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Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible (Les oubliés du pays doré #16)

Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible (Les oubliés du pays doré #16)

Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible

Les oubliés du pays doré #16

Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible 

Bang­kok, 1958. L’ar­chi­tecte Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya tra­verse le pont qui enjambe le khlong, cette artère d’eau brune qui char­rie les détri­tus et les fleurs de lotus en parts égales. Il pense à l’A­mé­ri­cain, à cet homme qui veut bâtir une mai­son impos­sible, une mai­son qui serait à la fois un temple et un mani­feste, un tom­beau peut-être.

Jim Thomp­son l’at­tend dans le jar­din de sa pro­prié­té tem­po­raire, celle qu’il quit­te­ra bien­tôt pour le chef-d’œuvre qu’ils construi­ront ensemble. L’an­cien agent de l’OSS porte son éter­nel cos­tume de lin blanc déjà frois­sé par l’hu­mi­di­té de dix heures du matin. Il a cette façon très amé­ri­caine de croire que tout est pos­sible, même recons­ti­tuer le pas­sé sia­mois dans une ville qui ne rêve que de moder­ni­té, même faire revivre l’in­dus­trie de la soie thaï­lan­daise quand le monde entier se tourne vers les fibres synthétiques.

Boo­nya­ra­ta­na a étu­dié à l’u­ni­ver­si­té Chu­la­long­korn, puis aux États-Unis. Il connaît Le Cor­bu­sier et Frank Lloyd Wright, mais c’est vers les anciennes demeures d’Ayut­thaya qu’il se tourne aujourd’­hui, vers ces struc­tures de teck mon­tées sur pilo­tis, ces toits super­po­sés comme des prières suc­ces­sives. Thomp­son veut assem­bler six mai­sons tra­di­tion­nelles en une seule demeure. C’est de la folie, bien sûr. C’est exac­te­ment ce qui fas­cine l’architecte.

Ils parlent en anglais, par­fois en thaï. Thomp­son mas­sacre les tona­li­tés, trans­forme chaque phrase en une approxi­ma­tion musi­cale qui fait sou­rire Boo­nya­ra­ta­na. Mais l’A­mé­ri­cain pos­sède cette qua­li­té rare : il écoute. Il écoute les arti­sans, les tis­se­rands du quar­tier de Bang Krua, ces musul­mans des­cen­dants de Chams qui ont pré­ser­vé l’art de la soie quand Bang­kok l’a­vait oublié. Il écoute Boo­nya­ra­ta­na quand celui-ci explique que les mai­sons thaï­lan­daises ne sont jamais des for­te­resses mais des orga­nismes vivants, res­pi­rants, ouverts aux vents et aux esprits.

Le chan­tier com­mence au bord du khlong Saen Saep. Thomp­son a ache­té ces vieilles mai­sons dans les pro­vinces du nord, à Ayut­thaya et à Ban Krua. Des équipes les ont démon­tées pièce par pièce, numé­ro­tant chaque planche de teck comme on réper­to­rie les frag­ments d’une civi­li­sa­tion dis­pa­rue. Boo­nya­ra­ta­na super­vise le réas­sem­blage, mais il ne se contente pas de repro­duire. Il inverse la dis­po­si­tion tra­di­tion­nelle des murs, tour­nant l’in­té­rieur vers l’ex­té­rieur pour mieux cap­ter la lumière qui rebon­dit sur l’eau du canal. Il élève la struc­ture, la fait mon­ter comme une aspi­ra­tion ver­ti­cale tout en pré­ser­vant l’ho­ri­zon­ta­li­té essen­tielle de l’ar­chi­tec­ture traditionnelle.

Les arti­sans tra­vaillent sans clous, uti­li­sant les anciennes tech­niques d’as­sem­blage. Boo­nya­ra­ta­na les observe, apprend d’eux autant qu’il les guide. Il com­prend que Thomp­son ne construit pas seule­ment une mai­son mais un mani­feste esthé­tique, une décla­ra­tion d’a­mour à un pays qui n’est pas le sien mais qu’il connaît peut-être mieux que les Thaï­lan­dais eux-mêmes, aveu­glés par leur désir de modernité.

Les mois passent. La mai­son prend forme, étrange et har­mo­nieuse. Thomp­son la rem­plit d’an­ti­qui­tés, de boud­dhas khmers, de por­ce­laines chi­noises, de pein­tures bir­manes. Boo­nya­ra­ta­na observe com­ment l’A­mé­ri­cain trans­forme sa demeure en musée vivant, en sanc­tuaire d’une Asie du Sud-Est qui existe peut-être seule­ment dans son ima­gi­na­tion magni­fique et tyrannique.

En 1959, la mai­son est ter­mi­née. Elle devient immé­dia­te­ment légen­daire. Les archi­tectes occi­den­taux viennent l’é­tu­dier, fas­ci­nés par cette syn­thèse impos­sible entre tra­di­tion et moder­ni­té. Boo­nya­ra­ta­na sait qu’ils ont créé quelque chose d’u­nique, un objet qui n’ap­par­tient à aucune époque, qui existe dans une tem­po­ra­li­té parallèle.

Thomp­son dis­pa­raî­tra en Malai­sie en 1967, ava­lé par la jungle des Came­ron High­lands. On ne retrou­ve­ra jamais son corps. Boo­nya­ra­ta­na appren­dra la nou­velle dans son bureau de Bang­kok, et il pen­se­ra à cette mai­son qu’ils ont construite ensemble, ce monu­ment à la fois funé­raire et vivant, cette cap­sule tem­po­relle qui conti­nue d’exis­ter au bord du khlong, témoin silen­cieux d’une ami­tié entre un archi­tecte thaï­lan­dais et un Amé­ri­cain mys­té­rieux qui croyait pou­voir sau­ver la beau­té du monde en la col­lec­tion­nant, en la pré­ser­vant, en la trans­for­mant en architecture.

La mai­son Jim Thomp­son demeure. Les tou­ristes la visitent, igno­rant géné­ra­le­ment le nom de Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, igno­rant que der­rière chaque grande vision se cache tou­jours un arti­san du pos­sible, quel­qu’un qui trans­forme les rêves en bois et en assem­blages, en angles et en lumière.

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Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam (Les oubliés du pays doré #15)

Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam (Les oubliés du pays doré #15)

Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam

Les oubliés du pays doré #15

Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam

On pour­rait com­men­cer par Ang­kor, évi­dem­ment. Com­men­cer par les temples englou­tis sous la jungle, par les racines des fro­ma­gers qui éventrent les pierres khmères, par cette obses­sion occi­den­tale de tout dater, tout clas­ser, tout com­prendre. Mais non. Com­men­çons plu­tôt par un couple d’An­glais en 1935, débar­quant à Bang­kok avec leurs malles et leurs car­nets, leurs théo­ries et leur naï­ve­té, ne sachant pas encore qu’ils allaient pas­ser le reste de leur vie à recons­ti­tuer un pas­sé qui n’é­tait pas le leur.

Horace Geof­frey Qua­ritch Wales. Le nom sonne comme une firme colo­niale, comme une com­pa­gnie des Indes, comme tous ces Bri­tan­niques qui ont sillon­né l’A­sie en croyant la civi­li­ser alors qu’ils ne fai­saient que l’in­ven­to­rier. Né en 1900, fils de libraire – les Qua­ritch, célèbres mar­chands de livres rares à Londres – il avait gran­di par­mi les incu­nables et les manus­crits enlu­mi­nés. Peut-être est-ce là, dans la pous­sière des biblio­thèques vic­to­riennes, qu’é­tait née sa fas­ci­na­tion pour les civi­li­sa­tions disparues.

Doro­thy. On sait moins de choses sur elle, comme tou­jours. Les femmes archéo­logues de cette époque sont les fan­tômes des expé­di­tions, pré­sentes sur toutes les pho­to­gra­phies mais absentes des publi­ca­tions scien­ti­fiques. Doro­thy Wales, née Hud­son, qui avait sui­vi son mari au bout du monde, qui des­si­nait, mesu­rait, pho­to­gra­phiait, pre­nait des notes que Qua­ritch signe­rait plus tard de son seul nom. Jus­tice du XXe siècle.

Le Siam en 1935 n’é­tait plus tout à fait le Siam. Le roi Rama VII venait d’ab­di­quer, chas­sé par une révo­lu­tion consti­tu­tion­nelle qui avait mis fin à des siècles de monar­chie abso­lue. Le pays se cher­chait une iden­ti­té entre tra­di­tion et moder­ni­sa­tion, entre l’hé­ri­tage d’Ayut­thaya et les ten­ta­tions occi­den­tales. C’est dans ce moment de bas­cule que les Qua­ritch Wales arri­vèrent, armés de leurs truelles et de leurs cer­ti­tudes archéologiques.

Leur pre­mière grande décou­verte fut Dva­ra­va­ti. Ou plu­tôt, la recons­truc­tion de Dva­ra­va­ti. Car cette civi­li­sa­tion môn, flo­ris­sante entre les VIe et XIe siècles dans la plaine cen­trale de la Thaï­lande, n’exis­tait plus que par frag­ments : quelques stèles, des ruines éparses, des légendes locales que per­sonne n’a­vait pris la peine d’é­cou­ter vrai­ment. Qua­ritch Wales, avec son obses­sion clas­si­fi­ca­trice, entre­prit de ras­sem­bler les pièces du puzzle. Il fouilla U Thong, Nakhon Pathom, tous ces sites oubliés où dor­maient des Boud­dhas de pierre dans le style Gup­ta indien.

