là devant une salle comble — des étu­diants, des jeunes fonc­tion­naires, des filles en mini-jupe, des gar­çons en veste à col Mao, toute la jeu­nesse de Phnom Penh qui avait besoin de bruit, de mou­ve­ment, de sueur, de tout ce que le Palais inter­di­sait par sa seule exis­tence, par sa beau­té trop ordon­née, trop ancienne, trop parfaite.

Dara jouait. Et ce soir-là, Sinn Sisa­mouth était venu.

Il était assis dans un coin, presque invi­sible — un homme dis­cret, à la voix immense, qui buvait une bière Ang­kor et regar­dait les jeunes musi­ciens avec un mélange d’a­mu­se­ment et de ten­dresse. Sisa­mouth avait la qua­ran­taine. Son visage était rond, doux, avec des yeux qui sou­riaient tou­jours, même quand il chan­tait les chan­sons les plus tristes. Il por­tait une che­mise à fleurs — sa marque de fabrique — et un pan­ta­lon de toile claire. Rien dans son appa­rence ne tra­his­sait qu’il était la voix la plus célèbre du Cam­bodge, l’homme dont les chan­sons pas­saient à la radio du matin au soir, l’homme que les enfants recon­nais­saient dans la rue et que les vieillards écou­taient en pleurant.

À un moment, entre deux mor­ceaux, Dara se tour­na vers lui et lui fit signe. Sisa­mouth secoua la tête — non, pas ce soir. Mais les étu­diants l’a­vaient vu. Un mur­mure par­cou­rut la salle. « Sisa­mouth… Sisa­mouth est là… » Et bien­tôt toute la salle scan­dait son nom, en frap­pant dans ses mains, et Sisa­mouth, avec un sou­rire rési­gné et ravi, se leva et mon­ta sur scène.

Il prit le micro. Dara pla­qua un accord. L’or­ga­niste sui­vit. Et Sisa­mouth chanta.

Il chan­ta Cham­pa Bat­tam­bang — la chan­son de la fleur de Bat­tam­bang, sa chan­son la plus célèbre, celle que tout le Cam­bodge connais­sait par cœur. Mais il ne la chan­ta pas comme à la radio — pas en croo­ner, pas en velours. Il la chan­ta en rock. Les gui­tares gron­daient, l’orgue vrom­bis­sait, la bat­te­rie cognait, et sa voix mon­tait au-des­sus de tout cela, intacte, inal­té­rable, cette voix qui pou­vait tout tra­ver­ser — le bruit, la dis­tance, le temps — et qui arri­vait dans l’o­reille de celui qui l’é­cou­tait aus­si pure, aus­si chaude, aus­si intime que si Sisa­mouth chan­tait pour lui seul.

Botum dan­sa. Elle dan­sa dans la foule, au milieu des corps, avec les étu­diants et les filles en mini-jupe, dans la fumée des ciga­rettes et l’o­deur de la bière et de la sueur. Elle dan­sa sans code, sans tra­di­tion, sans tiare. Ses pieds nus frap­paient la sciure. Ses bras tra­çaient dans l’air des gestes qui n’ap­par­te­naient à aucune cho­ré­gra­phie — des gestes neufs, libres, nés de la musique et du moment.

Et à un ins­tant — un ins­tant de grâce pure, de ceux qui arrivent sans pré­ve­nir et qui ne se repro­duisent jamais —, ses mains firent le geste du lotus. Le même geste qu’elle avait fait la veille au Palais, devant Jackie Ken­ne­dy et les trois cents bou­gies. Le même ren­ver­se­ment du poi­gnet, la même ouver­ture des doigts, la même offrande de la paume vers le ciel. Mais ici, dans l’en­tre­pôt de tôle, avec Sisa­mouth qui chan­tait et Dara qui jouait et la foule qui criait, le geste ne signi­fiait plus la même chose. Il ne signi­fiait plus la prière ni la tra­di­tion ni le sacré. Il signi­fiait la joie. La joie pure, celle qui ne demande rien et qui ne doit rien, celle qui est sa propre rai­son d’être.

Sisa­mouth la vit. Du haut de la scène, il la vit dan­ser, et ses yeux sou­riants sou­rirent un peu plus, et il chan­ta un peu plus fort, comme s’il chan­tait pour elle — pour cette fille qui dan­sait pieds nus avec des gestes d’Ap­sa­ra dans un club de rock à minuit, et qui était, sans le savoir, l’i­mage exacte du Cam­bodge de 1967 : un pays qui dan­sait entre les siècles, entre les musiques, entre les mondes, avec une grâce folle et sans filet.

Le mor­ceau se ter­mi­na. La salle explo­sa en applau­dis­se­ments. Sisa­mouth salua, redes­cen­dit de scène, et retour­na à sa bière avec la même dis­cré­tion qu’il était mon­té. Botum, essouf­flée, en sueur, alla s’as­seoir à côté de Dara qui ran­geait sa gui­tare. Il la regar­da. Elle le regar­da. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Mais leurs mains se trou­vèrent dans l’obs­cu­ri­té, et res­tèrent l’une dans l’autre, et c’é­tait assez.

Dehors, la nuit de Phnom Penh bruis­sait de ses mille bruits — les motos, les chiens, les gre­nouilles, les radios, les voix, le fleuve. Les étoiles étaient invi­sibles, mas­quées par la brume de cha­leur qui mon­tait de la ville comme une fièvre. Quelque part dans cette nuit, au Royal, Khem ran­geait ses verres. Quelque part dans cette nuit, Des­forges dor­mait dans sa véran­da, son chat sur les genoux. Quelque part dans cette nuit, Jackie Ken­ne­dy regar­dait peut-être par la fenêtre de sa suite, les pieds dans des pan­toufles, un livre ouvert sur les genoux, et le goût de la crème de fraise des bois encore sur les lèvres. Et quelque part dans cette nuit, Saren, dans sa chambre noire, déve­lop­pait les pel­li­cules du jour, et les néga­tifs mouillés se balan­çaient sur le fil comme des dra­peaux de prière, comme des frag­ments de mémoire sus­pen­dus entre deux mondes — le monde visible et le monde vrai, le monde qu’on montre et le monde qu’on cache, le monde de Kam­bu­ja et le monde d’en dessous.

L’eau du bac de fixa­teur cla­po­tait dou­ce­ment. La lampe rouge pul­sait. Et sur le der­nier néga­tif du rou­leau, Saren vit — mais il ne le sau­rait que plus tard, bien plus tard, quand il tire­rait cette image dans une autre chambre noire, dans une autre ville, dans une autre vie — il vit la pho­to qu’il avait prise presque par acci­dent, en quit­tant Siha­nouk­ville : Jackie Ken­ne­dy de dos, mar­chant seule sur un che­min de terre, entre deux ran­gées de pal­miers à sucre, vers un hori­zon de rizières vertes, et au-des­sus d’elle le ciel immense du Cam­bodge, bleu et vide, un ciel qui ne pro­met­tait rien et ne mena­çait rien, un ciel qui était sim­ple­ment là, immense et indif­fé­rent, comme le temps qui passe et qui ne dit jamais où il va.

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Femme fatale — Pre­mière partie

Femme fatale

Femme fatale

Pre­mière partie

Le Royal, Phnom Penh

Novembre 1967

* * *

PRE­MIÈRE PAR­TIE — LES PRÉPARATIFS

Cha­pitre 1 — Le goût des choses

Il y avait une façon que Khem avait de poser un verre sur le comp­toir qui ne res­sem­blait à aucune autre. Le geste par­tait du poi­gnet, remon­tait dans l’a­vant-bras, et le verre tou­chait le bois de teck sans qu’on entende rien — comme si le cris­tal et le bois s’é­taient enten­dus d’a­vance, comme si la matière savait. Les habi­tués de l’E­le­phant Bar ne le remar­quaient pas. Ils ne remar­quaient jamais les choses essen­tielles. Mais Khem, lui, savait que tout ce qui comp­tait dans la vie d’un homme pou­vait se lire dans ce moment pré­cis où le verre ren­contre la sur­face, dans cette frac­tion de seconde où le liquide hésite, fré­mit, puis se repose.

Il avait cin­quante-trois ans. Son visage était l’un de ces visages khmers que le temps semble polir plu­tôt qu’a­bî­mer — les pom­mettes hautes, la peau ten­due sur les os comme du cuir fin sur un tam­bour, les yeux légè­re­ment plis­sés dans une expres­sion qui pou­vait pas­ser pour de l’a­mu­se­ment ou de la méfiance, selon l’heure du jour et l’hu­mi­di­té de l’air. Il por­tait une che­mise blanche, tou­jours la même coupe, qu’il fai­sait faire chez un tailleur chi­nois de la rue Ohier, et un pan­ta­lon noir à plis impec­cables. Pas de bijoux. Pas de montre. Khem n’a­vait jamais eu besoin de montre. Il savait l’heure à la qua­li­té de la lumière qui entrait par les per­siennes du bar, à l’angle des ombres sur les car­re­lages noir et blanc du hall, au bruit de la ville qui chan­geait de registre comme un orchestre entre deux mouvements.

L’E­le­phant Bar, à cinq heures de l’a­près-midi, était le lieu le plus doux du monde.

La lumière y entrait de biais, ocre et pares­seuse, fil­trée par les stores en rotin et les feuilles des fran­gi­pa­niers qui bor­daient la ter­rasse. Elle décou­pait des rec­tangles trem­blants sur le comp­toir d’a­ca­jou, cares­sait les bou­teilles ali­gnées — le Per­nod, le Noilly Prat, le whis­ky John­nie Wal­ker éti­quette rouge, le cognac Hen­nes­sy — et venait mou­rir sur les pho­to­gra­phies enca­drées qui tapis­saient le mur du fond : Phnom Penh dans les années trente, le Royal à son inau­gu­ra­tion, la façade blanche comme un gâteau de mariage sous les pal­miers. À cette heure-là, le ven­ti­la­teur à pales de bois tour­nait avec une len­teur contem­pla­tive, bras­sant un air qui sen­tait le tabac froid, le bois ciré et, quand la brise venait du jar­din, le jasmin.

Khem essuyait ses verres.

C’é­tait son heure de médi­ta­tion. L’hô­tel flot­tait dans cet entre­deux qui sépare la tor­peur de l’a­près-midi du pre­mier fré­mis­se­ment du soir. Les clients de la jour­née — les hommes d’af­faires fran­çais en cos­tume frois­sé par la cha­leur, les fonc­tion­naires du Sang­kum venus boire un citron pres­sé entre deux réunions, les épouses d’ex­pa­triés qui pre­naient le thé au salon — s’é­taient reti­rés. Ceux du soir n’é­taient pas encore là. Khem régnait sur un royaume vide, et c’é­tait exac­te­ment comme il aimait les choses.

Il prit une bou­teille de crème de fraise des bois — une liqueur fran­çaise, arri­vée dans la der­nière car­gai­son du Comp­toir des Spi­ri­tueux — et la tour­na len­te­ment dans la lumière. Le liquide était d’un rose pro­fond, presque rouge, avec des reflets gre­nat quand on l’in­cli­nait. Il en ver­sa trois gouttes dans le creux de sa main, les por­ta à ses lèvres. Le goût était celui d’un jar­din — pas un jar­din tro­pi­cal, un jar­din d’ailleurs, de ces pays froids où les fraises poussent dans des sous-bois ombra­gés. Un goût de mousse et de sucre, avec quelque chose de sau­vage au fond, une aci­di­té qui pin­çait la langue au der­nier moment, comme un sou­ve­nir qu’on croyait oublié.

On lui avait deman­dé de créer un cocktail.

La consigne était venue de la direc­tion, trans­mise par Mon­sieur Dou­mer, le direc­teur adjoint, un Fran­çais de Bor­deaux qui trans­pi­rait tou­jours trop et com­pen­sait en se par­fu­mant au véti­ver. « Khem, nous rece­vons une invi­tée de marque. Une Amé­ri­caine. Il fau­drait quelque chose de spé­cial. Quelque chose de… vous voyez. » Non, Khem ne voyait pas. Ou plu­tôt, il voyait trop bien : Dou­mer ne savait pas de quoi il par­lait, comme d’ha­bi­tude, et le « vous voyez » était sa façon de délé­guer l’in­tel­li­gence aux autres tout en gar­dant le cré­dit pour lui-même. Mais Khem avait hoché la tête, parce qu’il hochait tou­jours la tête, et il avait posé l’u­nique ques­tion qui comptait :

— Qui est cette dame ?

Dou­mer avait bais­sé la voix, bien que le hall fût désert.

— Madame Kennedy.

Khem avait conti­nué d’es­suyer son verre. Son visage n’a­vait rien tra­hi. Mais quelque chose, au fond de lui, dans la région du ster­num où logent les émo­tions qu’on ne nomme pas, s’é­tait mis à vibrer — le même fré­mis­se­ment, exac­te­ment, que celui du liquide dans un verre qu’on vient de poser.

Il savait qui elle était. Tout le monde le savait. Quatre ans plus tôt, à Dal­las, elle por­tait un tailleur rose et le monde entier avait bas­cu­lé. Khem se sou­ve­nait du jour — il écou­tait la radio der­rière le comp­toir, la BBC World Ser­vice qui gré­sillait dans le petit poste Phi­lips coin­cé entre les bou­teilles de bit­ters. Il se sou­ve­nait de la voix du pré­sen­ta­teur, inha­bi­tuel­le­ment trem­blante, et de la façon dont les clients du bar avaient ces­sé de par­ler, un par un, comme des bou­gies qu’on souffle.

Et main­te­nant cette femme venait ici. Dans son bar. Et il devait inven­ter une bois­son qui serait à la hau­teur de — de quoi, exac­te­ment ? De son cha­grin ? De sa beau­té ? De l’é­tran­ge­té abso­lue qu’il y avait à ce qu’elle vienne, elle, Jac­que­line Ken­ne­dy, veuve du pré­sident le plus puis­sant du monde, dans cette petite ville chaude au bord du Mékong, dans ce pays que la plu­part des Amé­ri­cains n’au­raient pas su trou­ver sur une carte ?

Khem repo­sa la bou­teille de crème de fraise des bois et regar­da le jar­din par la fenêtre. Les fran­gi­pa­niers étaient en fleurs — des fleurs blanches et jaunes, char­nues, dont le par­fum deve­nait entê­tant à la tom­bée du soir. Un gecko cou­rait sur le mur exté­rieur avec cette pré­ci­pi­ta­tion absurde qu’ont les petits ani­maux. Au loin, par-delà les toits, on devi­nait le Ton­lé Sap, brun et pares­seux, qui cou­lait vers sa confluence avec le Mékong comme s’il avait l’é­ter­ni­té devant lui.

Il com­men­ça à travailler.

D’a­bord le cham­pagne. Pas n’im­porte lequel — il choi­sit un Veuve Clic­quot demi-sec, parce que la dou­ceur du demi-sec arron­di­rait l’en­semble. Puis le cognac. Quelques gouttes seule­ment, pour la pro­fon­deur, pour cette cha­leur ambrée qui monte dans la gorge après la pre­mière gor­gée et qui dit au corps : tu es vivant, tu es ici, ne l’ou­blie pas. Et la crème de fraise. Sa cou­leur rosée don­ne­rait au cham­pagne une teinte de cré­pus­cule — exac­te­ment celle que le ciel de Phnom Penh pre­nait à six heures du soir, quand le soleil des­cen­dait der­rière le Palais Royal et que la ville entière sem­blait flot­ter dans une lumière de corail.

Il mélan­gea, goû­ta, recommença.

Trop sucré. La fraise pre­nait le des­sus. Il rédui­sit la dose, ajou­ta une goutte de cognac. Mieux. Mais il man­quait quelque chose — une note finale, un éclat. Il regar­da autour de lui. Sur le comp­toir, dans un petit vase en por­ce­laine bleue, une fleur de fran­gi­pa­nier. Il la prit, la fit tour­ner entre ses doigts. Son par­fum était lourd, presque nar­co­tique — un par­fum de temple et de nuit chaude. Il la dépo­sa à la sur­face du cock­tail. Elle flot­ta, blanche sur le rose, comme un lotus miniature.

Khem goû­ta de nouveau.

C’é­tait cela. Le cham­pagne pour la légè­re­té, le cognac pour la mémoire, la fraise pour la dou­ceur, et le fran­gi­pa­nier pour Phnom Penh — pour cette ville qui offrait ses fleurs à qui­conque accep­tait de les prendre.

Il ne savait pas encore com­ment appe­ler cette bois­son. Mais il savait qu’elle était juste. Il le sen­tait dans le poi­gnet, dans le geste qu’il avait eu en posant la coupe sur le comp­toir — cette dou­ceur par­faite, ce silence du cris­tal sur le bois, cette entente secrète entre les matières.

Il vida le verre, le lava, le rangea.

Demain il recom­men­ce­rait. Et après-demain. Jus­qu’à ce que le cock­tail soit non plus bon mais néces­saire — jus­qu’à ce qu’en le buvant, Madame Ken­ne­dy sente quelque chose qu’elle ne pour­rait pas nom­mer, un goût qui appar­tien­drait à ce lieu et à ce moment et à rien d’autre au monde, un goût qu’elle empor­te­rait avec elle en repar­tant et qui la han­te­rait par­fois, les soirs d’é­té, dans un jar­din de la côte Est, comme le sou­ve­nir d’un pays qu’on a aimé sans le savoir.

La nuit tom­ba d’un coup, comme elle tombe sous les tro­piques — sans pré­avis, sans cré­pus­cule, comme un rideau qu’on tire. Les lampes du bar s’al­lu­mèrent. Les pre­miers clients du soir appa­rurent : un couple de Fran­çais, elle en robe de soie bleue, lui avec cette assu­rance molle des plan­teurs de caou­tchouc ; un jour­na­liste aus­tra­lien qui buvait tou­jours seul, pen­ché sur un car­net ; un offi­cier cam­bod­gien en civil dont Khem savait, sans qu’on le lui eût dit, qu’il tra­vaillait pour les ser­vices de renseignement.

Khem les ser­vit tous avec la même atten­tion égale — le même geste du poi­gnet, la même flui­di­té, le même silence. Il ver­sa le pas­tis du Fran­çais avec exac­te­ment dix-sept gouttes d’eau fraîche, comme il aimait. Il mit deux gla­çons dans le bour­bon de l’Aus­tra­lien, jamais trois. Il dépo­sa le verre de Coca-Cola de l’of­fi­cier — qui ne buvait jamais d’al­cool en public — avec une défé­rence imperceptible.

Et dans les inter­valles, quand per­sonne ne le regar­dait, il reve­nait à sa bou­teille de crème de fraise des bois, la tou­chait du bout des doigts, et pen­sait à cette femme qu’il n’a­vait jamais vue et qui allait bien­tôt fran­chir les portes de son bar, avec son cha­grin et sa grâce et cette lumière que le monde entier lui attri­buait et qu’il lui fau­drait, à lui, Khem, ancien appren­ti du Corse Fer­rac­ci au bar du Conti­nen­tal à Sai­gon, tra­duire en trois ingré­dients et une fleur.

Dehors, dans le jar­din de l’hô­tel, les gre­nouilles com­men­cèrent leur concert.

Cha­pitre 2 — Les deux musiques

Les doigts de Botum pou­vaient se ren­ver­ser jus­qu’à tou­cher le dos de la main.

C’é­tait la pre­mière chose que la Reine mère Kos­sa­mak avait remar­quée, quinze ans plus tôt, lors­qu’on lui avait ame­né cette petite fille maigre de la pro­vince de Takeo. La fillette avait huit ans. Elle sen­tait la boue des rizières et le lait caillé. Ses pieds étaient nus et ses ongles noirs. Mais ses doigts — ses doigts avaient cette sou­plesse sur­na­tu­relle que les maîtres de danse recherchent depuis des siècles, cette capa­ci­té de plier à l’en­vers, de se cour­ber comme les tiges de lotus, de tra­cer dans l’air des figures que le corps humain ne devrait pas pou­voir des­si­ner. La Reine mère avait pris la main de l’en­fant dans la sienne, l’a­vait retour­née, exa­mi­née, et avait dit sim­ple­ment : « Celle-ci. »

Depuis, Botum dansait.

Elle dan­sait le matin, dans la grande salle aux colonnes dorées du Palais Royal, sous le regard des maî­tresses de bal­let qui comp­taient le rythme en frap­pant dans leurs mains — chap, chap, chap — et cor­ri­geaient d’un mot, d’un effleu­re­ment, la courbe d’un bras, l’angle d’un genou, l’in­cli­nai­son d’une tête. Elle dan­sait le Robam Apsa­ra, la danse des nymphes célestes, avec sa tiare dorée et son sam­pot de soie tis­sé de fils d’or qui pesait sur les hanches comme une armure de lumière. Elle dan­sait le Robam Tep Mono­rom, la danse de la féli­ci­té divine, les pau­pières mi-closes, le sou­rire iden­tique à celui des Apsa­ras sculp­tées dans le grès d’Ang­kor — ce sou­rire qui n’ap­par­te­nait à aucun visage humain mais à tous les visages à la fois, ce sou­rire qui disait : je suis le mou­ve­ment et je suis l’im­mo­bi­li­té, je suis le désir et je suis le renon­ce­ment, je suis ici et je suis dans les siècles.

Ce matin-là, la lumière d’oc­tobre entrait dans la salle par les hautes fenêtres à volets de teck et des­si­nait sur le sol de marbre des paral­lé­lo­grammes trem­blants. Botum répé­tait la séquence du Moni Mekha­la, la danse de la déesse de la foudre — un enchaî­ne­ment com­plexe de gestes codi­fiés, chaque posi­tion des doigts signi­fiant quelque chose : la pluie, la colère, le par­don, l’a­mour. Les autres dan­seuses se mou­vaient autour d’elle dans un silence total, ponc­tué seule­ment par le frois­se­ment des soies et le chap chap des mains de Lok Kru Vong, la vieille maî­tresse au chi­gnon sévère qui avait dan­sé devant le roi Siso­wath et qui jugeait tout le monde indigne de conti­nuer la tra­di­tion — tout le monde sauf Botum, qu’elle trai­tait avec une exi­gence féroce qui était sa manière d’aimer.

— Le poi­gnet, Botum. Le poi­gnet. Pas le bras.

Botum ajus­ta. Son poi­gnet devint liquide. La main se ren­ver­sa, les doigts s’ou­vrirent comme une fleur, et pen­dant un ins­tant — un ins­tant seule­ment, mais Lok Kru Vong le vit et ne dit rien, ce qui était le plus haut com­pli­ment qu’elle pou­vait faire — le corps de Botum ces­sa d’être un corps et devint un signe, un mot dans une langue qui pré­cé­dait les mots, une prière incarnée.

Puis la répé­ti­tion fut ter­mi­née et le sort fut rompu.

Les dan­seuses se dis­per­sèrent en riant, en s’é­ti­rant, en se plai­gnant de la cha­leur. Botum dénoua sa tiare, libé­ra ses che­veux noirs qui tom­bèrent sur ses épaules comme une averse, et s’as­sit en tailleur sur le sol frais. Elle avait mal aux che­villes, comme tou­jours. La danse clas­sique khmère est une dis­ci­pline de la dou­leur tran­quille — on plie, on tient, on sou­rit, et la souf­france se trans­forme en grâce, ou ne se trans­forme pas, et alors on n’est pas danseuse.

Mais Botum aimait cette dou­leur. Elle la connais­sait depuis si long­temps qu’elle en avait fait une com­pagne, une inter­lo­cu­trice, un signe que son corps tra­vaillait à deve­nir ce qu’il devait devenir.

On lui avait annon­cé la veille : elle dan­se­rait au dîner d’É­tat. L’in­vi­tée amé­ri­caine — on ne pro­non­çait pas encore son nom dans l’en­ceinte du Palais, comme si le nom­mer eût été incon­ve­nant — serait assise à la droite du Prince. Botum dan­se­rait le Robam Apsa­ra avec onze autres dan­seuses, et elle tien­drait le rôle prin­ci­pal, celui de Mera, la nymphe qui offre la fleur de lotus au ciel. Lok Kru Vong avait annon­cé la chose sans émo­tion, d’une voix sèche, en ajou­tant seule­ment : « Ne me fais pas honte. »

Botum sou­rit en y repen­sant. Ne me fais pas honte. C’é­tait la décla­ra­tion d’a­mour la plus intense que la vieille femme eût jamais prononcée.

