L’odeur de l’orange — Chapitres 7 à 10
L’odeur de l’orange
L’odeur de l’orange
Chapitres 7 à 10
Chapitre 7 — Le corps et la ville
Le mercredi, ils firent l’amour.
Ce ne fut pas brutal, ce ne fut pas lent — ce fut quelque chose entre les deux, quelque chose qui avait la précision d’un geste répété mille fois en pensée et la maladresse d’un geste accompli pour la première fois. Raouf arriva à quatorze heures. Nadia était déjà là. La clé de cuivre était posée sur la chaise pliante. Le volet était ouvert. La lumière de janvier — un peu plus pâle que la veille, un peu plus froide — tombait en diagonale sur le matelas. La couverture de Moncef avait été dépliée.
Ils ne burent pas de thé. Ils ne parlèrent pas.
Raouf referma la porte. Nadia était debout devant la fenêtre, de dos, comme la première fois. Il s’approcha. Posa ses mains sur ses épaules — par-dessus le manteau, d’abord, puis sous le manteau, sur la laine fine du pull. Nadia ne se retourna pas. Elle pencha la tête en arrière, très légèrement, et sa nuque toucha la joue de Raouf. Ce fut ce contact — la nuque contre la joue, la peau contre la barbe naissante, la chaleur contre la chaleur — qui déclencha tout le reste.
Ils glissèrent vers le matelas comme on glisse dans l’eau — sans décision, sans rupture, un mouvement continu du vertical à l’horizontal. Les manteaux tombèrent. Les chaussures. Le reste suivit avec cette gaucherie tendre des corps qui se découvrent après quarante ans de vie — des corps qui ne sont plus ceux de l’adolescence, qui portent les marques du temps, les plis, les cicatrices, les relâchements, et qui sont beaux justement pour cela, beaux parce qu’ils sont vrais, beaux parce qu’ils ont vécu.
Nadia avait sur le ventre une trace fine, presque invisible — la ligne blanche de la césarienne de Yassine. Raouf la toucha du bout des doigts, sans rien dire, et Nadia frissonna — non pas de froid, non pas de pudeur, mais de ce frisson spécifique qui vient quand quelqu’un touche un endroit du corps que personne n’a touché depuis longtemps, un endroit qu’on avait oublié, un endroit qui se réveille.
Il y eut de la maladresse. Il y eut un coude qui heurte le mur, un rire étouffé, un moment où les corps ne trouvent pas leur position et cherchent, tâtonnent, s’ajustent. Il y eut la fraîcheur du carrelage sous le matelas trop mince, et la couverture de Moncef tirée sur les épaules, et le plâtre qui crissait sous leurs mouvements. Il y eut le souffle, et le souffle plus rapide, et le silence, et le souffle encore — un rythme de marée, un rythme ancien, le rythme de tous les corps du monde dans toutes les chambres du monde depuis que les chambres existent.
Et il y eut, au moment le plus aigu, le plus vertical, un bruit.
Un bruit venu de dehors — de la rue, du jardin, de la ville. Un bruit de voix. Pas une voix, des voix. Des dizaines de voix. Un chant, peut-être, ou un slogan scandé, les deux se confondaient — quelque chose de rythmé, de collectif, qui montait de l’avenue comme une vague sonore et qui traversa la fenêtre ouverte de la chambre 22 au moment exact où Nadia fermait les yeux et serrait la main de Raouf si fort que ses ongles entrèrent dans la paume.
Puis le silence revint.
Ou pas le silence — le silence n’était plus le même. Il y avait dans l’air de la chambre quelque chose de changé, une vibration qui n’était pas là avant, comme si les voix de la rue avaient laissé une empreinte sonore dans la poussière de plâtre. Nadia ouvrit les yeux. Le plafond de la chambre 22 — rosace de stuc, fil pendant sans ampoule — oscillait légèrement dans la lumière. Raouf était à côté d’elle, étendu sur le dos, un bras sous sa nuque, l’autre posé en travers du ventre de Nadia.
— Qu’est-ce que c’était ? dit Nadia.
— Une manifestation. Avenue de Paris, je crois.
— C’est la première à Tunis ?
— Non. Il y en a eu hier à la Casbah. Des avocats, des syndicalistes. Mais celle-là est différente. Tu as entendu ? C’est pas les mêmes voix. C’est des jeunes.
— Raouf, dit Nadia sans le regarder.
— Oui.
— C’est quoi, ça ? Ce qu’on fait ?
— Je ne sais pas.
— Tu ne sais pas ou tu ne veux pas dire ?
— Je crois que c’est un endroit, dit-il enfin. Pas une histoire, pas un plan, pas un projet. Un endroit. Cette chambre. Cet hôtel. Toi et moi dedans. Le reste — ma femme, ton fils, le pays, tout ça — le reste est dehors.
— Le reste ne reste pas dehors éternellement.
— Non. Mais pour l’instant, il est dehors.
Nadia se rallongea. Posa sa tête sur la poitrine de Raouf. Écouta son cœur — plus lent maintenant, apaisé, un battement sourd et régulier comme un moteur au ralenti. Elle ferma les yeux. L’odeur du matelas — poussière, laine, ciment — se mêlait à l’odeur de Raouf — santal, sueur, peau — et à celle de son propre corps — cigarette, savon au lait, quelque chose de plus intime, de plus sauvage, qu’elle ne pouvait pas nommer.
— Demain, dit-elle en ouvrant la porte.
— Demain.
Et chaque jour, ce fut demain.
Le jeudi, ils arrivèrent ensemble. Dans la chambre, ils trouvèrent un thermos de thé chaud et une assiette de bambalouni — des beignets ronds, dorés, saupoudrés de sucre. Moncef. Toujours Moncef, invisible et attentif, présent par les objets qu’il laissait derrière lui comme un sylvain dans un conte.