Doro­thy pho­to­gra­phiait tout. Ses cli­chés en noir et blanc montrent des moines boud­dhistes contem­plant les fouilles, des ouvriers thaï­lan­dais déga­geant des fon­da­tions mil­lé­naires, Qua­ritch lui-même en short colo­nial, accrou­pi devant une ins­crip­tion en pali. On y voit aus­si, par­fois, son ombre à elle, pro­je­tée sur les ruines. Méta­phore invo­lon­taire de sa condition.

Ce qui fas­ci­nait Qua­ritch, c’é­taient les routes com­mer­ciales, les réseaux d’é­changes, les influences cultu­relles qui cir­cu­laient le long de ces che­mins invi­sibles reliant l’Inde à la Chine, l’A­sie du Sud-Est conti­nen­tale aux archi­pels malais. Il voyait l’ar­chéo­lo­gie comme une géo­gra­phie du temps, une car­to­gra­phie des idées. Ses théo­ries sur la dif­fu­sion du boud­dhisme, sur les voies de trans­mis­sion de l’in­dia­ni­sa­tion, sur les royaumes côtiers qui avaient ser­vi de relais entre civi­li­sa­tions, toutes ces intui­tions qui paraissent évi­dentes aujourd’­hui étaient révo­lu­tion­naires dans les années trente.

Mais il y avait quelque chose de pro­fon­dé­ment colo­nial dans sa démarche. Cette convic­tion que les Thaï­lan­dais ne com­pre­naient pas vrai­ment leur propre his­toire, qu’il fal­lait un regard exté­rieur, édu­qué, occi­den­tal, pour don­ner du sens aux ves­tiges. Qua­ritch Wales ne par­lait pas le thaï. Il tra­vaillait avec des inter­prètes, des guides locaux dont il ne men­tion­nait jamais les noms dans ses publi­ca­tions. Toute la vio­lence douce de l’ar­chéo­lo­gie colo­niale tenait dans ce silence.

Pour­tant, para­doxa­le­ment, ses tra­vaux ont contri­bué à for­ger l’i­den­ti­té natio­nale thaï­lan­daise. En exhu­mant Dva­ra­va­ti, en prou­vant que la civi­li­sa­tion thaïe ne com­men­çait pas avec Sukho­thai au XIIIe siècle mais plon­geait ses racines bien plus pro­fon­dé­ment dans le temps, il offrait au royaume une pro­fon­deur his­to­rique dont les natio­na­listes du XXe siècle allaient s’emparer avec gra­ti­tude. L’his­toire comme arme poli­tique. Qua­ritch ne l’a­vait sans doute pas anticipé.

Doro­thy, pen­dant ce temps, per­fec­tion­nait ses tech­niques pho­to­gra­phiques. Elle fut l’une des pre­mières à uti­li­ser la pho­to­gra­phie aérienne pour révé­ler des struc­tures archi­tec­tu­rales invi­sibles au sol. Ses images de Nakhon Pathom, prises depuis un petit avion de for­tune, mon­traient des tra­cés rec­ti­lignes, des douves anciennes, tout un urba­nisme fan­tôme réap­pa­rais­sant sous le bon angle de lumière. Elle avait com­pris que l’ar­chéo­lo­gie était aus­si affaire de perspective.

Ils ont vécu la guerre en Thaï­lande, ces années étranges où le Siam, rebap­ti­sé Thaï­lande par le gou­ver­ne­ment natio­na­liste de Phi­bun, jon­glait entre Japo­nais et Alliés. Qua­ritch Wales fut même briè­ve­ment inter­né, soup­çon­né d’es­pion­nage. Iro­nie de l’his­toire : l’ar­chéo­logue colo­nial deve­nu pri­son­nier du pays qu’il étu­diait. Doro­thy réus­sit à conti­nuer dis­crè­te­ment les fouilles, pro­té­geant les sites, cachant les décou­vertes impor­tantes. Résis­tance archéologique.

Après-guerre, leur œuvre prit une dimen­sion dif­fé­rente. Le Fine Arts Depart­ment thaï­lan­dais, nou­vel­le­ment créé, s’ap­puyait désor­mais sur leurs recherches. Les fouilles deve­naient une affaire natio­nale. Qua­ritch Wales for­mait des archéo­logues thaï­lan­dais, leur trans­met­tait ses méthodes, conscient peut-être que son temps colo­nial tou­chait à sa fin. Doro­thy orga­ni­sait des expo­si­tions, écri­vait des articles pour le grand public, ren­dait l’ar­chéo­lo­gie accessible.

On trouve aujourd’­hui leurs archives dis­per­sées entre Bang­kok, Londres et Cam­bridge. Des mil­liers de pho­to­gra­phies, de cro­quis, de notes de ter­rain. Doro­thy y appa­raît enfin sous son vrai jour : non pas comme la simple accom­pa­gna­trice de son mari, mais comme une scien­ti­fique à part entière, obser­va­trice méti­cu­leuse, théo­ri­cienne dis­crète. L’his­toire est en train de la réha­bi­li­ter, len­te­ment, posthumément.

Qua­ritch est mort en 1981, Doro­thy quelques années plus tard. Ils reposent quelque part en Angle­terre, loin des laté­rites rouges de Nakhon Pathom, loin des temples qu’ils ont exhu­més. Mais leur héri­tage demeure, ambi­va­lent comme tout héri­tage colo­nial : à la fois appro­pria­tion cultu­relle et contri­bu­tion scien­ti­fique, à la fois vio­lence sym­bo­lique et trans­mis­sion de savoir.

On visite aujourd’­hui le musée de Nakhon Pathom, on contemple les boud­dhas Dva­ra­va­ti que Qua­ritch a sor­tis de terre. Des tou­ristes thaï­lan­dais pho­to­gra­phient ces ves­tiges de leur propre pas­sé, redé­cou­vert par des étran­gers. L’ar­chéo­lo­gie a ceci de ver­ti­gi­neux qu’elle révèle tou­jours autant sur ceux qui fouillent que sur ceux qui sont fouillés.

On devrait main­te­nant s’en­vo­ler vers une autre his­toire, bifur­quer vers Mal­raux pillant les temples khmers ou vers Louis Finot et l’É­cole fran­çaise d’Ex­trême-Orient. Mais res­tons encore un ins­tant avec les Qua­ritch Wales, ce couple impro­bable qui a pas­sé sa vie à recons­ti­tuer un monde dis­pa­ru, à des­si­ner les contours d’une civi­li­sa­tion oubliée, à prou­ver que l’his­toire de l’A­sie du Sud-Est ne com­men­çait ni avec les Euro­péens ni même avec les royaumes que nous connais­sons, mais se per­dait dans des siècles obs­curs où cir­cu­laient déjà les idées, les reli­gions, les marchandises.

Archéo­lo­gie : du grec ancien, fouiller les ori­gines. Les Qua­ritch Wales ont fouillé, inlas­sa­ble­ment, avec les outils concep­tuels de leur époque, avec les pré­ju­gés de leur classe et de leur race, mais aus­si avec une sin­cère pas­sion pour ces pierres qui parlent à qui sait les écou­ter. Aujourd’­hui, sous le soleil écra­sant de la plaine cen­trale thaï­lan­daise, leurs décou­vertes conti­nuent d’é­mer­ger de la terre rouge, témoins silen­cieux d’un pas­sé mul­tiple, com­plexe, que nous ne fini­rons jamais vrai­ment de comprendre.

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Le Conseiller du Siam (Les oubliés du pays doré #14)

Le Conseiller du Siam (Les oubliés du pays doré #14)

Le conseiller du Siam

Les oubliés du pays doré #14

Le conseiller du Siam

On le retrouve tou­jours dans les ports. Anvers d’a­bord, puis Mar­seille, Colom­bo, Sin­ga­pour. Les grandes villes mari­times qui scandent les routes de l’Em­pire, ces nœuds où convergent les ambi­tions et les rêves d’hommes comme lui. Gus­tave Rolin-Jae­que­myns porte un nom à ral­longe, héri­tage d’un père illustre qui fon­da la Revue de droit inter­na­tio­nal, et cette pesan­teur généa­lo­gique le pousse vers l’Est, là où les noms euro­péens sonnent encore comme des promesses.

1892. Il a qua­rante ans quand il débarque à Bang­kok. La mous­son achève de noyer la ville basse. Le Chao Phraya char­rie ses eaux brunes entre les mai­sons sur pilo­tis. Depuis le pont du vapeur, il dis­tingue les toits dorés des temples qui émergent de la végé­ta­tion comme des îlots de cer­ti­tude dans ce monde amphi­bie. Il ne sait pas encore qu’il pas­se­ra ici une décen­nie de sa vie, qu’il devien­dra l’ar­chi­tecte invi­sible d’un royaume qui refuse de mourir.

Le roi Chu­la­long­korn l’at­tend. Rama, cin­quième du nom, monarque éclai­ré qui a com­pris que l’in­dé­pen­dance du Siam ne tien­dra qu’à un fil : celui du droit inter­na­tio­nal. Les Fran­çais avalent l’In­do­chine par l’est, les Bri­tan­niques contrôlent la Bir­ma­nie à l’ouest. Entre les deux mâchoires de l’im­pé­ria­lisme, le Siam doit se faire État moderne ou dis­pa­raître. Et pour deve­nir moderne, il faut un juriste. Un Euro­péen de pré­fé­rence. Un homme qui connaît les codes, les trai­tés, les sub­ti­li­tés du concert des nations. Gus­tave Rolin-Jae­que­myns est cet homme.

On l’ins­talle dans une mai­son le long du fleuve. Le soir, il entend les gongs des monas­tères, les cris des mar­chands ambu­lants, le cla­po­tis inces­sant de l’eau contre les embar­ca­dères. Il découvre une socié­té d’une com­plexi­té infi­nie, où les hié­rar­chies s’en­che­vêtrent, où chaque geste obéit à des pro­to­coles mil­lé­naires. Mais lui ne vient pas pour admi­rer. Il vient pour transformer.

