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La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 7 et 8

La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 7 et 8

La véran­da
de l’E&O

La véran­da de l’E&O

Cha­pitres 7 et 8

CHA­PITRE 7

Ven­dre­di 18 mars 1927

Mau­gham se réveilla avec le sen­ti­ment d’a­voir rêvé quelque chose d’im­por­tant — quelque chose qui lui échap­pait main­te­nant, dis­sous dans la lumière du matin.

Il res­ta un moment immo­bile, les yeux au pla­fond, écou­tant les bruits de l’hô­tel qui s’é­veillait. Des pas dans le cou­loir, le tin­te­ment d’un pla­teau de thé, quelque part une porte qui s’ou­vrait sur une toux. Les mêmes bruits que tous les autres matins — mais ce matin n’é­tait pas comme les autres. Ce matin, il y avait un mort dans l’aile est, et des ques­tions sans réponses qui tour­naient dans la tête de Mau­gham comme des mouches autour d’une lampe.

Il se leva, fit sa toi­lette, des­cen­dit prendre le break­fast. La grande salle était plus calme que d’ha­bi­tude — les clients par­laient à voix basse, jetaient des regards fur­tifs vers l’es­ca­lier qui menait aux chambres. La mort de Hals­worth pla­nait sur l’hô­tel comme une ombre.

Gerald le rejoi­gnit vers neuf heures, les yeux encore gon­flés de sommeil.

— Tu as l’air d’a­voir pas­sé une meilleure nuit que moi, dit-il en s’asseyant.

— Je n’ai pas dor­mi. J’ai réfléchi.

— À quoi ?

— À ce qui ne colle pas.

Mau­gham sor­tit le mes­sage de Madame Khoo, le posa sur la table. Gerald le lut, fron­ça les sourcils.

— “Il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être deve­nu.” Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je ne sais pas. Mais je compte le découvrir.

Il ter­mi­na son café, se leva.

— Tu viens avec moi ?

— Où ça ?

— Beach Street. Chez Madame Khoo.

La mai­son aux lions de pierre était silen­cieuse dans la lumière du matin.

Un boy les fit entrer, les condui­sit à tra­vers la cour inté­rieure où le fran­gi­pa­nier embau­mait l’air de son par­fum entê­tant. Madame Khoo les atten­dait dans le même salon que la pre­mière fois — assise dans son fau­teuil à haut dos­sier, vêtue de soie noire, les mains posées sur les accou­doirs comme une impé­ra­trice sur son trône.

— Mon­sieur Mau­gham. Elle incli­na la tête. Et mon­sieur Hax­ton, je présume.

Gerald parut sur­pris qu’elle connaisse son nom. Mau­gham, lui, ne l’é­tait plus.

— Vous m’a­vez fait appe­ler, dit-il.

— Oui. Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent. Une ser­vante appor­ta du thé, le ver­sa en silence, dis­pa­rut. Madame Khoo atten­dit qu’ils soient ser­vis pour parler.

— Geof­frey Hals­worth est mort, dit-elle. Ou plu­tôt, l’homme qui por­tait ce nom.

— Vous étiez au courant.

— Je suis au cou­rant de tout ce qui se passe à Penang. Elle but une gor­gée de thé. On dit que c’est un suicide.

— C’est ce que dit le médecin.

— Et vous, qu’est-ce que vous dites ?

Mau­gham hésita.

— Je dis qu’il y a des ques­tions sans réponses. La lettre qu’il a reçue mar­di matin — ce n’é­tait pas Verne qui l’a­vait envoyée. Alors qui ? Et pour­quoi main­te­nant, après trente ans ?

Madame Khoo posa sa tasse, le regar­da longuement.

— Vous êtes venu cher­cher des réponses. Je vais vous en don­ner — cer­taines. Pas toutes. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir.

— Je pré­fère en juger moi-même.

— Bien sûr. Vous êtes écri­vain. Vous vou­lez toute l’his­toire. Elle sou­pi­ra. Très bien. Écoutez.

Elle se cala dans son fau­teuil, fer­ma les yeux un ins­tant — ce geste qu’elle avait déjà fait, comme si elle fouillait dans des sou­ve­nirs anciens.

— Je vous ai dit que mon mari avait des doutes sur l’i­den­ti­té de Geof­frey Hals­worth. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que ces doutes n’é­taient pas seule­ment les siens.

— Quel­qu’un d’autre savait ?

— Quel­qu’un d’autre soup­çon­nait. Elle rou­vrit les yeux. Marjorie.

Mau­gham sen­tit son cœur s’accélérer.

— Mar­jo­rie savait que son mari était un imposteur ?

— Pas au début. Elle l’a épou­sé de bonne foi — elle croyait épou­ser Geof­frey Hals­worth, héri­tier de la Dorian Estate. Mais au fil des années… Elle eut un geste vague. Une femme remarque des choses. Des inco­hé­rences dans les sou­ve­nirs. Des hési­ta­tions quand on parle du pas­sé. Des cau­che­mars, la nuit, où l’on pro­nonce des noms qui ne devraient pas être prononcés.

— Elle lui a posé des questions ?

— Non. Jamais. Elle a pré­fé­ré ne pas savoir — offi­ciel­le­ment. Mais elle savait. Et lui savait qu’elle savait. C’é­tait un arran­ge­ment tacite, une sorte de pacte silen­cieux. Ils jouaient tous les deux le même rôle, celui du couple res­pec­table, et ils ne pou­vaient le jouer que s’ils ne recon­nais­saient jamais la vérité.