Ce jour-là, ils parlèrent plus qu’ils ne se touchèrent. Allongés côte à côte sur le matelas, la couverture tirée jusqu’à la poitrine, ils parlèrent de choses qu’on ne dit qu’à l’horizontale — les peurs, les regrets, les aveux minuscules qui ne tiennent pas debout mais qui, couchés, prennent tout leur poids.
Nadia parla de son divorce. Le matin où elle s’était réveillée à côté de Karim et avait compris, avec une certitude glaciale, qu’elle pourrait vivre encore trente ans à côté de cet homme sans jamais être touchée. Pas touchée physiquement — mais touchée au sens profond du mot, atteinte, remuée, déplacée. Karim était un homme bon. Correct. Poli. Prévisible. Et c’était exactement le problème. Elle avait demandé le divorce un mardi matin, en servant le café. Karim avait posé sa tasse, l’avait regardée, et avait dit : « Je savais. » Rien d’autre. « Je savais. » Et cette phrase — si courte, si résignée — avait été la chose la plus triste que Nadia avait jamais entendue.
— On est pareils, dit Nadia.
— Pareils comment ?
— On a épousé des gens corrects. Et le correct, c’est pire que le mauvais. Le mauvais, on le quitte. Le correct, on s’y enlise.
— Tu sens la Cristal, dit-il.
— Pardon.
— Non. J’aime bien.
Le vendredi, la ville changea. Nadia le sentit en sortant de chez elle le matin. L’air était différent. Les rues de Lafayette étaient plus vides que d’habitude. Les commerces avaient baissé leurs rideaux de fer. Un voisin de palier s’arrêta dans l’escalier et dit, à voix basse : « Ne sortez pas trop tard ce soir. »
Au lycée, un tiers des élèves étaient absents. Mohsen, le professeur d’histoire, n’était pas venu. La directrice avait fait une annonce le matin : « Les cours sont maintenus. » Comme si maintenir les cours suffisait à maintenir le monde.
Dans la chambre 22, ce vendredi-là, ils entendirent les hélicoptères. Un bourdonnement sourd, grave, qui faisait vibrer les vitres et trembler la poussière sur les moulures. Les hélicoptères passaient et repassaient au-dessus du centre-ville — lentement, en cercles, comme de grands insectes noirs dans le ciel gris.
— J’ai peur, dit Nadia.
— De quoi ?
— De tout. Des hélicoptères. De ce qui se passe dehors. De ce qui se passe ici. De toi. De moi. De nous.
Raouf serra sa main plus fort.
— C’est la même chose, dit-il. La peur dehors et la peur ici. C’est la même peur. La peur de ce qui va changer et qu’on ne peut pas arrêter.
— Tu sais ce qui me fait le plus peur ? Que ça s’arrête. Pas la révolution. Ça. Nous. La chambre 22. Que ça s’arrête et que tout redevienne comme avant.
— Rien ne redevient comme avant. Jamais.
Le samedi, Nadia ne vint pas. Yassine était malade. Elle resta à Lafayette et elle pensa à la chambre 22 comme on pense à un pays lointain dont on a été exilé — avec une précision sensorielle presque insupportable.
Raouf vint quand même. Il monta seul dans la chambre, s’assit sur le matelas, resta une heure. Il ne fit rien. Il regarda le jardin par la fenêtre. Il écouta l’hôtel. Puis il redescendit, rendit la clé à Moncef, et rentra à La Marsa en bus.
Le dimanche, ils se retrouvèrent. Nadia avait confié Yassine à sa mère. Dalenda n’avait posé aucune question. Elle avait dit « va » à Nadia, un seul mot, et s’était installée sur le canapé avec la télécommande et ses lunettes de presbyte.
Dans la chambre 22, Nadia trouva Raouf déjà là. Il avait apporté des oranges — des oranges de Nabeul, petites, à la peau fine, juteuses. Il en pelait une quand elle entra. Le parfum emplit la pièce d’un coup — un parfum d’agrume, vif, presque violent, qui recouvrit l’odeur de plâtre et de poussière comme une vague recouvre le sable.
— Mon père, dit Raouf en lui tendant un quartier.
Nadia mordit dans l’orange. Le jus coula sur son menton. Raouf essuya le jus avec son pouce — un geste d’une intimité si naturelle qu’il surprit les deux. Ils se regardèrent et dans ce regard il y eut un instant de vertige — le vertige de deux personnes qui réalisent qu’elles sont en train de tomber et que rien ne peut les rattraper.
Ils firent l’amour sur un matelas qui sentait l’orange, avec le goût de l’orange sur les lèvres et dans la bouche, et le parfum de l’orange dans les cheveux et sur les doigts, et les pelures d’orange sur le carrelage autour du matelas comme des pétales de fleur. Et dehors — au-delà de la fenêtre, au-delà du jardin, au-delà de l’avenue — la ville entière brûlait d’un feu lent, invisible, souterrain, qui remontait de Sidi Bouzid et de Kasserine et de Sfax et de Sousse et de Thala, un feu qui n’avait pas encore atteint Tunis mais dont la fumée, déjà, se glissait sous les portes et par les fenêtres et dans les poumons de chaque Tunisien.
Après l’amour, Raouf resta longtemps silencieux. Puis il dit :
— Mon cousin a été arrêté. Celui de Sidi Bouzid. Hier soir. La police est venue chez lui. Ils ont pris son téléphone, son ordinateur, tout. Sa femme ne sait pas où il est.
