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L’o­deur de l’o­range — Cha­pitres 7 à 10

L’o­deur de l’o­range — Cha­pitres 7 à 10

L’o­deur de l’orange

L’o­deur de l’orange

Cha­pitres 7 à 10

Cha­pitre 7 — Le corps et la ville

Le mer­cre­di, ils firent l’amour.

Ce ne fut pas bru­tal, ce ne fut pas lent — ce fut quelque chose entre les deux, quelque chose qui avait la pré­ci­sion d’un geste répé­té mille fois en pen­sée et la mal­adresse d’un geste accom­pli pour la pre­mière fois. Raouf arri­va à qua­torze heures. Nadia était déjà là. La clé de cuivre était posée sur la chaise pliante. Le volet était ouvert. La lumière de jan­vier — un peu plus pâle que la veille, un peu plus froide — tom­bait en dia­go­nale sur le mate­las. La cou­ver­ture de Mon­cef avait été dépliée.

Ils ne burent pas de thé. Ils ne par­lèrent pas.

Raouf refer­ma la porte. Nadia était debout devant la fenêtre, de dos, comme la pre­mière fois. Il s’ap­pro­cha. Posa ses mains sur ses épaules — par-des­sus le man­teau, d’a­bord, puis sous le man­teau, sur la laine fine du pull. Nadia ne se retour­na pas. Elle pen­cha la tête en arrière, très légè­re­ment, et sa nuque tou­cha la joue de Raouf. Ce fut ce contact — la nuque contre la joue, la peau contre la barbe nais­sante, la cha­leur contre la cha­leur — qui déclen­cha tout le reste.

Ils glis­sèrent vers le mate­las comme on glisse dans l’eau — sans déci­sion, sans rup­ture, un mou­ve­ment conti­nu du ver­ti­cal à l’ho­ri­zon­tal. Les man­teaux tom­bèrent. Les chaus­sures. Le reste sui­vit avec cette gau­che­rie tendre des corps qui se découvrent après qua­rante ans de vie — des corps qui ne sont plus ceux de l’a­do­les­cence, qui portent les marques du temps, les plis, les cica­trices, les relâ­che­ments, et qui sont beaux jus­te­ment pour cela, beaux parce qu’ils sont vrais, beaux parce qu’ils ont vécu.

Nadia avait sur le ventre une trace fine, presque invi­sible — la ligne blanche de la césa­rienne de Yas­sine. Raouf la tou­cha du bout des doigts, sans rien dire, et Nadia fris­son­na — non pas de froid, non pas de pudeur, mais de ce fris­son spé­ci­fique qui vient quand quel­qu’un touche un endroit du corps que per­sonne n’a tou­ché depuis long­temps, un endroit qu’on avait oublié, un endroit qui se réveille.

Il y eut de la mal­adresse. Il y eut un coude qui heurte le mur, un rire étouf­fé, un moment où les corps ne trouvent pas leur posi­tion et cherchent, tâtonnent, s’a­justent. Il y eut la fraî­cheur du car­re­lage sous le mate­las trop mince, et la cou­ver­ture de Mon­cef tirée sur les épaules, et le plâtre qui cris­sait sous leurs mou­ve­ments. Il y eut le souffle, et le souffle plus rapide, et le silence, et le souffle encore — un rythme de marée, un rythme ancien, le rythme de tous les corps du monde dans toutes les chambres du monde depuis que les chambres existent.

Et il y eut, au moment le plus aigu, le plus ver­ti­cal, un bruit.

Un bruit venu de dehors — de la rue, du jar­din, de la ville. Un bruit de voix. Pas une voix, des voix. Des dizaines de voix. Un chant, peut-être, ou un slo­gan scan­dé, les deux se confon­daient — quelque chose de ryth­mé, de col­lec­tif, qui mon­tait de l’a­ve­nue comme une vague sonore et qui tra­ver­sa la fenêtre ouverte de la chambre 22 au moment exact où Nadia fer­mait les yeux et ser­rait la main de Raouf si fort que ses ongles entrèrent dans la paume.

Puis le silence revint.

Ou pas le silence — le silence n’é­tait plus le même. Il y avait dans l’air de la chambre quelque chose de chan­gé, une vibra­tion qui n’é­tait pas là avant, comme si les voix de la rue avaient lais­sé une empreinte sonore dans la pous­sière de plâtre. Nadia ouvrit les yeux. Le pla­fond de la chambre 22 — rosace de stuc, fil pen­dant sans ampoule — oscil­lait légè­re­ment dans la lumière. Raouf était à côté d’elle, éten­du sur le dos, un bras sous sa nuque, l’autre posé en tra­vers du ventre de Nadia.

— Qu’est-ce que c’é­tait ? dit Nadia.

— Une mani­fes­ta­tion. Ave­nue de Paris, je crois.

— C’est la pre­mière à Tunis ?

— Non. Il y en a eu hier à la Cas­bah. Des avo­cats, des syn­di­ca­listes. Mais celle-là est dif­fé­rente. Tu as enten­du ? C’est pas les mêmes voix. C’est des jeunes.

— Raouf, dit Nadia sans le regarder.

— Oui.

— C’est quoi, ça ? Ce qu’on fait ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas ou tu ne veux pas dire ?

— Je crois que c’est un endroit, dit-il enfin. Pas une his­toire, pas un plan, pas un pro­jet. Un endroit. Cette chambre. Cet hôtel. Toi et moi dedans. Le reste — ma femme, ton fils, le pays, tout ça — le reste est dehors.

— Le reste ne reste pas dehors éternellement.

— Non. Mais pour l’ins­tant, il est dehors.

Nadia se ral­lon­gea. Posa sa tête sur la poi­trine de Raouf. Écou­ta son cœur — plus lent main­te­nant, apai­sé, un bat­te­ment sourd et régu­lier comme un moteur au ralen­ti. Elle fer­ma les yeux. L’o­deur du mate­las — pous­sière, laine, ciment — se mêlait à l’o­deur de Raouf — san­tal, sueur, peau — et à celle de son propre corps — ciga­rette, savon au lait, quelque chose de plus intime, de plus sau­vage, qu’elle ne pou­vait pas nommer.

— Demain, dit-elle en ouvrant la porte.

— Demain.

Et chaque jour, ce fut demain.

Le jeu­di, ils arri­vèrent ensemble. Dans la chambre, ils trou­vèrent un ther­mos de thé chaud et une assiette de bam­ba­lou­ni — des bei­gnets ronds, dorés, sau­pou­drés de sucre. Mon­cef. Tou­jours Mon­cef, invi­sible et atten­tif, pré­sent par les objets qu’il lais­sait der­rière lui comme un syl­vain dans un conte.

Ce jour-là, ils par­lèrent plus qu’ils ne se tou­chèrent. Allon­gés côte à côte sur le mate­las, la cou­ver­ture tirée jus­qu’à la poi­trine, ils par­lèrent de choses qu’on ne dit qu’à l’ho­ri­zon­tale — les peurs, les regrets, les aveux minus­cules qui ne tiennent pas debout mais qui, cou­chés, prennent tout leur poids.

Nadia par­la de son divorce. Le matin où elle s’é­tait réveillée à côté de Karim et avait com­pris, avec une cer­ti­tude gla­ciale, qu’elle pour­rait vivre encore trente ans à côté de cet homme sans jamais être tou­chée. Pas tou­chée phy­si­que­ment — mais tou­chée au sens pro­fond du mot, atteinte, remuée, dépla­cée. Karim était un homme bon. Cor­rect. Poli. Pré­vi­sible. Et c’é­tait exac­te­ment le pro­blème. Elle avait deman­dé le divorce un mar­di matin, en ser­vant le café. Karim avait posé sa tasse, l’a­vait regar­dée, et avait dit : « Je savais. » Rien d’autre. « Je savais. » Et cette phrase — si courte, si rési­gnée — avait été la chose la plus triste que Nadia avait jamais entendue.

— On est pareils, dit Nadia.

— Pareils comment ?

— On a épou­sé des gens cor­rects. Et le cor­rect, c’est pire que le mau­vais. Le mau­vais, on le quitte. Le cor­rect, on s’y enlise.

— Tu sens la Cris­tal, dit-il.

— Par­don.

— Non. J’aime bien.

Le ven­dre­di, la ville chan­gea. Nadia le sen­tit en sor­tant de chez elle le matin. L’air était dif­fé­rent. Les rues de Lafayette étaient plus vides que d’ha­bi­tude. Les com­merces avaient bais­sé leurs rideaux de fer. Un voi­sin de palier s’ar­rê­ta dans l’es­ca­lier et dit, à voix basse : « Ne sor­tez pas trop tard ce soir. »

Au lycée, un tiers des élèves étaient absents. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, n’é­tait pas venu. La direc­trice avait fait une annonce le matin : « Les cours sont main­te­nus. » Comme si main­te­nir les cours suf­fi­sait à main­te­nir le monde.

Dans la chambre 22, ce ven­dre­di-là, ils enten­dirent les héli­co­ptères. Un bour­don­ne­ment sourd, grave, qui fai­sait vibrer les vitres et trem­bler la pous­sière sur les mou­lures. Les héli­co­ptères pas­saient et repas­saient au-des­sus du centre-ville — len­te­ment, en cercles, comme de grands insectes noirs dans le ciel gris.

— J’ai peur, dit Nadia.

— De quoi ?

— De tout. Des héli­co­ptères. De ce qui se passe dehors. De ce qui se passe ici. De toi. De moi. De nous.

Raouf ser­ra sa main plus fort.

— C’est la même chose, dit-il. La peur dehors et la peur ici. C’est la même peur. La peur de ce qui va chan­ger et qu’on ne peut pas arrêter.

— Tu sais ce qui me fait le plus peur ? Que ça s’ar­rête. Pas la révo­lu­tion. Ça. Nous. La chambre 22. Que ça s’ar­rête et que tout rede­vienne comme avant.

— Rien ne rede­vient comme avant. Jamais.

Le same­di, Nadia ne vint pas. Yas­sine était malade. Elle res­ta à Lafayette et elle pen­sa à la chambre 22 comme on pense à un pays loin­tain dont on a été exi­lé — avec une pré­ci­sion sen­so­rielle presque insupportable.

Raouf vint quand même. Il mon­ta seul dans la chambre, s’as­sit sur le mate­las, res­ta une heure. Il ne fit rien. Il regar­da le jar­din par la fenêtre. Il écou­ta l’hô­tel. Puis il redes­cen­dit, ren­dit la clé à Mon­cef, et ren­tra à La Mar­sa en bus.

Le dimanche, ils se retrou­vèrent. Nadia avait confié Yas­sine à sa mère. Dalen­da n’a­vait posé aucune ques­tion. Elle avait dit « va » à Nadia, un seul mot, et s’é­tait ins­tal­lée sur le cana­pé avec la télé­com­mande et ses lunettes de presbyte.

Dans la chambre 22, Nadia trou­va Raouf déjà là. Il avait appor­té des oranges — des oranges de Nabeul, petites, à la peau fine, juteuses. Il en pelait une quand elle entra. Le par­fum emplit la pièce d’un coup — un par­fum d’a­grume, vif, presque violent, qui recou­vrit l’o­deur de plâtre et de pous­sière comme une vague recouvre le sable.

— Mon père, dit Raouf en lui ten­dant un quartier.

Nadia mor­dit dans l’o­range. Le jus cou­la sur son men­ton. Raouf essuya le jus avec son pouce — un geste d’une inti­mi­té si natu­relle qu’il sur­prit les deux. Ils se regar­dèrent et dans ce regard il y eut un ins­tant de ver­tige — le ver­tige de deux per­sonnes qui réa­lisent qu’elles sont en train de tom­ber et que rien ne peut les rattraper.

Ils firent l’a­mour sur un mate­las qui sen­tait l’o­range, avec le goût de l’o­range sur les lèvres et dans la bouche, et le par­fum de l’o­range dans les che­veux et sur les doigts, et les pelures d’o­range sur le car­re­lage autour du mate­las comme des pétales de fleur. Et dehors — au-delà de la fenêtre, au-delà du jar­din, au-delà de l’a­ve­nue — la ville entière brû­lait d’un feu lent, invi­sible, sou­ter­rain, qui remon­tait de Sidi Bou­zid et de Kas­se­rine et de Sfax et de Sousse et de Tha­la, un feu qui n’a­vait pas encore atteint Tunis mais dont la fumée, déjà, se glis­sait sous les portes et par les fenêtres et dans les pou­mons de chaque Tunisien.

Après l’a­mour, Raouf res­ta long­temps silen­cieux. Puis il dit :

— Mon cou­sin a été arrê­té. Celui de Sidi Bou­zid. Hier soir. La police est venue chez lui. Ils ont pris son télé­phone, son ordi­na­teur, tout. Sa femme ne sait pas où il est.

— Tu sais ce que mon cou­sin m’a dit, la der­nière fois qu’on s’est par­lé ? Il m’a dit : « On n’a plus peur. » C’est tout. « On n’a plus peur. » Et quand un peuple n’a plus peur, Nadia — quand des mil­lions de gens n’ont plus peur en même temps —, c’est là que tout bascule.

Nadia repen­sa à ce mot — bas­cule. Le même mot s’ap­pli­quait à eux, à la chambre 22, à ce qui se pas­sait entre leurs corps. Eux aus­si avaient bas­cu­lé. Eux aus­si avaient ces­sé d’a­voir peur. La chambre 22 était leur Sidi Bou­zid. Un espace minus­cule, un mate­las, une cou­ver­ture de laine — et pour­tant, dans cet espace minus­cule, quelque chose de vaste s’é­tait libé­ré, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, qui n’a­vait besoin d’au­cun nom, et qui res­sem­blait — de très loin, de très près — à la liberté.

Le lun­di soir, Mon­cef mon­ta au deuxième étage. Après leur départ, il s’as­sit un moment dans la chambre. Sur la chaise pliante. Les mains sur les genoux. Et il écouta.

L’hô­tel par­lait. Il par­lait plus fort que d’ha­bi­tude — les tuyaux gron­daient, les murs cra­quaient, le vent de jan­vier sif­flait dans les fis­sures de la façade. On aurait dit qu’un orga­nisme immense se réveillait, éti­rait ses membres anky­lo­sés, repre­nait vie après six ans de sommeil.

Mon­cef des­cen­dit dans le hall, tra­ver­sa l’an­cienne salle de récep­tion, et s’ar­rê­ta devant le pia­no. Le pia­no du bar était tou­jours là. Un droit, en bois sombre. Le cou­vercle était fer­mé, cou­vert de pous­sière. Mon­cef le sou­le­va. Les touches appa­rurent — jau­nies, cer­taines ébré­chées, mais toutes là. Il appuya sur un do. La note sor­tit — fausse, voi­lée, comme une voix enrouée par des années de silence. Mais elle sor­tit. L’hô­tel avait encore une voix.

Mon­cef refer­ma le cou­vercle. Redes­cen­dit dans sa loge. Allu­ma la radio.

La radio disait que des mani­fes­ta­tions avaient eu lieu dans tout le pays. Que le pré­sident allait par­ler. Que la situa­tion était sous contrôle.

Mon­cef étei­gnit la radio. La situa­tion n’a­vait jamais été sous contrôle. La situa­tion n’a­vait jamais été sous le contrôle de per­sonne — ni de Ben Ali, ni de Bour­gui­ba, ni des Fran­çais, ni des Alle­mands, ni des Amé­ri­cains, ni de qui­conque s’é­tait jamais assis dans un bureau du Majes­tic en croyant tenir les rênes du monde. Le monde n’a pas de rênes. Le monde est un che­val sans bride qui galope dans la direc­tion qu’il veut, et ceux qui croient le mon­ter ne font que s’ac­cro­cher à sa cri­nière en espé­rant ne pas tomber.

Cha­pitre 8 — Le discours

Le 13 jan­vier 2011, Tunis ne res­pi­rait plus.

La ville rete­nait son souffle depuis des jours — un souffle com­pri­mé, rete­nu dans la cage tho­ra­cique de ses ave­nues et de ses ruelles, dans les poi­trines de ses habi­tants, dans les murs de ses immeubles. L’air lui-même sem­blait plus dense, comme char­gé d’une élec­tri­ci­té invisible.

Nadia n’a­vait pas eu cours. Le lycée avait fer­mé la veille — un com­mu­ni­qué laco­nique du minis­tère de l’É­du­ca­tion, trois lignes, pas de date de reprise. Yas­sine était chez Dalen­da. Nadia l’a­vait emme­né le matin, avec un sac de vête­ments pour trois jours. « Au cas où », avait-elle dit à sa mère. Dalen­da n’a­vait pas deman­dé. Les mères de Sfax ne posent pas de ques­tions. Les mères de Sfax pré­parent du labla­bi et attendent.

Nadia arri­va au Majes­tic à treize heures. Plus tôt que d’ha­bi­tude. Mon­cef ouvrit. Son visage avait quelque chose de dif­fé­rent — pas de la peur, pas de l’in­quié­tude, quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond. La gra­vi­té de celui qui a déjà vu l’his­toire bas­cu­ler et qui recon­naît les signes.

— Les clés, dit-il en les tendant.

Puis :

— Madame Nadia.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il l’ap­pe­lait par son prénom.

— Oui, Moncef ?

— Soyez pru­dente ce soir.

— Pour­quoi ce soir ?

— Il va parler.

— Qui ?

Mon­cef la regar­da comme si la ques­tion était super­flue. Dans un pays qui n’a qu’un seul « il », on ne pré­cise pas.