Mau­gham com­pre­nait. Il avait vu ce genre d’ar­ran­ge­ments — dans les colo­nies, dans les mariages, dans toutes les rela­tions humaines. Les men­songes qu’on accepte parce que la véri­té serait trop coûteuse.

— Mais quelque chose a chan­gé, dit-il.

— Oui. Quelque chose a chan­gé. Madame Khoo but une gor­gée de thé. Il y a un mois, Geof­frey — appe­lons-le ain­si, puisque c’est le nom qu’il por­tait — est venu me voir pour le renou­vel­le­ment du bail. Comme chaque année. Mais cette fois, il était dif­fé­rent. Ner­veux, dis­trait. Il m’a posé des ques­tions étranges.

— Quel genre de questions ?

— Sur le pas­sé. Sur ce que je savais de son arri­vée à Penang, trente ans plus tôt. Sur les gens qui auraient pu se sou­ve­nir de lui à cette époque. Elle fit une pause. J’ai com­pris qu’il avait peur. Que quelque chose s’é­tait pas­sé, quelque chose qui mena­çait son secret.

— Ste­phen Verne.

— C’est ce que j’ai pen­sé d’a­bord. Mais non. Quand je me suis ren­sei­gnée, j’ai appris que Verne n’é­tait pas encore arri­vé à Penang. Il n’est venu que la semaine dernière.

— Alors quoi ?

— Une lettre. La même lettre dont vous par­lez — ou peut-être une autre, anté­rieure. Geof­frey avait reçu une lettre, plu­sieurs semaines avant la mort, qui l’a­vait bou­le­ver­sé. Il ne m’a pas dit ce qu’elle conte­nait, mais j’ai vu son visage. C’é­tait le visage d’un homme qui voit reve­nir ce qu’il croyait enterré.

Mau­gham réflé­chis­sait. Une lettre anté­rieure à l’ar­ri­vée de Verne. Quel­qu’un d’autre, alors. Quel­qu’un qui connais­sait le secret de Hals­worth et qui avait choi­si ce moment pour le révéler.

— Vous savez qui a envoyé cette lettre ?

Madame Khoo hési­ta. Pour la pre­mière fois, Mau­gham vit quelque chose qui res­sem­blait à de l’in­cer­ti­tude sur son visage.

— J’ai une hypo­thèse. Mais c’est une hypo­thèse dangereuse.

— Dites-la.

— Mar­jo­rie.

Un silence. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle se réar­ran­ger dans son esprit.

— Mar­jo­rie a envoyé une lettre à son propre mari ?

— Pas exac­te­ment. Elle a envoyé une lettre à quel­qu’un d’autre — quel­qu’un qui avait les moyens de faire pres­sion sur Geof­frey. Et cette per­sonne a trans­mis la lettre, ou en a envoyé une autre basée sur les infor­ma­tions de Marjorie.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être un avo­cat en Angle­terre. Peut-être quel­qu’un qui cher­chait les héri­tiers du vrai Geof­frey Hals­worth. Elle haus­sa les épaules. Ce que je sais, c’est que Mar­jo­rie a déci­dé, après trente ans de silence, de bri­ser le pacte. De révé­ler la vérité.

— Pour­quoi maintenant ?

— Parce qu’elle n’a­vait plus rien à perdre. Madame Khoo posa sa tasse. Mar­jo­rie est malade, mon­sieur Mau­gham. Très malade. Elle ne l’a dit à per­sonne — pas même à son mari. Mais je le sais. Un de mes cou­sins est méde­cin à Sin­ga­pour, et elle l’a consul­té il y a quelques mois. Can­cer. Il lui reste un an, peut-être moins.

Mau­gham fer­ma les yeux un ins­tant. L’i­mage de Mar­jo­rie lui revint — cette femme sèche et froide, qui obser­vait son mari avec un mélange de mépris et de vigi­lance. Pas de l’a­mour, non. Quelque chose de plus com­plexe, de plus tordu.

— Elle a vou­lu se ven­ger, dit-il. Avant de mourir.

— Se ven­ger ? Peut-être. Ou peut-être autre chose. Peut-être qu’elle ne sup­por­tait plus de vivre dans le men­songe. Peut-être qu’elle vou­lait, une fois dans sa vie, que la véri­té soit dite.

— Et elle a tué son mari pour ça ?

Madame Khoo ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait Mau­gham avec une expres­sion indéchiffrable.

— Je n’ai pas dit qu’elle l’a­vait tué.

— Mais vous le pensez.

— Je pense… Elle choi­sit ses mots avec soin. Je pense que Mar­jo­rie a mis en mou­ve­ment quelque chose qu’elle ne pou­vait plus arrê­ter. Que la véri­té, une fois libé­rée, a fait son œuvre. Com­ment exac­te­ment — sui­cide, meurtre, quelque chose entre les deux — cela, je ne le sais pas.

— Quelque chose entre les deux ?

— Un homme accu­lé, ter­ro­ri­sé, qui n’a plus d’is­sue. Une femme qui le regarde se débattre, qui pour­rait l’ai­der, qui choi­sit de ne pas le faire. Qui peut-être pose le fla­con de véro­nol sur la table de nuit, qui peut-être verse le verre d’eau, qui peut-être dit les mots qu’il faut pour qu’il com­prenne que c’est la seule solu­tion. Est-ce un meurtre ? Est-ce un sui­cide ? La fron­tière est par­fois dif­fi­cile à tracer.

