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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 4

 

Août arri­va comme une fièvre.

La cha­leur était deve­nue une chose solide, un mur qu’on tra­ver­sait pour aller d’un endroit à l’autre. Les gens ne mar­chaient plus — ils se traî­naient, s’ar­rê­taient à l’ombre, repar­taient. Au She­pheard’s, les ven­ti­la­teurs tour­naient jour et nuit mais ne ser­vaient à rien. Les draps étaient trem­pés dès le réveil. On buvait de l’eau tiède, du thé tiède, du whis­ky tiède. On atten­dait le soir.

Les nou­velles du front avaient chan­gé. Rom­mel s’é­tait arrê­té. Les lignes s’é­taient sta­bi­li­sées à El-Ala­mein. Les Anglais par­laient de contre-offen­sive, de ren­forts amé­ri­cains, de tanks neufs qui arri­vaient d’É­gypte du Sud. L’at­mo­sphère au She­pheard’s s’é­tait déten­due — on riait plus fort, on buvait plus gai. La peur s’éloignait.

Mais pour Dor­lange, la peur ne fai­sait que commencer.

Il sen­tait quelque chose chan­ger autour de lui. Des regards qui duraient trop long­temps. Des conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient quand il appro­chait. Mül­ler, le Suisse, qui lui sou­riait avec une cha­leur nou­velle, sus­pecte. Dur­rell qui ne plai­san­tait plus, qui l’é­vi­tait presque.

Un matin, au petit-déjeu­ner, deux offi­ciers bri­tan­niques qu’il n’a­vait jamais vus s’as­sirent à une table voi­sine. Ils ne le regar­dèrent pas une seule fois. Ils res­tèrent une heure, burent du thé, par­tirent. Le len­de­main, ils étaient là de nou­veau. Même table, même manège.

Dor­lange com­prit qu’il était surveillé.

* * *

Il essaya de joindre Nehad. Impossible.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret — elle avait arrê­té deux semaines plus tôt, sans expli­ca­tion. Il ne savait pas où elle habi­tait. Il ne savait rien d’elle, en fait. Un pré­nom, une voix, un corps qu’il n’a­vait jamais tou­ché. Des nuits à mar­cher dans des ruelles, à trans­mettre des mes­sages dont il igno­rait le conte­nu. C’é­tait tout.

Il retour­na à Khan el-Kha­li­li, cher­cha l’é­choppe de thé où elle l’a­vait emme­né. Il la trou­va fer­mée, le rideau de fer bais­sé. Le vieux au nar­gui­lé avait disparu.

Il retour­na à la Cité des Morts, cher­cha le mau­so­lée où il avait ren­con­tré Sadate. Il ne le retrou­va pas. Toutes les ruelles se res­sem­blaient, toutes les tombes se res­sem­blaient. Il erra pen­dant des heures, s’é­ga­ra, finit par trou­ver un taxi qui le rame­na au Shepheard’s.

Dans le hall, Mül­ler l’attendait.

— Vous avez l’air fati­gué, Dor­lange. Ces pro­me­nades noc­turnes vous épuisent.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Non, bien sûr.

Mül­ler sou­rit. Son sou­rire de tou­jours, poli, impénétrable.

— Vous savez, dit-il, Le Caire est une petite ville. Tout le monde connaît tout le monde. Et tout le monde parle. C’est comme ça.

Il posa une main sur l’é­paule de Dor­lange. Une main légère, amicale.

— Si j’é­tais vous, je ferais atten­tion. Les temps changent. Ce qui était pos­sible hier ne le sera plus demain.

Il s’é­loi­gna, de sa démarche de grand oiseau. Dor­lange res­ta plan­té dans le hall, le cœur battant.

* * *

Trois jours plus tard, Sadate fut arrêté.

Dor­lange l’ap­prit par Dur­rell, de tous les gens. Dur­rell qui s’as­sit à sa table, au Long Bar, sans y être invi­té, et qui com­man­da deux gins.

— Votre ami, dit-il. L’of­fi­cier égyp­tien. Ils l’ont pris cette nuit.

Dor­lange ne répon­dit pas. Il sen­tait le sang quit­ter son visage.

— Vous ne saviez pas ? Allons. Tout le monde sait que vous le connais­siez. Tout le monde sait ce que vous faisiez.

— Je ne fai­sais rien.

— Bien sûr que non.

Dur­rell but une gor­gée de gin. Il avait l’air fati­gué, lui aus­si. Fati­gué et triste.

— Écou­tez, Dor­lange. Je vous aime bien. Vous êtes un type inté­res­sant, à votre façon. Mais vous avez joué à un jeu dan­ge­reux, et main­te­nant c’est fini. Sadate va par­ler. Ils parlent tous, à la fin. Et quand il par­le­ra, votre nom sortira.

— Qu’est-ce que vous me suggérez ?

— De par­tir. Cette nuit, si pos­sible. Demain au plus tard. Pre­nez un train pour le Sud, Louxor, Assouan, n’im­porte où. Dis­pa­rais­sez quelques mois. Le temps que les choses se tassent.

Dor­lange regar­da Dur­rell. Son visage de séduc­teur fati­gué, ses yeux qui ne riaient plus.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que je ne suis pas un salaud. Contrai­re­ment à ce que vous pen­sez. Et parce que cette guerre dure­ra encore long­temps, et qu’on aura peut-être besoin de types comme vous, plus tard. Du bon côté.

Il finit son gin, se leva.

— Une der­nière chose. La chan­teuse. Nehad. Ne la cher­chez plus.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle n’existe plus. Elle n’a jamais exis­té. Vous comprenez ?

Il par­tit sans se retourner.

* * *

Dor­lange ne par­tit pas.

Il aurait dû. Il le savait. Mais quelque chose le rete­nait — la fatigue, l’or­gueil, l’es­poir absurde que Dur­rell se trom­pait. Ou autre chose. Un désir de savoir. De com­prendre ce qui s’é­tait passé.

Nehad. Qui était-elle vraiment ?

Il pas­sa la nuit à retour­ner les pos­si­bi­li­tés dans sa tête. Elle l’a­vait choi­si, appro­ché, séduit — pas avec son corps, non, ils n’a­vaient jamais cou­ché ensemble, mais avec autre chose, quelque chose de plus fort. Elle l’a­vait emme­né vers Sadate, vers la conspi­ra­tion. Elle avait fait de lui un traître.

Pour­quoi ?

Parce qu’elle croyait à la cause ? Parce qu’elle le mani­pu­lait depuis le début ? Parce qu’elle tra­vaillait pour quel­qu’un d’autre — les Anglais, les Alle­mands, elle-même ?

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais.

Le len­de­main matin, on frap­pa à sa porte.

Deux hommes en civil. Visages fer­més, cos­tumes frois­sés. Ils ne se pré­sen­tèrent pas.

— Mon­sieur Dor­lange ? Veuillez nous suivre.

* * *

Ils l’emmenèrent dans un bâti­ment près du Nil. Des bureaux, des cou­loirs, des portes fer­mées. On le fit attendre dans une pièce vide, avec une table et deux chaises. Il atten­dit trois heures. Per­sonne ne vint.

Puis un homme entra. Petit, gras, le crâne dégar­ni. Un Anglais, à l’accent.

— Mon­sieur Dor­lange. Je suis le major Hen­dricks. Ren­sei­gne­ment militaire.

Il s’as­sit en face de Dor­lange, posa un dos­sier sur la table.

— Vous êtes dans une situa­tion déli­cate. Très déli­cate. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Dor­lange ne répon­dit pas.

— Nous avons arrê­té plu­sieurs per­sonnes cette semaine. Des offi­ciers égyp­tiens, des civils. Des gens qui com­plo­taient avec l’en­ne­mi. Votre nom est sor­ti. Plu­sieurs fois.

Il ouvrit le dos­sier, feuille­ta des pages.

— Vous avez ren­con­tré un cer­tain Anouar el-Sadate. Vous avez par­ti­ci­pé à des réunions clan­des­tines. Vous avez trans­mis des mes­sages par radio à des agents allemands.

Il leva les yeux.

— Ce sont des faits, mon­sieur Dor­lange. Pas des sup­po­si­tions. Des faits.

Le silence. Dor­lange enten­dait le sang battre dans ses tempes.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Ce que nous voulons ?

Hen­dricks sou­rit. Un sou­rire de boucher.

— Nous vou­lons tout. Tout ce que vous savez. Les noms, les adresses, les réseaux. Com­ment vous avez été recru­té. Par qui. Pour qui vous tra­vailliez vraiment.

— Je ne tra­vaillais pour personne.

— Allons, mon­sieur Dor­lange. Nous savons que vous avez des contacts à Bey­routh. Nous savons que vous avez tra­vaillé pour Vichy. Nous savons beau­coup de choses.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est simple : vou­lez-vous coopé­rer, ou vou­lez-vous finir devant un pelo­ton d’exé­cu­tion ? Parce que c’est ce qui arrive aux espions, mon­sieur Dor­lange. Même aux espions français.

* * *

Dor­lange parla.