— Tu sais ce que mon cousin m’a dit, la dernière fois qu’on s’est parlé ? Il m’a dit : « On n’a plus peur. » C’est tout. « On n’a plus peur. » Et quand un peuple n’a plus peur, Nadia — quand des millions de gens n’ont plus peur en même temps —, c’est là que tout bascule.
Nadia repensa à ce mot — bascule. Le même mot s’appliquait à eux, à la chambre 22, à ce qui se passait entre leurs corps. Eux aussi avaient basculé. Eux aussi avaient cessé d’avoir peur. La chambre 22 était leur Sidi Bouzid. Un espace minuscule, un matelas, une couverture de laine — et pourtant, dans cet espace minuscule, quelque chose de vaste s’était libéré, quelque chose qui n’avait pas de nom, qui n’avait besoin d’aucun nom, et qui ressemblait — de très loin, de très près — à la liberté.
Le lundi soir, Moncef monta au deuxième étage. Après leur départ, il s’assit un moment dans la chambre. Sur la chaise pliante. Les mains sur les genoux. Et il écouta.
L’hôtel parlait. Il parlait plus fort que d’habitude — les tuyaux grondaient, les murs craquaient, le vent de janvier sifflait dans les fissures de la façade. On aurait dit qu’un organisme immense se réveillait, étirait ses membres ankylosés, reprenait vie après six ans de sommeil.
Moncef descendit dans le hall, traversa l’ancienne salle de réception, et s’arrêta devant le piano. Le piano du bar était toujours là. Un droit, en bois sombre. Le couvercle était fermé, couvert de poussière. Moncef le souleva. Les touches apparurent — jaunies, certaines ébréchées, mais toutes là. Il appuya sur un do. La note sortit — fausse, voilée, comme une voix enrouée par des années de silence. Mais elle sortit. L’hôtel avait encore une voix.
Moncef referma le couvercle. Redescendit dans sa loge. Alluma la radio.
La radio disait que des manifestations avaient eu lieu dans tout le pays. Que le président allait parler. Que la situation était sous contrôle.
Moncef éteignit la radio. La situation n’avait jamais été sous contrôle. La situation n’avait jamais été sous le contrôle de personne — ni de Ben Ali, ni de Bourguiba, ni des Français, ni des Allemands, ni des Américains, ni de quiconque s’était jamais assis dans un bureau du Majestic en croyant tenir les rênes du monde. Le monde n’a pas de rênes. Le monde est un cheval sans bride qui galope dans la direction qu’il veut, et ceux qui croient le monter ne font que s’accrocher à sa crinière en espérant ne pas tomber.
Chapitre 8 — Le discours
Le 13 janvier 2011, Tunis ne respirait plus.
La ville retenait son souffle depuis des jours — un souffle comprimé, retenu dans la cage thoracique de ses avenues et de ses ruelles, dans les poitrines de ses habitants, dans les murs de ses immeubles. L’air lui-même semblait plus dense, comme chargé d’une électricité invisible.
Nadia n’avait pas eu cours. Le lycée avait fermé la veille — un communiqué laconique du ministère de l’Éducation, trois lignes, pas de date de reprise. Yassine était chez Dalenda. Nadia l’avait emmené le matin, avec un sac de vêtements pour trois jours. « Au cas où », avait-elle dit à sa mère. Dalenda n’avait pas demandé. Les mères de Sfax ne posent pas de questions. Les mères de Sfax préparent du lablabi et attendent.
Nadia arriva au Majestic à treize heures. Plus tôt que d’habitude. Moncef ouvrit. Son visage avait quelque chose de différent — pas de la peur, pas de l’inquiétude, quelque chose de plus ancien, de plus profond. La gravité de celui qui a déjà vu l’histoire basculer et qui reconnaît les signes.
— Les clés, dit-il en les tendant.
Puis :
— Madame Nadia.
C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom.
— Oui, Moncef ?
— Soyez prudente ce soir.
— Pourquoi ce soir ?
— Il va parler.
— Qui ?
Moncef la regarda comme si la question était superflue. Dans un pays qui n’a qu’un seul « il », on ne précise pas.
Nadia monta. Raouf arriva à quatorze heures. Il était essoufflé. Son visage était fermé, tendu. Elle ne l’avait jamais vu ainsi.
— Quoi ? dit-elle.
— Mon cousin est sorti.
— Sorti de prison ?
— Ils l’ont relâché ce matin. Sans explication. La porte s’est ouverte, on lui a dit de partir. Il est rentré chez lui à pied. Il a marché trois heures.
— Ils libèrent les prisonniers, dit Raouf. Tu sais ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’ils ne sont plus sûrs de rien. Quand un régime libère ses prisonniers, c’est qu’il sait qu’il ne pourra plus les garder longtemps.
Ils ne firent pas l’amour. Pas ce jour-là. Ils s’allongèrent côte à côte, habillés, et ils se tinrent la main. C’était suffisant. Dans certains moments, se tenir la main est l’acte le plus intime qui soit — plus intime que la nudité, plus intime que le sexe, parce que la main ne ment pas. La main dit : je suis là. Je ne pars pas. Quoi qu’il arrive dehors, ici, ma main est dans ta main, et c’est tout ce que j’ai à offrir, et c’est assez.
À vingt heures, Ben Ali parla.
La voix sortit du petit haut-parleur du Nokia de Raouf — une voix que tous les Tunisiens connaissaient, une voix qu’ils avaient entendue des milliers de fois. Mais ce soir, la voix était différente. Elle tremblait. Pas beaucoup — pas au point d’être pathétique — mais assez pour qu’on l’entende. Assez pour que chaque Tunisien perçoive cette fêlure dans la voix et comprenne ce qu’elle signifiait.
Fhimtkoum.
Je vous ai compris.