Nadia mon­ta. Raouf arri­va à qua­torze heures. Il était essouf­flé. Son visage était fer­mé, ten­du. Elle ne l’a­vait jamais vu ainsi.

— Quoi ? dit-elle.

— Mon cou­sin est sorti.

— Sor­ti de prison ?

— Ils l’ont relâ­ché ce matin. Sans expli­ca­tion. La porte s’est ouverte, on lui a dit de par­tir. Il est ren­tré chez lui à pied. Il a mar­ché trois heures.

— Ils libèrent les pri­son­niers, dit Raouf. Tu sais ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’ils ne sont plus sûrs de rien. Quand un régime libère ses pri­son­niers, c’est qu’il sait qu’il ne pour­ra plus les gar­der longtemps.

Ils ne firent pas l’a­mour. Pas ce jour-là. Ils s’al­lon­gèrent côte à côte, habillés, et ils se tinrent la main. C’é­tait suf­fi­sant. Dans cer­tains moments, se tenir la main est l’acte le plus intime qui soit — plus intime que la nudi­té, plus intime que le sexe, parce que la main ne ment pas. La main dit : je suis là. Je ne pars pas. Quoi qu’il arrive dehors, ici, ma main est dans ta main, et c’est tout ce que j’ai à offrir, et c’est assez.

À vingt heures, Ben Ali parla.

La voix sor­tit du petit haut-par­leur du Nokia de Raouf — une voix que tous les Tuni­siens connais­saient, une voix qu’ils avaient enten­due des mil­liers de fois. Mais ce soir, la voix était dif­fé­rente. Elle trem­blait. Pas beau­coup — pas au point d’être pathé­tique — mais assez pour qu’on l’en­tende. Assez pour que chaque Tuni­sien per­çoive cette fêlure dans la voix et com­prenne ce qu’elle signifiait.

Fhimt­koum.

Je vous ai compris.

Deux mots. Deux mots qui avaient été pro­non­cés par un autre homme, dans un autre pays, dans un autre siècle — De Gaulle, Alger, 1958 — et qui, pro­non­cés ici, ce soir, par cette voix trem­blante, avaient un sens radi­ca­le­ment dif­fé­rent. De Gaulle avait dit je vous ai com­pris pour reprendre le contrôle. Ben Ali disait je vous ai com­pris pour le perdre.

Le dis­cours dura vingt minutes. Des pro­messes. La liber­té de la presse. La fin de la cen­sure sur Inter­net. Des élec­tions. Chaque pro­messe tom­bait dans le silence de la chambre 22 comme une pierre dans un puits — on atten­dait l’é­cho, et l’é­cho ne venait pas.

Puis le dis­cours se ter­mi­na. Raouf posa le télé­phone sur le matelas.

— Fhimt­koum, répéta-t-il.

— Tu y crois ?

— Non.

— Per­sonne n’y croit ?

— Per­sonne.

Des bruits mon­tèrent de la rue. Des gens sor­taient. Mal­gré le couvre-feu, mal­gré la nuit, mal­gré tout — des gens sor­taient de chez eux et mar­chaient vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba. On enten­dait le cla­que­ment des por­tières, le bruit des pas sur le bitume, et, de plus en plus net, un slo­gan — scan­dé par des dizaines, puis des cen­taines de voix :

Dégage ! Dégage ! Dégage !

Des pas dans l’es­ca­lier du Majestic.

On frap­pa.

Raouf ouvrit. Mon­cef était là, dans le cou­loir du deuxième étage, les babouches jaunes, le pull bleu marine, le visage chan­gé — les yeux brillants, les lèvres ser­rées, une expres­sion que Nadia ne lui avait jamais vue. Ce n’é­tait pas de la peur. Ce n’é­tait pas de la joie. C’é­tait de la stu­peur. La stu­peur de l’homme qui assiste à quelque chose qu’il a atten­du toute sa vie sans croire que ça arriverait.

— Demain il ne faut pas venir, dit-il.

Sa voix était rauque. Plus basse que d’habitude.

— Demain ce sera autre chose.

— Bonne nuit, dit-il.

Il redes­cen­dit. Ses babouches ne firent aucun bruit dans l’escalier.

— Je ne rentre pas ce soir, dit Raouf.

Nadia le regar­da. Elle ne dit pas : et Sonia ? Elle ne dit pas : et tes filles ? Elle ne dit rien de tout cela parce que, ce soir-là, aucune de ces ques­tions n’a­vait de prise. Le monde d’hier — le monde des horaires et des excuses et des men­songes conju­gaux et des bus de La Mar­sa — ce monde n’exis­tait plus.

— D’ac­cord, dit-elle.

Ce fut la pre­mière nuit qu’ils pas­sèrent ensemble. La pre­mière nuit entière — pas une heure, pas deux, mais une nuit, du soir au matin, avec le som­meil et les réveils et les moments de veille où l’on écoute l’autre res­pi­rer dans le noir, où l’on sent la cha­leur de l’autre corps à tra­vers la cou­ver­ture de laine, où l’on touche du bout des doigts un bras, une épaule, une hanche, juste pour véri­fier que l’autre est là, que l’autre est réel, que ce qui se passe n’est pas un rêve.

Ils dor­mirent par inter­mit­tence. Chaque fois qu’ils ouvraient les yeux, les bruits de la ville avaient chan­gé. À un moment de la nuit — deux heures du matin, trois heures, Nadia ne savait plus — un silence tom­ba. Un silence com­plet, abso­lu, comme si la ville entière avait rete­nu son souffle en même temps. Ce silence dura peut-être trente secondes. Puis, quelque part dans le loin­tain, un chant s’é­le­va — un seul chant, une seule voix, haute et claire, qui chan­tait en arabe tuni­sien l’hymne national.

La voix chan­ta seule un moment. Puis une autre voix la rejoi­gnit. Puis une autre. Puis dix. Puis cent. L’hymne mon­ta dans la nuit de Tunis comme une marée sonore, repris de bal­con en bal­con, de fenêtre en fenêtre, de toit en toit, jus­qu’à deve­nir un chœur immense, trem­blant, impar­fait, magni­fique — le chant d’un peuple qui se retrouve, qui se recon­naît, qui découvre avec stu­peur qu’il a une voix et que cette voix, quand elle se lève enfin, ne res­semble à aucune des voix qu’on lui avait imposées.

Nadia pleu­ra. Sans bruit, sans san­glot — des larmes qui cou­laient toutes seules sur ses joues et tom­baient sur l’o­reiller sans taie. Raouf la ser­ra contre lui. Ils res­tèrent ain­si — enla­cés, immo­biles, mouillés de larmes et de sueur — pen­dant que l’hymne conti­nuait, dehors, dans la nuit, dans la ville, dans le pays qui ne serait plus jamais le même.

Puis le som­meil les prit.

Cha­pitre 9 — 14 janvier

La lumière de l’aube réveilla Nadia.

Ce n’é­tait pas la lumière habi­tuelle de la chambre 22 — cette lumière pâle, lai­teuse, fil­trée par le volet ban­cal. C’é­tait une lumière plus vive, plus franche, une lumière de grand froid et de ciel déga­gé qui entrait par la fenêtre comme de l’eau par une brèche. Nadia ouvrit les yeux. Le pla­fond blanc, la rosace de stuc, le fil pen­dant. Le mate­las sous son dos, la cou­ver­ture de laine brune. Et à côté d’elle, la cha­leur de Raouf — son bras autour de sa taille, son souffle lent dans ses che­veux, son corps lourd et chaud et vivant.

Elle ne bou­gea pas.

Elle res­ta allon­gée, les yeux ouverts, et écou­ta. Le silence de l’hô­tel était troué par les bruits de la ville qui mon­taient du jar­din. Mais ces bruits n’é­taient pas ceux d’un matin ordi­naire. Il n’y avait pas de klaxons. Il n’y avait pas le mur­mure conti­nu de la cir­cu­la­tion. Il y avait autre chose — un bruit de fond, dif­fus, comme le bour­don­ne­ment d’une ruche immense. Des voix, des pas, des cla­que­ments. Et, au-des­sus de tout cela, les héli­co­ptères — encore, tou­jours — qui tour­naient dans le ciel de Tunis avec une insis­tance de rapaces.

Son télé­phone vibra.

Qua­torze mes­sages non lus et six appels en absence. Sa mère. Son frère Farid. Sami­ra du lycée. Un SMS de Dalen­da, envoyé à six heures du matin : Yas­sine va bien. Ne sors pas.

Un SMS d’un numé­ro incon­nu : Manif géante ave­nue Bour­gui­ba. Le peuple demande la chute du régime.

Raouf se réveilla. Il la vit pen­chée sur son télé­phone, le visage éclai­ré par l’é­cran, et il sut — avant même de lire les mes­sages — il sut que le jour qui com­men­çait ne res­sem­ble­rait à aucun autre.

— Quoi ? dit-il en se redressant.

— Tout, dit Nadia.

— Ave­nue Bour­gui­ba, dit-il. Tout le monde y va.

Raouf se leva. S’ha­billa vite. Nadia le regar­da enfi­ler sa veste, nouer ses chaus­sures, et elle vit dans ses gestes quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu — une déter­mi­na­tion, une urgence, une direc­tion. L’homme qui s’as­seyait sous la pluie devant un hôtel fer­mé n’exis­tait plus. L’homme qui se tenait devant elle était un homme debout, un homme qui avait un endroit où aller.

— Tu y vas, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Je viens avec toi.

Ils des­cen­dirent l’es­ca­lier ensemble. Pas sépa­ré­ment, comme ils le fai­saient d’ha­bi­tude — ensemble, côte à côte, leurs pas sur le marbre réson­nant dans le hall vide comme un rou­le­ment de tam­bour. La lumière du matin entrait par les fenêtres hautes du hall et illu­mi­nait les mou­lures Art Nou­veau, les volutes de stuc, les médaillons aux visages de femmes endor­mies. La pous­sière dan­sait dans les rayons de soleil.

Mon­cef était dans le hall.

Pas dans sa loge, pas der­rière la porte de ser­vice — dans le hall, debout au centre, les mains le long du corps, ses babouches jaunes sur le marbre vei­né. Il por­tait un cos­tume. Un cos­tume sombre, ancien, un peu large aux épaules — un cos­tume qu’il n’a­vait pas por­té depuis des années. Et il s’é­tait rasé.

— Mon­cef ?

— J’ai ouvert la porte, dit-il.

— Quelle porte ?

— La porte prin­ci­pale. Celle de l’a­ve­nue de Paris.

Nadia se tour­na vers l’en­trée. La grande porte — la porte qu’elle n’a­vait jamais vue ouverte, la porte condam­née der­rière la grille métal­lique — la grande porte était ouverte. La grille avait été tirée de côté. La lumière du matin entrait à flots, chaude, blanche, écla­tante, et avec elle le bruit de la ville — les voix, les pas, les slo­gans, cette rumeur immense qui n’é­tait plus une rumeur mais un chant, un cri, un souffle collectif.

— Pour­quoi ? dit Raouf.

Mon­cef eut un sou­rire. Un sou­rire mince, presque imper­cep­tible, un sou­rire de vieil homme qui a vu défi­ler des décen­nies et qui sait que cer­tains jours ne se pro­duisent qu’une fois dans une vie.

— Parce que c’est un hôtel, dit-il. Et qu’un hôtel, ça doit être ouvert.

Nadia sen­tit ses yeux se rem­plir de larmes. Elle s’ap­pro­cha de Mon­cef et, sans réflé­chir, sans hési­ter, elle l’embrassa sur la joue. La joue lisse, fraî­che­ment rasée, qui sen­tait le savon bon mar­ché et le thé à la menthe.

Mon­cef ne bou­gea pas. Il reçut le bai­ser comme il rece­vait tout — avec une digni­té tran­quille, sans excès, sans effu­sion. Puis il fit un geste de la main vers la porte ouverte.

— Allez, dit-il.

Ils sor­tirent.

L’a­ve­nue de Paris, sous le soleil de jan­vier, était un fleuve. Un fleuve de gens qui mar­chaient — tous dans la même direc­tion, vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba, vers le centre, vers le cœur. Des hommes en cos­tume, des femmes en man­teau, des étu­diants en jean, des vieux en veste de laine, des enfants sur les épaules de leurs pères. Cer­tains por­taient des dra­peaux tuni­siens. Le fleuve avan­çait len­te­ment, avec la patience et la puis­sance des foules qui savent où elles vont.

Nadia et Raouf se tinrent un moment sur le seuil du Majes­tic. Debout, côte à côte, sur le pas de la porte. La façade Art Nou­veau s’é­le­vait au-des­sus d’eux, blanche, courbe, silen­cieuse. Les bal­cons de fer for­gé. Les mou­lures. Les volets fer­més des étages supé­rieurs — tous sauf un, au deuxième, côté jar­din. Le volet de la chambre 22.

Nadia regar­da Raouf. Il regar­da Nadia.

Ils ne se dirent pas au revoir. Ils ne se dirent pas à demain. Ils ne se dirent rien. Les mots n’é­taient plus nécessaires.

Nadia des­cen­dit les trois marches du per­ron. Elle tour­na à gauche. Vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba. Vers la foule.

Raouf la regar­da s’é­loi­gner. Il la vit dis­pa­raître dans le fleuve de gens. Il res­ta un ins­tant sur le per­ron. Puis il des­cen­dit les marches à son tour. Tour­na à droite.

Au coin de l’a­ve­nue de Paris, il se retourna.

Elle aus­si s’é­tait retournée.

Ils se virent — à cin­quante mètres l’un de l’autre, de part et d’autre de la porte du Majes­tic, dans la lumière de jan­vier, au milieu de la foule. Un regard. Une seconde. Peut-être deux. Le temps de voir le visage de l’autre — petit, loin­tain, à peine dis­tinct dans la masse des visages — et de savoir que ce visage, par­mi tous les visages du monde, est le seul qu’on recon­naî­trait les yeux fermés.

Puis la foule les prit.

Le reste appar­tient à l’his­toire. L’his­toire que tout le monde connaît — les cent mille per­sonnes sur l’a­ve­nue Bour­gui­ba, les slo­gans, les gaz lacry­mo­gènes, les tirs en l’air, les héli­co­ptères, la panique et le cou­rage, le minis­tère de l’In­té­rieur encer­clé — et puis la cer­ti­tude, à dix-sept heures trente, quand le ciel de Tunis vibra d’un cri si puis­sant qu’il fit trem­bler les vitres : Ben Ali avait quit­té le ter­ri­toire. L’a­vion avait décol­lé pour Djeddah.

Tunis explo­sa.

La joie qui sui­vit ne res­sem­blait à rien de connu — une joie de trem­ble­ment de terre, une joie de nais­sance, une joie de fin du monde et de début du monde en même temps. Des gens pleu­raient et riaient dans la même phrase. Des incon­nus s’embrassaient dans la rue. Le mot libre — ce mot usé, ce mot gal­vau­dé, ce mot que tous les dic­ta­teurs du monde ont mis dans leurs dis­cours — le mot libre reprit ce soir-là, dans les rues de Tunis, son sens ori­gi­nel. Libre vou­lait dire : je n’ai plus peur. Libre vou­lait dire : je peux par­ler. Libre vou­lait dire : demain n’est pas écrit.

Nadia, quelque part dans la foule, leva les yeux vers le ciel. Les héli­co­ptères avaient dis­pa­ru. Le ciel de jan­vier était clair, froid, immense — un ciel de début, un ciel vierge. Son télé­phone son­na. Dalen­da. Yas­sine regarde la télé­vi­sion. Il pleure de joie. Il dit qu’il veut être dans la rue. Je lui ai fait un makroud.

Nadia rit. Elle rit à en perdre le souffle, debout au milieu de l’a­ve­nue Bour­gui­ba, entou­rée de mil­liers de visages qu’elle ne connais­sait pas et qu’elle aimait — elle les aimait tous, ce soir, cha­cun d’entre eux — elle les aimait comme on aime un peuple quand on découvre qu’il est beau.

Et quelque part dans cette foule — à un kilo­mètre d’elle, à cent mètres, à côté d’elle sans qu’elle le sache — Raouf mar­chait. Les mains dans les poches, le col rele­vé, les tempes grises. Il mar­chait avec la foule, au rythme de la foule, por­té par elle comme une feuille par un cou­rant. Il ne cher­chait pas Nadia. Il savait qu’il la retrou­ve­rait. Parce que les gens qui se sont trou­vés dans un hôtel fer­mé, sur un mate­las gris, entre deux mondes, entre deux vies, entre deux époques — ces gens-là ne se perdent pas. Ils se retrouvent. C’est une loi aus­si cer­taine que la gra­vi­té, aus­si ancienne que les murs du Majes­tic, aus­si vraie que la main posée sur la rampe d’un esca­lier un soir de juillet 1990.

La nuit tom­ba sur Tunis. Mais ce n’é­tait pas la nuit — c’é­tait le contraire de la nuit. C’é­tait un pays qui s’éclairait.

Cha­pitre 10 — Les volets ouverts

Trois jours passèrent.