Mau­gham se tut. Il pen­sait à la scène — Hals­worth seul dans sa chambre, l’o­rage qui gron­dait dehors, la ter­reur qui mon­tait. Et Mar­jo­rie quelque part, dans la chambre voi­sine peut-être, qui atten­dait. Qui savait ce qui allait se passer.

— Le cri, dit-il. Gerald a enten­du un cri vers deux heures du matin.

— Un cri ?

— Un cri étouf­fé, puis plus rien.

Madame Khoo hocha la tête lentement.

— Le cri d’un homme qui com­prend qu’il n’y a pas d’is­sue. Ou le cri d’un homme qu’on force à ava­ler quelque chose. Elle haus­sa les épaules. Nous ne le sau­rons jamais.

— Et Marjorie ?

— Mar­jo­rie est veuve, main­te­nant. Elle héri­te­ra de la plan­ta­tion — ce qui reste de l’hé­ri­tage volé par son mari. Elle vivra ses der­niers mois dans le confort, puis elle mour­ra à son tour. Et tout le monde oubliera.

— Sauf vous.

— Sauf moi. Madame Khoo eut un sou­rire sans joie. Les Per­ana­kan ont la mémoire longue, mon­sieur Mau­gham. Nous nous sou­ve­nons de tout.

Ils quit­tèrent Beach Street vers midi, l’es­prit en ébullition.

Gerald mar­chait en silence à côté de Mau­gham, visi­ble­ment trou­blé par ce qu’il avait entendu.

— Tu crois ce qu’elle a dit ? finit-il par demander.

— Je crois qu’elle dit une par­tie de la véri­té. Pas toute.

— Qu’est-ce qu’elle cache ?

— Je ne sais pas. Peut-être son propre rôle dans l’af­faire. Elle savait depuis trente ans que Hals­worth était un impos­teur. Elle n’a jamais rien dit. Pourquoi ?

— Parce que ça ne la regar­dait pas ?

— Ou parce que ça l’ar­ran­geait. Un plan­teur qui a un secret est un plan­teur qu’on peut contrô­ler. Elle pos­sé­dait les terres, elle pos­sé­dait aus­si l’homme.

Gerald sif­fla doucement.

— Tu penses qu’elle le fai­sait chanter ?

— Pas direc­te­ment. Mais elle savait qu’il savait qu’elle savait. C’é­tait un équi­libre de ter­reur, une sorte de paix armée. Tant que per­sonne ne bou­geait, tout le monde était en sécurité.

— Et puis Mar­jo­rie a bougé.

— Et puis Mar­jo­rie a bou­gé. Et tout s’est effondré.

Ils mar­chaient dans les rues de George Town, sous le soleil de midi. Les sho­phouses défi­laient, avec leurs façades colo­rées et leurs enseignes en carac­tères chi­nois. Des mar­chands ambu­lants criaient leurs mar­chan­dises, des rick­shaws pas­saient en tin­tant. La vie conti­nuait, indif­fé­rente au drame qui venait de se jouer.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Gerald.

— Rien.

Gerald s’ar­rê­ta, surpris.

— Rien ?

— Qu’est-ce que je pour­rais faire ? Aller voir le Résident, lui dire que je soup­çonne Mar­jo­rie d’a­voir pous­sé son mari au sui­cide — ou de l’a­voir tué ? Sans preuves ? Sur la foi des ragots d’une vieille dame chinoise ?

— Mais la vérité…

— La véri­té ? Mau­gham eut un rire amer. La véri­té, c’est qu’un impos­teur est mort, et que per­sonne ne le pleu­re­ra. La véri­té, c’est que Mar­jo­rie mour­ra dans quelques mois, et que la jus­tice — si jus­tice il doit y avoir — sera ren­due sans moi. La véri­té, c’est que cette his­toire n’a pas de fin satis­fai­sante, pas de réso­lu­tion nette. Comme la plu­part des his­toires vraies.

Gerald ne répon­dit pas. Ils conti­nuèrent à mar­cher en silence.

L’a­près-midi, Mau­gham retour­na à l’hôtel.

Il trou­va un mot glis­sé sous sa porte — une écri­ture fémi­nine qu’il recon­nut aus­si­tôt. Marjorie.

“Mon­sieur Maugham,

Je sais que vous enquê­tez. Je sais ce que vous pen­sez. Vous vous trom­pez — en partie.

Venez me voir ce soir, à huit heures, dans ma chambre. Je vous dirai ce que je peux vous dire. Après, vous ferez ce que vous voudrez.

  1. Halsworth”

Mau­gham relut le mot plu­sieurs fois. “Vous vous trom­pez — en par­tie.” Qu’est-ce que cela vou­lait dire ? Que Mar­jo­rie n’é­tait pas cou­pable ? Ou qu’elle était cou­pable d’autre chose que ce qu’il imaginait ?

Il pas­sa le reste de l’a­près-midi à attendre, inca­pable de se concen­trer sur quoi que ce soit. Gerald sor­tit — pour Camp­bell Street, pro­ba­ble­ment — et Mau­gham res­ta seul avec ses pensées.

À huit heures, il frap­pa à la porte de la suite des Halsworth.

Mar­jo­rie lui ouvrit elle-même.

Elle por­tait une robe noire, sobre, sans orne­ments. Ses che­veux étaient tirés en arrière, son visage dépour­vu de tout maquillage. Elle avait l’air plus vieille que quelques jours plus tôt — ou peut-être était-ce sim­ple­ment qu’elle avait ces­sé de faire semblant.

