Dans la vapeur blanche des jours sans vent (carnet de voyage en Turquie – 14 août) : Çavuşin, Avanos, Mustafapaşa et en dehors des routes tracées

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (carnet de voyage en Turquie – 14 août) : Çavuşin, Avanos, Mustafapaşa et en dehors des routes tracées

Épisode précédent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (carnet de voyage en Turquie – 13 août) : Üçhisar, Göreme et les églises rupestres

Bulletin météo de la journée (mardi) :

10h00 : 24°C / humidité : 56% / vent 6 km/h
14h00 : 30°C / humidité : 21% / vent 9 km/h
22h00 : 23°C / humidité : 35% / vent 7 km/h

Au lever, je n’espère qu’une seule chose, me remettre les pieds sous la table pour profiter de ce petit déjeuner de prince, où l’on me propose du menemen et de l’omlet (comme ça se prononce). Tandis que je suis en train de bâfrer, je fais la connaissance d’Abdullah, le patron de l’hôtel. Il se présente ; Abdullah Şen ; c’est un grand bonhomme portant bésicles rondes, barbe de trois jours et cheveux poivre et sel. Son port et sa façon de s’habiller trahissent le bon vivant, une bonne culture et un certain niveau de vie. J’apprendrai par la suite qu’Abdullah est pharmacien et qu’il dirige une liste électorale conservatrice laïque dans la ville d’Üçhisar. Au début, ses manières sont volubiles, il parle fort et fait de grands gestes, ne manie que quelques mots d’anglais et a l’intelligence de m’apprendre quelques mots turcs puisqu’il voit que je saisis bien. Dès le soir, lorsque je retourne à l’hôtel, il me demande Nasılsın ? A quoi je réponds Iyiyim et à quoi je finirai par répondre à la fin du voyage Çok iyiyim. Je vois qu’il apprécie et je compte sur lui pour apprendre quelques mots. Je dois avouer qu’au début, je pensais qu’Abdullah était un patron, un commercial, mais je me suis vite aperçu qu’il avait simplement le goût du service rendu et que sa gentillesse avait un goût nature. Plusieurs fois je l’ai vu dans la journée assis avec ses employés devant la maison, sous la tonnelle de vigne, en train de prendre du bon temps avec eux, de deviser simplement comme on le fait dans ces pays où le temps n’a pas la même saveur. C’est ainsi que je me retrouverai aussi assis avec lui en train de manger des fruits dont il m’apprend le nom en turc, abricots du jardin (kayısı), noisettes (fındık), raisin (üzüm). Jamais je n’ai quitté l’hôtel sans qu’il me donne une ou deux petites bouteilles d’eau. Je me rends compte que je n’ai même pas pensé à prendre en photo les gens l’hôtel, ni Abdullah, ni Bukem, ni Fatoş…

Le matin, je retourne à Göreme pour terminer la visite du musée en plein-air. Il se trouve qu’à la sortie du musée se trouve une dernière église, pour laquelle mon billet fonctionne encore et qui, paraît-il, vaut le coup d’œil. C’est la Tokalı Kilise, l’église à la boucle, la plus grande de Göreme. Malheureusement (ou heureusement), elle est en pleine restauration et des quatre pièces et de la crypte, je ne pourrais voir que les parties les moins intéressantes. La voûte couleur lapis-lazuli est presque entièrement invisible, mais ce que je vois est réellement impressionnant. La hauteur de cette voûte déjà, passablement plus haute que les autres, en font une église dont les dimensions se rapprochent plus de bâtiments extérieurs, et les couleurs, éclatantes, des bleus puissants, des verts profonds, des rouges sanguins. Il y aussi ces colonnes puissantes et hautes qu’on ne voit nulle part ailleurs. C’est un endroit à mi-chemin entre la beauté d’une église traditionnelle et le mystère d’une tombe égyptienne…

Tokalı Kilise - Photo Ker & Downey http://kerdowney.com

Tokalı Kilise – Photo © Ker & Downey

Je file ensuite vers le nord, vers la petite ville de Çavuşin, que je ne fais que frôler puisque je m’arrête sur le parking de l’église de Nicéphore Phocas, à deux pas de la route entre Göreme et Avanos. Nicéphore II Phocas (Νικηφόρος Β΄ Φωκᾶς) est un général byzantin, né en 912 et mort en 969, qui finira empereur de Byzance. Homme valeureux, on l’adulera surtout pour avoir repoussé à maintes reprises les Arabes dont les coups de boutoir pour conquérir cette partie de l’Anatolie furent mis à mal par sa ténacité. C’est en partie dans cette atmosphère que les Chrétiens se sont terrés dans les vallées et les habitations troglodytiques de la Cappadoce.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 004 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 011 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 017 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas - Lézard

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 028 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

L’église de Nicéphore Phocas est construite à flanc de falaise et fait partie d’un ensemble plus grand comprenant un monastère et un réfectoire qu’on peut encore visiter aujourd’hui. Dans cette superbe église qu’on ne peut photographier (j’ai toujours un peu de mal à comprendre comment on arrive à retrouver sur internet des photos de lieu qu’il est interdit de photographier, surtout quand trois gardes-chiourmes moustachus vous regardent d’un air méfiant), les dimensions et le programme iconographique sont comparables à ce qu’on trouve dans la Tokalı Kilise, même si l’architecture en est moins impressionnante. Les couleurs à dominantes vertes sont un peu endommagées, mais on peut lire encore ses fresques, où l’on peut voir le portrait de l’empereur Phocas mais aussi les portraits de l’empereur Constantin et d’Hélène tenant la Vraie Croix.

