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Femme fatale

Femme fatale

Pre­mière partie

Le Royal, Phnom Penh

Novembre 1967

* * *

PRE­MIÈRE PAR­TIE — LES PRÉPARATIFS

Cha­pitre 1 — Le goût des choses

Il y avait une façon que Khem avait de poser un verre sur le comp­toir qui ne res­sem­blait à aucune autre. Le geste par­tait du poi­gnet, remon­tait dans l’a­vant-bras, et le verre tou­chait le bois de teck sans qu’on entende rien — comme si le cris­tal et le bois s’é­taient enten­dus d’a­vance, comme si la matière savait. Les habi­tués de l’E­le­phant Bar ne le remar­quaient pas. Ils ne remar­quaient jamais les choses essen­tielles. Mais Khem, lui, savait que tout ce qui comp­tait dans la vie d’un homme pou­vait se lire dans ce moment pré­cis où le verre ren­contre la sur­face, dans cette frac­tion de seconde où le liquide hésite, fré­mit, puis se repose.

Il avait cin­quante-trois ans. Son visage était l’un de ces visages khmers que le temps semble polir plu­tôt qu’a­bî­mer — les pom­mettes hautes, la peau ten­due sur les os comme du cuir fin sur un tam­bour, les yeux légè­re­ment plis­sés dans une expres­sion qui pou­vait pas­ser pour de l’a­mu­se­ment ou de la méfiance, selon l’heure du jour et l’hu­mi­di­té de l’air. Il por­tait une che­mise blanche, tou­jours la même coupe, qu’il fai­sait faire chez un tailleur chi­nois de la rue Ohier, et un pan­ta­lon noir à plis impec­cables. Pas de bijoux. Pas de montre. Khem n’a­vait jamais eu besoin de montre. Il savait l’heure à la qua­li­té de la lumière qui entrait par les per­siennes du bar, à l’angle des ombres sur les car­re­lages noir et blanc du hall, au bruit de la ville qui chan­geait de registre comme un orchestre entre deux mouvements.

L’E­le­phant Bar, à cinq heures de l’a­près-midi, était le lieu le plus doux du monde.

La lumière y entrait de biais, ocre et pares­seuse, fil­trée par les stores en rotin et les feuilles des fran­gi­pa­niers qui bor­daient la ter­rasse. Elle décou­pait des rec­tangles trem­blants sur le comp­toir d’a­ca­jou, cares­sait les bou­teilles ali­gnées — le Per­nod, le Noilly Prat, le whis­ky John­nie Wal­ker éti­quette rouge, le cognac Hen­nes­sy — et venait mou­rir sur les pho­to­gra­phies enca­drées qui tapis­saient le mur du fond : Phnom Penh dans les années trente, le Royal à son inau­gu­ra­tion, la façade blanche comme un gâteau de mariage sous les pal­miers. À cette heure-là, le ven­ti­la­teur à pales de bois tour­nait avec une len­teur contem­pla­tive, bras­sant un air qui sen­tait le tabac froid, le bois ciré et, quand la brise venait du jar­din, le jasmin.

Khem essuyait ses verres.

C’é­tait son heure de médi­ta­tion. L’hô­tel flot­tait dans cet entre­deux qui sépare la tor­peur de l’a­près-midi du pre­mier fré­mis­se­ment du soir. Les clients de la jour­née — les hommes d’af­faires fran­çais en cos­tume frois­sé par la cha­leur, les fonc­tion­naires du Sang­kum venus boire un citron pres­sé entre deux réunions, les épouses d’ex­pa­triés qui pre­naient le thé au salon — s’é­taient reti­rés. Ceux du soir n’é­taient pas encore là. Khem régnait sur un royaume vide, et c’é­tait exac­te­ment comme il aimait les choses.

Il prit une bou­teille de crème de fraise des bois — une liqueur fran­çaise, arri­vée dans la der­nière car­gai­son du Comp­toir des Spi­ri­tueux — et la tour­na len­te­ment dans la lumière. Le liquide était d’un rose pro­fond, presque rouge, avec des reflets gre­nat quand on l’in­cli­nait. Il en ver­sa trois gouttes dans le creux de sa main, les por­ta à ses lèvres. Le goût était celui d’un jar­din — pas un jar­din tro­pi­cal, un jar­din d’ailleurs, de ces pays froids où les fraises poussent dans des sous-bois ombra­gés. Un goût de mousse et de sucre, avec quelque chose de sau­vage au fond, une aci­di­té qui pin­çait la langue au der­nier moment, comme un sou­ve­nir qu’on croyait oublié.

On lui avait deman­dé de créer un cocktail.

La consigne était venue de la direc­tion, trans­mise par Mon­sieur Dou­mer, le direc­teur adjoint, un Fran­çais de Bor­deaux qui trans­pi­rait tou­jours trop et com­pen­sait en se par­fu­mant au véti­ver. « Khem, nous rece­vons une invi­tée de marque. Une Amé­ri­caine. Il fau­drait quelque chose de spé­cial. Quelque chose de… vous voyez. » Non, Khem ne voyait pas. Ou plu­tôt, il voyait trop bien : Dou­mer ne savait pas de quoi il par­lait, comme d’ha­bi­tude, et le « vous voyez » était sa façon de délé­guer l’in­tel­li­gence aux autres tout en gar­dant le cré­dit pour lui-même. Mais Khem avait hoché la tête, parce qu’il hochait tou­jours la tête, et il avait posé l’u­nique ques­tion qui comptait :

— Qui est cette dame ?

Dou­mer avait bais­sé la voix, bien que le hall fût désert.

— Madame Kennedy.

Khem avait conti­nué d’es­suyer son verre. Son visage n’a­vait rien tra­hi. Mais quelque chose, au fond de lui, dans la région du ster­num où logent les émo­tions qu’on ne nomme pas, s’é­tait mis à vibrer — le même fré­mis­se­ment, exac­te­ment, que celui du liquide dans un verre qu’on vient de poser.

Il savait qui elle était. Tout le monde le savait. Quatre ans plus tôt, à Dal­las, elle por­tait un tailleur rose et le monde entier avait bas­cu­lé. Khem se sou­ve­nait du jour — il écou­tait la radio der­rière le comp­toir, la BBC World Ser­vice qui gré­sillait dans le petit poste Phi­lips coin­cé entre les bou­teilles de bit­ters. Il se sou­ve­nait de la voix du pré­sen­ta­teur, inha­bi­tuel­le­ment trem­blante, et de la façon dont les clients du bar avaient ces­sé de par­ler, un par un, comme des bou­gies qu’on souffle.

Et main­te­nant cette femme venait ici. Dans son bar. Et il devait inven­ter une bois­son qui serait à la hau­teur de — de quoi, exac­te­ment ? De son cha­grin ? De sa beau­té ? De l’é­tran­ge­té abso­lue qu’il y avait à ce qu’elle vienne, elle, Jac­que­line Ken­ne­dy, veuve du pré­sident le plus puis­sant du monde, dans cette petite ville chaude au bord du Mékong, dans ce pays que la plu­part des Amé­ri­cains n’au­raient pas su trou­ver sur une carte ?

Khem repo­sa la bou­teille de crème de fraise des bois et regar­da le jar­din par la fenêtre. Les fran­gi­pa­niers étaient en fleurs — des fleurs blanches et jaunes, char­nues, dont le par­fum deve­nait entê­tant à la tom­bée du soir. Un gecko cou­rait sur le mur exté­rieur avec cette pré­ci­pi­ta­tion absurde qu’ont les petits ani­maux. Au loin, par-delà les toits, on devi­nait le Ton­lé Sap, brun et pares­seux, qui cou­lait vers sa confluence avec le Mékong comme s’il avait l’é­ter­ni­té devant lui.

Il com­men­ça à travailler.

D’a­bord le cham­pagne. Pas n’im­porte lequel — il choi­sit un Veuve Clic­quot demi-sec, parce que la dou­ceur du demi-sec arron­di­rait l’en­semble. Puis le cognac. Quelques gouttes seule­ment, pour la pro­fon­deur, pour cette cha­leur ambrée qui monte dans la gorge après la pre­mière gor­gée et qui dit au corps : tu es vivant, tu es ici, ne l’ou­blie pas. Et la crème de fraise. Sa cou­leur rosée don­ne­rait au cham­pagne une teinte de cré­pus­cule — exac­te­ment celle que le ciel de Phnom Penh pre­nait à six heures du soir, quand le soleil des­cen­dait der­rière le Palais Royal et que la ville entière sem­blait flot­ter dans une lumière de corail.

Il mélan­gea, goû­ta, recommença.

Trop sucré. La fraise pre­nait le des­sus. Il rédui­sit la dose, ajou­ta une goutte de cognac. Mieux. Mais il man­quait quelque chose — une note finale, un éclat. Il regar­da autour de lui. Sur le comp­toir, dans un petit vase en por­ce­laine bleue, une fleur de fran­gi­pa­nier. Il la prit, la fit tour­ner entre ses doigts. Son par­fum était lourd, presque nar­co­tique — un par­fum de temple et de nuit chaude. Il la dépo­sa à la sur­face du cock­tail. Elle flot­ta, blanche sur le rose, comme un lotus miniature.

Khem goû­ta de nouveau.

C’é­tait cela. Le cham­pagne pour la légè­re­té, le cognac pour la mémoire, la fraise pour la dou­ceur, et le fran­gi­pa­nier pour Phnom Penh — pour cette ville qui offrait ses fleurs à qui­conque accep­tait de les prendre.

Il ne savait pas encore com­ment appe­ler cette bois­son. Mais il savait qu’elle était juste. Il le sen­tait dans le poi­gnet, dans le geste qu’il avait eu en posant la coupe sur le comp­toir — cette dou­ceur par­faite, ce silence du cris­tal sur le bois, cette entente secrète entre les matières.

Il vida le verre, le lava, le rangea.

Demain il recom­men­ce­rait. Et après-demain. Jus­qu’à ce que le cock­tail soit non plus bon mais néces­saire — jus­qu’à ce qu’en le buvant, Madame Ken­ne­dy sente quelque chose qu’elle ne pour­rait pas nom­mer, un goût qui appar­tien­drait à ce lieu et à ce moment et à rien d’autre au monde, un goût qu’elle empor­te­rait avec elle en repar­tant et qui la han­te­rait par­fois, les soirs d’é­té, dans un jar­din de la côte Est, comme le sou­ve­nir d’un pays qu’on a aimé sans le savoir.