— Entrez, dit-elle.

La suite était plon­gée dans la pénombre, éclai­rée seule­ment par quelques lampes. Le lit où Hals­worth était mort avait été refait — draps propres, oreillers gon­flés — mais Mau­gham sen­tait encore quelque chose dans l’air, une pré­sence, un souvenir.

Mar­jo­rie s’as­sit dans un fau­teuil près de la fenêtre, lui fit signe de prendre place en face d’elle.

— Vous vou­lez du thé ? Du whisky ?

— Rien, merci.

— Comme vous voudrez.

Elle res­ta un moment silen­cieuse, regar­dant par la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town, et les lumières de la ville scin­tillaient au loin.

— Vous savez, dit-elle enfin, je l’ai aimé. Au début.

Mau­gham ne dit rien. Il attendait.

— Quand je l’ai épou­sé, je croyais épou­ser un gent­le­man. Un homme bien né, bien éle­vé, qui m’of­fri­rait une vie confor­table dans les colo­nies. C’est ce que vou­laient mes parents. C’est ce que je croyais vouloir.

— Et puis ?

— Et puis j’ai com­men­cé à remar­quer des choses. Des petites choses, d’a­bord. La façon dont il tenait sa four­chette — pas tout à fait comme un gent­le­man devrait la tenir. Des erreurs de gram­maire, par­fois, quand il était fati­gué. Une igno­rance étrange de cer­taines choses que tout homme de sa classe devrait connaître.

— Vous lui avez posé des questions ?

— Non. Elle secoua la tête. Je n’ai jamais posé de ques­tions. Je ne vou­lais pas savoir. Tant que je ne savais pas, je pou­vais faire sem­blant. Nous pou­vions tous les deux faire semblant.

— Mais vous saviez quand même.

— Oui. Au fond de moi, je savais. Pas les détails — pas qu’il avait tué quel­qu’un, pas qu’il avait volé une iden­ti­té. Mais je savais qu’il n’é­tait pas celui qu’il pré­ten­dait être. Et je l’ai épou­sé quand même. Je suis res­tée avec lui quand même.

— Pour­quoi ?

Mar­jo­rie eut un sou­rire étrange — triste et iro­nique à la fois.

— Parce que moi non plus, je n’é­tais pas celle que je pré­ten­dais être. J’é­tais la fille d’un magis­trat res­pec­té — mais mon père avait des dettes, des maî­tresses, des secrets. Ma famille était une façade, comme toutes les familles. Geof­frey et moi, nous nous sommes recon­nus. Deux impos­teurs qui jouaient le jeu ensemble.

— Et la lettre ?

Le sou­rire de Mar­jo­rie s’effaça.

— Quelle lettre ?

— Celle que vous avez envoyée. Celle qui a tout déclenché.

Un long silence. Mar­jo­rie regar­dait ses mains, posées sur ses genoux.

— Madame Khoo parle trop, dit-elle enfin.

— Elle m’a dit que vous étiez malade. Que vous alliez mourir.

— C’est vrai. Un an, peut-être moins. Elle leva les yeux. Quand on sait qu’on va mou­rir, les choses changent. Les men­songes qu’on accep­tait deviennent insup­por­tables. Les secrets qu’on gar­dait demandent à être libérés.

— Vous avez vou­lu révé­ler la véri­té avant de mourir.

— J’ai vou­lu… Elle cher­cha ses mots. J’ai vou­lu qu’il sache que je savais. Que je n’a­vais jamais été dupe. Pen­dant trente ans, il a cru me trom­per. Il a cru que j’é­tais une idiote, une épouse aveugle. Je vou­lais qu’il sache, avant la fin, que j’a­vais tou­jours vu clair.

— Alors vous avez envoyé une lettre.

— Pas à lui. À un avo­cat, en Angle­terre. Un avo­cat qui recher­chait les héri­tiers du vrai Geof­frey Hals­worth. Je lui ai dit ce que je soup­çon­nais — que l’homme qui vivait à Penang sous ce nom n’é­tait pas le vrai héri­tier. Je lui ai don­né des détails, des dates, des inco­hé­rences que j’a­vais notées au fil des années.

— Et l’a­vo­cat a trans­mis ces infor­ma­tions à Ste­phen Verne.

— Je ne savais pas qu’il y avait un fils. Je pen­sais qu’il n’y avait plus d’hé­ri­tier, que la ligne était éteinte. Je vou­lais juste que la véri­té soit connue — quelque part, par quel­qu’un. Mais Verne a fait plus que cela. Il est venu.

— Et Geof­frey a com­pris que tout était fini.

— Oui.

Mar­jo­rie se tut. Les ombres de la pièce sem­blaient s’é­pais­sir autour d’elle.

— La nuit où il est mort, dit Mau­gham. Que s’est-il passé ?

— Je dor­mais. Dans la chambre voisine.

— Vous n’a­vez rien entendu ?

— J’ai enten­du… Elle hési­ta. J’ai enten­du un cri. Vers deux heures du matin. Je me suis levée, je suis allée voir. La porte de sa chambre était fer­mée. J’ai frap­pé. Pas de réponse. J’ai essayé d’ou­vrir — c’é­tait ver­rouillé de l’intérieur.

— Et vous n’a­vez pas appe­lé à l’aide ?

— Non. Elle sou­tint son regard. Je suis retour­née me cou­cher. Et le matin, quand le boy a trou­vé le corps, j’ai fait sem­blant d’être surprise.