Elle quit­ta le Palais par la porte sud, celle qui don­nait sur le quai Siso­wath et le Ton­lé Sap. La cha­leur du dehors la frap­pa comme une gifle moel­leuse — l’air de Phnom Penh en fin de mati­née, lourd d’hu­mi­di­té, satu­ré d’o­deurs qui se mélan­geaient en un par­fum unique et recon­nais­sable entre tous : le gasoil des motos, la fri­ture des bei­gnets de banane, le pois­son grillé sur les braises des ven­deurs de rue, le jas­min des offrandes dépo­sées au pied des esprits neak ta, et par-des­sous tout cela, mon­tant du fleuve, cette odeur de vase tiède et de végé­ta­tion en décom­po­si­tion qui était l’o­deur même de la vie.

Elle mar­chait vite, ses san­dales cla­quant sur le trot­toir défon­cé. En sarong et blouse blanche, les che­veux libres, per­sonne ne l’au­rait recon­nue comme dan­seuse du Bal­let Royal. C’é­tait exac­te­ment ce qu’elle vou­lait. Il y avait la Botum du Palais — le corps sacré, le geste codi­fié, le sou­rire éter­nel — et il y avait l’autre Botum, celle qui mar­chait dans les rues de Phnom Penh avec une faim que la danse clas­sique ne ras­sa­siait pas.

Elle prit un cyclo­pousse au coin du bou­le­vard Noro­dom. Le conduc­teur, un vieil homme au torse nu et aux côtes saillantes, péda­lait avec une len­teur majes­tueuse entre les voi­tures — des Peu­geot 403, des Citroën DS, des Mer­cedes neuves des ministres — et les char­rettes à bœufs qui venaient encore du mar­ché cen­tral, char­gées de papayes, de ram­bu­tans, de durians dont l’o­deur puis­sante, sul­fu­reuse, fai­sait fron­cer le nez des étran­gers et sou­rire les Cam­bod­giens. On pas­sa devant le Phsar Thmey, le grand mar­ché cou­vert, chef-d’œuvre Art déco dont le dôme jaune brillait dans le soleil comme un casque d’or. On lon­gea la rue Kam­pu­chea Krom, ses bou­tiques de tis­sus, ses phar­ma­cies chi­noises, ses mar­chands de soupe dont les mar­mites fumaient dans la cha­leur. La radio d’un café cra­cho­tait une chan­son de Sinn Sisa­mouth — Cham­pa Bat­tam­bang, la chan­son de la fleur de Bat­tam­bang, celle que tout le monde fre­don­nait, que les enfants chan­taient en allant à l’é­cole, que les conduc­teurs de cyclo­pousse sif­flo­taient dans les embouteillages.

Botum des­cen­dit devant le ciné­ma Hemakcheat.

C’é­tait un bâti­ment neuf, bru­ta­liste, conçu dans le style Nou­vel Khmer — béton brut et lignes pures, avec un auvent en porte-à-faux qui pro­je­tait une ombre noire sur l’en­trée. On y jouait un double pro­gramme : Peov Chouk Sor de Tea Lim Koun, un mélo­drame pas­sion­nel, et un film fran­çais dont l’af­fiche mon­trait Jean-Paul Bel­mon­do cou­rant dans une rue de Paris. Mais Botum ne venait pas pour le cinéma.

Elle contour­na le bâti­ment, lon­gea une ruelle où séchaient des hamacs et où des enfants jouaient au cer­ceau avec des jantes de vélo, et pous­sa une porte en bois que rien ne signalait.

Le club n’a­vait pas de nom. Tout le monde l’ap­pe­lait Chez Van­tha, du nom de son pro­prié­taire, un ancien saxo­pho­niste du Natio­nal Radio Orches­tra qui avait per­du trois doigts de la main gauche dans un acci­dent de moto et ne pou­vait plus jouer. Il avait ouvert ce lieu dans un entre­pôt désaf­fec­té — un rec­tangle de béton au sol jon­ché de sciure, avec un bar fait de planches et de caisses de bière Ang­kor, une scène sur­éle­vée de trente cen­ti­mètres, et des ampoules nues sus­pen­dues à des fils qui pen­daient du pla­fond comme des lianes électriques.

À midi, le club était presque vide. Deux musi­ciens accor­daient leurs ins­tru­ments sur la scène — une gui­tare élec­trique Fen­der reliée par un câble sinueux à un ampli­fi­ca­teur Vox, et un orgue Far­fi­sa dont les touches jau­nies gar­daient la mémoire de mille mor­ceaux. La lumière entrait par les inter­stices du toit en tôle ondu­lée et tom­bait en lames obliques sur les ins­tru­ments, les fai­sant luire.

L’un des gui­ta­ristes leva la tête.

— Botum.

Il s’ap­pe­lait Dara. Il avait vingt-cinq ans, les che­veux longs jus­qu’aux épaules — une audace, à Phnom Penh, même en 1967 —, et des doigts aus­si remar­quables que ceux de Botum, mais pour d’autres rai­sons : des doigts rapides, ner­veux, qui cou­raient sur le manche de la gui­tare avec une vélo­ci­té qui évo­quait les gui­ta­ristes amé­ri­cains qu’il écou­tait sur les ondes de l’AFVN, la radio des forces armées amé­ri­caines au Viet­nam, dont le signal pas­sait la fron­tière les nuits de beau temps.

Il jouait dans un groupe qui s’ap­pe­lait les Bak­sey Cham­rong — les Oiseaux de l’Ombre. Pas le groupe célèbre, celui des frères Mol, mais un groupe plus jeune, plus sau­vage, qui repre­nait les mor­ceaux de Sinn Sisa­mouth en y ajou­tant des dis­tor­sions, des feed­backs, des choses que la radio natio­nale n’au­rait jamais dif­fu­sées. Ils jouaient chez Van­tha le ven­dre­di et le same­di soir, devant un public de jeunes gens en pan­ta­lons à pattes d’é­lé­phant et de filles aux yeux maquillés qui dan­saient le twist et le go-go dans la fumée des cigarettes.

Botum s’as­sit au bord de la scène, les jambes pen­dantes. Dara joua quelques accords — un riff des­cen­dant, blues, mélan­co­lique, qui se trans­for­mait imper­cep­ti­ble­ment en quelque chose d’autre, quelque chose qui n’é­tait ni amé­ri­cain ni khmer mais les deux à la fois, une musique métisse, bâtarde, libre.

— Tu joues quoi ?

— Je ne sais pas encore. Ça vient.

Elle aimait ça. Que ça vienne. Que la musique ne soit pas écrite d’a­vance, pas codi­fiée, pas trans­mise depuis des siècles par des maî­tresses au chi­gnon sévère. Que le corps puisse inven­ter au lieu de répé­ter. Elle se mit à bou­ger, assise, d’a­bord les épaules, puis les bras, puis les mains — et ses mains fai­saient des choses étranges, des choses qui n’ap­par­te­naient ni au bal­let royal ni au twist, des gestes qui étaient peut-être la danse de demain, ou celle d’un monde paral­lèle, ou celle d’un rêve qu’elle fai­sait sou­vent, dans lequel elle dan­sait seule dans un temple vide sous une pluie de fleurs.

Dara sou­rit et accé­lé­ra le rythme. L’or­ga­niste les rejoi­gnit, pla­quant des accords graves qui fai­saient vibrer la tôle du toit. Botum se leva et dan­sa — libre­ment, les pieds nus sur la sciure, les che­veux dans le visage, le corps offert à la musique comme un voi­lier au vent. Ses doigts de dan­seuse clas­sique des­si­naient dans l’air des ara­besques qui n’a­vaient aucun nom, aucun code, aucune tra­di­tion — des gestes neufs, nés de ce matin-là, de cette lumière-là, de cet accord de guitare-là.

Elle dan­sa jus­qu’à en perdre le souffle, puis s’ar­rê­ta, pliée en deux, riant.

— Ce soir ? demanda-t-elle.

— Ce soir. Sisa­mouth vient peut-être. On dit qu’il veut essayer un mor­ceau nouveau.

L’i­dée que Sinn Sisa­mouth — le roi de la musique khmère, la voix d’or, l’homme dont les chan­sons accom­pa­gnaient chaque moment de la vie cam­bod­gienne, du ber­ceau au tom­beau — puisse venir jouer chez Van­tha, dans cet entre­pôt de béton et de tôle, cette idée-là avait quelque chose de mira­cu­leux. Mais c’é­tait ça, Phnom Penh en 1967 : un lieu où les miracles étaient quo­ti­diens, où un roi fai­sait du ciné­ma et un croo­ner natio­nal jouait du rock dans des caves, où les Apsa­ras mil­lé­naires dan­saient le twist après les heures de ser­vice et où les archi­tectes construi­saient des temples moder­nistes, où tout sem­blait pos­sible parce que rien, encore, ne l’a­vait interdit.

Botum embras­sa Dara sur la joue — un bai­ser rapide, léger, qui pro­met­tait tout — et res­sor­tit dans la four­naise du midi.

Elle devait pas­ser au Royal. Son amie Chen­da, femme de chambre à l’é­tage des suites, lui avait gar­dé un sam­pot de soie bro­dé que le pres­sing de l’hô­tel avait répa­ré pour elle — une faveur, un arran­ge­ment dis­cret entre filles du même vil­lage, de ces arran­ge­ments qui consti­tuaient le vrai tis­su social du Cam­bodge, bien plus que les dis­cours du Sang­kum et les pho­to­gra­phies offi­cielles. Botum entra par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur la cour arrière où les cui­si­niers fumaient entre deux ser­vices, assis sur des caisses de Coca-Cola, et où l’o­deur de la cui­sine — le kroeung en train de mijo­ter, le galan­ga, la citron­nelle, le pra­hok qui cara­mé­li­sait dans les woks — se mêlait à celle du linge chaud qui séchait sur des fils ten­dus entre les manguiers.

L’hô­tel, vu de der­rière, n’a­vait plus rien de sa façade imma­cu­lée. C’é­tait un orga­nisme vivant, trans­per­cé de bruits et de vapeurs, un corps avec ses organes et ses artères — les cou­loirs de ser­vice, les esca­liers étroits, les monte-charges, les lin­ge­ries, les chambres froides, tout un monde invi­sible qui fai­sait fonc­tion­ner le monde visible avec la pré­ci­sion silen­cieuse d’un méca­nisme d’horlogerie.

Botum croi­sa Khem dans le cou­loir qui menait aux cui­sines. Elle le connais­sait de vue — le bar­man taci­turne, celui qui ne sou­riait jamais mais dont les yeux sou­riaient à sa place. Il por­tait un pla­teau char­gé de verres propres, qu’il tenait d’une seule main, en équi­libre par­fait, comme s’il por­tait une offrande.

— Bon­jour, Lok Khem.

— Bon­jour, Néang Botum.

Ils se croi­sèrent sans s’ar­rê­ter, cha­cun absor­bé dans sa tra­jec­toire. Mais quelque chose pas­sa entre eux — une recon­nais­sance muette, celle de deux per­sonnes qui savent que le monde tient par les gestes qu’on fait bien : poser un verre, plier un doigt, et recom­men­cer, chaque jour, jus­qu’à ce que le geste devienne indis­tin­guable de la vie elle-même.

Cha­pitre 3 — Le la bémol

Des­forges avait les mains d’un géant et l’o­reille d’un chat.

C’é­tait un homme long, voû­té, aux épaules étroites et aux bras déme­su­rés qui pen­daient le long de son corps comme des lianes — des bras de singe, disait-il lui-même avec cette auto­dé­ri­sion tran­quille des gens qui ont depuis long­temps ces­sé de se trou­ver beaux. Son visage était celui d’un heron : un nez en bec, des yeux pâles enfon­cés dans des orbites pro­fondes, un front haut dégar­ni que le soleil cam­bod­gien avait tan­né jus­qu’à lui don­ner la cou­leur d’un meuble ancien. Il avait soixante-deux ans. Il vivait à Phnom Penh depuis qua­torze ans, ce qui fai­sait de lui un vieux résident, presque un autoch­tone, en tout cas un homme que la ville avait accep­té dans ses plis et ses rou­tines comme elle accepte un arbre trans­plan­té qui finit par don­ner de l’ombre.

Il s’é­tait levé à cinq heures, comme chaque matin. Sa mai­son — une vil­la colo­niale déla­brée de la rue Pas­teur, au toit de tuiles man­gé par la mousse, avec une véran­da enva­hie de bou­gain­vil­liers — don­nait sur un jar­din où un bana­nier géant dis­pu­tait l’es­pace à un tama­ri­nier cen­te­naire. Des­forges prit son café debout dans la cui­sine, un café cam­bod­gien noir comme du gou­dron, ser­vi dans un verre, avec du lait concen­tré sucré au fond — une habi­tude qu’il avait contrac­tée dès son arri­vée et qu’il consi­dé­rait désor­mais comme la seule façon civi­li­sée de boire du café. Par la fenêtre ouverte, il enten­dait les bruits du matin : le chant des coqs, le rou­le­ment des char­rettes sur la laté­rite, les voix des bonzes en pro­ces­sion d’au­mône — tak, tak, tak — le son de leurs bols en métal rece­vant le riz des dévots age­nouillés sur le pas de leur porte.

Sa jour­née com­men­çait par le Royal.

Le Pleyel du salon était son ins­tru­ment favo­ri — un demi-queue de 1938, en palis­sandre des Indes, au son chaud et rond comme une voix de contral­to. L’hô­tel l’a­vait acquis avant la guerre, du temps de la Socié­té des Grands Hôtels d’In­do­chine, et le pia­no avait tra­ver­sé les décen­nies avec une résis­tance stoïque que Des­forges admi­rait. Les tro­piques sont l’en­ne­mi du pia­no. L’hu­mi­di­té dilate le bois, fait gon­fler les feutres, oxyde les cordes, dérègle le méca­nisme avec une obs­ti­na­tion quo­ti­dienne. Accor­der un pia­no à Phnom Penh, c’é­tait mener un com­bat per­du d’a­vance contre le cli­mat, et recom­men­cer chaque semaine, sans espoir de vic­toire défi­ni­tive — ce qui, pen­sait Des­forges, était une assez bonne défi­ni­tion de la vie.

Il arri­va au Royal à sept heures, par l’en­trée laté­rale. Le hall était encore endor­mi — les car­re­lages noir et blanc lui­saient sous la lumière mati­nale comme un échi­quier géant, l’es­ca­lier de teck mon­tait vers les étages dans un silence de cathé­drale, et le puits de lumière cen­tral, une ver­rière Art déco aux motifs flo­raux, pro­je­tait sur le sol des taches colo­rées qui bou­geaient avec le soleil comme des vitraux vivants. Des­forges aimait l’hô­tel à cette heure-là, quand il n’ap­par­te­nait encore à per­sonne, quand les fan­tômes de la nuit n’a­vaient pas tout à fait cédé la place aux vivants du jour.

Le Pleyel l’at­ten­dait dans le salon, sous sa housse de coton blanc.

Des­forges ôta la housse avec des gestes de prêtre désha­billant un autel. Il sou­le­va le cou­vercle, exa­mi­na les cordes, les mar­teaux, les étouf­foirs. Tout sem­blait en ordre. Il sor­tit sa clef d’ac­cord — un outil simple, un levier en T avec une embou­chure car­rée qui s’a­dap­tait aux che­villes — et com­men­ça son travail.

Accor­der un pia­no est un acte de patience et d’é­coute. On frappe une touche, on écoute la note vibrer, on ajuste la ten­sion de la corde en tour­nant la che­ville d’un quart de mil­li­mètre, on refrappe, on réécoute. Le son juste n’est pas un son unique — c’est un équi­libre entre des har­mo­niques, un com­pro­mis entre les mathé­ma­tiques pures du tem­pé­ra­ment égal et les exi­gences sen­suelles de l’o­reille humaine. Des­forges avait appris cela au conser­va­toire de Lyon, qua­rante ans plus tôt, sous la direc­tion d’un maître qui lui avait dit un jour : « Un pia­no par­fai­te­ment accor­dé n’existe pas. Il n’y a que des pia­nos qui chantent, et des pia­nos qui mentent. Votre tra­vail est de faire chanter. »

Il mon­ta de grave en aigu, note par note. Do, do dièse, ré, ré dièse, mi… La mati­née s’é­cou­la dans ce dia­logue intime entre l’homme et l’ins­tru­ment, ponc­tué par le ting cris­tal­lin du dia­pa­son qu’il frap­pait contre son genou et por­tait à son oreille comme un coquillage. Le salon se rem­plis­sait peu à peu de la lumière du jour. Par les fenêtres ouvertes, les bruits de l’hô­tel s’in­fil­traient — le rou­le­ment d’un cha­riot de petit-déjeu­ner, le rire d’une femme de chambre, le gar­gouillis de la fon­taine dans la cour inté­rieure — et se mêlaient aux notes du pia­no dans une poly­pho­nie invo­lon­taire qui était, pen­sait Des­forges, la vraie musique du Royal.

Et puis il arri­va au la bémol.

La note son­na faux. Pas gros­siè­re­ment faux — Des­forges n’é­tait pas le genre d’homme à lais­ser un pia­no atteindre ce degré de déshon­neur — mais sub­ti­le­ment, insi­dieu­se­ment faux. Un bat­te­ment, une oscil­la­tion presque imper­cep­tible entre les deux cordes de l’u­nis­son, comme si elles n’ar­ri­vaient plus à se mettre d’ac­cord sur la hau­teur exacte du son. Il ajus­ta. Refrappe. Le bat­te­ment per­sis­tait. Il ajus­ta encore, dans l’autre sens. La note tint une seconde, deux secondes, puis le bat­te­ment revint — une pul­sa­tion têtue, orga­nique, comme le cœur d’un ani­mal minus­cule enfer­mé dans le ventre du piano.

Des­forges fron­ça les sourcils.

En qua­torze ans de métier sous les tro­piques, il avait ren­con­tré tous les caprices pos­sibles du bois et du métal face à l’hu­mi­di­té. Des cordes qui cas­saient en pleine nuit avec un cla­que­ment de fouet. Des mar­teaux qui res­taient col­lés aux cordes comme des langues sur un bon­bon. Des touches qui s’en­fon­çaient et refu­saient de remon­ter, pri­son­nières du gon­fle­ment du bois. Mais ce la bémol-ci avait quelque chose de dif­fé­rent. Ce n’é­tait pas un défaut méca­nique. C’é­tait comme si la note elle-même avait déci­dé de ne plus être tout à fait elle-même — comme si elle s’é­tait déca­lée d’un souffle, d’un che­veu, vers une région du spectre sonore qui n’ap­par­te­nait à aucun sys­tème connu.

Il essaya pen­dant une heure. Chaque fois qu’il croyait avoir trou­vé la ten­sion juste, la note déri­vait de nou­veau, len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, comme un bateau dont l’ancre ne mord plus le fond. Il finit par refer­mer le cou­vercle, essuyer ses mains sur son pan­ta­lon de toile, et s’as­seoir dans le fau­teuil en rotin qui fai­sait face au piano.

Il revien­drait demain. Et après-demain. Le la bémol fini­rait par céder. Ils cédaient tou­jours. Mais en atten­dant, cette petite rébel­lion d’une corde dans le ventre d’un Pleyel de 1938 l’in­tri­guait comme un mys­tère — un minus­cule mys­tère pri­vé, intime, le genre de choses qui n’in­té­ressent per­sonne sauf ceux dont le métier est d’écouter.

Il quit­ta le Royal à midi et enfour­cha son Solex — un vélo­mo­teur fran­çais qu’il avait rap­por­té de son der­nier voyage à Lyon, dix ans plus tôt, et qui était deve­nu une sorte de légende dans le quar­tier, les enfants cou­rant après lui quand il péta­ra­dait dans les rues en sou­le­vant des nuages de pous­sière laté­rite. Sa tour­née de l’a­près-midi le menait à tra­vers toute la ville.

Il y avait d’a­bord le pia­no du Cercle Spor­tif, un Gaveau droit au son aigre qui ser­vait sur­tout de sup­port aux verres de gin tonic des joueurs de ten­nis. Puis le pia­no du ciné­ma Lux, un véné­rable Érard qui accom­pa­gnait encore les pro­jec­tions de films muets le dimanche matin — un rituel ana­chro­nique que le pro­prié­taire du ciné­ma, un Viet­na­mien nos­tal­gique, refu­sait d’a­ban­don­ner. Puis un pia­no pri­vé chez les Nguyen, une famille sino-khmère du quar­tier chi­nois dont la fille aînée pré­pa­rait le conser­va­toire de Paris. Puis le Bösen­dor­fer de Siha­nouk — un ins­tru­ment magni­fique, un modèle impé­rial à 97 touches, que le Prince avait fait venir de Vienne et sur lequel il com­po­sait ses mor­ceaux de jazz les soirs où l’en­vie le pre­nait, c’est-à-dire sou­vent, car Siha­nouk était un homme que l’en­vie pre­nait sans cesse, de tout, du ciné­ma, de la musique, de la poli­tique, des femmes, de la gloire, de la paix.

Des­forges tra­ver­sait ain­si Phnom Penh de pia­no en pia­no, et chaque ins­tru­ment lui ouvrait un monde. Les pia­nos sont des confi­dents. Ils portent la trace de ceux qui les jouent — dans l’u­sure des touches, dans les notes qu’on enfonce plus sou­vent que d’autres, dans les marques de verre sur le cou­vercle, dans les par­ti­tions oubliées sur le pupitre. Le Gaveau du Cercle Spor­tif sen­tait la sueur et le tonic. L’É­rard du ciné­ma Lux avait des touches jau­nies qui gar­daient la mémoire de mille films. Le pia­no des Nguyen vibrait d’am­bi­tion et de gammes chro­ma­tiques. Et le Bösen­dor­fer de Siha­nouk — ah, le Bösen­dor­fer de Siha­nouk sen­tait l’en­cens, le cognac et le pouvoir.

Ce jour-là, après sa tour­née, Des­forges fit un détour par le quar­tier du Phsar Chas, le vieux mar­ché. Il y avait là, dans une ruelle per­pen­di­cu­laire au quai, un ate­lier de luthe­rie tenu par un Chi­nois de Can­ton nom­mé Mon­sieur Lo, qui répa­rait des ins­tru­ments de toutes sortes — des cha­pei dong veng aux manches inter­mi­nables, des tro à trois cordes, des skor aux peaux de buffle, mais aus­si des gui­tares, des vio­lons, et par­fois des pièces déta­chées de pia­no que Des­forges ne trou­vait nulle part ailleurs. Mon­sieur Lo était un homme minus­cule, à moi­tié aveugle, dont les mains noueuses tra­vaillaient le bois avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger. Son ate­lier sen­tait la colle de pois­son, la sciure de bois de rose et le thé au jas­min qu’il buvait du matin au soir dans un bol ébréché.

Des­forges entra et s’as­sit sur le tabou­ret qui lui était réser­vé — un tabou­ret en bois de man­guier, bas, usé, qui por­tait la marque de ses fesses comme un fau­teuil porte la marque de son pro­prié­taire. Mon­sieur Lo lui ser­vit du thé sans un mot. Ils res­tèrent ain­si un moment, dans le silence de l’a­te­lier, entou­rés d’ins­tru­ments démon­tés, de che­va­lets, de cordes, de che­villes, de tout l’at­ti­rail de la musique mise à nu.

— J’ai un la bémol qui ne tient pas, dit Des­forges en fran­çais, parce que Mon­sieur Lo par­lait un fran­çais par­fait, appris Dieu sait où, avec un accent can­to­nais qui trans­for­mait les r en l et les l en r, ce qui don­nait à ses phrases une musi­ca­li­té involontaire.

Mon­sieur Lo but une gor­gée de thé.

— Quel piano ?

— Le Pleyel du Royal.

— Ah. Un bon piano.

— Un très bon pia­no. Mais ce la bémol…

Mon­sieur Lo hocha la tête, comme s’il com­pre­nait quelque chose que Des­forges n’a­vait pas encore formulé.