Photo © Antoine Sipos

Ce qu’on peut voir à l’entrée de l’église, c’est le reste d’une partie de cette même église qui s’est effondrée avec la falaise. C’est malheureusement le sort qui attend l’ensemble des églises de cette région si rien n’est fait à grande échelle. Si les couleurs sont encore si vives, c’est parce que l’effondrement n’est pas si ancien que ça. Il reste toutefois une grande partie du monastère, dans lequel on peut monter et avoir une belle vue d’ensemble de la vallée. De l’extérieur, on peut admirer les motifs d’ocre rouge ou terre de sienne des ouvertures. A mi-chemin entre l’époque chrétienne et la période musulmane, on ne sait plus vraiment où se situent les motifs, car certains ont été dessinés par ceux qui transformèrent ces églises en pigeonniers, ou parfois en ruches.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 034 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 036 - Çavuşin - Cheminées de fées

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 038 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

Je fais le tour de ce piton rocher pour aller voir les cheminées de fée qu’on aperçoit depuis la route. Le paysage est envoûtant, solitaire, poussiéreux. J’aime la chaleur douce qui se dégage de ces paysages qui passent une partie de l’année ensevelis sous la neige.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 042 - Avanos - Mosquée

Je reprends la route sans passer dans le village de Çavuşin (qui ne prononce tchavouchine) et je file vers Avanos. La ville d’Avanos a l’air assez grande sur la carte, mais ce n’est en réalité qu’un gros village, une ville moderne construite au pied d’un ancien village à flanc de colline, surplombant le cours majestueux du fleuve nourricier, le Kızılırmak (keuzeuleurmak, littéralement : rivière rouge) dont le nom trahit le fait qu’il charrie des tonnes de terre d’un rouge profond, que les potiers de la région exploitent directement pour leur production. Trop peu profond, il n’est pas navigable, mais c’est le plus long fleuve de Turquie, avec ses 1150km. J’ai mis un peu de temps à comprendre qu’en turc, il y avait deux mots pour décrire la couleur rouge ; Kızıl et Kırmızı, et j’avoue que la différence n’est pas évidente à percevoir. Kızıl évoque ce qui est rouge par référence : le fleuve rouge, la mer rouge, l’armée rouge, les brigades rouges. Kırmızı évoque ce qui est rouge par nature : un oiseau rouge, une peau rouge, un poisson rouge.

Le plus gros de la ville s’étend au sud de la rivière, dans d’immenses zones pavillonnaires très “classes moyennes” tandis que le centre est beaucoup plus authentique et traditionaliste. Autant dire que si les touristes s’arrêtent ici pour apprécier les poteries d’inspiration hittite et les kilim, peu d’entre eux en profitent pour prendre un repas. Lorsque je reviendrai un soir dîner ici, ce sera un peu compliqué et cocasse. La mosquée de la ville est toute récente, avec son toit de plomb tout neuf et brillant sous le soleil haut. Sur la place principale du village (je persiste) s’égrènent les échoppes des potiers et des barbiers. Je gare la voiture ici, au milieu de la place. J’ai cru remarquer qu’il fallait payer le stationnement mais je ne vois personne. Je remarque qu’un type assis devant le magasin de kilims en siffle un autre, qui lui-même en appelle un autre et arrivant à suivre la scène, je comprends que celui à qui je dois payer est celui qui s’avance vers moi.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 048 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 050 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 052 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 053 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 058 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier et son fils Oğuz

Je monte jusque dans le vieux pays où l’on peut apprécier les poteries de Mehmet Körükçü dans sa petite échoppe humide. Mehmet est un homme délicieux qui parle quelques mots de français et adore raconter ce qu’il fait. Ce que je ne sais pas encore, c’est que Mehmet, parce que je suis revenu le voir au mois de mai suivant, deviendra un ami avec qui j’ai passé beaucoup de temps et grâce à qui j’ai pu connaître d’autres personnes à Istanbul, avec qui je suis encore en contact aujourd’hui. Mehmet fait visiter son atelier, explique qu’il va chercher lui-même sa terre avec son tracteur sur les hauteurs d’Avanos, qu’il la fait sécher dans son atelier, qu’il la boudine tout seul et qu’il la fait cuire ici même, plusieurs fois par an. Il offre le thé, pose beaucoup de questions, remonte ses lunettes, sourit de toutes ses dents du bonheur, me regarde en me souriant, avec ses yeux en amande qui trahissent ses origines d’Asie Centrale. Mehmet est un descendant de guerrier turco-mongol, ça se voit sur sa figure, ce n’est pas un Anatolien, il parle un français haché, prend le temps d’expliquer comment on tourne ; je le prends en photo, nous rigolons tous les deux, il me parle de son frère à Istanbul, Emin, de sa vie ici, me présente son fils Oğuz (prononcer o-ouz) qui travaille avec lui quand il n’est pas au lycée, qui découpe des photophores pour en faire de belles dentelles de terre. Je reste longtemps avec lui, le temps que plusieurs personnes passent, le temps de plusieurs verres de thé qu’il fait chauffer sur une plaque électrique. Il se passe quelque chose entre nous et je lui promets de revenir le voir avant de repartir, et dès que je reviendrai dans les parages.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 061 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 063 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 064 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 068 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 072 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 075 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 077 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Ne sachant pas vraiment où je vais, je prends la route vers l’est, n’ayant pas vraiment de but. J’enquille la D300 qui est censée se diriger vers Kayseri, et je tombe sur un grand bâtiment austère dont je reconnais immédiatement le style seldjoukide. Un bâtiment de pierre jaune dans un décor de sable jaune. Les Selçuklu viennent du Turkestan et ont colonisé la Cappadoce jusqu’à Konya. Je m’arrête pour étudier les lignes pures des octaèdres qui composent les tours d’angles ainsi que la tour centrale. Ce bâtiment est un des derniers caravansérails (kervan saray, litt. palais des caravanes) de la région, et même si l’on voit qu’il a été restauré récemment, il conserve toute sa superbe. La couleur de sa pierre lui a donné son nom qui du coup sonne comme un pléonasme. Sarı han, c’est le caravansérail jaune, han étant le nom qu’on donne aux cours intérieures qu’on peut trouver partout dans les vieux quartiers d’Istanbul, qu’on peut traduire par auberge, car généralement les commerçants itinérants pouvaient s’y restaurer et y dormir. Par extension, le han est devenu caravansérail. Sur ses murs, d’énormes lézards se réchauffent au soleil, tandis qu’un gros chien à l’oreille étiquetée comme celle d’une vache tente de trouver de l’ombre au pied de la muraille. Certains de ces lézards ont la peau lardée de piquants, d’autres ont une queue verte démesurée ; sur les murs dansent des dizaines de ces bestioles qui détalent dès que j’en approche. Dans ce caravansérail, on peut voir aujourd’hui la sema, la cérémonie des derviches tourneurs. Je me suis juré que je retournerai ici un jour pour voir ce spectacle.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 079 - Ürgüp Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 082 - Ürgüp Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 087 - Ürgüp Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 091 - Ürgüp Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 092 - Ürgüp Yolu