Mau­gham la regar­da lon­gue­ment. Il y avait quelque chose de ter­rible dans ce qu’elle venait de dire — et quelque chose de ter­ri­ble­ment humain aus­si. Une femme qui entend son mari crier, qui sait ce qui se passe, qui choi­sit de ne pas intervenir.

— Vous l’a­vez lais­sé mourir.

— Je l’ai lais­sé faire son choix. Elle se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre. Il avait le véro­nol. Il savait ce qu’il fai­sait. Je n’ai pas ver­sé le poi­son dans son verre, je n’ai pas for­cé sa main. Je l’ai sim­ple­ment lais­sé seul avec sa décision.

— C’est tout de même…

— Un meurtre ? Elle se retour­na vers lui. Peut-être. Ou peut-être que c’est sim­ple­ment ce qui arrive quand on arrête de sau­ver les gens d’eux-mêmes. Pen­dant trente ans, j’ai pro­té­gé son secret. J’ai joué le jeu, j’ai main­te­nu la façade. Cette nuit-là, j’ai arrê­té. C’est tout.

Mau­gham ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre.

— Vous allez me dénon­cer ? deman­da Marjorie.

— À qui ? Pour quoi ? Vous n’a­vez rien fait — léga­le­ment par­lant. Vous avez enten­du un cri et vous n’êtes pas inter­ve­nue. Ce n’est pas un crime.

— Non. Ce n’est pas un crime.

Elle retour­na s’as­seoir, sou­dain épui­sée. Mau­gham vit à quel point elle était malade — la pâleur de sa peau, les cernes sous ses yeux, la mai­greur de ses mains. Elle n’en avait plus pour longtemps.

— Il y a une chose que vous devez com­prendre, dit-elle. Geof­frey — Hen­ry, quel que soit son vrai nom — n’é­tait pas un mau­vais homme. Il avait fait une chose ter­rible, oui. Mais ensuite… il a essayé d’être bon. Il a été un bon plan­teur, un bon employeur. Il a trai­té les coo­lies cor­rec­te­ment, il a payé ses dettes, il a res­pec­té ses enga­ge­ments. Il a joué le rôle du gent­le­man pen­dant si long­temps qu’il est deve­nu, d’une cer­taine façon, un gentleman.

— Cela n’ef­face pas ce qu’il a fait.

— Non. Rien ne l’ef­face. Mais cela compte quand même. Elle le regar­da avec une inten­si­té sou­daine. Vous êtes écri­vain, mon­sieur Mau­gham. Vous savez que les gens ne sont pas simples. Qu’on peut être à la fois un meur­trier et un homme bon. Qu’on peut vivre dans le men­songe et trou­ver quand même une forme de vérité.

Mau­gham hocha la tête len­te­ment. C’é­tait vrai — il le savait. Les êtres humains étaient des contra­dic­tions ambu­lantes, des mélanges de bien et de mal, de véri­té et de men­songe. C’é­tait ce qui les ren­dait inté­res­sants. C’é­tait ce qui les ren­dait tragiques.

— Je ne vous dénon­ce­rai pas, dit-il. Et je n’é­cri­rai pas cette histoire.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle est trop vraie. Parce qu’elle n’a pas de fin satis­fai­sante. Parce que je ne sais pas qui est le héros et qui est le méchant. Il se leva. Bonne nuit, madame Hals­worth. Et… bonne chance. Pour ce qui reste.

Il sor­tit sans se retourner.

CHA­PITRE 8

Dimanche 20 mars 1927

Le cime­tière pro­tes­tant de Penang était un lieu étrange, à mi-che­min entre le jar­din anglais et la jungle tropicale.

Des tombes anciennes, ron­gées par l’hu­mi­di­té et le temps, se dres­saient par­mi les fran­gi­pa­niers et les bou­gain­vil­liers. Les ins­crip­tions s’ef­fa­çaient peu à peu — des noms de colons oubliés, des dates qui remon­taient au siècle pré­cé­dent, des épi­taphes pieuses que per­sonne ne lisait plus. C’é­tait un cime­tière pour les exi­lés, pour ceux qui avaient quit­té l’An­gle­terre et n’y étaient jamais retour­nés. Un cime­tière pour les gens qui avaient vou­lu deve­nir quel­qu’un d’autre.

Geof­frey Hals­worth — ou l’homme qui avait por­té ce nom — y serait enter­ré ce matin.

Mau­gham arri­va tôt, avant la plu­part des autres. Il vou­lait obser­ver, comme tou­jours. Voir qui venait, qui ne venait pas. Lire sur les visages ce que les mots ne diraient pas.

Le cer­cueil était déjà là, posé sur des tré­teaux près de la fosse ouverte. Du bois sombre, des poi­gnées de cuivre, un drap blanc. Sobre, res­pec­table. Comme l’homme qu’il conte­nait avait pas­sé sa vie à l’être.

Gerald se tenait à l’é­cart, fumant une ciga­rette, l’air mal à l’aise dans son cos­tume noir. Il n’ai­mait pas les enter­re­ments — per­sonne ne les aimait, mais Gerald moins que qui­conque. Il y voyait un rap­pel de sa propre mor­ta­li­té, de ce corps qu’il mal­trai­tait depuis des années et qui fini­rait un jour dans une boîte semblable.