Son tra­vail com­mence dans les bureaux du minis­tère des Affaires étran­gères. Des pièces étouf­fantes où les fonc­tion­naires sia­mois en cos­tume occi­den­tal trans­pirent sur des dos­siers en trois langues. Gus­tave rédige, cor­rige, argu­mente. Il faut abo­lir les trai­tés inégaux qui livrent les Euro­péens rési­dant au Siam à leurs propres juri­dic­tions consu­laires. Ces enclaves de pri­vi­lèges qui font du royaume un espace mor­ce­lé, où le droit du plus fort rem­place le droit tout court.

Il écrit des mémo­ran­dums, des pro­jets de loi, des notes diplo­ma­tiques d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale. Chaque vir­gule compte quand on négo­cie avec Londres ou Paris. Les Bri­tan­niques le détestent poli­ment. Cet avo­cat belge qui ose leur expli­quer le droit inter­na­tio­nal, qui cite Gro­tius et Vat­tel pour défendre l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale d’un royaume boud­dhiste. Mais ils le res­pectent aus­si, parce qu’il connaît leur langue mieux qu’eux, parce que ses argu­ments sont imparables.

En 1893, la crise éclate. Les canon­nières fran­çaises remontent le Chao Phraya. Paris exige la ces­sion de tous les ter­ri­toires sia­mois sur la rive gauche du Mékong. L’ul­ti­ma­tum est bru­tal, l’hu­mi­lia­tion totale. Gus­tave négo­cie jour et nuit. Il rédige les contre-pro­po­si­tions, cherche les failles juri­diques, tente de mobi­li­ser les puis­sances neutres. Mais la France est déter­mi­née, et le Siam trop faible. Il faut céder. Le Laos devient fran­çais. Dans son bureau, face aux cartes qui se rétré­cissent, Gus­tave com­prend les limites du droit quand les canons parlent.

Pour­tant, il ne renonce pas. Si le Siam perd des ter­ri­toires, il peut gagner en sou­ve­rai­ne­té. Il entre­prend une réforme com­plète du sys­tème judi­ciaire. Il faut des tri­bu­naux qui ins­pirent confiance aux Euro­péens, des juges for­més au droit moderne, des codes clairs. Il s’en­toure de juristes sia­mois qu’il forme, qu’il guide. Le prince Rabi lui voue une admi­ra­tion sans bornes. Ensemble, ils rédigent un code civil ins­pi­ré du modèle fran­çais, mais adap­té aux réa­li­tés sia­moises. Le mariage, la pro­prié­té, les suc­ces­sions : tout doit être codi­fié, ratio­na­li­sé, ren­du prévisible.

Les années passent dans cette fièvre léga­liste. Gus­tave vieillit sous le soleil de Bang­kok. Ses cos­tumes euro­péens deviennent trop lourds. Il adopte cer­taines cou­tumes locales, apprend quelques mots de sia­mois, mais reste pro­fon­dé­ment un homme du XIXe siècle occi­den­tal. Un mis­sion­naire du droit, per­sua­dé que la civi­li­sa­tion pro­gresse par la loi écrite, par les ins­ti­tu­tions rationnelles.

En 1902, le Royaume-Uni accepte de renon­cer à ses pri­vi­lèges juri­dic­tion­nels dans dix pro­vinces sia­moises. Vic­toire minus­cule aux yeux du monde, immense pour le Siam. C’est le tra­vail de Gus­tave qui porte ses fruits. Les tri­bu­naux qu’il a mis en place fonc­tionnent assez bien pour convaincre les Bri­tan­niques. Les autres puis­sances sui­vront, len­te­ment, une par une. Le Siam ne sera jamais colo­ni­sé. Cette excep­tion géo­gra­phique, cet îlot d’in­dé­pen­dance en Asie du Sud-Est, doit quelque chose à ce juriste belge obstiné.

Il quitte Bang­kok en 1902, appe­lé en Égypte pour d’autres mis­sions. Dans ses malles, des notes, des brouillons, des trai­tés qu’il a négo­ciés. Le roi Chu­la­long­korn lui offre une déco­ra­tion. Céré­mo­nie solen­nelle dans le palais, cha­leur acca­blante, pro­to­cole inter­mi­nable. Gus­tave s’in­cline, remer­cie en fran­çais. Il ne revien­dra jamais.

Des années plus tard, dans un appar­te­ment bruxel­lois, il rece­vra des lettres de ses anciens col­la­bo­ra­teurs sia­mois. Ils lui racon­te­ront com­ment les réformes conti­nuent, com­ment les trai­tés inégaux dis­pa­raissent un à un, com­ment le Siam devient vrai­ment sou­ve­rain. Il sou­ri­ra en lisant ces nou­velles, ce vieil homme fati­gué qui a consa­cré dix ans de sa vie à un royaume qu’il ne com­pre­nait qu’à moitié.

Voi­là l’his­toire de Gus­tave Rolin-Jae­que­myns : l’his­toire d’un mal­en­ten­du pro­duc­tif. Lui croyait expor­ter la ratio­na­li­té juri­dique euro­péenne, la moder­ni­té occi­den­tale. Mais le Siam a pris ce qui lui conve­nait, a trans­for­mé ces outils étran­gers en ins­tru­ments de résis­tance, a fait du droit inter­na­tio­nal une arme contre l’im­pé­ria­lisme. Le colo­ni­sé poten­tiel est deve­nu le seul royaume indé­pen­dant de la région, non pas mal­gré la pré­sence de conseillers euro­péens, mais peut-être grâce à eux, à condi­tion de les uti­li­ser sans se soumettre.

Il meurt en 1902 à Bruxelles, dis­crè­te­ment, comme il a vécu. Pas de monu­ment, pas de rue à son nom dans les capi­tales euro­péennes. Mais à Bang­kok, dans les archives du minis­tère des Affaires étran­gères, ses mémo­ran­dums dorment encore, jau­nis par l’hu­mi­di­té tro­pi­cale, témoins d’une époque où un homme a cru pou­voir chan­ger un royaume avec des mots, des articles de loi, des trai­tés minu­tieu­se­ment négociés.

Et il y est presque parvenu.

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La chute d’A­nan­da Mahi­dol (Les oubliés du pays doré #13)

La chute d’A­nan­da Mahi­dol (Les oubliés du pays doré #13)

La chute d’A­nan­da Mahidol

Les oubliés du pays doré #13

La chute d’A­nan­da Mahidol

I

Bang­kok, juin 1946. La mous­son hésite encore, sus­pen­due au-des­sus de la ville comme une menace muette. Dans les rues, les cyclo-pousses glissent entre les flaques d’eau boueuse, évi­tant les nids-de-poule que la guerre a lais­sés par­tout, cica­trices d’un conflit qui vient à peine de s’a­che­ver. Le Siam a chan­gé de nom pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, puis est rede­ve­nu le Siam, puis est deve­nu la Thaï­lande. Per­sonne ne sait vrai­ment quel nom don­ner à ce pays qui ne sait plus très bien qui il est et qui semble se chercher.

Au Palais Baromm­phi­man, les ven­ti­la­teurs tournent au ralen­ti. Le cou­rant élec­trique est capri­cieux depuis la fin de la guerre. Les domes­tiques s’a­gitent en silence, pieds nus sur le marbre, comme des fan­tômes en cos­tume blanc.

Il a vingt ans. Vingt ans et trois mois exac­te­ment. Né en Alle­magne à Hei­del­berg d’un prince malade et d’une rotu­rière chi­noise deve­nue infir­mière, éle­vé en Suisse dans une pen­sion bour­geoise de Lau­sanne, il ne parle pas vrai­ment la langue de ce royaume dont il est cen­sé être le sou­ve­rain. Il joue du saxo­phone, pho­to­gra­phie les monu­ments, col­lec­tionne les timbres. Il pré­fé­re­rait être méde­cin. Il rêve de retour­ner à Lau­sanne, de reprendre ses études de méde­cine, de vivre une vie nor­male. Il est tou­jours dans la pièce d’à‑côté.

Mais l’his­toire en a déci­dé autre­ment. L’his­toire décide tou­jours autrement.

Son père est mort quand il avait quatre ans. D’in­suf­fi­sance rénale, à trente-quatre ans, après des années de mala­die. La famille vivait alors en Europe, loin de Bang­kok, loin du palais, loin de tout. Une famille royale en exil volon­taire, presque bour­geoise, ins­tal­lée dans une vil­la au bord du lac Léman. Les enfants allaient à l’é­cole publique. La mère fai­sait les courses au mar­ché. Ils vivaient avec une seule domestique.

Puis son oncle a abdi­qué en 1935, et tout a bas­cu­lé. On est venu le cher­cher dans sa salle de classe. Il avait neuf ans. On lui a dit : tu es roi maintenant.

Il n’est pas ren­tré tout de suite. Il a conti­nué ses études en Suisse. Lau­sanne, pas Bang­kok. Les mathé­ma­tiques, pas la poli­tique. Le saxo­phone, pas les céré­mo­nies. Pen­dant dix ans, il a été un roi absent, un roi théo­rique, un roi sur le papier. Des régents gou­ver­naient à sa place. Des hommes qu’il ne connais­sait pas déci­daient de l’a­ve­nir d’un pays qu’il n’a­vait jamais vu, et qui fina­le­ment, le concer­nait assez peu.