— Par­fois, dit-il, les pia­nos savent des choses avant nous.

Des­forges ne répon­dit pas. Il but son thé. Dehors, dans la ruelle, un ven­deur ambu­lant pous­sait une car­riole char­gée de fruits — des man­gous­tans vio­lets, des lon­ganes trans­lu­cides, des jaques énormes héris­sés de pointes, des papayes vertes qui ser­vi­raient à pré­pa­rer le bok lahong, la salade de papaye pilée au mor­tier avec de la sauce de pois­son, du citron vert, du piment et des caca­huètes grillées. Le ven­deur criait sa mar­chan­dise d’une voix chan­tante, et sa voix se mêlait au bruit d’un tran­sis­tor quelque part, qui dif­fu­sait un mor­ceau de Ros Serey Sothea — la voix céleste, la voix d’or, cette voix qui mon­tait dans les aigus avec une faci­li­té sur­na­tu­relle et qui don­nait à qui­conque l’en­ten­dait l’im­pres­sion que le monde, mal­gré tout, était un lieu habitable.

Des­forges posa son bol, remer­cia Mon­sieur Lo d’un signe de tête, et res­sor­tit dans la lumière de l’a­près-midi. Son Solex l’at­ten­dait, appuyé contre un mur, fidèle et absurde. Il le che­vau­cha, mit le moteur en marche, et repar­tit à tra­vers Phnom Penh — cette ville qu’il aimait d’un amour sans décla­ra­tion, un amour de vieux gar­çon, fait de rou­tine et d’é­mer­veille­ment, de las­si­tude et de gra­ti­tude, un amour qui ne deman­dait rien en retour sinon de pou­voir conti­nuer, chaque matin, à se lever, à boire son café, et à par­tir accor­der les pia­nos du monde.

En pas­sant devant le Stade olym­pique de Vann Moly­vann — ce chef-d’œuvre de béton qui res­sem­blait à un lotus géant posé sur la terre rouge —, il pen­sa au la bémol. La note flot­tait dans sa tête comme un acou­phène, un fan­tôme sonore, une ques­tion sans réponse. Par­fois les pia­nos savent des choses avant nous. Qu’est-ce que Mon­sieur Lo avait vou­lu dire ? Et pour­quoi cette phrase réson­nait-elle en lui comme une corde frap­pée, long­temps après que le mar­teau l’eût quittée ?

Il ren­tra chez lui à la tom­bée du jour. Sa mai­son l’ac­cueillit avec son odeur fami­lière de bois humide, de livres moi­sis et de naph­ta­line. Il se ser­vit un pas­tis — le der­nier luxe fran­çais auquel il n’a­vait pas renon­cé —, s’ins­tal­la dans son fau­teuil de la véran­da, et regar­da la nuit prendre pos­ses­sion du jar­din. Le bana­nier devint une sil­houette noire. Le tama­ri­nier bruis­sa comme une cas­cade de feuilles sèches. Les gre­nouilles enta­mèrent leur sym­pho­nie. Et quelque part, très loin, por­té par la brise du soir, le son d’une gui­tare élec­trique — aigre, satu­ré, libre — mon­ta des quar­tiers du sud comme une prière adres­sée à un dieu que per­sonne n’a­vait encore inventé.

Cha­pitre 4 — La chambre noire

Saren voyait le monde en rectangles.

C’é­tait une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle, ou peut-être une défor­ma­tion congé­ni­tale — il ne se sou­ve­nait plus de l’é­poque où il regar­dait les choses sans les cadrer. Chaque scène, chaque visage, chaque jeu de lumière se pré­sen­tait spon­ta­né­ment à lui avec ses bords, ses lignes de fuite, son point de ten­sion, comme si une camé­ra invi­sible s’in­ter­po­sait en per­ma­nence entre ses yeux et le réel. Il mar­chait dans les rues de Phnom Penh et le monde se décou­pait en pho­to­gra­phies poten­tielles : une vieille femme accrou­pie devant un étal de nouilles, éclai­rée par une unique ampoule qui décou­pait son visage en deux moi­tiés — ombre, lumière —, clic ; un moine en robe safran tra­ver­sant le bou­le­vard Moni­vong au milieu des voi­tures, sa sil­houette orange flot­tant sur le bitume gris comme une flamme dans la brume, clic ; les reflets du Ton­lé Sap au cré­pus­cule, or et bronze, avec la sil­houette d’une pirogue au pre­mier plan et les tours du Palais Royal en arrière-plan, déca­lées, floues, comme un sou­ve­nir qui s’é­loigne, clic, clic, clic.

Mais Saren ne pou­vait pas pho­to­gra­phier tout ce qu’il voyait.

Il tra­vaillait pour Kam­bu­ja, la revue offi­cielle du Sang­kum Reas­tr Niyum — le Ras­sem­ble­ment de la Com­mu­nau­té Popu­laire —, le mou­ve­ment poli­tique de Siha­nouk qui était moins un par­ti qu’un état d’es­prit, une manière d’être cam­bod­gien sous la hou­lette bien­veillante et capri­cieuse du Prince. Kam­bu­ja était une vitrine. Ses pages gla­cées mon­traient un Cam­bodge radieux : des usines neuves, des éco­liers sou­riants, des routes asphal­tées, des diplo­mates ser­rés autour du Prince lors de récep­tions étin­ce­lantes. Le direc­teur de la revue, Mon­sieur Sirik, un ancien pro­fes­seur de phi­lo­so­phie recon­ver­ti en pro­pa­gan­diste avec la fer­veur tran­quille des conver­tis, avait un mot d’ordre simple : « Nous mon­trons ce que le Cam­bodge veut que le monde voie. »

Saren com­pre­nait. Il n’é­tait pas naïf. Fils d’un ins­ti­tu­teur de Kam­pong Cham — un homme doux, myope, qui lisait Vic­tor Hugo dans une édi­tion aux pages gon­do­lées par l’hu­mi­di­té et qui croyait que l’é­du­ca­tion sau­ve­rait le monde —, Saren avait gran­di entre le fran­çais et le khmer, entre les livres et les rizières, entre la pro­vince et la pro­messe de la capi­tale. Il était arri­vé à Phnom Penh à dix-huit ans, avec un sac de toile conte­nant deux che­mises, un exem­plaire de La Condi­tion humaine de Mal­raux et un appa­reil pho­to Zor­ki sovié­tique que son père avait ache­té à un coopé­rant russe de pas­sage à Kam­pong Cham. Le Zor­ki était un appa­reil rus­tique, presque bru­tal — un boî­tier en métal chro­mé, un objec­tif fixe de 50 mm, un obtu­ra­teur qui cla­quait comme un piège à sou­ris. Mais il pre­nait des images d’une net­te­té impi­toyable, et c’é­tait avec lui que Saren avait appris à voir.

L’É­cole des Beaux-Arts de Phnom Penh lui avait don­né le reste : la tech­nique du déve­lop­pe­ment, la chi­mie du fixa­teur et du révé­la­teur, l’art du tirage, et sur­tout la fré­quen­ta­tion d’autres regards — ceux de ses pro­fes­seurs fran­çais et cam­bod­giens, ceux de Car­tier-Bres­son dont on étu­diait les planches-contacts, ceux de Raoul Cou­tard dont les images de guerre au Viet­nam arri­vaient par­fois dans les jour­naux, ceux de Ly Bun Yim, le cinéaste, qui venait don­ner des confé­rences et qui disait : « Cadrer, c’est choi­sir ce qu’on montre et ce qu’on cache. Les deux sont un mensonge. »

Saren avait désor­mais vingt-huit ans et un Nikon F — un appa­reil sérieux, ache­té avec un an d’é­co­no­mies au maga­sin japo­nais de la rue Yukan­thor. Avec le Nikon autour du cou, il se sen­tait com­plet, comme un samou­raï avec son sabre, un moine avec son bol. L’ap­pa­reil était le pro­lon­ge­ment de son œil, la tra­duc­tion méca­nique de son regard, et quand il sou­le­vait le boî­tier et col­lait son visage contre le viseur, le monde se sim­pli­fiait d’un coup — toute la confu­sion, toute l’am­bi­guï­té, toute la beau­té désor­don­née de Phnom Penh se rédui­sait à un rec­tangle, et dans ce rec­tangle, pour un cen­tième de seconde, la véri­té apparaissait.

Ce matin-là, Mon­sieur Sirik l’a­vait convo­qué dans son bureau de la rue 240 — un bureau encom­bré de maquettes, de bonnes feuilles, de pho­to­gra­phies punai­sées au mur, et du por­trait offi­ciel de Siha­nouk, sou­riant de son sou­rire lunaire qui pou­vait signi­fier la joie ou la menace, l’af­fec­tion ou l’i­ro­nie, tout cela en même temps.

— Saren, nous allons avoir un évé­ne­ment important.

Saren atten­dit. Sirik avait cette habi­tude de lais­ser ses phrases en sus­pens, comme un pêcheur qui lance sa ligne et attend que le pois­son morde.

— La femme du pré­sident Ken­ne­dy vient au Cam­bodge. Fin octobre, début novembre. Vous cou­vri­rez la visite. Les pré­pa­ra­tifs d’a­bord, puis la visite elle-même.

— Mon­sieur Sirik, le pré­sident Ken­ne­dy est mort il y a quatre ans.

Sirik eut un geste aga­cé de la main, comme si la mort d’un pré­sident amé­ri­cain était un détail pro­to­co­laire sans importance.

— La veuve, Saren. La veuve. Jac­que­line Ken­ne­dy. Le Prince la reçoit en per­sonne. C’est un évé­ne­ment diplo­ma­tique de pre­mier ordre. Il faut que les pho­tos soient… — il cher­cha le mot, leva les yeux au pla­fond comme s’il y était ins­crit — … impec­cables. Lumi­neuses. Joyeuses. Vous comprenez.

Saren com­pre­nait. Impec­cables, lumi­neuses, joyeuses. C’est-à-dire : ne pho­to­gra­phiez pas les sol­dats aux car­re­fours, ne pho­to­gra­phiez pas les men­diants devant le Phsar Thmey, ne pho­to­gra­phiez pas les tracts du Front de Libé­ra­tion qu’on trouve par­fois dans les cani­veaux du quar­tier uni­ver­si­taire, ne pho­to­gra­phiez pas les visages fer­més des pay­sans qui viennent vendre leur riz à un prix qu’on leur impose. Pho­to­gra­phiez les dra­peaux, les fleurs, les sou­rires. Pho­to­gra­phiez le Cam­bodge de la revue Kam­bu­ja — le Cam­bodge qui existe dans les pages gla­cées et dans les dis­cours du Prince, le Cam­bodge lumi­neux et joyeux et impeccable.

— Bien, Mon­sieur Sirik.

Il sor­tit du bureau et mar­cha jus­qu’au Royal.

L’hô­tel était en effer­ves­cence. On repei­gnait les volets — un blanc de lait, imma­cu­lé —, on taillait les haies du jar­din, on asti­quait les cuivres de l’en­trée prin­ci­pale, on lavait les car­re­lages noir et blanc à grande eau. Un menui­sier répa­rait une balus­trade de la ter­rasse. Deux jar­di­niers replan­taient des fran­gi­pa­niers dans les par­terres de la cour inté­rieure, leurs racines nues enve­lop­pées de toile de jute. Un élec­tri­cien véri­fiait les lustres du grand hall — des lustres en cris­tal de Bohème qui dataient de l’i­nau­gu­ra­tion de 1929 et dont chaque pen­de­loque devait scin­tiller comme un dia­mant pour le soir de la réception.

Saren pho­to­gra­phia tout.

Il pho­to­gra­phia le menui­sier pen­ché sur sa balus­trade, le rabat de lumière sur le bois neuf. Il pho­to­gra­phia les jar­di­niers por­tant les fran­gi­pa­niers comme des enfants, les racines pen­dantes, la terre qui tom­bait en mottes sèches. Il pho­to­gra­phia l’élec­tri­cien sur son échelle, les bras ten­dus vers les lustres, sa sil­houette décou­pée dans la lumière de la ver­rière comme un per­son­nage de vitrail. Il pho­to­gra­phia les femmes de chambre qui secouaient les draps depuis les fenêtres des étages, les draps blancs qui gon­flaient dans le vent comme des voiles de navire. Il pho­to­gra­phia le cui­si­nier en chef, un Cam­bod­gien for­mé à Paris, qui ins­pec­tait une livrai­son de lan­goustes vivantes appor­tées dans des caisses de glace depuis Kam­pot — les lan­goustes bleues du golfe de Siam, dont les antennes bat­taient l’air avec une indi­gna­tion aristocratique.

Chaque pho­to était impec­cable, lumi­neuse, joyeuse.

Et pour­tant.

Il y avait les autres images — celles que le Nikon cap­tait sans qu’on le lui demande, celles qui se glis­saient dans les marges du cadre, dans les bords flous, dans les arrière-plans. Le sol­dat qui fumait au coin de la rue, appuyé contre un mur, son fusil M‑16 posé entre ses jambes comme une canne. Le moine qui regar­dait le cor­tège de pré­pa­ra­tifs depuis le trot­toir d’en face, immo­bile, les mains croi­sées, avec une expres­sion que Saren ne par­ve­nait pas à nom­mer — de la séré­ni­té ? de la rési­gna­tion ? de la pitié ? La pile de jour­naux Réa­li­tés Cam­bod­giennes dans le cani­veau, trem­pée par l’eau de lavage, et dont le gros titre — quelque chose sur les opé­ra­tions mili­taires dans le nord-est — fon­dait dans la boue comme un visage qui se dissout.

Saren pho­to­gra­phia ces choses aus­si, par réflexe, par ins­tinct, par cette com­pul­sion qu’ont les pho­to­graphes de ne rien lais­ser pas­ser, de tout rete­nir, comme si l’ap­pa­reil était une forme de mémoire plus fiable que le cer­veau. Il savait que ces images ne seraient jamais publiées dans Kam­bu­ja. Mais elles exis­te­raient, quelque part, sur la pel­li­cule, dans la chambre noire, dans les boîtes de néga­tifs qu’il ran­geait sous son lit dans son stu­dio du bou­le­vard Mao Tsé-toung — un stu­dio minus­cule, une pièce unique au-des­sus d’une phar­ma­cie chi­noise, avec un mate­las au sol, une éta­gère de livres, et un coin amé­na­gé en chambre noire der­rière un rideau de plas­tique noir, avec ses bacs de révé­la­teur, son agran­dis­seur Durst, et l’o­deur âcre du fixa­teur qui impré­gnait tout — les murs, les vête­ments, la peau même de Saren, au point que ses amis disaient en riant qu’il sen­tait la photographie.

Ce jour-là, après avoir épui­sé trois rou­leaux de pel­li­cule au Royal, Saren redes­cen­dit vers le fleuve. Le quai Siso­wath, en fin d’a­près-midi, était un spec­tacle en soi. Les ven­deurs de canne à sucre pres­sée, de bro­chettes de bœuf loc lac grillé au char­bon, de bei­gnets de taro, de glace pilée arro­sée de sirop de palme, s’a­li­gnaient le long de la pro­me­nade. Les enfants cou­raient pieds nus entre les jambes des pas­sants. Les cyclo­pousses atten­daient le client, leurs conduc­teurs allon­gés dans les sièges, un jour­nal sur le visage en guise de pare-soleil. Des couples mar­chaient bras des­sus bras des­sous — les filles en sarong et blouse blanche, les gar­çons en pan­ta­lon à pinces et che­mise à col pelle à tarte, cette mode venue de France via les maga­zines que les étu­diants se pas­saient sous le manteau.

Et le fleuve. Le Ton­lé Sap, large, brun, indif­fé­rent. Avec ses pirogues de pêcheurs qui ren­traient au cré­pus­cule, leurs sil­houettes noires sur l’eau dorée. Avec son odeur de vase et de jacinthe d’eau. Avec ses berges où les buffles venaient boire, enfon­cés jus­qu’au ventre, les yeux mi-clos, dans une béa­ti­tude ani­male que Saren trou­vait plus sage que toute la phi­lo­so­phie de Sirik et de Mal­raux réunies.

Il pho­to­gra­phia un pêcheur qui lan­çait son filet. Le geste — un mou­ve­ment cir­cu­laire du bras, ample, gra­cieux, le filet qui s’ou­vrait dans l’air comme une méduse trans­pa­rente avant de retom­ber sur l’eau avec un bruit de pluie — ce geste était si beau que Saren en prit six cli­chés, sachant qu’un seul, peut-être, aurait cap­té la chose exacte, ce cen­tième de seconde où le filet était encore en l’air, ni tis­su ni eau, sus­pen­du entre deux états, et où la lumière du cou­chant tra­ver­sait ses mailles et les trans­for­mait en réseau d’or.

Il ren­tra chez lui à la nuit tom­bée. Il fer­ma la porte, tira le rideau de plas­tique, allu­ma la lampe inac­ti­nique rouge. Le monde exté­rieur dis­pa­rut. Il n’y avait plus que la lumière rouge, les bacs de chi­mie, le bruit de l’eau, et les images qui allaient naître.

Déve­lop­per une pel­li­cule est un acte de magie noire — on confie à l’obs­cu­ri­té ce qu’on a volé à la lumière, et l’obs­cu­ri­té, si on la traite avec les égards néces­saires, vous le rend trans­for­mé. Saren ouvrit le dos du Nikon, en sor­tit le rou­leau de Kodak Tri‑X, le fit glis­ser sur la spi­rale de la cuve de déve­lop­pe­ment avec cette déli­ca­tesse aveugle que ses doigts connais­saient par cœur. Il ver­sa le révé­la­teur — D‑76, dilué à un pour un, à vingt degrés —, enclen­cha le minu­teur, et attendit.

Huit minutes. Le temps que l’argent noir­cisse là où la lumière l’a­vait frap­pé. Le temps que le visible devienne matière. Le temps que les choses vues dans la jour­née — le menui­sier, les jar­di­niers, les lan­goustes bleues, le sol­dat au M‑16, le moine immo­bile, le pêcheur au filet d’or — prennent corps sur le film, inver­sées, spec­trales, en néga­tif, comme un monde vu de l’autre côté du miroir.

Quand il sus­pen­dit les néga­tifs encore mouillés sur le fil qui tra­ver­sait sa chambre noire, Saren les exa­mi­na un par un, le film tenu devant la lampe rouge, plis­sant les yeux pour lire les images inver­sées — les blancs étaient noirs, les noirs étaient blancs, les visages étaient des masques fan­to­ma­tiques flot­tant dans un espace irréel. Et sur l’un des néga­tifs — le der­nier du rou­leau, celui qu’il avait pris dis­trai­te­ment en quit­tant le Royal, en se retour­nant une der­nière fois vers la façade — il vit quelque chose qu’il ne se sou­ve­nait pas avoir cadré.

Dans le jar­din de l’hô­tel, à l’ombre d’un fran­gi­pa­nier, une sil­houette. Un homme, ou une femme — impos­sible à dire en néga­tif. Debout, immo­bile, le visage tour­né non pas vers l’ob­jec­tif mais vers l’in­té­rieur de l’hô­tel, vers les fenêtres du pre­mier étage, avec une atten­tion qui n’é­tait ni celle d’un client ni celle d’un employé. Une atten­tion d’une autre nature. Quel­qu’un qui regar­dait le Royal comme on regarde un endroit dont on sait qu’on ne le rever­ra plus — ou qu’on rever­ra, mais chan­gé, mécon­nais­sable, deve­nu autre chose.

Saren décro­cha le néga­tif, le posa à plat sur la tablette de l’a­gran­dis­seur, fit la mise au point. L’i­mage gran­dit sur le papier blanc de l’ea­sel. La sil­houette se pré­ci­sa — un homme, oui, jeune, en che­mise sombre, les mains dans les poches. Le visage res­tait flou. La mise au point, à cette dis­tance, ne per­met­tait pas de lire les traits. Mais la pos­ture — cette façon de se tenir, légè­re­ment pen­chée en avant, les épaules basses, comme quel­qu’un qui écoute quelque chose que les autres n’en­tendent pas — cette pos­ture disait quelque chose que Saren ne com­pre­nait pas encore.

Il tira l’é­preuve, la mit à sécher, et l’oublia.

Plus tard, bien plus tard, quand Phnom Penh serait deve­nue une ville vide et que les pho­to­gra­phies seraient tout ce qui res­te­rait d’un monde englou­ti, Saren se sou­vien­drait de cette image. De cette sil­houette sans visage dans le jar­din du Royal. Et il se deman­de­rait si son appa­reil, ce jour-là, n’a­vait pas vu quelque chose qu’il avait refu­sé de voir — un pré­sage, une ombre por­tée de l’a­ve­nir, la pre­mière fis­sure dans le verre poli du Cam­bodge de Sihanouk.

Mais ce soir-là, en octobre 1967, il ne pen­sa à rien de tel. Il étei­gnit la lampe rouge, rou­vrit le rideau, s’al­lon­gea sur son mate­las. Par la fenêtre ouverte mon­taient les bruits de la nuit : une moto au loin, un chien, la radio du phar­ma­cien chi­nois d’en bas qui dif­fu­sait en sour­dine une chan­son de Sinn Sisa­mouth — Sro­lanh Srey Khmer, « J’aime les filles khmères » —, et Saren s’en­dor­mit avec la voix de Sisa­mouth dans les oreilles, cette voix de velours et de miel qui disait que le monde était beau, que les filles étaient belles, que le Cam­bodge était le plus doux des pays, et qu’il fal­lait dor­mir, dor­mir, car demain serait un jour merveilleux.

Cha­pitre 5 — La veille

Le pre­mier novembre, Phnom Penh se réveilla avec un goût de fête dans la bouche.

C’é­tait dans l’air — quelque chose de plus vif que d’ha­bi­tude, une accé­lé­ra­tion du pouls de la ville, comme si les sept cent mille habi­tants de la capi­tale avaient tous rêvé la même chose et s’é­taient levés avec la même impa­tience. Les ven­deurs de soupe ins­tal­lèrent leurs mar­mites plus tôt que d’ha­bi­tude sur les trot­toirs du bou­le­vard Moni­vong. Les balayeurs des rues — ces hommes et ces femmes fan­tômes qui net­toyaient la ville avant l’aube, pieds nus, armés de balais en ner­vures de coco­tier — avaient été rejoints par des équipes sup­plé­men­taires dépê­chées par la muni­ci­pa­li­té. On lavait les trot­toirs à grande eau. On accro­chait des guir­landes de fleurs aux lam­pa­daires. Des dra­peaux cam­bod­giens — bleu, rouge, bleu, avec la sil­houette blanche d’Ang­kor Wat au centre — fleu­ris­saient aux fenêtres et aux bal­cons, mêlés à des dra­peaux amé­ri­cains dont la pré­sence, dans cette ville qui avait rom­pu ses rela­tions diplo­ma­tiques avec Washing­ton deux ans plus tôt, avait quelque chose de légè­re­ment sur­réa­liste, comme un rêve de récon­ci­lia­tion expri­mé en tissu.

Khem était au Royal depuis six heures du matin.

Il avait pas­sé la nuit à peau­fi­ner sa for­mule. Le cock­tail était prêt — il le savait, il le sen­tait dans ses mains, dans le geste deve­nu fluide comme une cou­lée de soie avec lequel il ver­sait la crème de fraise, le cognac, le cham­pagne. Mais ce matin, un doute l’a­vait pris — non pas sur les pro­por­tions, qui étaient justes, mais sur le nom. Dou­mer avait sug­gé­ré « Le Cam­bodge » — un nom d’une pla­ti­tude qui avait fait mal à Khem phy­si­que­ment, comme une fausse note. Le sous-direc­teur fran­çais avait pro­po­sé « La Perle de l’O­rient » — guère mieux. C’é­tait le genre de noms que les Occi­den­taux don­naient aux choses asia­tiques quand ils ne savaient pas quoi en dire, des noms de carte pos­tale, des noms pour touristes.

Khem essuyait ses verres et réfléchissait.

Un cock­tail doit por­ter le nom de ce qu’il est, pas de ce qu’on vou­drait qu’il soit. Celui-ci était rose — rose cré­pus­cule, rose chair, rose aurore. Il était doux mais avec une mor­sure cachée — le cognac sous la fraise, comme une ques­tion sous un sou­rire. Il était beau et un peu dan­ge­reux. Et il était fait pour une femme qui était belle et un peu dan­ge­reuse — une femme que le monde entier regar­dait, une femme qui char­mait et qui trou­blait, une femme dont on ne savait jamais si le sou­rire était une invi­ta­tion ou un congé.