Deux mots. Deux mots qui avaient été prononcés par un autre homme, dans un autre pays, dans un autre siècle — De Gaulle, Alger, 1958 — et qui, prononcés ici, ce soir, par cette voix tremblante, avaient un sens radicalement différent. De Gaulle avait dit je vous ai compris pour reprendre le contrôle. Ben Ali disait je vous ai compris pour le perdre.
Le discours dura vingt minutes. Des promesses. La liberté de la presse. La fin de la censure sur Internet. Des élections. Chaque promesse tombait dans le silence de la chambre 22 comme une pierre dans un puits — on attendait l’écho, et l’écho ne venait pas.
Puis le discours se termina. Raouf posa le téléphone sur le matelas.
— Fhimtkoum, répéta-t-il.
— Tu y crois ?
— Non.
— Personne n’y croit ?
— Personne.
Des bruits montèrent de la rue. Des gens sortaient. Malgré le couvre-feu, malgré la nuit, malgré tout — des gens sortaient de chez eux et marchaient vers l’avenue Bourguiba. On entendait le claquement des portières, le bruit des pas sur le bitume, et, de plus en plus net, un slogan — scandé par des dizaines, puis des centaines de voix :
Dégage ! Dégage ! Dégage !
Des pas dans l’escalier du Majestic.
On frappa.
Raouf ouvrit. Moncef était là, dans le couloir du deuxième étage, les babouches jaunes, le pull bleu marine, le visage changé — les yeux brillants, les lèvres serrées, une expression que Nadia ne lui avait jamais vue. Ce n’était pas de la peur. Ce n’était pas de la joie. C’était de la stupeur. La stupeur de l’homme qui assiste à quelque chose qu’il a attendu toute sa vie sans croire que ça arriverait.
— Demain il ne faut pas venir, dit-il.
Sa voix était rauque. Plus basse que d’habitude.
— Demain ce sera autre chose.
— Bonne nuit, dit-il.
Il redescendit. Ses babouches ne firent aucun bruit dans l’escalier.
— Je ne rentre pas ce soir, dit Raouf.
Nadia le regarda. Elle ne dit pas : et Sonia ? Elle ne dit pas : et tes filles ? Elle ne dit rien de tout cela parce que, ce soir-là, aucune de ces questions n’avait de prise. Le monde d’hier — le monde des horaires et des excuses et des mensonges conjugaux et des bus de La Marsa — ce monde n’existait plus.
— D’accord, dit-elle.
Ce fut la première nuit qu’ils passèrent ensemble. La première nuit entière — pas une heure, pas deux, mais une nuit, du soir au matin, avec le sommeil et les réveils et les moments de veille où l’on écoute l’autre respirer dans le noir, où l’on sent la chaleur de l’autre corps à travers la couverture de laine, où l’on touche du bout des doigts un bras, une épaule, une hanche, juste pour vérifier que l’autre est là, que l’autre est réel, que ce qui se passe n’est pas un rêve.
Ils dormirent par intermittence. Chaque fois qu’ils ouvraient les yeux, les bruits de la ville avaient changé. À un moment de la nuit — deux heures du matin, trois heures, Nadia ne savait plus — un silence tomba. Un silence complet, absolu, comme si la ville entière avait retenu son souffle en même temps. Ce silence dura peut-être trente secondes. Puis, quelque part dans le lointain, un chant s’éleva — un seul chant, une seule voix, haute et claire, qui chantait en arabe tunisien l’hymne national.
La voix chanta seule un moment. Puis une autre voix la rejoignit. Puis une autre. Puis dix. Puis cent. L’hymne monta dans la nuit de Tunis comme une marée sonore, repris de balcon en balcon, de fenêtre en fenêtre, de toit en toit, jusqu’à devenir un chœur immense, tremblant, imparfait, magnifique — le chant d’un peuple qui se retrouve, qui se reconnaît, qui découvre avec stupeur qu’il a une voix et que cette voix, quand elle se lève enfin, ne ressemble à aucune des voix qu’on lui avait imposées.
Nadia pleura. Sans bruit, sans sanglot — des larmes qui coulaient toutes seules sur ses joues et tombaient sur l’oreiller sans taie. Raouf la serra contre lui. Ils restèrent ainsi — enlacés, immobiles, mouillés de larmes et de sueur — pendant que l’hymne continuait, dehors, dans la nuit, dans la ville, dans le pays qui ne serait plus jamais le même.
Puis le sommeil les prit.
Chapitre 9 — 14 janvier
La lumière de l’aube réveilla Nadia.
Ce n’était pas la lumière habituelle de la chambre 22 — cette lumière pâle, laiteuse, filtrée par le volet bancal. C’était une lumière plus vive, plus franche, une lumière de grand froid et de ciel dégagé qui entrait par la fenêtre comme de l’eau par une brèche. Nadia ouvrit les yeux. Le plafond blanc, la rosace de stuc, le fil pendant. Le matelas sous son dos, la couverture de laine brune. Et à côté d’elle, la chaleur de Raouf — son bras autour de sa taille, son souffle lent dans ses cheveux, son corps lourd et chaud et vivant.
Elle ne bougea pas.
Elle resta allongée, les yeux ouverts, et écouta. Le silence de l’hôtel était troué par les bruits de la ville qui montaient du jardin. Mais ces bruits n’étaient pas ceux d’un matin ordinaire. Il n’y avait pas de klaxons. Il n’y avait pas le murmure continu de la circulation. Il y avait autre chose — un bruit de fond, diffus, comme le bourdonnement d’une ruche immense. Des voix, des pas, des claquements. Et, au-dessus de tout cela, les hélicoptères — encore, toujours — qui tournaient dans le ciel de Tunis avec une insistance de rapaces.