Pas tout de suite. Il résis­ta une heure, deux heures, répé­ta qu’il ne savait rien, qu’on l’a­vait mani­pu­lé, qu’il n’é­tait qu’un pion. Hen­dricks l’é­cou­tait sans bron­cher, pre­nait des notes, posait les mêmes ques­tions encore et encore.

Et puis Dor­lange craqua.

Ce fut la fatigue, peut-être. Ou la peur. Ou le sen­ti­ment que tout était fini de toute façon, que rien de ce qu’il dirait ne chan­ge­rait rien. Il par­la de Nehad, de Sadate, des réunions à Zama­lek, de la radio au Bir­ka. Il don­na des noms qu’il connais­sait à peine, des adresses qu’il n’é­tait pas sûr de se rap­pe­ler. Il par­la pen­dant des heures.

Quand ce fut fini, Hen­dricks refer­ma son dossier.

— Bien, dit-il. C’est un début.

— Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Ça dépend. De ce que vous nous avez dit, de ce que vous ne nous avez pas dit. De votre uti­li­té future.

Il se leva.

— Pour l’ins­tant, vous allez res­ter ici. Quelques jours, quelques semaines, on ver­ra. Vous serez bien trai­té. Mieux que vous ne le méritez.

Il sor­tit. La porte se refer­ma. Dor­lange res­ta seul, dans la pièce vide, avec le bruit du ven­ti­la­teur et le goût amer de sa propre lâche­té dans la bouche.

* * *

Il res­ta deux semaines dans ce bâtiment.

Une cel­lule, en fait — petite, propre, avec un lit et un lava­bo. On lui appor­tait des repas, des livres, des jour­naux. Per­sonne ne lui par­lait. Il ne savait pas si c’é­tait le jour ou la nuit, si Rom­mel avan­çait ou recu­lait, si le monde conti­nuait à tourner.

Il pen­sait à Nehad.

Il la revoyait dans le caba­ret, sa robe rouge, sa voix qui entrait par la peau. Il la revoyait à Khan el-Kha­li­li, mar­chant devant lui dans les ruelles. À Zama­lek, debout près de la porte, ses yeux qui ne cil­laient pas. Dans l’ap­par­te­ment du Bir­ka, à côté de la radio.

Qui était-elle ? Une patriote ? Une espionne ? Une femme qui l’a­vait aimé, à sa façon ?

Il ne savait pas. Il cher­chait dans ses sou­ve­nirs un indice, un signe, quelque chose qui lui aurait dit la véri­té. Il ne trou­vait rien. Elle était res­tée opaque jus­qu’au bout, un mys­tère qu’il n’a­vait jamais percé.

Et main­te­nant elle avait dis­pa­ru. Peut-être arrê­tée, peut-être en fuite, peut-être morte. Il ne sau­rait jamais.

* * *

Un matin, Hen­dricks revint.

— Bonne nou­velle, Dor­lange. Vous êtes libre.

Dor­lange le regar­da sans comprendre.

— Libre ?

— Rela­ti­ve­ment. Vous allez quit­ter l’É­gypte. Nous vous met­tons dans un avion pour Khar­toum, puis pour Braz­za­ville. La France Libre. Vous serez leur pro­blème, pas le nôtre.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous n’êtes pas assez impor­tant pour qu’on vous fusille. Et parce que de Gaulle a besoin de tous les Fran­çais qu’il peut trou­ver, même les minables dans votre genre.

Il sou­rit.

— Consi­dé­rez ça comme une seconde chance. Vous n’en méri­tez pas une, mais la guerre est ain­si faite.

* * *

Lire la suite (et fin)…

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 3

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 3

 

Elle l’emmena à la Cité des Morts.

Le taxi les dépo­sa à la lisière du quar­tier, là où la ville s’ar­rê­tait et où com­men­çait autre chose. Des tombes, d’a­bord — des mau­so­lées, des dômes, des pierres blanches sous la lune. Puis des mai­sons, basses, col­lées aux tombes, construites entre elles, contre elles, par­fois dedans. Des lumières aux fenêtres. Des gens qui vivaient là, par­mi les morts.

Dor­lange n’a­vait jamais vu ça.

— Les Anglais ne viennent pas ici, dit Nehad. Ils ont peur.

— Peur de quoi ?

— De tout. Des morts, des vivants, de ce qu’ils ne com­prennent pas. C’est pour ça qu’ils perdront.

Ils mar­chèrent dans des ruelles étroites, entre des murs de pierre. Par­fois une porte s’ou­vrait, on aper­ce­vait une cour, une femme qui cui­si­nait, des enfants qui jouaient. La vie ordi­naire, au milieu des tombes. Dor­lange avait l’im­pres­sion de mar­cher dans un rêve — un de ces rêves où l’on sait qu’on rêve mais où l’on ne peut pas se réveiller.

Nehad s’ar­rê­ta devant un mau­so­lée plus grand que les autres. Un dôme, un por­tail de bois sculp­té, des ver­sets du Coran gra­vés dans la pierre. Elle frap­pa trois coups, atten­dit, frap­pa encore.

La porte s’ouvrit.

Un homme les fit entrer. À l’in­té­rieur, des lampes à pétrole, des tapis sur le sol, des cous­sins. Une dizaine de per­sonnes étaient assises en cercle. Dor­lange recon­nut Sadate, au fond, ados­sé à un pilier. Les autres, il ne les connais­sait pas — des jeunes, sur­tout, en cos­tume ou en uni­forme, avec des visages tendus.

— Asseyez-vous, dit Sadate.

Dor­lange s’as­sit. Nehad res­ta debout, près de la porte.

— Vous savez pour­quoi vous êtes ici ?

— Non.

— Vous mentez.

Sadate sou­rit. Ce sou­rire mince qui ne réchauf­fait rien.

— Vous êtes ici parce que vous êtes Fran­çais. Parce que la France a été humi­liée, occu­pée, tra­hie. Parce que vous savez ce que c’est de vivre sous la botte d’un autre. Parce que vous nous comprenez.

Il se pen­cha en avant.

— Et parce que vous avez des contacts. À Bey­routh. Des gens qui peuvent faire pas­ser des mes­sages. Des infor­ma­tions, des hommes, de l’argent.

Dor­lange sen­tit quelque chose se gla­cer dans sa poitrine.

— Com­ment savez-vous ça ?

— Je sais beau­coup de choses. Je sais que vous n’êtes pas négo­ciant. Je sais que vous avez tra­vaillé pour Vichy, puis que vous avez chan­gé de camp. Ou fait sem­blant. Je sais que vous êtes au Caire pour une rai­son que vous ne dites pas. Et je sais que les Anglais com­mencent à s’in­té­res­ser à vous.

Dor­lange regar­da Nehad. Elle ne cil­lait pas.

— Qu’est-ce que vous vou­lez ? demanda-t-il.

— Une chose simple. Nous avons des amis, en Libye, de l’autre côté des lignes. Des Alle­mands. Ils veulent nous aider. Mais les com­mu­ni­ca­tions sont dif­fi­ciles. Nous avons besoin d’un inter­mé­diaire. Quel­qu’un qui ne soit pas Egyp­tien. Quel­qu’un que les Anglais ne sur­veillent pas encore de trop près.

— Vous vou­lez que je passe des mes­sages aux Allemands ?

— Je veux que vous nous aidiez à libé­rer l’Égypte.

Le silence, après ça. Dor­lange enten­dait son propre cœur, le gré­sille­ment des lampes, la res­pi­ra­tion des hommes autour de lui. Dehors, un chien aboyait quelque part entre les tombes.

— Et si je refuse ?

Sadate haus­sa les épaules.

— Vous êtes libre. Vous pou­vez par­tir, retour­ner à votre hôtel, boire vos whis­kys, attendre la fin de la guerre. Per­sonne ne vous fera de mal. Mais vous savez des choses, main­te­nant. Des choses qui peuvent être dan­ge­reuses. Pour vous.

Il n’a­vait pas besoin de préciser.

Dor­lange pen­sa au She­pheard’s, à la ter­rasse, aux flo­cons noirs qui tom­baient du ciel. Il pen­sa à Dur­rell qui l’ob­ser­vait. Il pen­sa à sa chambre moite, à sa vie d’a­vant qui n’exis­tait plus, à tout ce qu’il avait perdu.

Il regar­da Nehad. Elle le regar­dait. Ses yeux, dans la lumière des lampes, brillaient d’un éclat étrange.

— D’ac­cord, dit-il.

* * *

Les semaines qui sui­virent furent les plus étranges de sa vie.

En sur­face, rien ne chan­gea. Dor­lange conti­nuait de vivre au She­pheard’s, de prendre ses repas dans la grande salle, de boire sur la ter­rasse. Il par­lait avec Dur­rell, évi­tait Mül­ler, saluait Ele­ni d’un signe de tête. Il jouait son rôle de pen­sion­naire oisif, de Fran­çais à la dérive.

Mais la nuit, il deve­nait quel­qu’un d’autre.

Nehad venait le cher­cher après minuit. Ils pre­naient des taxis, chan­geaient de voi­ture, mar­chaient. Elle l’emmenait dans des appar­te­ments, des arrière-bou­tiques, des caves. Il ren­con­trait des gens — des offi­ciers, des fonc­tion­naires, des étu­diants. Il trans­met­tait des mes­sages, rece­vait des enve­loppes, appre­nait des noms qu’il oubliait aussitôt.