La nuit tom­ba d’un coup, comme elle tombe sous les tro­piques — sans pré­avis, sans cré­pus­cule, comme un rideau qu’on tire. Les lampes du bar s’al­lu­mèrent. Les pre­miers clients du soir appa­rurent : un couple de Fran­çais, elle en robe de soie bleue, lui avec cette assu­rance molle des plan­teurs de caou­tchouc ; un jour­na­liste aus­tra­lien qui buvait tou­jours seul, pen­ché sur un car­net ; un offi­cier cam­bod­gien en civil dont Khem savait, sans qu’on le lui eût dit, qu’il tra­vaillait pour les ser­vices de renseignement.

Khem les ser­vit tous avec la même atten­tion égale — le même geste du poi­gnet, la même flui­di­té, le même silence. Il ver­sa le pas­tis du Fran­çais avec exac­te­ment dix-sept gouttes d’eau fraîche, comme il aimait. Il mit deux gla­çons dans le bour­bon de l’Aus­tra­lien, jamais trois. Il dépo­sa le verre de Coca-Cola de l’of­fi­cier — qui ne buvait jamais d’al­cool en public — avec une défé­rence imperceptible.

Et dans les inter­valles, quand per­sonne ne le regar­dait, il reve­nait à sa bou­teille de crème de fraise des bois, la tou­chait du bout des doigts, et pen­sait à cette femme qu’il n’a­vait jamais vue et qui allait bien­tôt fran­chir les portes de son bar, avec son cha­grin et sa grâce et cette lumière que le monde entier lui attri­buait et qu’il lui fau­drait, à lui, Khem, ancien appren­ti du Corse Fer­rac­ci au bar du Conti­nen­tal à Sai­gon, tra­duire en trois ingré­dients et une fleur.

Dehors, dans le jar­din de l’hô­tel, les gre­nouilles com­men­cèrent leur concert.

Cha­pitre 2 — Les deux musiques

Les doigts de Botum pou­vaient se ren­ver­ser jus­qu’à tou­cher le dos de la main.

C’é­tait la pre­mière chose que la Reine mère Kos­sa­mak avait remar­quée, quinze ans plus tôt, lors­qu’on lui avait ame­né cette petite fille maigre de la pro­vince de Takeo. La fillette avait huit ans. Elle sen­tait la boue des rizières et le lait caillé. Ses pieds étaient nus et ses ongles noirs. Mais ses doigts — ses doigts avaient cette sou­plesse sur­na­tu­relle que les maîtres de danse recherchent depuis des siècles, cette capa­ci­té de plier à l’en­vers, de se cour­ber comme les tiges de lotus, de tra­cer dans l’air des figures que le corps humain ne devrait pas pou­voir des­si­ner. La Reine mère avait pris la main de l’en­fant dans la sienne, l’a­vait retour­née, exa­mi­née, et avait dit sim­ple­ment : « Celle-ci. »

Depuis, Botum dansait.

Elle dan­sait le matin, dans la grande salle aux colonnes dorées du Palais Royal, sous le regard des maî­tresses de bal­let qui comp­taient le rythme en frap­pant dans leurs mains — chap, chap, chap — et cor­ri­geaient d’un mot, d’un effleu­re­ment, la courbe d’un bras, l’angle d’un genou, l’in­cli­nai­son d’une tête. Elle dan­sait le Robam Apsa­ra, la danse des nymphes célestes, avec sa tiare dorée et son sam­pot de soie tis­sé de fils d’or qui pesait sur les hanches comme une armure de lumière. Elle dan­sait le Robam Tep Mono­rom, la danse de la féli­ci­té divine, les pau­pières mi-closes, le sou­rire iden­tique à celui des Apsa­ras sculp­tées dans le grès d’Ang­kor — ce sou­rire qui n’ap­par­te­nait à aucun visage humain mais à tous les visages à la fois, ce sou­rire qui disait : je suis le mou­ve­ment et je suis l’im­mo­bi­li­té, je suis le désir et je suis le renon­ce­ment, je suis ici et je suis dans les siècles.

Ce matin-là, la lumière d’oc­tobre entrait dans la salle par les hautes fenêtres à volets de teck et des­si­nait sur le sol de marbre des paral­lé­lo­grammes trem­blants. Botum répé­tait la séquence du Moni Mekha­la, la danse de la déesse de la foudre — un enchaî­ne­ment com­plexe de gestes codi­fiés, chaque posi­tion des doigts signi­fiant quelque chose : la pluie, la colère, le par­don, l’a­mour. Les autres dan­seuses se mou­vaient autour d’elle dans un silence total, ponc­tué seule­ment par le frois­se­ment des soies et le chap chap des mains de Lok Kru Vong, la vieille maî­tresse au chi­gnon sévère qui avait dan­sé devant le roi Siso­wath et qui jugeait tout le monde indigne de conti­nuer la tra­di­tion — tout le monde sauf Botum, qu’elle trai­tait avec une exi­gence féroce qui était sa manière d’aimer.

— Le poi­gnet, Botum. Le poi­gnet. Pas le bras.

Botum ajus­ta. Son poi­gnet devint liquide. La main se ren­ver­sa, les doigts s’ou­vrirent comme une fleur, et pen­dant un ins­tant — un ins­tant seule­ment, mais Lok Kru Vong le vit et ne dit rien, ce qui était le plus haut com­pli­ment qu’elle pou­vait faire — le corps de Botum ces­sa d’être un corps et devint un signe, un mot dans une langue qui pré­cé­dait les mots, une prière incarnée.

Puis la répé­ti­tion fut ter­mi­née et le sort fut rompu.

Les dan­seuses se dis­per­sèrent en riant, en s’é­ti­rant, en se plai­gnant de la cha­leur. Botum dénoua sa tiare, libé­ra ses che­veux noirs qui tom­bèrent sur ses épaules comme une averse, et s’as­sit en tailleur sur le sol frais. Elle avait mal aux che­villes, comme tou­jours. La danse clas­sique khmère est une dis­ci­pline de la dou­leur tran­quille — on plie, on tient, on sou­rit, et la souf­france se trans­forme en grâce, ou ne se trans­forme pas, et alors on n’est pas danseuse.

Mais Botum aimait cette dou­leur. Elle la connais­sait depuis si long­temps qu’elle en avait fait une com­pagne, une inter­lo­cu­trice, un signe que son corps tra­vaillait à deve­nir ce qu’il devait devenir.

On lui avait annon­cé la veille : elle dan­se­rait au dîner d’É­tat. L’in­vi­tée amé­ri­caine — on ne pro­non­çait pas encore son nom dans l’en­ceinte du Palais, comme si le nom­mer eût été incon­ve­nant — serait assise à la droite du Prince. Botum dan­se­rait le Robam Apsa­ra avec onze autres dan­seuses, et elle tien­drait le rôle prin­ci­pal, celui de Mera, la nymphe qui offre la fleur de lotus au ciel. Lok Kru Vong avait annon­cé la chose sans émo­tion, d’une voix sèche, en ajou­tant seule­ment : « Ne me fais pas honte. »

Botum sou­rit en y repen­sant. Ne me fais pas honte. C’é­tait la décla­ra­tion d’a­mour la plus intense que la vieille femme eût jamais prononcée.

Elle quit­ta le Palais par la porte sud, celle qui don­nait sur le quai Siso­wath et le Ton­lé Sap. La cha­leur du dehors la frap­pa comme une gifle moel­leuse — l’air de Phnom Penh en fin de mati­née, lourd d’hu­mi­di­té, satu­ré d’o­deurs qui se mélan­geaient en un par­fum unique et recon­nais­sable entre tous : le gasoil des motos, la fri­ture des bei­gnets de banane, le pois­son grillé sur les braises des ven­deurs de rue, le jas­min des offrandes dépo­sées au pied des esprits neak ta, et par-des­sous tout cela, mon­tant du fleuve, cette odeur de vase tiède et de végé­ta­tion en décom­po­si­tion qui était l’o­deur même de la vie.

Elle mar­chait vite, ses san­dales cla­quant sur le trot­toir défon­cé. En sarong et blouse blanche, les che­veux libres, per­sonne ne l’au­rait recon­nue comme dan­seuse du Bal­let Royal. C’é­tait exac­te­ment ce qu’elle vou­lait. Il y avait la Botum du Palais — le corps sacré, le geste codi­fié, le sou­rire éter­nel — et il y avait l’autre Botum, celle qui mar­chait dans les rues de Phnom Penh avec une faim que la danse clas­sique ne ras­sa­siait pas.

Elle prit un cyclo­pousse au coin du bou­le­vard Noro­dom. Le conduc­teur, un vieil homme au torse nu et aux côtes saillantes, péda­lait avec une len­teur majes­tueuse entre les voi­tures — des Peu­geot 403, des Citroën DS, des Mer­cedes neuves des ministres — et les char­rettes à bœufs qui venaient encore du mar­ché cen­tral, char­gées de papayes, de ram­bu­tans, de durians dont l’o­deur puis­sante, sul­fu­reuse, fai­sait fron­cer le nez des étran­gers et sou­rire les Cam­bod­giens. On pas­sa devant le Phsar Thmey, le grand mar­ché cou­vert, chef-d’œuvre Art déco dont le dôme jaune brillait dans le soleil comme un casque d’or. On lon­gea la rue Kam­pu­chea Krom, ses bou­tiques de tis­sus, ses phar­ma­cies chi­noises, ses mar­chands de soupe dont les mar­mites fumaient dans la cha­leur. La radio d’un café cra­cho­tait une chan­son de Sinn Sisa­mouth — Cham­pa Bat­tam­bang, la chan­son de la fleur de Bat­tam­bang, celle que tout le monde fre­don­nait, que les enfants chan­taient en allant à l’é­cole, que les conduc­teurs de cyclo­pousse sif­flo­taient dans les embouteillages.

Botum des­cen­dit devant le ciné­ma Hemakcheat.

C’é­tait un bâti­ment neuf, bru­ta­liste, conçu dans le style Nou­vel Khmer — béton brut et lignes pures, avec un auvent en porte-à-faux qui pro­je­tait une ombre noire sur l’en­trée. On y jouait un double pro­gramme : Peov Chouk Sor de Tea Lim Koun, un mélo­drame pas­sion­nel, et un film fran­çais dont l’af­fiche mon­trait Jean-Paul Bel­mon­do cou­rant dans une rue de Paris. Mais Botum ne venait pas pour le cinéma.

Elle contour­na le bâti­ment, lon­gea une ruelle où séchaient des hamacs et où des enfants jouaient au cer­ceau avec des jantes de vélo, et pous­sa une porte en bois que rien ne signalait.

Le club n’a­vait pas de nom. Tout le monde l’ap­pe­lait Chez Van­tha, du nom de son pro­prié­taire, un ancien saxo­pho­niste du Natio­nal Radio Orches­tra qui avait per­du trois doigts de la main gauche dans un acci­dent de moto et ne pou­vait plus jouer. Il avait ouvert ce lieu dans un entre­pôt désaf­fec­té — un rec­tangle de béton au sol jon­ché de sciure, avec un bar fait de planches et de caisses de bière Ang­kor, une scène sur­éle­vée de trente cen­ti­mètres, et des ampoules nues sus­pen­dues à des fils qui pen­daient du pla­fond comme des lianes électriques.