Son téléphone vibra.
Quatorze messages non lus et six appels en absence. Sa mère. Son frère Farid. Samira du lycée. Un SMS de Dalenda, envoyé à six heures du matin : Yassine va bien. Ne sors pas.
Un SMS d’un numéro inconnu : Manif géante avenue Bourguiba. Le peuple demande la chute du régime.
Raouf se réveilla. Il la vit penchée sur son téléphone, le visage éclairé par l’écran, et il sut — avant même de lire les messages — il sut que le jour qui commençait ne ressemblerait à aucun autre.
— Quoi ? dit-il en se redressant.
— Tout, dit Nadia.
— Avenue Bourguiba, dit-il. Tout le monde y va.
Raouf se leva. S’habilla vite. Nadia le regarda enfiler sa veste, nouer ses chaussures, et elle vit dans ses gestes quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu — une détermination, une urgence, une direction. L’homme qui s’asseyait sous la pluie devant un hôtel fermé n’existait plus. L’homme qui se tenait devant elle était un homme debout, un homme qui avait un endroit où aller.
— Tu y vas, dit-elle. Ce n’était pas une question.
— Oui.
— Je viens avec toi.
Ils descendirent l’escalier ensemble. Pas séparément, comme ils le faisaient d’habitude — ensemble, côte à côte, leurs pas sur le marbre résonnant dans le hall vide comme un roulement de tambour. La lumière du matin entrait par les fenêtres hautes du hall et illuminait les moulures Art Nouveau, les volutes de stuc, les médaillons aux visages de femmes endormies. La poussière dansait dans les rayons de soleil.
Moncef était dans le hall.
Pas dans sa loge, pas derrière la porte de service — dans le hall, debout au centre, les mains le long du corps, ses babouches jaunes sur le marbre veiné. Il portait un costume. Un costume sombre, ancien, un peu large aux épaules — un costume qu’il n’avait pas porté depuis des années. Et il s’était rasé.
— Moncef ?
— J’ai ouvert la porte, dit-il.
— Quelle porte ?
— La porte principale. Celle de l’avenue de Paris.
Nadia se tourna vers l’entrée. La grande porte — la porte qu’elle n’avait jamais vue ouverte, la porte condamnée derrière la grille métallique — la grande porte était ouverte. La grille avait été tirée de côté. La lumière du matin entrait à flots, chaude, blanche, éclatante, et avec elle le bruit de la ville — les voix, les pas, les slogans, cette rumeur immense qui n’était plus une rumeur mais un chant, un cri, un souffle collectif.
— Pourquoi ? dit Raouf.
Moncef eut un sourire. Un sourire mince, presque imperceptible, un sourire de vieil homme qui a vu défiler des décennies et qui sait que certains jours ne se produisent qu’une fois dans une vie.
— Parce que c’est un hôtel, dit-il. Et qu’un hôtel, ça doit être ouvert.
Nadia sentit ses yeux se remplir de larmes. Elle s’approcha de Moncef et, sans réfléchir, sans hésiter, elle l’embrassa sur la joue. La joue lisse, fraîchement rasée, qui sentait le savon bon marché et le thé à la menthe.
Moncef ne bougea pas. Il reçut le baiser comme il recevait tout — avec une dignité tranquille, sans excès, sans effusion. Puis il fit un geste de la main vers la porte ouverte.
— Allez, dit-il.
Ils sortirent.
L’avenue de Paris, sous le soleil de janvier, était un fleuve. Un fleuve de gens qui marchaient — tous dans la même direction, vers l’avenue Bourguiba, vers le centre, vers le cœur. Des hommes en costume, des femmes en manteau, des étudiants en jean, des vieux en veste de laine, des enfants sur les épaules de leurs pères. Certains portaient des drapeaux tunisiens. Le fleuve avançait lentement, avec la patience et la puissance des foules qui savent où elles vont.
Nadia et Raouf se tinrent un moment sur le seuil du Majestic. Debout, côte à côte, sur le pas de la porte. La façade Art Nouveau s’élevait au-dessus d’eux, blanche, courbe, silencieuse. Les balcons de fer forgé. Les moulures. Les volets fermés des étages supérieurs — tous sauf un, au deuxième, côté jardin. Le volet de la chambre 22.
Nadia regarda Raouf. Il regarda Nadia.
Ils ne se dirent pas au revoir. Ils ne se dirent pas à demain. Ils ne se dirent rien. Les mots n’étaient plus nécessaires.
Nadia descendit les trois marches du perron. Elle tourna à gauche. Vers l’avenue Bourguiba. Vers la foule.
Raouf la regarda s’éloigner. Il la vit disparaître dans le fleuve de gens. Il resta un instant sur le perron. Puis il descendit les marches à son tour. Tourna à droite.
Au coin de l’avenue de Paris, il se retourna.
Elle aussi s’était retournée.
Ils se virent — à cinquante mètres l’un de l’autre, de part et d’autre de la porte du Majestic, dans la lumière de janvier, au milieu de la foule. Un regard. Une seconde. Peut-être deux. Le temps de voir le visage de l’autre — petit, lointain, à peine distinct dans la masse des visages — et de savoir que ce visage, parmi tous les visages du monde, est le seul qu’on reconnaîtrait les yeux fermés.
Puis la foule les prit.
Le reste appartient à l’histoire. L’histoire que tout le monde connaît — les cent mille personnes sur l’avenue Bourguiba, les slogans, les gaz lacrymogènes, les tirs en l’air, les hélicoptères, la panique et le courage, le ministère de l’Intérieur encerclé — et puis la certitude, à dix-sept heures trente, quand le ciel de Tunis vibra d’un cri si puissant qu’il fit trembler les vitres : Ben Ali avait quitté le territoire. L’avion avait décollé pour Djeddah.