Il ne com­pre­nait pas tout ce qu’il fai­sait. C’é­tait peut-être mieux ainsi.

Une nuit, Nehad l’emmena au Birka.

Il connais­sait le quar­tier de répu­ta­tion — le quar­tier des bor­dels, près de Clot Bey. Les sol­dats aus­tra­liens y des­cen­daient le soir, cher­chaient des filles, se bat­taient, se fai­saient détrous­ser. Les Anglais y envoyaient la police mili­taire pour ramas­ser les épaves.

Nehad mar­chait vite, le visage cou­vert. Dor­lange la sui­vait. Les rues étaient étroites, mal éclai­rées, pleines de types ivres et de femmes far­dées. Des musiques sor­taient des mai­sons — des gra­mo­phones, des tam­bours, des voix. Ça puait la bière, le haschisch, la sueur.

Ils entrèrent dans un immeuble déla­bré, mon­tèrent deux étages. Nehad frap­pa à une porte. Un homme ouvrit — petit, ner­veux, le crâne rasé.

— C’est lui ? deman­da-t-il en arabe.

Nehad répon­dit quelque chose. L’homme les fit entrer.

L’ap­par­te­ment était minus­cule, cras­seux. Un mate­las par terre, une table, deux chaises. Sur la table, une radio — une vraie radio émet­trice, avec des cadrans et des fils.

— Il faut trans­mettre un mes­sage, dit Nehad. Ce soir.

Dor­lange regar­da la radio. Il regar­da l’homme. Il regar­da Nehad.

— Vous savez ce que ça veut dire, si on nous trouve ici ?

— Oui.

— La cour mar­tiale. Le pelo­ton d’exécution.

— Oui.

Elle le regar­dait de ses yeux qui ne cil­laient pas.

— Vous avez peur ?

Il avait peur. Bien sûr qu’il avait peur. Mais il y avait autre chose aus­si, quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à nom­mer — une exci­ta­tion, une fièvre, le sen­ti­ment d’être enfin vivant après des années de sommeil.

— Non, dit-il.

L’homme s’as­sit devant la radio, com­men­ça à taper un mes­sage en morse. Dor­lange le regar­dait faire. Les points, les traits, le gré­sille­ment de l’ap­pa­reil. Quelque part dans le désert, de l’autre côté des lignes, quel­qu’un rece­vait ces signaux.

Quand ce fut fini, l’homme étei­gnit la radio, la démon­ta, ran­gea les pièces dans un sac.

— Par­tez, dit-il. Sépa­ré­ment. Ne reve­nez pas ici.

* * *

Cette nuit-là, en ren­trant au She­pheard’s, Dor­lange trou­va Ele­ni sur la terrasse.

Elle était seule, comme tou­jours. Une ciga­rette à la main, un verre devant elle. La ter­rasse était déserte à cette heure — quatre heures du matin, le silence avant l’aube.

— Vous ne dor­mez pas, dit Dorlange.

— Vous non plus.

Il s’as­sit à sa table. Elle ne pro­tes­ta pas.

— Vous sen­tez bizarre, dit-elle. Comme quel­qu’un qui revient de loin.

— Je me promenais.

— À quatre heures du matin.

— J’aime mar­cher la nuit.

Elle sou­rit. Un sou­rire fati­gué, sans illusion.

— Vous men­tez, dit-elle. Mais ça ne fait rien. Tout le monde ment, ici. C’est la seule façon de survivre.

Elle but une gor­gée de son verre. Du cognac, à l’odeur.

— Vous savez ce que j’ai­mais, à Salo­nique ? Les matins. Le soleil sur la mer, les pêcheurs qui ren­traient, l’o­deur du café. Mon mari et moi, on s’as­seyait sur le bal­con, on ne disait rien, on regar­dait. C’é­tait avant la guerre. Avant tout.

Elle écra­sa sa cigarette.

— Mon mari est mort à Alexan­drie. Une crise car­diaque, dans le taxi qui nous emme­nait au port. Il est mort la main dans ma main, sans un mot. Je l’ai enter­ré dans un cime­tière que je ne retrou­ve­rai jamais.

Dor­lange ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.

— Et main­te­nant je suis ici, dit Ele­ni. Dans cet hôtel absurde, avec ces Anglais absurdes, à attendre que le monde finisse. Ou qu’il recom­mence. Je ne sais plus très bien.

Elle le regar­da. Ses yeux, dans l’obs­cu­ri­té, brillaient de quelque chose qui res­sem­blait à de la fièvre.

— Vous êtes dif­fé­rent des autres, Dor­lange. Je ne sais pas pour­quoi, mais vous êtes dif­fé­rent. Vous por­tez quelque chose. Un secret, une dou­leur, je ne sais pas. Ça se voit.

Elle posa sa main sur la sienne. Une main froide, sèche.

— Faites atten­tion à vous. Cette ville mange les gens comme vous.

Elle se leva, ren­tra dans l’hô­tel. Dor­lange res­ta sur la ter­rasse, à regar­der le ciel pâlir. Quelque part, le pre­mier appel à la prière mon­tait de la ville.

Il pen­sa à Nehad, à la radio dans l’ap­par­te­ment cras­seux, aux mes­sages qui par­taient vers le désert. Il pen­sa à Sadate et à ses yeux d’aigle. Il pen­sa à Ele­ni et à sa main froide.

Il était en train de se perdre. Il le savait. Et il ne fai­sait rien pour l’empêcher.

* * *

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 2

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 2

 

Il la revit le len­de­main. Et le sur­len­de­main. Et tous les soirs qui suivirent.

Dor­lange des­cen­dait au caba­ret vers dix heures, pre­nait la même table au fond, com­man­dait ses whis­kys et atten­dait. L’or­chestre jouait ses airs fati­gués, des couples dan­saient mol­le­ment, des offi­ciers riaient trop fort — il ne voyait rien. Il atten­dait Nehad.

Elle appa­rais­sait tou­jours à la même heure, vers onze heures, par­fois plus tard. Elle chan­tait deux ou trois chan­sons, jamais plus. Puis elle des­cen­dait dans la salle, cir­cu­lait entre les tables, et dis­pa­rais­sait. Dor­lange ne lui avait pas encore adres­sé la parole. Il ne savait pas ce qu’il aurait pu lui dire.

Un soir, elle vint s’as­seoir à sa table.

Sans deman­der, sans un mot. Elle tira une chaise, s’as­sit, fit signe au ser­veur d’ap­por­ter un verre. Dor­lange sen­tit quelque chose se nouer dans sa poi­trine — peur, désir, il n’au­rait su dire.

— Vous venez tous les soirs, dit-elle.

Sa voix par­lée n’é­tait pas sa voix chan­tée. Plus basse, plus neutre. Un fran­çais impec­cable, avec un léger accent qu’il n’ar­ri­vait pas à situer.

— J’aime la musique, dit Dorlange.

— Non. Vous n’é­cou­tez pas la musique. Vous regardez.

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses mains étaient belles — longues, sèches, sans bagues.

— Je m’ap­pelle Nehad.

— Je sais.

— Et vous ?

— Dor­lange.

— Ce n’est pas votre vrai nom.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Dor­lange ne répon­dit pas. Elle souf­fla la fumée vers le pla­fond, lentement.

— Per­sonne ne dit son vrai nom, ici. Ça n’a pas d’importance.

Le ser­veur appor­ta son verre. Elle but une gor­gée, repo­sa le verre, regar­da Dor­lange. Ses yeux, de près, étaient encore plus grands qu’il ne l’a­vait cru. Noi­sette, avec des reflets d’ambre. Des yeux qui ne cil­laient pas.

— Qu’est-ce que vous faites au Caire, Dorlange ?

— Je suis négociant.

— Per­sonne n’est négo­ciant au Caire. Qu’est-ce que vous faites vraiment ?

— J’at­tends.

— Vous atten­dez quoi ?

Il n’a­vait pas de réponse. Elle hocha la tête, comme si c’é­tait la bonne.

— Tout le monde attend. Les Anglais attendent Rom­mel. Les Égyp­tiens attendent que les Anglais partent. Moi j’at­tends que tout ça finisse.

Elle écra­sa sa ciga­rette, à moi­tié fumée.

— Vous vou­lez voir autre chose que cet hôtel ?

* * *

Elle l’emmena à Khan el-Khalili.

Ils prirent un taxi jus­qu’à la mos­quée al-Hus­sein, puis conti­nuèrent à pied. C’é­tait la nuit, mais le souk ne dor­mait pas. Des échoppes ouvertes, éclai­rées au pétrole, des hommes assis devant des cafés, des chats qui filaient entre les jambes. Ça sen­tait le cuivre, les épices, la viande grillée, la pisse aus­si par endroits.

Nehad mar­chait vite, sans se retour­ner. Elle connais­sait les ruelles, les pas­sages, les rac­cour­cis. Dor­lange la sui­vait comme on suit un guide dans un pays étran­ger — sans poser de ques­tions, en regar­dant tout.