À midi, le club était presque vide. Deux musi­ciens accor­daient leurs ins­tru­ments sur la scène — une gui­tare élec­trique Fen­der reliée par un câble sinueux à un ampli­fi­ca­teur Vox, et un orgue Far­fi­sa dont les touches jau­nies gar­daient la mémoire de mille mor­ceaux. La lumière entrait par les inter­stices du toit en tôle ondu­lée et tom­bait en lames obliques sur les ins­tru­ments, les fai­sant luire.

L’un des gui­ta­ristes leva la tête.

— Botum.

Il s’ap­pe­lait Dara. Il avait vingt-cinq ans, les che­veux longs jus­qu’aux épaules — une audace, à Phnom Penh, même en 1967 —, et des doigts aus­si remar­quables que ceux de Botum, mais pour d’autres rai­sons : des doigts rapides, ner­veux, qui cou­raient sur le manche de la gui­tare avec une vélo­ci­té qui évo­quait les gui­ta­ristes amé­ri­cains qu’il écou­tait sur les ondes de l’AFVN, la radio des forces armées amé­ri­caines au Viet­nam, dont le signal pas­sait la fron­tière les nuits de beau temps.

Il jouait dans un groupe qui s’ap­pe­lait les Bak­sey Cham­rong — les Oiseaux de l’Ombre. Pas le groupe célèbre, celui des frères Mol, mais un groupe plus jeune, plus sau­vage, qui repre­nait les mor­ceaux de Sinn Sisa­mouth en y ajou­tant des dis­tor­sions, des feed­backs, des choses que la radio natio­nale n’au­rait jamais dif­fu­sées. Ils jouaient chez Van­tha le ven­dre­di et le same­di soir, devant un public de jeunes gens en pan­ta­lons à pattes d’é­lé­phant et de filles aux yeux maquillés qui dan­saient le twist et le go-go dans la fumée des cigarettes.

Botum s’as­sit au bord de la scène, les jambes pen­dantes. Dara joua quelques accords — un riff des­cen­dant, blues, mélan­co­lique, qui se trans­for­mait imper­cep­ti­ble­ment en quelque chose d’autre, quelque chose qui n’é­tait ni amé­ri­cain ni khmer mais les deux à la fois, une musique métisse, bâtarde, libre.

— Tu joues quoi ?

— Je ne sais pas encore. Ça vient.

Elle aimait ça. Que ça vienne. Que la musique ne soit pas écrite d’a­vance, pas codi­fiée, pas trans­mise depuis des siècles par des maî­tresses au chi­gnon sévère. Que le corps puisse inven­ter au lieu de répé­ter. Elle se mit à bou­ger, assise, d’a­bord les épaules, puis les bras, puis les mains — et ses mains fai­saient des choses étranges, des choses qui n’ap­par­te­naient ni au bal­let royal ni au twist, des gestes qui étaient peut-être la danse de demain, ou celle d’un monde paral­lèle, ou celle d’un rêve qu’elle fai­sait sou­vent, dans lequel elle dan­sait seule dans un temple vide sous une pluie de fleurs.

Dara sou­rit et accé­lé­ra le rythme. L’or­ga­niste les rejoi­gnit, pla­quant des accords graves qui fai­saient vibrer la tôle du toit. Botum se leva et dan­sa — libre­ment, les pieds nus sur la sciure, les che­veux dans le visage, le corps offert à la musique comme un voi­lier au vent. Ses doigts de dan­seuse clas­sique des­si­naient dans l’air des ara­besques qui n’a­vaient aucun nom, aucun code, aucune tra­di­tion — des gestes neufs, nés de ce matin-là, de cette lumière-là, de cet accord de guitare-là.

Elle dan­sa jus­qu’à en perdre le souffle, puis s’ar­rê­ta, pliée en deux, riant.

— Ce soir ? demanda-t-elle.

— Ce soir. Sisa­mouth vient peut-être. On dit qu’il veut essayer un mor­ceau nouveau.

L’i­dée que Sinn Sisa­mouth — le roi de la musique khmère, la voix d’or, l’homme dont les chan­sons accom­pa­gnaient chaque moment de la vie cam­bod­gienne, du ber­ceau au tom­beau — puisse venir jouer chez Van­tha, dans cet entre­pôt de béton et de tôle, cette idée-là avait quelque chose de mira­cu­leux. Mais c’é­tait ça, Phnom Penh en 1967 : un lieu où les miracles étaient quo­ti­diens, où un roi fai­sait du ciné­ma et un croo­ner natio­nal jouait du rock dans des caves, où les Apsa­ras mil­lé­naires dan­saient le twist après les heures de ser­vice et où les archi­tectes construi­saient des temples moder­nistes, où tout sem­blait pos­sible parce que rien, encore, ne l’a­vait interdit.

Botum embras­sa Dara sur la joue — un bai­ser rapide, léger, qui pro­met­tait tout — et res­sor­tit dans la four­naise du midi.

Elle devait pas­ser au Royal. Son amie Chen­da, femme de chambre à l’é­tage des suites, lui avait gar­dé un sam­pot de soie bro­dé que le pres­sing de l’hô­tel avait répa­ré pour elle — une faveur, un arran­ge­ment dis­cret entre filles du même vil­lage, de ces arran­ge­ments qui consti­tuaient le vrai tis­su social du Cam­bodge, bien plus que les dis­cours du Sang­kum et les pho­to­gra­phies offi­cielles. Botum entra par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur la cour arrière où les cui­si­niers fumaient entre deux ser­vices, assis sur des caisses de Coca-Cola, et où l’o­deur de la cui­sine — le kroeung en train de mijo­ter, le galan­ga, la citron­nelle, le pra­hok qui cara­mé­li­sait dans les woks — se mêlait à celle du linge chaud qui séchait sur des fils ten­dus entre les manguiers.

L’hô­tel, vu de der­rière, n’a­vait plus rien de sa façade imma­cu­lée. C’é­tait un orga­nisme vivant, trans­per­cé de bruits et de vapeurs, un corps avec ses organes et ses artères — les cou­loirs de ser­vice, les esca­liers étroits, les monte-charges, les lin­ge­ries, les chambres froides, tout un monde invi­sible qui fai­sait fonc­tion­ner le monde visible avec la pré­ci­sion silen­cieuse d’un méca­nisme d’horlogerie.

Botum croi­sa Khem dans le cou­loir qui menait aux cui­sines. Elle le connais­sait de vue — le bar­man taci­turne, celui qui ne sou­riait jamais mais dont les yeux sou­riaient à sa place. Il por­tait un pla­teau char­gé de verres propres, qu’il tenait d’une seule main, en équi­libre par­fait, comme s’il por­tait une offrande.

— Bon­jour, Lok Khem.

— Bon­jour, Néang Botum.

Ils se croi­sèrent sans s’ar­rê­ter, cha­cun absor­bé dans sa tra­jec­toire. Mais quelque chose pas­sa entre eux — une recon­nais­sance muette, celle de deux per­sonnes qui savent que le monde tient par les gestes qu’on fait bien : poser un verre, plier un doigt, et recom­men­cer, chaque jour, jus­qu’à ce que le geste devienne indis­tin­guable de la vie elle-même.

Cha­pitre 3 — Le la bémol

Des­forges avait les mains d’un géant et l’o­reille d’un chat.

C’é­tait un homme long, voû­té, aux épaules étroites et aux bras déme­su­rés qui pen­daient le long de son corps comme des lianes — des bras de singe, disait-il lui-même avec cette auto­dé­ri­sion tran­quille des gens qui ont depuis long­temps ces­sé de se trou­ver beaux. Son visage était celui d’un heron : un nez en bec, des yeux pâles enfon­cés dans des orbites pro­fondes, un front haut dégar­ni que le soleil cam­bod­gien avait tan­né jus­qu’à lui don­ner la cou­leur d’un meuble ancien. Il avait soixante-deux ans. Il vivait à Phnom Penh depuis qua­torze ans, ce qui fai­sait de lui un vieux résident, presque un autoch­tone, en tout cas un homme que la ville avait accep­té dans ses plis et ses rou­tines comme elle accepte un arbre trans­plan­té qui finit par don­ner de l’ombre.

Il s’é­tait levé à cinq heures, comme chaque matin. Sa mai­son — une vil­la colo­niale déla­brée de la rue Pas­teur, au toit de tuiles man­gé par la mousse, avec une véran­da enva­hie de bou­gain­vil­liers — don­nait sur un jar­din où un bana­nier géant dis­pu­tait l’es­pace à un tama­ri­nier cen­te­naire. Des­forges prit son café debout dans la cui­sine, un café cam­bod­gien noir comme du gou­dron, ser­vi dans un verre, avec du lait concen­tré sucré au fond — une habi­tude qu’il avait contrac­tée dès son arri­vée et qu’il consi­dé­rait désor­mais comme la seule façon civi­li­sée de boire du café. Par la fenêtre ouverte, il enten­dait les bruits du matin : le chant des coqs, le rou­le­ment des char­rettes sur la laté­rite, les voix des bonzes en pro­ces­sion d’au­mône — tak, tak, tak — le son de leurs bols en métal rece­vant le riz des dévots age­nouillés sur le pas de leur porte.

Sa jour­née com­men­çait par le Royal.

Le Pleyel du salon était son ins­tru­ment favo­ri — un demi-queue de 1938, en palis­sandre des Indes, au son chaud et rond comme une voix de contral­to. L’hô­tel l’a­vait acquis avant la guerre, du temps de la Socié­té des Grands Hôtels d’In­do­chine, et le pia­no avait tra­ver­sé les décen­nies avec une résis­tance stoïque que Des­forges admi­rait. Les tro­piques sont l’en­ne­mi du pia­no. L’hu­mi­di­té dilate le bois, fait gon­fler les feutres, oxyde les cordes, dérègle le méca­nisme avec une obs­ti­na­tion quo­ti­dienne. Accor­der un pia­no à Phnom Penh, c’é­tait mener un com­bat per­du d’a­vance contre le cli­mat, et recom­men­cer chaque semaine, sans espoir de vic­toire défi­ni­tive — ce qui, pen­sait Des­forges, était une assez bonne défi­ni­tion de la vie.