Tunis explosa.
La joie qui suivit ne ressemblait à rien de connu — une joie de tremblement de terre, une joie de naissance, une joie de fin du monde et de début du monde en même temps. Des gens pleuraient et riaient dans la même phrase. Des inconnus s’embrassaient dans la rue. Le mot libre — ce mot usé, ce mot galvaudé, ce mot que tous les dictateurs du monde ont mis dans leurs discours — le mot libre reprit ce soir-là, dans les rues de Tunis, son sens originel. Libre voulait dire : je n’ai plus peur. Libre voulait dire : je peux parler. Libre voulait dire : demain n’est pas écrit.
Nadia, quelque part dans la foule, leva les yeux vers le ciel. Les hélicoptères avaient disparu. Le ciel de janvier était clair, froid, immense — un ciel de début, un ciel vierge. Son téléphone sonna. Dalenda. Yassine regarde la télévision. Il pleure de joie. Il dit qu’il veut être dans la rue. Je lui ai fait un makroud.
Nadia rit. Elle rit à en perdre le souffle, debout au milieu de l’avenue Bourguiba, entourée de milliers de visages qu’elle ne connaissait pas et qu’elle aimait — elle les aimait tous, ce soir, chacun d’entre eux — elle les aimait comme on aime un peuple quand on découvre qu’il est beau.
Et quelque part dans cette foule — à un kilomètre d’elle, à cent mètres, à côté d’elle sans qu’elle le sache — Raouf marchait. Les mains dans les poches, le col relevé, les tempes grises. Il marchait avec la foule, au rythme de la foule, porté par elle comme une feuille par un courant. Il ne cherchait pas Nadia. Il savait qu’il la retrouverait. Parce que les gens qui se sont trouvés dans un hôtel fermé, sur un matelas gris, entre deux mondes, entre deux vies, entre deux époques — ces gens-là ne se perdent pas. Ils se retrouvent. C’est une loi aussi certaine que la gravité, aussi ancienne que les murs du Majestic, aussi vraie que la main posée sur la rampe d’un escalier un soir de juillet 1990.
La nuit tomba sur Tunis. Mais ce n’était pas la nuit — c’était le contraire de la nuit. C’était un pays qui s’éclairait.
Chapitre 10 — Les volets ouverts
Trois jours passèrent.
Trois jours de bruit et de lumière, trois jours où Tunis fut une ville sans sommeil, sans horaires, sans règles — une ville retournée comme un gant, qui montrait soudain sa doublure, ses coutures, ses fils cachés. Les gens parlaient dans la rue avec des inconnus. Les gens pleuraient dans les cafés sans que personne ne les regarde de travers. Les gens disaient des mots qu’ils n’avaient jamais prononcés à voix haute — des mots comme liberté, dignité, justice — et ces mots, si longtemps comprimés, si longtemps avalés, avaient en sortant de leurs bouches une sonorité étrange, presque physique, comme si chaque syllabe occupait un espace réel dans l’air.
Nadia ne retourna pas au Majestic.
Pas le premier jour — elle le passa avec Yassine, devant la télévision, à regarder les images en boucle. Yassine avait onze ans et il comprenait tout et il ne comprenait rien, comme tous les enfants qui assistent à l’histoire. Quand Nadia lui demanda pourquoi il pleurait il dit : « Parce que c’est grand. » Et c’était la réponse la plus juste que quiconque ait jamais donnée à cette question.
Pas le deuxième jour — elle le passa chez sa mère, dans l’appartement de Bab El Khadra. Le quartier était en effervescence. Dalenda avait préparé un couscous au poisson — le vendredi, toujours — et Farid était venu avec sa femme et ses trois enfants, et ils avaient mangé ensemble, serrés autour de la table de la cuisine, et pour la première fois depuis des années personne n’avait allumé la télévision pendant le repas. Ils avaient parlé. De Bourguiba. De Ben Ali. De l’avenir. Le père de Nadia, Habib, cadre retraité du ministère de l’Intérieur, n’avait rien dit de tout le repas. Il avait mangé son couscous en silence, les yeux baissés, et quand Farid avait prononcé le mot révolution, Habib avait levé les yeux et regardé son fils avec une expression que Nadia n’oublia jamais — un mélange de honte et de soulagement si profondément mêlés qu’on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre.
Pas le troisième jour — elle le passa à marcher. Seule. Dans Tunis. Elle descendit l’avenue de la Liberté, traversa la place de la Victoire, entra dans la Médina par Bab El Bhar. Les souks étaient à moitié ouverts — les vendeurs de cuivre, les marchands de parfum, les tisserands de chéchias. L’odeur des épices — cumin, harissa, ras el hanout — se mêlait à celle du bois de cèdre et de l’encens. Des chats dormaient sur les étals. La Médina vivait comme elle avait toujours vécu — au rythme lent des siècles, indifférente aux révolutions comme aux occupations, avec cette permanence tranquille des lieux qui ont vu passer trop d’époques pour s’émouvoir d’une seule.
Nadia s’arrêta devant la mosquée Zitouna. Les portes étaient ouvertes. Elle resta un moment sur le seuil, à respirer l’odeur de cire et de vieux tapis, et elle sentit quelque chose se dénouer en elle — un nœud qu’elle portait depuis des jours, des semaines, des mois, peut-être des années. Un nœud fait de peur et de désir et de culpabilité et de solitude et de cette tension permanente entre ce qu’elle était et ce qu’elle montrait, entre la femme de la chambre 22 et la femme de Lafayette.
Le nœud ne se défit pas complètement. Mais il se desserra. Comme un volet qu’on pousse et qui résiste et qui cède.