La guerre l’a pro­té­gé, para­doxa­le­ment. Pen­dant que l’A­sie brû­lait, pen­dant que les Japo­nais occu­paient Bang­kok, pen­dant que les bombes tom­baient sur les villes, lui était en sécu­ri­té dans la neu­tra­li­té hel­vé­tique. Il skiait, jouait de la musique, étu­diait. Il était le seul roi au monde à pou­voir aller au ciné­ma sans garde du corps.

Mais en décembre 1945, la guerre ter­mi­née, on lui a dit qu’il devait ren­trer. Que son pays l’at­ten­dait. Qu’il devait enfin deve­nir ce qu’il était cen­sé être : un vrai roi.

Il est arri­vé par avion, accom­pa­gné de sa mère et de son jeune frère. La foule était là, immense, bruyante, étran­gère. Des mil­liers de per­sonnes qui criaient son nom, qui se pros­ter­naient, qui pleu­raient. Il ne com­pre­nait pas leurs mots. Il ne com­pre­nait pas leurs gestes. C’é­tait comme débar­quer sur une autre planète.

Le palais était gigan­tesque, laby­rin­thique, étouf­fant. Des cen­taines de pièces, des cou­loirs sans fin, des domes­tiques par­tout qui s’in­cli­naient en silence. Des pro­to­coles incom­pré­hen­sibles, des hié­rar­chies invi­sibles, des règles qu’on ne lui avait jamais enseignées.

Six mois. Il a tenu six mois.

II

Pri­di le connaît depuis tou­jours, ou presque. C’est-à-dire depuis ce jour de 1935 où le Conseil de régence l’a dési­gné roi, lui, l’en­fant de neuf ans qui jouait aux billes dans la cour du Gym­nase clas­sique can­to­nal à Lau­sanne. Pri­di était déjà là, dans l’ombre, archi­tecte de cette nou­velle monar­chie consti­tu­tion­nelle qu’il avait contri­bué à ins­tau­rer trois ans plus tôt, en 1932, quand les jeunes intel­lec­tuels reve­nus de Paris avaient mis fin à six siècles de pou­voir absolu.

Pri­di Bano­myong. Né en 1900 dans une famille modeste de la pro­vince d’Ayut­thaya. Fils d’un petit fonc­tion­naire chi­nois et d’une mère thaïe. Brillant élève, bour­sier du gou­ver­ne­ment pour étu­dier le droit en France. Paris, années vingt. La Sor­bonne. Le Quar­tier Latin. Les cafés enfu­més où l’on refait le monde. Les dis­cus­sions qui s’é­ter­nisent jus­qu’à l’aube sur la démo­cra­tie, le socia­lisme, la jus­tice sociale.

Il est ren­tré au Siam en 1927 avec un doc­to­rat en droit et des idées plein la tête. Des idées dan­ge­reuses. Des idées sur l’é­ga­li­té, sur la fin des pri­vi­lèges, sur la sou­ve­rai­ne­té popu­laire. Il a rejoint un petit groupe de jeunes fonc­tion­naires et d’of­fi­ciers qui pen­saient comme lui. Ils se réunis­saient en secret, ils com­plo­taient, ils pré­pa­raient l’avenir.

Le 24 juin 1932, ils ont agi. Un coup d’É­tat presque sans vio­lence. Quelques chars dans les rues de Bang­kok à l’aube. Le roi Rama VII for­cé d’ac­cep­ter une consti­tu­tion. Six siècles de monar­chie abso­lue balayés en une nuit. La révo­lu­tion siamoise.

Pri­di avait trente-deux ans. Il était deve­nu, du jour au len­de­main, l’un des hommes les plus puis­sants du pays. Ministre, puis régent. L’in­tel­lec­tuel qui rêvait de trans­for­mer un royaume féo­dal en nation moderne.

Mais l’his­toire, encore une fois, en a déci­dé autre­ment. Les conser­va­teurs ont contre-atta­qué. Les mili­taires ont pris le pou­voir. Pri­di a dû navi­guer entre les fac­tions, sur­vivre aux purges, main­te­nir un équi­libre impos­sible entre tra­di­tion et modernité.

Régent. Le mot a une sono­ri­té étrange, presque médié­vale. Pri­di n’a jamais vou­lu être roi, mais il a été celui qui régnait sans régner, qui gou­ver­nait sans gou­ver­ner. Pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, pen­dant que le jeune monarque gran­dis­sait en Suisse à l’a­bri des bombes, Pri­di orga­ni­sait la résis­tance clan­des­tine. Le mou­ve­ment Seri Thai. La Thaï­lande libre. Des armes para­chu­tées dans la jungle, des codes radio, des sabo­tages dis­crets. Un réseau que les Japo­nais n’ont jamais vrai­ment déman­te­lé, mais dont ils soup­çon­naient l’existence.

C’est là qu’il a ren­con­tré l’A­mé­ri­cain. Jim Thomp­son. Un homme grand, blond, à l’al­lure ath­lé­tique. Offi­ciel­le­ment archi­tecte pour une firme new-yor­kaise, envoyé en Asie pour super­vi­ser la construc­tion de bâti­ments pour l’ar­mée amé­ri­caine. Offi­cieu­se­ment, agent de l’OSS, l’Of­fice of Stra­te­gic Ser­vices, l’an­cêtre de la CIA.

Thomp­son était arri­vé à Bang­kok en août 1945, juste après la capi­tu­la­tion japo­naise. Sa mis­sion était de prendre contact avec le mou­ve­ment de résis­tance Seri Thai, d’é­va­luer la situa­tion poli­tique, de s’as­su­rer que la Thaï­lande ne tom­be­rait pas dans le camp com­mu­niste après la guerre.

Il avait qua­rante ans. Divor­cé, sans enfants, par­lant un fran­çais impec­cable appris à Prin­ce­ton. Un homme culti­vé, ama­teur d’art, de lit­té­ra­ture, d’o­pé­ra. Rien à voir avec les mili­taires rustres que Washing­ton envoyait habi­tuel­le­ment en Asie.

Pri­di et lui s’é­taient enten­dus immé­dia­te­ment. Ils par­laient fran­çais ensemble, dis­cu­taient pen­dant des heures de poli­tique inter­na­tio­nale, de l’a­ve­nir de l’A­sie, du nou­vel ordre mon­dial qui émer­geait des cendres de la guerre. Thomp­son était fas­ci­né par ce pays, par sa culture, par ses contra­dic­tions. Il avait déci­dé de res­ter après la démo­bi­li­sa­tion. Il s’é­tait ins­tal­lé dans une mai­son en bois de teck au bord d’un klong, avait com­men­cé à apprendre le thaï, à col­lec­tion­ner les antiquités.

Il était là, lui aus­si, en ce mois de juin 1946. Il obser­vait, écou­tait, rap­por­tait. Pour qui exac­te­ment, c’é­tait dif­fi­cile à dire. L’OSS n’exis­tait plus offi­ciel­le­ment. La CIA n’exis­tait pas encore. Mais les ser­vices amé­ri­cains conti­nuaient à opé­rer, dans les zones grises, dans les inter­stices bureaucratiques.

Thomp­son voyait tout. Les ten­sions au palais. Les com­plots qui se tra­maient. Les conser­va­teurs roya­listes qui détes­taient Pri­di. Les mili­taires qui atten­daient leur heure. Il notait tout dans ses rap­ports codés qu’il envoyait à Washing­ton via l’am­bas­sade américaine.

III

Le jeune roi ne com­prend rien à la poli­tique. Il ne veut rien com­prendre. Il assiste aux céré­mo­nies offi­cielles en cos­tume d’ap­pa­rat, il signe les docu­ments qu’on lui pré­sente, il sou­rit pour les pho­to­gra­phies. Mais son esprit est ailleurs. À Lau­sanne. Dans les salles de cours de l’u­ni­ver­si­té. Dans les salles de concert où il allait écou­ter du jazz.

Sa mère s’in­quiète. Elle le voit dépé­rir, s’é­teindre len­te­ment. Il mange peu, dort mal, perd du poids. Les méde­cins parlent de troubles diges­tifs, de fatigue ner­veuse. Mais ce n’est pas vrai­ment une mala­die du corps. C’est une mala­die de l’âme.

Son jeune frère, lui, s’a­dapte mieux. Il a neuf ans, il est vif, curieux, intré­pide. Il court dans les cou­loirs du palais, joue avec les gardes, pose des ques­tions sur tout. Lui aime ce pays. Lui veut être roi.

Les deux frères sont proches mal­gré leurs onze ans de dif­fé­rence. Ils par­tagent la même chambre au palais, dorment dans des lits jumeaux. Le soir, avant de s’en­dor­mir, ils parlent en fran­çais ou en anglais, les langues de leur enfance suisse. Ils évoquent Lau­sanne, l’é­cole, les amis qu’ils ont lais­sés là-bas. Le plus jeune demande quand ils pour­ront ren­trer. L’aî­né répond qu’il ne sait pas. Peut-être jamais.

Le roi col­lec­tionne les armes à feu. C’est une de ses pas­sions. Des pis­to­lets, des revol­vers, des cara­bines. Il aime la méca­nique, la pré­ci­sion de l’in­gé­nie­rie. Il passe des heures à les démon­ter, les net­toyer, les remon­ter. Les domes­tiques sont habi­tués à entendre des coups de feu venant de ses appar­te­ments. Il tire sur des cibles qu’il ins­talle dans le jardin.

Pri­di trouve cette pas­sion inquié­tante. Il a deman­dé aux gardes de sur­veiller, de s’as­su­rer que les armes sont tou­jours déchar­gées quand elles ne sont pas uti­li­sées. Mais on ne peut pas tout contrô­ler. On ne peut pas sur­veiller un roi vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Thomp­son, lui, observe la situa­tion avec le déta­che­ment pro­fes­sion­nel d’un agent de ren­sei­gne­ment. Il note dans ses rap­ports : “Le jeune roi semble inadap­té à son rôle. Instable émo­tion­nel­le­ment. Pos­sible pro­blème psy­cho­lo­gique. La monar­chie pour­rait être fragilisée.”