La route continue vers Kayseri, mais je fais demi-tour pour retourner sur Avanos et j’enquille une route qui descend retourne vers le sud, passe par un lieu-dit, une ancienne ville portait le nom évocateur d’Aktepe (litt. la colline blanche). C’est un immense plateau où le soleil se réfléchit, dans une lumière qui fait plisser les yeux et qui se poursuit par une vallée (Devrent vadisi) assez étrange, faite de pics et de cheminées de fée allant de l’ocre au blanc, en passant par le rose, le violet et le vert, à perte de vue. Ici aussi un jour je reviendrai regarder le soleil se coucher sur cette Cappadoce sauvage. J’imagine aussi qu’il serait indispensable de revenir ici en plein hiver, sous une neige épaisse et duveteuse.

J’arrive ensuite à Ürgüp, pour le coup est une ville énorme comparée à Avanos. En réalité, elle n’est pas tellement plus étendue, mais plus connue, et c’est un centre touristique important (pour les Turcs surtout), une grande ville commerçante, où on ne peut voir que quelques habitations troglodytes, mais pas complètement dénuée de charme. Il y fait bon passer en tout cas. Le temps de m’arrêter cinq minutes pour me ravitailler au supermarché, quelques conneries, des tranches de pastırma et des pistaches, et me voilà déjà reparti pour rejoindre Mustafapaşa.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 096 - Mustafapaşa

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 099 - Mustafapaşa - Ayos Konstantin ve Helena Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 101 - Mustafapaşa

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 105 - Mustafapaşa

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 113 - Mustafapaşa

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 122 - Mustafapaşa - Medersa Şakir Mehmet Paşa

Cette petite ville, l’ancienne Sinasos, un village pour le coup, porte un nom qui ne laisse pas songer que jusqu’aux échanges de population entre la Grèce et la Turquie (en 1924) voulus par Atatürk, que la ville était presque intégralement habitée par des Grecs orthodoxes.
Sur la place du village, on trouve une église basse, construite en contrebas de la route, une église portant le patronyme de Constantin et Hélène (Ayos Konstantin ve Helena Kilisesi), ornée de feuilles de vignes et de symboles paléochrétiens.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 129 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 128 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 133 - Monastère Ayios Nikolaos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 139 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 138 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Une route monte dans un recoin de la ville après une sorte de portail de pierre constitué de trois arches, de part et d’autre de laquelle se dressent des habitations, pour nombre d’entre elles désertées, comme si quelque chose avait fait fuir les gens qui vivaient là, il y a longtemps apparemment. Beaucoup s’écroulent, d’autres ont leur ouvertures murées par de gros blocs mal dégrossis. La route semble s’enfoncer dans la campagne, parmi les champs, mais un panneau attire mon attention, indiquant en anglais trois églises (Sinassos, St Nicholas, St Stefanos), dont le nom me laisse croire en de nouveaux trésors cachés, à l’abri des regards. La journée est bien avancée et tout est déjà fermé, mais si j’en crois mon guide touristique, seule une d’entre elles est ouverte et gardée en temps normal. Pour aller voir les autres, il faut en demander la clef au propriétaire.
Avant d’aller voir le monastère Saint Nicolas qui s’étend derrière un enclos où l’entrée est signalée par une inscription en grec, je profite du soleil bas pour admirer le paysage de tuf qui prend des teintes violacées, presque roses, sous un manteau de terre jaune d’ocre virant en quelques endroits à un vert fadasse ; des couleurs qu’on croit d’ordinaire impossible pour la terre. L’ondulation créée par la pluie fait penser à des animaux, peut-être des chameaux, dont les bosses seraient enchevêtrées, et donne aux lieux un je-ne-sais-quoi d’organique.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 146 - lieuMustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 134 - Monastère Ayios Nikolaos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 136 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 145 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Le monastère Saint Nicolas est construit autour d’un grand cône à l’intérieur duquel se trouve l’église, fermée en cette heure tardive. Flanquée d’un fronton récent, où alors récemment restauré, l’enclos est fermé par un bâtiment qu’on pourrait penser être les salles conventuelles des moines ; le sol est jonché de tombes faites de dalles plates à la tête desquelles poussent un rameau de plantes maigrichonnes au feuillage tirant vers le pourpre. Je ne verrai pas plus aujourd’hui de ce monument qui me semble récent et qui trahit la présence grecque jusqu’à il y a peu.
A l’entrée de la vallée, l’église de Saint Stefanos. Toute petite, fermée par une grille, on ne discerne dans le cône de tuf dans lequel elle est dissimulée que son arcade principale et le dôme décrépi, les parois encore blanches recouvertes des graffitis de ceux qui sont passés par là.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 147 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 148 - Mustafapaşa

Le paysage tout autour est splendide et on a du mal à croire qu’il peut y avoir du monde qui vient jusqu’ici admirer ces petites églises retranchées. D’autant que le chemin ne mène nulle part et se perd dans les circonvolutions qu’on pourrait croire creusées par une rivière depuis longtemps asséchée. Un âne brait tout seul, attaché à une corde courte autour d’un arbre, une grosse bourre de poils lui pendant sous le ventre.
Les maisons sur les flancs de la vallée, toutes désertées, sont perchées de manière improbable dans un triste fatras de tous percés dans la pierre et de murs montés à la va-vite. On a du mal à imaginer des gens vivant ici, dans ces habitations ouvertes aux quatre vents dans ces régions montagneuses où les hivers peuvent se montrer rigoureux et souvent enneigés. Partout dans la ville, ces motifs d’ornements accrochés aux linteaux, sous les fenêtres, des formes de coquilles qui font parfois penser à un ersatz d’art islamique, mais qui vient en réalité en droite ligne de l’héritage grec.