Femme Fatale.

Le nom vint comme ça, en fran­çais, sans pré­ve­nir. Khem le tour­na dans sa bouche comme il tour­nait le cock­tail dans son verre — len­te­ment, en le goû­tant. Femme Fatale. C’é­tait par­fait. C’é­tait imper­ti­nent, c’é­tait élé­gant, c’é­tait un peu inso­lent — tout ce que Khem, d’or­di­naire, n’é­tait pas. Mais un bar­man a le droit d’être inso­lent une fois dans sa vie, à condi­tion que l’in­so­lence soit juste.

Il ins­cri­vit le nom sur un petit car­ton blanc, de sa plus belle écri­ture — une écri­ture ronde, appli­quée, apprise chez les frères des Écoles chré­tiennes de Sai­gon, qua­rante ans plus tôt.

Femme Fatale

Crème de fraise des bois, cognac, champagne

En hom­mage à Madame Jac­que­line Kennedy

Il posa le car­ton sur le comp­toir et le regar­da comme on regarde un enfant qu’on vient de baptiser.

* * *

Botum n’a­vait pas dormi.

La der­nière répé­ti­tion avait duré jus­qu’à minuit — Lok Kru Vong, impi­toyable, avait fait recom­men­cer la séquence du lotus sept fois, huit fois, neuf fois, jus­qu’à ce que les douze dan­seuses se meuvent comme un seul corps, un seul souffle, un seul geste déployé en douze varia­tions simul­ta­nées. Botum était ren­trée chez elle épui­sée, les pieds en sang — les ongles peints à la laque rouge cra­que­laient sous l’ef­fort, les che­villes étaient gon­flées —, mais inca­pable de dor­mir. Son corps vibrait encore de la danse. Elle avait l’im­pres­sion que les gestes conti­nuaient sans elle, que ses bras se sou­le­vaient dans le noir, que ses doigts se ren­ver­saient, que son corps était deve­nu un ins­tru­ment qui jouait tout seul.

Elle avait pas­sé les heures de la nuit assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre — une chambre par­ta­gée avec trois autres dan­seuses dans les dépen­dances du Palais, un bâti­ment bas aux murs de chaux qui don­nait sur les jar­dins royaux. La nuit était chaude et par­fu­mée. Le jas­min, le fran­gi­pa­nier, l’y­lang-ylang mêlaient leurs exha­lai­sons en un cock­tail olfac­tif si intense qu’il en deve­nait presque tan­gible, une matière qu’on pou­vait tou­cher du bout des doigts. Au loin, les lumières de la ville des­si­naient un hori­zon trem­blant. Un gecko chan­tait sur le mur — tok-ké, tok-ké — avec la régu­la­ri­té d’un métronome.

Botum pen­sait à deux choses simul­ta­né­ment, et c’é­tait peut-être là tout le problème.

Elle pen­sait au dîner du len­de­main soir. Aux cen­taines de bou­gies qu’on allu­me­rait dans la salle du Palais Cham­kar­mon. Au regard de l’A­mé­ri­caine posé sur elle — ce regard qu’elle ne connais­sait pas encore mais qu’elle ima­gi­nait : un regard de femme qui a vu mou­rir un homme et qui conti­nue de sou­rire, un regard blin­dé de grâce. Elle pen­sait à la tiare d’or qu’elle por­te­rait, au sam­pot de soie bro­dée d’or et d’argent, au maquillage blanc qui effa­ce­rait son visage pour le rem­pla­cer par celui d’une déesse — sour­cils peints en arc, lèvres rouges, regard impas­sible, le masque sacré de l’Ap­sa­ra qui danse depuis huit siècles sur les murs d’Ang­kor et qui dan­se­ra encore quand tout le reste aura disparu.

Et elle pen­sait à Dara. À ses che­veux longs. À ses doigts sur les cordes de la gui­tare. À la façon dont il la regar­dait quand elle dan­sait chez Van­tha — un regard qui n’a­vait rien de sacré, un regard d’homme, un regard qui disait : tu n’es pas une déesse, tu es un corps, et ton corps me plaît, et je vou­drais que ton corps soit contre le mien, dans le noir, avec la musique autour de nous comme une cou­ver­ture chaude.

Les deux musiques. Les deux Botum. La tiare et les che­veux libres. Le lotus et la gui­tare. Le temple et l’en­tre­pôt de tôle. Il fau­drait choi­sir, un jour. Ou peut-être pas. Peut-être que le Cam­bodge de 1967 était pré­ci­sé­ment ce lieu mira­cu­leux où l’on pou­vait être les deux à la fois — Apsa­ra le soir et rock le matin, sacrée et pro­fane, ancienne et neuve — et que cette double nature n’é­tait pas une contra­dic­tion mais une richesse, la richesse même de ce pays qui dan­sait entre les siècles avec une grâce insensée.

Le soleil se leva sur les toits du Palais. Botum se leva aussi.

* * *

Des­forges arri­va au Royal à huit heures, son Solex péta­ra­dant dans l’al­lée de gra­vier, au grand dam du por­tier en livrée qui fron­ça le nez devant l’en­gin mais n’o­sa rien dire — on ne disait rien à Des­forges, parce que Des­forges était le seul homme dans tout le Cam­bodge capable de faire chan­ter un Pleyel sous les tro­piques, et que cela lui confé­rait une immu­ni­té diplo­ma­tique informelle.

Le Pleyel l’at­ten­dait. Des­forges sou­le­va la housse, ouvrit le cou­vercle, et frap­pa le la bémol.

La note déri­va. Presque aus­si­tôt. Comme si elle l’a­vait atten­du pour recom­men­cer son manège — cette oscil­la­tion pares­seuse, ce bat­te­ment sourd entre les deux cordes qui refu­saient l’u­nis­son, cette vibra­tion fan­tôme qui trans­for­mait le la bémol en quelque chose d’in­dé­ter­mi­né, de limi­naire, une note entre deux notes, un son entre deux sons.

Des­forges sou­pi­ra. Il s’as­sit, posa ses grandes mains sur ses genoux, et regar­da le pia­no comme on regarde un ami qui ment. Il connais­sait cet ins­tru­ment depuis qua­torze ans. Il en connais­sait chaque corde, chaque mar­teau, chaque che­ville. Il savait que la table d’har­mo­nie avait une micro-fis­sure dans l’angle infé­rieur droit — une cica­trice ancienne, anté­rieure à son arri­vée, qui ne s’é­tait jamais aggra­vée mais qu’il sur­veillait comme un méde­cin sur­veille une lésion bénigne. Il savait que les aigus avaient une brillance légè­re­ment métal­lique, presque fran­çaise, tan­dis que les graves avaient une ron­deur ger­ma­nique, comme si le pia­no avait deux âmes, l’une de Paris et l’autre de Vienne. Il savait tout cela, et pour­tant ce la bémol le défiait.

Il sor­tit sa clef d’ac­cord et tra­vailla pen­dant deux heures. La lumière du matin tra­ver­sait le salon et fai­sait dan­ser des pous­sières d’or dans l’air — des par­ti­cules de bois, de peau, de tis­su, toute la matière invi­sible que l’hô­tel sécré­tait comme un corps sécrète de la cha­leur. Les bruits de la pré­pa­ra­tion par­ve­naient jus­qu’à lui, étouf­fés : des mar­teaux, des voix, le cris­se­ment d’une échelle qu’on déplace. Quel­qu’un pas­sa dans le hall en por­tant un arran­ge­ment flo­ral gigan­tesque — orchi­dées, lotus, fran­gi­pa­niers, une archi­tec­ture de pétales qui embau­mait sur cinq mètres.

À dix heures, Des­forges obtint quelque chose d’ap­pro­chant. Le la bémol tenait. Pas par­fai­te­ment — il y avait encore ce fré­mis­se­ment, ce soup­çon de bat­te­ment, comme un pouls très faible — mais assez pour que les oreilles ordi­naires n’en­tendent rien. Seul Des­forges enten­dait. Seul lui savait que le Pleyel du Royal, en ce pre­mier novembre 1967, avait un la bémol qui n’é­tait plus tout à fait un la bémol — qui était deve­nu une ques­tion posée au silence, une hési­ta­tion de la matière, une note qui cher­chait sa place dans un monde qui, peut-être, com­men­çait imper­cep­ti­ble­ment à bou­ger sous ses pieds.

Il refer­ma le cou­vercle, remit la housse, et alla s’as­seoir à l’E­le­phant Bar.

— Khem. Un pas­tis, s’il vous plaît.

Khem le ser­vit — le pas­tis jaune et trouble dans le verre épais, les gla­çons qui cra­quaient, la carafe d’eau à côté. Des­forges but une gor­gée et sen­tit l’a­nis lui réchauf­fer la gorge.

— Il y a de l’a­gi­ta­tion, dit-il.

— On attend quel­qu’un, répon­dit Khem.

— Je sais. J’ai enten­du. La dame américaine.

Khem ne répon­dit pas. Il essuyait un verre — le geste éter­nel, le poi­gnet souple, le cris­tal qui tour­nait dans le tor­chon comme un globe dans son axe. Puis il dit, sans lever les yeux :

— J’ai trou­vé le nom du cocktail.

— Ah ?

— Femme Fatale.

Des­forges repo­sa son verre de pas­tis. Il regar­da Khem — ce visage impas­sible, ces yeux plis­sés, cette bouche qui ne sou­riait presque jamais mais dont les coins, en ce moment, trem­blaient imper­cep­ti­ble­ment, comme les cordes du la bémol.

— C’est bien, dit-il. C’est très bien.

Ils ne dirent rien de plus. Mais quelque chose pas­sa entre eux — le même cou­rant silen­cieux que celui qui avait pas­sé entre Khem et Botum dans le cou­loir, quelques jours plus tôt. Une recon­nais­sance. Celle de deux hommes qui tra­vaillent avec leurs mains et qui savent que les mains, par­fois, com­prennent des choses que la tête refuse de savoir.

* * *

Saren arri­va au Royal à midi, char­gé de son maté­riel — le Nikon, trois objec­tifs, un tré­pied léger, un sac de pel­li­cules Kodak Plus‑X et Tri‑X, un pose­mètre Seko­nic. Il avait ren­dez-vous avec Dou­mer pour un repé­rage des lieux — la direc­tion vou­lait savoir où pla­cer le pho­to­graphe offi­ciel lors de la récep­tion du len­de­main, quels angles seraient les plus flat­teurs, quels arrière-plans on ver­rait der­rière les visages souriants.

Dou­mer le fit attendre vingt minutes dans le hall — une démons­tra­tion de hié­rar­chie que Saren encais­sa avec la patience des gens qui savent que leur talent est leur meilleure ven­geance. Il pho­to­gra­phia le hall en atten­dant. La ver­rière Art déco, vue d’en bas, avec ses motifs de lotus et de naga qui pro­je­taient des ombres colo­rées sur le sol de marbre. L’es­ca­lier de teck, monu­men­tal, dont la rampe avait été polie par des mil­liers de mains au fil des décen­nies — des mains de rois, de diplo­mates, de jour­na­listes, de tou­ristes, de fugi­tifs — et qui lui­sait comme du miel sombre. Les baga­gistes en livrée blanche, droits comme des sol­dats, qui atten­daient des bagages qui n’ar­ri­vaient pas encore.

Puis Dou­mer appa­rut, trans­pi­rant, par­fu­mé, avec sa jovia­li­té de circonstance.

— Ah, Saren. Venez, venez. On va faire le tour.

Ils firent le tour. Le Res­tau­rant Le Royal, avec ses pla­fonds peints à la main — des scènes de la mytho­lo­gie khmère, des Apsa­ras et des Garu­das, exé­cu­tées par un artiste dont per­sonne ne se sou­ve­nait du nom mais dont le tra­vail avait sur­vé­cu aux décen­nies avec une fraî­cheur intacte. Les jar­dins tro­pi­caux, avec les deux pis­cines ins­pi­rées de celles du Palais Royal — des bas­sins rec­tan­gu­laires bor­dés de pierres blanches, dans les­quels l’eau tur­quoise reflé­tait les fran­gi­pa­niers et le ciel. Les cou­loirs des étages, avec leurs car­re­lages géo­mé­triques et leurs portes en teck mas­sif numé­ro­tées en chiffres d’or. Et la suite Ken­ne­dy — la plus grande de l’hô­tel, au pre­mier étage, avec vue sur le jar­din et les pal­miers royaux, une suite qu’on avait meu­blée de meubles khmers anciens, de soie­ries, de vases en por­ce­laine bleu et blanc et d’un lit à bal­da­quin dont les rideaux de mous­se­line blanche évo­quaient un nuage sus­pen­du dans une chambre.

Saren pho­to­gra­phia chaque pièce. Il tra­vaillait vite, effi­ca­ce­ment, avec ce mélange de tech­ni­ci­té et d’ins­tinct qui était sa marque — il mesu­rait la lumière, ajus­tait le dia­phragme, choi­sis­sait l’angle, et déclen­chait au moment exact où la com­po­si­tion se met­tait en place, où les lignes conver­geaient, où l’es­pace disait quelque chose.

Mais dans la suite Ken­ne­dy, il s’arrêta.

C’é­tait la lumière. Elle entrait par les per­siennes à demi fer­mées et tom­bait sur le lit en bandes obliques, dorées, qui striaient la mous­se­line blanche comme les bar­reaux d’une cage — ou comme les lignes d’une por­tée musi­cale vide, en attente de notes. L’air sen­tait l’en­caus­tique, le bois de san­tal et, très fai­ble­ment, le jas­min qui mon­tait du jar­din. Il y avait un silence par­ti­cu­lier dans cette chambre — non pas l’ab­sence de bruit, mais une qua­li­té de silence, un silence pré­pa­ré, ten­du, comme celui d’une scène de théâtre juste avant que le rideau ne se lève.

Saren prit une seule photo.

La lumière sur le lit vide. Les bandes d’or sur la mous­se­line blanche. La chambre en attente de celle qui allait l’ha­bi­ter. C’é­tait une image que Kam­bu­ja ne publie­rait pro­ba­ble­ment pas — trop abs­traite, trop silen­cieuse, pas assez « impec­cable, lumi­neuse, joyeuse ». Mais c’é­tait, Saren le sen­tait, la vraie image de cette jour­née — le por­trait d’une absence, la pho­to­gra­phie d’un moment qui n’a­vait pas encore eu lieu.

* * *

Le soir tom­ba sur Phnom Penh comme un voile de soie — len­te­ment, cette fois, contrai­re­ment aux soirs habi­tuels où la nuit tombe comme une guillo­tine. Ce soir-là, le cré­pus­cule s’at­tar­da. Le ciel pas­sa par toutes les nuances du spectre — or, cuivre, rose, mauve, vio­let, bleu de nuit — et chaque cou­leur dura un peu plus long­temps que d’ha­bi­tude, comme si le jour, lui aus­si, savait que quelque chose allait arri­ver et vou­lait en profiter.

Les quatre, cha­cun de son côté, virent le même crépuscule.

Khem le vit depuis la ter­rasse de l’E­le­phant Bar, où il ser­vait un der­nier gin tonic à un diplo­mate fran­çais qui par­lait trop fort de Siha­nouk et pas assez bas de Lon Nol. Il posa le verre, regar­da le ciel, et pen­sa : demain.

Botum le vit depuis les jar­dins du Palais, où elle fai­sait ses éti­re­ments du soir, les pieds dans l’herbe humide, le corps endo­lo­ri et prêt. La lumière mauve enve­lop­pait les tours du Palais et les fai­sait briller comme des bijoux. Elle pen­sa à la danse. Elle pen­sa à Dara. Elle pen­sa aux deux et ne choi­sit pas.

Des­forges le vit depuis sa véran­da de la rue Pas­teur, son verre de pas­tis à la main, son chat — un matou roux récu­pé­ré der­rière le Phsar Thmey — ron­ron­nant sur ses genoux. Il pen­sa au la bémol. Il pen­sa que les cré­pus­cules de Phnom Penh étaient les plus longs du monde, et que c’é­tait pour ça qu’il n’é­tait jamais reparti.

Saren le vit depuis le quai Siso­wath, où il avait mar­ché après avoir quit­té le Royal. Il ne pho­to­gra­phia pas le cré­pus­cule — cer­taines choses sont au-delà de la pho­to­gra­phie, cer­taines lumières refusent d’être cap­tu­rées, et ce soir-là la lumière de Phnom Penh était de celles-là : trop belle, trop vaste, trop char­gée de tout ce qu’elle éclai­rait et de tout ce qu’elle allait bien­tôt ces­ser d’éclairer.

Il ran­gea son Nikon dans son sac et regar­da, sim­ple­ment, avec ses yeux.

Le fleuve cou­lait. Les pirogues ren­traient. Les lampes à huile s’al­lu­maient sur les étals du quai, une par une, comme des étoiles tom­bées sur la terre. Un enfant cou­rait avec un cerf-volant en papier de soie rouge qui mon­tait dans le ciel vio­let avec une len­teur de rêve. La radio d’un café jouait Sisa­mouth — encore et tou­jours Sisa­mouth, sa voix de velours, sa voix de miel, sa voix qui était la bande-son de cette ville et de cette époque et qui le serait pour tou­jours, même quand la voix se serait tue, même quand l’homme aurait dis­pa­ru, même quand les bandes magné­tiques auraient été brû­lées et les disques bri­sés, la voix res­te­rait, quelque part, dans l’air de Phnom Penh, dans la mémoire de l’eau, dans le fré­mis­se­ment des frangipaniers.

La nuit vint. La ville s’al­lu­ma. Et le Royal, au bout de son allée de pal­miers, brillait de toutes ses fenêtres comme un navire blanc ancré dans la nuit tro­pi­cale, prêt pour le voyage, ne sachant pas — mais qui sait jamais ? — vers quel rivage la marée l’emporterait.

Demain, Jac­que­line Ken­ne­dy arriverait.

Demain, un cock­tail por­te­rait un nom.

Demain, un la bémol tien­drait, ou ne tien­drait pas.

Demain, des pho­tos seraient prises, dont cer­taines ne seraient déve­lop­pées que des années plus tard, dans d’autres chambres noires, sous d’autres lumières rouges, par des mains qui trembleraient.

Demain, une dan­seuse offri­rait un lotus au ciel, devant les yeux d’une femme qui avait vu mou­rir le monde et qui conti­nuait de sourire.

Mais ce soir — ce soir, Phnom Penh était par­faite. Ce soir, le Cam­bodge tenait tout entier dans un cré­pus­cule, dans une chan­son à la radio, dans l’o­deur du jas­min et du pois­son grillé, dans le rire des enfants et le cla­po­tis du fleuve, dans le geste d’un bar­man posant un verre sur un comp­toir de teck, dans la courbe d’un doigt de dan­seuse, dans la vibra­tion d’une corde de pia­no, dans le déclic d’un obturateur.

Ce soir, tout était là. Tout était vivant. Tout respirait.

Les gre­nouilles chan­taient dans les jar­dins du Royal.

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La ville creuse — Cha­pitres 9 à 12

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Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Harwood

Har­wood vint me trou­ver le len­de­main, un jeu­di. Pas au bar, pas au lob­by — dans mon bureau, au pre­mier étage, une pièce que je fer­mais rare­ment à clé et où il s’é­tait ins­tal­lé avant mon arri­vée, assis dans mon fau­teuil, der­rière mon bureau, avec cette désin­vol­ture sou­ve­raine qui était sa façon d’oc­cu­per l’es­pace d’au­trui. Il lisait un dos­sier qu’il refer­ma à mon entrée — je ne vis pas ce que c’é­tait — et me sou­rit comme si c’é­tait moi qui le déran­geais chez lui.

— Nas­ser. Asseyez-vous.

— C’est mon bureau, mon­sieur Harwood.

— Rai­son de plus pour vous asseoir confortablement.

Il se leva, me céda le fau­teuil avec un geste de cour­toi­sie exa­gé­rée, et prit la chaise en face. Il por­tait sa tenue habi­tuelle — che­mise en lin, pan­ta­lon de toile claire, mocas­sins — et il avait cet air frais, repo­sé, impec­ca­ble­ment rasé des hommes qui dorment bien parce qu’ils ont la conscience suf­fi­sam­ment flexible pour ne pas être déran­gée par les détails.

— Votre archi­tecte a per­cé un mur dans le sous-sol, dit-il.

Je ne deman­dai pas com­ment il le savait. C’eût été naïf. Har­wood savait tout ce qui se pas­sait dans un rayon de trois cercles autour de l’am­bas­sade amé­ri­caine, et l’hô­tel Al Urdon était dans ce rayon.

— Oui, dis-je.

— Et il a trou­vé quelque chose.

— Oui.

— Et vous, Nas­ser — vous l’a­vez vu aussi ?

— Oui.

Un silence. Har­wood croi­sa les jambes, ajus­ta le pli de son pan­ta­lon — un geste méca­nique, une manière de gagner du temps ou de me faire com­prendre qu’il avait tout le temps du monde.

— J’ai une ques­tion à vous poser, dit-il. Et j’ai­me­rais que vous y répon­diez hon­nê­te­ment, en tant qu’­homme, pas en tant que direc­teur d’hô­tel. D’accord ?

— D’ac­cord.

— Qu’est-ce que vous avez senti ?

La ques­tion me prit au dépour­vu. Je m’at­ten­dais à des injonc­tions — refer­mez le mur, expul­sez Breit­ner, oubliez ce que vous avez vu. Pas à cela. Pas à cette curio­si­té nue, presque intime.

— J’ai sen­ti du froid, dis-je. De l’air froid. Et une odeur de pierre mouillée. Et un silence qui n’é­tait pas normal.

— Pas nor­mal comment ?

— Un silence qui avait un poids. Comme s’il occu­pait l’es­pace, au lieu d’être l’ab­sence de bruit. Je ne sais pas com­ment l’ex­pli­quer autrement.

Har­wood hocha la tête. Len­te­ment. Comme un homme qui entend confir­mer ce qu’il sait déjà.

— Nas­ser, dit-il. Je vais vous racon­ter quelque chose que je ne suis pas auto­ri­sé à vous racon­ter. Je le fais parce que je vous estime, parce que cet hôtel est un endroit que j’aime bien, et parce que je crois que vous avez le droit de savoir avant de prendre votre décision.

Il se leva, alla à la fenêtre, regar­da la ville un moment — les col­lines blanches, la Cita­delle au loin, les antennes de radio, les mina­rets. Puis il se retour­na vers moi.

— Quand les Bri­tan­niques admi­nis­traient la Trans­jor­da­nie, dans les années vingt et trente, ils ont fait des rele­vés topo­gra­phiques sys­té­ma­tiques du pays. Des rele­vés très com­plets — géo­dé­siques, géo­lo­giques, hydro­lo­giques. Ils car­to­gra­phiaient tout. C’é­tait leur manière de pos­sé­der un ter­ri­toire : le mesu­rer. Par­mi ces rele­vés, il y en a un — un rap­port géo­lo­gique de 1934, clas­sé secret à l’é­poque et jamais déclas­si­fié — qui concerne les col­lines d’Am­man. Ce rap­port note l’exis­tence, sous plu­sieurs des sept col­lines, d’a­no­ma­lies dans la struc­ture géo­lo­gique. Des cavi­tés. Des espaces vides, de dimen­sions variables, à des pro­fon­deurs allant de cinq à vingt mètres sous la sur­face. Le rap­port les attri­bue à des phé­no­mènes kars­tiques — des dis­so­lu­tions natu­relles du cal­caire par l’eau sou­ter­raine, rien de mys­té­rieux. Mais il note aus­si — et c’est là que ça devient inté­res­sant — que cer­taines de ces cavi­tés pré­sentent des parois de com­po­si­tion miné­ra­lo­gique dif­fé­rente de la roche envi­ron­nante. Une roche plus sombre, plus dense. Non identifiée.

— Com­ment connais­sez-vous ce rapport ?