Trois jours de bruit et de lumière, trois jours où Tunis fut une ville sans som­meil, sans horaires, sans règles — une ville retour­née comme un gant, qui mon­trait sou­dain sa dou­blure, ses cou­tures, ses fils cachés. Les gens par­laient dans la rue avec des incon­nus. Les gens pleu­raient dans les cafés sans que per­sonne ne les regarde de tra­vers. Les gens disaient des mots qu’ils n’a­vaient jamais pro­non­cés à voix haute — des mots comme liber­té, digni­té, jus­tice — et ces mots, si long­temps com­pri­més, si long­temps ava­lés, avaient en sor­tant de leurs bouches une sono­ri­té étrange, presque phy­sique, comme si chaque syl­labe occu­pait un espace réel dans l’air.

Nadia ne retour­na pas au Majestic.

Pas le pre­mier jour — elle le pas­sa avec Yas­sine, devant la télé­vi­sion, à regar­der les images en boucle. Yas­sine avait onze ans et il com­pre­nait tout et il ne com­pre­nait rien, comme tous les enfants qui assistent à l’his­toire. Quand Nadia lui deman­da pour­quoi il pleu­rait il dit : « Parce que c’est grand. » Et c’é­tait la réponse la plus juste que qui­conque ait jamais don­née à cette question.

Pas le deuxième jour — elle le pas­sa chez sa mère, dans l’ap­par­te­ment de Bab El Kha­dra. Le quar­tier était en effer­ves­cence. Dalen­da avait pré­pa­ré un cous­cous au pois­son — le ven­dre­di, tou­jours — et Farid était venu avec sa femme et ses trois enfants, et ils avaient man­gé ensemble, ser­rés autour de la table de la cui­sine, et pour la pre­mière fois depuis des années per­sonne n’a­vait allu­mé la télé­vi­sion pen­dant le repas. Ils avaient par­lé. De Bour­gui­ba. De Ben Ali. De l’a­ve­nir. Le père de Nadia, Habib, cadre retrai­té du minis­tère de l’In­té­rieur, n’a­vait rien dit de tout le repas. Il avait man­gé son cous­cous en silence, les yeux bais­sés, et quand Farid avait pro­non­cé le mot révo­lu­tion, Habib avait levé les yeux et regar­dé son fils avec une expres­sion que Nadia n’ou­blia jamais — un mélange de honte et de sou­la­ge­ment si pro­fon­dé­ment mêlés qu’on ne pou­vait pas les dis­tin­guer l’un de l’autre.

Pas le troi­sième jour — elle le pas­sa à mar­cher. Seule. Dans Tunis. Elle des­cen­dit l’a­ve­nue de la Liber­té, tra­ver­sa la place de la Vic­toire, entra dans la Médi­na par Bab El Bhar. Les souks étaient à moi­tié ouverts — les ven­deurs de cuivre, les mar­chands de par­fum, les tis­se­rands de ché­chias. L’o­deur des épices — cumin, haris­sa, ras el hanout — se mêlait à celle du bois de cèdre et de l’en­cens. Des chats dor­maient sur les étals. La Médi­na vivait comme elle avait tou­jours vécu — au rythme lent des siècles, indif­fé­rente aux révo­lu­tions comme aux occu­pa­tions, avec cette per­ma­nence tran­quille des lieux qui ont vu pas­ser trop d’é­poques pour s’é­mou­voir d’une seule.

Nadia s’ar­rê­ta devant la mos­quée Zitou­na. Les portes étaient ouvertes. Elle res­ta un moment sur le seuil, à res­pi­rer l’o­deur de cire et de vieux tapis, et elle sen­tit quelque chose se dénouer en elle — un nœud qu’elle por­tait depuis des jours, des semaines, des mois, peut-être des années. Un nœud fait de peur et de désir et de culpa­bi­li­té et de soli­tude et de cette ten­sion per­ma­nente entre ce qu’elle était et ce qu’elle mon­trait, entre la femme de la chambre 22 et la femme de Lafayette.

Le nœud ne se défit pas com­plè­te­ment. Mais il se des­ser­ra. Comme un volet qu’on pousse et qui résiste et qui cède.

Le qua­trième jour, elle retour­na au Majestic.

C’é­tait un mar­di. Le soleil de jan­vier frap­pait la façade de l’hô­tel de plein fouet. Nadia s’ar­rê­ta sur le trot­toir d’en face, là où le banc de Raouf se trou­vait, et elle regarda.

La porte prin­ci­pale était ouverte.

Non pas entre­bâillée, non pas pous­sée — ouverte. La grille métal­lique avait été tirée de côté et fixée au mur par un cro­chet. La grande porte à double bat­tant — en bois sombre, avec des poi­gnées de cuivre ter­ni — était ouverte en grand sur le hall. Et dans le hall, on voyait la lumière. La lumière du matin qui entrait par les fenêtres hautes, par la porte, par toutes les ouver­tures à la fois, et qui inon­dait le marbre vei­né et les mou­lures Art Nou­veau et l’es­ca­lier de fer for­gé d’une clar­té si vive, si neuve, qu’on aurait dit que le Majes­tic n’a­vait jamais été fer­mé — qu’il avait sim­ple­ment dor­mi, et qu’il venait de se réveiller.

Nadia tra­ver­sa la rue. Mon­ta les trois marches du per­ron. Fran­chit le seuil.

Le hall était vide, mais il ne res­sem­blait plus au hall qu’elle connais­sait. Quelque chose avait chan­gé — pas les murs, pas les mou­lures, pas l’es­ca­lier. La lumière. Les fenêtres du pre­mier étage, qui étaient res­tées fer­mées depuis la fer­me­ture — volets clos, stores bais­sés, rideaux tirés — étaient ouvertes. Toutes. Les volets rabat­tus contre la façade, les vitres nues, et le soleil qui entrait libre­ment, sans filtre, sans obstacle.

Et il y avait du thé.

Sur la troi­sième marche de l’es­ca­lier — la marche où Mon­cef s’as­seyait pour racon­ter l’his­toire de l’hô­tel — il y avait un pla­teau de cuivre. Sur le pla­teau, une théière en métal bos­se­lé, deux verres, un sucrier, et une branche de menthe fraîche dont les feuilles, dans la lumière, brillaient comme du verre vert.

Mon­cef appa­rut au fond du hall. Il sor­tait de l’an­cienne salle de récep­tion, un chif­fon à la main. Il por­tait son cos­tume — le même qu’il por­tait le 14 jan­vier. Mais la cra­vate était des­ser­rée, le col de la che­mise ouvert, et il avait rou­lé ses manches jus­qu’aux coudes. Ses avant-bras étaient blancs de poussière.

— Madame Nadia, dit-il.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Je nettoie.

— Vous nettoyez ?

— Les fenêtres, d’a­bord. Puis les miroirs. Il y a vingt-quatre miroirs dans cet hôtel. Je les ai comp­tés. Tous embal­lés dans du papier kraft. J’en ai débal­lé huit ce matin.

Nadia regar­da autour d’elle. C’est alors qu’elle les vit — les miroirs. Huit miroirs, appuyés contre les murs du hall, débar­ras­sés de leur embal­lage. Huit sur­faces de verre dans les­quelles la lumière se reflé­tait et se mul­ti­pliait, don­nant au hall une pro­fon­deur qu’il n’a­vait pas eue depuis six ans. Dans chaque miroir, un frag­ment du Majes­tic : une mou­lure, un bout d’es­ca­lier, un angle de pla­fond, une rosace. Et dans chaque miroir, aus­si, le reflet de Nadia — démul­ti­plié, frag­men­té, vu de huit angles dif­fé­rents, comme si l’hô­tel la regar­dait avec huit yeux.

— Pour­quoi ? dit-elle.

Mon­cef haus­sa les épaules. Un geste simple, un geste de quel­qu’un pour qui la ques­tion ne se pose pas.

— C’est le matin, dit-il. On ouvre les volets le matin. C’est comme ça.

Il s’ap­pro­cha du pla­teau de thé, ver­sa deux verres, en ten­dit un à Nadia. Le thé était chaud, sucré, par­fu­mé à la menthe — le même thé que tou­jours, le thé de Mon­cef, le thé du Majes­tic, un goût qui tra­ver­sait les époques sans changer.

— J’ai ouvert toutes les fenêtres de l’hô­tel ce matin, dit-il en buvant. Les quatre étages. Soixante-dix-sept fenêtres. Cer­taines n’ont pas vou­lu s’ou­vrir — les gonds rouillés, le bois gon­flé. Il a fal­lu for­cer. Mais elles ont cédé. Elles cèdent toujours.

— Vous savez com­bien de fois cet hôtel a été ouvert et fer­mé depuis 1919 ? Ouvert en 19. Fer­mé par les Alle­mands en 42. Rou­vert par les Amé­ri­cains en 43. Fer­mé pour tra­vaux en 71. Rou­vert en 73. Fer­mé de nou­veau en 2005. Chaque fois, les gens croient que c’est la fin. Chaque fois, quel­qu’un rouvre les volets.

— Mon­cef, dit-elle. Pour­quoi avez-vous mis la cou­ver­ture ? La pre­mière fois. Dans la chambre 22. Pourquoi ?

— Parce que j’ai vu com­ment il vous regar­dait, dit-il. Dans le cou­loir, le pre­mier jour, quand je vous ai fait visi­ter. Il avait la main sur votre épaule et il vous regar­dait. J’ai vu ce regard. Je l’ai vu mille fois dans cet hôtel — sur des clients, sur des incon­nus, sur des gens qui venaient ici pour se trou­ver ou pour se retrou­ver. C’est un regard qu’on ne peut pas imi­ter. C’est le regard de quel­qu’un qui a atten­du longtemps.

Nadia ne dit rien. Elle but son thé. La menthe fraîche piquait la langue, le sucre fon­dait dans la gorge, et la cha­leur des­cen­dait dans le ventre comme une main posée de l’intérieur.

— Allez‑y, dit Mon­cef. La chambre est ouverte.

Nadia mon­ta l’es­ca­lier. Pre­mier étage. Le cou­loir bai­gnait dans la lumière — chaque porte ouverte, chaque fenêtre ouverte, un cou­rant d’air frais qui sen­tait le jar­din et le jas­min d’hi­ver et la pierre mouillée de rosée.

Deuxième étage. Le cou­loir. La porte de la chambre 22 était entrebâillée.

Nadia la poussa.

La chambre était inon­dée de lumière. Le volet — ce volet ban­cal, gon­flé, qui grin­çait chaque fois qu’on le pous­sait — était ouvert en grand, pla­qué contre la façade. La fenêtre aus­si. L’air de jan­vier entrait libre­ment, frais, vif, char­gé de l’o­deur des pal­miers du jar­din et de cette odeur par­ti­cu­lière que Tunis a en hiver — un mélange de terre humide, de gaz d’é­chap­pe­ment, de jas­min et de pain chaud, une odeur qui n’existe nulle part ailleurs sur terre.

Le mate­las était tou­jours là. Gris, défon­cé, posé à même le car­re­lage. La cou­ver­ture de laine brune pliée au pied. L’o­reiller sans taie. La chaise pliante contre le mur.

Et, sur la chaise, une orange.

Une seule orange. Petite, ronde, à la peau fine. Une orange de Nabeul. Posée là par Mon­cef — ou par Raouf, ou par per­sonne, ou par l’hô­tel lui-même, qui sait. Nadia la prit dans sa main. La peau était fraîche, lisse, d’un orange pro­fond. Elle la por­ta à son nez. Le par­fum — vif, acide, sucré, le par­fum des caisses de Tahar, le par­fum des mains de Raouf, le par­fum de l’a­mour fait sur un mate­las de chan­tier avec des pelures sur le car­re­lage — le par­fum la tra­ver­sa comme un cou­rant élec­trique, de la tête aux pieds, et elle fer­ma les yeux.

Quand elle les rou­vrit, elle vit le jardin.

Le jar­din Habib Tha­meur, vu du deuxième étage, était un rec­tangle de ver­dure sombre cer­né par la ville. Les pal­miers, les haies, les allées de gra­vier, les bancs verts. Des gens mar­chaient dans les allées. Un chat roux cou­ché sur un banc, au soleil. La vie ordi­naire, la vie d’a­près — cette vie qui reprend tou­jours, après les trem­ble­ments de terre et les révo­lu­tions, avec une obs­ti­na­tion tranquille.

Nadia s’as­sit sur le matelas.

Elle ne savait pas si Raouf revien­drait. Elle ne savait pas ce qui se pas­se­rait demain, ni la semaine pro­chaine, ni dans un an. Elle ne savait pas si la chambre 22 exis­te­rait encore quand les tra­vaux repren­draient. Elle ne savait rien de tout cela. Et c’é­tait bien.

C’é­tait bien de ne pas savoir. C’é­tait bien de s’as­seoir sur un mate­las dans une chambre vide, dans un hôtel vide, dans un pays qui venait de naître et qui ne savait pas non plus — qui ne savait pas ce qu’il devien­drait, quel visage il pren­drait, quelles erreurs il com­met­trait, quelles joies il inven­te­rait. Un pays neuf, mal­adroit, fra­gile, magni­fique. Un pays qui res­sem­blait, ce matin de jan­vier, à deux amants dans une chambre d’hô­tel — nus, incer­tains, vivants.

Son télé­phone vibra.

Un mes­sage de Raouf.

Nadia regar­da l’é­cran. Elle lut le mes­sage. Elle ne le reli­rait pas — elle n’en aurait pas besoin. Cer­taines phrases n’ont besoin d’être lues qu’une fois pour s’ins­crire dans le corps, dans la peau, dans la mémoire, comme un tatouage invi­sible. Ce que Raouf avait écrit — ces quelques mots sur le petit écran fen­du du Nokia — conte­nait tout ce qu’il fal­lait. Pas une pro­messe. Pas un plan. Pas un ren­dez-vous. Quelque chose de plus simple et de plus vaste. Quelque chose qui res­sem­blait au pays ce matin-là : un début.

Nadia sou­rit.

Elle posa le télé­phone sur le mate­las, à côté de l’o­range. Elle regar­da le jar­din par la fenêtre ouverte. Le soleil de jan­vier mon­tait dans le ciel de Tunis — un ciel lavé, net­toyé par les jours de pluie, d’un bleu pâle et pro­fond, un bleu de com­men­ce­ment. Le chat roux sur le banc s’é­tait endor­mi. La femme au lan­dau était assise sur un banc, le visage tour­né vers le soleil, les yeux fermés.

Dans le hall du Majes­tic, en bas, Mon­cef débal­lait le neu­vième miroir. Le papier kraft tom­bait au sol en feuilles frois­sées. Le verre appa­rais­sait — propre, intact, brillant. Un nou­veau rec­tangle de lumière s’a­jou­tait aux huit autres. Le hall s’emplissait de reflets. Les mou­lures Art Nou­veau se dédou­blaient, se mul­ti­pliaient, dan­saient d’un miroir à l’autre. Le Majes­tic se regar­dait dans ses propres miroirs et se recon­nais­sait — abî­mé, pous­sié­reux, sur­vi­vant, beau.

La lumière de jan­vier tra­ver­sait l’hô­tel de part en part. Du rez-de-chaus­sée au qua­trième étage, de la porte prin­ci­pale à la porte de ser­vice, de la façade sur l’a­ve­nue de Paris à la cour inté­rieure — la lumière cir­cu­lait libre­ment, pour la pre­mière fois en six ans, à tra­vers les soixante-dix-sept fenêtres ouvertes, les cou­loirs, les esca­liers, les chambres vides. Le Majes­tic res­pi­rait. Le Majes­tic res­pi­rait comme on res­pire après une longue apnée — à pleins pou­mons, avec avi­di­té, avec recon­nais­sance, avec cette joie simple et vio­lente de l’air qui entre dans un corps qui en était privé.

Et dans la chambre 22, au deuxième étage, côté jar­din, une femme de trente-six ans était assise sur un mate­las gris, une orange à la main, un sou­rire aux lèvres, les yeux tour­nés vers un jar­din de pal­miers et de soleil. Elle ne bou­geait pas. Elle ne fumait pas. Elle ne regar­dait pas son télé­phone. Elle était sim­ple­ment là — pré­sente, ouverte, comme les volets, comme les fenêtres, comme la porte de l’hô­tel, comme le pays.

Le Majes­tic, autour d’elle, se taisait.

Mais c’é­tait un silence neuf. Un silence qui n’é­tait plus l’ab­sence de bruit ni la pré­sence com­pri­mée de tous les bruits pas­sés. C’é­tait un silence de seuil — le silence exact qui sépare la der­nière note de la pre­mière, la fin d’un mor­ceau du début d’un autre. Le silence de Bar­ba­ra au pia­no, entre deux mor­ceaux, les mains sus­pen­dues au-des­sus des touches, quand le bar est vide et que per­sonne n’é­coute et que la musique, pour­tant, conti­nue — dans les murs, dans l’air, dans la mémoire du bois et des cordes et du cuivre.

Un silence d’a­vant le jeu.

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Cha­pitre 4 — L’é­té 1990

Il faut remonter.

Il faut quit­ter jan­vier 2011, quit­ter la pous­sière du Majes­tic et les sirènes et les vidéos trem­blantes sur les écrans de télé­phone, il faut remon­ter le temps comme on remonte un esca­lier — marche après marche, palier après palier — jus­qu’à cet été-là. L’é­té 1990. L’é­té où Nadia avait quinze ans et Raouf dix-huit, où le monde était immo­bile et brû­lant, où Tunis sen­tait le jas­min et la fri­ture et le gou­dron fon­du, et où rien — abso­lu­ment rien — ne lais­sait sup­po­ser que quoi que ce soit chan­ge­rait jamais.

Bab El Khadra.