Le souk était un laby­rinthe. Des ruelles qui se croi­saient, reve­naient sur elles-mêmes, débou­chaient sur des impasses ou sur des places minus­cules. Des bou­tiques ven­daient de tout — cuivre, or, tis­sus, par­fums, anti­qui­tés vraies ou fausses. Des mar­chands l’in­ter­pel­laient en anglais, en fran­çais, en ita­lien. Dor­lange ne répon­dait pas. Il marchait.

Nehad s’ar­rê­ta devant une échoppe de thé. Un vieux assis sur un tabou­ret fumait le nar­gui­lé. Elle lui dit quelque chose en arabe, il répon­dit sans bou­ger. Elle s’as­sit sur un banc, fit signe à Dorlange.

— Ici, dit-elle, per­sonne n’écoute.

Le vieux leur appor­ta du thé brû­lant, sucré à vomir. Dor­lange but quand même.

— Vous êtes fran­çais, dit Nehad. C’est rare, main­te­nant. Les Fran­çais sont par­tis, ou ils se cachent.

— Je ne me cache pas.

— Non. Vous atten­dez. C’est différent.

Elle sor­tit une ciga­rette, la fit rou­ler entre ses doigts sans l’allumer.

— La France, pour nous, c’é­tait quelque chose. Avant. Bona­parte, le canal, la langue. Mon père par­lait fran­çais mieux qu’a­rabe. Il était copte, vous savez ce que c’est ? Les chré­tiens d’É­gypte. Les vrais Égyp­tiens, il disait. Les Arabes sont venus après, les Turcs, les Anglais. Nous, on était là avant tout le monde.

Elle allu­ma enfin sa cigarette.

— Mon père est mort en 36. Il a eu de la chance. Il n’a pas vu ce qui vient.

— Qu’est-ce qui vient ?

Elle le regar­da. Un regard long, qui pesait quelque chose.

— Vous vou­lez vrai­ment savoir ?

* * *

Une semaine plus tard, elle l’emmena à Zamalek.

L’île était un autre monde. Des vil­las blanches der­rière des grilles, des jar­dins, des arbres. Le silence, sur­tout — plus de klaxons, plus de cris, juste le frois­se­ment des feuilles et le bruit loin­tain du Nil. On se serait cru en Europe, une Europe rêvée, colo­niale, qui n’exis­tait déjà plus.

Le taxi les dépo­sa devant une mai­son à deux étages, volets verts, bou­gain­vil­liers sur le mur. Nehad son­na. Un domes­tique ouvrit, les fit entrer.

Le salon était sombre, frais, meu­blé à l’eu­ro­péenne. Des tapis, des livres, un pia­no que per­sonne ne devait jouer. Trois hommes atten­daient, assis. Ils se levèrent quand Nehad entra.

— Mes amis, dit-elle en fran­çais. Voi­ci celui dont je vous ai parlé.

Dor­lange ser­ra des mains. Des noms arabes qu’il oublia aus­si­tôt. Deux des hommes avaient la qua­ran­taine, l’air de fonc­tion­naires ou d’a­vo­cats. Le troi­sième était plus jeune, plus mince, avec un visage d’aigle et des yeux qui ne tenaient pas en place. Il por­tait un cos­tume civil, mais quelque chose dans sa pos­ture tra­his­sait le militaire.

— Asseyez-vous, dit le jeune homme.

Son fran­çais était raide, sco­laire. Dor­lange s’as­sit. On lui ser­vit du café.

— Nehad dit que vous êtes fran­çais. Que vous n’ai­mez pas les Anglais.

— Je n’ai pas dit ça.

— Mais vous ne les aimez pas.

Dor­lange pen­sa aux archives qui brû­laient, aux flo­cons noirs sur Le Caire, aux types en short qui buvaient du gin sur la ter­rasse du She­pheard’s pen­dant que leur empire s’écroulait.

— Non, dit-il. Je ne les aime pas.

Le jeune homme sou­rit. Un sou­rire mince, sans chaleur.

— Moi non plus. Per­sonne ici ne les aime. Ils occupent mon pays depuis soixante ans. Ils nous méprisent. Ils prennent notre coton, notre canal, notre digni­té. Et main­te­nant ils vont perdre la guerre.

— Rom­mel peut encore être arrêté.

— Rom­mel sera au Caire dans un mois. Peut-être deux. Et quand il arri­ve­ra, nous serons prêts.

Dor­lange regar­da les autres. Ils ne disaient rien. Ils regar­daient le jeune homme avec une défé­rence qui ne s’ex­pli­quait pas par son âge.

— Qui êtes-vous ? deman­da Dorlange.

— Je m’ap­pelle Sadate. Anouar el-Sadate. Je suis offi­cier dans l’ar­mée égyp­tienne. Et je vais vous dire quelque chose, mon­sieur Dor­lange : dans cette guerre, il n’y a pas de bons et de méchants. Il y a ceux qui occupent l’É­gypte, et ceux qui veulent la libérer.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est : de quel côté êtes-vous ?

* * *

Dor­lange ren­tra au She­pheard’s à trois heures du matin.

La ter­rasse était vide, les lumières éteintes. Il mon­ta à sa chambre sans croi­ser per­sonne. Il se désha­billa, s’al­lon­gea sur le lit, fixa le plafond.

Sadate. Ce nom lui disait quelque chose — il avait dû le lire dans un rap­port, à Bey­routh, avant de par­tir. Un jeune offi­cier natio­na­liste, sur­veillé par les Anglais. Consi­dé­ré comme dan­ge­reux. En contact avec les Alle­mands, disait-on.

Et main­te­nant Dor­lange était assis dans un salon de Zama­lek, à boire du café avec lui.

Qu’est-ce qu’il fou­tait là ?

Il pen­sa à Nehad. À ses yeux qui ne cil­laient pas. À sa façon de l’emmener, sans expli­ca­tions, dans des endroits où il n’au­rait jamais dû aller. Elle l’a­vait choi­si. Pour­quoi ? Qu’a­vait-elle vu en lui ?

Il pen­sa à ce qu’il avait dit : Je ne les aime pas. C’é­tait vrai. Il n’ai­mait pas les Anglais, leur arro­gance tran­quille, leur cer­ti­tude d’a­voir rai­son. Mais est-ce que ça suf­fi­sait ? Est-ce qu’on tra­hit pour ça ?

Il ne dor­mit pas.

* * *

Les jours sui­vants, Nehad disparut.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret. Dor­lange des­cen­dait chaque soir, atten­dait, repar­tait. Il deman­da au bar­man, qui haus­sa les épaules. Il deman­da à l’or­chestre, per­sonne n’avait pu lui don­ner un début de réponse. Nehad avait dis­pa­ru, et per­sonne ne sem­blait s’en inquiéter.

Il essaya de retour­ner à Zama­lek. Le taxi le dépo­sa devant la mai­son aux volets verts. Il son­na. Per­sonne n’ou­vrit. Il son­na encore. Rien. La mai­son sem­blait vide, abandonnée.

Il revint au She­pheard’s, but plus que d’habitude.

Dur­rell le trou­va au Long Bar, un soir, devant son cin­quième whisky.

— Vous avez une sale gueule, Dorlange.

— Mer­ci.

— Non, vrai­ment. Vous res­sem­blez à quel­qu’un qui a des ennuis. Ou qui va en avoir.

Dur­rell s’as­sit à côté de lui, com­man­da un gin.

— Je vous observe, vous savez. C’est mon métier, d’ob­ser­ver. Vous êtes arri­vé ici il y a trois semaines, vous ne faites rien, vous ne voyez per­sonne, et depuis quelques jours vous avez l’air d’un type qui attend une balle.

— Vous vous faites des idées.

— Peut-être. Mais je vais vous dire quelque chose, en ami. Le Caire est une ville dan­ge­reuse, en ce moment. Il y a des gens qui jouent à des jeux dan­ge­reux. Des jeux qui finissent mal. Il est temps de partir.

Il but une gor­gée de gin, fit cla­quer sa langue.

— Les Anglais ne sont pas idiots, Dor­lange. Ils ont l’air de l’être, mais ils ne le sont pas. Ils savent des choses. Sur tout le monde.

Il posa son verre, regar­da Dor­lange dans les yeux.

— Sur vous aus­si, probablement.

* * *

Nehad réap­pa­rut une semaine plus tard.

Elle entra au caba­ret comme si de rien n’é­tait, chan­ta ses deux chan­sons, des­cen­dit dans la salle. Elle vint s’as­seoir à la table de Dorlange.

— Vous étiez où ? demanda-t-il.

— Ailleurs.

— J’ai cru que…

— Vous avez cru quoi ?

Il ne savait pas ce qu’il avait cru. Qu’elle était morte, arrê­tée, par­tie. Qu’il ne la rever­rait jamais. Qu’il s’en fou­tait. Qu’il ne s’en fou­tait pas tant que ça.

— Rien, dit-il.

Elle allu­ma une cigarette.

— Ils veulent vous revoir. Sadate et les autres.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’ils ont besoin de vous. Et parce que je leur ai dit que vous étiez fiable.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis fiable ?

Elle le regar­da. Ce regard qu’elle avait, qui vous tra­ver­sait comme si vous étiez transparent.