Les colo­niaux arri­vèrent par petits groupes. Des plan­teurs en cos­tume sombre, leurs épouses en robes noires et voi­lettes. Le Résident adjoint, l’air offi­ciel. Le Dr. Aldridge, qui avait signé le cer­ti­fi­cat de décès avec tant d’empressement. Ils se saluaient à voix basse, échan­geaient des bana­li­tés sur le temps — il fai­sait beau, pour une fois, un ciel d’un bleu cruel au-des­sus des tombes.

Mar­jo­rie arri­va la dernière.

Elle était vêtue de noir de la tête aux pieds, le visage caché sous une voi­lette épaisse. Deux femmes de plan­teurs l’ac­com­pa­gnaient, la sou­te­nant par le bras comme si elle ris­quait de s’ef­fon­drer. Elle mar­chait len­te­ment, avec cette digni­té raide des veuves qui refusent de mon­trer leur cha­grin — ou qui n’en ont pas à montrer.

Mau­gham la regar­da prendre place devant le cer­cueil. Il pen­sa à ce qu’elle lui avait dit, deux jours plus tôt. “Je l’ai lais­sé faire son choix.” Une phrase qui pou­vait signi­fier tant de choses. Un acte d’a­mour, peut-être — lais­ser un homme mou­rir comme il le vou­lait. Ou un acte de cruau­té — le regar­der se noyer sans lui tendre la main.

Ou peut-être que c’é­tait la même chose.

Le révé­rend com­men­ça le ser­vice. Des paroles conve­nues, des ver­sets fami­liers. “Je suis la résur­rec­tion et la vie…” Mau­gham n’é­cou­tait pas. Il regar­dait les visages autour de lui — ces hommes et ces femmes qui étaient venus enter­rer un des leurs, sans savoir qu’ils enter­raient un impos­teur. Ou peut-être que cer­tains savaient. Peut-être que Madame Khoo n’é­tait pas la seule à avoir devi­né, au fil des années.

Il cher­cha Ste­phen Verne du regard. Ne le trou­va pas.

Le ser­vice fut bref.

On des­cen­dit le cer­cueil dans la fosse, on jeta les poi­gnées de terre rituelles, on mur­mu­ra les der­nières prières. Puis les gens com­men­cèrent à se dis­per­ser, par petits groupes, retour­nant à leurs voi­tures et à leurs rick­shaws. La vie repre­nait ses droits.

Mau­gham resta.

Il regar­dait les fos­soyeurs com­bler la tombe, pel­le­tée après pel­le­tée. La terre rouge de Penang recou­vrait peu à peu le cer­cueil, effa­çant la der­nière trace visible de l’homme qui avait vécu sous le nom de Geof­frey Halsworth.

— Vous ne par­tez pas ?

Il se retour­na. Mar­jo­rie se tenait der­rière lui, seule. Les femmes qui l’ac­com­pa­gnaient avaient dis­pa­ru — par­ties avec les autres, probablement.

— Je réflé­chis­sais, dit-il.

— À quoi ?

— À lui. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.

Mar­jo­rie s’ap­pro­cha, regar­da la tombe à moi­tié comblée.

— Il s’ap­pe­lait Hen­ry Marsh, dit-elle. Son vrai nom. Je l’ai décou­vert il y a des années, en fouillant dans ses affaires. Une vieille lettre, cachée au fond d’une malle. Une lettre de sa mère, adres­sée à “mon cher Hen­ry”. Il l’a­vait gar­dée pen­dant trente ans.

— Il avait une mère.

— Tout le monde a une mère, mon­sieur Mau­gham. Même les monstres.

Elle dit cela sans iro­nie, sans amer­tume. Juste un constat.

— Vous pen­sez que c’é­tait un monstre ?

— Je pense… Elle hési­ta. Je pense qu’il a fait une chose mons­trueuse. Mais je ne suis pas sûre que cela fasse de lui un monstre. Est-ce qu’on devient ce qu’on fait ? Ou est-ce qu’on peut faire une chose ter­rible et res­ter, mal­gré tout, quel­qu’un de… pas bien, non. Mais pas entiè­re­ment mau­vais non plus.

Mau­gham hocha la tête. C’é­tait la ques­tion qu’il se posait lui-même, depuis des jours. La ques­tion à laquelle il n’a­vait pas de réponse.

— Il a tué un homme, dit-il. Le vrai Geof­frey Hals­worth. Il l’a jeté à la mer et a pris sa vie.

— Oui.

— Et ensuite il a vécu trente ans en fai­sant sem­blant d’être quel­qu’un d’autre.

— Oui.

— Mais pen­dant ces trente ans…

— Pen­dant ces trente ans, il a été un bon mari. Un bon plan­teur. Un membre res­pec­table de la com­mu­nau­té. Mar­jo­rie eut un sou­rire étrange. Est-ce que cela compte ? Est-ce que trente ans de bien peuvent rache­ter un ins­tant de mal ?

— Non, dit Mau­gham. Rien ne rachète un meurtre.

— Alors pour­quoi hésitez-vous ?

Il ne répon­dit pas. Il ne savait pas pour­quoi il hési­tait. Peut-être parce que la vie était plus com­pli­quée que les his­toires qu’il écri­vait. Peut-être parce que les gens n’é­taient jamais entiè­re­ment bons ou entiè­re­ment mau­vais. Peut-être parce qu’il avait vu, dans les yeux de Hals­worth, quelque chose qui res­sem­blait à du remords — un remords por­té pen­dant trente ans, comme une pierre au cou.

— Qu’al­lez-vous faire main­te­nant ? demanda-t-il.

— Res­ter ici. Quelques mois encore. Le temps de mettre mes affaires en ordre. Elle regar­da la tombe. Et puis mou­rir, je sup­pose. Comme tout le monde.