Le quar­tier n’existe plus tel qu’il était. Les immeubles sont les mêmes — ces immeubles de trois ou quatre étages aux façades blan­chies à la chaux, avec les bal­cons en fer for­gé et le linge qui sèche et les para­boles gref­fées comme des cham­pi­gnons — mais l’air a chan­gé. En 1990, l’air de Bab El Kha­dra avait une épais­seur par­ti­cu­lière, une den­si­té de vie super­po­sée : les voix des femmes qui s’in­ter­pel­laient d’un bal­con à l’autre, les moby­lettes péta­ra­dantes dans les ruelles trop étroites pour les voi­tures, le ven­deur de bei­gnets à l’angle de la rue Sidi Mah­rez dont l’huile gré­sillait du matin au soir, les enfants pieds nus qui jouaient au foot­ball avec des boîtes de conserve, le muez­zin de la mos­quée dont l’ap­pel à la prière rico­chait entre les murs et se mêlait, cinq fois par jour, au brou­ha­ha du quar­tier comme un fil d’or dans une étoffe ordinaire.

Nadia vivait au qua­trième étage d’un immeuble jaune, rue El Jazi­ra. Un appar­te­ment de quatre pièces — grand pour le quar­tier — où vivaient ses parents, son frère aîné Farid, sa sœur cadette Ami­ra, et sa grand-mère mater­nelle qu’on appe­lait Ommi Zoh­ra et qui ne quit­tait jamais sa chambre, une pièce sombre au bout du cou­loir où régnaient l’o­deur d’en­cens et le mur­mure per­pé­tuel de Radio Tunis. Le père de Nadia, Habib, était cadre au minis­tère de l’In­té­rieur — un poste qui ins­pi­rait dans le quar­tier un mélange de res­pect et de méfiance, parce qu’un homme du minis­tère de l’In­té­rieur est un homme qui sait des choses, et un homme qui sait des choses est un homme devant lequel on sur­veille ses paroles. Sa mère, Dalen­da, ori­gi­naire de Sfax, tenait la mai­son avec une auto­ri­té douce et abso­lue. Elle cui­si­nait des tajines et des cous­cous au pois­son le ven­dre­di, pliait le linge avec une pré­ci­sion géo­mé­trique, et ne haus­sait jamais la voix — ce qui, para­doxa­le­ment, la ren­dait plus redou­table que si elle avait crié.

Raouf vivait trois rues plus loin, dans un immeuble blanc plus petit, au-des­sus de l’en­tre­pôt de son père. L’en­tre­pôt sen­tait l’o­range et la terre mouillée. Des caisses de fruits s’empilaient jus­qu’au pla­fond — oranges de Nabeul, citrons bel­di du Cap Bon, figues de Bar­ba­rie de Kas­se­rine, dattes deglet nour de Tozeur. Le père de Raouf, Tahar, com­men­çait sa jour­née à quatre heures du matin et la finis­sait à midi. L’a­près-midi, il dor­mait. Toute la mai­son dor­mait quand Tahar dor­mait — c’é­tait une loi non écrite, un silence impo­sé par la fatigue d’un homme qui por­tait des caisses de trente kilos depuis l’âge de qua­torze ans. La mère de Raouf, Habi­ba, était cou­tu­rière. Elle cou­sait des robes pour les mariages du quar­tier, assise en tailleur devant sa Sin­ger à pédale, le mètre autour du cou, les épingles entre les lèvres.

Nadia et Raouf ne s’é­taient pas choi­sis. Ils s’é­taient trou­vés — comme se trouvent les gens qui vivent dans le même péri­mètre de cent mètres et qui finissent, par la seule force de la proxi­mi­té, par par­ta­ger les mêmes trot­toirs, les mêmes heures creuses, les mêmes regards. Nadia le voyait pas­ser sous son bal­con le matin, quand il aidait son père à char­ger la camion­nette. Un gar­çon grand pour son âge, les bras longs, la peau brune, une manière de por­ter les caisses en silence qui le dis­tin­guait des autres gar­çons du quar­tier — les bruyants, les van­tards, ceux qui sif­flaient les filles et se bat­taient pour un regard. Raouf ne sif­flait per­sonne. Il tra­vaillait, il se tai­sait, il mar­chait avec une len­teur qui res­sem­blait à de la gravité.

Ils avaient com­men­cé à se par­ler en juin, devant la bou­tique de Bechir le quin­caillier. Nadia ache­tait une ampoule pour la cui­sine. Raouf atten­dait que Bechir lui pré­pare une com­mande de ficelle pour les caisses. L’at­tente — dix minutes, peut-être quinze — avait suf­fi pour qu’une conver­sa­tion naisse, comme naissent les conver­sa­tions en été, dans les quar­tiers, entre les gens qui n’ont nulle part où aller : par la cha­leur, par l’en­nui, par la grâce de ne rien avoir à faire d’autre qu’être là.

Elle avait dit quelque chose sur la cha­leur — une bana­li­té. Il avait répon­du quelque chose sur la cha­leur — une autre bana­li­té. Mais dans l’é­change de ces bana­li­tés, quelque chose avait cir­cu­lé qui n’é­tait pas banal du tout. Une atten­tion. Un regard qui dure un quart de seconde de plus que néces­saire. Un sou­rire qui n’est pas de politesse.

Après cela, ils se croi­sèrent tous les jours. Ce n’é­tait pas arran­gé — ou peut-être l’é­tait-ce, de cette manière incons­ciente qu’ont les corps d’or­ga­ni­ser les ren­contres en ajus­tant les horaires, les tra­jets, les pauses, pour qu’un hasard se repro­duise assez sou­vent pour ces­ser d’être un hasard. Nadia sor­tait ache­ter du pain à onze heures — l’heure où Raouf reve­nait de la livrai­son du Majes­tic. Raouf pas­sait devant l’im­meuble jaune en fin d’a­près-midi — l’heure où Nadia pre­nait le frais sur le bal­con. Ils se saluaient, échan­geaient quelques mots, par­fois s’ar­rê­taient un moment à l’angle de la rue, dans la bande d’ombre que pro­je­tait le mur de la mosquée.

Ils ne par­laient de rien d’im­por­tant. Des exa­mens de Nadia — elle entrait en seconde à la ren­trée. Du tra­vail de Raouf — il vou­lait pas­ser le bac en can­di­dat libre, par­tir étu­dier en France. De la Coupe du monde qui se jouait en Ita­lie — Came­roun contre Argen­tine, Mara­do­na qui pleu­rait. Des films qu’on pas­sait le soir au ciné­ma Le Coli­sée, ave­nue Bour­gui­ba — des films égyp­tiens sur­tout, avec Adel Imam, que tout le quar­tier allait voir en famille et dont on réci­tait les répliques pen­dant des semaines. Mais sous ces conver­sa­tions de sur­face, il y avait autre chose — un cou­rant chaud, conti­nu, qui pas­sait entre eux et dont ils étaient tous les deux conscients sans jamais le nommer.

Nadia savait. Elle savait depuis la bou­tique de Bechir, depuis le pre­mier regard, depuis cette frac­tion de seconde où les yeux de Raouf — ce brun très sombre, cette pro­fon­deur de puits — s’é­taient posés sur elle avec une gra­vi­té qui n’ap­par­te­nait pas à un gar­çon de dix-huit ans. Elle savait, et elle ne fai­sait rien de ce savoir, parce que à quinze ans, dans un quar­tier comme Bab El Kha­dra, avec un père au minis­tère de l’In­té­rieur et une mère de Sfax, on ne fait rien de ce genre de savoir. On le range. On le plie soi­gneu­se­ment, comme les draps de Dalen­da, et on le met de côté.

L’é­té avan­ça. Juillet. La cha­leur devint une pré­sence phy­sique, un mur trans­pa­rent qui sépa­rait les heures de la mati­née — encore sup­por­tables — des heures de l’a­près-midi — mor­telles. Le quar­tier vivait au ralen­ti. Les stores bais­sés, les rues vides entre treize heures et seize heures, le chant des cigales qui rem­pla­çait celui des voix humaines. Seuls les chats bou­geaient, d’ombre en ombre, avec cette pru­dence liquide des ani­maux qui savent que le soleil peut tuer.

C’est dans cette tor­peur que la scène de l’es­ca­lier eut lieu.

Un soir de fin juillet. Il devait être sept heures — l’heure où la cha­leur com­mence à des­ser­rer son étau, où les bal­cons se rem­plissent de nou­veau, où les pre­miers par­fums de cui­sine montent des fenêtres ouvertes et se mêlent à l’o­deur de jas­min des jar­di­nières. Nadia des­cen­dait l’es­ca­lier de son immeuble pour ache­ter du lait chez Saïd, l’é­pi­cier du coin. L’es­ca­lier était sombre — l’am­poule du deuxième palier était grillée depuis des jours et per­sonne ne l’a­vait rem­pla­cée — et elle des­cen­dait pru­dem­ment, une main sur la rampe, quand elle enten­dit des pas qui montaient.

C’é­tait Raouf.

Il venait voir Farid, le frère aîné de Nadia, pour une affaire de moby­lette — un joint de culasse, un car­bu­ra­teur, un de ces pré­textes méca­niques que les gar­çons du quar­tier invo­quaient pour se retrou­ver. Ils se croi­sèrent au deuxième palier, dans la zone d’ombre, à l’en­droit exact où l’am­poule manquait.

Ils s’ar­rê­tèrent.

L’es­ca­lier était étroit — assez pour que deux per­sonnes puissent se croi­ser, pas assez pour qu’elles se croisent sans se frô­ler. Raouf était une marche en des­sous de Nadia, ce qui les met­tait presque à la même hau­teur — elle qui était petite, lui qui était grand. La lumière jaune de l’am­poule du palier au-des­sus tom­bait sur eux en biais, décou­pant leurs visages en deux moi­tiés, l’une éclai­rée, l’autre sombre.

— Bon­soir, dit Nadia.

— Bon­soir.

Ils auraient dû se croi­ser. C’est ce que font les gens dans un esca­lier — on se salue, on se range, on passe. Mais ni l’un ni l’autre ne bou­gea. Raouf ne mon­ta pas la marche sui­vante. Nadia ne des­cen­dit pas. Ils res­tèrent là, sépa­rés par qua­rante cen­ti­mètres d’air tiède, et le silence qui tom­ba entre eux n’a­vait rien du silence ordi­naire d’un esca­lier — c’é­tait un silence char­gé, vibrant, un silence qui conte­nait une question.

Nadia sen­tit l’o­deur de Raouf. Une odeur d’o­ranges — il avait dû aider son père aux caisses dans l’a­près-midi — et de sueur propre, et de quelque chose de plus pro­fond, de plus ani­mal, une odeur de peau chauf­fée par le soleil qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’elle connais­sait. Elle avait quinze ans. Elle n’a­vait jamais embras­sé per­sonne. Elle n’a­vait jamais été aus­si proche d’un gar­çon dans la pénombre. Son cœur bat­tait dans ses oreilles comme un poing contre une porte.

Raouf leva la main.

Pas vers elle — pas exac­te­ment. Il leva la main et la posa sur la rampe de l’es­ca­lier, à trois cen­ti­mètres de la main de Nadia. Trois cen­ti­mètres. L’es­pace entre l’au­ri­cu­laire de Raouf et le pouce de Nadia était mesu­rable, pré­cis, déli­bé­ré. Ce n’é­tait pas un geste invo­lon­taire. C’é­tait une pro­po­si­tion — la plus dis­crète, la plus pru­dente, la plus res­pec­tueuse des pro­po­si­tions. Une main posée près d’une main, sans la tou­cher, en lui lais­sant le choix de com­bler ou non la distance.

Nadia ne bou­gea pas sa main. Mais elle ne la reti­ra pas.

Ils res­tèrent ain­si — cinq secondes, dix secondes, une éter­ni­té com­pri­mée dans le for­mat d’un palier d’es­ca­lier — leurs mains à trois cen­ti­mètres l’une de l’autre, leurs souffles audibles dans le silence, la lumière jaune de l’am­poule au-des­sus et l’obs­cu­ri­té de l’am­poule man­quante en des­sous, et entre ces deux lumières, entre ces deux ombres, un espace qui n’ap­par­te­nait qu’à eux.

Puis la voix du père de Nadia tom­ba du qua­trième étage.

— Nadia !

Un seul mot. Le pré­nom, crié depuis le bal­con, avec cette auto­ri­té natu­relle des pères qui n’ont pas besoin de haus­ser la voix pour que tout un immeuble les entende. Habib ne savait pas que sa fille était dans l’es­ca­lier avec un gar­çon. Il l’ap­pe­lait sim­ple­ment pour le dîner, ou pour qu’elle rap­porte du pain en plus du lait, ou pour rien — pour le plai­sir de savoir où elle était, parce qu’un père est un homme qui a besoin de savoir où sont les gens qu’il aime.

La main de Nadia quit­ta la rampe. Elle des­cen­dit une marche, puis deux, pas­sa devant Raouf en le frô­lant à peine — l’é­paule contre l’é­paule, un contact si bref qu’on pou­vait dou­ter qu’il ait eu lieu — et conti­nua sa des­cente vers la lumière crue de la porte d’entrée.

— Bon­soir, dit-elle sans se retourner.

Elle ne le vit pas res­ter là, immo­bile sur le palier, la main encore posée sur la rampe à l’en­droit exact où sa main à elle s’é­tait trou­vée. Elle ne le vit pas fer­mer les yeux et ins­pi­rer len­te­ment, comme pour rete­nir dans ses pou­mons l’air qu’elle venait de tra­ver­ser. Elle ne vit rien de cela parce qu’elle était déjà dehors, dans la rue, dans la cha­leur du soir, le cœur bat­tant, les joues brû­lantes, mar­chant vers l’é­pi­ce­rie de Saïd avec la cer­ti­tude abso­lue et ter­ri­fiante que quelque chose venait de com­men­cer — quelque chose qu’elle n’a­vait pas les mots pour nom­mer et qu’elle ne nom­me­rait pas avant vingt ans.

Après cette soi­rée, ils ne se retrou­vèrent plus seuls.

L’é­té se ter­mi­na. Sep­tembre arri­va avec ses car­tables et ses uni­formes. Raouf pas­sa son bac, l’eut du pre­mier coup, obtint une bourse pour Mar­seille. En octobre, il était par­ti. Nadia entra en seconde au lycée Bour­gui­ba. La vie reprit son cours — ce cours lent et régu­lier des vies tuni­siennes d’a­vant, quand rien ne sem­blait bou­ger, quand les années se res­sem­blaient comme les jours et les jours comme les heures.

Mais l’es­ca­lier resta.

Il res­ta dans le corps de Nadia comme reste une brû­lure — pas dou­lou­reuse, pas visible, mais là, ins­crite dans la peau, réveillée par cer­taines odeurs, cer­taines lumières, cer­taines cha­leurs du soir. Il res­ta dans le corps de Raouf — à Mar­seille, puis à Tunis, puis dans son mariage, puis dans son chô­mage — comme un accord non réso­lu, une phrase inter­rom­pue au milieu, une porte ouverte que per­sonne n’a­vait franchie.

Vingt ans.

Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un sou­ve­nir perde sa dou­leur et gagne en beau­té. Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un geste inache­vé devienne, dans la mémoire, plus puis­sant qu’un geste accom­pli. Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour que deux mains à trois cen­ti­mètres l’une de l’autre dans un esca­lier sombre deviennent le moment le plus éro­tique de deux vies entières.

Et main­te­nant — jan­vier 2011, le Majes­tic fer­mé, la chambre 22, le mate­las gris — main­te­nant, l’es­ca­lier était de retour. Non pas comme un sou­ve­nir, mais comme une pos­si­bi­li­té. Comme une seconde chance offerte par un hôtel fan­tôme dans un pays sur le point de basculer.

Le mar­di soir, Raouf envoya un SMS.

Demain. 14h.

Nadia lut le mes­sage dans la cui­sine de Lafayette, debout devant la fenêtre, une Cris­tal au bout des doigts. Les antennes para­bo­liques. Le ciel de cuivre. La sirène loin­taine. Elle tapa sa réponse avec le pouce — un seul mot, le même qu’au café, le même que devant le Majes­tic, le seul mot qui comptait :

D’ac­cord.

Cha­pitre 5 — Chambre 22

Elle arri­va la première.

Mon­cef lui ouvrit la porte de ser­vice sans un mot, lui ten­dit une clé atta­chée à un anneau de cuivre et retour­na dans sa loge au fond de la cour. Nadia mon­ta seule. L’es­ca­lier de marbre, dans la lumière grise de jan­vier, avait une majes­té de ruine — les marches usées en leur centre par un siècle de pas, la rampe de fer for­gé cou­verte d’une pous­sière si fine qu’elle res­sem­blait à du velours, et ce silence spé­ci­fique des bâti­ments vides, un silence qui n’est pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de tous les bruits pas­sés, com­pri­més dans les murs comme des fos­siles dans la pierre.

Deuxième étage. Cou­loir. Chambre 22.

La clé tour­na avec une résis­tance qui céda d’un coup — le pêne rouillé, la ser­rure fati­guée. La porte s’ou­vrit sur la pièce qu’elle avait vue trois jours plus tôt avec Raouf : le mate­las gris, la chaise pliante, la fenêtre au volet ban­cal. Rien n’a­vait chan­gé. Rien ne pou­vait chan­ger dans un endroit que per­sonne n’habitait.

Et pour­tant.