Il arri­va au Royal à sept heures, par l’en­trée laté­rale. Le hall était encore endor­mi — les car­re­lages noir et blanc lui­saient sous la lumière mati­nale comme un échi­quier géant, l’es­ca­lier de teck mon­tait vers les étages dans un silence de cathé­drale, et le puits de lumière cen­tral, une ver­rière Art déco aux motifs flo­raux, pro­je­tait sur le sol des taches colo­rées qui bou­geaient avec le soleil comme des vitraux vivants. Des­forges aimait l’hô­tel à cette heure-là, quand il n’ap­par­te­nait encore à per­sonne, quand les fan­tômes de la nuit n’a­vaient pas tout à fait cédé la place aux vivants du jour.

Le Pleyel l’at­ten­dait dans le salon, sous sa housse de coton blanc.

Des­forges ôta la housse avec des gestes de prêtre désha­billant un autel. Il sou­le­va le cou­vercle, exa­mi­na les cordes, les mar­teaux, les étouf­foirs. Tout sem­blait en ordre. Il sor­tit sa clef d’ac­cord — un outil simple, un levier en T avec une embou­chure car­rée qui s’a­dap­tait aux che­villes — et com­men­ça son travail.

Accor­der un pia­no est un acte de patience et d’é­coute. On frappe une touche, on écoute la note vibrer, on ajuste la ten­sion de la corde en tour­nant la che­ville d’un quart de mil­li­mètre, on refrappe, on réécoute. Le son juste n’est pas un son unique — c’est un équi­libre entre des har­mo­niques, un com­pro­mis entre les mathé­ma­tiques pures du tem­pé­ra­ment égal et les exi­gences sen­suelles de l’o­reille humaine. Des­forges avait appris cela au conser­va­toire de Lyon, qua­rante ans plus tôt, sous la direc­tion d’un maître qui lui avait dit un jour : « Un pia­no par­fai­te­ment accor­dé n’existe pas. Il n’y a que des pia­nos qui chantent, et des pia­nos qui mentent. Votre tra­vail est de faire chanter. »

Il mon­ta de grave en aigu, note par note. Do, do dièse, ré, ré dièse, mi… La mati­née s’é­cou­la dans ce dia­logue intime entre l’homme et l’ins­tru­ment, ponc­tué par le ting cris­tal­lin du dia­pa­son qu’il frap­pait contre son genou et por­tait à son oreille comme un coquillage. Le salon se rem­plis­sait peu à peu de la lumière du jour. Par les fenêtres ouvertes, les bruits de l’hô­tel s’in­fil­traient — le rou­le­ment d’un cha­riot de petit-déjeu­ner, le rire d’une femme de chambre, le gar­gouillis de la fon­taine dans la cour inté­rieure — et se mêlaient aux notes du pia­no dans une poly­pho­nie invo­lon­taire qui était, pen­sait Des­forges, la vraie musique du Royal.

Et puis il arri­va au la bémol.

La note son­na faux. Pas gros­siè­re­ment faux — Des­forges n’é­tait pas le genre d’homme à lais­ser un pia­no atteindre ce degré de déshon­neur — mais sub­ti­le­ment, insi­dieu­se­ment faux. Un bat­te­ment, une oscil­la­tion presque imper­cep­tible entre les deux cordes de l’u­nis­son, comme si elles n’ar­ri­vaient plus à se mettre d’ac­cord sur la hau­teur exacte du son. Il ajus­ta. Refrappe. Le bat­te­ment per­sis­tait. Il ajus­ta encore, dans l’autre sens. La note tint une seconde, deux secondes, puis le bat­te­ment revint — une pul­sa­tion têtue, orga­nique, comme le cœur d’un ani­mal minus­cule enfer­mé dans le ventre du piano.

Des­forges fron­ça les sourcils.

En qua­torze ans de métier sous les tro­piques, il avait ren­con­tré tous les caprices pos­sibles du bois et du métal face à l’hu­mi­di­té. Des cordes qui cas­saient en pleine nuit avec un cla­que­ment de fouet. Des mar­teaux qui res­taient col­lés aux cordes comme des langues sur un bon­bon. Des touches qui s’en­fon­çaient et refu­saient de remon­ter, pri­son­nières du gon­fle­ment du bois. Mais ce la bémol-ci avait quelque chose de dif­fé­rent. Ce n’é­tait pas un défaut méca­nique. C’é­tait comme si la note elle-même avait déci­dé de ne plus être tout à fait elle-même — comme si elle s’é­tait déca­lée d’un souffle, d’un che­veu, vers une région du spectre sonore qui n’ap­par­te­nait à aucun sys­tème connu.

Il essaya pen­dant une heure. Chaque fois qu’il croyait avoir trou­vé la ten­sion juste, la note déri­vait de nou­veau, len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, comme un bateau dont l’ancre ne mord plus le fond. Il finit par refer­mer le cou­vercle, essuyer ses mains sur son pan­ta­lon de toile, et s’as­seoir dans le fau­teuil en rotin qui fai­sait face au piano.

Il revien­drait demain. Et après-demain. Le la bémol fini­rait par céder. Ils cédaient tou­jours. Mais en atten­dant, cette petite rébel­lion d’une corde dans le ventre d’un Pleyel de 1938 l’in­tri­guait comme un mys­tère — un minus­cule mys­tère pri­vé, intime, le genre de choses qui n’in­té­ressent per­sonne sauf ceux dont le métier est d’écouter.

Il quit­ta le Royal à midi et enfour­cha son Solex — un vélo­mo­teur fran­çais qu’il avait rap­por­té de son der­nier voyage à Lyon, dix ans plus tôt, et qui était deve­nu une sorte de légende dans le quar­tier, les enfants cou­rant après lui quand il péta­ra­dait dans les rues en sou­le­vant des nuages de pous­sière laté­rite. Sa tour­née de l’a­près-midi le menait à tra­vers toute la ville.

Il y avait d’a­bord le pia­no du Cercle Spor­tif, un Gaveau droit au son aigre qui ser­vait sur­tout de sup­port aux verres de gin tonic des joueurs de ten­nis. Puis le pia­no du ciné­ma Lux, un véné­rable Érard qui accom­pa­gnait encore les pro­jec­tions de films muets le dimanche matin — un rituel ana­chro­nique que le pro­prié­taire du ciné­ma, un Viet­na­mien nos­tal­gique, refu­sait d’a­ban­don­ner. Puis un pia­no pri­vé chez les Nguyen, une famille sino-khmère du quar­tier chi­nois dont la fille aînée pré­pa­rait le conser­va­toire de Paris. Puis le Bösen­dor­fer de Siha­nouk — un ins­tru­ment magni­fique, un modèle impé­rial à 97 touches, que le Prince avait fait venir de Vienne et sur lequel il com­po­sait ses mor­ceaux de jazz les soirs où l’en­vie le pre­nait, c’est-à-dire sou­vent, car Siha­nouk était un homme que l’en­vie pre­nait sans cesse, de tout, du ciné­ma, de la musique, de la poli­tique, des femmes, de la gloire, de la paix.

Des­forges tra­ver­sait ain­si Phnom Penh de pia­no en pia­no, et chaque ins­tru­ment lui ouvrait un monde. Les pia­nos sont des confi­dents. Ils portent la trace de ceux qui les jouent — dans l’u­sure des touches, dans les notes qu’on enfonce plus sou­vent que d’autres, dans les marques de verre sur le cou­vercle, dans les par­ti­tions oubliées sur le pupitre. Le Gaveau du Cercle Spor­tif sen­tait la sueur et le tonic. L’É­rard du ciné­ma Lux avait des touches jau­nies qui gar­daient la mémoire de mille films. Le pia­no des Nguyen vibrait d’am­bi­tion et de gammes chro­ma­tiques. Et le Bösen­dor­fer de Siha­nouk — ah, le Bösen­dor­fer de Siha­nouk sen­tait l’en­cens, le cognac et le pouvoir.

Ce jour-là, après sa tour­née, Des­forges fit un détour par le quar­tier du Phsar Chas, le vieux mar­ché. Il y avait là, dans une ruelle per­pen­di­cu­laire au quai, un ate­lier de luthe­rie tenu par un Chi­nois de Can­ton nom­mé Mon­sieur Lo, qui répa­rait des ins­tru­ments de toutes sortes — des cha­pei dong veng aux manches inter­mi­nables, des tro à trois cordes, des skor aux peaux de buffle, mais aus­si des gui­tares, des vio­lons, et par­fois des pièces déta­chées de pia­no que Des­forges ne trou­vait nulle part ailleurs. Mon­sieur Lo était un homme minus­cule, à moi­tié aveugle, dont les mains noueuses tra­vaillaient le bois avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger. Son ate­lier sen­tait la colle de pois­son, la sciure de bois de rose et le thé au jas­min qu’il buvait du matin au soir dans un bol ébréché.

Des­forges entra et s’as­sit sur le tabou­ret qui lui était réser­vé — un tabou­ret en bois de man­guier, bas, usé, qui por­tait la marque de ses fesses comme un fau­teuil porte la marque de son pro­prié­taire. Mon­sieur Lo lui ser­vit du thé sans un mot. Ils res­tèrent ain­si un moment, dans le silence de l’a­te­lier, entou­rés d’ins­tru­ments démon­tés, de che­va­lets, de cordes, de che­villes, de tout l’at­ti­rail de la musique mise à nu.

— J’ai un la bémol qui ne tient pas, dit Des­forges en fran­çais, parce que Mon­sieur Lo par­lait un fran­çais par­fait, appris Dieu sait où, avec un accent can­to­nais qui trans­for­mait les r en l et les l en r, ce qui don­nait à ses phrases une musi­ca­li­té involontaire.

Mon­sieur Lo but une gor­gée de thé.

— Quel piano ?

— Le Pleyel du Royal.

— Ah. Un bon piano.

— Un très bon pia­no. Mais ce la bémol…

Mon­sieur Lo hocha la tête, comme s’il com­pre­nait quelque chose que Des­forges n’a­vait pas encore formulé.

— Par­fois, dit-il, les pia­nos savent des choses avant nous.

Des­forges ne répon­dit pas. Il but son thé. Dehors, dans la ruelle, un ven­deur ambu­lant pous­sait une car­riole char­gée de fruits — des man­gous­tans vio­lets, des lon­ganes trans­lu­cides, des jaques énormes héris­sés de pointes, des papayes vertes qui ser­vi­raient à pré­pa­rer le bok lahong, la salade de papaye pilée au mor­tier avec de la sauce de pois­son, du citron vert, du piment et des caca­huètes grillées. Le ven­deur criait sa mar­chan­dise d’une voix chan­tante, et sa voix se mêlait au bruit d’un tran­sis­tor quelque part, qui dif­fu­sait un mor­ceau de Ros Serey Sothea — la voix céleste, la voix d’or, cette voix qui mon­tait dans les aigus avec une faci­li­té sur­na­tu­relle et qui don­nait à qui­conque l’en­ten­dait l’im­pres­sion que le monde, mal­gré tout, était un lieu habitable.