Washing­ton lit ces rap­ports avec inté­rêt. La Thaï­lande est stra­té­gique. Porte de l’A­sie du Sud-Est. Tam­pon entre les colo­nies bri­tan­niques et fran­çaises. Si elle bas­cule dans l’ins­ta­bi­li­té, toute la région pour­rait suivre. Et avec les com­mu­nistes chi­nois qui gagnent du ter­rain, avec Hô Chi Minh qui orga­nise la résis­tance en Indo­chine, il faut abso­lu­ment que la Thaï­lande reste stable, pro-occidentale.

Mais com­ment garan­tir cette sta­bi­li­té avec un roi instable ?

IV

Le 9 juin 1946 est un dimanche. Bang­kok se réveille len­te­ment sous un ciel gris. La mous­son menace depuis des jours mais ne se décide pas à écla­ter. L’air est lourd, humide, irres­pi­rable. Comme sou­vent à Bangkok.

Au palais, c’est un jour comme les autres. Pas de céré­mo­nie offi­cielle pré­vue. Le roi peut se repo­ser, faire ce qu’il veut. C’est-à-dire jouer du saxo­phone, pho­to­gra­phier le jar­din, net­toyer ses armes.

Sa mère prend le petit-déjeu­ner avec le plus jeune des princes dans l’aile Est. Ils pré­voient d’al­ler visi­ter un temple dans l’a­près-midi. Le roi, lui, dort encore. Il aime faire la grasse mati­née. Depuis qu’il est à Bang­kok, il a du mal à trou­ver le som­meil la nuit, alors il dort tard le matin.

Vers huit heures, la pluie com­mence enfin à tom­ber. D’a­bord quelques gouttes hési­tantes, puis un déluge. L’eau mar­tèle les toits de tuiles, trans­forme les jar­dins en bour­biers, fait débor­der les canaux. C’est le début de la vraie mousson.

Les domes­tiques s’ac­tivent pour fer­mer les fenêtres, épon­ger l’eau qui s’in­filtre. Le palais, mal­gré sa gran­deur, n’est pas vrai­ment étanche. Il y a tou­jours des fuites quelque part.

Vers neuf heures, le roi est réveillé par l’o­rage. Il se lève, enfile une robe de chambre. Son frère entre dans la chambre, encore en pyja­ma. Ils plai­santent, parlent de la pluie. Le plus jeune demande s’ils pour­ront quand même aller au temple. L’aî­né hausse les épaules. Ça dépen­dra de leur mère.

Le petit frère repart vers l’aile Est. C’est la der­nière fois qu’il voit son aîné vivant.

À neuf heures quinze, un coup de feu. Sec, unique, défi­ni­tif. Le bruit se perd presque dans le fra­cas de l’orage.

Les gardes ne réagissent pas immé­dia­te­ment. Ils sont habi­tués aux déto­na­tions venant des appar­te­ments royaux. Ce n’est que quelques minutes plus tard, quand un page frappe à la porte et n’ob­tient pas de réponse, que l’a­larme est donnée.

La porte n’est pas ver­rouillée. Le page l’ouvre, entre.

Le corps est sur le lit, sur le dos, la tête légè­re­ment tour­née vers la gauche. Une tache de sang s’é­lar­git sur les draps blancs. Le trou au front est presque par­fai­te­ment cir­cu­laire, légè­re­ment au-des­sus de l’ar­cade sour­ci­lière gauche. Les yeux sont ouverts, fixes.

Le pis­to­let est là, sur le mate­las, à quelques cen­ti­mètres de la main droite.

Le page hurle. D’autres domes­tiques accourent. Quel­qu’un court cher­cher la mère. Quel­qu’un d’autre appelle les gardes. Le chaos s’installe.

La mère arrive en cou­rant, pieds nus sur le marbre mouillé. Elle voit le corps. Elle s’ef­fondre. Les domes­tiques la sou­tiennent, l’é­loignent. Le petit frère essaie de ren­trer dans la chambre. On l’en empêche. On l’emmène ailleurs, loin, dans une autre aile du palais.

Les méde­cins arrivent. Mais il n’y a rien à faire. C’est évident. Il est mort depuis au moins quinze minutes. Peut-être vingt. Le sang com­mence à coaguler.

À dix heures, Pri­di est infor­mé. Il est chez lui, en train de lire le jour­nal du dimanche. Le télé­phone sonne. Une voix panique au bout du fil. Il ne com­prend pas immé­dia­te­ment. Puis les mots s’or­ga­nisent, prennent sens. Le roi. Mort. Un coup de feu.

Pri­di rac­croche. Il reste immo­bile quelques secondes, le com­bi­né encore à la main. Il sait déjà que sa vie vient de bas­cu­ler. Que tout va basculer.

Il appelle son chauf­feur, monte dans sa voi­ture offi­cielle, fonce vers le palais sous la pluie bat­tante. Dans sa tête, les ques­tions se bous­culent. Acci­dent ? Sui­cide ? Meurtre ? Et sur­tout : qui va-t-on accuser ?

Lui, pro­ba­ble­ment. C’est évident. Il était régent. Il était res­pon­sable de la sécu­ri­té du roi. Même si ce n’est pas sa faute, même s’il n’y est pour rien, on le tien­dra pour res­pon­sable. Les conser­va­teurs roya­listes qu’il a com­bat­tus pen­dant des années vont enfin avoir leur revanche.

V

Thomp­son apprend la nou­velle vers onze heures. Il est dans sa mai­son au bord du klong, en train de clas­ser des échan­tillons de soie qu’il a ache­tés au mar­ché. La radio annonce briè­ve­ment qu’un inci­dent grave s’est pro­duit au palais. Aucun détail. Juste une demande de prier pour la famille royale.

Il sait immé­dia­te­ment que c’est sérieux. Très sérieux. Il enfile une che­mise propre, prend son imper­méable, sort sous la pluie. Un cyclo-pousse l’emmène jus­qu’au palais. Les grilles sont fer­mées, gar­dées par des sol­dats en armes. Per­sonne n’entre, per­sonne ne sort.

Il montre sa carte de l’am­bas­sade amé­ri­caine. Les gardes hésitent, puis le laissent pas­ser. Il tra­verse les jar­dins trem­pés, monte les esca­liers de marbre, arrive dans le ves­ti­bule prin­ci­pal où s’ag­glu­tinent des dizaines de per­sonnes : ministres, conseillers, géné­raux, méde­cins. Tous parlent à voix basse, échangent des rumeurs, des hypothèses.

Il aper­çoit Pri­di dans un coin, seul, le visage gris. Leurs regards se croisent. Thomp­son s’approche.

« C’est vrai ? » demande-t-il en français.

Pri­di hoche la tête. « Il est mort. »

« Com­ment ? »

« Un coup de feu. Dans sa chambre. On ne sait pas encore. »

Thomp­son veut poser d’autres ques­tions, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Trop de gens écoutent, observent. Il serre briè­ve­ment l’é­paule de Pri­di et s’éloigne.

Il passe le reste de la jour­née à recueillir des infor­ma­tions, à par­ler dis­crè­te­ment aux gardes, aux domes­tiques, aux méde­cins. Le soir, il rentre chez lui et rédige un long rap­port qu’il envoie à Washing­ton par valise diplomatique.

« Le roi est mort dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses. Sui­cide, acci­dent ou meurtre, impos­sible de le dire pour le moment. La situa­tion poli­tique est extrê­me­ment instable. Pri­di Bano­myong est en dan­ger. Les conser­va­teurs roya­listes vont pro­ba­ble­ment l’ac­cu­ser. Risque de coup d’É­tat dans les mois qui viennent. Recom­mande sur­veillance étroite de la situation. »

Washing­ton reçoit le rap­port trois jours plus tard. Les ana­lystes l’é­tu­dient, l’an­notent, le classent. La Thaï­lande n’est pas une prio­ri­té en ce mois de juin 1946. L’Eu­rope est en ruines. Le Japon est occu­pé. La Chine est au bord de la guerre civile. Un roi mort à Bang­kok, c’est regret­table, mais ce n’est pas stra­té­gi­que­ment crucial.

Pas encore.

VI

L’en­quête com­mence immé­dia­te­ment, mais elle est chao­tique, confuse, entra­vée par les pro­to­coles et les tabous. On ne peut pas inter­ro­ger la famille royale comme de vul­gaires sus­pects. On ne peut pas fouiller les appar­te­ments pri­vés du palais comme on fouille une scène de crime ordi­naire. Il y a des règles, des conve­nances, des hié­rar­chies à respecter.

Une com­mis­sion d’en­quête est for­mée. Trois membres : un méde­cin légiste bri­tan­nique, un magis­trat thaï­lan­dais, un repré­sen­tant de la famille royale. Ils ont pour mis­sion de déter­mi­ner les causes de la mort.

Ils exa­minent le corps. La bles­sure est nette, cir­cu­laire, avec des traces de poudre autour qui indiquent un tir à bout por­tant. La balle a tra­ver­sé le crâne de part en part, res­sor­tant à l’ar­rière, et s’est logée dans l’o­reiller. L’angle est étrange, presque ver­ti­cal, ce qui ne cor­res­pond pas vrai­ment à la posi­tion typique d’un suicide.

Ils inter­rogent les témoins. Le page qui a décou­vert le corps. Les gardes qui étaient de ser­vice cette nuit-là. La mère. Le petit frère. Les domes­tiques qui ont enten­du le coup de feu.