— Rien. Je me trompe peut-être. Mais je vois quelque chose en vous.

Elle se leva.

— Demain soir. Minuit. Pas à Zama­lek — trop sur­veillé main­te­nant. Je vien­drai vous chercher.

Elle par­tit sans se retourner.

* * *

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 1

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 1

 

Le Caire, juillet 1942

* * *

Le taxi le dépo­sa devant l’hô­tel et Dor­lange res­ta plan­té là, sa valise à la main, stu­pide sous le soleil brû­lant. Trois heures de l’a­près-midi. Pas un souffle. La lumière tapait si fort qu’on ne voyait plus rien — juste cette façade blanche, les stores bais­sés, et sur la ter­rasse des types en uni­forme ava­chis sur leurs chaises comme des cadavres en permission.

Il avait soif. Il avait soif depuis Bey­routh. Une soif obsédante.

Le hall sen­tait le tabac refroi­di et autre chose, une odeur dou­ceâtre, entê­tante — fleurs cre­vées dans un vase ou par­fum de femme, il n’au­rait su dire. Tout était sombre dans la rue. Des ven­ti­la­teurs tour­naient au pla­fond, lents, inutiles. Des boi­se­ries par­tout. Des mou­cha­ra­biehs. Tout un fatras orien­tal pour Anglais en goguette. Dor­lange s’en fou­tait. Il vou­lait une chambre, un lit, dormir.

À la récep­tion, un Égyp­tien en tar­bouche le regar­da à peine. Dor­lange signa le registre. Pro­fes­sion : négo­ciant. Il avait failli écrire autre chose — quoi, il ne savait plus vrai­ment. Négo­ciant, ça ne vou­lait rien dire. Au Caire, en juillet 42, per­sonne ne vou­lait rien dire.

Chambre 214. Deuxième étage. Un gamin en gala­bieh mon­ta sa valise. Le gamin avait des yeux immenses, noirs, qui ne regar­daient rien. Dans le cou­loir, ça puait l’en­caus­tique et la naph­ta­line. Des pho­tos au mur — des types en casque colo­nial devant des pyra­mides, devant des lions morts, devant leur propre impor­tance. L’Em­pire. Dor­lange pas­sa sans regarder.

La chambre don­nait sur des arbres. Il ouvrit les per­siennes et la cha­leur entra comme une gifle. En bas, un jar­din. Des pal­miers, immo­biles. Au loin, la ville fai­sait du bruit — klaxons, ânes, une radio arabe quelque part — mais c’é­tait un bruit étouf­fé, qui n’ar­ri­vait pas vrai­ment jusqu’ici.

Il s’as­sit sur le lit. Res­sorts fati­gués, draps déjà moites. Le ven­ti­la­teur grin­çait à inter­valles régu­liers. Dor­lange comp­ta les grin­ce­ments, puis arrê­ta. Il ouvrit sa valise, sor­tit ses affaires. Che­mises frois­sées, linge, un rasoir, un livre qu’il traî­nait depuis des mois sans le lire. Au fond, dans la dou­blure, les papiers. Il les tou­cha du bout des doigts. Tou­jours là.

Il avait trente-six ans. Les tempes qui gri­son­naient. Un visage qu’on oublie, qu’il avait vou­lu qu’on oublie. Avant la guerre, il avait été quel­qu’un — pro­fes­seur de lettres dans un lycée de pro­vince, marié à une femme qui s’en­nuyait, pro­prié­taire d’une mai­son avec un jar­din où il ne se pas­sait plus rien. Tout ça avait dis­pa­ru. La femme était par­tie, ou c’est lui qui était par­ti, ça ne comp­tait plus. La guerre avait pas­sé des­sus comme un rou­leau com­pres­seur et main­te­nant il était au Caire, dans une chambre qui sen­tait le moi­si, et il ne savait pas très bien pourquoi.

Non. Il savait. Mais il pré­fé­rait ne pas y penser.

Il s’al­lon­gea. Le pla­fond était haut, sale dans les coins. Une fis­sure cou­rait d’un mur à l’autre, fine comme un che­veu. Dor­lange la sui­vit des yeux jus­qu’à s’endormir.

* * *

Quand il se réveilla, il fai­sait presque nuit.

La chambre était bleue, d’un bleu de fond marin. Il avait dor­mi quatre heures, peut-être cinq. Sa che­mise lui col­lait au dos. Il se leva, pas­sa de l’eau sur son visage, chan­gea de che­mise. Dans le miroir, sa gueule. Il détour­na les yeux.

La ter­rasse.

Il la trou­va trans­for­mée. Ce qui était mort l’a­près-midi vivait main­te­nant, grouillait, buvait. Des offi­ciers par­tout, des femmes, des types en cos­tumes clairs. Les suf­fra­gis cou­raient entre les tables avec des pla­teaux char­gés de verres. Ça par­lait fort, ça riait. On aurait dit une fête, sauf que per­sonne n’a­vait l’air vrai­ment gai. Quelque chose de for­cé, de trop appuyé. On s’a­mu­sait comme on se noie.

Dor­lange trou­va une table au bord, près de la balus­trade. En bas, la rue. Des sol­dats aus­tra­liens, recon­nais­sables à leurs cha­peaux, mar­chaient en bande vers des plai­sirs qu’on devi­nait. Des voi­tures. Des calèches. Une femme voi­lée de noir, puis une autre en robe décol­le­tée et talons hauts. Le Caire.

Il com­man­da un whis­ky. Le suf­fra­gi hocha la tête, dis­pa­rut, revint. Le verre était tiède. La glace avait déjà fon­du. Dor­lange but quand même.

À la table d’à côté, un vieux à mous­tache jaune tenait salon.

— Rom­mel est fou­tu, j’vous dis. Fou­tu ! Ses lignes sont trop éti­rées. Ques­tion de ravi­taille­ment. Dans un mois, on contre-attaque.

Le vieux avait une voix de sourd qui por­tait jus­qu’au Nil. Des jeunes offi­ciers l’é­cou­taient, ou fai­saient sem­blant. L’un d’eux avait le regard vide des gens qui pensent à autre chose — une femme, une mort, une lettre qu’il n’a pas envoyée.

— J’ai fait les Dar­da­nelles, conti­nuait le vieux. Je connais ça. Une offen­sive à bout de souffle, ça se voit.

Dor­lange ces­sa d’é­cou­ter. Ce type-là, Hatha­way — il appren­drait son nom plus tard — racon­tait les mêmes his­toires depuis vingt ans. Il mour­rait ici, sur cette ter­rasse, un verre à la main, en expli­quant com­ment on aurait dû s’y prendre.

Une femme.

Elle venait de s’as­seoir, seule, à l’autre bout. Robe grise. Bras nus. Che­veux noirs rele­vés. Elle allu­ma une ciga­rette sans regar­der per­sonne, puis elle regar­da tout le monde — un balayage lent, tran­quille, l’in­ven­taire de ce qui ne l’in­té­res­sait pas.

Elle n’é­tait pas jeune. Qua­rante ans, peut-être plus. Son visage avait quelque chose de cas­sé, ou de recol­lé — une beau­té qui avait pris des coups et qui s’en fou­tait main­te­nant. Pas de bijoux. Pas de maquillage, ou presque. Elle fumait sa ciga­rette et elle regar­dait la nuit tom­ber et on avait envie de savoir à quoi elle pensait.

Leurs yeux se croisèrent.

Elle ne sou­rit pas. Pas de manège, pas de baisse de pau­pières. Elle le regar­da comme on regarde un meuble, pour voir s’il va avec le reste, puis elle se détourna.

Dor­lange vida son verre. Le whis­ky lui brû­lait la gorge. Il ne savait pas encore qu’elle s’ap­pe­lait Ele­ni, qu’elle était grecque, qu’elle avait fui Salo­nique six mois plus tôt avec deux valises et un mari qu’on avait enter­ré en route, à Alexan­drie, dans un cime­tière qu’elle ne retrou­ve­rait jamais. Il ne savait pas qu’elle occu­pait la chambre 218, au bout du cou­loir, et qu’il enten­drait bien­tôt ses pas, la nuit, quand elle ne dor­mait pas.

Il com­man­da un autre whisky.

* * *

Les jours sui­vants se ressemblèrent.

Le matin : petit-déjeu­ner dans la grande salle, par­mi les Anglais qui lisaient les jour­naux d’un air consti­pé. Les nou­velles étaient mau­vaises. Rom­mel avan­çait, ou n’a­van­çait plus, ou allait reprendre l’of­fen­sive, selon les ver­sions. Des types arri­vaient du désert, brû­lés, hagards, buvaient un coup et repar­taient. D’autres pré­pa­raient leurs bagages pour l’A­frique du Sud. On par­lait d’é­va­cua­tion. On par­lait de ce qui se pas­se­rait si les Alle­mands entraient au Caire.

L’a­près-midi : la cha­leur. Dor­lange res­tait dans sa chambre, les per­siennes fer­mées, à écou­ter le ven­ti­la­teur. Il dor­mait, se réveillait en sueur, dor­mait encore. Il lisait trois pages de son livre, puis le repo­sait. Il écri­vait des lettres qu’il déchi­rait ensuite. À qui les aurait-il envoyées ?