Le quatrième jour, elle retourna au Majestic.
C’était un mardi. Le soleil de janvier frappait la façade de l’hôtel de plein fouet. Nadia s’arrêta sur le trottoir d’en face, là où le banc de Raouf se trouvait, et elle regarda.
La porte principale était ouverte.
Non pas entrebâillée, non pas poussée — ouverte. La grille métallique avait été tirée de côté et fixée au mur par un crochet. La grande porte à double battant — en bois sombre, avec des poignées de cuivre terni — était ouverte en grand sur le hall. Et dans le hall, on voyait la lumière. La lumière du matin qui entrait par les fenêtres hautes, par la porte, par toutes les ouvertures à la fois, et qui inondait le marbre veiné et les moulures Art Nouveau et l’escalier de fer forgé d’une clarté si vive, si neuve, qu’on aurait dit que le Majestic n’avait jamais été fermé — qu’il avait simplement dormi, et qu’il venait de se réveiller.
Nadia traversa la rue. Monta les trois marches du perron. Franchit le seuil.
Le hall était vide, mais il ne ressemblait plus au hall qu’elle connaissait. Quelque chose avait changé — pas les murs, pas les moulures, pas l’escalier. La lumière. Les fenêtres du premier étage, qui étaient restées fermées depuis la fermeture — volets clos, stores baissés, rideaux tirés — étaient ouvertes. Toutes. Les volets rabattus contre la façade, les vitres nues, et le soleil qui entrait librement, sans filtre, sans obstacle.
Et il y avait du thé.
Sur la troisième marche de l’escalier — la marche où Moncef s’asseyait pour raconter l’histoire de l’hôtel — il y avait un plateau de cuivre. Sur le plateau, une théière en métal bosselé, deux verres, un sucrier, et une branche de menthe fraîche dont les feuilles, dans la lumière, brillaient comme du verre vert.
Moncef apparut au fond du hall. Il sortait de l’ancienne salle de réception, un chiffon à la main. Il portait son costume — le même qu’il portait le 14 janvier. Mais la cravate était desserrée, le col de la chemise ouvert, et il avait roulé ses manches jusqu’aux coudes. Ses avant-bras étaient blancs de poussière.
— Madame Nadia, dit-il.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Je nettoie.
— Vous nettoyez ?
— Les fenêtres, d’abord. Puis les miroirs. Il y a vingt-quatre miroirs dans cet hôtel. Je les ai comptés. Tous emballés dans du papier kraft. J’en ai déballé huit ce matin.
Nadia regarda autour d’elle. C’est alors qu’elle les vit — les miroirs. Huit miroirs, appuyés contre les murs du hall, débarrassés de leur emballage. Huit surfaces de verre dans lesquelles la lumière se reflétait et se multipliait, donnant au hall une profondeur qu’il n’avait pas eue depuis six ans. Dans chaque miroir, un fragment du Majestic : une moulure, un bout d’escalier, un angle de plafond, une rosace. Et dans chaque miroir, aussi, le reflet de Nadia — démultiplié, fragmenté, vu de huit angles différents, comme si l’hôtel la regardait avec huit yeux.
— Pourquoi ? dit-elle.
Moncef haussa les épaules. Un geste simple, un geste de quelqu’un pour qui la question ne se pose pas.
— C’est le matin, dit-il. On ouvre les volets le matin. C’est comme ça.
Il s’approcha du plateau de thé, versa deux verres, en tendit un à Nadia. Le thé était chaud, sucré, parfumé à la menthe — le même thé que toujours, le thé de Moncef, le thé du Majestic, un goût qui traversait les époques sans changer.
— J’ai ouvert toutes les fenêtres de l’hôtel ce matin, dit-il en buvant. Les quatre étages. Soixante-dix-sept fenêtres. Certaines n’ont pas voulu s’ouvrir — les gonds rouillés, le bois gonflé. Il a fallu forcer. Mais elles ont cédé. Elles cèdent toujours.
— Vous savez combien de fois cet hôtel a été ouvert et fermé depuis 1919 ? Ouvert en 19. Fermé par les Allemands en 42. Rouvert par les Américains en 43. Fermé pour travaux en 71. Rouvert en 73. Fermé de nouveau en 2005. Chaque fois, les gens croient que c’est la fin. Chaque fois, quelqu’un rouvre les volets.
— Moncef, dit-elle. Pourquoi avez-vous mis la couverture ? La première fois. Dans la chambre 22. Pourquoi ?
— Parce que j’ai vu comment il vous regardait, dit-il. Dans le couloir, le premier jour, quand je vous ai fait visiter. Il avait la main sur votre épaule et il vous regardait. J’ai vu ce regard. Je l’ai vu mille fois dans cet hôtel — sur des clients, sur des inconnus, sur des gens qui venaient ici pour se trouver ou pour se retrouver. C’est un regard qu’on ne peut pas imiter. C’est le regard de quelqu’un qui a attendu longtemps.
Nadia ne dit rien. Elle but son thé. La menthe fraîche piquait la langue, le sucre fondait dans la gorge, et la chaleur descendait dans le ventre comme une main posée de l’intérieur.
— Allez‑y, dit Moncef. La chambre est ouverte.
Nadia monta l’escalier. Premier étage. Le couloir baignait dans la lumière — chaque porte ouverte, chaque fenêtre ouverte, un courant d’air frais qui sentait le jardin et le jasmin d’hiver et la pierre mouillée de rosée.
Deuxième étage. Le couloir. La porte de la chambre 22 était entrebâillée.
Nadia la poussa.