Nadia remar­qua immé­dia­te­ment ce qui n’é­tait pas là la der­nière fois : une cou­ver­ture. Une cou­ver­ture de laine brune, pliée en quatre, posée au pied du mate­las. Mon­cef. Mon­cef avait mon­té une cou­ver­ture. Nadia sou­rit — un sou­rire inté­rieur, un sou­rire pour per­sonne — parce que ce geste conte­nait tout ce qu’un geste peut conte­nir : la bien­veillance, la dis­cré­tion, la com­pli­ci­té muette d’un homme qui sait ce que les gens viennent cher­cher dans une chambre vide et qui ne juge pas.

Elle ouvrit le volet. La lumière entra. Jan­vier à Tunis : une lumière blanche, un peu lai­teuse, sans la vio­lence du soleil d’é­té mais avec une clar­té qui détaille tout — chaque fis­sure du mur, chaque grain du car­re­lage, chaque fil du mate­las. Le jar­din Habib Tha­meur était en bas, vert sombre sous le ciel pâle. Les pal­miers ne bou­geaient pas. Un vieil homme tra­ver­sait l’al­lée cen­trale en tirant un caddie.

Nadia s’as­sit sur la chaise pliante. Posa son sac par terre. Sor­tit ses Cris­tal, en allu­ma une. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de froid, pas de peur, mais de cette ner­vo­si­té spé­ci­fique qui pré­cède les choses qu’on a déci­dé de faire et qu’on n’a pas encore faites.

Des pas dans l’escalier.

Nadia écra­sa sa ciga­rette sur le rebord de la fenêtre. Les pas mon­taient len­te­ment — des pas lourds, régu­liers, des pas d’homme qui ne se presse pas. Puis le cou­loir. Puis le silence devant la porte. Puis un coup frap­pé — un seul, discret.

Elle ouvrit.

Raouf était là. Veste sombre, col rele­vé, les joues rou­gies par le froid de la rue. Il tenait un sac en plastique.

— J’ai appor­té du thé, dit-il. Et des makrouds.

Il entra. Posa le sac sur la chaise. Regar­da la pièce comme s’il la voyait pour la pre­mière fois — le mate­las, la cou­ver­ture pliée, la fenêtre ouverte, Nadia.

— Mon­cef a mis une cou­ver­ture, dit-elle.

— Oui. Il fait ça.

Raouf sor­tit du sac un ther­mos cabos­sé et deux verres en plas­tique. Il ver­sa le thé — vert, sucré, par­fu­mé à la menthe. Les makrouds étaient enve­lop­pés dans du papier jour­nal : des losanges de semoule four­rés aux dattes, dorés, pois­seux de miel. Il en ten­dit un à Nadia. Elle mor­dit dedans. Le goût de la datte et du miel lui emplit la bouche — un goût d’en­fance, de Bab El Kha­dra, des après-midi chez Ommi Zohra.

Ils burent le thé debout, l’un en face de l’autre, sépa­rés par un mètre de car­re­lage pous­sié­reux. Le ther­mos entre eux comme un objet rituel. Les makrouds. La vapeur du thé dans l’air froid. Dehors, le jar­din. Dedans, le silence de l’hô­tel — ce silence si dense qu’on enten­dait la res­pi­ra­tion de l’autre, et der­rière la res­pi­ra­tion, le bat­te­ment du sang, et der­rière le bat­te­ment du sang, le bruit imper­cep­tible de deux corps qui s’a­justent l’un à l’autre dans l’es­pace, qui cherchent la bonne dis­tance, la bonne incli­nai­son, le bon angle.

— Raconte-moi Mar­seille, dit Nadia.

Raouf par­la. Mar­seille — l’é­cole d’in­gé­nieurs à côté de la gare Saint-Charles, la chambre de bonne au Panier, le mis­tral qui ren­dait fou, les pre­miers hivers sans soleil, la soli­tude des étu­diants étran­gers qui ne connaissent per­sonne et qui se regroupent par pays dans les réfec­toires comme des nau­fra­gés sur un radeau. Il par­la des chan­tiers où il avait tra­vaillé l’é­té pour payer ses études — cof­frage, fer­raillage, les mains dans le béton à vingt-deux ans. De la fille qu’il avait aimée à vingt-cinq ans — une Mar­seillaise, Céline, ser­veuse au Vieux-Port, qui l’a­vait quit­té parce qu’il ne par­lait pas assez.

— Tu ne parles tou­jours pas assez, dit Nadia.

— Non. Mais je parle mieux.

Il par­la de son retour à Tunis en 2003. Le mariage avec Sonia — arran­gé par les familles, accep­té sans enthou­siasme, vécu sans drame. Deux filles : Yas­mine, sept ans, Inès, cinq ans. Une mai­son à La Mar­sa avec un jar­din où Sonia culti­vait du roma­rin. Un tra­vail qui mar­chait. Puis le contrat per­du. Le cou­sin des Tra­bel­si. L’hu­mi­lia­tion de com­prendre que dans ce pays, le tra­vail et le talent ne ser­vaient à rien si l’on n’a­vait pas le bon nom de famille.

— Et toi ? dit Raouf. Raconte-moi.

Elle par­la. Moins que lui. Le mariage avec Karim, un col­lègue prof de maths, en 2000. Yas­sine né en 2001. Huit ans de vie com­mune sans joie ni mal­heur. Le divorce en 2009, bru­tal dans la forme, sou­la­gé dans le fond.

— Et depuis ? dit Raouf.

— Depuis, rien. Le lycée, Yas­sine, l’ap­par­te­ment. Les Cris­tal. Les livres.

— Tu lis quoi ?

— En ce moment ? Kateb Yacine et Colette. En alternance.

Raouf rit. Un rire vrai, un rire qui venait du ventre.

— Kateb Yacine et Colette. C’est toi, ça.

— Com­ment ça, c’est moi ?

— La révolte et la sen­sua­li­té. Les deux en même temps. C’est exac­te­ment toi.

Nadia ne répon­dit pas. Pas parce qu’elle n’a­vait rien à dire, mais parce que ce que Raouf venait de dire était si juste, si pré­cis, qu’elle eut besoin d’un moment pour le rece­voir. Per­sonne ne l’a­vait jamais résu­mée en deux mots. Per­sonne ne l’a­vait jamais vue aus­si clai­re­ment. Et cette clar­té — cette sen­sa­tion d’être vue, d’être lue, d’être com­prise par quel­qu’un qui ne la connais­sait presque plus — fut plus intime que n’im­porte quel contact physique.

Raouf posa son verre de thé sur le rebord de la fenêtre. Il s’ap­pro­cha. Pas d’un pas — d’un demi-pas. La dis­tance entre eux pas­sa d’un mètre à soixante cen­ti­mètres. L’air entre leurs corps chan­gea de température.

— Je n’ai jamais oublié l’es­ca­lier, dit-il.

— Je sais.

— J’ai pen­sé à toi à Mar­seille. En me cou­chant, sou­vent. Je pen­sais à l’es­ca­lier. Aux trois centimètres.

— Trois centimètres ?

— Entre ta main et la mienne. Sur la rampe. J’ai mesu­ré des mil­liers de fois dans ma tête. Trois centimètres.

Nadia leva les yeux vers lui. Il était très proche main­te­nant. Elle sen­tait l’o­deur de thé à la menthe sur son souffle et, en des­sous, cette odeur plus ancienne, plus pro­fonde — le san­tal, le tabac, la peau.

Elle posa sa main sur la poi­trine de Raouf.

Un geste simple. La paume à plat, sur le ster­num, par-des­sus la veste et la che­mise. Elle sen­tait le bat­te­ment de son cœur — rapide, plus rapide qu’on ne l’au­rait cru chez un homme si calme. Ce bat­te­ment démen­tait tout le reste — la len­teur, la gra­vi­té, le silence. Sous la sur­face, Raouf tremblait.

Il ne bou­gea pas. Il la lais­sa sen­tir son cœur. Puis il leva la main — comme dans l’es­ca­lier, vingt ans plus tôt — et la posa sur la joue de Nadia. Sa paume était chaude, large, un peu rugueuse. Ses doigts tou­chèrent la tempe, l’o­reille, la nais­sance des che­veux. Il ne cares­sa pas. Il posa sa main, c’est tout. Comme on pose une main sur un mur pour véri­fier qu’il est réel.

Ils res­tèrent ainsi.

Ce qui se pas­sa ensuite n’ap­par­tient pas aux mots — ou pas entiè­re­ment. Les mots sont bons pour les gestes nets, les actions claires, les mou­ve­ments qui ont un début et une fin. Mais ce qui se pas­sa dans la chambre 22 cet après-midi-là était d’un autre ordre — un ordre de len­teur, de flou, de proxi­mi­té pro­gres­sive. Quelque chose qui res­sem­blait moins à un acte qu’à une marée, un mou­ve­ment conti­nu et sans à‑coups, une avan­cée et un recul, une respiration.

Ils ne s’embrassèrent pas.

Pas ce jour-là. Ils res­tèrent sur le seuil — front contre front, souffle contre souffle, main contre joue, main contre poi­trine — pen­dant un temps qu’au­cun des deux n’au­rait su mesu­rer. Dehors, un oiseau chan­tait dans le jar­din. Quelque part dans les entrailles du Majes­tic, un tuyau gar­gouillait — un bruit de vieille plom­be­rie, un sou­pir d’or­gane fatigué.

Puis le télé­phone de Nadia sonna.

Le son — une son­ne­rie stri­dente, méca­nique, par­fai­te­ment étran­gère à l’at­mo­sphère de la chambre — les sépa­ra d’un coup, comme un cou­teau qui tranche un fil. Nadia recu­la d’un pas, por­ta la main à sa poche, regar­da l’é­cran. Yassine.

— Allô ?

La voix de son fils, onze ans, un peu rauque : Maman, t’es où ? J’ai faim. Il y a quoi à manger ?

— J’ar­rive. Il y a du riz d’hier au fri­go. Réchauffe-le. J’ar­rive dans vingt minutes.

Elle rac­cro­cha. Ran­gea le télé­phone. Regar­da Raouf, qui s’é­tait ados­sé au mur, les mains dans les poches, le visage calme mais les yeux — les yeux brûlaient.

— Il faut que j’y aille, dit-elle.

Raouf hocha la tête.

— Demain ?

— Demain.

Elle prit son sac, se diri­gea vers la porte. Au moment de sor­tir, elle se retour­na. Raouf n’a­vait pas bou­gé. Il était ados­sé au mur de la chambre 22, dans la lumière pâle, avec le mate­las gris et la cou­ver­ture de Mon­cef et le ther­mos vide et les miettes de makroud, et il la regar­dait avec une expres­sion qu’elle n’a­vait jamais vue sur aucun visage — une expres­sion qui n’é­tait ni du désir ni de la ten­dresse ni de la mélan­co­lie, mais les trois à la fois, fon­dus ensemble, comme les cou­leurs sous les couches de pein­ture des murs.

Elle sor­tit.

En des­cen­dant l’es­ca­lier de marbre, elle posa sa main sur la rampe de fer for­gé. Le métal était froid. Mais à l’en­droit exact où sa paume se fer­ma sur la rampe, elle sen­tit — ou crut sen­tir — une cha­leur rési­duelle, comme si quel­qu’un d’autre, avant elle, avait tenu cette rampe au même endroit. Un offi­cier alle­mand. Un sol­dat amé­ri­cain. Bar­ba­ra en robe noire, un soir de 1964. Moïse Bor­gel, le cha­peau à la main, les doigts qui tremblent. Des mains par cen­taines, par mil­liers, empi­lées les unes sur les autres dans le fer for­gé, comme les couches de pein­ture sur les murs, comme les couches de temps dans les pierres.

Dehors, la lumière de jan­vier l’é­blouit. Le jar­din Habib Tha­meur était tra­ver­sé par un groupe d’é­co­liers en tablier bleu, une ins­ti­tu­trice en tête. Quelque part vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba, on enten­dait un bruit de klaxons insis­tants — pas les klaxons ordi­naires de la cir­cu­la­tion, mais des klaxons rageurs, ryth­més, qui res­sem­blaient à un cri.

Nadia mar­cha vite vers Lafayette. En pas­sant devant un kiosque à jour­naux, elle lut le gros titre de La Presse : des mots lisses, offi­ciels, qui ne disaient rien. Mais le visage du ven­deur, lui, disait tout — un visage fer­mé, ten­du, les mâchoires ser­rées, les yeux qui bou­geaient trop vite, comme quel­qu’un qui attend un coup.

Cha­pitre 6 — Moncef

Le soir tom­bait sur le Majes­tic comme une cou­ver­ture qu’on tire.

Mon­cef fai­sait sa ronde. Il la fai­sait chaque soir depuis six ans — la même ronde, le même iti­né­raire, les mêmes gestes, avec la régu­la­ri­té d’un gar­dien de phare ou d’un moine. Il com­men­çait par le rez-de-chaus­sée : le hall, les anciennes salles de récep­tion, la cui­sine désaf­fec­tée, la chauf­fe­rie. Puis le pre­mier étage — les chambres 1 à 18, l’an­cienne suite nup­tiale, le local tech­nique. Puis le deuxième — les chambres 19 à 36, dont la 22 où il ne fai­sait que pas­ser le regard par l’en­tre­bâille­ment de la porte. Puis le troi­sième, le qua­trième, la ter­rasse. Chaque porte véri­fiée, chaque fenêtre ins­pec­tée, chaque bruit iden­ti­fié. Une heure et demie, par­fois deux. Puis il redes­cen­dait dans sa loge — une pièce de quinze mètres car­rés au fond de la cour inté­rieure, avec un lit de camp, un réchaud à gaz, un poste de radio et une pho­to­gra­phie enca­drée de sa mère morte en 1997.

Ce soir-là, en pas­sant devant la chambre 22, Mon­cef s’ar­rê­ta. Il ne pous­sa pas la porte. Il n’en­tra pas. Mais il res­ta là un moment, debout dans le cou­loir du deuxième étage, les mains le long du corps, et il écouta.

Rien. La chambre était vide. Ils étaient par­tis depuis des heures — Nadia d’a­bord, puis Raouf vingt minutes plus tard. Mais quelque chose res­tait. Mon­cef ne croyait pas aux fan­tômes — du moins pas aux fan­tômes au sens des his­toires qu’on raconte aux enfants, les draps blancs et les chaînes. Mais il croyait à ce que les murs retiennent. Qua­rante ans dans cet hôtel lui avaient appris cela : les murs retiennent. Les voix, les par­fums, les souffles, les gestes — tout cela s’im­prime dans le plâtre et dans la pierre, et un homme qui sait écou­ter peut entendre ce que les murs ont absorbé.

Il redes­cen­dit.

Dans sa loge, il allu­ma le réchaud, posa la bouilloire, s’as­sit sur le lit de camp. La radio était réglée sur Mosaïque FM — la seule sta­tion qu’il écou­tait depuis que Radio Tunis avait chan­gé de for­mat. Un pré­sen­ta­teur par­lait de la météo : pluie demain, tem­pé­ra­tures en baisse, vent du nord. Puis une chan­son — Saber Rebaï, une voix chaude et trem­blante qui chan­tait en tuni­sien quelque chose sur l’a­mour et la dis­tance. Mon­cef bais­sa le volume.

Il pen­sa à Barbara.

C’é­tait un sou­ve­nir qu’il revi­si­tait sou­vent, comme on relit un pas­sage pré­fé­ré d’un livre aimé. Chambre 14, pre­mier étage. L’an­née — 1964, 1965, il ne savait plus. Ce dont il se sou­ve­nait avec une pré­ci­sion abso­lue, c’é­tait la robe. Une robe noire, longue, sans bijoux, sans orne­ment. Bar­ba­ra por­tait cette robe comme on porte une seconde peau — sans y pen­ser, sans s’en sou­cier. Elle était grande, mince, avec un visage qui n’é­tait pas beau au sens où les maga­zines entendent la beau­té, mais qui avait quelque chose de plus : une inten­si­té, une pré­sence qui modi­fiait l’air autour d’elle, qui aiman­tait le regard.

Mon­cef avait vingt ans à l’é­poque. Il était ser­veur au bar du rez-de-chaus­sée — un bar en aca­jou, avec des tabou­rets de cuir rouge et un comp­toir de zinc. Bar­ba­ra était des­cen­due la pre­mière nuit de son séjour, après le concert au Théâtre muni­ci­pal. Il devait être minuit. Le bar était fer­mé. Mon­cef net­toyait les verres. Elle était entrée sans bruit — il ne l’a­vait pas enten­due, il avait sim­ple­ment levé les yeux et elle était là, debout devant le pia­no droit qui occu­pait le coin gauche du bar.

— Je peux ? avait-elle dit.

Ce furent les deux seuls mots qu’elle lui adres­sa jamais.

Elle avait joué. Pen­dant une heure, peut-être plus. Mon­cef ne connais­sait pas les mor­ceaux — il n’a­vait pas d’é­du­ca­tion musi­cale, il avait gran­di avec la radio tuni­sienne, Oum Kal­thoum, Hédi Joui­ni, les chants du malouf. Mais ce qu’il enten­dit ce soir-là n’a­vait pas besoin d’être connu pour être com­pris. C’é­tait une musique qui par­lait direc­te­ment au ventre — pas à l’o­reille, pas à la tête, au ventre. Des accords graves qui mon­taient len­te­ment vers des mélo­dies aiguës, fra­giles, puis redes­cen­daient dans le grave. Des silences entre les notes — des silences si pleins que Mon­cef rete­nait son souffle, de peur de les abîmer.