Je m’arrête quelques instants dans la ville pour acheter deux très belles nappes en tissus épais,  une rouge et une bleue, nappe ou jeté de canapé, c’est du pareil au même. Le vieil homme qui tient la boutique a la même tête que son fils, pas franchement turque… Le fils me dit que son père s’appelle Cavit (djavit), et que c’est la transcription turque de David, un prénom qui ne sonne pas foncièrement musulman…

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 156 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 157 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 158 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 159 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

La lumière décroit et je sais que dans ces régions de montagne le soleil tombe brusquement, la nuit encore plus et je suis loin de mon point d’attache, alors je reprends un peu à contre-cœur la route. Je remonte sur Ürgüp, seule route que je connais pour revenir sur mes pas, et par un heureux hasard, je tombe sur un panneau que je n’ai pas vu dans l’autre sens, pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas quand on vient d’Ürgüp. Un simple panneau indique Pancarlık Kilisesi. J’avoue être intrigué par ce nom dont je sais qu’il signifie betterave. Il fait encore un peu jour, alors j’y vais. Un je-ne-sais-quoi de frisson me parcourt l’épaule, quelque chose qui ne pourrait me faire reculer pour rien au monde et qui me pousse en avant. Un vent terrible souffle dans cette vallée. Je tombe sur un autre panneau, au pied d’une grosse protubérance de tuf, portant le nom de Sarıca. Un petit parking en contrebas, un chemin qui parcourt l’épine dorsale sur un chemin de revêtement qu’on sent récent et je tombe devant l’entrée d’une église (fermée bien évidemment) mais dont je pressent qu’on a tout fait pour la maintenir en bon état. Un coup de lumière à l’intérieur me révèle sur un sol propre et nivelé, de très jolies couleurs, des rouges sang appliqués sur les murs sous forme de motifs ornant des arcades nettes et des chapiteaux finement travaillés. Un panneau annonce que la Sarıca kilise a été récemment rénovée, un revêtement imperméable protégeant le cône sous lequel elle se trouve des infiltrations qui pourraient continuer à ravager l’église.
En contrebas, un champ noirci. Quelque chose a brûlé ici, sous l’effet d’une volonté ou par la grâce de la sécheresse. Au bout de quelques minutes je m’aperçois que les deux proéminences face à moi ne sont pas que de simple cônes de tuf, mais ce sont encore des églises, creusées, dont on peut voir les colonnes et les arcades ouvertes, lieux de culte éventrés par le vent, ravagés par le temps, c’est Byzance à ciel ouvert. Je prends un malin plaisir à m’imprégner du lieu sous une lumière rosée, un chape de charbon à l’horizon décorée d’une guirlande de festons oscillant entre le rose et le jaune dans une cotonnade de nuages moelleux, couvrant le paysage d’une onde rougeoyante tandis que le vent souffle de plus belle et finit par faire mal aux oreilles. Au loin, un champ brûle. Politique de la terre brûlée ? Je n’arrive pas à savoir si c’est une pratique courante ici où si quelque chose déclenche ces incendies sur ces terres poussiéreuses et sèches.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 163 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 162 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 165 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 174 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 176 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 181 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 184 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 187 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 195 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Je visite les deux petites églises, dramatiquement érodée par l’eau qui est venue dans les moindres interstices, ronger les parois et les polychromies laissées au vent ; autant dire qu’elles n’en ont plus pour longtemps. C’est à la fois le drame et la belle particularité de ces églises… A l’abri de la lumière, les couleurs ont gardé tout leur mordant et leur fraîcheur, mais la roche qui permet ceci est aussi friable et instable qu’elle accroche parfaitement le pigment. Dans quelques années, l’eau aura tout rongé, et à part quelques pièces dignes d’intérêt, elles ne seront pas protégées et laissées dans cet état jusqu’à ce qu’elles finissent dissoutes comme un cachet d’aspirine dans un verre d’eau…

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 203 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 207 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 208 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 210 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 211 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Je reprends la voiture et je continue mon chemin un peu plus loin. je vois des panneaux indiquant d’autres églises : Kepez, Karakuş… que je ne visiterai pas. Je descends vers le lieu que pointait le panneau à l’entrée de la vallée, Pancarlık. L’église aux betteraves est fermée à cette heure-ci, il faudra que je revienne un autre jour pour la voir. Je m’extasie sur la petite cabane qui se trouve à l’entrée et qui doit abriter le gardien pour ses journées de visite. Un lieu charmant. Un petit canapé devant une table, le tout orienté vers le monastère dépendant de l’église, sous un auvent de fortune, un porte cartes postales où se débattent au vent une dizaine de cartes différentes, aux couleurs passés, laissées là. Derrière, une cabane d’où dépasse un tuyau de poêle, des bonbonnes d’eau, un petit panneau cloué sur la poutre indique le prix de l’entrée : 4.00 TL, très précisément. A côté du canapé, une pelle qui a servi à faire un tas de déchets, une âtre creusée dans la pierre porte une grille sous laquelle des paquets de cigarettes vides serviront à amorcer le feu pour préparer le thé dans la théière qui, elle, attend sagement sur la grille. J’aime ces lieux vivants qui racontent la vie d’une journée, même lorsque les occupants ont tout laissé là et s’en sont allés chez eux, comptant sur la bienveillance des visiteurs éventuels pour ne rien vandaliser. J’aime ces lieux qu’on peut traduire en gestes du quotidien.