La chambre était inondée de lumière. Le volet — ce volet bancal, gonflé, qui grinçait chaque fois qu’on le poussait — était ouvert en grand, plaqué contre la façade. La fenêtre aussi. L’air de janvier entrait librement, frais, vif, chargé de l’odeur des palmiers du jardin et de cette odeur particulière que Tunis a en hiver — un mélange de terre humide, de gaz d’échappement, de jasmin et de pain chaud, une odeur qui n’existe nulle part ailleurs sur terre.
Le matelas était toujours là. Gris, défoncé, posé à même le carrelage. La couverture de laine brune pliée au pied. L’oreiller sans taie. La chaise pliante contre le mur.
Et, sur la chaise, une orange.
Une seule orange. Petite, ronde, à la peau fine. Une orange de Nabeul. Posée là par Moncef — ou par Raouf, ou par personne, ou par l’hôtel lui-même, qui sait. Nadia la prit dans sa main. La peau était fraîche, lisse, d’un orange profond. Elle la porta à son nez. Le parfum — vif, acide, sucré, le parfum des caisses de Tahar, le parfum des mains de Raouf, le parfum de l’amour fait sur un matelas de chantier avec des pelures sur le carrelage — le parfum la traversa comme un courant électrique, de la tête aux pieds, et elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, elle vit le jardin.
Le jardin Habib Thameur, vu du deuxième étage, était un rectangle de verdure sombre cerné par la ville. Les palmiers, les haies, les allées de gravier, les bancs verts. Des gens marchaient dans les allées. Un chat roux couché sur un banc, au soleil. La vie ordinaire, la vie d’après — cette vie qui reprend toujours, après les tremblements de terre et les révolutions, avec une obstination tranquille.
Nadia s’assit sur le matelas.
Elle ne savait pas si Raouf reviendrait. Elle ne savait pas ce qui se passerait demain, ni la semaine prochaine, ni dans un an. Elle ne savait pas si la chambre 22 existerait encore quand les travaux reprendraient. Elle ne savait rien de tout cela. Et c’était bien.
C’était bien de ne pas savoir. C’était bien de s’asseoir sur un matelas dans une chambre vide, dans un hôtel vide, dans un pays qui venait de naître et qui ne savait pas non plus — qui ne savait pas ce qu’il deviendrait, quel visage il prendrait, quelles erreurs il commettrait, quelles joies il inventerait. Un pays neuf, maladroit, fragile, magnifique. Un pays qui ressemblait, ce matin de janvier, à deux amants dans une chambre d’hôtel — nus, incertains, vivants.
Son téléphone vibra.
Un message de Raouf.
Nadia regarda l’écran. Elle lut le message. Elle ne le relirait pas — elle n’en aurait pas besoin. Certaines phrases n’ont besoin d’être lues qu’une fois pour s’inscrire dans le corps, dans la peau, dans la mémoire, comme un tatouage invisible. Ce que Raouf avait écrit — ces quelques mots sur le petit écran fendu du Nokia — contenait tout ce qu’il fallait. Pas une promesse. Pas un plan. Pas un rendez-vous. Quelque chose de plus simple et de plus vaste. Quelque chose qui ressemblait au pays ce matin-là : un début.
Nadia sourit.
Elle posa le téléphone sur le matelas, à côté de l’orange. Elle regarda le jardin par la fenêtre ouverte. Le soleil de janvier montait dans le ciel de Tunis — un ciel lavé, nettoyé par les jours de pluie, d’un bleu pâle et profond, un bleu de commencement. Le chat roux sur le banc s’était endormi. La femme au landau était assise sur un banc, le visage tourné vers le soleil, les yeux fermés.
Dans le hall du Majestic, en bas, Moncef déballait le neuvième miroir. Le papier kraft tombait au sol en feuilles froissées. Le verre apparaissait — propre, intact, brillant. Un nouveau rectangle de lumière s’ajoutait aux huit autres. Le hall s’emplissait de reflets. Les moulures Art Nouveau se dédoublaient, se multipliaient, dansaient d’un miroir à l’autre. Le Majestic se regardait dans ses propres miroirs et se reconnaissait — abîmé, poussiéreux, survivant, beau.
La lumière de janvier traversait l’hôtel de part en part. Du rez-de-chaussée au quatrième étage, de la porte principale à la porte de service, de la façade sur l’avenue de Paris à la cour intérieure — la lumière circulait librement, pour la première fois en six ans, à travers les soixante-dix-sept fenêtres ouvertes, les couloirs, les escaliers, les chambres vides. Le Majestic respirait. Le Majestic respirait comme on respire après une longue apnée — à pleins poumons, avec avidité, avec reconnaissance, avec cette joie simple et violente de l’air qui entre dans un corps qui en était privé.
Et dans la chambre 22, au deuxième étage, côté jardin, une femme de trente-six ans était assise sur un matelas gris, une orange à la main, un sourire aux lèvres, les yeux tournés vers un jardin de palmiers et de soleil. Elle ne bougeait pas. Elle ne fumait pas. Elle ne regardait pas son téléphone. Elle était simplement là — présente, ouverte, comme les volets, comme les fenêtres, comme la porte de l’hôtel, comme le pays.
Le Majestic, autour d’elle, se taisait.
Mais c’était un silence neuf. Un silence qui n’était plus l’absence de bruit ni la présence comprimée de tous les bruits passés. C’était un silence de seuil — le silence exact qui sépare la dernière note de la première, la fin d’un morceau du début d’un autre. Le silence de Barbara au piano, entre deux morceaux, les mains suspendues au-dessus des touches, quand le bar est vide et que personne n’écoute et que la musique, pourtant, continue — dans les murs, dans l’air, dans la mémoire du bois et des cordes et du cuivre.
Un silence d’avant le jeu.