Des­forges posa son bol, remer­cia Mon­sieur Lo d’un signe de tête, et res­sor­tit dans la lumière de l’a­près-midi. Son Solex l’at­ten­dait, appuyé contre un mur, fidèle et absurde. Il le che­vau­cha, mit le moteur en marche, et repar­tit à tra­vers Phnom Penh — cette ville qu’il aimait d’un amour sans décla­ra­tion, un amour de vieux gar­çon, fait de rou­tine et d’é­mer­veille­ment, de las­si­tude et de gra­ti­tude, un amour qui ne deman­dait rien en retour sinon de pou­voir conti­nuer, chaque matin, à se lever, à boire son café, et à par­tir accor­der les pia­nos du monde.

En pas­sant devant le Stade olym­pique de Vann Moly­vann — ce chef-d’œuvre de béton qui res­sem­blait à un lotus géant posé sur la terre rouge —, il pen­sa au la bémol. La note flot­tait dans sa tête comme un acou­phène, un fan­tôme sonore, une ques­tion sans réponse. Par­fois les pia­nos savent des choses avant nous. Qu’est-ce que Mon­sieur Lo avait vou­lu dire ? Et pour­quoi cette phrase réson­nait-elle en lui comme une corde frap­pée, long­temps après que le mar­teau l’eût quittée ?

Il ren­tra chez lui à la tom­bée du jour. Sa mai­son l’ac­cueillit avec son odeur fami­lière de bois humide, de livres moi­sis et de naph­ta­line. Il se ser­vit un pas­tis — le der­nier luxe fran­çais auquel il n’a­vait pas renon­cé —, s’ins­tal­la dans son fau­teuil de la véran­da, et regar­da la nuit prendre pos­ses­sion du jar­din. Le bana­nier devint une sil­houette noire. Le tama­ri­nier bruis­sa comme une cas­cade de feuilles sèches. Les gre­nouilles enta­mèrent leur sym­pho­nie. Et quelque part, très loin, por­té par la brise du soir, le son d’une gui­tare élec­trique — aigre, satu­ré, libre — mon­ta des quar­tiers du sud comme une prière adres­sée à un dieu que per­sonne n’a­vait encore inventé.

Cha­pitre 4 — La chambre noire

Saren voyait le monde en rectangles.

C’é­tait une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle, ou peut-être une défor­ma­tion congé­ni­tale — il ne se sou­ve­nait plus de l’é­poque où il regar­dait les choses sans les cadrer. Chaque scène, chaque visage, chaque jeu de lumière se pré­sen­tait spon­ta­né­ment à lui avec ses bords, ses lignes de fuite, son point de ten­sion, comme si une camé­ra invi­sible s’in­ter­po­sait en per­ma­nence entre ses yeux et le réel. Il mar­chait dans les rues de Phnom Penh et le monde se décou­pait en pho­to­gra­phies poten­tielles : une vieille femme accrou­pie devant un étal de nouilles, éclai­rée par une unique ampoule qui décou­pait son visage en deux moi­tiés — ombre, lumière —, clic ; un moine en robe safran tra­ver­sant le bou­le­vard Moni­vong au milieu des voi­tures, sa sil­houette orange flot­tant sur le bitume gris comme une flamme dans la brume, clic ; les reflets du Ton­lé Sap au cré­pus­cule, or et bronze, avec la sil­houette d’une pirogue au pre­mier plan et les tours du Palais Royal en arrière-plan, déca­lées, floues, comme un sou­ve­nir qui s’é­loigne, clic, clic, clic.

Mais Saren ne pou­vait pas pho­to­gra­phier tout ce qu’il voyait.

Il tra­vaillait pour Kam­bu­ja, la revue offi­cielle du Sang­kum Reas­tr Niyum — le Ras­sem­ble­ment de la Com­mu­nau­té Popu­laire —, le mou­ve­ment poli­tique de Siha­nouk qui était moins un par­ti qu’un état d’es­prit, une manière d’être cam­bod­gien sous la hou­lette bien­veillante et capri­cieuse du Prince. Kam­bu­ja était une vitrine. Ses pages gla­cées mon­traient un Cam­bodge radieux : des usines neuves, des éco­liers sou­riants, des routes asphal­tées, des diplo­mates ser­rés autour du Prince lors de récep­tions étin­ce­lantes. Le direc­teur de la revue, Mon­sieur Sirik, un ancien pro­fes­seur de phi­lo­so­phie recon­ver­ti en pro­pa­gan­diste avec la fer­veur tran­quille des conver­tis, avait un mot d’ordre simple : « Nous mon­trons ce que le Cam­bodge veut que le monde voie. »

Saren com­pre­nait. Il n’é­tait pas naïf. Fils d’un ins­ti­tu­teur de Kam­pong Cham — un homme doux, myope, qui lisait Vic­tor Hugo dans une édi­tion aux pages gon­do­lées par l’hu­mi­di­té et qui croyait que l’é­du­ca­tion sau­ve­rait le monde —, Saren avait gran­di entre le fran­çais et le khmer, entre les livres et les rizières, entre la pro­vince et la pro­messe de la capi­tale. Il était arri­vé à Phnom Penh à dix-huit ans, avec un sac de toile conte­nant deux che­mises, un exem­plaire de La Condi­tion humaine de Mal­raux et un appa­reil pho­to Zor­ki sovié­tique que son père avait ache­té à un coopé­rant russe de pas­sage à Kam­pong Cham. Le Zor­ki était un appa­reil rus­tique, presque bru­tal — un boî­tier en métal chro­mé, un objec­tif fixe de 50 mm, un obtu­ra­teur qui cla­quait comme un piège à sou­ris. Mais il pre­nait des images d’une net­te­té impi­toyable, et c’é­tait avec lui que Saren avait appris à voir.

L’É­cole des Beaux-Arts de Phnom Penh lui avait don­né le reste : la tech­nique du déve­lop­pe­ment, la chi­mie du fixa­teur et du révé­la­teur, l’art du tirage, et sur­tout la fré­quen­ta­tion d’autres regards — ceux de ses pro­fes­seurs fran­çais et cam­bod­giens, ceux de Car­tier-Bres­son dont on étu­diait les planches-contacts, ceux de Raoul Cou­tard dont les images de guerre au Viet­nam arri­vaient par­fois dans les jour­naux, ceux de Ly Bun Yim, le cinéaste, qui venait don­ner des confé­rences et qui disait : « Cadrer, c’est choi­sir ce qu’on montre et ce qu’on cache. Les deux sont un mensonge. »

Saren avait désor­mais vingt-huit ans et un Nikon F — un appa­reil sérieux, ache­té avec un an d’é­co­no­mies au maga­sin japo­nais de la rue Yukan­thor. Avec le Nikon autour du cou, il se sen­tait com­plet, comme un samou­raï avec son sabre, un moine avec son bol. L’ap­pa­reil était le pro­lon­ge­ment de son œil, la tra­duc­tion méca­nique de son regard, et quand il sou­le­vait le boî­tier et col­lait son visage contre le viseur, le monde se sim­pli­fiait d’un coup — toute la confu­sion, toute l’am­bi­guï­té, toute la beau­té désor­don­née de Phnom Penh se rédui­sait à un rec­tangle, et dans ce rec­tangle, pour un cen­tième de seconde, la véri­té apparaissait.

Ce matin-là, Mon­sieur Sirik l’a­vait convo­qué dans son bureau de la rue 240 — un bureau encom­bré de maquettes, de bonnes feuilles, de pho­to­gra­phies punai­sées au mur, et du por­trait offi­ciel de Siha­nouk, sou­riant de son sou­rire lunaire qui pou­vait signi­fier la joie ou la menace, l’af­fec­tion ou l’i­ro­nie, tout cela en même temps.

— Saren, nous allons avoir un évé­ne­ment important.

Saren atten­dit. Sirik avait cette habi­tude de lais­ser ses phrases en sus­pens, comme un pêcheur qui lance sa ligne et attend que le pois­son morde.

— La femme du pré­sident Ken­ne­dy vient au Cam­bodge. Fin octobre, début novembre. Vous cou­vri­rez la visite. Les pré­pa­ra­tifs d’a­bord, puis la visite elle-même.

— Mon­sieur Sirik, le pré­sident Ken­ne­dy est mort il y a quatre ans.

Sirik eut un geste aga­cé de la main, comme si la mort d’un pré­sident amé­ri­cain était un détail pro­to­co­laire sans importance.

— La veuve, Saren. La veuve. Jac­que­line Ken­ne­dy. Le Prince la reçoit en per­sonne. C’est un évé­ne­ment diplo­ma­tique de pre­mier ordre. Il faut que les pho­tos soient… — il cher­cha le mot, leva les yeux au pla­fond comme s’il y était ins­crit — … impec­cables. Lumi­neuses. Joyeuses. Vous comprenez.

Saren com­pre­nait. Impec­cables, lumi­neuses, joyeuses. C’est-à-dire : ne pho­to­gra­phiez pas les sol­dats aux car­re­fours, ne pho­to­gra­phiez pas les men­diants devant le Phsar Thmey, ne pho­to­gra­phiez pas les tracts du Front de Libé­ra­tion qu’on trouve par­fois dans les cani­veaux du quar­tier uni­ver­si­taire, ne pho­to­gra­phiez pas les visages fer­més des pay­sans qui viennent vendre leur riz à un prix qu’on leur impose. Pho­to­gra­phiez les dra­peaux, les fleurs, les sou­rires. Pho­to­gra­phiez le Cam­bodge de la revue Kam­bu­ja — le Cam­bodge qui existe dans les pages gla­cées et dans les dis­cours du Prince, le Cam­bodge lumi­neux et joyeux et impeccable.

— Bien, Mon­sieur Sirik.

Il sor­tit du bureau et mar­cha jus­qu’au Royal.

L’hô­tel était en effer­ves­cence. On repei­gnait les volets — un blanc de lait, imma­cu­lé —, on taillait les haies du jar­din, on asti­quait les cuivres de l’en­trée prin­ci­pale, on lavait les car­re­lages noir et blanc à grande eau. Un menui­sier répa­rait une balus­trade de la ter­rasse. Deux jar­di­niers replan­taient des fran­gi­pa­niers dans les par­terres de la cour inté­rieure, leurs racines nues enve­lop­pées de toile de jute. Un élec­tri­cien véri­fiait les lustres du grand hall — des lustres en cris­tal de Bohème qui dataient de l’i­nau­gu­ra­tion de 1929 et dont chaque pen­de­loque devait scin­tiller comme un dia­mant pour le soir de la réception.

Saren pho­to­gra­phia tout.