Par­fois il sor­tait. Il mar­chait dans les rues autour de l’hô­tel. L’O­pé­ra, les jar­dins, le quar­tier des banques où des gens fai­saient la queue pour des billets vers ailleurs. Il allait jus­qu’au Nil, s’as­seyait sur un banc, regar­dait les felouques. L’eau était brune, lente. Elle ne sem­blait cou­ler nulle part.

Mais c’est au She­pheard’s qu’il revenait.

L’hô­tel était un piège, une colle. On y entrait pour une nuit et on y res­tait. Des gens vivaient là depuis des mois, peut-être des années — le vieux Hatha­way, d’autres qu’il apprit à recon­naître. Une faune étrange. Des offi­ciers en rup­ture de front, des femmes sans maris visibles, des hommes d’af­faires dou­teux, des jour­na­listes, des espions pro­ba­ble­ment. Per­sonne ne posait de ques­tions. C’é­tait la règle.

Il y avait un Suisse.

Grand, sec, tou­jours en cos­tume de lin, tou­jours impec­cable mal­gré la cha­leur. Il s’ap­pe­lait Mül­ler, se pré­sen­tait comme archéo­logue. Mais quand Dor­lange lui deman­da sur quel site il tra­vaillait, Mül­ler eut un sou­rire vague.

— Les fouilles sont sus­pen­dues, bien sûr. Je tra­vaille sur mes notes. Je classe.

Il par­lait un fran­çais par­fait, sans accent, ce qui était sus­pect. Son arabe aus­si était par­fait, disait-on. Il avait l’a­ma­bi­li­té des gens qui mentent bien — cha­leu­reuse, pré­cise, étanche.

Il y avait les Smith.

Reg­gie Smith, bri­tan­nique, loud, rou­geaud, tra­vaillait au Bri­tish Coun­cil. Il par­lait trop, riait trop, buvait trop. Sa femme, Oli­via, était son contraire — mince, sèche, silen­cieuse. Elle regar­dait les gens avec des yeux de vivi­sec­teur. On disait qu’elle écri­vait, mais per­sonne n’a­vait lu ce qu’elle écri­vait. Dor­lange la sur­prit plu­sieurs fois en train de le fixer. Quand il sou­te­nait son regard, elle ne détour­nait pas le sien. Elle conti­nuait, pre­nait des notes men­tales. Il se deman­da ce qu’elle écri­rait sur lui.

Et puis il y avait Durrell.

Law­rence Dur­rell. Petit, ner­veux, une mous­tache de séduc­teur, des yeux qui brillaient tou­jours d’une iro­nie dont on ne savait pas si elle était tour­née vers vous ou vers lui-même. Il tra­vaillait au ser­vice de presse bri­tan­nique — en clair, il fai­sait de la pro­pa­gande. Il s’en moquait ouvertement.

— Je fabrique des men­songes, dit-il un soir à Dor­lange au Long Bar. Mais des men­songes utiles. Des men­songes patrio­tiques. C’est un art, vous savez.

Il avait vécu à Cor­fou, avant. Il avait écrit des livres. Il connais­sait Hen­ry Mil­ler, par­lait de Paris d’a­vant-guerre, racon­tait des his­toires qu’on ne savait pas s’il inven­tait. Il était char­mant et dan­ge­reux, comme tous les gens charmants.

— Vous êtes quoi, vous ? deman­da-t-il à Dor­lange. Je veux dire : réellement.

— Négo­ciant, dit Dorlange.

— Bien sûr.

Dur­rell sou­rit. Il n’in­sis­ta pas. Mais à par­tir de ce soir-là, Dor­lange sen­tit qu’il était observé.

* * *

Le 1er juillet, on brû­la les archives.

Dor­lange l’ap­prit au petit-déjeu­ner. Des offi­ciers par­laient à voix basse, mais assez fort pour qu’on entende : l’am­bas­sade bri­tan­nique détrui­sait ses docu­ments. On éva­cuait les familles. La flotte avait quit­té Alexan­drie. Rom­mel était à cent kilomètres.

Il sor­tit sur la ter­rasse. Le ciel était bizarre — sale, gris, alors qu’il fai­sait grand soleil. Puis il com­prit. Ce n’é­tait pas des nuages. C’é­tait de la fumée. Des flo­cons noirs retom­baient sur la ville, légers, comme une neige de suie. Des papiers. Des mil­liers de papiers brû­lés qui des­cen­daient sur Le Caire.

Le Ash Wed­nes­day. Le Mer­cre­di des Cendres.

Sur la ter­rasse, les gens levaient la tête, regar­daient tom­ber les débris. Une femme ten­dit la main, attra­pa un frag­ment de papier à moi­tié cal­ci­né. Elle le regar­da, le lais­sa tom­ber. Un ser­veur balayait les cendres qui s’ac­cu­mu­laient sur les tables.

Hatha­way, à sa table, pérorait.

— Pré­cau­tion nor­male, disait-il. Pure­ment rou­tine. Ne signi­fie rien.

Per­sonne ne le croyait. On buvait, mais on ne par­lait plus. L’air lui-même avait chan­gé — on res­pi­rait de la peur, du papier brû­lé, de l’empire en train de crever.

Ce soir-là, Dor­lange des­cen­dit au cabaret.

Il n’y était pas encore allé. C’é­tait au sous-sol de l’hô­tel, une salle en demi-cercle avec une scène minus­cule, des tables trop ser­rées, un bar au fond. L’air était épais de fumée et de par­fums. Des offi­ciers buvaient avec des femmes qu’ils n’a­vaient pas ame­nées. Un orchestre jouait des trucs amé­ri­cains, mal, avec une appli­ca­tion touchante.

Dor­lange trou­va une place au fond, com­man­da un whis­ky. Le troi­sième, le qua­trième, il ne comp­tait plus.

Et puis la chan­teuse entra.

Elle n’é­tait pas belle. Pas belle au sens où on l’en­tend — pas ces visages lisses de maga­zine. Elle avait quelque chose d’ir­ré­gu­lier, de trop grand, le nez, la bouche, les yeux sur­tout, immenses, sombres, qui pre­naient toute la place. Un grain de beau­té par­fai­te­ment pla­cé au-des­sus de la lèvre supé­rieure, un autre près de l’a­rête du nez. Peau brune. Che­veux noirs, lourds, défaits sur les épaules. Une robe rouge trop simple.

Elle chan­ta.

C’é­tait de l’a­rabe. Dor­lange ne com­pre­nait rien. Mais la voix — la voix était une chose phy­sique, qui entrait par la peau, pas par les oreilles. Rauque, un peu cas­sée, avec des aigus qui ser­raient la gorge. Elle chan­tait comme on saigne. Quelque chose de vieux, de bles­sé, quelque chose qui venait de très loin.

Il ne pou­vait pas déta­cher ses yeux d’elle.

Quand elle eut fini, il y eut des applau­dis­se­ments polis. Elle salua à peine, quit­ta la scène. Dor­lange la vit pas­ser entre les tables, s’ar­rê­ter ici et là pour dire un mot, accep­ter une ciga­rette. Elle avait une démarche lente, comme si elle por­tait quelque chose de lourd. Quel­qu’un l’ap­pe­la par son prénom.

Nehad.

Elle pas­sa près de sa table sans le regar­der. Puis, au der­nier moment, elle tour­na la tête. Leurs yeux se croi­sèrent. Une seconde. Elle ne sou­rit pas. Elle hocha la tête, imper­cep­ti­ble­ment, comme si elle le reconnaissait.

Mais elle ne pou­vait pas le recon­naître. Ils ne s’é­taient encore jamais vus.

Elle dis­pa­rut par une porte, au fond. Dor­lange res­ta là, son verre à la main, la gorge sèche.

Il sut, à ce moment-là, que quelque chose allait commencer.

* * *

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures

Cha­pitres 21 à 22 — Epilogue

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XXI

Ils prirent le bateau pour Athènes trois jours plus tard. Un petit vapeur grec qui tra­ver­sait la mer Égée — escales à Myko­nos, Syros, puis Le Pirée.

Ley­la pas­sa la plu­part du voyage sur le pont, regar­dant la mer. Silen­cieuse. Tendue.

« Vous pen­sez qu’il a lais­sé quelque chose ? » deman­da Ayşe en la rejoignant.

« Je ne sais pas. » Ley­la essuya ses yeux. « Ma mère l’a cher­ché pen­dant des années. Elle est morte en 1920 sans savoir. »

« Peut-être qu’il y aura des réponses à Athènes. »

« Ou peut-être juste plus de ques­tions. » Ley­la sou­pi­ra. « Mais je dois savoir. »

Pacha II se frot­ta contre ses jambes, ron­ron­nant dou­ce­ment. Un ron­ron­ne­ment de réconfort.

Ils arri­vèrent au Pirée au lever du soleil. Athènes s’é­ta­lait devant eux — l’A­cro­pole domi­nant la ville, blanche et éternelle.

L’a­dresse que Dimi­tri leur avait four­nie était dans le quar­tier de Pla­ka — vieille mai­son néo­clas­sique, un peu déla­brée, avec un jar­din enva­hi de bougainvilliers.