— Parce que mon pré­dé­ces­seur à l’am­bas­sade, un homme nom­mé Sco­field, l’a obte­nu des Bri­tan­niques en 1957, dans le cadre d’un échange de ren­sei­gne­ments. La géo­lo­gie du sous-sol d’Am­man inté­res­sait Washing­ton pour des rai­sons que vous pou­vez devi­ner — en cas de conflit, il est utile de savoir ce qu’il y a sous une capi­tale alliée. Des abris. Des tun­nels. Des points faibles. Sco­field a lu le rap­port et l’a clas­sé sans suite. Mais il a ajou­té une note manus­crite en marge que j’ai trou­vée quand j’ai repris son bureau. La note dit ceci — je la cite de mémoire : « Les ano­ma­lies signa­lées sous les col­lines 2 et 3 méritent une inves­ti­ga­tion dis­crète. La com­po­si­tion des parois ne cor­res­pond à aucune for­ma­tion géo­lo­gique connue dans la région. Recom­mande enquête tech­nique avant toute construc­tion majeure dans ces secteurs. »

— Les col­lines 2 et 3, dis-je. Le deuxième et le troi­sième cercle. L’emplacement de l’hôtel.

— L’emplacement de l’hôtel.

Je res­tai silen­cieux un moment. Dehors, un appel à la prière s’é­le­va — celui de la mos­quée du roi Abdal­lah, la plus proche — et sa mélo­pée cou­vrit les bruits de la rue pen­dant quelques ins­tants, impo­sant son propre silence par-des­sus celui de la ville.

— Pour­quoi me racon­tez-vous tout cela, mon­sieur Harwood ?

— Parce que je veux que vous refer­miez ce mur.

Il dit cela avec une dou­ceur qui n’a­vait rien de mena­çant. C’é­tait la dou­ceur d’un homme qui for­mule une requête, pas un ordre. Mais der­rière la dou­ceur, il y avait quelque chose de ferme — une déter­mi­na­tion qui ne venait pas de Har­wood lui-même mais de quelque chose de plus grand que lui, une ins­ti­tu­tion, un pays, une logique qui dépas­sait la conver­sa­tion entre deux hommes dans un bureau d’hôtel.

— Refer­mer le mur, répétai-je.

— Refer­mer le mur. Rebou­cher. Faire comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Et deman­der à votre archi­tecte de prendre le pro­chain vol pour Zurich.

— Pour­quoi ?

— Parce que ce qui est sous cet hôtel — ce qui est sous cette ville — ne nous concerne pas. Pas moi, pas vous, pas Breit­ner, pas Giu­lia Man­ci­ni. Ça ne concerne per­sonne de vivant. C’est quelque chose d’an­cien, d’i­nerte, et d’i­nof­fen­sif tant qu’on le laisse tran­quille. Mais si on l’ouvre, si on le mesure, si on le car­to­gra­phie, si on écrit des rap­ports et qu’on les publie — alors ça devient un pro­blème. Pas un pro­blème géo­lo­gique. Un pro­blème politique.

— Poli­tique ?

— Nas­ser. Nous sommes en 1963. La Jor­da­nie est un pays jeune, fra­gile, mena­cé de toutes parts. Le roi Hus­sein tient le pays à bout de bras, avec l’aide amé­ri­caine, avec le sou­tien dis­cret d’Is­raël, avec la loyau­té de ses Bédouins. Tout repose sur une idée : que la Jor­da­nie est un pays moderne, stable, tour­né vers l’a­ve­nir. Que c’est un pays où l’on construit des hôtels, pas un pays où l’on creuse des mys­tères. Si demain quel­qu’un annonce qu’il y a, sous la capi­tale, un réseau de cavi­tés inex­pli­quées, d’o­ri­gine incon­nue, avec des parois de roche non iden­ti­fiée et des marques que per­sonne ne peut lire — qu’est-ce qui se passe ? Les jour­naux s’en emparent. Les nas­sé­riens y voient un signe de plus que la Jor­da­nie est un pays arrié­ré, super­sti­tieux, indigne de la moder­ni­té arabe. Les archéo­logues débarquent. Les tou­ristes affluent — ou fuient. Et le roi, qui vient d’i­nau­gu­rer un hôtel pour mon­trer que tout va bien, se retrouve avec un mys­tère sous les pieds qui dit exac­te­ment le contraire.

Il fit une pause. Puis :

— Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas trou­ver, Nas­ser. Pas parce qu’elles sont dan­ge­reuses. Mais parce qu’elles com­pliquent le récit. Et le récit, en ce moment, a besoin d’être simple. La Jor­da­nie avance. Le roi est fort. L’hô­tel est beau. C’est le récit dont nous avons tous besoin — vous, moi, Hus­sein, l’A­mé­rique. Et ce récit ne laisse pas de place à un trou dans le sous-sol.

*     *     *

Je l’é­cou­tai. J’é­cou­tai chaque mot, et chaque mot était rai­son­nable, et chaque argu­ment était fon­dé, et je savais — avec la cer­ti­tude tran­quille d’un homme qui a pas­sé vingt ans à gérer des sur­faces — que Har­wood avait rai­son. Qu’il fal­lait rebou­cher. Qu’il fal­lait oublier. Que le récit avait besoin d’être simple.

Et pour­tant.

— Mon­sieur Har­wood, dis-je. Vous m’a­vez deman­dé de vous répondre en tant qu’­homme, pas en tant que direc­teur d’hô­tel. Je vais vous rendre la pareille. Vous me dites de refer­mer le mur. Très bien. Mais vous ne pou­vez pas me deman­der de faire comme si je n’a­vais rien vu. J’ai posé ma main sur la paroi de cet espace. J’ai sen­ti le froid. J’ai enten­du le silence. Et je sais — pas en tant que direc­teur, mais en tant qu’­homme, en tant qu’Am­ma­nais, en tant que fils de cette ville — que ce qui est en des­sous n’est pas un pro­blème poli­tique. C’est quelque chose d’autre. Quelque chose qui était là avant nous et qui sera là après nous. Et ce quelque chose, mon­sieur Har­wood, ne se sou­cie pas du récit.

Har­wood me regar­da. Son sou­rire — ce sou­rire amé­ri­cain, large, appré­cia­teur — avait dis­pa­ru. Il me regar­dait avec quelque chose qui res­sem­blait, pour la pre­mière fois, à du res­pect. Ou peut-être à de l’in­quié­tude. Les deux se res­semblent, chez cer­tains hommes.

— Je sais, dit-il dou­ce­ment. C’est bien pour cela qu’il faut refermer.

Il se leva. Alla à la porte. Se retourna.

— Nas­ser. Votre archi­tecte. Vous avez véri­fié auprès de la firme Hol­zer & Wen­ger qu’il était bien celui qu’il pré­ten­dait être ?

— Non.

— Vous devriez.

Il sor­tit. Je res­tai seul dans mon bureau, avec l’ap­pel à la prière qui s’a­che­vait, les bruits de la rue qui reve­naient, et quelque part en des­sous de moi, dans l’é­pais­seur de la col­line, Breit­ner qui mesu­rait le vide avec un mètre ruban, dans le silence, dans le noir, avec la patience d’un homme qui a toute l’é­ter­ni­té devant lui — ou qui la cherche.

Cha­pitre 10 — Le retour de Breitner

Deux jours pas­sèrent. Deux jours pen­dant les­quels je fis mon métier — accueillir les clients, véri­fier les comptes, super­vi­ser le ser­vice, sou­rire. L’hô­tel avait trou­vé son rythme. Les réser­va­tions affluaient. L’i­nau­gu­ra­tion avait pro­duit son effet : les ambas­sades nous envoyaient leurs visi­teurs, les hommes d’af­faires de pas­sage à Amman deman­daient le Al Urdon en prio­ri­té, et le Jor­dan Times avait publié un article élo­gieux sur la cui­sine de Faris, ce qui avait rem­pli le res­tau­rant trois soirs de suite. Tout allait bien. Tout allait exac­te­ment comme je l’a­vais voulu.

Et Breit­ner vivait dans mon sous-sol.

Pas lit­té­ra­le­ment — il remon­tait dor­mir quelques heures dans sa chambre, se dou­chait, chan­geait de che­mise. Mais l’es­sen­tiel de ses jour­nées, et une par­tie de ses nuits, il les pas­sait de l’autre côté du mur, dans l’es­pace de pierre noire, avec sa lampe à pétrole, son mètre ruban et son car­net. Yous­sef, le gar­çon d’é­tage, lui des­cen­dait des pla­teaux-repas — du pain, du fro­mage, du thé, des olives — et les remon­tait à moi­tié enta­més. Salim, l’ou­vrier, avait ins­tal­lé une échelle de for­tune pour faci­li­ter la des­cente et refu­sait désor­mais d’al­ler plus loin que le rebord du trou. Il disait que l’air d’en bas lui don­nait des maux de tête. Je crois qu’il avait peur, mais Salim était un homme de Mada­ba, et les hommes de Mada­ba n’ad­mettent pas la peur — ils l’ap­pellent pru­dence, ce qui revient au même mais sonne mieux.

Je ne des­cen­dis pas. Je résis­tai. Chaque matin, en tra­ver­sant le lob­by pour aller à mon bureau, je pas­sais devant la porte du sous-sol et je sen­tais — ou croyais sen­tir — un cou­rant d’air froid qui fil­trait sous la porte, une haleine de pierre, un appel muet. Et chaque matin, je conti­nuais mon che­min, je mon­tais l’es­ca­lier, j’ou­vrais mon bureau, je m’as­seyais der­rière ma table et je fai­sais ce que font les direc­teurs d’hô­tel : je main­te­nais la surface.

*     *     *

Le troi­sième jour — nous étions le 20 mars —, Breit­ner remonta.

Je le vis d’a­bord de loin, depuis la récep­tion, comme une sil­houette qui émer­geait de l’es­ca­lier de ser­vice. Il mar­chait len­te­ment, avec cette démarche un peu raide des gens qui sont res­tés long­temps dans une pos­ture incon­for­table — accrou­pis, age­nouillés, cour­bés sous un pla­fond bas. Il tenait son car­net dans une main et sa lampe éteinte dans l’autre. Sa che­mise était tachée de pous­sière noire — pas la pous­sière grise du béton, une pous­sière plus sombre, plus fine, celle de la roche incon­nue — et ses che­veux, d’or­di­naire cou­pés court et dis­ci­pli­nés, étaient en désordre, comme s’il avait pas­sé la main dedans des cen­taines de fois en réfléchissant.

Mais c’est son visage qui me frappa.

Il avait chan­gé. Pas de manière spec­ta­cu­laire — pas amai­gri, pas vieilli, pas mar­qué par une épreuve visible. Chan­gé autre­ment. Comme si une ten­sion qui avait habi­té ses traits depuis son arri­vée — cette cris­pa­tion de l’homme qui cherche — s’é­tait relâ­chée. Son visage était lisse. Calme. Presque serein. Et ses yeux — ces yeux gris pâle, enfon­cés, qui avaient eu jusque-là l’in­ten­si­té de forets méca­niques — avaient une dou­ceur nou­velle, une sorte de dis­tance, comme s’ils regar­daient le monde depuis un endroit légè­re­ment en retrait de la sur­face des choses.

Il vint s’as­seoir au bar. Ahmad, sans qu’il eût besoin de deman­der, lui ser­vit un arak et un verre d’eau. Breit­ner but l’eau d’a­bord, d’un trait, puis l’a­rak, par petites gor­gées, en regar­dant devant lui avec cette séré­ni­té qui m’in­quié­tait plus que n’im­porte quelle agitation.

Je m’as­sis à côté de lui.

— Alors ? dis-je.

Il ouvrit son car­net. Les pages étaient cou­vertes de chiffres, de cro­quis, de nota­tions. Il les feuille­ta len­te­ment, comme un homme qui relit un jour­nal intime avant de le confier à quelqu’un.

— L’es­pace est plus grand que je ne le pen­sais, dit-il. Il s’é­tend sous toute l’aile est de l’hô­tel, et pro­ba­ble­ment au-delà — vers la Cita­delle. Je n’ai pas pu en atteindre les limites. Dans la direc­tion nord-est, les parois s’é­vasent et le pla­fond monte, et l’obs­cu­ri­té devient si épaisse que la lampe n’y suf­fit plus. On dirait que l’es­pace s’é­lar­git à mesure qu’on s’é­loigne du point d’en­trée — comme un enton­noir inver­sé, ou comme les branches d’un arbre qui partent d’un tronc unique.

— Et les marques ?

— Les marques sont par­tout. Des séries de traits ver­ti­caux, gra­vées dans la pierre à hau­teur d’homme. J’en ai comp­té plus de trois mille sur les parois acces­sibles. Elles ne sont pas déco­ra­tives. Ce sont des mesures — des uni­tés de lon­gueur, ou de temps, ou de quelque chose d’autre que je ne com­prends pas. Mais elles sont régu­lières. Espa­cées avec une pré­ci­sion qui sup­pose un ins­tru­ment — une règle, un com­pas, quelque chose d’é­qui­valent. Celui qui a fait cela n’é­tait pas un sau­vage grif­fon­nant sur un mur. C’é­tait un esprit orga­ni­sé. Un mesu­reur. Quel­qu’un comme moi.

Il dit cela sans iro­nie. C’é­tait un constat, pas une van­tar­dise. Breit­ner recon­nais­sait dans ces marques le geste de sa propre pro­fes­sion — la manie de mesu­rer, de quan­ti­fier, de tra­duire le monde en chiffres — et cette recon­nais­sance, je crois, était ce qui l’a­vait apai­sé. Il n’é­tait plus seul. Quel­qu’un, avant lui, des siècles ou des mil­lé­naires avant lui, avait fait exac­te­ment la même chose : des­cendre dans le noir, mesu­rer le vide, essayer de comprendre.

— Il y a autre chose, dit-il.

Il tour­na une page de son car­net et me mon­tra un cro­quis. Un des­sin rapide, au crayon, repré­sen­tant une sec­tion de paroi. Au milieu de la sec­tion, entou­rée de traits ver­ti­caux, une marque dif­fé­rente — pas un trait mais une forme. Un ovale allon­gé, avec une ligne hori­zon­tale en son centre. Comme un œil fer­mé. Ou comme une bouche close.

— J’ai trou­vé cela à envi­ron trente mètres du point d’en­trée, dans la direc­tion de la Cita­delle. C’est la seule marque qui ne soit pas un trait de mesure. La seule figure. Et elle est répé­tée — sept fois, à inter­valles régu­liers, le long de la paroi, comme si elle ponc­tuait un texte dont les traits seraient les mots.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je ne sais pas. Giu­lia sau­rait peut-être. Mais ce que je sais, c’est que ce sym­bole — cet œil fer­mé, ou cette bouche close, appe­lez-le comme vous vou­lez — est gra­vé plus pro­fon­dé­ment que les traits. Avec plus de force. Comme si celui qui l’a gra­vé vou­lait s’as­su­rer qu’il ne s’ef­fa­ce­rait pas. Qu’il dure­rait aus­si long­temps que la pierre elle-même.

Il refer­ma le carnet.

— Et puis il y a le sol, dit-il.

— Le sol ?

— Le sol de l’es­pace. Il n’est pas brut. Il n’est pas natu­rel. Il a été nive­lé. Apla­ni. Avec une régu­la­ri­té qui ne peut pas être le fait de l’é­ro­sion. Quel­qu’un a tra­vaillé ce sol — l’a taillé, l’a poli, l’a ren­du pra­ti­cable. Et sur ce sol, à cer­tains endroits, il y a des traces. Pas des empreintes — quelque chose de plus sub­til. Des usures. Des zones où la pierre est légè­re­ment plus claire, plus lisse, comme si quel­qu’un — ou quelque chose — avait mar­ché là, long­temps, très long­temps, en sui­vant tou­jours le même chemin.

— Des chemins.

— Des che­mins. Dans le noir. Sous la ville. Des che­mins qui ne mènent nulle part — ou qui mènent quelque part que je n’ai pas encore trouvé.

*     *     *

Il but la der­nière gor­gée de son arak. Ahmad, qui essuyait des verres au bout du comp­toir, ne nous regar­dait pas. Il avait cette dis­cré­tion des bons bar­mans — la capa­ci­té de deve­nir invi­sible quand la conver­sa­tion ne le concerne pas, ou le concerne trop.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je. Har­wood veut que je referme le mur.

— Je sais.

— Et vous ?

Il me regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux gris pâle, adou­cis, dis­tants — je vis quelque chose que je n’a­vais pas vu avant. Pas de la folie. Pas de l’ob­ses­sion. Quelque chose de plus tran­quille et de plus effrayant : de l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion d’un homme qui a trou­vé ce qu’il cher­chait et qui sait que la trou­vaille le dépasse, qu’elle est trop grande pour lui, trop ancienne, trop autre — et qui l’ac­cepte quand même, comme on accepte la mort, ou l’a­mour, ou l’é­vi­dence que le monde est plus vaste que ce qu’on en voit.

— L’hô­tel n’a pas été construit sur quelque chose, mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. Il a été construit pour cou­vrir quelque chose. Pas consciem­ment — les ingé­nieurs ne savaient pas, ou fai­saient sem­blant de ne pas savoir. Mais le ter­rain a dic­té. La col­line a pro­po­sé. Et l’hô­tel est deve­nu le bou­chon. Le cou­vercle. La der­nière couche posée sur un empi­le­ment de couches — Ammo­nites, Romains, Omeyyades, Cir­cas­siens, et main­te­nant vous — qui toutes, à leur manière, ont cou­vert le même vide.

— Et ce vide — qu’est-ce que c’est ?

— C’est le cœur de la ville. Le vrai cœur. Pas le centre géo­gra­phique, pas le siège du pou­voir, pas le souk ni la mos­quée. Le cœur au sens orga­nique. L’or­gane qui fait battre le reste. Les villes ne naissent pas au hasard, mon­sieur al-Kha­li­li. Elles naissent là où quelque chose les appelle — une source, un car­re­four, un port. Amman est née ici parce qu’il y avait quelque chose sous les col­lines. Quelque chose qui atti­rait les gens. Et qui, pério­di­que­ment, les repous­sait. L’at­trac­tion et la répul­sion — le double visage. Comme les têtes de la Citadelle.

Il se leva. Posa de l’argent sur le comp­toir — tou­jours le bon mon­tant, pas un fils de plus — et me dit, avec cette dou­ceur nou­velle qui était pire que n’im­porte quelle urgence :

— Vous pou­vez refer­mer le mur. Je ne m’y oppo­se­rai pas. Ce qui est en des­sous n’a pas besoin de nous pour conti­nuer. Il conti­nue­ra avec ou sans mur, avec ou sans hôtel, avec ou sans ville. Il a le temps. Plus de temps que vous et moi n’en aurons jamais.

Il mon­ta dans sa chambre. Je res­tai au bar. Ahmad posa un verre de thé devant moi sans que je l’eusse deman­dé, et je le bus en regar­dant la lumière du soir entrer par les baies vitrées du lob­by — cette lumière d’Am­man, dorée, oblique, qui fai­sait briller les marbres neufs et ne disait rien de ce qui se trou­vait en dessous.

Cha­pitre 11 — Le mur

Le len­de­main matin, la chambre 514 était vide.

Pas vide comme les jours pré­cé­dents — le lit pas défait, les plans éta­lés par­tout, le pas­se­port sur la table de nuit. Vide au sens plein du terme. Les plans avaient dis­pa­ru. La mal­lette avait dis­pa­ru. Le pas­se­port avait dis­pa­ru. Les vête­ments dans l’ar­moire — les deux che­mises de rechange, le pan­ta­lon de toile sombre, les chaus­sures de marche — avaient dis­pa­ru. Le sac de voyage n’é­tait plus là. La chambre avait été ren­due à son état d’o­ri­gine, comme si per­sonne ne l’a­vait jamais occu­pée. Comme si Karl Breit­ner n’a­vait jamais existé.

Un seul objet res­tait. Posé au centre du lit — le lit que Breit­ner n’a­vait presque jamais uti­li­sé —, comme un mes­sage ou un cadeau d’a­dieu : le mètre ruban. Son mètre ruban de métal, celui qu’il avait sor­ti de sa mal­lette le pre­mier jour, celui avec lequel il avait mesu­ré les cou­loirs, les fenêtres, les murs, l’es­pace man­quant, le vide. Il était dérou­lé sur toute sa lon­gueur — cinq mètres — et tra­ver­sait le lit en dia­go­nale, du coin supé­rieur gauche au coin infé­rieur droit, comme une ligne tra­cée sur une carte, comme un che­min, comme une mesure ultime dont je ne connais­sais pas l’objet.

Yous­sef, qui avait fait la décou­verte en venant pré­pa­rer la chambre, me regar­dait avec des yeux ronds.

— Il est par­ti, dit-il.

— Quand ?

— Cette nuit. Per­sonne ne l’a vu sor­tir. Le veilleur de nuit dit qu’il ne l’a pas vu pas­ser par le lobby.

Je ramas­sai le mètre ruban. Il était froid dans ma main — plus froid qu’un objet métal­lique lais­sé dans une chambre chauf­fée n’au­rait dû l’être. Je le repliai, le glis­sai dans ma poche, et des­cen­dis au sous-sol.

*     *     *

Le trou dans le mur était tel que nous l’a­vions lais­sé — une ouver­ture irré­gu­lière, de la taille d’un homme accrou­pi, dans le béton de l’aile est. L’é­chelle de for­tune posée par Salim était tou­jours en place. Le cou­rant d’air froid mon­tait de l’obs­cu­ri­té, régu­lier, patient. Et le silence — ce silence de l’autre côté — était là, com­pact, immo­bile, comme un lac sou­ter­rain dont la sur­face ne ride jamais.

Je m’ap­pro­chai du bord. Je me pen­chai. J’appelai :

— Mon­sieur Breitner ?

Ma voix des­cen­dit dans l’es­pace et ne revint pas. Pas d’é­cho. Pas de réver­bé­ra­tion. Le silence l’ab­sor­ba comme une éponge absorbe l’eau — com­plè­te­ment, ins­tan­ta­né­ment, sans trace. Comme si l’es­pace en des­sous n’a­vait pas de parois sur les­quelles un son pût rebon­dir. Ou comme si les parois étaient faites pour absor­ber les sons, pour empê­cher les voix de remonter.

Breit­ner n’é­tait pas là. Breit­ner n’é­tait nulle part. Il était par­ti — par la porte de l’hô­tel sans que le veilleur le vît, ou par le trou dans le mur vers un endroit que je pré­fé­rais ne pas ima­gi­ner. Il avait lais­sé son mètre ruban et empor­té tout le reste. Ses plans, ses cro­quis, la vieille carte avec les cavi­tés en poin­tillés, son car­net avec les trois mille traits et les sept yeux fer­més. Tout cela avait dis­pa­ru avec lui, comme si le savoir qu’il avait accu­mu­lé en dix jours ne pou­vait pas res­ter en sur­face — comme s’il devait être empor­té, enfoui, remis en dessous.

*     *     *

Je fis rebou­cher le mur ce jour-là.

Salim tra­vailla seul, en silence, avec du mor­tier et des par­paings. Il maçon­na l’ou­ver­ture avec la rapi­di­té effi­cace d’un homme qui veut en finir. Quand il eut ter­mi­né, le mur avait retrou­vé son appa­rence — un mur de sous-sol, brut, ano­nyme, sans signe qu’il eût jamais été per­cé. Seule une légère dif­fé­rence de teinte — le mor­tier frais plus clair que le béton ancien — tra­his­sait l’in­ter­ven­tion. Dans quelques semaines, la pous­sière du sous-sol recou­vri­rait cette dif­fé­rence, et il n’y aurait plus rien à voir.

Salim ran­gea ses outils, se lava les mains au robi­net de la buan­de­rie, et vint me trou­ver dans le cou­loir. Il avait les yeux rouges — de la pous­sière, ou d’autre chose.

— C’est fait, dit-il.

— Mer­ci, Salim.

— Mon­sieur al-Khalili.

— Oui ?

— L’ar­chi­tecte. Il n’est pas sor­ti par la porte.

— Com­ment le sais-tu ?