Il pho­to­gra­phia le menui­sier pen­ché sur sa balus­trade, le rabat de lumière sur le bois neuf. Il pho­to­gra­phia les jar­di­niers por­tant les fran­gi­pa­niers comme des enfants, les racines pen­dantes, la terre qui tom­bait en mottes sèches. Il pho­to­gra­phia l’élec­tri­cien sur son échelle, les bras ten­dus vers les lustres, sa sil­houette décou­pée dans la lumière de la ver­rière comme un per­son­nage de vitrail. Il pho­to­gra­phia les femmes de chambre qui secouaient les draps depuis les fenêtres des étages, les draps blancs qui gon­flaient dans le vent comme des voiles de navire. Il pho­to­gra­phia le cui­si­nier en chef, un Cam­bod­gien for­mé à Paris, qui ins­pec­tait une livrai­son de lan­goustes vivantes appor­tées dans des caisses de glace depuis Kam­pot — les lan­goustes bleues du golfe de Siam, dont les antennes bat­taient l’air avec une indi­gna­tion aristocratique.

Chaque pho­to était impec­cable, lumi­neuse, joyeuse.

Et pour­tant.

Il y avait les autres images — celles que le Nikon cap­tait sans qu’on le lui demande, celles qui se glis­saient dans les marges du cadre, dans les bords flous, dans les arrière-plans. Le sol­dat qui fumait au coin de la rue, appuyé contre un mur, son fusil M‑16 posé entre ses jambes comme une canne. Le moine qui regar­dait le cor­tège de pré­pa­ra­tifs depuis le trot­toir d’en face, immo­bile, les mains croi­sées, avec une expres­sion que Saren ne par­ve­nait pas à nom­mer — de la séré­ni­té ? de la rési­gna­tion ? de la pitié ? La pile de jour­naux Réa­li­tés Cam­bod­giennes dans le cani­veau, trem­pée par l’eau de lavage, et dont le gros titre — quelque chose sur les opé­ra­tions mili­taires dans le nord-est — fon­dait dans la boue comme un visage qui se dissout.

Saren pho­to­gra­phia ces choses aus­si, par réflexe, par ins­tinct, par cette com­pul­sion qu’ont les pho­to­graphes de ne rien lais­ser pas­ser, de tout rete­nir, comme si l’ap­pa­reil était une forme de mémoire plus fiable que le cer­veau. Il savait que ces images ne seraient jamais publiées dans Kam­bu­ja. Mais elles exis­te­raient, quelque part, sur la pel­li­cule, dans la chambre noire, dans les boîtes de néga­tifs qu’il ran­geait sous son lit dans son stu­dio du bou­le­vard Mao Tsé-toung — un stu­dio minus­cule, une pièce unique au-des­sus d’une phar­ma­cie chi­noise, avec un mate­las au sol, une éta­gère de livres, et un coin amé­na­gé en chambre noire der­rière un rideau de plas­tique noir, avec ses bacs de révé­la­teur, son agran­dis­seur Durst, et l’o­deur âcre du fixa­teur qui impré­gnait tout — les murs, les vête­ments, la peau même de Saren, au point que ses amis disaient en riant qu’il sen­tait la photographie.

Ce jour-là, après avoir épui­sé trois rou­leaux de pel­li­cule au Royal, Saren redes­cen­dit vers le fleuve. Le quai Siso­wath, en fin d’a­près-midi, était un spec­tacle en soi. Les ven­deurs de canne à sucre pres­sée, de bro­chettes de bœuf loc lac grillé au char­bon, de bei­gnets de taro, de glace pilée arro­sée de sirop de palme, s’a­li­gnaient le long de la pro­me­nade. Les enfants cou­raient pieds nus entre les jambes des pas­sants. Les cyclo­pousses atten­daient le client, leurs conduc­teurs allon­gés dans les sièges, un jour­nal sur le visage en guise de pare-soleil. Des couples mar­chaient bras des­sus bras des­sous — les filles en sarong et blouse blanche, les gar­çons en pan­ta­lon à pinces et che­mise à col pelle à tarte, cette mode venue de France via les maga­zines que les étu­diants se pas­saient sous le manteau.

Et le fleuve. Le Ton­lé Sap, large, brun, indif­fé­rent. Avec ses pirogues de pêcheurs qui ren­traient au cré­pus­cule, leurs sil­houettes noires sur l’eau dorée. Avec son odeur de vase et de jacinthe d’eau. Avec ses berges où les buffles venaient boire, enfon­cés jus­qu’au ventre, les yeux mi-clos, dans une béa­ti­tude ani­male que Saren trou­vait plus sage que toute la phi­lo­so­phie de Sirik et de Mal­raux réunies.

Il pho­to­gra­phia un pêcheur qui lan­çait son filet. Le geste — un mou­ve­ment cir­cu­laire du bras, ample, gra­cieux, le filet qui s’ou­vrait dans l’air comme une méduse trans­pa­rente avant de retom­ber sur l’eau avec un bruit de pluie — ce geste était si beau que Saren en prit six cli­chés, sachant qu’un seul, peut-être, aurait cap­té la chose exacte, ce cen­tième de seconde où le filet était encore en l’air, ni tis­su ni eau, sus­pen­du entre deux états, et où la lumière du cou­chant tra­ver­sait ses mailles et les trans­for­mait en réseau d’or.

Il ren­tra chez lui à la nuit tom­bée. Il fer­ma la porte, tira le rideau de plas­tique, allu­ma la lampe inac­ti­nique rouge. Le monde exté­rieur dis­pa­rut. Il n’y avait plus que la lumière rouge, les bacs de chi­mie, le bruit de l’eau, et les images qui allaient naître.

Déve­lop­per une pel­li­cule est un acte de magie noire — on confie à l’obs­cu­ri­té ce qu’on a volé à la lumière, et l’obs­cu­ri­té, si on la traite avec les égards néces­saires, vous le rend trans­for­mé. Saren ouvrit le dos du Nikon, en sor­tit le rou­leau de Kodak Tri‑X, le fit glis­ser sur la spi­rale de la cuve de déve­lop­pe­ment avec cette déli­ca­tesse aveugle que ses doigts connais­saient par cœur. Il ver­sa le révé­la­teur — D‑76, dilué à un pour un, à vingt degrés —, enclen­cha le minu­teur, et attendit.

Huit minutes. Le temps que l’argent noir­cisse là où la lumière l’a­vait frap­pé. Le temps que le visible devienne matière. Le temps que les choses vues dans la jour­née — le menui­sier, les jar­di­niers, les lan­goustes bleues, le sol­dat au M‑16, le moine immo­bile, le pêcheur au filet d’or — prennent corps sur le film, inver­sées, spec­trales, en néga­tif, comme un monde vu de l’autre côté du miroir.

Quand il sus­pen­dit les néga­tifs encore mouillés sur le fil qui tra­ver­sait sa chambre noire, Saren les exa­mi­na un par un, le film tenu devant la lampe rouge, plis­sant les yeux pour lire les images inver­sées — les blancs étaient noirs, les noirs étaient blancs, les visages étaient des masques fan­to­ma­tiques flot­tant dans un espace irréel. Et sur l’un des néga­tifs — le der­nier du rou­leau, celui qu’il avait pris dis­trai­te­ment en quit­tant le Royal, en se retour­nant une der­nière fois vers la façade — il vit quelque chose qu’il ne se sou­ve­nait pas avoir cadré.

Dans le jar­din de l’hô­tel, à l’ombre d’un fran­gi­pa­nier, une sil­houette. Un homme, ou une femme — impos­sible à dire en néga­tif. Debout, immo­bile, le visage tour­né non pas vers l’ob­jec­tif mais vers l’in­té­rieur de l’hô­tel, vers les fenêtres du pre­mier étage, avec une atten­tion qui n’é­tait ni celle d’un client ni celle d’un employé. Une atten­tion d’une autre nature. Quel­qu’un qui regar­dait le Royal comme on regarde un endroit dont on sait qu’on ne le rever­ra plus — ou qu’on rever­ra, mais chan­gé, mécon­nais­sable, deve­nu autre chose.

Saren décro­cha le néga­tif, le posa à plat sur la tablette de l’a­gran­dis­seur, fit la mise au point. L’i­mage gran­dit sur le papier blanc de l’ea­sel. La sil­houette se pré­ci­sa — un homme, oui, jeune, en che­mise sombre, les mains dans les poches. Le visage res­tait flou. La mise au point, à cette dis­tance, ne per­met­tait pas de lire les traits. Mais la pos­ture — cette façon de se tenir, légè­re­ment pen­chée en avant, les épaules basses, comme quel­qu’un qui écoute quelque chose que les autres n’en­tendent pas — cette pos­ture disait quelque chose que Saren ne com­pre­nait pas encore.

Il tira l’é­preuve, la mit à sécher, et l’oublia.

Plus tard, bien plus tard, quand Phnom Penh serait deve­nue une ville vide et que les pho­to­gra­phies seraient tout ce qui res­te­rait d’un monde englou­ti, Saren se sou­vien­drait de cette image. De cette sil­houette sans visage dans le jar­din du Royal. Et il se deman­de­rait si son appa­reil, ce jour-là, n’a­vait pas vu quelque chose qu’il avait refu­sé de voir — un pré­sage, une ombre por­tée de l’a­ve­nir, la pre­mière fis­sure dans le verre poli du Cam­bodge de Sihanouk.

Mais ce soir-là, en octobre 1967, il ne pen­sa à rien de tel. Il étei­gnit la lampe rouge, rou­vrit le rideau, s’al­lon­gea sur son mate­las. Par la fenêtre ouverte mon­taient les bruits de la nuit : une moto au loin, un chien, la radio du phar­ma­cien chi­nois d’en bas qui dif­fu­sait en sour­dine une chan­son de Sinn Sisa­mouth — Sro­lanh Srey Khmer, « J’aime les filles khmères » —, et Saren s’en­dor­mit avec la voix de Sisa­mouth dans les oreilles, cette voix de velours et de miel qui disait que le monde était beau, que les filles étaient belles, que le Cam­bodge était le plus doux des pays, et qu’il fal­lait dor­mir, dor­mir, car demain serait un jour merveilleux.

Cha­pitre 5 — La veille

Le pre­mier novembre, Phnom Penh se réveilla avec un goût de fête dans la bouche.