Il est tard à présent, les lumières des villes alentours commencent à poindre dans la solitude de cette vallée isolée. Je prends une photo de la voiture dans ce paysage de rêve, qui achève cette journée fabuleuse, pleine de surprises et de rebondissements, des journées comme j’aimerais en vivre des centaines par an, des journées qui remplissent l’âme.

Je finis ma journée au Fırın Express à Göreme, d’un adana kebap (le plus épicé de tous) et d’un jus de cerise (vişne suyu). J’ai remarqué que certaines personnes qui vivent ici ne disent pas gueurémé, mais gueurèm. Peut-être l’influence du français, seconde langue maternelle de la Cappadoce.

Ce soir, je me couche tôt, car demain, je me lève à 4h00…

Voir les 211 photos de cette journée sur Flickr.

Localisation sur Google maps :

  1. Eglise de Nicéphore Phocas à Çavuşin
  2. Avanos, atelier de Mehmet
  3. Sarıhan Kervansaray
  4. Aktepe
  5. Devrent vadisi
  6. Mustafapaşa
  7. Vallée des églises à Mustafapaşa (monastère Saint-Nicolas)
  8. Pancarlık et Sarıca (l’emplacement n’est pas tout à fait exact, j’ai déjà eu du mal à retrouver le lieu sur place une deuxième fois, alors sur une carte satellite, hein…)

Liens :

  1. Vidéo (en turc, désolé) sur le Sarıhan Kervansaray
  2. Site sur la conservation de la Sarıca Kilise
  3. Site (en turc, encore) sur le patrimoine de la vallée de Pancarlık

Épisode suivant : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (carnet de voyage en Turquie – 15 août) : La Cappadoce vue des airs et les cités souterraines de Tatlarin et Derinkuyu


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La messe à Pontrieux

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Cloches du soir à travers la ville

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Dans la vapeur blanche des jours sans vent (carnet de voyage en Turquie – 13 août) : Üçhisar, Göreme et les églises rupestres

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (carnet de voyage en Turquie – 13 août) : Üçhisar, Göreme et les églises rupestres

Épisode précédent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 12 août) : Retour à Antalya, en passant par le Mont Chimère (Yanartaş) et l’arrivée à Nevşehir

Bulletin météo de la journée (lundi) :

10h00 : 24°C / humidité : 46% / vent 9 km/h
14h00 : 29°C / humidité : 22% / vent 6 km/h
22h00 : 22°C / humidité : 8% / vent 2 km/h

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 003 - Üçhisar

Derniers kilomètres sur la route qui mène à la Cappadoce. Je viens de dépasser Aksaray (Saray : palais ; Ak : blanc) et je me dis que je n’ai finalement qu’une très vague idée de ce que je vais pouvoir découvrir ici. L’arrivée d’internet a ceci de confortable qu’on peut commencer à voyager avant même de partir, mais je dois confesser que je ne suis pas du tout dans cette optique. Je n’ai que quelques images floues de ce qu’est la Cappadoce, des images que je ne tente pas de faire durcir plus que ça, tant j’ai envie de me laisser surprendre par l’écart entre le fantasme et la réalité. Je ne fantasme qu’avec ce que j’en ai lu sur le Guide Bleu, mon compagnon de route et une fois encore, ce que donne à voir ou à imaginer ces guides ne sont qu’une vision très fragmentaire et très éloignée des émotions qui peuvent nous assaillir sur le terrain. J’avoue être angoissé, de la même manière que j’étais angoissé lorsque je suis arrivé à Antalya, pétri de doutes, apeuré par l’inconnu qui s’ouvre devant moi, sur la réserve lorsque je ne suis plus en terrain connu, prêt à me laisser violenter par ce qui m’attend. (more…)

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 31 juillet) : Kariye Kilisesi, Balat, Fener…

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 31 juillet) : Kariye Kilisesi, Balat, Fener…

Épisode précédent :Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 30 juillet) : Anadolu Kavağı et Rüstem Paşa Camii

Bulletin météo de la journée (mardi) :

  • 10h00 : 36.4°C / humidité : 42% / vent 33 km/h
  • 14h00 : 35.6°C / humidité : 43% / vent 26 km/h
  • 22h00 : 31.2°C / humidité : 53% / vent 15 km/h

Il fait tellement chaud que je pense pouvoir compter sur les mosquées ou les églises pour me rafraichir un peu, mais en pure perte. Je finis quand même après quatre jours à ne plus ressentir la chaleur comme une fatalité et j’ai l’impression que mon corps ne transpire plus autant. C’est étrange à dire, mais j’ai l’impression d’avoir passé mon temps à suer du matin au soir pendant ces quelques jours. Les choses vont mieux à présent, et c’est vraiment comme si mon métabolisme s’adaptait doucement. Ce matin, je file encore vers Eminönü pour prendre le bus. Je verrai bien sur place comment faire et par chance, en regardant les plans de bus de la gare routière, un type me tape sur l’épaule et me dit « Kariye Museum ? this bus » et il me fait monter dans le E38 qui va jusqu’à Edirnekapı, une des portes de la ville située près des remparts. Par bonheur, le bus est climatisé, ce qui surprend un peu quand on voit que ce sont quand même de grosses machines qui crachent leur diesel dans des nuages de fumées noires. On s’imagine facilement que ce sont des fours roulants mais pas du tout.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 03 - Edirnekapı

Lorsque le bus s’arrête, le chauffeur klaxonne pour prévenir qu’il est là (comme à peu près tout ce qui roule à Istanbul) et parler d’un arrêt est peut-être exagéré. On dirait plutôt que, jeune ou vieux, il faut attraper le bus en marche, et donc pour en descendre, c’est à peu près le même tarif. Le chauffeur, sans chaleur excessive mais très serviable me fait signe lorsqu’il est temps pour moi de descendre, ce qui m’arrange plutôt étant donné que je voyais bien les arrêts défiler sur le tableau de contrôle, mais je n’avais aucune idée du nom de l’arrêt qu’il fallait que je prenne. C’est Edirnekapı, tout simplement.