Une vieille femme grecque ouvrit la porte. « Oui ? »

« Nous cher­chons… » Ley­la hési­ta. « Ismail Kemal Pacha. Il a vécu ici. »

La femme sou­rit tris­te­ment. « Le Turc. Oui. Chambre du haut. Il est mort en 1923. Mais ses affaires sont tou­jours là. »

« Tou­jours là ? » répé­ta Rupert.

« Per­sonne n’est venu les récla­mer. J’ai gar­dé la chambre fer­mée. Loyer payé d’a­vance jus­qu’en 1950. » Elle les regar­da. « Vous êtes famille ? »

« Sa fille, » dit Ley­la, la voix tremblante.

La vieille femme les fit entrer et les condui­sit à l’é­tage. Une petite chambre sous les toits, avec vue sur l’Acropole.

Simple. Propre. Figée dans le temps.

Un lit. Une table. Une armoire. Des livres en turc et en fran­çais. Une pho­to enca­drée sur la table — une femme et une petite fille.

Ley­la s’ap­pro­cha de la pho­to, la prit avec des mains tremblantes.

« Ma mère. Et moi. » Elle avait cinq ans sur la pho­to. « Il nous a gardées. »

Sur la table, un jour­nal intime. Ley­la l’ou­vrit. L’é­cri­ture de son père — qu’elle recon­nais­sait des quelques lettres qu’elle possédait.

Elle lut à voix haute, sa voix brisée :

« 15 novembre 1912 : Je suis pri­son­nier à Salo­nique. Les Grecs m’in­ter­rogent. Ils savent que je tra­vaillais pour Mou­rad. Ils veulent les documents.

Je leur ai tout dit. L’emplacement. Les cinq secrets. J’ai tra­hi. Mais ils exis­taient déjà. Les docu­ments que j’a­vais étaient des copies. Les ori­gi­naux étaient déjà cachés par Abdülhamid.

J’ai tra­hi pour ma vie. J’ai honte. »

Ley­la tour­na les pages. Des années de jour­nal. 1912 à 1923.

« 3 jan­vier 1913 : Libé­ré. Dépor­té en Grèce. Je ne peux pas ren­trer en Tur­quie. Ma femme. Ma fille. Je ne les rever­rai jamais. »

« 14 février 1914 : J’ai écrit à ma femme. Aucune réponse. Peut-être que la lettre n’est jamais arri­vée. Peut-être qu’elle ne veut plus me parler. »

« 28 juillet 1914 : La guerre a com­men­cé. Toute l’Eu­rope en flammes. Mou­rad avait rai­son. Il avait tout prédit. »

« 30 octobre 1918 : L’Em­pire otto­man est tom­bé. Mou­rad avait rai­son sur ça aus­si. J’es­père que ses secrets survivront. »

« 15 juin 1920 : J’ai appris la mort de ma femme. Typhus. Je n’é­tais pas là. Ma fille est seule main­te­nant. Je suis un lâche. »

Ley­la s’ar­rê­ta, san­glo­tant. Ayşe la prit dans ses bras.

Rupert conti­nua la lecture :

« 8 avril 1923 : Je suis vieux main­te­nant. Malade. Ma vie est presque finie. J’ai écrit des cen­taines de lettres à ma fille. Jamais envoyées. Trop de honte.

Mais je veux qu’elle sache : je l’ai tou­jours aimée. Chaque jour. J’ai pen­sé à elle. Chan­té les chan­sons que je lui chan­tais. Regar­dé sa photo.

Je n’é­tais pas un bon père. Mais j’é­tais son père. Et je l’aimais.

Si un jour elle trouve ce jour­nal — ma chère Ley­la — sache que tout ce que j’ai fait, même mes tra­hi­sons, était pour sur­vivre et espé­rer te revoir un jour.

Je suis déso­lé. Tel­le­ment désolé.

— Ton père qui t’aime. Ismail. »

C’é­tait la der­nière entrée. Datée du 15 avril 1923.

La vieille femme grecque dit dou­ce­ment : « Il est mort le len­de­main. Dans son som­meil. Paisiblement. »

Ley­la tenait le jour­nal contre sa poi­trine, pleurant.

Dans l’ar­moire, ils trou­vèrent les lettres non envoyées. Des cen­taines. Toutes adres­sées à « Ma chère Leyla. »

Des his­toires de son enfance. Des chan­sons écrites. Des des­sins mal­adroits. Un père essayant déses­pé­ré­ment de res­ter connec­té à une fille qu’il ne rever­rait jamais.

« Il ne m’a­vait pas oubliée, » mur­mu­ra Ley­la. « Il pen­sait à moi. Tous les jours. »

« Il vous aimait, » dit Miss Pen­wor­thy dou­ce­ment. « Il a juste eu peur. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ronronnant.

Ils res­tèrent à Athènes deux jours. Ley­la vou­lait voir où son père était enter­ré — un petit cime­tière près de Pla­ka, tombe simple avec son nom en grec et en turc.

Elle posa des fleurs. Par­la à la tombe. Lui dit qu’elle avait réus­si sa car­rière de chan­teuse. Qu’elle l’a­vait tou­jours aimé mal­gré son absence.

Qu’elle par­don­nait.

Le der­nier soir, sur le bateau de retour vers Constan­ti­nople, Ley­la chanta.

Une chan­son otto­mane que son père lui avait chan­tée enfant. Qu’elle avait retrou­vée dans une de ses lettres.

Tous les pas­sa­gers s’ar­rê­tèrent pour écou­ter. Sa voix por­tait sur la mer Égée, claire et belle, pleine de tris­tesse et d’amour.

Quand elle ter­mi­na, il n’y avait pas un œil sec sur le pont.

Rupert posa sa main sur l’é­paule de Ley­la. « Il vous a enten­due. J’en suis sûr. »

« Je sais, » sou­rit-elle à tra­vers ses larmes. « Je le sens. »

CHA­PITRE XXII

De retour à Constan­ti­nople, ils se mirent au travail.

Rupert rédi­gea une série d’ar­ticles pour le Times de Londres. Wolf­gang pré­pa­ra une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Ayşe orga­ni­sa les archives otto­manes pour documentation.

Ils tra­vaillèrent pen­dant un mois. Dans la chambre 47 du Pera Palace, deve­nue leur quar­tier géné­ral, les docu­ments éta­lés partout.

Pacha II super­vi­sait depuis le rebord de fenêtre, miau­lant occa­sion­nel­le­ment des com­men­taires éditoriaux.

Kraus leur four­nit des contacts dans tous les grands jour­naux euro­péens. Ahmed Efen­di reli­sait chaque article pour véri­fier l’exac­ti­tude his­to­rique. Miss Pen­wor­thy cor­ri­geait la grammaire.

Fina­le­ment, tout fut prêt.

Le 15 juin 1927, les articles parurent simul­ta­né­ment dans :

— The Times (Londres)

— Le Figa­ro (Paris)

— The New York Times

— Frank­fur­ter Zei­tung (Franc­fort)

— Cum­hu­riyet (Constan­ti­nople)

Le titre, iden­tique par­tout : « LES CINQ SECRETS D’Abdül­ha­mid : LA VRAIE HIS­TOIRE DE LA CHUTE DE L’EM­PIRE OTTOMAN. »

La réac­tion fut immé­diate et explosive.

En Tur­quie, débat natio­nal. Cer­tains furieux (« Salir notre his­toire ! »), d’autres recon­nais­sants (« Enfin la vérité ! »).

En Grèce, fas­ci­na­tion. L’his­toire d’Is­mail Kemal Pacha devint célèbre.

En France et en Angle­terre, rééva­lua­tion his­to­rique. Des dizaines d’his­to­riens publièrent des analyses.

En Alle­magne, Wolf­gang devint ins­tan­ta­né­ment célèbre. Sa thèse sur Mou­rad V était main­te­nant prouvée.

Dans le monde arabe, le cin­quième secret pro­vo­qua des dis­cus­sions pas­sion­nées. Enfin une expli­ca­tion pour la révolte de 1916.

Trois semaines après la publi­ca­tion, Rupert reçut un télé­gramme du roi Boris III de Bul­ga­rie : « Secret bul­gare confir­mé archives royales. Mer­ci véri­té. Boris. »

Un autre télé­gramme arri­va du Vati­can : « Archives apos­to­liques confirment alliance rus­so-otto­mane 1881. Féli­ci­ta­tions recherche. Car­di­nal Gasparri. »

Les uni­ver­si­tés du monde entier invi­tèrent Rupert, Ayşe et Wolf­gang pour conférences.

Le livre de Wolf­gang — « Mou­rad V : Le Sul­tan Vision­naire » — devint best­sel­ler international.

Un soir d’août, deux mois après la publi­ca­tion, ils se retrou­vèrent tous au Pera Palace pour célébrer.

Yusuf avait orga­ni­sé un ban­quet dans le grand salon. Tout Constan­ti­nople sem­blait pré­sent — jour­na­listes, diplo­mates, his­to­riens, artistes.

Ahmed Efen­di se leva pour por­ter un toast.