C’é­tait dans l’air — quelque chose de plus vif que d’ha­bi­tude, une accé­lé­ra­tion du pouls de la ville, comme si les sept cent mille habi­tants de la capi­tale avaient tous rêvé la même chose et s’é­taient levés avec la même impa­tience. Les ven­deurs de soupe ins­tal­lèrent leurs mar­mites plus tôt que d’ha­bi­tude sur les trot­toirs du bou­le­vard Moni­vong. Les balayeurs des rues — ces hommes et ces femmes fan­tômes qui net­toyaient la ville avant l’aube, pieds nus, armés de balais en ner­vures de coco­tier — avaient été rejoints par des équipes sup­plé­men­taires dépê­chées par la muni­ci­pa­li­té. On lavait les trot­toirs à grande eau. On accro­chait des guir­landes de fleurs aux lam­pa­daires. Des dra­peaux cam­bod­giens — bleu, rouge, bleu, avec la sil­houette blanche d’Ang­kor Wat au centre — fleu­ris­saient aux fenêtres et aux bal­cons, mêlés à des dra­peaux amé­ri­cains dont la pré­sence, dans cette ville qui avait rom­pu ses rela­tions diplo­ma­tiques avec Washing­ton deux ans plus tôt, avait quelque chose de légè­re­ment sur­réa­liste, comme un rêve de récon­ci­lia­tion expri­mé en tissu.

Khem était au Royal depuis six heures du matin.

Il avait pas­sé la nuit à peau­fi­ner sa for­mule. Le cock­tail était prêt — il le savait, il le sen­tait dans ses mains, dans le geste deve­nu fluide comme une cou­lée de soie avec lequel il ver­sait la crème de fraise, le cognac, le cham­pagne. Mais ce matin, un doute l’a­vait pris — non pas sur les pro­por­tions, qui étaient justes, mais sur le nom. Dou­mer avait sug­gé­ré « Le Cam­bodge » — un nom d’une pla­ti­tude qui avait fait mal à Khem phy­si­que­ment, comme une fausse note. Le sous-direc­teur fran­çais avait pro­po­sé « La Perle de l’O­rient » — guère mieux. C’é­tait le genre de noms que les Occi­den­taux don­naient aux choses asia­tiques quand ils ne savaient pas quoi en dire, des noms de carte pos­tale, des noms pour touristes.

Khem essuyait ses verres et réfléchissait.

Un cock­tail doit por­ter le nom de ce qu’il est, pas de ce qu’on vou­drait qu’il soit. Celui-ci était rose — rose cré­pus­cule, rose chair, rose aurore. Il était doux mais avec une mor­sure cachée — le cognac sous la fraise, comme une ques­tion sous un sou­rire. Il était beau et un peu dan­ge­reux. Et il était fait pour une femme qui était belle et un peu dan­ge­reuse — une femme que le monde entier regar­dait, une femme qui char­mait et qui trou­blait, une femme dont on ne savait jamais si le sou­rire était une invi­ta­tion ou un congé.

Femme Fatale.

Le nom vint comme ça, en fran­çais, sans pré­ve­nir. Khem le tour­na dans sa bouche comme il tour­nait le cock­tail dans son verre — len­te­ment, en le goû­tant. Femme Fatale. C’é­tait par­fait. C’é­tait imper­ti­nent, c’é­tait élé­gant, c’é­tait un peu inso­lent — tout ce que Khem, d’or­di­naire, n’é­tait pas. Mais un bar­man a le droit d’être inso­lent une fois dans sa vie, à condi­tion que l’in­so­lence soit juste.

Il ins­cri­vit le nom sur un petit car­ton blanc, de sa plus belle écri­ture — une écri­ture ronde, appli­quée, apprise chez les frères des Écoles chré­tiennes de Sai­gon, qua­rante ans plus tôt.

Femme Fatale

Crème de fraise des bois, cognac, champagne

En hom­mage à Madame Jac­que­line Kennedy

Il posa le car­ton sur le comp­toir et le regar­da comme on regarde un enfant qu’on vient de baptiser.

* * *

Botum n’a­vait pas dormi.

La der­nière répé­ti­tion avait duré jus­qu’à minuit — Lok Kru Vong, impi­toyable, avait fait recom­men­cer la séquence du lotus sept fois, huit fois, neuf fois, jus­qu’à ce que les douze dan­seuses se meuvent comme un seul corps, un seul souffle, un seul geste déployé en douze varia­tions simul­ta­nées. Botum était ren­trée chez elle épui­sée, les pieds en sang — les ongles peints à la laque rouge cra­que­laient sous l’ef­fort, les che­villes étaient gon­flées —, mais inca­pable de dor­mir. Son corps vibrait encore de la danse. Elle avait l’im­pres­sion que les gestes conti­nuaient sans elle, que ses bras se sou­le­vaient dans le noir, que ses doigts se ren­ver­saient, que son corps était deve­nu un ins­tru­ment qui jouait tout seul.

Elle avait pas­sé les heures de la nuit assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre — une chambre par­ta­gée avec trois autres dan­seuses dans les dépen­dances du Palais, un bâti­ment bas aux murs de chaux qui don­nait sur les jar­dins royaux. La nuit était chaude et par­fu­mée. Le jas­min, le fran­gi­pa­nier, l’y­lang-ylang mêlaient leurs exha­lai­sons en un cock­tail olfac­tif si intense qu’il en deve­nait presque tan­gible, une matière qu’on pou­vait tou­cher du bout des doigts. Au loin, les lumières de la ville des­si­naient un hori­zon trem­blant. Un gecko chan­tait sur le mur — tok-ké, tok-ké — avec la régu­la­ri­té d’un métronome.

Botum pen­sait à deux choses simul­ta­né­ment, et c’é­tait peut-être là tout le problème.

Elle pen­sait au dîner du len­de­main soir. Aux cen­taines de bou­gies qu’on allu­me­rait dans la salle du Palais Cham­kar­mon. Au regard de l’A­mé­ri­caine posé sur elle — ce regard qu’elle ne connais­sait pas encore mais qu’elle ima­gi­nait : un regard de femme qui a vu mou­rir un homme et qui conti­nue de sou­rire, un regard blin­dé de grâce. Elle pen­sait à la tiare d’or qu’elle por­te­rait, au sam­pot de soie bro­dée d’or et d’argent, au maquillage blanc qui effa­ce­rait son visage pour le rem­pla­cer par celui d’une déesse — sour­cils peints en arc, lèvres rouges, regard impas­sible, le masque sacré de l’Ap­sa­ra qui danse depuis huit siècles sur les murs d’Ang­kor et qui dan­se­ra encore quand tout le reste aura disparu.

Et elle pen­sait à Dara. À ses che­veux longs. À ses doigts sur les cordes de la gui­tare. À la façon dont il la regar­dait quand elle dan­sait chez Van­tha — un regard qui n’a­vait rien de sacré, un regard d’homme, un regard qui disait : tu n’es pas une déesse, tu es un corps, et ton corps me plaît, et je vou­drais que ton corps soit contre le mien, dans le noir, avec la musique autour de nous comme une cou­ver­ture chaude.

Les deux musiques. Les deux Botum. La tiare et les che­veux libres. Le lotus et la gui­tare. Le temple et l’en­tre­pôt de tôle. Il fau­drait choi­sir, un jour. Ou peut-être pas. Peut-être que le Cam­bodge de 1967 était pré­ci­sé­ment ce lieu mira­cu­leux où l’on pou­vait être les deux à la fois — Apsa­ra le soir et rock le matin, sacrée et pro­fane, ancienne et neuve — et que cette double nature n’é­tait pas une contra­dic­tion mais une richesse, la richesse même de ce pays qui dan­sait entre les siècles avec une grâce insensée.

Le soleil se leva sur les toits du Palais. Botum se leva aussi.

* * *

Des­forges arri­va au Royal à huit heures, son Solex péta­ra­dant dans l’al­lée de gra­vier, au grand dam du por­tier en livrée qui fron­ça le nez devant l’en­gin mais n’o­sa rien dire — on ne disait rien à Des­forges, parce que Des­forges était le seul homme dans tout le Cam­bodge capable de faire chan­ter un Pleyel sous les tro­piques, et que cela lui confé­rait une immu­ni­té diplo­ma­tique informelle.

Le Pleyel l’at­ten­dait. Des­forges sou­le­va la housse, ouvrit le cou­vercle, et frap­pa le la bémol.

La note déri­va. Presque aus­si­tôt. Comme si elle l’a­vait atten­du pour recom­men­cer son manège — cette oscil­la­tion pares­seuse, ce bat­te­ment sourd entre les deux cordes qui refu­saient l’u­nis­son, cette vibra­tion fan­tôme qui trans­for­mait le la bémol en quelque chose d’in­dé­ter­mi­né, de limi­naire, une note entre deux notes, un son entre deux sons.

Des­forges sou­pi­ra. Il s’as­sit, posa ses grandes mains sur ses genoux, et regar­da le pia­no comme on regarde un ami qui ment. Il connais­sait cet ins­tru­ment depuis qua­torze ans. Il en connais­sait chaque corde, chaque mar­teau, chaque che­ville. Il savait que la table d’har­mo­nie avait une micro-fis­sure dans l’angle infé­rieur droit — une cica­trice ancienne, anté­rieure à son arri­vée, qui ne s’é­tait jamais aggra­vée mais qu’il sur­veillait comme un méde­cin sur­veille une lésion bénigne. Il savait que les aigus avaient une brillance légè­re­ment métal­lique, presque fran­çaise, tan­dis que les graves avaient une ron­deur ger­ma­nique, comme si le pia­no avait deux âmes, l’une de Paris et l’autre de Vienne. Il savait tout cela, et pour­tant ce la bémol le défiait.

Il sor­tit sa clef d’ac­cord et tra­vailla pen­dant deux heures. La lumière du matin tra­ver­sait le salon et fai­sait dan­ser des pous­sières d’or dans l’air — des par­ti­cules de bois, de peau, de tis­su, toute la matière invi­sible que l’hô­tel sécré­tait comme un corps sécrète de la cha­leur. Les bruits de la pré­pa­ra­tion par­ve­naient jus­qu’à lui, étouf­fés : des mar­teaux, des voix, le cris­se­ment d’une échelle qu’on déplace. Quel­qu’un pas­sa dans le hall en por­tant un arran­ge­ment flo­ral gigan­tesque — orchi­dées, lotus, fran­gi­pa­niers, une archi­tec­ture de pétales qui embau­mait sur cinq mètres.

À dix heures, Des­forges obtint quelque chose d’ap­pro­chant. Le la bémol tenait. Pas par­fai­te­ment — il y avait encore ce fré­mis­se­ment, ce soup­çon de bat­te­ment, comme un pouls très faible — mais assez pour que les oreilles ordi­naires n’en­tendent rien. Seul Des­forges enten­dait. Seul lui savait que le Pleyel du Royal, en ce pre­mier novembre 1967, avait un la bémol qui n’é­tait plus tout à fait un la bémol — qui était deve­nu une ques­tion posée au silence, une hési­ta­tion de la matière, une note qui cher­chait sa place dans un monde qui, peut-être, com­men­çait imper­cep­ti­ble­ment à bou­ger sous ses pieds.

Il refer­ma le cou­vercle, remit la housse, et alla s’as­seoir à l’E­le­phant Bar.