Kariye KilisesiL’église est très bien indiquée, des panneaux indiquent à ma grande surprise le chemin au travers des petites rues qui descendent le long de la colline pour arriver au pied de ce qui fut autrefois l’église Saint-Sauveur-in-Chora. Cette église byzantine se trouvait à l’époque de sa construction en dehors de la ville, dans les champs (en grec, le mot chora désigne ce qui fait partie de la ville mais n’est pas en son centre même) En turc, l’église peut prendre trois appellations différentes :

  • Kariye Kilisesi (église de Chora)
  • Kariye Camii (mosquée de Chora)
  • Kariye Müzesi (musée de Chora)

A l’époque de la conquête, l’intérieur de l’église fut recouvert d’un badigeon léger qui au lieu d’endommager les mosaïques, les protégèrent de la lumière pendant des années, jusqu’à ce qu’elle fut réhabilitée en musée. Pour cela, je préfère parler d’église plutôt que de musée puisque c’est sa vocation première. On arrive à l’église en passant par une petite place ombragée sous les marronniers, sur la gauche, là où se trouve un türbe (tombe) à l’angle d’une rue sans passage, où deux femmes voilées de noir sont en train de prier derrière les grilles.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 09 - Kariye Türbesi

On contourne dans un premier temps l’église par le jardin qui se trouve à ses pieds et qui offre une jolie vue sur les quartiers hauts de la ville. J’entre dans l’église qui est de taille assez réduite, mais qui offre dès les premiers instants une vision époustouflante de ce que pouvait être l’art byzantin, l’art d’avant la conquête. On dit souvent que cette église est le chant du cygne de l’art byzantin, avec notamment ses deux superbes coupoles et la scène de l’Anastasis du Paracclesion, scène qui tient du mystère parfait. L’église est construite sur un plan qu’on n’a pas forcément l’habitude de voir. La partie centrale, qu’on peut appeler église principale et qui est en fait un Naos prolongé par une abside orientée est, est décorée très simplement de marbres colorés et d’une coupole nue. Au-dessus de la porte se trouve une Dormition de la Vierge assez étrange puisqu’on voir au-dessus de Marie, le Christ tenant un enfant (lui-même ?) dans ses bras, surmonté d’une mandorle et de la représentation byzantine du séraphin. Sur les piliers latéraux, seulement deux mosaïques représentant Marie et l’enfant à droite et Saint-Jean Baptiste à gauche. C’est donc une représentation de la Déisis.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 57 - Kariye Kilisesi

Turquie - jour 5 - Istanbul - 59 - Kariye Kilisesi

Avant d’entrer dans ce naos, on accède à deux narthex. Le premier, l’exonarthex, commence l’histoire sur la partie nord avec l’annonce à Joseph de la naissance du Christ puis raconte au fur et à mesure la vie du Christ jusqu’à ses miracles et la coupole du Christ Pantocrator qui est certainement la pièce maîtresse de ce lieu ; le Christ bénissant entouré de ses ancêtres.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 26 - Kariye Kilisesi

Le narthex intérieur ou exonarthex s’envisage en repartant du nord où l’on peut voir des scènes plus anciennes dans la chronologie (Annonciation, la présentation au temple, etc.).

Turquie - jour 5 - Istanbul - 40 - Kariye Kilisesi

La visite se termine par le Paracclesion (littéralement, église parallèle), orienté est également, dans lequel on trouve la seconde coupole intéressante, la Vierge à l’enfant. Dans le narthex on trouve également une vierge à l’enfant avec les Patriarches sous une coupole en mosaïque, mais celle-ci, comme tout le Paracclésion est peint à fresque, ce qui témoigne d’un changement d’époque et de technique (du XIII au XIVè siècle).

Turquie - jour 5 - Istanbul - 45 - Kariye Kilisesi

Turquie - jour 5 - Istanbul - 52 - Kariye Kilisesi

Plus on avance, plus on va vers la fin des temps. On arrive au plafond du jugement dernier, où l’on peut voir un archange tenant au-dessus de lui une immense coquille d’escargot blanche, symbole fort de pureté et de cyclicité relative à la résurrection.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 67 - Kariye Kilisesi

Enfin, dans l’abside, la scène la plus connue ; l’Anastasis (en grec anastatis, stasis = rester, gésir, ne pas bouger. Anastasis = se relever) est une scène poignante, chronologiquement située après le jugement dernier puisque c’est le moment de la Résurrection (non pas du Christ) à la fin des temps où les morts se relèveront de leur tombe après la pesée des âmes. Une scène très belle, très dynamique où les corps semblent en lévitation et qui préfigure réellement l’art italien du Quattrocento.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 72 - Kariye Kilisesi

Turquie - jour 5 - Istanbul - 76 - Kariye Kilisesi

Turquie - jour 5 - Istanbul - 73 - Kariye Kilisesi

Au pied du Christ se trouvent tout un tas d’outils brisés dont je n’ai pas encore réussi à comprendre la signification, mais on peut rester des heures devant cette scène sans ressentir la moindre lassitude. Voilà pourquoi je voulais venir me perdre dans ce quartier et voir cette église, car accrochée au flanc de cette colline se trouve le vestige le mieux conservé de cette chrétienté qui a fait Constantinople, il ne fallait pas que je manque ça.