Tout le monde dit la même chose : per­sonne n’est entré dans la chambre cette nuit-là. Per­sonne n’est sor­ti non plus. Les gardes étaient à leurs postes. Ils n’ont rien vu d’anormal.

Le pis­to­let est exa­mi­né. C’est un semi-auto­ma­tique, une arme puis­sante, mili­taire. Elle appar­te­nait au roi, fai­sait par­tie de sa col­lec­tion. Une seule balle a été tirée. Il en res­tait six dans le chargeur.

Mais il y a un détail étrange. Le cran de sûre­té était encore enclen­ché quand on a retrou­vé l’arme. Com­ment peut-on tirer avec le cran de sûre­té enclen­ché ? C’est impos­sible. À moins que quel­qu’un l’ait remis après le coup de feu. Mais pourquoi ?

Les experts en balis­tique étu­dient la tra­jec­toire. D’a­près l’angle d’en­trée et de sor­tie de la balle, le pis­to­let devait être tenu presque ver­ti­ca­le­ment au-des­sus du front. Ce n’est pas une posi­tion natu­relle pour un sui­cide. Habi­tuel­le­ment, les gens se tirent une balle dans la tempe, ou mettent le canon dans la bouche. Pas au-des­sus du front.

Mais ce n’est pas non plus typique d’un meurtre. Si quel­qu’un avait vou­lu tuer le roi pen­dant son som­meil, il aurait tiré de côté, ou de face. Pas d’en haut.

Reste l’hy­po­thèse de l’ac­ci­dent. Le roi mani­pu­lait le pis­to­let, il a glis­sé, le coup est par­ti. Mais dans ce cas, com­ment expli­quer l’angle ? Et pour­quoi mani­pu­lait-il un pis­to­let char­gé au lit, un dimanche matin ?

Aucune hypo­thèse n’est vrai­ment satis­fai­sante. Mais ce n’est pas vrai­ment le pro­blème en réalité.

VII

Les semaines passent. L’en­quête pié­tine. Les rumeurs, elles, pro­li­fèrent. Bang­kok n’est qu’une grande ville de pro­vince, mal­gré son sta­tut de capi­tale. Tout le monde connaît tout le monde. Les secrets ne res­tent jamais secrets très longtemps.

On dit que le roi était dépres­sif, qu’il vou­lait mou­rir. On dit qu’il était malade, qu’il avait un can­cer. On dit qu’il était amou­reux d’une fille de Lau­sanne, que sa mère avait refu­sé qu’il l’é­pouse, qu’il s’é­tait tué de désespoir.

On dit aus­si qu’il a été assas­si­né. Mais par qui ? Les théo­ries sont infi­nies. Les com­mu­nistes. Les Japo­nais. Les Bri­tan­niques. Les Amé­ri­cains. Les conser­va­teurs. Les pro­gres­sistes. Pri­di lui-même.

Thomp­son entend toutes ces rumeurs. Il les note, les ana­lyse, les trans­met à Washing­ton. Mais il reste pru­dent dans ses conclu­sions. Il écrit : « Impos­sible de déter­mi­ner la véri­té pour le moment. Trop de zones d’ombre. Trop d’in­té­rêts contra­dic­toires. Atten­dons les résul­tats de l’en­quête officielle. »

Pri­di, lui, essaie de gou­ver­ner, de main­te­nir la sta­bi­li­té du pays. Il est deve­nu Pre­mier ministre en mars, juste avant le retour du roi. Main­te­nant, il doit gérer une crise poli­tique majeure en plus de tous les pro­blèmes de l’a­près-guerre : l’é­co­no­mie en ruines, les réfu­giés par mil­liers, les ten­sions eth­niques, les mou­ve­ments sépa­ra­tistes dans le Sud.

Mais il sent le sol se déro­ber sous ses pieds. Les conser­va­teurs roya­listes mènent une cam­pagne de désta­bi­li­sa­tion. Des tracts cir­culent qui l’ac­cusent direc­te­ment d’a­voir orga­ni­sé le meurtre. Des mani­fes­ta­tions sont orga­ni­sées devant son bureau. Les jour­naux d’op­po­si­tion réclament sa démis­sion, son arres­ta­tion, son jugement.

L’ar­mée observe, attend. Les géné­raux n’aiment pas Pri­di. Ils ne l’ont jamais aimé. Trop intel­lec­tuel, trop pro­gres­siste, trop proche des civils. Ils pré­fé­re­raient gou­ver­ner eux-mêmes, sans l’embarras d’un Pre­mier ministre élu.

En août, Pri­di démis­sionne. Offi­ciel­le­ment pour évi­ter tout conflit d’in­té­rêts avec l’en­quête. Offi­cieu­se­ment parce que la pres­sion est deve­nue insup­por­table. Son suc­ces­seur est un homme de paille, un tech­no­crate sans envergure.

Pri­di se retire dans sa mai­son, attend. Il sait que le pire est à venir.

VIII

En sep­tembre 1946, la com­mis­sion d’en­quête rend son rap­port. Trois mois de tra­vail pour abou­tir à une conclu­sion aus­si vague qu’in­sa­tis­fai­sante : « La mort n’est pas natu­relle. Mais il est impos­sible de déter­mi­ner avec cer­ti­tude s’il s’a­git d’un acci­dent, d’un sui­cide ou d’un meurtre. »

En d’autres termes : nous ne savons pas.

Ce rap­port ne satis­fait per­sonne. Sur­tout pas les conser­va­teurs roya­listes, qui veulent du sang, qui veulent un cou­pable, qui veulent voir Pri­di pen­du sur la place publique.

Le nou­veau roi est cou­ron­né en mai 1950. Il a treize ans. C’est le petit frère, celui qui dor­mait dans la chambre d’à côté quand le coup de feu a reten­ti. Rama IX. Il régne­ra pen­dant soixante-dix ans, jus­qu’en 2016, deve­nant le monarque ayant régné le plus long­temps dans l’his­toire de son pays.

Mais en 1950, il est encore un enfant. Un conseil de régence gou­verne à sa place. Et ce conseil est contrô­lé par les militaires.

En novembre 1947, quinze mois après la mort du roi, un coup d’É­tat ren­verse le gou­ver­ne­ment civil. C’est un putsch clas­sique : des tanks dans les rues à l’aube, des géné­raux en uni­forme à la radio, un nou­veau gou­ver­ne­ment annon­cé avant le petit-déjeuner.

Les put­schistes accusent ouver­te­ment Pri­di d’a­voir orga­ni­sé le meurtre du roi. Ils n’ont tou­jours aucune preuve, mais peu importe. La logique du coup d’É­tat ne néces­site pas de preuves. La sus­pi­cion suffit.

Pri­di doit fuir. Thomp­son l’aide. Il orga­nise l’é­va­sion : une voi­ture avec des plaques diplo­ma­tiques, un dégui­se­ment, un faux pas­se­port. Pri­di quitte Bang­kok au milieu de la nuit, caché à l’ar­rière d’une voi­ture de l’am­bas­sade amé­ri­caine. Direc­tion le port. Un car­go chi­nois l’at­tend. Des­ti­na­tion Sin­ga­pore, puis Hong Kong.

Thomp­son le rac­com­pagne jus­qu’au quai. Ils se serrent la main sous la pluie. Ils ne se rever­ront jamais.

« Bonne chance », dit Thomp­son en français.

« Mer­ci pour tout », répond Pridi.

Le car­go largue les amarres à l’aube. Pri­di reste sur le pont, regarde Bang­kok s’é­loi­gner dans la brume. Il a qua­rante-sept ans. Il ne revien­dra jamais dans son pays.

IX

Thomp­son, lui, reste à Bang­kok. Il a trou­vé sa voca­tion. Pas l’es­pion­nage, fina­le­ment. Mais la soie.

Pen­dant l’en­quête sur la mort du roi, pen­dant les troubles poli­tiques, pen­dant le coup d’É­tat, il a conti­nué à col­lec­tion­ner les tis­sus thaï­lan­dais. C’é­tait deve­nu une obses­sion. Les soies sau­vages, les motifs tra­di­tion­nels, les tech­niques de tis­sage ances­trales. Il pas­sait ses week-ends à visi­ter les vil­lages, à ren­con­trer les tis­se­rands, à ache­ter des échantillons.

En 1948, il fonde la Thai Silk Com­pa­ny. Une petite entre­prise au début, quelques tis­se­rands, un ate­lier impro­vi­sé. Mais Thomp­son a du génie com­mer­cial. Il com­prend que la soie thaï­lan­daise, avec ses cou­leurs vibrantes et ses tex­tures uniques, peut séduire les mar­chés occi­den­taux. Il com­mence à expor­ter vers l’A­mé­rique, l’Europe.

Le suc­cès est ful­gu­rant. En quelques années, la Thai Silk Com­pa­ny devient une des entre­prières les plus pros­pères de Thaï­lande. Thomp­son devient riche, célèbre. Il construit une mai­son extra­or­di­naire au bord du klong, un assem­blage de six mai­sons tra­di­tion­nelles en teck démon­tées et remon­tées selon un plan laby­rin­thique. Il rem­plit cette mai­son d’an­ti­qui­tés, de sta­tues de Boud­dha, de por­ce­laines chi­noises, de pein­tures. Elle devient un musée pri­vé, une mer­veille architecturale.

Les célé­bri­tés viennent lui rendre visite. Des écri­vains, des acteurs, des diplo­mates. Somer­set Mau­gham. Tru­man Capote. Bar­ba­ra Hut­ton. Thomp­son est deve­nu une figure incon­tour­nable de la haute socié­té bangkokoise.