« À Rupert Beau­re­gard Whit­combe et ses com­pa­gnons. Vous avez fait ce qu’Abdül­ha­mid vou­lait. Vous avez révé­lé la véri­té. Toute la véri­té. » Il leva son verre. « L’his­toire vous remerciera. »

Applau­dis­se­ments.

Has­san Al-Rashid était venu d’A­lep spé­cia­le­ment. « Le monde sait main­te­nant. Pour Fati­ma. Merci. »

Abra­ham Kohen leva son verre : « L’his­toire est sacrée. Vous l’a­vez respectée. »

Même Kemal Bey était là, sobre et repen­ti. « J’a­vais tort. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. Vous nous avez appris ça. »

Plus tard, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux, illuminée.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Grâce à vous tous. » Rupert sou­rit. « Un jour­na­liste anglais n’au­rait jamais pu faire ça seul. »

« Et le chat, » ajou­ta Ayşe en riant. « N’ou­bliez pas Pacha II. »

Comme invo­qué, Pacha II appa­rut, sau­tant sur la balustrade.

Il miau­la une fois — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Évi­dem­ment. J’ai été essentiel. »

Wolf­gang les rejoi­gnit. « L’U­ni­ver­si­té Hum­boldt m’offre une chaire. Pro­fes­seur d’his­toire otto­mane. » Il regar­da Ayşe. « Ils m’ont dit que je pou­vais nom­mer un co-professeur. »

Ayşe sou­rit. « Je vais y penser. »

Pacha II sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux conti­nue, » mur­mu­ra Ley­la qui pas­sait par là.

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé dans la chambre 47. Seul. Contem­plant tout ce qui s’é­tait passé.

Un an plus tôt, il était un jour­na­liste ennuyé cher­chant une histoire.

Main­te­nant, il avait révé­lé les six secrets d’Abdül­ha­mid. Chan­gé la com­pré­hen­sion his­to­rique de l’Em­pire otto­man. Aidé à gué­rir de vieilles blessures.

Et gagné une famille impro­bable : une archi­viste brillante, un pro­fes­seur alle­mand obsé­dé, une chan­teuse à la recherche de son père, un aris­to­crate sar­cas­tique, un Russe stoïque, une espionne gou­ver­nante, un Grec cupide deve­nu ami, un Alle­mand repen­ti, et un chat blanc héroïque.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Le pigeon avait un mes­sage. Le dernier.

Rupert le détacha :

« Les six secrets révé­lés. L’his­toire com­plète. Mou­rad et Abdül­ha­mid peuvent repo­ser. Mer­ci. — Un ami de Meh­med II. »

Rupert sou­rit. « Qui êtes-vous vraiment ? »

Herr Zep­pe­lin rou­cou­la mys­té­rieu­se­ment, puis s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Rupert ne le rever­rait jamais.

Mais ça n’a­vait plus d’importance.

L’his­toire était complète.

La véri­té était révélée.

Et Constan­ti­nople conti­nuait, éter­nelle, gar­dant ses secrets et révé­lant ses mys­tères à ceux qui osaient chercher.

ÉPI­LOGUE

Constan­ti­nople, 1931

Rupert Beau­re­gard Whit­combe, main­te­nant qua­rante-deux ans, retour­na au Pera Palace cinq ans après la publi­ca­tion des secrets.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Tou­jours aus­si grand, élé­gant, plein de mystères.

Yusuf — plus vieux mais tou­jours sou­riant — l’ac­cueillit comme un frère.

« Mon­sieur Whit­combe ! Cinq ans ! Vous nous avez manqué ! »

« Londres me garde occu­pé, » sou­rit Rupert. « Mais j’ai vou­lu reve­nir. Pour l’anniversaire. »

Cinq ans depuis la publi­ca­tion des cinq secrets.

Dans la chambre 47, quelques-uns s’é­taient don­né rendez-vous.

Ayşe arri­va la pre­mière — main­te­nant Pro­fes­seur Ayşe Şeker­ci à l’U­ni­ver­si­té d’Is­tan­bul, auteur de deux livres sur l’his­toire ottomane.

Wolf­gang avec elle — Pro­fes­seur Wolf­gang Stein à Ber­lin, tou­jours amou­reux d’Ayşe, tou­jours célibataire.

« Le chat avait rai­son, fina­le­ment, » rit Wolf­gang. « Elle ne m’é­pou­se­ra jamais. »

Per­ci­val arri­va de Londres — tou­jours Sir Per­ci­val, mais vieillis­sant visiblement.

Niko­lai ne put venir — un télé­gramme de Mos­cou expli­quait qu’il était « indis­po­sé ». Le mot codé signi­fiait pro­ba­ble­ment qu’il fuyait quelque chose ou quelqu’un.

Ley­la était en tour­née en Ita­lie — une carte pos­tale de Milan avec ses excuses.

Miss Pen­wor­thy était là — main­te­nant retrai­tée, vivant pai­si­ble­ment à Büyükada.

Kraus envoya ses salu­ta­tions depuis Ber­lin — consul­tant his­to­rique pour plu­sieurs universités.

Dimi­tri était mort l’an­née pré­cé­dente — crise car­diaque à Salo­nique. Paix à son âme cupide.

« Où est… ? » com­men­ça Rupert.

La porte s’ou­vrit. Un chat blanc entra. Plus vieux, un peu plus lent, mais tou­jours majestueux.

Pacha II. Neuf ans main­te­nant. Encore jeune pour un chat.

Il miau­la avec digni­té, puis sau­ta sur son fau­teuil favori.

« Le héros, » dit Per­ci­val avec affection.

Ils par­lèrent toute la soi­rée. Des cinq années pas­sées. Des vies changées.

Les cinq secrets d’Abdül­ha­mid étaient main­te­nant dans tous les manuels d’his­toire. L’Em­pire otto­man était com­pris dif­fé­rem­ment. Mou­rad V avait été réhabilité.

« Nous avons fait quelque chose d’im­por­tant, » dit Ayşe.

« Nous avons révé­lé la véri­té, » ajou­ta Wolf­gang. « Une par­tie de la vérité. »

À minuit, ils mon­tèrent sur la ter­rasse. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux.

« À Abdül­ha­mid, » pro­po­sa Rupert en levant son verre. « Qui a vou­lu que cer­taines de ses erreurs soient connues. »

« À Mou­rad, » ajou­ta Wolf­gang. « Qui a vu ce que per­sonne ne vou­lait voir. »

« À Fati­ma Al-Rashid, » dit Miss Pen­wor­thy. « Et à tous ceux oubliés par l’histoire. »

« À Ismail Kemal Pacha, » ajou­ta Rupert pen­si­ve­ment. « Le père de Leyla. »

« Et à Pacha II, » dit Per­ci­val. « Le chat qui nous a accompagnés. »

Pacha II ron­ron­na paisiblement.

Rupert res­ta à Constan­ti­nople une semaine de plus. Le der­nier soir, seul dans la chambre 47, il écri­vit dans son journal :

« Nous avons révé­lé cinq secrets. Cinq véri­tés qui ont chan­gé la com­pré­hen­sion de l’Em­pire otto­man. Mais le sixième… le sixième reste caché. Nous avons déci­dé ensemble de le gar­der. Cer­taines véri­tés sont trop dangereuses.

Les docu­ments byzan­tins existent. Ils prouvent que Constan­ti­nople fut négo­ciée, non conquise. Que l’Em­pire otto­man était la conti­nua­tion de Byzance. Cette révé­la­tion bou­le­ver­se­rait tout.

Mais nous avons choi­si le silence. Non par lâche­té, mais par sagesse. Le monde n’est pas prêt. Peut-être ne le sera-t-il jamais.

J’ai pro­mis à Per­ci­val — qui vieillit, je le vois — de gar­der ce secret. Quoi qu’il arrive. Même après sa mort. Même après la mienne.

Constan­ti­nople conti­nue, gar­dant ses der­niers mystères. »

Il posa sa plume et regar­da par la fenêtre.

Sur le rebord, un pigeon — peut-être un des­cen­dant de Herr Zep­pe­lin — obser­vait la ville.

Pas de mes­sage cette fois. Juste un rou­cou­le­ment doux dans la nuit d’Istanbul.

Adden­dum — 1945

Rupert, main­te­nant cin­quante-six ans, écri­vait dans son journal :

« Niko­lai est mort en 1938, à Mos­cou. Exé­cu­té, pro­ba­ble­ment, mais offi­ciel­le­ment ‘dis­pa­ru’. Ley­la en 1942, de pneu­mo­nie à Milan. Per­ci­val l’an­née der­nière, 1944, pai­si­ble­ment dans son som­meil au Pera Palace. Aga­tha — Lady Dunne — la même année.

Je suis le der­nier gar­dien du sixième secret. Pacha II est mort en 1937, à quinze ans. Un bon âge pour un chat héroïque.

Le manus­crit byzan­tin dort sous le marbre du Pera Palace. Per­sonne d’autre ne sait où. Je l’emporterai dans ma tombe.

Cer­taines his­toires ne doivent jamais être roucoulées. »

 

FIN

DES CHRO­NIQUES DU PERA PALACE

TOME II

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