— Parce que j’ai véri­fié le registre du veilleur. Et parce que j’ai véri­fié l’é­chelle, ce matin, avant de rebou­cher. L’é­chelle était posée du côté d’en bas. Pas du côté d’en haut. Quel­qu’un l’a­vait tirée de l’autre côté, depuis l’in­té­rieur de l’espace.

Je ne répon­dis pas. Salim ne dit rien de plus. Il ramas­sa sa caisse à outils et s’en alla, et je res­tai seul dans le sous-sol, devant le mur neuf, avec le mètre ruban de Breit­ner dans ma poche et le silence de l’autre côté qui pesait contre les par­paings comme une main posée à plat sur une porte.

*     *     *

Le soir même, je pas­sai un appel télé­pho­nique. Les com­mu­ni­ca­tions inter­na­tio­nales, en 1963, étaient une épreuve de patience — il fal­lait pas­ser par le stan­dard, deman­der une ligne, attendre, être redi­ri­gé, attendre encore. La ligne vers Zurich mit qua­rante minutes à être éta­blie. La voix au bout du fil — la secré­taire de Hol­zer & Wen­ger, Archi­tek­ten — était loin­taine, brouillée par les para­sites, mais par­fai­te­ment compréhensible.

Je deman­dai à par­ler à Herr Rudolf Hol­zer. On me dit qu’il était absent. Je deman­dai si la firme avait envoyé un archi­tecte du nom de Karl Breit­ner à Amman, en Jor­da­nie, pour une ins­pec­tion de l’hô­tel Al Urdon. Il y eut un silence. Puis la secré­taire me mit en attente. Deux minutes pas­sèrent. Un homme prit la ligne — pas Hol­zer, un asso­cié dont je n’ai pas rete­nu le nom.

— Mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. J’ai véri­fié nos registres. Nous n’a­vons envoyé per­sonne à Amman. Aucune mis­sion d’ins­pec­tion n’a été pro­gram­mée pour l’hô­tel Al Urdon.

— Et Karl Breit­ner ? Est-il un archi­tecte de votre firme ?

Un autre silence.

— Il l’a été. Herr Breit­ner a tra­vaillé chez nous de 1948 à 1957. Il a effec­ti­ve­ment par­ti­ci­pé à la concep­tion ini­tiale de l’hô­tel Al Urdon, dans les pre­mières phases du pro­jet, avant que la construc­tion ne com­mence. Mais il a quit­té la firme en 1957. Pour des rai­sons personnelles.

— Quelles raisons ?

— Je ne suis pas auto­ri­sé à… Mon­sieur al-Kha­li­li, Herr Breit­ner a eu des… dif­fi­cul­tés. D’ordre psy­cho­lo­gique. Il a été hos­pi­ta­li­sé pen­dant un temps. Ensuite il a dis­pa­ru. Nous n’a­vons plus eu de nou­velles depuis 1959. La lettre que vous avez reçue — si vous avez reçu une lettre — ne vient pas de nous. Herr Hol­zer n’a pas signé de lettre de mis­sion pour Breitner.

— Je vois.

— Mon­sieur al-Kha­li­li. Si cet homme est à Amman, si vous le voyez, nous vous serions recon­nais­sants de nous en infor­mer. Herr Breit­ner avait empor­té cer­tains docu­ments en quit­tant la firme — des plans, des études pré­li­mi­naires. Des docu­ments qui nous appartiennent.

— Il n’est plus à Amman, dis-je. Il est parti.

— Par­ti où ?

Je regar­dai le pla­fond de mon bureau. Au-des­sus, les étages de l’hô­tel, les clients, les chambres, le bar, la ter­rasse. En des­sous, le lob­by, le sous-sol, le mur rebou­ché, et der­rière le mur, l’es­pace de pierre noire où un homme avait peut-être choi­si de dis­pa­raître — ou avait été rap­pe­lé par quelque chose de plus ancien que sa propre folie.

— Je ne sais pas, dis-je. Il est parti.

*     *     *

Je rac­cro­chai. Je res­tai long­temps dans mon bureau, dans la lumière décli­nante, à écou­ter les bruits de l’hô­tel — le tin­te­ment des cou­verts au res­tau­rant, le mur­mure des conver­sa­tions au bar, le pas feu­tré des ser­veurs dans les cou­loirs. Les bruits de la sur­face. Les bruits de la vie qui continue.

Et puis je sor­tis le mètre ruban de ma poche. Je le dépliai sur mon bureau. Cinq mètres de métal brillant, gra­dué en cen­ti­mètres et en pouces, avec le nom du fabri­cant — Luf­kin, made in USA — gra­vé sur le boî­tier. Un objet ordi­naire. Un outil de mesure. La chose la plus ration­nelle du monde.

Je le repliai et le ran­geai dans le tiroir de mon bureau, où il res­te­rait pen­dant sept ans, jus­qu’en sep­tembre 1970, quand j’au­rais besoin de mesu­rer autre chose — l’é­ten­due de ce qu’on peut perdre, la pro­fon­deur de ce qu’on ne com­prend pas, la dis­tance entre la sur­face des choses et leur vérité.

Dehors, la nuit tom­bait sur Amman. Les lumières s’al­lu­maient sur les col­lines. La Cita­delle, éclai­rée par ses pro­jec­teurs, flot­tait dans le noir comme un navire de pierre. Et sous mes pieds, sous le lob­by, sous le sous-sol, sous le mur neuf de Salim, l’es­pace atten­dait. Patient. Miné­ral. Indif­fé­rent. Avec ses trois mille traits gra­vés et ses sept yeux fer­més et ses che­mins usés par des pas que per­sonne n’a­vait jamais entendus.

L’hô­tel était beau. Le roi était content. Les clients venaient. Le récit était simple.

Je des­cen­dis au bar et deman­dai à Ahmad de me ser­vir un arak. Il me le ser­vit sans un mot. Nous bûmes ensemble, en silence, dans la lumière dorée des appliques murales, et nous ne par­lâmes pas de ce qui était en des­sous. Nous n’en par­le­rions plus jamais.

Cha­pitre 12 — Septembre

Sept ans plus tard, la ville brûlait.

C’é­tait le 18 sep­tembre 1970, le troi­sième jour de ce qu’on appel­le­rait Sep­tembre noir, et l’hô­tel — mon hôtel, qui s’ap­pe­lait désor­mais le Jor­dan Inter­Con­ti­nen­tal, la chaîne l’a­vait absor­bé en 1964 — était pris entre deux feux. L’ar­mée jor­da­nienne tirait depuis les hau­teurs du troi­sième cercle. Les fedayin pales­ti­niens répon­daient depuis le quar­tier d’Ash­ra­fiyeh. Les obus pas­saient au-des­sus de nous, par­fois à tra­vers nous — une roquette avait per­cé le mur du sixième étage la veille au soir, tra­ver­sant une chambre inoc­cu­pée de part en part, lais­sant deux trous symé­triques, un d’en­trée et un de sor­tie, comme les yeux d’un masque. Les vitres du lob­by avaient explo­sé le pre­mier jour. Le tapis rouge de l’i­nau­gu­ra­tion — celui de Bey­routh, que j’a­vais conser­vé par sen­ti­ment — était cou­vert d’é­clats de verre qui cris­saient sous les pieds.

Plus de cent jour­na­listes étran­gers étaient pié­gés dans l’hô­tel. Des cor­res­pon­dants de qua­rante agences de presse, venus cou­vrir la crise jor­da­nienne, coin­cés par les tirs de sni­pers qui les empê­chaient de sor­tir. Ils dor­maient dans les cou­loirs, dans les salles de ban­quet, dans les cui­sines. Les com­mu­ni­ca­tions étaient cou­pées — pas de télé­phone, pas de télex. L’élec­tri­ci­té fonc­tion­nait par inter­mit­tence, au gré d’un géné­ra­teur die­sel que Salim — fidèle Salim, tou­jours là, sept ans plus tard — ali­men­tait en car­bu­rant avec la régu­la­ri­té d’un infir­mier admi­nis­trant une per­fu­sion. L’eau cou­rante avait été cou­pée le deuxième jour. Nous ration­nions ce qui res­tait dans les réser­voirs du toit.

Ahmad était au bar. Bien sûr qu’il était au bar. Le bar n’a­vait plus rien à ser­vir — les bou­teilles avaient été vidées, cas­sées ou réqui­si­tion­nées — mais Ahmad était là, der­rière son comp­toir, essuyant des verres qui n’exis­taient plus, dans une pan­to­mime de nor­ma­li­té qui était sa façon de résis­ter au chaos. Quand une explo­sion fai­sait trem­bler les murs, il ne bron­chait pas. Il levait un verre ima­gi­naire vers la lumière ima­gi­naire et véri­fiait des traces ima­gi­naires, et cet acte déri­soire était la chose la plus cou­ra­geuse que j’aie jamais vue.

*     *     *

C’est dans la nuit du 18 au 19 sep­tembre que je des­cen­dis au sous-sol.

Pas pour véri­fier les réserves d’eau, bien que ce fût le pré­texte que je me don­nai. Pas pour ins­pec­ter le géné­ra­teur, que Salim maî­tri­sait mieux que moi. Je des­cen­dis parce que quelque chose m’y appe­lait — la même chose qui m’y avait appe­lé sept ans plus tôt, quand Breit­ner frap­pait le mur dans la nuit et que je res­tais debout dans le lob­by à écou­ter. Le même cou­rant froid sous la porte. La même haleine de pierre. Le même silence qui n’é­tait pas une absence mais une présence.

L’es­ca­lier de ser­vice était plon­gé dans le noir — le géné­ra­teur ali­men­tait les étages supé­rieurs en prio­ri­té. Je des­cen­dis à tâtons, une main sur la rampe, l’autre tenant la lampe torche que je gar­dais dans le tiroir de mon bureau depuis 1963, à côté du mètre ruban de Breit­ner. La lampe pro­dui­sait un cercle de lumière jaune qui dan­sait sur les marches de béton et les murs nus, pro­je­tant mon ombre der­rière moi, grande, défor­mée, comme celle de Breit­ner dans l’es­pace de pierre noire.

Le sous-sol était silen­cieux. Pas le silence ordi­naire d’un sous-sol la nuit — un silence plus pro­fond, ampli­fié par l’ab­sence des bruits habi­tuels de la machi­ne­rie : les pompes étaient arrê­tées, la chauf­fe­rie éteinte, seul le géné­ra­teur ron­ron­nait fai­ble­ment à l’autre bout du bâti­ment. Dans ce silence, les explo­sions du dehors — les obus, les rafales, les déto­na­tions sourdes des roquettes — par­ve­naient assour­dies, loin­taines, comme les bruits d’un orage au-des­sus d’une grotte. Comme si le sous-sol appar­te­nait à un autre monde que celui qui brû­lait au-dessus.

Je mar­chai jus­qu’à l’aile est. Le cou­loir. Le cul-de-sac. Le mur.

Le mur de Salim. Par­paings et mor­tier. Sept ans d’âge. La pous­sière du sous-sol l’a­vait uni­for­mi­sé — il n’y avait plus de dif­fé­rence de teinte entre le mor­tier et le béton envi­ron­nant. On ne voyait rien. Rien ne tra­his­sait ce qui se trou­vait der­rière. Le mur était un mur, et c’est tout.

Je posai ma main dessus.

Le froid était immé­diat. Pas le froid du béton — le béton, à cette pro­fon­deur, aurait dû être à tem­pé­ra­ture constante, tiède en hiver, frais en été. Non. Le froid qui tra­ver­sait le mur était celui de l’autre côté. Celui de l’es­pace. Celui de la roche noire et du silence qui avait une forme. Sept ans de par­paings et de mor­tier n’a­vaient rien chan­gé. Le froid était tou­jours là. L’es­pace était tou­jours là. Il n’a­vait pas bou­gé. Il n’a­vait pas chan­gé. Il attendait.

Et je l’entendis.

Pas un son. Pas un bruit. Breit­ner avait rai­son : ce n’é­tait pas un bruit. C’é­tait une absence de bruit si pro­fonde qu’elle avait une den­si­té, une tex­ture, une pré­sence. Un silence qui n’é­tait pas le vide du silence mais le plein du silence — comme un lac noir dont la sur­face est si immo­bile qu’elle semble solide, et qui pour­tant fré­mit en des­sous, très loin en des­sous, d’un mou­ve­ment imper­cep­tible qui n’est ni un cou­rant ni une vague mais quelque chose d’an­té­rieur aux cou­rants et aux vagues, quelque chose d’o­ri­gi­nal, de premier.

Le silence de ce qui était là avant tout le reste.

*     *     *

Au-des­sus de moi, la ville brû­lait. Les fedayin et l’ar­mée se mas­sa­craient dans les rues de cette ville qui avait déjà dis­pa­ru une fois et qui dis­pa­rais­sait peut-être de nou­veau, à sa manière — pas dans le silence cette fois, mais dans le fra­cas, pas dans l’ef­fa­ce­ment mais dans la des­truc­tion. Et l’hô­tel — mon hôtel, cet hôtel que j’a­vais aimé comme un enfant, dont j’a­vais ciré les marbres et plié les ser­viettes et accueilli le roi — tenait debout. Les murs tenaient. La struc­ture tenait. Mal­gré les obus, mal­gré les roquettes, mal­gré les vitres souf­flées et les trous dans les façades. L’hô­tel tenait, comme si ses fon­da­tions étaient plus pro­fondes que ce que les ingé­nieurs avaient pré­vu. Comme si elles s’en­fon­çaient non pas dans la roche cal­caire de la col­line mais dans autre chose — dans l’es­pace lui-même, dans le vide, dans le silence — et que ce socle invi­sible, cet anti-fon­de­ment, cette absence sous l’a­bon­dance, était ce qui le main­te­nait debout.

C’est une pen­sée folle. Je le sais. Un hôtel tient debout grâce au béton armé, aux cal­culs de charge, aux normes sis­miques. Pas grâce au vide. Mais debout dans le sous-sol, la main sur le mur froid, avec la ville en feu au-des­sus de moi et le silence en des­sous, je ne pou­vais pas pen­ser autre­ment. L’hô­tel était le bou­chon. Le cou­vercle. La der­nière couche. Et c’est parce qu’il était posé sur ce vide — sur ce cœur ancien, patient, miné­ral — qu’il tenait. Parce que le vide, en des­sous, ne vou­lait pas être expo­sé. Parce que le silence ne vou­lait pas être enten­du. Et que l’hô­tel, au-des­sus, était sa protection.

Nous nous pro­té­gions mutuel­le­ment — l’hô­tel et le vide. La sur­face et la pro­fon­deur. Le bruit et le silence. Comme les deux visages d’une même tête de pierre.

*     *     *

Je reti­rai ma main du mur. Le froid res­ta dans ma paume un moment, puis se dis­si­pa. Je res­tai debout dans le cou­loir, sous les néons éteints, dans le noir que la lampe torche trouait à peine, et je pen­sai à Breitner.

Où était-il ? Était-il sor­ti de l’hô­tel cette nuit de mars 1963, par une porte de ser­vice, un esca­lier oublié, une fenêtre du rez-de-chaus­sée, empor­tant ses plans et sa mal­lette, pour dis­pa­raître dans la nuit d’Am­man et rejoindre un aéro­port, un train, un bateau, une autre vie ? C’é­tait l’ex­pli­ca­tion la plus simple. L’ex­pli­ca­tion d’homme sensé.

Ou était-il des­cen­du ? Avait-il tiré l’é­chelle der­rière lui, comme Salim l’a­vait consta­té, et s’é­tait-il enfon­cé dans l’es­pace de pierre noire, dans la direc­tion de la Cita­delle, le long des che­mins usés par des pas invi­sibles, vers quelque chose que ni moi, ni Giu­lia, ni Har­wood, ni per­sonne de vivant ne pou­vait nom­mer ? Avait-il rejoint celui — ceux — qui avaient gra­vé les trois mille traits et les sept yeux fer­més, qui avaient mesu­ré le vide avant lui, qui avaient su ce que le vide conte­nait et qui avaient choi­si de res­ter en des­sous, dans le froid et le silence, pen­dant que les villes au-des­sus nais­saient, gran­dis­saient, dis­pa­rais­saient et renais­saient comme des vagues sur un océan dont ils étaient le fond ?

Je ne savais pas. Je ne sau­rais jamais. Et c’é­tait bien ain­si. Il y a des ques­tions aux­quelles on ne répond pas — non parce que la réponse n’existe pas, mais parce que la réponse, si elle exis­tait, chan­ge­rait le sol sous nos pieds. Et nous avons besoin du sol. Nous avons besoin de la sur­face. Nous avons besoin de croire que ce sur quoi nous mar­chons est solide, est fini, est connu. Nous avons besoin de l’hô­tel — de ses marbres, de ses cuivres, de ses draps repas­sés et de son sou­rire à la récep­tion. Nous avons besoin du récit.

*     *     *

Je remon­tai.

Le lob­by était noir, jon­ché de verre bri­sé et de gra­vats. L’air sen­tait la poudre et le plâtre mouillé. Quelques jour­na­listes dor­maient sur des mate­las posés à même le sol, leurs appa­reils pho­to ser­rés contre eux comme des enfants serrent un ours en peluche. L’un d’eux, un Bri­tan­nique roux dont je ne connus jamais le nom, était éveillé. Il fumait une ciga­rette à la lueur d’une bou­gie et me regar­da mon­ter de l’es­ca­lier de ser­vice avec la curio­si­té dis­traite d’un homme qui a vu trop de choses pour s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

— Tout va bien en bas ? demanda-t-il.

— Tout va bien, dis-je.

J’al­lai à la cui­sine. Je fis chauf­fer de l’eau sur un réchaud de cam­ping que Faris avait ins­tal­lé quand le gaz avait été cou­pé. Je pré­pa­rai du thé — du thé à la sauge, le thé des col­lines d’Am­man, celui que ma mère pré­pa­rait quand j’é­tais enfant et que le monde était simple. Je posai les verres sur un pla­teau — un pla­teau de cuivre, cabos­sé par un éclat d’o­bus mais encore uti­li­sable — et je mon­tai au bar.

Ahmad était tou­jours là. Bien sûr qu’il était là. Il essuyait un verre qui n’exis­tait plus.

— Du thé, dis-je.

Il prit un verre. Le but len­te­ment. Et dit :

— L’hô­tel tiendra.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un espoir. C’é­tait un constat — le constat d’un bar­man qui connais­sait son bâti­ment comme un marin connaît son navire, par les cra­que­ments, les vibra­tions, les grin­ce­ments de la coque dans la tem­pête. Ahmad savait que l’hô­tel tien­drait. Il ne savait pas pour­quoi. Moi, je croyais le savoir — mais ce que je croyais savoir, je ne pou­vais le dire à per­sonne, parce que c’é­tait une folie, une super­sti­tion, une pen­sée de sous-sol, et que les pen­sées de sous-sol n’ont pas leur place à la surface.

Dehors, une explo­sion fit trem­bler les murs. De la pous­sière tom­ba du pla­fond. Les verres — les vrais, ceux qui res­taient — tin­tèrent dans leurs éta­gères. Ahmad ne bron­cha pas. Je ne bron­chai pas. Le thé fumait dans nos verres.

Sous nos pieds, sous le lob­by, sous le sous-sol, sous le mur de Salim, l’es­pace de pierre noire conti­nuait. Patient. Miné­ral. Ancien. Avec ses traits gra­vés et ses yeux fer­més et ses che­mins usés par des pas que per­sonne n’a­vait jamais vus. Avec, peut-être, quelque part dans son obs­cu­ri­té, un homme assis avec un mètre ruban, qui mesu­rait l’éternité.

L’hô­tel tiendrait.

La ville brû­le­rait, et se vide­rait, et se rem­pli­rait de nou­veau, et brû­le­rait encore, parce que c’est ce que font les villes qui sont bâties sur un cœur — elles battent, elles s’ar­rêtent, elles repartent. Et l’hô­tel, au-des­sus du cœur, tien­drait. Parce que c’é­tait sa fonc­tion. Pas d’ac­cueillir des clients, pas de ser­vir des cock­tails, pas d’im­pres­sion­ner des ambas­sa­deurs. Sa fonc­tion était de cou­vrir. De poser une sur­face lisse sur l’in­di­cible. De ser­vir le thé pen­dant que le monde s’ef­fondre, et de sou­rire à la récep­tion pen­dant que quelque chose de très ancien res­pire sous les marbres du lobby.

C’est le métier. Mon métier. Le métier de la surface.

Je finis mon thé. Je posai le verre sur le comp­toir. Et je retour­nai ser­vir le thé aux jour­na­listes, dans le noir, dans le bruit des obus, au-des­sus du silence.

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La ville creuse — Cha­pitres 9 à 12

La ville creuse — Cha­pitres 5 à 8

La ville creuse

La ville creuse

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — La soirée

Le 14 mars au soir — la veille de l’i­nau­gu­ra­tion —, nous orga­ni­sâmes un cock­tail pré­pa­ra­toire. C’é­tait l’i­dée de Har­wood, en réa­li­té, sug­gé­rée avec ce talent amé­ri­cain pour les pro­po­si­tions qui res­semblent à des faveurs : « Pour­quoi ne pas offrir un verre aux gens qui comptent, Nas­ser, dans un cadre déten­du, la veille du grand jour ? Pas de pro­to­cole, pas de dis­cours, juste de bons cock­tails et une ter­rasse avec vue. Je me charge de quelques invi­ta­tions du côté de l’ambassade. »

J’a­vais accep­té. C’é­tait une bonne idée. Et les bonnes idées de Har­wood avaient cette pro­prié­té d’être tou­jours bonnes pour au moins deux per­sonnes à la fois — l’hô­tel et l’am­bas­sade amé­ri­caine, la convi­via­li­té et le ren­sei­gne­ment — mais je n’é­tais pas naïf au point de ne pas le voir, et pas assez scru­pu­leux pour m’en offus­quer. Nous étions à Amman en 1963. Tout le monde ser­vait au moins deux maîtres.

La soi­rée eut lieu sur la ter­rasse du sep­tième étage, un espace que nous n’a­vions encore jamais uti­li­sé pour un évé­ne­ment. Les jar­di­niers avaient dis­po­sé des bou­gain­vil­liers en pot le long de la balus­trade, Ahmad avait dres­sé un bar pro­vi­soire sur une table dra­pée de blanc, et Faris, le chef liba­nais, avait pré­pa­ré des mez­zé — hou­mous, mou­ha­ma­ra, keb­bé nayé, fatayer aux épi­nards — dis­po­sés sur des pla­teaux de cuivre que les ser­veurs fai­saient cir­cu­ler avec la grâce un peu raide de gens qui portent un cos­tume neuf.

La nuit était douce. Pas un souffle de vent. Le ciel d’Am­man, ce soir-là, avait cette clar­té sur­na­tu­relle des nuits de fin d’hi­ver, quand l’air sec du désert rend les étoiles si proches qu’on a l’im­pres­sion de pou­voir les tou­cher en levant la main. La Cita­delle, illu­mi­née par des pro­jec­teurs récem­ment ins­tal­lés, flot­tait dans le noir comme un vais­seau de pierre. Et la ville, en contre­bas, scin­tillait de ses lumières domes­tiques — un tapis de lucioles blanches et jaunes dra­pé sur les col­lines, troué çà et là par l’obs­cu­ri­té des ter­rains vagues et des camps de réfugiés.

*     *     *

Ils vinrent tous. Le pre­mier secré­taire de l’am­bas­sade bri­tan­nique, un homme sec nom­mé Craw­ley, qui par­lait l’a­rabe avec l’ac­cent d’Ox­ford et por­tait un nœud papillon même par qua­rante degrés. L’at­ta­ché mili­taire fran­çais, le colo­nel de Bres­sac, qui avait ser­vi en Algé­rie et qui buvait du whis­ky avec la méthode d’un homme qui en a besoin. Deux ou trois hommes d’af­faires jor­da­niens de la vieille garde — des Kawar, des Mua­sher —, accom­pa­gnés de leurs épouses, des femmes élé­gantes en tailleur euro­péen qui par­laient fran­çais entre elles et arabe avec les domes­tiques. Un jour­na­liste du Times de Londres, de pas­sage, qui cher­chait un angle pour un article sur « la Jor­da­nie moderne ». Et un homme que je n’a­vais pas invi­té et que per­sonne ne sem­blait avoir invi­té — un petit homme brun, la cin­quan­taine, en cos­tume sombre mal cou­pé, qui se tenait à l’é­cart près de la balus­trade et ne par­lait à per­sonne. Je sus plus tard qu’il appar­te­nait au mukha­ba­rat — les ser­vices de ren­sei­gne­ment jor­da­niens — et qu’il s’ap­pe­lait, ou se fai­sait appe­ler, le capi­taine Zaydan.