Mais il n’ou­blie pas Pri­di. Ils cor­res­pondent régu­liè­re­ment. Des lettres pru­dentes, sans détails com­pro­met­tants, mais affec­tueuses. Pri­di est en Chine, où il vit sous la pro­tec­tion du gou­ver­ne­ment com­mu­niste. Il enseigne le droit, écrit ses mémoires, rêve d’un retour qui ne vien­dra jamais.

Thomp­son envoie de l’argent dis­crè­te­ment, via des inter­mé­diaires. Il fait pres­sion sur l’am­bas­sade amé­ri­caine pour que Washing­ton inter­vienne en faveur de Pri­di. En vain. Les États-Unis ont d’autres prio­ri­tés. La guerre froide a com­men­cé. La Thaï­lande est un allié stra­té­gique contre le com­mu­nisme. Sou­te­nir Pri­di, qui vit en Chine com­mu­niste, serait diplo­ma­ti­que­ment impossible.

X

En 1955, neuf ans après la mort du roi, trois hommes sont jugés et condam­nés pour meurtre. Deux pages et le secré­taire pri­vé du roi. Ils sont accu­sés d’a­voir com­plo­té l’assassinat.

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Le refuge de Connie Mang­skau (Les oubliés du pays doré #12)

Le refuge de Connie Mang­skau (Les oubliés du pays doré #12)

Le refuge de Connie Mangskau

Les oubliés du pays doré #12

Le refuge de Connie Mangskau

Constance Mang­skau était née en 1907 à Chiang Mai, d’un père anglais et d’une mère thaïe, ce qui fai­sait d’elle une hybride dans un monde colo­nial qui n’ai­mait pas les mélanges. À dix-huit ans, elle avait épou­sé un plan­teur de caou­tchouc nor­vé­gien dont elle ne gar­dait que le nom et deux filles, et quelques bles­sures encore ouvertes. Veuve trop jeune, elle avait dû accep­ter un poste de secré­taire à la Bri­tish Ame­ri­can Tobac­co Com­pa­ny pour nour­rir ses enfants. C’é­tait les années trente, et Bang­kok était encore une ville de canaux et de mai­sons sur pilo­tis où les Occi­den­taux vivaient comme dans un roman de Conrad.

Son patron à la Bri­tish Ame­ri­can Tobac­co était agent du Seri Thai, le mou­ve­ment clan­des­tins des Thaï­lan­dais libres. On ne sait pas exac­te­ment quand Connie avait bas­cu­lé dans la résis­tance. Peut-être par convic­tion, peut-être par néces­si­té, peut-être sim­ple­ment parce qu’elle était le genre de femme qui ne pou­vait pas res­ter spec­ta­trice quand l’his­toire s’é­cri­vait sous ses yeux. Les Japo­nais l’a­vaient arrê­tée en 1943, accu­sée d’es­pion­nage. Elle avait sur­vé­cu à un camp de concen­tra­tion au Cam­bodge — elle n’en par­lait jamais, mais ceux qui l’a­vaient connue dans l’im­mé­diat après-guerre disaient qu’elle avait ce regard qu’ont les res­ca­pés, cette manière de fixer un point au-delà de l’horizon.

En 1945, elle tra­vaillait pour l’OSS à Bang­kok. C’est là qu’elle avait ren­con­tré Jim Thomp­son, cet Amé­ri­cain exu­bé­rant qui par­lait d’ar­chi­tec­ture et de bal­lets russes alors que la guerre venait à peine de se ter­mi­ner. Thomp­son était arri­vé en para­chute au moment où les Japo­nais capi­tu­laient — timing par­fait ou catas­tro­phique selon le point de vue. Il était cen­sé orga­ni­ser le bureau de l’OSS à Bang­kok, mais la paix avait chan­gé la donne.

Leur ami­tié s’é­tait construite sur une com­pli­ci­té d’an­ciens espions, sur cette com­pré­hen­sion tacite de ceux qui ont vécu dans le secret et la dupli­ci­té. Ils ne se posaient jamais de ques­tions indis­crètes. Dans le Bang­kok d’a­près-guerre, c’é­tait la règle cardinale.

Thomp­son s’é­tait lan­cé dans la soie après s’être brouillé avec ses asso­ciés de l’O­rien­tal Hotel. Il avait décou­vert une com­mu­nau­té de tis­se­rands thaïs à Ban Khrua, juste en face du ter­rain qu’il convoi­tait pour construire sa mai­son. Les tis­se­rands étaient pauvres, leurs métiers archaïques, leurs cou­leurs ternes. Thomp­son leur avait pro­po­sé de meilleurs équi­pe­ments et des tein­tures écla­tantes. En quelques années, il avait sau­vé l’in­dus­trie de la soie thaï­lan­daise de l’ex­tinc­tion et était deve­nu riche.

Connie, elle, s’é­tait tour­née vers les anti­qui­tés. Elle avait ouvert une bou­tique appe­lée Mono­gram et chas­sait les tré­sors dans les mar­chés de Nakorn Kasem tous les dimanches, sou­vent aux côtés de Thomp­son. Ils écu­maient les échoppes bon­dées d’ob­jets dont per­sonne ne vou­lait : pein­tures thaïes du XIXe siècle sur coton, sculp­tures khmères, céra­miques Ben­ja­rong fabri­quées exclu­si­ve­ment pour la royau­té thaïe, mon­tagnes de por­ce­laines Ming bleues et blanches.

« On pré­serve ce qui risque de dis­pa­raître », lui avait dit Thomp­son un dimanche de 1955, alors qu’ils négo­ciaient l’a­chat d’une tête de Boud­dha monu­men­tale du XIIIe siècle.

« Ou on essaie de se rache­ter une his­toire », avait répon­du Connie.

Thomp­son avait ri. « Peut-être les deux. »

En 1959, il avait fait une chose extra­or­di­naire. Il avait trou­vé six mai­sons tra­di­tion­nelles en teck sur pilo­tis — trois à Pak Hai dans l’an­cienne capi­tale d’Ayut­thaya, deux à Bang­kok, et une mai­son de tis­se­rand datant de 1800 dans le vil­lage cham de Ban Khrua. Il les avait fait démon­ter, des­cendre par barges sur la Chao Phraya, et recons­truire sur son ter­rain face au canal. Il avait créé un com­po­sé thaï unique, rem­pli de ses col­lec­tions, un lieu magique qui atti­rait Elea­nor Roo­se­velt, Tru­man Capote, Kathe­rine Hepburn.

Somer­set Mau­gham, après un dîner chez Thomp­son en 1960, lui avait écrit : « Vous n’a­vez pas seule­ment de belles choses, mais ce qui est rare, vous les avez arran­gées avec un goût impeccable. »

Pour Connie, Thomp­son avait fait la même chose. Il avait trou­vé trois mai­sons tra­di­tion­nelles à Ayut­thaya, les avait fait des­cendre par le fleuve et recons­truire dans un ter­rain pri­vé à Soi Nana. Elle y vivait comme une reine exi­lée, entou­rant de ses col­lec­tions, rece­vant Doris Duke, Jac­que­line Ken­ne­dy, Hen­ry Ford, Roger Moore. Beau­coup étaient aus­si des clients. Doris Duke dépen­sait des for­tunes chez Mono­gram pour sa col­lec­tion d’art thaï et bir­man. John D. Rocke­fel­ler et William Hol­den aussi.

Le soir, quand les invi­tés étaient par­tis, Connie s’as­seyait sur la ter­rasse de sa mai­son sur pilo­tis et regar­dait les lumières de Bang­kok scin­tiller dans la nuit tro­pi­cale. Ses filles vivaient à l’é­tran­ger main­te­nant. Elle était seule avec ses anti­qui­tés et ses sou­ve­nirs qu’elle ne par­ta­geait jamais.

On mur­mu­rait que Thomp­son et elle avaient été amants, mais c’é­tait faux. Leur rela­tion était plus pro­fonde que cela, plus com­pli­quée. Thomp­son était pro­ba­ble­ment homo­sexuel — son mariage éclair avec Patri­cia Thraves pen­dant la guerre s’é­tait sol­dé par un divorce en 1946, elle l’a­vait quit­té pour un de ses amis. Il y avait eu des femmes ensuite, dont une liai­son de onze ans avec Iri­na Yost, l’é­pouse du ministre amé­ri­cain en Thaï­lande. Mais les rumeurs per­sis­taient sur ses goûts pour ce qu’on appe­lait pudi­que­ment le « rough trade ».

Connie ne jugeait pas. Elle avait sur­vé­cu à un camp de concen­tra­tion japo­nais. Elle savait que cha­cun fai­sait ce qu’il devait pour sur­vivre, pour trou­ver un peu de lumière dans l’obscurité.

Der­rière la façade gla­mour, Thomp­son conti­nuait pro­ba­ble­ment à tra­vailler pour la CIA. Les docu­ments déclas­si­fiés le confir­me­raient plus tard : il fai­sait pas­ser des armes et des four­ni­tures aux groupes de résis­tance anti­com­mu­nistes au Cam­bodge. Ses voyages fré­quents, ses rela­tions avec des géné­raux, ses dîners avec des diplo­mates dont les noms n’ap­pa­rais­saient jamais dans les jour­naux — tout cela fai­sait sens maintenant.

Le week-end de Pâques 1967, Connie et Thomp­son étaient par­tis dans les Came­ron High­lands en Malai­sie avec leurs amis de Sin­ga­pour, le Dr Tien Gi Ling et sa femme amé­ri­caine Helen. Thomp­son était pré­oc­cu­pé, de mau­vaise humeur pen­dant le tra­jet. « Je sen­tais que quelque chose se pré­pa­rait », dirait Connie plus tard.