— Khem. Un pas­tis, s’il vous plaît.

Khem le ser­vit — le pas­tis jaune et trouble dans le verre épais, les gla­çons qui cra­quaient, la carafe d’eau à côté. Des­forges but une gor­gée et sen­tit l’a­nis lui réchauf­fer la gorge.

— Il y a de l’a­gi­ta­tion, dit-il.

— On attend quel­qu’un, répon­dit Khem.

— Je sais. J’ai enten­du. La dame américaine.

Khem ne répon­dit pas. Il essuyait un verre — le geste éter­nel, le poi­gnet souple, le cris­tal qui tour­nait dans le tor­chon comme un globe dans son axe. Puis il dit, sans lever les yeux :

— J’ai trou­vé le nom du cocktail.

— Ah ?

— Femme Fatale.

Des­forges repo­sa son verre de pas­tis. Il regar­da Khem — ce visage impas­sible, ces yeux plis­sés, cette bouche qui ne sou­riait presque jamais mais dont les coins, en ce moment, trem­blaient imper­cep­ti­ble­ment, comme les cordes du la bémol.

— C’est bien, dit-il. C’est très bien.

Ils ne dirent rien de plus. Mais quelque chose pas­sa entre eux — le même cou­rant silen­cieux que celui qui avait pas­sé entre Khem et Botum dans le cou­loir, quelques jours plus tôt. Une recon­nais­sance. Celle de deux hommes qui tra­vaillent avec leurs mains et qui savent que les mains, par­fois, com­prennent des choses que la tête refuse de savoir.

* * *

Saren arri­va au Royal à midi, char­gé de son maté­riel — le Nikon, trois objec­tifs, un tré­pied léger, un sac de pel­li­cules Kodak Plus‑X et Tri‑X, un pose­mètre Seko­nic. Il avait ren­dez-vous avec Dou­mer pour un repé­rage des lieux — la direc­tion vou­lait savoir où pla­cer le pho­to­graphe offi­ciel lors de la récep­tion du len­de­main, quels angles seraient les plus flat­teurs, quels arrière-plans on ver­rait der­rière les visages souriants.

Dou­mer le fit attendre vingt minutes dans le hall — une démons­tra­tion de hié­rar­chie que Saren encais­sa avec la patience des gens qui savent que leur talent est leur meilleure ven­geance. Il pho­to­gra­phia le hall en atten­dant. La ver­rière Art déco, vue d’en bas, avec ses motifs de lotus et de naga qui pro­je­taient des ombres colo­rées sur le sol de marbre. L’es­ca­lier de teck, monu­men­tal, dont la rampe avait été polie par des mil­liers de mains au fil des décen­nies — des mains de rois, de diplo­mates, de jour­na­listes, de tou­ristes, de fugi­tifs — et qui lui­sait comme du miel sombre. Les baga­gistes en livrée blanche, droits comme des sol­dats, qui atten­daient des bagages qui n’ar­ri­vaient pas encore.

Puis Dou­mer appa­rut, trans­pi­rant, par­fu­mé, avec sa jovia­li­té de circonstance.

— Ah, Saren. Venez, venez. On va faire le tour.

Ils firent le tour. Le Res­tau­rant Le Royal, avec ses pla­fonds peints à la main — des scènes de la mytho­lo­gie khmère, des Apsa­ras et des Garu­das, exé­cu­tées par un artiste dont per­sonne ne se sou­ve­nait du nom mais dont le tra­vail avait sur­vé­cu aux décen­nies avec une fraî­cheur intacte. Les jar­dins tro­pi­caux, avec les deux pis­cines ins­pi­rées de celles du Palais Royal — des bas­sins rec­tan­gu­laires bor­dés de pierres blanches, dans les­quels l’eau tur­quoise reflé­tait les fran­gi­pa­niers et le ciel. Les cou­loirs des étages, avec leurs car­re­lages géo­mé­triques et leurs portes en teck mas­sif numé­ro­tées en chiffres d’or. Et la suite Ken­ne­dy — la plus grande de l’hô­tel, au pre­mier étage, avec vue sur le jar­din et les pal­miers royaux, une suite qu’on avait meu­blée de meubles khmers anciens, de soie­ries, de vases en por­ce­laine bleu et blanc et d’un lit à bal­da­quin dont les rideaux de mous­se­line blanche évo­quaient un nuage sus­pen­du dans une chambre.

Saren pho­to­gra­phia chaque pièce. Il tra­vaillait vite, effi­ca­ce­ment, avec ce mélange de tech­ni­ci­té et d’ins­tinct qui était sa marque — il mesu­rait la lumière, ajus­tait le dia­phragme, choi­sis­sait l’angle, et déclen­chait au moment exact où la com­po­si­tion se met­tait en place, où les lignes conver­geaient, où l’es­pace disait quelque chose.

Mais dans la suite Ken­ne­dy, il s’arrêta.

C’é­tait la lumière. Elle entrait par les per­siennes à demi fer­mées et tom­bait sur le lit en bandes obliques, dorées, qui striaient la mous­se­line blanche comme les bar­reaux d’une cage — ou comme les lignes d’une por­tée musi­cale vide, en attente de notes. L’air sen­tait l’en­caus­tique, le bois de san­tal et, très fai­ble­ment, le jas­min qui mon­tait du jar­din. Il y avait un silence par­ti­cu­lier dans cette chambre — non pas l’ab­sence de bruit, mais une qua­li­té de silence, un silence pré­pa­ré, ten­du, comme celui d’une scène de théâtre juste avant que le rideau ne se lève.

Saren prit une seule photo.

La lumière sur le lit vide. Les bandes d’or sur la mous­se­line blanche. La chambre en attente de celle qui allait l’ha­bi­ter. C’é­tait une image que Kam­bu­ja ne publie­rait pro­ba­ble­ment pas — trop abs­traite, trop silen­cieuse, pas assez « impec­cable, lumi­neuse, joyeuse ». Mais c’é­tait, Saren le sen­tait, la vraie image de cette jour­née — le por­trait d’une absence, la pho­to­gra­phie d’un moment qui n’a­vait pas encore eu lieu.

* * *

Le soir tom­ba sur Phnom Penh comme un voile de soie — len­te­ment, cette fois, contrai­re­ment aux soirs habi­tuels où la nuit tombe comme une guillo­tine. Ce soir-là, le cré­pus­cule s’at­tar­da. Le ciel pas­sa par toutes les nuances du spectre — or, cuivre, rose, mauve, vio­let, bleu de nuit — et chaque cou­leur dura un peu plus long­temps que d’ha­bi­tude, comme si le jour, lui aus­si, savait que quelque chose allait arri­ver et vou­lait en profiter.

Les quatre, cha­cun de son côté, virent le même crépuscule.

Khem le vit depuis la ter­rasse de l’E­le­phant Bar, où il ser­vait un der­nier gin tonic à un diplo­mate fran­çais qui par­lait trop fort de Siha­nouk et pas assez bas de Lon Nol. Il posa le verre, regar­da le ciel, et pen­sa : demain.

Botum le vit depuis les jar­dins du Palais, où elle fai­sait ses éti­re­ments du soir, les pieds dans l’herbe humide, le corps endo­lo­ri et prêt. La lumière mauve enve­lop­pait les tours du Palais et les fai­sait briller comme des bijoux. Elle pen­sa à la danse. Elle pen­sa à Dara. Elle pen­sa aux deux et ne choi­sit pas.

Des­forges le vit depuis sa véran­da de la rue Pas­teur, son verre de pas­tis à la main, son chat — un matou roux récu­pé­ré der­rière le Phsar Thmey — ron­ron­nant sur ses genoux. Il pen­sa au la bémol. Il pen­sa que les cré­pus­cules de Phnom Penh étaient les plus longs du monde, et que c’é­tait pour ça qu’il n’é­tait jamais reparti.

Saren le vit depuis le quai Siso­wath, où il avait mar­ché après avoir quit­té le Royal. Il ne pho­to­gra­phia pas le cré­pus­cule — cer­taines choses sont au-delà de la pho­to­gra­phie, cer­taines lumières refusent d’être cap­tu­rées, et ce soir-là la lumière de Phnom Penh était de celles-là : trop belle, trop vaste, trop char­gée de tout ce qu’elle éclai­rait et de tout ce qu’elle allait bien­tôt ces­ser d’éclairer.

Il ran­gea son Nikon dans son sac et regar­da, sim­ple­ment, avec ses yeux.

Le fleuve cou­lait. Les pirogues ren­traient. Les lampes à huile s’al­lu­maient sur les étals du quai, une par une, comme des étoiles tom­bées sur la terre. Un enfant cou­rait avec un cerf-volant en papier de soie rouge qui mon­tait dans le ciel vio­let avec une len­teur de rêve. La radio d’un café jouait Sisa­mouth — encore et tou­jours Sisa­mouth, sa voix de velours, sa voix de miel, sa voix qui était la bande-son de cette ville et de cette époque et qui le serait pour tou­jours, même quand la voix se serait tue, même quand l’homme aurait dis­pa­ru, même quand les bandes magné­tiques auraient été brû­lées et les disques bri­sés, la voix res­te­rait, quelque part, dans l’air de Phnom Penh, dans la mémoire de l’eau, dans le fré­mis­se­ment des frangipaniers.

La nuit vint. La ville s’al­lu­ma. Et le Royal, au bout de son allée de pal­miers, brillait de toutes ses fenêtres comme un navire blanc ancré dans la nuit tro­pi­cale, prêt pour le voyage, ne sachant pas — mais qui sait jamais ? — vers quel rivage la marée l’emporterait.

Demain, Jac­que­line Ken­ne­dy arriverait.

Demain, un cock­tail por­te­rait un nom.

Demain, un la bémol tien­drait, ou ne tien­drait pas.

Demain, des pho­tos seraient prises, dont cer­taines ne seraient déve­lop­pées que des années plus tard, dans d’autres chambres noires, sous d’autres lumières rouges, par des mains qui trembleraient.

Demain, une dan­seuse offri­rait un lotus au ciel, devant les yeux d’une femme qui avait vu mou­rir le monde et qui conti­nuait de sourire.

Mais ce soir — ce soir, Phnom Penh était par­faite. Ce soir, le Cam­bodge tenait tout entier dans un cré­pus­cule, dans une chan­son à la radio, dans l’o­deur du jas­min et du pois­son grillé, dans le rire des enfants et le cla­po­tis du fleuve, dans le geste d’un bar­man posant un verre sur un comp­toir de teck, dans la courbe d’un doigt de dan­seuse, dans la vibra­tion d’une corde de pia­no, dans le déclic d’un obturateur.

Ce soir, tout était là. Tout était vivant. Tout respirait.

Les gre­nouilles chan­taient dans les jar­dins du Royal.

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