Breit­ner arri­va en retard. Il avait mis une veste — la même veste gris clair de son arri­vée — et s’é­tait rasé, ce qui adou­cis­sait un peu son visage de falaise. Il prit un verre d’a­rak au bar sans rien dire à Ahmad, et alla se pos­ter à la balus­trade, face à la Cita­delle, à quelques mètres du capi­taine Zay­dan. Les deux hommes ne se par­lèrent pas. Ils regar­daient dans la même direc­tion — la même masse de ruines éclai­rées, le même temple tron­qué — mais je sus, avec cette cer­ti­tude qui ne repose sur rien de tan­gible, qu’ils ne voyaient pas la même chose.

Giu­lia Man­ci­ni arri­va peu après. Elle avait tro­qué son pan­ta­lon de fouilles contre une robe noire, simple, qui la trans­for­mait — pas en une autre femme, mais en une ver­sion d’elle-même que le soleil et la pous­sière de la Cita­delle avaient mas­quée. Elle avait des boucles d’o­reilles en argent, des boucles anciennes, qui res­sem­blaient vague­ment — je m’en ren­dis compte avec un fris­son d’é­tran­ge­té — aux orne­ments des têtes ammo­nites qu’elle étudiait.

Elle vint droit vers Breit­ner. Ils par­lèrent en ita­lien, à voix basse, près de la balus­trade. Je les obser­vais depuis le bar, où je m’é­tais ins­tal­lé pour sur­veiller le bon dérou­le­ment de la soi­rée — ou plu­tôt, soyons hon­nête, pour les obser­ver eux. Leur conver­sa­tion avait cette inten­si­té des échanges entre gens qui par­tagent un secret et qui savent que le temps presse. Giu­lia ges­ti­cu­lait — les mains ouvertes, les doigts écar­tés, mimant quelque chose qui res­sem­blait à une ouver­ture, une cavi­té. Breit­ner écou­tait, hochait la tête, sor­tait par­fois son car­net de la poche inté­rieure de sa veste et y notait un chiffre ou un mot.

Har­wood les rejoi­gnit. Je le vis s’in­sé­rer dans leur cercle avec cette aisance fluide qui était sa marque — un sou­rire, une main posée sur l’é­paule de Breit­ner, une phrase qui fit rire Giu­lia. L’A­mé­ri­cain par­lait un ita­lien approxi­ma­tif mais char­mant, agré­men­té de gestes qui com­pen­saient les lacunes du voca­bu­laire. Ils for­mèrent un trio étrange, ces trois-là, sur la ter­rasse de mon hôtel, avec la ville illu­mi­née à leurs pieds et les ruines der­rière eux : l’ar­chi­tecte qui cher­chait un vide, l’ar­chéo­logue qui étu­diait des visages à double face, et l’at­ta­ché cultu­rel qui col­lec­tait les secrets des uns et des autres avec la patience d’un entomologiste.

*     *     *

C’est Har­wood qui, au bout d’un moment, vint me trou­ver au bar.

— Votre archi­tecte est un per­son­nage fas­ci­nant, Nasser.

— Il est méticuleux.

— Il est plus que méti­cu­leux. Il est obsé­dé. Vous savez de quoi il a par­lé pen­dant vingt minutes ? Du sous-sol de votre hôtel. Des fon­da­tions. D’un espace qui man­que­rait entre deux niveaux. Giu­lia buvait ses paroles. Elle croit qu’il y a un lien avec la dis­pa­ri­tion d’Am­man au Moyen Âge. Vous ima­gi­nez ? Un hôtel construit sur le secret de la ville qui a dis­pa­ru. C’est presque un roman.

Il sou­riait. Ce sou­rire qui ne disait rien.

— Et vous, mon­sieur Har­wood ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Moi, je pense que les sous-sols des hôtels sont des endroits où l’on stocke du linge sale et des conserves de tomates. Mais je com­prends l’at­trait du mys­tère. Les gens aiment les mys­tères, sur­tout quand la réa­li­té est ennuyeuse. Et la réa­li­té, à Amman, en ce moment, est tout sauf ennuyeuse — ce qui rend le mys­tère d’au­tant plus suspect.

— Sus­pect ?

— Quand un homme arrive dans une ville en crise avec des plans sous le bras et com­mence à racon­ter qu’il y a un secret sous les fon­da­tions, il faut se deman­der ce qu’il cherche vrai­ment. Est-ce qu’il cherche un vide sous un hôtel ? Ou est-ce qu’il cherche à détour­ner l’at­ten­tion d’autre chose ?

— D’autre chose comme quoi ?

Har­wood finit son bourbon.

— Comme le fait que demain, le roi de Jor­da­nie vien­dra inau­gu­rer ce bâti­ment, et que la moi­tié de la ville aime­rait le voir mort. Ou comme le fait que les contacts secrets entre Hus­sein et Israël — dont je ne suis évi­dem­ment pas cen­sé être au cou­rant — passent par des gens qui fré­quentent ce genre d’hô­tel. Ou comme le fait que la Jor­da­nie est le der­nier rem­part pro-occi­den­tal entre la Médi­ter­ra­née et le golfe Per­sique, et que si ce rem­part tombe, la géo­po­li­tique de la région change du tout au tout. Voi­là ce qui se passe au-des­sus du sol, Nas­ser. Ce qui se passe en des­sous m’in­té­resse beau­coup moins.

Il posa son verre sur le comp­toir et retour­na vers la ter­rasse. Je le regar­dai s’é­loi­gner — ce dos droit, cette démarche souple — et je pen­sai qu’il avait rai­son, bien sûr. Qu’il avait par­fai­te­ment rai­son. Que le monde réel était au-des­sus, pas en des­sous. Que les coups d’É­tat, les assas­si­nats, les alliances secrètes étaient plus impor­tants qu’un vide de deux mètres qua­rante sous un hôtel.

Et pour­tant.

*     *     *

La soi­rée se pro­lon­gea jus­qu’à minuit pas­sé. Le colo­nel de Bres­sac, le Fran­çais, but plus que de rai­son et se lan­ça dans une tirade sur l’Al­gé­rie que per­sonne ne vou­lait entendre et que Craw­ley, le Bri­tan­nique, écou­ta avec un sou­rire poli qui était une forme de cruau­té. Les femmes des hommes d’af­faires jor­da­niens s’é­taient regrou­pées dans un coin de la ter­rasse et par­laient de leurs enfants, de l’é­cole amé­ri­caine d’Am­man, du der­nier voyage à Bey­routh — cette Bey­routh de 1963 qui était encore la ville la plus libre du monde arabe, qui ne savait pas encore ce qui l’at­ten­dait. Le jour­na­liste du Times, un peu ivre, me coin­ça près de l’as­cen­seur et me deman­da si le roi Hus­sein avait « une vision pour la Jor­da­nie moderne ». Je répon­dis que le roi avait une vision pour chaque chose et que l’hô­tel en fai­sait par­tie, et il nota cela dans un car­net avec la gra­vi­té d’un homme qui croit tenir une citation.

Le capi­taine Zay­dan, l’homme du mukha­ba­rat, était par­ti sans que per­sonne ne le vît par­tir. Il avait cette facul­té — com­mune aux hommes de son métier — de dis­pa­raître d’un endroit sans y lais­ser de trace, comme une tache d’eau sur une pierre chaude.

Et Breit­ner ? Breit­ner avait dis­pa­ru aus­si, mais autre­ment. Je le cher­chai sur la ter­rasse, dans le lob­by, au bar. Il n’y était pas. J’al­lai véri­fier sa chambre — la porte était fer­mée, pas de lumière sous la porte. Je redes­cen­dis. Et c’est alors, en tra­ver­sant le lob­by désert à une heure du matin, les lumières tami­sées, le silence, que j’en­ten­dis le bruit.

Un bruit ténu, régu­lier, qui venait d’en bas. Un bruit de frappe. Métal contre pierre. Lent, patient, mesu­ré. Comme un cœur qui bat dans le sous-sol d’un bâti­ment neuf.

Je ne des­cen­dis pas. J’au­rais dû. Ou peut-être aurais-je dû mon­ter me cou­cher et oublier, comme Munir l’a­vait sug­gé­ré, comme Har­wood l’a­vait sug­gé­ré, comme tout homme sen­sé l’au­rait fait. Mais je res­tai là, debout dans le lob­by, dans la lumière dorée des appliques murales, à écou­ter Breit­ner frap­per sous mes pieds, dans les entrailles de l’hô­tel, avec la patience miné­rale de celui qui sait que la pierre fini­ra par céder.

Dehors, très loin, on enten­dit une sirène de police, puis une rafale d’arme auto­ma­tique — trois coups secs, sui­vis d’un silence —, puis plus rien. Amman la nuit. 1963. Un pays en équi­libre sur la pointe d’une aiguille, avec un roi de vingt-sept ans qui avait sur­vé­cu au poi­son et aux MiG, et un hôtel tout neuf bâti sur une col­line creuse.

Le bruit ces­sa. Le silence revint — mais un silence dif­fé­rent de celui d’a­vant, plus épais, comme si le sous-sol, en des­sous de moi, s’é­tait enfon­cé d’un cran dans la terre.

Je mon­tai me cou­cher. Demain, le roi viendrait.

Cha­pitre 6 — L’inauguration

Le 15 mars 1963 se leva sans nuages.

J’é­tais à l’hô­tel à six heures du matin, avant le per­son­nel, avant le soleil même, qui ne pas­sait la crête des col­lines de l’est qu’à six heures vingt à cette époque de l’an­née. Je véri­fiai tout. Les nappes du res­tau­rant — blanches, impec­cables, repas­sées la veille au fer à vapeur par Oum Kha­led, la res­pon­sable de la buan­de­rie, une femme qui trai­tait un faux pli comme une offense per­son­nelle. Les arran­ge­ments flo­raux — œillets blancs et rouges, le dra­peau jor­da­nien tra­duit en pétales, l’i­dée de Huda. Le tapis rouge, dérou­lé depuis la mar­quise d’en­trée jus­qu’au lob­by, un tapis de six mètres que nous avions fait venir de Bey­routh et qui don­nait à l’en­trée de l’hô­tel un air de pre­mière de cinéma.

Ahmad était déjà au bar, en train de polir les verres. Il avait pré­pa­ré trois cents coupes de cham­pagne — du Moët, impor­té par la valise diplo­ma­tique fran­çaise, une faveur du colo­nel de Bres­sac qui avait ses entrées chez le four­nis­seur de l’am­bas­sade. Les coupes étaient ali­gnées sur le comp­toir comme une armée de cris­tal, et Ahmad les ins­pec­tait une par une, les levant vers la lumière pour tra­quer les traces de doigts, les impu­re­tés, les bulles d’air dans le verre.

— S’il reste une seule trace sur une seule coupe, dis-je, je te ren­voie à Beyrouth.

— Si tu me ren­voies à Bey­routh, dit Ahmad, j’ouvre un bar sur la Cor­niche et je te vole tous tes clients.

Ce fut le der­nier moment léger de la journée.

*     *     *

Le roi arri­va à onze heures pré­cises. Un convoi de quatre véhi­cules — deux Mer­cedes noires, une Land Rover mili­taire devant, une autre der­rière — remon­ta l’al­lée d’ac­cès dans un gron­de­ment feu­tré de moteurs die­sel. Les sol­dats de la garde royale se déployèrent autour de l’en­trée avec la rapi­di­té silen­cieuse de gens qui font cela tous les jours et qui savent que chaque jour peut être le der­nier. Car c’é­tait cela, la vie de Hus­sein en 1963 : chaque sor­tie publique était un pari contre la mort, chaque poi­gnée de main un acte de cou­rage, chaque sou­rire une vic­toire rem­por­tée sur ceux qui avaient mis de l’a­cide dans ses gouttes nasales, envoyé des MiG sur son avion, posé des bombes dans le bureau de son pre­mier ministre.

Hus­sein sor­tit de la deuxième Mer­cedes. Il était petit — plus petit qu’on ne l’i­ma­gi­nait en voyant ses pho­to­gra­phies —, com­pact, avec un visage rond, des yeux noirs très vifs, et cette mous­tache fine qui lui don­nait l’air d’un jeune offi­cier de cava­le­rie dans un film bri­tan­nique. Il por­tait un cos­tume gris anthra­cite, une cra­vate rouge sombre, et des chaus­sures noires si bien cirées qu’on y voyait son reflet. Il avait vingt-sept ans. Il régnait depuis dix ans. Il avait sur­vé­cu à plus de ten­ta­tives d’as­sas­si­nat que la plu­part des hommes n’en comptent de rhumes dans une vie.

Je l’ac­cueillis au bas du tapis rouge. Il me ser­ra la main — une poi­gnée éton­nam­ment forte pour un homme de sa taille — et me regar­da dans les yeux avec cette atten­tion totale qui était, disait-on, son don le plus redou­table. Quand Hus­sein vous regar­dait, vous aviez l’im­pres­sion d’être la seule per­sonne au monde. C’é­tait, je sup­pose, la même qua­li­té qui lui per­met­tait de char­mer les pré­si­dents, de séduire les reines et de convaincre ses enne­mis de l’épargner.

— Mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. Vous avez construit quelque chose de beau.

— Votre Majes­té. C’est votre vision qui l’a ren­du possible.

La for­mule était conve­nue, mais elle n’é­tait pas fausse. Sans la volon­té de Hus­sein, cet hôtel n’exis­te­rait pas. Sans son insis­tance pour que la Jor­da­nie eût un hôtel digne de ce nom — un hôtel qui pût accueillir des chefs d’É­tat, des délé­ga­tions inter­na­tio­nales, des jour­na­listes étran­gers sans qu’ils eussent à s’ex­cu­ser de l’a­dresse —, nous serions encore au Phi­la­del­phia Hotel avec ses robi­nets qui fuient et ses cafards dans les salles de bains.

La visite dura deux heures. Hus­sein par­cou­rut l’hô­tel du rez-de-chaus­sée au hui­tième étage, posant des ques­tions pré­cises — sur le nombre de chambres, sur l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau, sur le sys­tème de cli­ma­ti­sa­tion, sur la natio­na­li­té des employés — avec l’at­ten­tion détaillée d’un homme qui sait que les grands pro­jets échouent dans les détails. Il goû­ta le cock­tail d’Ah­mad — Le Cercle — et décla­ra qu’il était excellent, ce qui était vrai, et qu’il le ferait ser­vir au palais, ce qui ne se pro­dui­sit jamais. Il salua le per­son­nel, un par un, ser­rant les mains des femmes de chambre et des plon­geurs avec la même cour­toi­sie qu’il réser­vait aux ambas­sa­deurs. Et il pro­non­ça, dans le grand salon du pre­mier étage, un dis­cours bref qui disait en sub­stance que cet hôtel était la preuve que la Jor­da­nie avan­çait, que le royaume était moderne, ouvert, tour­né vers l’a­ve­nir — tout ce que les coups d’É­tat de Bag­dad et de Damas, les mani­fes­ta­tions dans les rues et les agents du mukha­ba­rat pos­tés dans le lob­by démen­taient à chaque instant.

Les applau­dis­se­ments furent nour­ris. Les pho­to­graphes cré­pi­tèrent. Le cham­pagne coula.

Et pen­dant tout ce temps, je cher­chais Breit­ner des yeux.

*     *     *

Il n’é­tait pas là.

Pas dans le grand salon. Pas au bar. Pas dans le lob­by, pas au res­tau­rant, pas sur la ter­rasse. Je véri­fiai sa chambre — la porte était entre­bâillée, la chambre vide, les plans tou­jours éta­lés par­tout, le lit tou­jours pas défait. Son pas­se­port était sur la table de nuit. Sa mal­lette n’é­tait pas là.

Je savais où il était.

Je ne pou­vais pas des­cendre — le roi était encore dans l’hô­tel, la céré­mo­nie bat­tait son plein, j’é­tais le direc­teur, ma place était ici, par­mi les invi­tés, le sou­rire aux lèvres, la coupe de cham­pagne à la main. Mais à chaque ins­tant, tan­dis que je ser­rais des mains et rece­vais des com­pli­ments, une par­tie de moi était ailleurs — en des­sous, dans le sous-sol, avec Breit­ner et sa mal­lette et son mètre ruban, devant un mur de béton qu’il avait peut-être déjà com­men­cé à entamer.

Le roi par­tit à treize heures. Le convoi redes­cen­dit l’al­lée, les sol­dats remon­tèrent dans leurs véhi­cules, et l’hô­tel, d’un coup, se dégon­fla — comme un pou­mon après une longue ins­pi­ra­tion. Le per­son­nel s’af­fais­sa. Ahmad s’as­sit der­rière son bar et se ver­sa un arak qu’il avait bien méri­té. Les ser­veurs com­men­cèrent à débar­ras­ser les coupes vides, les ser­viettes frois­sées, les mégots que des invi­tés avaient écra­sés dans les jar­di­nières mal­gré les cendriers.

Et moi, je des­cen­dis au sous-sol.

*     *     *

Le cou­loir de ser­vice était éclai­ré par les néons habi­tuels, leur bour­don­ne­ment bas, leur lumière ver­dâtre qui don­nait au béton brut l’ap­pa­rence d’un décor sous-marin. Je mar­chai jus­qu’à l’aile est — celle qui don­nait du côté de la Cita­delle, celle où Munir avait dit que les pioches ne vou­laient pas des­cendre. Le silence était com­pact. Au-des­sus de moi, les der­niers bruits de la récep­tion — un rire, un tin­te­ment de verre — par­ve­naient assour­dis, loin­tains, comme les sons d’un monde sépa­ré du mien par une épais­seur de pierre et de temps.

Je trou­vai Breit­ner au bout du cou­loir, là où les locaux tech­niques cédaient la place à un cul-de-sac — un mur de béton brut, sans ouver­ture, qui mar­quait la limite du sous-sol. Il était assis par terre, le dos contre le mur oppo­sé, sa mal­lette ouverte à côté de lui. Dans la mal­lette, je vis un mar­teau, un burin, une lampe torche, et le vieux feuillet plié — la carte ancienne avec ses cavi­tés en poin­tillés et son mot en carac­tères inconnus.

Le mur en face de lui por­tait des marques. Des impacts. Il avait frap­pé — pas long­temps, pas assez pour per­cer quoi que ce soit, mais suf­fi­sam­ment pour enta­mer la sur­face du béton sur quelques mil­li­mètres. De la pous­sière grise avait for­mé un petit tas au pied du mur, comme un mon­ti­cule de cendres.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je.

Il leva les yeux. Son visage, dans la lumière ver­dâtre des néons, avait une pâleur miné­rale, comme si le sous-sol avait com­men­cé à le recou­vrir de sa propre matière.

— Je l’en­tends, dit-il.

— Vous enten­dez quoi ?

— Le vide. L’es­pace der­rière ce mur. Il n’est pas silen­cieux, mon­sieur al-Kha­li­li. Il a un son. Pas un bruit — un son. Une fré­quence. Quelque chose de très bas, en des­sous du seuil de l’au­di­tion nor­male. Mais si vous posez votre main sur le mur et que vous fer­mez les yeux, vous le sen­tez. C’est comme une vibra­tion. Comme un battement.

— Ce sont les cana­li­sa­tions. La plom­be­rie. Les pompes de la chaufferie.

— Non. J’ai véri­fié. Les pompes sont à l’autre bout du sous-sol. Et leur fré­quence est dif­fé­rente — plus rapide, plus régu­lière. Ceci est plus lent. Plus ancien. Comme quelque chose qui respire.

Je m’ap­pro­chai du mur. Je posai ma main sur le béton. Il était froid — net­te­ment plus froid que le mur d’en face, net­te­ment plus froid que la tem­pé­ra­ture du sous-sol. Et sous ma paume, je sen­tis quelque chose. Pas une vibra­tion, pas un bat­te­ment — quelque chose de plus sub­til, de plus ambi­gu. Une sorte de pul­sa­tion — ou peut-être le sang dans mes propres doigts, ampli­fié par le contact avec la pierre froide, trom­pé par l’obs­cu­ri­té et la sug­ges­tion. Je ne savais pas. Je ne sais tou­jours pas.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je en reti­rant ma main. Le roi vient de par­tir. L’i­nau­gu­ra­tion est un suc­cès. L’hô­tel est ouvert. Et vous êtes dans mon sous-sol avec un mar­teau et un burin, en train d’at­ta­quer les murs d’un bâti­ment qui m’a été confié. Je vous demande de remon­ter, de ran­ger vos outils, et de ne plus des­cendre ici sans mon autorisation.

Il me regar­da. Et il dit, avec une dou­ceur que je ne lui connais­sais pas, une dou­ceur presque tendre :

— Vous l’a­vez sen­ti, n’est-ce pas ?

Je ne répon­dis pas. Je ramas­sai le mar­teau et le burin, les ran­geai dans la mal­lette, et lui ten­dis la main pour l’ai­der à se rele­ver. Il accep­ta. Sa main était glacée.

Nous remon­tâmes ensemble, en silence, par l’es­ca­lier de ser­vice. En pas­sant la porte du rez-de-chaus­sée, la lumière du jour nous frap­pa comme une gifle — cette lumière blanche d’Am­man, vio­lente, sans ombre, qui ren­dait tout visible et ne lais­sait rien se cacher. Breit­ner cli­gna des yeux, comme un homme qui revient d’un long séjour sous terre. Ce qu’il était, en un sens.

Dans le lob­by, les der­niers invi­tés pre­naient congé. Ahmad net­toyait le bar. Yous­sef pas­sait un chif­fon sur les marbres. Tout était nor­mal. L’hô­tel fonc­tion­nait. Le monde, au-des­sus, continuait.

Et quelque part en des­sous — dans l’é­pais­seur de la col­line, der­rière un mur de béton froid, dans un espace que per­sonne n’a­vait ouvert depuis des siècles ou des mil­lé­naires —, quelque chose conti­nuait aus­si. Quelque chose de patient, de miné­ral, de lent. Quelque chose qui avait le temps.

Cha­pitre 7 — Le vide

Il y a des déci­sions que l’on ne prend pas. Elles se prennent en vous, comme une fièvre qui monte sans qu’on sache quand elle a com­men­cé, et quand on s’en aper­çoit il est trop tard pour la faire redes­cendre. La déci­sion de per­cer le mur fut de cette nature. Je ne la pris pas. Elle se prit en moi, au cours de la nuit du 15 au 16 mars, dans l’in­som­nie épaisse qui sui­vit l’i­nau­gu­ra­tion, tan­dis que Huda dor­mait à côté de moi et que les bruits de la ville me par­ve­naient à tra­vers la fenêtre entrou­verte — un chien qui aboyait, un moteur au loin, l’ap­pel du muez­zin de Fajr à quatre heures et demie du matin, cette longue plainte qui monte dans le noir et qui dit, en sub­stance, que le monde recom­mence et que Dieu regarde.

Je me levai avant l’aube. Je me lavai le visage, bus un café que je pré­pa­rai dans la cui­sine sans allu­mer la lumière, et sor­tis dans la rue encore noire. Le tra­jet entre mon appar­te­ment et l’hô­tel pre­nait dix minutes à pied — dix minutes de des­cente le long d’une rue bor­dée de murs en pierre où grim­paient des jas­mins et des bou­gain­vil­liers. À cette heure, les rues étaient vides. Amman dor­mait, ou fai­sait semblant.

Je trou­vai Breit­ner dans le lob­by, assis dans un fau­teuil, sa mal­lette sur les genoux. Il ne dor­mait pas. Il atten­dait. Quand il me vit, il ne dit rien. Il se leva, et nous des­cen­dîmes ensemble, sans un mot, comme deux hommes qui se sont don­né ren­dez-vous sans avoir eu besoin de se le dire.