— Vous n’a­vez pas peur ?

— De la mort ? Elle secoua la tête. Non. J’ai peur de ce qui vient avant — la dou­leur, la fai­blesse, la dépen­dance. Mais la mort elle-même… non. Ce sera un soulagement.

Les fos­soyeurs avaient ter­mi­né leur tra­vail. La tombe était com­blée, la terre tas­sée. Bien­tôt on pose­rait une pierre — avec quel nom ? Geof­frey Hals­worth, pro­ba­ble­ment. Le men­songe conti­nue­rait jusque dans la mort.

— Au revoir, mon­sieur Mau­gham, dit Marjorie.

Elle lui ten­dit la main. Il la ser­ra — une main sèche, froide mal­gré la chaleur.

— Au revoir, madame Halsworth.

Elle s’é­loi­gna, sil­houette noire par­mi les tombes blanches. Mau­gham la regar­da par­tir, puis se retour­na vers la tombe fraîche.

— Hen­ry Marsh, mur­mu­ra-t-il. C’é­tait donc ton nom.

La tombe ne répon­dit pas. Les morts ne répondent jamais.

Il retrou­va Gerald à l’en­trée du cimetière.

— Verne n’est pas venu, dit Gerald.

— Non.

— Tu sais pourquoi ?

Mau­gham secoua la tête. Il avait sa théo­rie — Verne avait com­pris qu’il n’y avait rien à gagner ici, que l’hé­ri­tage volé ne pou­vait pas être récu­pé­ré, que sa ven­geance était creuse. Mais ce n’é­tait qu’une théorie.

— Il est par­ti ce matin, dit Gerald. J’ai véri­fié à l’hô­tel. Il a réglé sa note à l’aube et il a pris le pre­mier vapeur pour Singapour.

— Les mains vides.

— Les mains vides.

Ils mar­chèrent vers le rick­shaw qui les atten­dait. Le soleil tapait fort, fai­sant miroi­ter les flaques lais­sées par les pluies récentes. George Town s’é­veillait à peine — c’é­tait dimanche, les bou­tiques étaient fer­mées, les rues presque désertes.

— Tu crois qu’il va reve­nir ? deman­da Gerald.

— Verne ? Non. Il n’a plus rien à faire ici. L’homme qu’il vou­lait confron­ter est mort. L’hé­ri­tage est entre les mains de Mar­jo­rie — et même s’il pou­vait prou­ver qu’elle n’y a pas droit, il fau­drait des années de pro­cès, des for­tunes en avo­cats. Pour quoi ? Une plan­ta­tion de caou­tchouc à l’autre bout du monde ?

— Alors c’est fini.

— Oui. C’est fini.

Mais en disant cela, Mau­gham savait que ce n’é­tait pas tout à fait vrai. L’his­toire était finie, oui — les per­son­nages étaient morts ou par­tis, le rideau était tom­bé. Mais quelque chose res­tait. Quelque chose qui conti­nue­rait à le hanter.

L’i­mage d’un homme qui avait vécu trente ans dans le men­songe, et qui avait fini par croire à son propre men­songe. L’i­mage d’une femme qui avait choi­si de ne pas sau­ver son mari, et qui vivait avec ce choix. L’i­mage d’un fils venu récla­mer jus­tice, et repar­ti les mains vides, sans même la satis­fac­tion de la vengeance.

Des images qu’il ne pour­rait pas oublier. Des images qu’il ne pour­rait pas écrire.

L’a­près-midi, Mau­gham fit ses bagages.

Il avait pré­vu de res­ter encore une semaine, mais il n’en avait plus envie. L’E&O lui pesait main­te­nant — ses cou­loirs où errait le fan­tôme de Hals­worth, sa véran­da où Mar­jo­rie avait pris le thé avec Madame Khoo, son bar où Gerald avait inter­ro­gé Verne. Trop de sou­ve­nirs, trop de questions.

Gerald l’ai­da à bou­cler ses malles, sans poser de ques­tions. Il com­pre­nait — il com­pre­nait toujours.

— Où est-ce qu’on va ? deman­da-t-il seulement.

— Sin­ga­pour. Et puis peut-être Bang­kok. Ou Sai­gon. Peu importe.

— Tu fuis.

— Non. Je pars. C’est différent.

Mais Gerald avait rai­son, bien sûr. Il fuyait. Il fuyait cette his­toire qui n’a­vait pas de fin, ces per­son­nages qui n’é­taient ni bons ni mau­vais, cette véri­té qui refu­sait de se lais­ser saisir.

Le vapeur par­tait le len­de­main matin. Ils pas­se­raient une der­nière nuit à l’E&O, une der­nière nuit dans cette ville où un homme avait vécu trente ans sous un nom volé.

Ce soir-là, Mau­gham des­cen­dit sur la véranda.

La nuit était douce, par­fu­mée de fran­gi­pa­nier et de mer. Les lampes pro­je­taient des cercles de lumière jaune sur les dalles. Quelques clients de l’hô­tel pre­naient le frais, fumant des cigares, bavar­dant à voix basse.

Mau­gham s’ins­tal­la dans un fau­teuil de rotin, com­man­da un gin pahit. Il regar­dait la mer — cette mer d’An­da­man qui avait englou­ti le corps du vrai Geof­frey Hals­worth, trente ans plus tôt. Noire, immense, indifférente.