Quand elle eut fini, elle refer­ma le cou­vercle du pia­no, se leva, et sor­tit du bar sans se retour­ner. Mon­cef res­ta avec les verres propres ali­gnés sur le comp­toir de zinc et le silence assour­dis­sant qui sui­vait la musique — ce silence qui est le néga­tif du son, qui en porte l’empreinte.

Elle revint chaque soir. Quatre soirs, cinq peut-être. Tou­jours après minuit. Tou­jours la même robe noire. Elle jouait, Mon­cef écou­tait. Ils n’é­chan­gèrent plus un mot. Ce fut la rela­tion la plus intense que Mon­cef eût jamais eue avec un être humain — une rela­tion sans parole, sans contact, sans rien d’autre que la musique et la pré­sence. Quand Bar­ba­ra quit­ta le Majes­tic, elle ne dit pas au revoir. Elle mon­ta dans un taxi devant l’en­trée prin­ci­pale et dis­pa­rut. Mon­cef, depuis la porte du bar, regar­da le taxi s’é­loi­gner sur l’a­ve­nue de Paris. Puis il retour­na net­toyer les verres.

La bouilloire siffla.

Mon­cef ver­sa l’eau sur les feuilles de thé vert. L’o­deur de menthe emplit la loge. Il pen­sa à Bras­sens, ensuite — Bras­sens au comp­toir, le pas­tis Boga, la pipe, le rire énorme. Bras­sens qui appe­lait Mon­cef « chef » et qui lui avait lais­sé un billet de cent francs en pour­boire, une somme fabu­leuse à l’é­poque. Bras­sens qui avait dit, en regar­dant la salle vide du bar, un après-midi de semaine : « C’est le pro­blème des beaux endroits — il n’y a jamais assez de gens dedans. » Mon­cef avait gar­dé le billet pen­dant des années, plié dans son por­te­feuille, comme une relique. Puis un jour il l’a­vait dépen­sé — il ne savait même plus pour­quoi, ni pour quoi. C’est le des­tin de toutes les reliques : elles finissent par rede­ve­nir ce qu’elles sont.

Et puis les autres. Les fan­tômes du Majestic.

Il y avait eu les mariages — les grands mariages bour­geois des années 1960 et 1970, quand le Majes­tic était l’en­droit où se mariaient les familles de la ville euro­péenne, les méde­cins, les avo­cats, les hauts fonc­tion­naires du régime. Les salles de récep­tion du rez-de-chaus­sée étaient déco­rées de roses et de tubé­reuses. L’or­chestre jouait du malouf toute la nuit. Les femmes por­taient des robes de Paris, les hommes des cos­tumes croi­sés. On man­geait du pois­son grillé et de l’a­gneau aux pru­neaux et on buvait du cham­pagne et du bou­kha — l’al­cool de figue, la fier­té tuni­sienne — et les fêtes duraient jus­qu’à l’aube. Mon­cef ser­vait. Il cir­cu­lait entre les tables avec des pla­teaux char­gés de verres, invi­sible et omni­pré­sent, comme le sont les ser­veurs, comme le sont les murs.

Puis il y avait eu les années 1980. Les années Ben Ali. L’hô­tel avait chan­gé d’at­mo­sphère — pas de décor, pas de struc­ture, mais d’at­mo­sphère. Les mêmes murs, les mêmes lustres, les mêmes chambres, mais une clien­tèle dif­fé­rente. Des hommes en cos­tume sombre qui ne se pré­sen­taient pas. Des réunions dans les suites du qua­trième étage dont les portes res­taient fer­mées. Des enve­loppes qui pas­saient de main en main dans le bar. Des voi­tures aux vitres tein­tées garées devant l’en­trée. Et par­fois — Mon­cef ne vou­lait pas s’en sou­ve­nir mais il s’en sou­ve­nait quand même — des filles. Des jeunes filles ame­nées le soir par des chauf­feurs qui ne cou­paient pas le moteur, dépo­sées devant la porte de ser­vice — cette même porte par laquelle Nadia entrait main­te­nant — et récu­pé­rées à l’aube. Mon­cef ne voyait pas leurs visages. Il enten­dait leurs talons dans le cou­loir, le frois­se­ment de leurs robes dans l’es­ca­lier, et par­fois un rire ner­veux, un rire de gorge qui n’a­vait rien de joyeux.

Il n’a­vait rien dit. Jamais. Il n’a­vait pas dit parce qu’on ne dit pas — pas dans ce pays, pas à cette époque, pas quand on est un gar­dien de nuit qui gagne quatre cents dinars par mois et qui vit dans une loge de quinze mètres car­rés. Il avait fait comme le Majes­tic lui-même : il avait absorbé.

L’hô­tel ne choi­sit pas ses clients. C’est ce qu’il avait dit à Nadia et Raouf, et c’é­tait la véri­té. Mais ce n’é­tait pas toute la véri­té. La véri­té entière, c’est que l’hô­tel ne choi­sit pas ses clients mais il les garde — dans ses murs, dans ses cou­loirs, dans l’o­deur de ses chambres. Il les garde tous, les bons et les mau­vais, les géné­reux et les lâches, Bar­ba­ra et le colo­nel SS, Bras­sens et les hommes en cos­tume sombre. Il les garde sans tri, sans juge­ment, sans hié­rar­chie. Et le gar­dien fait pareil. Le gar­dien est le der­nier témoin, celui qui reste quand tout le monde est par­ti, celui qui sait tout et ne dit rien, celui qui écoute les murs par­ler dans le silence de la nuit.

Mon­cef but son thé à petites gor­gées. La radio dif­fu­sait les infor­ma­tions de vingt-trois heures. Le pré­sen­ta­teur par­lait d’une voix chan­gée — une voix qui essayait d’être calme mais qui ne l’é­tait pas tout à fait, comme un musi­cien qui tient sa note mais dont l’ins­tru­ment est légè­re­ment désac­cor­dé. Des mots pas­saient : Sfax, Kas­se­rine, couvre-feu, calme. Le mot calme reve­nait sou­vent. Trop sou­vent. Quand un mot revient trop sou­vent, c’est qu’il désigne son contraire.

Mon­cef étei­gnit la radio.

Il pen­sait à Raouf et Nadia. Il les avait vus mon­ter l’es­ca­lier — sépa­ré­ment, à vingt minutes d’in­ter­valle — et il les avait vus redes­cendre — sépa­ré­ment, dans le même inter­valle. Il ne savait pas ce qu’ils fai­saient dans la chambre 22 et il ne vou­lait pas le savoir. Ce qu’il savait, c’est qu’ils mon­taient légers et qu’ils redes­cen­daient chan­gés — pas for­cé­ment heu­reux, pas for­cé­ment tristes, mais chan­gés, comme on est chan­gé après avoir tra­ver­sé une fron­tière invisible.

C’é­tait cela, au fond, un hôtel. Pas un bâti­ment. Pas un com­merce. Un espace du secret. Un lieu où les gens viennent faire ce qu’ils ne peuvent pas faire chez eux — dor­mir avec quel­qu’un d’autre, pleu­rer sans témoins, jouer du pia­no à minuit, com­plo­ter, tra­hir, aimer. Un hôtel est un confes­sion­nal sans prêtre. Un hôtel est un théâtre sans public. Et le gar­dien de nuit — le der­nier, le seul — est l’ombre qui arpente les cou­lisses quand les acteurs sont partis.

Mon­cef posa son verre de thé. Se leva du lit de camp. Enfi­la ses babouches. Sor­tit dans la cour intérieure.

La cour du Majes­tic était un rec­tangle de ciel. Quatre murs, un sol pavé, un puits com­blé au centre, et au-des­sus les fenêtres des quatre étages — toutes fer­mées, toutes noires, sauf une, au deuxième, côté jar­din, dont le volet était res­té ouvert. La chambre 22.

Mon­cef leva les yeux vers cette fenêtre ouverte. La lumière de la lune entrait dans la chambre, il le savait — il la voyait se reflé­ter sur le pla­fond, un rec­tangle argen­té qui bou­geait imper­cep­ti­ble­ment avec les nuages. Il pen­sa à tous les gens qui avaient regar­dé cette même lune par cette même fenêtre. Un offi­cier alle­mand. Un sol­dat amé­ri­cain. Bar­ba­ra. Un ministre de Bour­gui­ba. Un mari infi­dèle. Un voya­geur soli­taire. Et main­te­nant, per­sonne — un mate­las vide, une cou­ver­ture de laine brune, et l’o­deur de deux corps mêlée à la pous­sière de plâtre.

Dehors, au-delà des murs du Majes­tic, la ville bruis­sait. Ce n’é­tait pas le bruis­se­ment habi­tuel de Tunis la nuit — les klaxons, les voix, les moby­lettes. C’é­tait autre chose. Un bruis­se­ment sourd, conti­nu, comme le gron­de­ment de la mer avant la tem­pête. Mon­cef le sen­tait dans les murs. Les murs du Majes­tic savaient. Ils avaient déjà sen­ti cela — en 1942, quand les avions alle­mands avaient atter­ri à El-Aoui­na, en 1952, quand les émeutes avaient secoué le quar­tier, en 1978, quand la grève géné­rale avait fait trem­bler le pays. Les murs savaient ce que les gens ne savaient pas encore : que quelque chose allait chan­ger. Que le silence allait se bri­ser. Que les jours qui venaient ne res­sem­ble­raient à aucun des jours précédents.

Mon­cef ren­tra dans sa loge. Se cou­cha sur le lit de camp. Tira la cou­ver­ture jus­qu’au men­ton. La pho­to­gra­phie de sa mère le regar­dait depuis le mur — un visage rond, sou­riant, enca­dré d’un fou­lard blanc.

Il fer­ma les yeux.

Demain, ils revien­draient. Raouf d’a­bord, Nadia ensuite. Ou l’in­verse. Et lui, Mon­cef, ouvri­rait la porte de ser­vice, ten­drait la clé de cuivre, et retour­ne­rait dans sa loge. Comme chaque jour. Comme tou­jours. Le gar­dien garde. C’est tout ce qu’il sait faire. C’est tout ce qu’on lui demande.

Mais cette nuit-là — dans le silence de la loge, sous la pho­to­gra­phie de sa mère, avec la radio éteinte et le thé froid au fond du verre — Mon­cef eut l’im­pres­sion que ce n’é­tait pas seule­ment la porte de l’hô­tel qu’il gar­dait. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus fra­gile, de plus pré­cieux, de plus menacé.

Quelque chose qui res­sem­blait au pays tout entier.

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Cha­pitre 1 — Le banc mouillé

La pluie de jan­vier à Tunis n’est pas une vraie pluie. C’est autre chose — un voile gris, tiède encore, qui tombe sans convic­tion sur les façades de l’a­ve­nue de Paris et donne aux trot­toirs cet éclat trouble, presque hui­leux, que les villes médi­ter­ra­néennes n’ont que quelques semaines par an. On ne sort pas le para­pluie pour cette pluie-là. On relève le col, on accé­lère le pas, on baisse les yeux sur les flaques et on se dit que ce n’est rien, que ça va pas­ser, que le soleil revien­dra avant midi.

Nadia mar­chait vite.

Elle mar­chait tou­jours vite le matin, ses talons plats frap­pant le bitume mouillé avec une régu­la­ri­té de métro­nome, le sac en ban­dou­lière ser­ré contre la hanche, le paquet de Cris­tal dans la poche gauche de son man­teau — tou­jours la gauche, tou­jours le même man­teau, un trench beige qu’elle por­tait depuis trois hivers et dont la cein­ture avait per­du sa boucle. Elle tra­ver­sait le jar­din Habib Tha­meur en dia­go­nale, cou­pant entre les bancs verts et les pal­miers, lon­geant le kiosque à musique fer­mé, évi­tant d’ins­tinct les flaques les plus pro­fondes. Le lycée était à dix minutes. Elle avait le temps.

Elle avait tou­jours le temps, d’ailleurs. Le temps était deve­nu depuis son divorce une matière étran­ge­ment élas­tique — elle en avait trop le soir, pas assez le matin, et les après-midi du mer­cre­di, quand Yas­sine était chez son père, le temps pre­nait une consis­tance vis­queuse et immo­bile qui la for­çait à fumer ciga­rette sur ciga­rette devant la fenêtre de la cui­sine en regar­dant les antennes para­bo­liques du quar­tier Lafayette.

Ce matin-là, elle ralentit.

Elle ne sut pas pour­quoi. Quelque chose dans la façade du Majes­tic, peut-être — cette blan­cheur Art Nou­veau qui pre­nait sous la pluie une teinte de nacre sale, les courbes douces des bal­cons, les volets fer­més du pre­mier étage der­rière les­quels on devi­nait le vide. L’hô­tel était fer­mé depuis 2005. Six ans déjà. Six ans que les écha­fau­dages enca­geaient le flanc gauche du bâti­ment, que les bâches bleues cla­quaient au vent d’hi­ver, que la porte prin­ci­pale était ver­rouillée der­rière une grille métal­lique où s’ac­cu­mu­laient les pros­pec­tus et les sacs plas­tique. Six ans que le Majes­tic était un fan­tôme plan­té au cœur de Tunis, entre les jar­dins et l’a­ve­nue, visible de par­tout, habi­té par personne.

Nadia le regar­dait chaque matin sans le voir. On ne voit plus ce qu’on regarde tous les jours. Mais ce matin-là — était-ce la pluie, la lumière, le froid inha­bi­tuel de ce début jan­vier — elle leva les yeux vers la ter­rasse du pre­mier étage et s’arrêta.

Il y avait un homme assis sur le banc qui fai­sait face à l’hô­tel, de l’autre côté de l’al­lée. Un homme en veste sombre, col rele­vé, les mains dans les poches, qui regar­dait lui aus­si la façade. Il ne bou­geait pas. Il ne sem­blait pas gêné par la pluie. Il était là comme on est assis dans son propre salon — ins­tal­lé, immo­bile, chez lui.

Nadia le regar­da trois secondes, peut-être quatre.

Ce fut suffisant.

Le corps recon­naît avant l’es­prit. C’est une loi que per­sonne n’en­seigne et que tout le monde connaît. Le corps recon­naît la sil­houette, l’in­cli­nai­son de la tête, la manière qu’a un homme de poser ses mains sur ses genoux — et il envoie le signal bien avant que le cer­veau n’ait eu le temps de fouiller dans ses archives pour trou­ver le nom, le visage, l’é­poque. Nadia sen­tit d’a­bord la cha­leur. Une cha­leur par­fai­te­ment dépla­cée dans le froid de jan­vier, une bouf­fée venue du ventre qui remon­ta jus­qu’aux joues. Puis le nom arriva.

Raouf.

Pas le nom de famille. Juste Raouf. Le pré­nom seul, comme un caillou lan­cé dans l’eau dor­mante de vingt années de silence.

Elle faillit conti­nuer. Ses jambes, entraî­nées par l’ha­bi­tude du tra­jet, firent encore deux pas en direc­tion du lycée. Puis elle s’ar­rê­ta de nou­veau. Se retour­na. L’homme sur le banc n’a­vait pas bou­gé. Il regar­dait tou­jours le Majes­tic avec cette atten­tion absente des gens qui ne regardent rien — ou qui regardent quelque chose que per­sonne d’autre ne peut voir.

— Raouf ?

Elle avait dit le nom à voix haute. Pas fort. Juste assez pour que la pluie ne le mange pas. L’homme tour­na la tête. Il avait vieilli — évi­dem­ment il avait vieilli, vingt ans c’est vingt ans — mais c’é­taient les mêmes yeux, ce brun très sombre qui don­nait l’im­pres­sion d’une pro­fon­deur, d’un puits. Le même front large. Les tempes grises, main­te­nant. Des plis autour de la bouche qu’il n’a­vait pas à dix-neuf ans.

Il la regar­da. Pas de sur­prise sur son visage. Quelque chose de plus lent — une recon­nais­sance qui pre­nait son temps, qui véri­fiait, qui confirmait.

— Nadia.

Ce n’é­tait pas une question.

Elle res­ta debout devant le banc, sous la pluie. Lui res­tait assis. Ils se regar­dèrent un moment sans rien dire, et ce silence n’a­vait rien de gênant — c’é­tait un silence plein, un silence qui conte­nait Bab El Kha­dra, l’é­té 1990, les ruelles blanches de chaux, l’o­deur de fri­ture et de jas­min, le père de Raouf qui char­geait des cageots d’o­ranges dans sa camion­nette à cinq heures du matin, la ter­rasse de Nadia d’où l’on voyait le mina­ret de la mos­quée Sidi Mah­rez, et cet esca­lier — cet esca­lier d’im­meuble un soir de juillet où quelque chose avait failli se pas­ser et ne s’é­tait pas passé.

— Tu es mouillé, dit-elle.

— Je sais.

— Tu attends quelqu’un ?

Il eut un geste vague en direc­tion du Majestic.

— Non. Je regarde.

— Tu regardes quoi ?

— L’hô­tel. Je viens sou­vent le matin. Je m’as­sieds là.

Il dit cela sans embar­ras, comme on avoue une habi­tude un peu étrange mais sans consé­quence — comme quel­qu’un qui dirait je mange mes tar­tines dans la bai­gnoire ou je parle aux chats.