*     *     *

J’a­vais fait venir Salim, un ouvrier du ser­vice de main­te­nance — un jeune homme de Mada­ba, vingt-cinq ans, solide, dis­cret, qui m’é­tait loyal parce que je l’a­vais embau­ché quand per­sonne d’autre ne vou­lait de lui. Salim ne posait jamais de ques­tions. C’é­tait sa qua­li­té prin­ci­pale et peut-être son défaut. Il était là quand nous arri­vâmes au sous-sol, avec une masse, un burin, une barre à mine et une lampe à pétrole — j’a­vais deman­dé une lampe à pétrole plu­tôt qu’une lampe élec­trique, sans savoir pour­quoi, peut-être par un ins­tinct super­sti­tieux, l’i­dée qu’une flamme vivante serait plus appro­priée dans ce que nous allions ouvrir qu’un fais­ceau de néon.

Breit­ner exa­mi­na le mur. Il avait empor­té un sté­tho­scope — un ins­tru­ment médi­cal qu’il avait dû ache­ter Dieu sait où, peut-être à une phar­ma­cie du centre-ville, peut-être l’a­vait-il dans sa mal­lette depuis le début — et il le pla­qua contre le béton, écou­tant, dépla­çant l’embout de quelques cen­ti­mètres, écou­tant encore. Son visage, pen­dant cette aus­cul­ta­tion, avait la concen­tra­tion d’un méde­cin au che­vet d’un patient dont le diag­nos­tic est incertain.

— Ici, dit-il enfin, en tra­çant un rec­tangle au crayon sur le mur. L’é­pais­seur est moindre ici. Trente cen­ti­mètres au maxi­mum. Der­rière, c’est creux.

Salim me regar­da. J’ac­quies­çai. Il leva la masse.

Le pre­mier coup réson­na dans le sous-sol comme un coup de ton­nerre cap­tif. L’é­cho rou­la le long du cou­loir, rebon­dit contre les murs, et mit plu­sieurs secondes à mou­rir. Le béton avait tenu. Salim frap­pa de nou­veau. Et de nou­veau. Au cin­quième coup, une fis­sure appa­rut — une ligne noire, fine comme un che­veu, qui cou­rait du haut en bas du rec­tangle tra­cé par Breit­ner. Au sep­tième coup, un mor­ceau de béton se déta­cha et tom­ba au sol avec un bruit mat. Un trou appa­rut — de la taille d’un poing — et de ce trou sor­tit un souffle.

Non — pas un souffle. Un cou­rant d’air. Froid, humide, avec cette odeur que Breit­ner et les ouvriers de Munir avaient décrite : la pierre mouillée. Mais pas seule­ment. Il y avait autre chose dans cet air — quelque chose que je ne peux décrire qu’en recou­rant à une ana­lo­gie insuf­fi­sante : l’o­deur du temps. Pas l’o­deur de la décom­po­si­tion, qui est le temps de la matière orga­nique. Pas l’o­deur de la rouille, qui est le temps du métal. Une odeur miné­rale, anté­rieure, comme si l’air enfer­mé der­rière ce mur avait été scel­lé avant que l’air exté­rieur ne devînt ce qu’il est — comme s’il venait d’une époque où l’at­mo­sphère elle-même avait une autre composition.

C’est une pen­sée absurde. Je le sais. L’air est de l’air. Mais je raconte ce que j’ai sen­ti, et ce que j’ai sen­ti était cela : un air d’un autre temps.

Salim élar­git le trou. Les mor­ceaux de béton tom­baient dans l’obs­cu­ri­té de l’autre côté et, au lieu de heur­ter un sol immé­dia­te­ment, ils sem­blaient chu­ter — une frac­tion de seconde, peut-être deux, avant d’at­ter­rir avec un bruit étouf­fé, loin­tain, qui sug­gé­rait une profondeur.

Quand l’ou­ver­ture fut assez large pour qu’un homme pût s’y glis­ser, Breit­ner allu­ma la lampe à pétrole et l’ap­pro­cha du trou. La flamme vacilla — aspi­rée par le cou­rant d’air froid — et sa lumière, oran­gée, trem­blante, éclai­ra ce qui se trou­vait de l’autre côté.

*     *     *

Ce n’é­tait pas une pièce.

Ce n’é­tait pas un tun­nel, ni une cave, ni une citerne, ni aucune des struc­tures sou­ter­raines que l’ar­chéo­lo­gie de la région avait cata­lo­guées. C’é­tait un espace. Un espace d’une régu­la­ri­té trou­blante — des parois lisses, légè­re­ment incur­vées, comme l’in­té­rieur d’un œuf allon­gé, taillées dans une roche qui n’é­tait pas le cal­caire des col­lines d’Am­man mais quelque chose de plus sombre, de plus dense, une pierre noire vei­née de gris qui absor­bait la lumière de la lampe au lieu de la refléter.

Le sol — si l’on pou­vait par­ler de sol — était envi­ron deux mètres plus bas que le sous-sol de l’hô­tel. C’é­tait l’es­pace man­quant. Les deux mètres qua­rante de Breit­ner. Sauf que cet espace ne fai­sait pas deux mètres qua­rante de haut mais bien davan­tage — la voûte s’é­le­vait au-delà de ce que la lampe pou­vait éclai­rer, aspi­rant la lumière vers le haut dans une obs­cu­ri­té dense qui ne ren­dait rien. Et l’es­pace s’é­ten­dait laté­ra­le­ment — à gauche, à droite — au-delà du cercle de lumière, dans une pénombre qui sug­gé­rait des dimen­sions bien plus grandes que celles de l’hô­tel au-dessus.

L’air était immo­bile. Froid. Sec mal­gré l’o­deur de pierre mouillée. Et le silence — ce silence que Breit­ner avait dit entendre à tra­vers le mur — était effec­ti­ve­ment d’une qua­li­té sin­gu­lière. Pas une absence de bruit. Une pré­sence de silence. Quelque chose d’ac­tif, de volon­taire, comme si l’es­pace lui-même impo­sait le silence à tout ce qui y pénétrait.

— Mon Dieu, murmurai-je.

Ce furent les seuls mots que je pro­non­çai. Breit­ner, lui, ne dit rien. Il regar­dait. Son visage, éclai­ré par la lampe, avait une expres­sion que je n’a­vais vue sur aucun visage humain avant ce moment — ni joie, ni peur, ni sur­prise, mais quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance. Comme un homme qui retrouve un lieu qu’il connaît, un lieu qu’il a tou­jours connu sans y avoir jamais mis les pieds.

Il enjam­ba le rebord du trou et se lais­sa glis­ser de l’autre côté.

— Mon­sieur Breitner—

Mais il était déjà en bas. La lampe qu’il tenait à bout de bras pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les parois incur­vées, et je vis — ou crus voir — que ces parois n’é­taient pas entiè­re­ment lisses. Il y avait des marques. Pas des ins­crip­tions, pas des des­sins — des marques. Des séries de traits ver­ti­caux, gra­vés dans la pierre noire à inter­valles régu­liers, comme les encoches d’un bâton de comp­tage. Des mesures. Quel­qu’un, avant nous, avait mesu­ré cet espace. Avait comp­té quelque chose ici — des dis­tances, des jours, des années. Avait fait exac­te­ment ce que Breit­ner fai­sait depuis son arri­vée : mesu­rer, comp­ter, essayer de comprendre.

Breit­ner avan­ça dans l’obs­cu­ri­té. La lampe rape­tis­sa. Son ombre gran­dit sur les parois comme une figure de théâtre d’ombres — déme­su­rée, défor­mée, inhu­maine. Il s’é­loi­gnait du trou, de la lumière des néons du sous-sol, de moi. Il s’en­fon­çait dans quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue que je connaissais.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je. Revenez.

Il s’ar­rê­ta. Se retour­na. La flamme de sa lampe l’é­clai­rait par en des­sous, creu­sant ses orbites, agran­dis­sant son front, fai­sant de son visage un masque de lumière et d’ombre — un visage à double éclai­rage, comme les têtes ammo­nites de la Citadelle.

— Vous voyez ? dit-il. Sa voix réson­nait dans l’es­pace avec une réver­bé­ra­tion longue, pro­fonde, qui la fai­sait paraître venue de plus loin qu’elle ne l’é­tait. Les marques sur les parois. Quel­qu’un a déjà été ici. Quel­qu’un a mesu­ré. Et puis il est repar­ti, et on a tout refermé.

— Quand ?

— Je ne sais pas. Avant les Romains. Peut-être avant les Ammo­nites. Peut-être que c’est cela que les têtes à double visage gar­daient — l’en­trée de cet espace. Le seuil dont Giu­lia parlait.

Salim, res­té en haut avec moi, se tenait en retrait, le dos contre le mur du cou­loir. Il ne regar­dait pas par le trou. Il regar­dait le sol entre ses pieds. Ses lèvres bou­geaient — une prière, pro­ba­ble­ment, un ver­set, une pro­tec­tion contre ce que nous n’au­rions pas dû ouvrir.

— Reve­nez, dis-je à Breit­ner. Reve­nez maintenant.

Il revint. Len­te­ment. Pas à pas. Comme un homme qui quitte à regret un endroit où il se sent chez lui. Il esca­la­da le rebord du trou, remon­ta dans le sous-sol de l’hô­tel, et posa la lampe par terre. Sa main trem­blait. Pas de peur — d’ex­ci­ta­tion, de froid, ou de quelque chose d’autre que je ne pus identifier.

Nous res­tâmes tous les trois dans le cou­loir du sous-sol, sous les néons bour­don­nants, devant le trou noir dans le mur, et per­sonne ne par­la pen­dant un long moment. L’air froid mon­tait de l’ou­ver­ture comme une haleine, régu­lière, patiente, et je pen­sai — mal­gré moi, mal­gré ma for­ma­tion suisse, mal­gré mon ratio­na­lisme d’hô­te­lier — que l’es­pace que nous venions d’ou­vrir n’é­tait pas content d’être ouvert. Qu’il n’é­tait pas mécon­tent non plus. Qu’il s’en moquait. Qu’il avait atten­du si long­temps que quelques humains de plus ou de moins ne chan­geaient rien à son attente.

— Qu’est-ce qu’on fait ? deman­dai-je enfin.

Breit­ner ran­gea la lampe dans sa mal­lette. Il essuya la pous­sière de béton sur ses mains. Et il dit :

— On se tait. On revient demain. Et on mesure.

Cha­pitre 8 — Ce que dit Giulia

Je ne revins pas le len­de­main. Ni le sur­len­de­main. Quelque chose en moi avait besoin de dis­tance — pas avec l’es­pace lui-même, mais avec ce que j’a­vais res­sen­ti en le décou­vrant. Cette recon­nais­sance sur le visage de Breit­ner. Ce silence qui avait une den­si­té. Cet air d’un autre temps. Je n’é­tais pas un homme de mys­tères. J’é­tais un hôte­lier. Mon tra­vail consis­tait à rendre les sur­faces agréables, à lis­ser les aspé­ri­tés du réel, à faire en sorte que les clients trou­vassent le monde — ou du moins l’é­tage où ils dor­maient — un peu meilleur qu’ils ne l’a­vaient lais­sé. Ce qui se trou­vait sous les sur­faces ne me regar­dait pas. Ne m’a­vait jamais regardé.

Et pour­tant je ne pou­vais pas dormir.

Ou plu­tôt : je dor­mais, mais mal, tra­ver­sé de rêves que je ne me rap­pe­lais pas au réveil et qui me lais­saient un goût de pierre dans la bouche — lit­té­ra­le­ment, comme si j’a­vais mâché du cal­cite pen­dant la nuit. Huda me deman­da si j’é­tais malade. Je dis que non. Les enfants me regar­dèrent au petit-déjeu­ner avec cette atten­tion impla­cable des enfants qui savent que leurs parents mentent mais n’ont pas encore les mots pour le dire. Tarek, mon fils de huit ans, me deman­da pour­quoi mes mains sen­taient la terre. Je les avais pour­tant lavées trois fois.

Au troi­sième jour, je mon­tai à la Citadelle.

*     *     *

Giu­lia Man­ci­ni tra­vaillait dans une tran­chée au sud-est du temple d’Her­cule, là où les fouilles avaient mis au jour, les années pré­cé­dentes, les ves­tiges d’un mur ammo­nite sous les fon­da­tions romaines. Elle était age­nouillée dans la terre rouge, un pin­ceau à la main, en train de déga­ger avec une patience de den­tiste un objet que je ne pou­vais pas dis­tin­guer depuis le bord de la tran­chée. Trois ouvriers jor­da­niens tra­vaillaient à quelques mètres d’elle, pel­le­tant de la terre dans des seaux qu’un qua­trième remon­tait au moyen d’une corde.

Je l’ap­pe­lai. Elle leva la tête, plis­sa les yeux dans le soleil — elle ne por­tait pas de cha­peau, ses che­veux noirs étaient pou­drés de terre —, et me fit signe de des­cendre. Je refu­sai. J’a­vais assez des­cen­du. Elle remon­ta, s’es­suya les mains sur son pan­ta­lon, et nous allâmes nous asseoir à l’ombre du musée archéo­lo­gique, sur un banc de pierre d’où l’on voyait toute la ville.

— Breit­ner vous a par­lé, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Breit­ner m’a montré.

— Mon­tré quoi ?

Je lui racon­tai. Le mur per­cé. L’es­pace der­rière. Les parois de pierre noire, incur­vées, lisses. Les marques — ces traits ver­ti­caux gra­vés à inter­valles régu­liers. L’air froid, l’o­deur, le silence. Je lui racon­tai tout, en arabe d’a­bord, puis en fran­çais quand l’a­rabe ne suf­fi­sait plus — quand il fal­lait des mots pour ce qui n’a­vait pas de forme pré­cise, ce flot­te­ment entre le réel et l’i­nex­pli­cable que le fran­çais, langue de Des­cartes et de Ner­val, savait mieux accueillir que l’a­rabe, langue de certitude.

Giu­lia écou­ta sans m’in­ter­rompre. Elle fumait ses ciga­rettes ita­liennes — des Nazio­na­li, au paquet bleu — et la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile de midi, un fil gris sur le ciel blanc. Quand j’eus ter­mi­né, elle écra­sa son mégot sous sa semelle et dit :

— Ce n’est pas la pre­mière fois.

— Com­ment ça ?

— Ce n’est pas la pre­mière fois qu’on trouve des espaces sou­ter­rains inex­pli­qués dans cette ville. En 1930, quand les Ita­liens ont com­men­cé les fouilles ici, sur la Cita­delle, ils ont décou­vert un réseau de gale­ries sous le palais omeyyade. Des gale­ries qui ne cor­res­pon­daient à rien — ni aque­ducs, ni citernes, ni pas­sages défen­sifs. Des gale­ries taillées dans une roche qui n’é­tait pas la roche locale. Ils ont fait un rap­port, et le rap­port a été clas­sé. Per­sonne n’en a reparlé.

— Vous l’a­vez lu ?

— J’ai essayé de le lire. Il est dans les archives du Dépar­te­ment des anti­qui­tés, au minis­tère, mais les pages clés manquent. Quel­qu’un les a reti­rées. Ou elles ont été reti­rées par le temps — les archives, à Amman, sont dans un état qui ferait pleu­rer un biblio­thé­caire. Mais j’ai trou­vé des notes per­son­nelles d’un des archéo­logues ita­liens — un cer­tain Gia­co­mo Fer­ret­ti — qui décrit ce qu’il a vu dans ces gale­ries. Et ce qu’il décrit res­semble beau­coup à ce que vous me racon­tez. Des parois de pierre sombre. Des marques gra­vées. Un silence anormal.

Elle allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains ne trem­blaient pas. Les miennes, oui, et je les cachai en les enfon­çant dans mes poches.

— Fer­ret­ti a essayé de com­prendre ce qu’il voyait, conti­nua-t-elle. Il a mesu­ré les gale­ries, rele­vé les marques, pré­le­vé des échan­tillons de la roche. Et puis il est ren­tré à Rome, il a rédi­gé un rap­port pré­li­mi­naire, et il est mort six mois plus tard. Une pneu­mo­nie, d’a­près les archives de l’u­ni­ver­si­té. Il avait trente-huit ans. En bonne santé.

— Vous n’êtes pas en train de sug­gé­rer que—

— Je ne sug­gère rien. Je vous rap­porte des faits. Fer­ret­ti est mort. Son rap­port com­plet n’a jamais été publié. Les gale­ries qu’il a décou­vertes ont été refer­mées — par qui, quand, je ne sais pas. Quand je suis arri­vée ici en 1960, per­sonne ne savait de quoi je par­lais quand je les évo­quais. Les ouvriers jor­da­niens, si — les vieux, ceux qui avaient tra­vaillé avec les Ita­liens. Ils se sou­ve­naient. Mais ils ne vou­laient pas en parler.

*     *     *

Nous res­tâmes silen­cieux un moment. En contre­bas, la ville bour­don­nait de sa vie quo­ti­dienne — les klaxons, les cris des mar­chands ambu­lants, le gron­de­ment des camions mili­taires qui remon­taient vers les casernes du Nord. Des enfants jouaient dans les ruines du théâtre romain, leurs voix mon­tant jus­qu’à nous, claires, aiguës, insou­ciantes, comme si les pierres sur les­quelles ils grim­paient n’a­vaient pas deux mille ans et n’é­taient pas han­tées par les accla­ma­tions de foules disparues.

— Giu­lia, dis-je. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a sous cette ville ?

Elle tira lon­gue­ment sur sa ciga­rette. Et puis elle par­la — pas comme une scien­ti­fique, pas comme une archéo­logue qui pré­sente une hypo­thèse, mais comme une femme qui a long­temps réflé­chi à quelque chose et qui sait que ce qu’elle va dire ne sera pas cru.

— Vous connais­sez l’his­toire d’Am­man, Nas­ser. Vous savez que cette ville a été habi­tée pen­dant des mil­lé­naires — les Ammo­nites, les Grecs, les Romains, les Omeyyades. Et puis, vers 1300, elle a dis­pa­ru. Pas détruite. Pas conquise. Vidée. Six siècles de rien. Et per­sonne ne sait pour­quoi. Les his­to­riens disent que les reve­nus ont décli­né, que les routes com­mer­ciales se sont dépla­cées, que la popu­la­tion s’est dis­per­sée. C’est vrai. Mais ce n’est pas suf­fi­sant. Des dizaines de villes ont connu des déclins éco­no­miques sans dis­pa­raître pen­dant six siècles. Il faut autre chose. Il faut une rai­son pour que les gens non seule­ment s’en aillent, mais ne reviennent pas. Pen­dant six cents ans, ne reviennent pas.

— Et vous pen­sez que la rai­son est sous la ville.

— Je pense que la ville est construite sur quelque chose. Quelque chose de très ancien. Plus ancien que les Ammo­nites — peut-être aus­si ancien que les sta­tues de ‘Ain Gha­zal, ces figures néo­li­thiques qu’on a trou­vées à huit kilo­mètres d’i­ci, qui datent de neuf mille ans. Ou plus ancien encore. Quelque chose qui a été creu­sé — ou qui exis­tait natu­rel­le­ment et qui a été amé­na­gé — dans la roche sous les col­lines. Et ce quelque chose a un effet. Pas un effet phy­sique, pas un dan­ger concret — un effet plus sub­til. Un malaise. Une répul­sion. Quelque chose qui fait que les gens, à cer­taines époques, ne veulent plus vivre ici. Qui fait que les ouvriers refusent de creu­ser. Qui fait que les pioches ne veulent pas des­cendre, comme l’a dit votre ingénieur.

— Ce n’est pas très scientifique.

— Non. Ce n’est pas scien­ti­fique du tout. C’est pour ça que je ne l’ai jamais écrit dans un rap­port. Mais c’est ce que les fouilles m’ont appris en trois ans ici. Il y a une couche, sous cette ville, que l’ar­chéo­lo­gie ne sait pas nom­mer. Pas une strate géo­lo­gique. Pas un hori­zon cultu­rel. Quelque chose d’autre. Un espace. Votre ami Breit­ner a mis le doigt des­sus — ou plu­tôt le mar­teau — en per­çant le mur de votre sous-sol. Ce qu’il a trou­vé n’est pas une ano­ma­lie. C’est le fon­de­ment. C’est ce sur quoi tout le reste a été bâti. Et pério­di­que­ment, quand ce fon­de­ment se rap­pelle à ceux qui vivent au-des­sus, ceux-ci s’en vont. Ils ne savent pas pour­quoi. Ils partent, c’est tout. Et la ville se vide.

— Et puis les gens reviennent.

— Et puis les gens reviennent. Parce que la mémoire est courte. Parce que les col­lines sont belles. Parce que l’emplacement est stra­té­gique. Parce qu’un roi a besoin d’une capi­tale et qu’un pays a besoin d’un hôtel. Et le cycle recommence.

Elle écra­sa sa ciga­rette. La troi­sième, ou la qua­trième — j’a­vais per­du le compte.

— Les têtes à double visage, dis-je. Les sta­tues ammo­nites. Vous croyez qu’elles gar­daient l’en­trée de cet espace ?

— Je crois qu’elles regar­daient dans deux direc­tions pour une rai­son. Le haut et le bas. La sur­face et ce qui est des­sous. Le visible et l’in­vi­sible. Les Ammo­nites savaient. Ils vivaient avec. Ils avaient trou­vé un équi­libre — une manière de coexis­ter avec ce qui était sous leurs pieds. Et puis cet équi­libre s’est rom­pu. Et la ville s’est vidée.

*     *     *

Je redes­cen­dis de la Cita­delle en fin d’a­près-midi. Le soleil décli­nait. Les ombres des col­lines s’al­lon­geaient sur la ville comme des doigts. Je mar­chais dans les rues du centre, par­mi les pas­sants, les mar­chands, les sol­dats en per­mis­sion, les éco­liers en uni­forme, et je les regar­dais — tous ces gens qui vivaient sur le dos d’une bête endor­mie, qui mar­chaient sur le toit d’un espace qu’ils igno­raient, qui fai­saient leur mar­ché et pre­naient leur café et dis­cu­taient de poli­tique et de foot­ball au-des­sus de quelque chose qui n’a­vait pas de nom.

Et je pen­sai : c’est cela, un hôtel. Un hôtel est un bâti­ment qui recouvre quelque chose. Qui offre une sur­face lisse — des draps propres, des marbres cirés, un sou­rire à la récep­tion — pour que les gens n’aient pas à pen­ser à ce qui se trouve en des­sous. À la plom­be­rie, aux fon­da­tions, aux cafards dans les murs, aux secrets dans les caves. Le direc­teur d’un hôtel est un homme qui gère la sur­face. Et je m’é­tais juré, en accep­tant ce poste, de ne jamais regar­der en dessous.

Mais Breit­ner m’a­vait fait des­cendre. Breit­ner, avec ses plans et son mètre ruban et ses yeux de cal­caire, m’a­vait tiré par la main dans le sous-sol de mon propre bâti­ment et m’a­vait mon­tré ce que je ne vou­lais pas voir. Et main­te­nant, je ne pou­vais plus remon­ter. Pas vrai­ment. Pas com­plè­te­ment. Une par­tie de moi res­te­rait tou­jours en bas, dans cet espace de pierre noire, à écou­ter le silence qui avait une forme.

En arri­vant à l’hô­tel, je trou­vai Ahmad au bar, seul, en train de lire un jour­nal. Il leva les yeux et dit :

— L’ar­chi­tecte est au sous-sol.

— Depuis quand ?

— Depuis ce matin. Il est des­cen­du à huit heures avec sa lampe et son car­net. Il n’est pas remon­té. Yous­sef lui a appor­té un thé à midi. Il dit que l’ar­chi­tecte mesu­rait les murs avec un mètre ruban. Les murs d’en bas, pas les nôtres. Et qu’il par­lait tout seul. En allemand.

Je ne des­cen­dis pas. Pas ce soir-là. Je res­tai au bar avec Ahmad, je bus un café, puis un arak, puis un autre café, et nous par­lâmes de choses ordi­naires — du match de foot­ball entre l’é­quipe d’Am­man et celle d’Ir­bid, du prix des tomates au mar­ché, de la fille d’Ah­mad qui allait se marier au mois de juin. Des choses de sur­face. Des choses de vivants. Et en des­sous de nous, dans l’é­pais­seur de la col­line, Breit­ner mesurait.

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