Le dimanche, ils étaient allés à l’é­glise le matin, puis avaient pique-niqué. Thomp­son était agi­té, per­tur­bé. Ils étaient ren­trés au cot­tage l’a­près-midi. Les Ling avaient fait une sieste, Connie pré­pa­rait leurs bagages pour le départ pré­vu le len­de­main à Sin­ga­pour. Thomp­son s’é­tait assis dehors au soleil.

Helen Ling avait enten­du des pas sur le gra­vier et sup­po­sé que Thomp­son était par­ti se pro­me­ner, comme il le fai­sait chaque jour sur les sen­tiers de jungle tra­cés par les colons bri­tan­niques. Mais ses ciga­rettes et son bri­quet étaient res­tés sur la table de la véran­da. Lui qui fumait sans arrêt. Et ses médi­ca­ments contre les cal­culs biliaires qui le fai­saient souffrir.

Jim Thomp­son ne revint jamais.

Le len­de­main à l’aube, trois cent vingt-cinq poli­ciers, des sol­dats bri­tan­niques conva­les­cents, des volon­taires se lan­cèrent dans les recherches. Des pis­teurs indi­gènes qui connais­saient la jungle, des héli­co­ptères qui sur­vo­laient la cano­pée. La plus grande opé­ra­tion de recherche de l’his­toire malai­sienne. Dix jours. Rien.

L’his­toire était trop belle pour ne pas sus­ci­ter toutes les théo­ries. Assas­si­né par les com­mu­nistes. Impli­qué dans un coup d’É­tat en Thaï­lande. Éli­mi­né par des rivaux com­mer­ciaux. Kid­nap­pé. Tra­fi­quant d’armes deve­nu incon­trô­lable. En mis­sion secrète pour la CIA. Il y avait même eu des témoi­gnages de gens qui l’au­raient vu : dégui­sé en diseuse de bonne aven­ture aux che­veux teints en roux à Ipoh, rete­nu dans une mai­son cam­bod­gienne près d’une roue de cha­riot, en fuite à Hong Kong sur un navire norvégien.

Edward Pol­litz, qui connais­sait Thomp­son depuis des années, jurait l’a­voir aper­çu à Tahi­ti le 27 mai 1967, dans le hall d’un hôtel. Il lui avait crié son nom. L’homme n’a­vait pas répon­du. Pol­litz en avait conclu qu’il était en mis­sion pour la CIA.

En 1970, trois ans d’en­quête inten­sive n’a­vaient révé­lé aucun fait nou­veau par rap­port au pre­mier jour.

Carole Mil­ler, écri­vaine et amie de Connie, lui avait deman­dé ce qu’elle pen­sait vrai­ment de la dis­pa­ri­tion. « Ça devrait être évident », avait été la seule réponse de Connie.

Les années pas­sèrent. Les filles de Connie vivaient à l’é­tran­ger, per­sonne ne s’oc­cu­pait des mai­sons en teck. Elle les ven­dit à Khun Porns­ri Luphai­boon, la légen­daire direc­trice des rela­tions publiques de l’O­rien­tal Hotel, qui les fit démé­na­ger sur un ter­rain à Min­bu­ri, à une heure de Bang­kok. Plus tard, les enfants de Khun Porns­ri ne pou­vaient plus entre­te­nir les mai­sons non plus. Elles furent ven­dues à la famille Suko­sol, qui construi­sait The Siam, un hôtel de luxe. Les mai­sons de Connie trou­vèrent là leur der­nier repos.

Connie mou­rut dans les années qui sui­virent. On ne connaît pas les cir­cons­tances exactes. Elle s’é­tei­gnit dis­crè­te­ment, comme elle avait vécu fina­le­ment, mal­gré les soi­rées mon­daines et les clients fortunés.

Mais avant de mou­rir, elle avait dit quelque chose à Mil­ler, sa confi­dente. Une seule phrase, pro­non­cée tard un soir après trop de gin-tonics sur la ter­rasse de sa mai­son sur pilo­tis, alors que les lumières de Bang­kok trem­blaient dans la chaleur.

« Les jungles sont dan­ge­reu­se­ment douées pour cacher les choses. Et les espions qui veulent dis­pa­raître peuvent le faire sans lais­ser de trace. »

Mil­ler avait atten­du qu’elle en dise plus. Mais Connie s’é­tait tue, le regard per­du vers les toits de Bang­kok, vers les mai­sons qui dis­pa­rais­saient une à une pour être rem­pla­cées par des immeubles modernes.

Des décen­nies plus tard, quand Bill Bens­ley, desi­gner amé­ri­cain éta­bli à Bang­kok, fut char­gé de créer les inté­rieurs de The Siam, il décou­vrit l’his­toire des mai­sons de Connie. Il trans­for­ma l’é­tage supé­rieur en gale­rie d’art, expo­sant ses propres tableaux pour finan­cer la pro­tec­tion de la faune sau­vage. Au rez-de-chaus­sée, une bou­tique Jim Thomp­son pré­sente les der­nières créa­tions de la marque, deve­nue depuis le plus grand pro­duc­teur mon­dial de tis­sus tis­sés à la main.

La fille aînée de Connie vint visi­ter les mai­sons il y a quelques années. « Ma mère serait si fière et heu­reuse que notre mai­son fami­liale ait enfin trou­vé son lieu de repos », dit-elle à Bensley.

Thomp­son aus­si serait content, pro­ba­ble­ment. Où qu’il soit.

Car per­sonne ne sait vrai­ment. Peut-être est-il mort dans la jungle, vic­time d’un acci­dent banal, son corps ava­lé par la végé­ta­tion en quelques jours. Peut-être a‑t-il été assas­si­né, ses enne­mis trop nom­breux pour qu’on puisse les comp­ter. Peut-être s’est-il éva­noui volon­tai­re­ment, uti­li­sant ses com­pé­tences d’es­pion pour effa­cer toute trace de son existence.

Connie, elle, avait son idée. Cette femme qui avait sur­vé­cu aux Japo­nais, qui avait tra­vaillé dans l’ombre pen­dant la guerre, qui avait recons­truit sa vie dans le com­merce des anti­qui­tés et les mon­da­ni­tés de Bang­kok, cette femme savait recon­naître un autre survivant.

Un matin de 1968, un an après la dis­pa­ri­tion, elle était retour­née à Ban Khrua, le quar­tier des tis­se­rands où Thomp­son avait com­men­cé son aven­ture dans la soie. Les métiers à tis­ser cla­quaient sous les mai­sons sur pilo­tis, per­pé­tuant des gestes mil­lé­naires. Une vieille femme tis­sait un motif com­plexe, des lignes qui se croi­saient for­mant des géo­mé­tries hypnotiques.

« C’est beau », avait dit Connie en thaï.

La femme avait levé les yeux, sou­riant de ses gen­cives édentées.

« Les anciens cachaient des cartes dans les tis­sus quand ils devaient fuir. Des che­mins vers des endroits où on peut disparaître. »

Connie avait exa­mi­né le tis­su de plus près. Sous le motif flo­ral appa­rent, on dis­tin­guait effec­ti­ve­ment une struc­ture plus pro­fonde, un réseau de lignes.

« Et ces che­mins mènent où ? »

« Là où on ne peut plus être trouvé. »

Cette nuit-là, dans sa mai­son de teck à Soi Nana, entou­rée de ses Boud­dhas khmers et de ses por­ce­laines Ming, Connie s’é­tait ser­vie un verre. Elle avait pen­sé à Thomp­son, à leurs dimanches à fouiller les mar­chés, à leurs silences com­plices, à tout ce qu’ils ne s’é­taient jamais dit.

Elle avait levé son verre vers la pho­to­gra­phie de Jim qu’elle gar­dait sur une éta­gère, prise lors d’une soi­rée chez lui, Jim en cos­tume blanc impec­cable, sou­riant de ce sou­rire énig­ma­tique qui ne révé­lait rien.

« Où que tu sois, Jim », avait-elle mur­mu­ré, « j’es­père que tu as trou­vé le bon motif. »

Dans le quar­tier de Ban Khrua, les métiers à tis­ser conti­nuent de cla­quer leur rythme ances­tral. Les fils de soie se croisent et se recroisent, for­mant des motifs qui sont peut-être des cartes, peut-être des mes­sages codés, peut-être juste de beaux tis­sus pour les touristes.

Et à The Siam, dans ce qui fut autre­fois le refuge de Constance Mang­skau, les visi­teurs déam­bulent sans savoir vrai­ment l’his­toire. Ils admirent les œuvres de Bens­ley, achètent de la soie Jim Thomp­son, pho­to­gra­phient l’ar­chi­tec­ture tra­di­tion­nelle thaïe.

Ils ne savent pas que ces murs ont abri­té une résis­tante qui sur­vé­cut à l’en­fer des camps japo­nais, une anti­quaire qui habilla l’é­lite mon­diale, une amie qui gar­da jus­qu’à sa mort le secret de la plus grande dis­pa­ri­tion du XXe siècle asiatique.

Connie Mang­skau l’a­vait com­pris avant tout le monde : dans cette région du monde, entre les jungles du Siam et les mon­tagnes de Malai­sie, entre les véri­tés offi­cielles et les men­songes néces­saires, il existe des espaces où les gens peuvent s’ef­fa­cer complètement.

Thomp­son avait trou­vé le sien.

Elle aus­si, à sa manière.

Et leurs mai­sons de teck, démon­tées et recons­truites tant de fois, conti­nuent de se dres­ser contre le ciel de Bang­kok, témoins silen­cieux d’une époque où dis­pa­raître était un art que maî­tri­saient ceux qui avaient vrai­ment vécu.

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