— Mon père livrait des fruits ici, dit-il. Tu te sou­viens ? Les oranges, les citrons bel­di, les figues de Bar­ba­rie en sai­son. Il entrait par la porte de ser­vice, côté Habib Tha­meur. Moi je l’ac­com­pa­gnais le same­di. On por­tait les caisses ensemble. Je devais avoir huit ans la pre­mière fois.

Nadia ne se sou­ve­nait pas de cela — elle ne connais­sait le père de Raouf que comme une voix et une sil­houette, un homme mas­sif qui sen­tait l’a­grume et qui par­tait tou­jours trop tôt le matin. Mais elle hocha la tête. C’est ce qu’on fait quand quel­qu’un vous raconte un sou­ve­nir — on hoche la tête pour ne pas bri­ser le fil.

— Et toi ? dit-il. Tu habites dans le quartier ?

— J’en­seigne au lycée Bour­gui­ba. Le fran­çais. J’ha­bite Lafayette.

— Lafayette, répé­ta-t-il, comme si le nom du quar­tier avait une saveur.

Un silence. La pluie fai­blis­sait. Nadia regar­da sa montre — un geste qu’elle regret­ta immé­dia­te­ment, parce qu’il signi­fiait je dois y aller, et elle ne vou­lait pas encore y aller.

— Il faut que j’y aille, dit-elle quand même, parce que les gestes com­mandent aux mots plus sou­vent qu’on ne le croit.

— D’ac­cord.

Il ne bou­gea pas. Il ne pro­po­sa rien. Il la regar­da avec cette même len­teur et elle sen­tit de nou­veau la cha­leur — au ventre, aux joues, aux mains.

— Tu veux — commença-t-elle.

Elle s’ar­rê­ta. Ce qu’elle s’ap­prê­tait à dire était si banal qu’elle eut presque honte : tu veux qu’on prenne un café un de ces jours. Mais c’est exac­te­ment ce qu’elle dit, mot pour mot, parce qu’il n’existe pas de for­mule moins banale pour dire à quel­qu’un qu’on veut le revoir.

Raouf sor­tit un télé­phone de sa poche. Un Nokia ancien modèle, rayé, l’é­cran fen­du dans un coin.

— Donne-moi ton numéro.

Elle le lui don­na. Il le tapa len­te­ment, avec ses doigts larges. Elle remar­qua ses mains — les mains d’un ingé­nieur, car­rées, avec des cal­lo­si­tés qui ne venaient pas du tra­vail de bureau. Il avait dû construire des choses, autre­fois. Des choses solides.

— Je t’ap­pelle, dit-il.

— D’ac­cord.

Elle repar­tit vers le lycée. Elle ne se retour­na pas. Mais en tra­ver­sant l’a­ve­nue de la Liber­té, elle sen­tait encore le poids de son regard dans son dos — un poids qui n’é­tait pas désa­gréable, qui avait la den­si­té exacte de quelque chose de sus­pen­du, d’i­na­che­vé, qui datait de vingt ans et qui venait peut-être de se remettre en mouvement.

Dans la salle des pro­fes­seurs, en posant son man­teau trem­pé sur le dos­sier de sa chaise, elle sur­prit une conver­sa­tion entre deux col­lègues. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, mon­trait quelque chose sur son télé­phone à Sami­ra, qui ensei­gnait l’a­rabe. L’é­cran était trop petit pour que Nadia voie clai­re­ment, mais elle enten­dit les mots : Sidi Bou­zid. Mani­fes­ta­tions. Tirs.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

Moh­sen leva les yeux. Il avait l’air fati­gué, un cerne gris sous chaque œil.

— Rien, dit-il. Tout.

Puis il ran­gea son télé­phone et alla faire cours.

Ce jour-là, Nadia ensei­gna Mau­pas­sant à une classe de ter­mi­nale qui n’é­cou­tait pas. Les élèves regar­daient leurs télé­phones sous les tables avec une avi­di­té qu’elle n’a­vait jamais vue — pas l’a­vi­di­té des jeux ou des mes­sages d’a­mour, mais celle de quelque chose de grave, de quelque chose qui se pas­sait au-dehors et qui, pour la pre­mière fois, était plus inté­res­sant que tout ce qu’on pou­vait dire à l’in­té­rieur d’une salle de classe.

En ren­trant chez elle, le soir, elle pas­sa devant le banc. Il était vide. La pluie avait ces­sé. La façade du Majes­tic lui­sait dans la lumière des réver­bères, nacrée, spec­trale, comme un visage qu’on retrouve après des années d’ab­sence et qu’on ne sait pas encore si on a le droit de toucher.

Cha­pitre 2 — Cristal

Le café s’ap­pe­lait Le Pal­ma­rium. Il n’a­vait rien de remar­quable — une ter­rasse cou­verte don­nant sur l’a­ve­nue de Paris, des chaises en plas­tique blanc, un comp­toir en for­mi­ca où un vieil homme en tablier ser­vait des expres­sos dans des tasses ébré­chées et des thés aux pignons dans des verres trop chauds pour les doigts. C’é­tait un café d’ha­bi­tués, un café d’hommes sur­tout — retrai­tés en veste de laine, chauf­feurs de taxi entre deux courses, étu­diants qui venaient pour le wifi et res­taient pour l’i­ner­tie — mais on y voyait aus­si quelques femmes, le matin, des secré­taires en pause ou des com­mer­çantes du quar­tier. Le Pal­ma­rium exis­tait depuis tou­jours. Il n’a­vait pas chan­gé de décor depuis les années 1970 et ne chan­ge­rait pro­ba­ble­ment jamais, parce que les cafés de Tunis, comme les cafés de Lis­bonne ou de Vienne, ont cette par­ti­cu­la­ri­té de résis­ter au temps par la seule force de leur immobilité.

Nadia arri­va la première.

Elle choi­sit une table au fond, près du mur où une affiche jau­nie van­tait les mérites d’une marque de limo­nade dis­pa­rue. Elle com­man­da un expres­so, allu­ma une Cris­tal. La fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile. Il était dix heures du matin, un same­di, et le café était à moi­tié vide — cette moi­tié vide qui, dans les cafés tuni­siens, res­semble para­doxa­le­ment à du plein, parce que les quelques hommes pré­sents occupent l’es­pace avec une auto­ri­té silen­cieuse, comme s’ils étaient cent.

Elle se deman­da ce qu’elle fai­sait là.

C’est une ques­tion qu’on se pose rare­ment de manière hon­nête. Le plus sou­vent, on y répond par une évi­dence pra­tique — je suis là parce que j’ai ren­dez-vous, parce que j’ai soif, parce qu’il fait froid dehors. Mais ce matin-là, dans Le Pal­ma­rium, Nadia se posa la ques­tion pour de vrai, comme on retourne un vête­ment pour voir la dou­blure. Elle avait trente-six ans, un fils de onze ans, un divorce der­rière elle, un appar­te­ment trop petit, un métier qu’elle aimait sans pas­sion, et elle était assise dans un café à attendre un homme qu’elle n’a­vait pas vu depuis vingt ans et dont elle ne savait presque rien — sinon qu’il avait les mains car­rées, les tempes grises, et qu’il s’as­seyait le matin sous la pluie devant un hôtel fermé.

Raouf arri­va avec dix minutes de retard. Il entra sans cher­cher des yeux, alla direc­te­ment vers elle — comme s’il avait su d’a­vance quelle table elle choi­si­rait. Il por­tait la même veste sombre que l’autre jour. Il sen­tait le tabac et quelque chose de plus doux, peut-être un savon au bois de san­tal. Il s’as­sit en face d’elle, com­man­da un thé aux pignons d’un geste au ser­veur, et dit :

— Par­don pour le retard. Le bus.

— Tu prends le bus ?

— Je n’ai plus de voi­ture. Je l’ai ven­due en septembre.

Il dit cela sans amer­tume, mais Nadia com­prit qu’il y avait une his­toire der­rière cette phrase — une his­toire d’argent, de fier­té, de choses qui se défont len­te­ment. On ne vend pas sa voi­ture à Tunis sans rai­son. À Tunis, une voi­ture est un organe.

— Tu habites où ? demanda-t-elle.

— La Marsa.

La Mar­sa. Le quar­tier des vil­las blanches, des bou­gain­vil­liers, de la bour­geoi­sie de bonne tenue. Nadia ajus­ta men­ta­le­ment l’i­mage qu’elle se fai­sait de Raouf : il avait épou­sé une femme de La Mar­sa, vécu dans une mai­son de La Mar­sa, conduit une voi­ture de La Mar­sa. Puis quelque chose s’é­tait grippé.

— Et toi ? dit-il. Lafayette, tu m’as dit.

— Un deux-pièces au cin­quième sans ascen­seur. Avec Yassine.

— Yas­sine ?

— Mon fils. Onze ans.

Il hocha la tête. Il ne deman­da pas et le père. Nadia lui en fut recon­nais­sante. C’est aux ques­tions qu’on ne pose pas qu’on recon­naît les gens qui ont tra­ver­sé des choses.

Le thé arri­va. Raouf prit le verre brû­lant dans ses paumes sans gri­ma­cer. Les pignons flot­taient à la sur­face comme de petits pois­sons pâles. Il but une gor­gée, repo­sa le verre, et regar­da Nadia avec cette même len­teur qu’elle avait déjà remar­quée — une len­teur qui n’é­tait pas de l’hé­si­ta­tion mais de l’at­ten­tion, une manière de prendre le temps de voir avant de parler.

— Vingt ans, dit-il.

— Vingt ans.

— Tu n’as pas changé.

— Ne dis pas de bêtises.

— Je ne dis pas de bêtises. Tu as chan­gé, évi­dem­ment — on change en vingt ans, il fau­drait être mort pour ne pas chan­ger. Mais quelque chose n’a pas chan­gé. La manière dont tu tiens ta ciga­rette, peut-être. Ou autre chose, je ne sais pas. Quelque chose dans les yeux.

Nadia écra­sa sa Cris­tal dans le cen­drier. Elle en ral­lu­ma une immé­dia­te­ment — un geste qui tra­his­sait la ner­vo­si­té plus sûre­ment que n’im­porte quel mot.

— Toi, dit-elle, tu as les tempes grises.

— Oui.

— Ça te va bien.

Elle n’a­vait pas pré­vu de dire cela et, l’ayant dit, elle sen­tit quelque chose bou­ger entre eux — un dépla­ce­ment d’air, une fron­tière qui recu­lait d’un mil­li­mètre. Il sou­rit. C’é­tait la pre­mière fois qu’elle le voyait sou­rire, et ce sou­rire n’a­vait rien de la poli­tesse — il venait de loin, d’un endroit sin­cère, un sou­rire de gamin dans un visage d’homme fatigué.

— Qu’est-ce qui t’est arri­vé ? deman­da-t-elle. En vingt ans.

Il résu­ma. Mar­seille, l’é­cole d’in­gé­nieurs, les pre­mières années de tra­vail en France, le retour à Tunis en 2003, le mariage avec Sonia, les deux filles, l’en­tre­prise de BTP qui mar­chait bien, puis le contrat per­du — un pro­jet de rési­dence à Ham­ma­met, cent vingt loge­ments, le dos­sier bou­clé, le finan­ce­ment acquis, et un matin un coup de télé­phone : le mar­ché avait été réat­tri­bué. Un cou­sin des Tra­bel­si. On n’a­vait même pas pris la peine de lui don­ner une expli­ca­tion. Depuis, huit mois de chô­mage tech­nique, les éco­no­mies qui fondent, Sonia qui ne dit rien mais dont le silence pèse plus lourd chaque semaine.

— Et le Majes­tic ? dit Nadia. Pour­quoi tu vas t’as­seoir devant ?

Raouf fit tour­ner son verre de thé entre ses doigts.

— Mon père est mort en 2008. Trois jours avant la fer­me­ture de l’hô­tel. Il livrait encore, tu sais. À soixante-douze ans, il livrait encore des fruits au Majes­tic. Des oranges, des citrons bel­di, des figues de Bar­ba­rie en sai­son. Le der­nier jour où il a livré, c’é­tait un mar­di. Le ven­dre­di il était mort. Crise car­diaque, dans la camion­nette, devant le mar­ché cen­tral. On l’a retrou­vé les mains sur le volant.

Il but une gor­gée de thé.

— Quand je m’as­sieds devant l’hô­tel, dit-il, je ne pense pas à lui. Enfin si, un peu. Mais sur­tout je regarde le bâti­ment. Tu as vu la façade ? L’Art Nou­veau ? Les courbes, les mou­lures, les fer­ron­ne­ries ? C’est un des plus beaux immeubles de Tunis. Et il est en train de cre­ver der­rière des bâches.

— Ils doivent le rénover.

— Ils doivent le réno­ver depuis six ans. Le chan­tier est mort. Plus d’argent, plus de per­mis, plus rien. L’hô­tel attend.

— Il attend quoi ?

Raouf la regarda.

— Je ne sais pas. Peut-être la même chose que nous tous.

Un silence. Le ser­veur pas­sa avec un pla­teau char­gé de verres de thé. Quelque part dans le café, un poste de radio dif­fu­sait les infor­ma­tions — la voix offi­cielle, lisse, contrô­lée, qui par­lait de déve­lop­pe­ment régio­nal et de tou­risme. Puis une voix plus basse, celle d’un client au comp­toir, dit quelque chose que Nadia ne com­prit pas entiè­re­ment mais dont elle sai­sit deux mots : Kas­se­rine. Morts.

Raouf avait sor­ti son télé­phone. Il le posa sur la table, l’é­cran vers Nadia.

— Tu as vu ça ?

C’é­tait une vidéo. Floue, trem­blante, fil­mée avec un télé­phone. On y voyait une rue — une rue de pro­vince, bor­dée de bâti­ments bas, pous­sié­reuse — et des gens qui cou­raient. Des jeunes, sur­tout. On enten­dait des cris, puis quelque chose qui res­sem­blait à une déto­na­tion. L’i­mage bas­cu­lait, le ciel rem­pla­çait la rue, puis la vidéo s’arrêtait.

— C’est Sidi Bou­zid ? deman­da Nadia.

— Kas­se­rine. Hier.

Elle regar­da la vidéo une deuxième fois. Le son gré­sillant, les cris, la course. Quelque chose dans cette image la fit fris­son­ner — non pas la vio­lence elle-même, mais la qua­li­té de l’i­mage, sa pau­vre­té, comme si la réa­li­té était trop énorme pour tenir dans un écran de téléphone.

— Ça se répand, dit Raouf. Mon cou­sin est à Sidi Bou­zid. Il m’en­voie des vidéos tous les jours. La police tire. Les gens sortent quand même.

— Et à Tunis ?

— Rien. Pour l’ins­tant, rien. Mais tu sens quelque chose, non ? Dans la rue, dans les conver­sa­tions. Les gens parlent sans ouvrir la bouche. Comme si tout le monde savait quelque chose que per­sonne n’ose dire.

Nadia savait. Elle le sen­tait depuis des jours au lycée — ce fré­mis­se­ment muet dans les cou­loirs, les élèves plus silen­cieux que d’ha­bi­tude ou au contraire plus agi­tés, les télé­phones qu’on sor­tait sous les tables avec une urgence nou­velle. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, avait ces­sé de man­ger à la can­tine. Il pas­sait les pauses déjeu­ner dans sa voi­ture, le télé­phone vis­sé à l’o­reille. Tout le monde sen­tait quelque chose, mais per­sonne ne pou­vait dire quoi exac­te­ment, parce qu’en Tuni­sie on avait appris depuis des années à ne pas nom­mer les choses — à par­ler du temps qu’il fait quand on vou­lait par­ler du pays, à dire inch’Al­lah quand on vou­lait dire c’est foutu.

— Ça fait peur, dit Nadia.

— Non, dit Raouf. Pas peur. Autre chose.

Il reprit son verre de thé, but le reste d’un trait, cro­qua un pignon entre ses dents. Puis il se pen­cha légè­re­ment en avant et Nadia sen­tit l’o­deur de san­tal, de tabac, de peau chaude — une odeur qui, sans qu’elle puisse se l’ex­pli­quer, convo­qua immé­dia­te­ment l’es­ca­lier de juillet 1990, les marches de ter­raz­zo, la lumière jaune de l’am­poule du palier, et la main de Raouf à trois cen­ti­mètres de la sienne.

— Tu te sou­viens, dit-il, de l’escalier ?

Il avait posé la ques­tion sans pré­am­bule, sans tran­si­tion, comme s’il pour­sui­vait une conver­sa­tion qui n’a­vait jamais ces­sé — une conver­sa­tion de vingt ans qu’ils avaient sim­ple­ment mise sur pause.

— Oui, dit Nadia.

— J’y pense souvent.

— Moi aussi.

Ce fut tout. Ils n’en dirent pas plus. Mais ce qui venait d’être échan­gé avait la den­si­té d’un aveu — un aveu qui ne por­tait sur rien de pré­cis, sur aucun acte, aucun mot, rien qu’un esca­lier et une proxi­mi­té inter­rom­pue, mais qui conte­nait en germe tout ce qui pou­vait advenir.

Raouf deman­da l’ad­di­tion. En posant ses pièces sur la sou­coupe, il dit :

— Tu veux voir l’in­té­rieur du Majestic ?

— L’in­té­rieur ? C’est fermé.

— Je connais le gar­dien. Mon­cef. Il était ser­veur du temps de mon père. Il vit dans une loge au fond, côté cour. Il a les clés de tout.