Après être resté deux bonnes heures dans l’église, je vais manger vite un pide (le pide est l’équivalent turc de la pizza) sur la terrasse du restaurant (Kariye Pembe Köşk Aile çay bahçesi, que je ne recommande pas pour la fraîcheur de la nourriture) qui a bien compris que sa situation privilégiée dans le quartier lui permettait de gonfler honteusement ses prix, ce qui n’empêche absolument pas les pigeons de chier allègrement sur les nappes en kilim.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 87 - Tekfursaray Hançerli Panayla Kilisesi

Quand je repars, je tente de trouver un lieu que j’ai repéré sur le guide et que je n’aurais certainement pas trouvé tout seul. Après l’angle d’une rue où se trouve une petite maison sous une tonnelle de vigne fournie de trouve une entrée surplombée d’un tout petit clocher en fer indiquant que nous sommes devant l’entrée d’une église… orthodoxe. Construite à l’époque byzantine, la toute petite église Tekfursarayı Hançerli Panayla Rum Kilisesi Vakıfı (on trouve dans cette appellation Tekfursarayı, le nom du palais de Constantin Porphyrogénète situé non loin de là, et le mot Rum qu’on retrouve un peu partout et qui à l’origine désignait les Romains, puis par extension les Grecs et qu’on retrouve en arabe sous la forme Rumi ou Roumi, mot désignant les non-Arabes, chrétiens, ou par extension, les hommes blancs…) se cache derrière une enceinte peinte en jaune. Lorsque je passe la tête par l’entrée, je trouve deux femmes assises en train de discuter sous un porche ombragé. L’une d’elle ma fait signe d’entrer puis d’attendre. Elle revient de l’intérieur avec une grosse clef dans une main et une hache dans l’autre, et lorsqu’elle voit mes yeux ronds comme des soucoupes, elle éclate de rire puis pose la hache à l’entrée de l’église. Elle ouvre la porte et je découvre là un trésor, un pur trésor… Une église orthodoxe avec son iconostase, ses icônes immenses, des chandeliers et une odeur de cire et de renfermé indiquant que le lieu est très peu utilisé. Elle m’explique dans un galimatias de turc, de grec, de français et d’anglais que je ne peux pas faire de photos et je tente de lui demander qui elle est. Elle m’explique qu’il y a deux semaines encore l’église fonctionnait les jours de messes et qu’elle n’est qu’une fidèle orthodoxe, grecque, mais le prêtre s’est volatilisé avec la caisse et n’ayant plus de nouvelles, c’est elle qui tient la boutique et elle me dit qu’elle va devoir assurer l’entretien avec les autres fidèles, et comme il n’y a plus de prêtre, il n’y aura plus de messes. L’histoire est à la fois cocasse et triste, car je peux sentir chez cette femme rondouillarde la tristesse de la fin d’une époque. Elle me fait visiter et m’indique en grec le nom de chacun des saints représentés sur les icônes ; Saint Patrick, Saint Nicolas (qui est Turc), Saint Élie, Sainte Barbara, Saint-Jean…
J’avise une icône percée d’un trou dans lequel des gens ont déposé des billets, certainement pour les offrandes. Je ne fais jamais ça, mais cette fois-ci j’ai déposé un billet de 20TL dans le cercle. Je ne m’attendais pas à trouver ce petit joyau dans les rues brulantes du vieil Istanbul, au milieu des immeubles bas où vivent pour la plupart des Anatoliens dans une relative pauvreté. Je ressors de là ébloui, remercie chaleureusement la vieille dame et nous nous quittons en nous prenant mutuellement les mains et en se souhaitant chacun dans la langue de l’autre une bonne fortune.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 88 - Draman Caddesi

Je reprends la route pour me diriger vers un autre quartier, Fener. Ancien quartier grec de la ville, la communauté présente avant 1955 a considérablement diminué pour laisser place à des gens pauvres de la campagne anatolienne. C’est aussi dans ces quartiers que se développe de plus en plus un esprit très communautaire et beaucoup plus traditionaliste qu’ailleurs, notamment en ce qui concerne la religion. Les femmes voilées sont beaucoup plus présentes qu’ailleurs, les hommes portent la barbe, le saroual et le tarbouche. Lorsque j’arrive au pied d’un autre musée, la Fethiye Camii, je tombe nez à nez avec trois hommes patibulaires en train de faire la sieste à l’entrée. On me fait payer l’entrée 5TL. Cette église est en réalité divisée en deux partie. La première est celle qui se visite et qui porte le nom de musée, est également connue sous le nom d’église Theotokos Pammakaristos (radieuse mère de Dieu) mais n’est en fait que le paracclésion de l’église, séparé de la seconde partie par un mur. Le seconde partie a été transformée en mosquée que je visite juste après. Le bâtiment date du XIème siècle et fut spécialement divisé en deux partie pour accueillir d’un côté les musulmans, de l’autre les chrétiens, ce qui, si on y réfléchit est un parfait signe d’œcuménisme de la part des conquérants (en l’occurrence, le sultan Murat III). La partie ouest de l’église conserve encore quelques peintures à fresques très anciennes, dont une qui représente les Rois Mages. L’abside du paracclésion est recouverte d’une superbe mosaïque dorée représentant le Christ en majesté. La coupole est le véritable chef d’œuvre du lieu avec son Christ Pantocrator entouré des douze apôtres, une superbe mosaïque éclairée par la lumière aveuglante des fenêtres de la coupole. On peut imaginer l’effet sur les fidèles à l’époque de sa construction.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 106 - Fethiye Camii

Turquie - jour 5 - Istanbul - 104 - Fethiye Camii

Je me rends ensuite dans la mosquée qui, à ma surprise, est climatisée. Un jeune garçon est en train de réciter dans un micro des sourates en arabe en se dandinant sous le regard amusé de ses deux camarades qui font complètement autre chose. Le son de sa voix envahit l’ancienne église dont la coupole a dû être magnifique en son temps, mais nous ne le saurons pas de sitôt. Je le disais tout à l’heure, j’ai l’impression que le quartier est strict, très religieux, c’est palpable dans l’air et je croise des personnes habillées de façon très austère, hommes et femmes, enfants aussi, et pas un ne semble remarquer ma présence. Ma tenue, pour une fois, me semble presque indécente dans ce quartier où l’on ne voit pas un seul bout de chair, alors que je porte un t-shirt et un bermuda (je confesse que j’ai des chaussettes dans mes chaussures de marche, ce qui doit me donner un petit air…allemand…). Une chose me paraît tout de même assez frappante : j’ai bien vu quelques touristes à la Kariye Kilisesi, mais depuis que je suis sorti du circuit des lieux les plus connus, je n’ai pas croisé un seul visage qui ne soit pas turc. Même à la Fethiye, j’ai eu l’impression de déranger pendant la sieste. Je ne suis pas certain qu’ils voient grand-monde, même au mois d’août…

Turquie - jour 5 - Istanbul - 121 - Fener

Je descends le quartier de Fener avec ses rues pentues et ses maisons autrefois riches. Ici vivaient les riches armateurs et commerçants grecs dans une opulence tranquille, à l’écart du reste de la ville. Tout est calme ici, je ne croise que quelques âmes, des femmes surtout, des Anatoliennes avec leur fichu sur la tête. Le quartier semble être endormi. Sans le faire exprès, j’arrive au pied du Lycée Grec (Büyük Okul Fener Rum Lisesi), une grande bâtisse en briques rouges qu’on voit de loin depuis la Corne d’Or. J’arrive plus bas vers le bras de mer après être passé par Balat, l’ancien quartier juif. Là aussi, il n’y a plus autant de Juifs qu’en d’autres temps. La population s’est uniformisée et on ne trouve plus guère que des Anatoliens. Le quartier est très animé, les commerçants sont affables et je profite d’une petite épicerie pour faire le plein d’eau et me jeter un Sirma citron derrière la cravate. Je dois avouer que j’ai beaucoup marché et que je commence à avoir mal aux pieds. C’est dommage car j’aurais souhaité pouvoir visiter un peu plus les deux quartiers, mais je suis franchement vanné.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 137 - Büyük Okul Fener Rum Lisesi -  Aya Stefanos Bulgar kilisesi

Je rejoins le Balat Parkı, au pied du pont bleu d’Hasköy, celui précisément qui empêche les bateaux d’aller à Eyüp. Ici s’étend une grande pelouse grasse qui vient d’être arrosée et je m’assieds le cul dans l’herbe mouillée, vite rejoint par un corniaud qui porte dans sa gueule un poisson grand comme une daurade et qui s’installe juste à côté de moi. Il m’aboie dessus, mais après quelques caresses, il vient me léchouiller les doigts avec son haleine poissonnière puis s’endort à côté de moi, avachi sur l’herbe. Un peu plus loin, des poufs sont éparpillés sur l’herbe devant un bateau qui porte le doux nom de Okyanus Nargile Cafe, où je commande un çay au jeune garçon qui, j’en suis certain, n’a jamais vu un étranger de sa vie. Je m’assoupis à moitié au vent léger qui fait un bien fou après cette journée dans la fournaise des hauteurs.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 127 - Hasköy köprüsü

Turquie - jour 5 - Istanbul - 128 - Hasköy köprüsü

Je remonte ensuite les quais jusqu’à Eminönü en passant devant les barbecues qui s’installent au bord de la route et qui fument au vent. Les gens viennent ici en attendant la rupture du jeûne et préparent leur barbecue de poisson ou de brochettes (şiş) de viande. A quelques endroits, on peut voir les restes de la muraille de Théodose dépasser entre les maisons délabrées. Il fait une douce chaleur sur la Corne d’Or.

Turquie - jour 5 - Istanbul - 147 - Haliç

Les quais entre le pont Atatürk et le pont de Galata sont désagréables et je réussis à me faire accoster par un gitan qui pue l’alcool et qui me demande de l’argent d’une manière assez agressive.

J’arrive à Eminönü vanné, où je mange un börek à la viande au Sarıyer Börekçisi.

Au pied de la Yeni Camii, j’attends le chant du muezzin qui ne vient pas. Je pose ma caméra et j’attends. Un petit homme à la barbe blanche me regarde et me salue avec ces mots « Selâmün aleyküm » qui ressemble largement à la formule de salut traditionnelle. Un peu décontenancé, je lui répond en inversant les mots mais ça ressemble plus à quelque chose comme « Aleyküm Selâm ». Il sourit et voyant certainement que je ne suis pas habitué, il me donne une petite tape sur l’épaule en me souriant. Dans la vidéo au-dessus, on voit un homme en polo bleu rayé blanc monter les marches avec ses clefs en main. C’est lui le muezzin de la mosquée, que je verrai rentrer par une petite porte au pied du minaret. Il se fera même engueuler par un type qui devait l’attendre de pied ferme parce qu’il avait près de deux minutes de retard.

Cette vidéo est composée d’extraits pris au bord de la Corne d’Or, à l’arrêt du tramway à Eminönü, sur l’hippodrome où des tables sont installées pour le ramadan, puis dans les petites rues aux alentours de Kadırga Parkı, à la terrasse du petit café sur la place et dans le jardin public.

Cette dernière vidéo est composée d’extraits de la prière dans le jardin de la Kariye Kilisesi, de la prière à l’intérieur de la Yeni Camii (je ne sais pas bien pourquoi personne ne m’a viré à ce moment-là, alors je suis resté) et d’un air de musique turque moderne au pied du pont de Galata.

Je retourne à l’hôtel, il est 23h27 et les voisins sont en train de casser du bois sur le trottoir en buvant du thé. Le chat monte sur la glycine et arrive sur le toit. Le mari n’a qu’une jambe, l’autre est dans le caniveau, le fauteuil roulant plié à côté. En entrant dans l’hôtel, le réceptionniste me propose un thé que je bois avec bonheur, mais à l’heure qu’il est, j’ai hâte de prendre ma douche et de préparer ma valise. Demain, je quitte Istanbul.

Voir les 154 photos de cette journée sur Flickr.

Liens concernant la Kariye Kilisesi:

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