Nadia hési­ta. Pas long­temps — le temps d’é­cra­ser sa Cris­tal, de prendre son sac, de véri­fier machi­na­le­ment son télé­phone. Aucun appel. Yas­sine était chez son père pour le week-end.

— D’ac­cord, dit-elle.

Ils sor­tirent du Pal­ma­rium. L’a­ve­nue de Paris, mouillée de pluie fraîche, lui­sait sous un ciel bas. En mar­chant côte à côte vers le Majes­tic, ils ne se tou­chèrent pas, mais la dis­tance entre leurs épaules — quinze cen­ti­mètres, peut-être vingt — avait une tem­pé­ra­ture. C’é­tait mesu­rable. C’é­tait là.

Cha­pitre 3 — La porte de service

Mon­cef ouvrit avec un trous­seau de clés si gros qu’on aurait dit un acces­soire de théâtre. La porte de ser­vice don­nait sur une ruelle étroite, côté ave­nue Habib Tha­meur, entre une benne à ordures verte et un muret où pous­sait un figuier sau­vage. C’é­tait une porte grise, ano­nyme, sans signe dis­tinc­tif — le genre de porte devant laquelle on passe mille fois sans se deman­der ce qu’il y a derrière.

Der­rière, il y avait un couloir.

Un long cou­loir au car­re­lage noir et blanc — damier de l’é­poque, 1914, chaque car­reau bor­dé d’une frise de losanges crème — éclai­ré par une ampoule nue qui pen­dait d’un fil. L’o­deur frap­pa Nadia en pre­mier. Pas une odeur désa­gréable, mais une odeur com­plexe, une odeur archéo­lo­gique — des strates de plâtre frais, de pous­sière ancienne, de cire de par­quet fan­tôme, de moi­si léger, et, très loin en des­sous, l’é­cho d’un par­fum de tubé­reuse ou de jas­min qui avait dû impré­gner les murs pen­dant des décen­nies et que même la réno­va­tion n’a­vait pas réus­si à tuer tout à fait.

Mon­cef mar­chait devant. Il avait soixante ans, peut-être plus — un visage tan­né par le soleil des ter­rasses, des yeux très noirs sous des sour­cils brous­sailleux, un corps sec, voû­té, qui se dépla­çait dans les cou­loirs de l’hô­tel avec une aisance de som­nam­bule. Il por­tait un pull à col rou­lé bleu marine sur un pan­ta­lon de toile grise et des babouches jaunes qui ne fai­saient aucun bruit sur le carrelage.

— Atten­tion à la marche, dit-il sans se retourner.

Raouf avait posé sa main sur l’é­paule de Nadia pour la gui­der dans la pénombre. La main res­ta là trois secondes — le temps de fran­chir un seuil, de des­cendre une marche — puis se reti­ra. Nadia sen­tit l’empreinte de cha­leur à tra­vers le tis­su de son man­teau bien après que la main eut disparu.

Ils débou­chèrent dans le hall.

Ce qu’elle vit la fit s’ar­rê­ter net.

Le hall du Majes­tic était vaste — bien plus vaste qu’on ne l’au­rait ima­gi­né depuis la rue. Un espace rec­tan­gu­laire, haut de pla­fond, avec un double esca­lier de marbre blanc qui mon­tait vers les étages en se divi­sant en deux volées symé­triques. Le sol était recou­vert de dalles de marbre vei­né, cer­taines fen­dues, d’autres rem­pla­cées par du contre­pla­qué. Les murs por­taient encore les mou­lures Art Nou­veau d’o­ri­gine — des guir­landes de stuc, des volutes végé­tales, des médaillons ovales où l’on devi­nait des visages de femmes aux yeux clos. Mais tout cela était recou­vert d’une couche de pous­sière blanche — pous­sière de plâtre, pous­sière de temps — qui don­nait à l’en­semble l’ap­pa­rence d’une pho­to­gra­phie sépia, d’un lieu qui exis­tait à moi­tié dans le pré­sent et à moi­tié dans le souvenir.

Les lustres avaient été décro­chés. À leur place, des fils élec­triques pen­daient du pla­fond comme des lianes. Des miroirs étaient posés contre les murs, embal­lés dans du papier kraft et du ruban adhé­sif. Des pots de pein­ture vides s’empilaient dans un coin. Un esca­beau rouillé tenait en équi­libre contre la rampe de l’es­ca­lier. Et par­tout — sur les dalles, sur les marches, sur les rebords de fenêtre — cette pous­sière blanche qui trans­for­mait le moindre pas en empreinte visible.

Nadia avan­ça au milieu du hall. Ses talons cla­quèrent sur le marbre, et l’é­cho revint des murs avec un délai qui tra­his­sait le vide — un écho de cathé­drale, un écho d’en­droit où per­sonne ne vit plus.

— C’est beau, dit-elle.

Ce n’é­tait pas exac­te­ment le mot. Beau, c’est ce qu’on dit devant un cou­cher de soleil ou un tableau. Ce qui se déga­geait du hall du Majes­tic était autre chose — une beau­té abî­mée, sus­pen­due, qui ser­rait la gorge au lieu de la dila­ter. La beau­té de ce qui a été magni­fique et qui ne l’est plus tout à fait, la beau­té de ce qui attend quelque chose — une main, un regard, un geste de répa­ra­tion — et qui attend depuis trop longtemps.

Mon­cef s’é­tait arrê­té au pied de l’es­ca­lier. Il regar­dait Nadia avec une satis­fac­tion dis­crète, celle du pro­prié­taire qui montre sa mai­son et qui voit que l’in­vi­té comprend.

— Quand l’hô­tel a ouvert, en 1919, dit-il, c’é­tait le plus beau de Tunis. Le seul quatre-étages de l’a­ve­nue de Paris. René Kis­raoui — le fon­da­teur — avait fait venir le marbre d’I­ta­lie, les fer­ron­ne­ries de France, les car­reaux de faïence de Nabeul. Chaque chambre avait un lava­bo en por­ce­laine avec des robi­nets en cuivre. En 1919, à Tunis, c’é­tait le luxe absolu.

— Et pen­dant la guerre ? deman­da Nadia.

Mon­cef la regar­da. Ses yeux noirs se plissèrent.

— La guerre. Oui.

Il s’as­sit sur la troi­sième marche de l’es­ca­lier — un geste fami­lier, de quel­qu’un qui s’est assis là des cen­taines de fois — et croi­sa ses mains sur ses genoux.

— En novembre 42, les Alle­mands sont arri­vés. Ils ont réqui­si­tion­né l’hô­tel en une nuit. Le matin, les clients étaient là — des voya­geurs de com­merce, quelques Fran­çais, un couple d’I­ta­liens. Le soir, c’é­tait la Kom­man­dan­tur. Des offi­ciers alle­mands dans le hall, des dra­peaux à croix gam­mée sur la ter­rasse, des voi­tures noires garées devant l’en­trée. Le per­son­nel est res­té — on n’a­vait pas le choix. Mon père tra­vaillait aux cui­sines. Il avait dix-sept ans. Il m’a raconté.

Mon­cef dési­gna un point du hall, à gauche de l’es­ca­lier, là où le mur for­mait un léger renfoncement.

— C’est là que Bor­gel venait. Moïse Bor­gel, le pré­sident de la com­mu­nau­té juive. Il devait se pré­sen­ter deux fois par jour, le matin et le soir, à la Kom­man­dan­tur. Il venait à pied depuis la Hara — le quar­tier juif, der­rière la Médi­na. Mon père le voyait pas­ser dans le hall. Un vieil homme de soixante-dix ans, en cos­tume sombre, le cha­peau à la main. Il ne disait rien. Il tra­ver­sait le hall, mon­tait l’es­ca­lier, dis­pa­rais­sait dans le bureau du colo­nel. Puis il redes­cen­dait. Par­fois il avait les mains qui trem­blaient. Mon père ne lui par­lait jamais — on n’a­vait pas le droit. Mais un jour, en le croi­sant dans le cou­loir de ser­vice, il lui a glis­sé un mor­ceau de pain dans la poche. Sans un mot. Bor­gel n’a pas tour­né la tête. Mais le len­de­main, la poche de son ves­ton était vide.

Le silence qui sui­vit avait un poids. Nadia regar­dait le ren­fon­ce­ment du mur comme si elle pou­vait y voir la sil­houette du vieil homme en cos­tume sombre. Raouf, ados­sé à un pilier, ne bou­geait pas.

— Six mois, dit Mon­cef. Novembre 42 à mai 43. Six mois de Kom­man­dan­tur. Puis les Amé­ri­cains sont entrés dans Tunis et ils se sont ins­tal­lés ici aus­si — dans les mêmes bureaux, les mêmes chambres. Mon père a cui­si­né pour les Alle­mands puis pour les Amé­ri­cains. Les mêmes bricks, les mêmes salades mechouia. L’hô­tel ne choi­sit pas ses clients.

Il se leva de la marche, épous­se­ta son pantalon.

— Venez. Je vais vous mon­trer les étages.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. La rampe de fer for­gé — des entre­lacs de feuilles d’a­canthe, noir­cis par le temps — vibrait sous la main. Au pre­mier étage, un cou­loir s’ou­vrait sur une enfi­lade de portes fer­mées. Mon­cef en ouvrit une.

La chambre avait été vidée de tout meuble. Il ne res­tait que la car­casse — les murs crème écaillés, une fenêtre à deux bat­tants don­nant sur l’a­ve­nue de Paris, une rosace de plâtre au pla­fond d’où pen­dait un fil sans ampoule. Au sol, des traces rec­tan­gu­laires plus claires indi­quaient l’emplacement du lit, de l’ar­moire, de la table de nuit — le fan­tôme des meubles, plus pré­sent que les meubles eux-mêmes.

— Bar­ba­ra a dor­mi ici, dit Mon­cef. Chambre 14. En 1964, je crois. Ou 65. Elle était venue chan­ter au Théâtre muni­ci­pal. Elle est des­cen­due au Majes­tic parce que c’é­tait le seul hôtel où le pia­no du bar était accor­dé. Le soir, après le concert, elle des­cen­dait au bar et elle jouait. Pour per­sonne. Le bar était fer­mé, il n’y avait que moi — j’é­tais ser­veur à l’é­poque — et le veilleur de nuit. Elle jouait pen­dant une heure, peut-être deux. Puis elle remon­tait. Elle ne disait pas bon­soir. Elle ne disait rien.

Nadia tou­chait le mur. Sous la pein­ture cra­que­lée, elle sen­tait le grain du plâtre, les irré­gu­la­ri­tés, les couches suc­ces­sives — comme si le mur avait une peau, et sous cette peau une chair, et sous cette chair une mémoire.

— Et Bras­sens ? deman­da Raouf.

Mon­cef eut un geste de la main.

— Bras­sens, c’é­tait autre chose. Bras­sens des­cen­dait au bar, com­man­dait un pas­tis — un pas­tis tuni­sien, du Boga — et res­tait assis au comp­toir toute la soi­rée en par­lant avec les gens. N’im­porte qui. Le chauf­feur de taxi, le plom­bier, le fils du patron. Il ne fai­sait pas de dif­fé­rence. Il était gros, il riait fort, il sen­tait la pipe. Les clients le recon­nais­saient, il s’en fichait. Il disait : je suis pas en service.

Ils conti­nuèrent. Deuxième étage. Le cou­loir était plus étroit, l’é­clai­rage plus faible — une seule ampoule au bout du cor­ri­dor, comme un œil jaune dans la pénombre. Mon­cef ouvrit la porte de la chambre 22.

Celle-ci n’é­tait pas tout à fait vide. Il res­tait un mate­las — un mate­las à une place et demie, posé à même le car­re­lage, recou­vert d’un drap qui avait été blanc et qui était deve­nu gris. Un oreiller sans taie. Et, contre le mur, une chaise pliante en métal.

— Les ouvriers ont lais­sé ça, dit Mon­cef. Le chef de chan­tier dor­mait ici quand les tra­vaux ont com­men­cé. Puis le chan­tier s’est arrê­té et il est par­ti. Le mate­las est resté.

La fenêtre don­nait sur le jar­din Habib Tha­meur. Nadia s’ap­pro­cha, pous­sa le volet qui résis­ta, puis céda avec un grin­ce­ment de bois gon­flé. La lumière de jan­vier entra — une lumière pâle, lai­teuse, qui inon­da la pièce d’un coup et révé­la chaque grain de pous­sière en sus­pen­sion dans l’air. Le jar­din était en bas, vert mal­gré l’hi­ver, avec ses allées de gra­vier, ses bancs, ses pal­miers, et au fond la rumeur sourde de l’avenue.

Raouf était res­té à la porte. Il regar­dait Nadia devant la fenêtre ouverte — sa sil­houette décou­pée par la lumière, ses che­veux sur le col du man­teau, sa main posée sur le volet. Il regar­dait et il ne disait rien, et ce silence avait une qua­li­té dif­fé­rente de tous les silences qu’ils avaient par­ta­gés jus­qu’i­ci — c’é­tait un silence habi­té, un silence qui conte­nait une déci­sion pas encore prise, un mou­ve­ment pas encore accompli.

Mon­cef toussa.

— Bon, dit-il. Je vous laisse visi­ter. Je serai en bas.

Il refer­ma la porte der­rière lui. Ses babouches ne firent aucun bruit dans le cou­loir. On enten­dit seule­ment l’es­ca­lier cra­quer sous son poids — un cra­que­ment fami­lier, presque tendre, comme un vieil ani­mal qui accueille un vieil ami.

Nadia et Raouf res­tèrent seuls dans la chambre 22.

Ils ne se tou­chèrent pas. Pas ce jour-là. Mais quelque chose se posa dans la pièce — quelque chose d’in­vi­sible et de lourd, comme un accord de musique qu’on laisse vibrer sans le résoudre. Nadia regar­dait le jar­din. Raouf regar­dait Nadia. Le mate­las gris était entre eux comme une ques­tion posée à voix basse et à laquelle per­sonne ne répon­drait tout de suite.

— C’est étrange, dit Nadia sans se retour­ner. Je me sens bien ici.

— Moi aussi.

— C’est un hôtel vide. Ça devrait être triste.

— Oui.

— Mais ça ne l’est pas.

Elle se retour­na. Ils se regar­dèrent. La dis­tance entre eux — quatre mètres, peut-être cinq — était à la fois immense et déri­soire. Il aurait suf­fi de trois pas. Mais trois pas, dans cer­taines cir­cons­tances, sont plus dif­fi­ciles à faire que trois mille kilomètres.

— Il faut que j’y aille, dit Nadia.

— Tu dis tou­jours ça.

— C’est tou­jours vrai.

Elle sou­rit. Il sou­rit aus­si. Et dans cet échange de sou­rires, dans cette chambre pous­sié­reuse, avec le jar­din en bas et la ville au loin et l’hô­tel tout autour d’eux comme un corps immense et patient, quelque chose bas­cu­la — pas encore un acte, pas encore un mot, mais une cer­ti­tude. La cer­ti­tude qu’ils reviendraient.

En sor­tant du Majes­tic par la porte de ser­vice, ils retrou­vèrent la ruelle, la benne à ordures, le figuier sau­vage. L’air de jan­vier les frap­pa comme une gifle fraîche après l’air confi­né de l’hô­tel. Ils mar­chèrent côte à côte jus­qu’à l’a­ve­nue de Paris. Là, ils s’arrêtèrent.

— Mer­cre­di, dit Raouf. Qua­torze heures. Je peux avoir la clé.

Nadia ne répon­dit pas tout de suite. Elle cher­cha ses Cris­tal dans la poche gauche de son man­teau, en allu­ma une, tira une bouf­fée. La fumée se mêla à la buée de son souffle dans l’air froid.

— D’ac­cord, dit-elle.

Puis elle par­tit vers la gauche, vers Lafayette, vers son appar­te­ment au cin­quième sans ascen­seur où Yas­sine ne ren­tre­rait que le len­de­main. Et Raouf res­ta un ins­tant sur le trot­toir, les mains dans les poches, le regard tour­né non pas vers Nadia qui s’é­loi­gnait mais vers la façade du Majes­tic — cette façade blanche, courbe, muette, der­rière laquelle une chambre du deuxième étage venait de deve­nir autre chose qu’une chambre vide.

Ce soir-là, dans la petite télé­vi­sion du salon de Lafayette, Nadia vit les images. Des mani­fes­ta­tions à Sfax, à Sousse, à Tha­la. Des jeunes dans les rues, des pneus qui brûlent, des poli­ciers qui reculent. Le pré­sen­ta­teur par­lait d’une voix mesu­rée, comme s’il décri­vait un orage loin­tain. Mais ce n’é­tait pas un orage loin­tain. C’é­tait un incen­die, et il se rapprochait.

Elle étei­gnit la télé­vi­sion. Fuma une der­nière Cris­tal à la fenêtre de la cui­sine. Les antennes para­bo­liques du quar­tier se décou­paient sur le ciel oran­gé de Tunis — cette lumière de pol­lu­tion et de néon qui donne aux nuits tuni­siennes leur cou­leur de cuivre. Quelque part au loin, une sirène de police. Puis le silence.

Dans ce silence, Nadia pen­sa à la chambre 22. Au mate­las gris. À la lumière de jan­vier par le volet ouvert. À la main de Raouf sur son épaule dans le cou­loir sombre. Et cette pen­sée — simple, nette, chaude — fut la der­nière chose qu’elle eut en tête avant de s’en­dor­mir, comme un secret qu’on glisse sous l’o­reiller et qu’on retrouve intact au matin.

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