Il pen­sa à ce que Madame Khoo avait dit. “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” C’é­tait vrai. Les empires pas­saient, les colo­nies se défai­saient, les hommes mou­raient et étaient oubliés. Seule la mer res­tait, immuable, gar­dant ses secrets.

Il sor­tit son car­net, l’ou­vrit, relut les notes qu’il avait prises au fil des jours. L’his­toire était là, frag­men­taire mais com­plète. Un domes­tique qui tue son maître. Une iden­ti­té volée. Trente ans de men­songe. Une épouse qui sait et se tait. Un fils qui vient récla­mer son dû. Une mort ambi­guë — sui­cide ou meurtre, impos­sible à dire.

C’é­tait une bonne his­toire. Une his­toire par­faite pour un recueil de nou­velles — “The Let­ter”, peut-être, ou “The Impos­tor”. Il n’au­rait qu’à chan­ger les noms, brouiller les lieux, et per­sonne ne sau­rait jamais que c’é­tait vrai.

Mais il ne l’é­cri­rait pas.

Il le savait main­te­nant, avec cer­ti­tude. Cette his­toire n’é­tait pas pour lui. Elle était trop vraie, trop trouble, trop proche de quelque chose qu’il ne vou­lait pas regar­der en face. Elle posait des ques­tions aux­quelles il n’a­vait pas de réponses — sur l’i­den­ti­té, sur le men­songe, sur ce que nous sommes vrai­ment quand nous enle­vons les masques.

Il refer­ma le car­net, le glis­sa dans sa poche.

Gerald appa­rut, un verre à la main, et s’as­sit à côté de lui.

— Tu broies du noir.

— Je réfléchis.

— C’est la même chose, chez toi.

Mau­gham sou­rit mal­gré lui. Gerald le connais­sait trop bien — c’é­tait à la fois récon­for­tant et irritant.

— Je pen­sais à Hals­worth, dit-il. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.

— Et ?

— Et je me deman­dais… si nous ne sommes pas tous des impos­teurs, d’une cer­taine façon. Tous en train de jouer un rôle, de faire sem­blant d’être quel­qu’un que nous ne sommes pas.

Gerald haus­sa les épaules.

— Peut-être. Mais la plu­part d’entre nous n’a­vons tué per­sonne pour voler notre rôle.

— Non. La plu­part d’entre nous avons sim­ple­ment… gran­di dedans. Accep­té ce qu’on atten­dait de nous. Mis le masque qu’on nous tendait.

— Tu parles de toi ?

Mau­gham ne répon­dit pas. Il pen­sait à sa propre vie — l’en­fance mal­heu­reuse, le bégaie­ment dont il avait mis des années à se débar­ras­ser, l’ho­mo­sexua­li­té qu’il cachait au monde, le mariage raté avec Syrie. Toutes ces façades qu’il avait construites, tous ces men­songes qu’il avait entre­te­nus. Était-il si dif­fé­rent de Hals­worth, fina­le­ment ? Moins cri­mi­nel, certes. Mais pas moins imposteur.

— Tu sais ce qui me trouble le plus ? dit-il enfin.

— Non.

— C’est que Hals­worth a réus­si. Pen­dant trente ans, il a été Geof­frey Hals­worth. Il a vécu sa vie, aimé sa femme — à sa façon —, géré sa plan­ta­tion, gagné le res­pect de la com­mu­nau­té. Et à la fin, il était deve­nu ce qu’il pré­ten­dait être. Le men­songe était deve­nu vérité.

— Jus­qu’à ce que la véri­té le rattrape.

— Oui. Jus­qu’à ce que la véri­té le rat­trape. Mau­gham but une gor­gée de gin. Mais pen­dant trente ans… pen­dant trente ans, le men­songe a fonc­tion­né. Et je me demande si ce n’est pas ça, la vie. Men­tir assez long­temps pour que le men­songe devienne vrai.

Gerald ne dit rien. Ils res­tèrent assis en silence, regar­dant la mer noire, écou­tant les bruits de la nuit tropicale.

Au loin, un chien aboyait. Quelque part dans George Town, des gens vivaient, aimaient, men­taient, comme par­tout ailleurs dans le monde. Et demain, le vapeur empor­te­rait Mau­gham vers d’autres rivages, d’autres his­toires, d’autres mensonges.

Mais cette his­toire-là res­te­rait avec lui. Pas écrite, pas racon­tée. Juste un sou­ve­nir, une bles­sure, une ques­tion sans réponse.

L’his­toire d’un homme qui avait vou­lu deve­nir quel­qu’un d’autre.

Et qui y était presque parvenu.

Le len­de­main matin, ils prirent le vapeur pour Singapour.

Mau­gham res­ta sur le pont pen­dant que le bateau s’é­loi­gnait du quai, regar­dant Penang rape­tis­ser à l’ho­ri­zon. Les bâti­ments blancs du front de mer, les col­lines vertes, l’E&O qu’on dis­tin­guait encore, minus­cule, au bord de l’eau.

Quelque part là-bas, Mar­jo­rie Hals­worth com­men­çait sa vie de veuve — une vie qui ne dure­rait pas long­temps. Quelque part là-bas, Madame Khoo conti­nuait de régner sur Beach Street, gar­dienne des secrets de la colo­nie. Quelque part là-bas, dans le cime­tière pro­tes­tant, un homme dor­mait sous un nom qui n’é­tait pas le sien.

Gerald s’ap­pro­cha, lui ten­dit une tasse de café.

— Tu regardes quoi ?

— Rien. Tout. Mau­gham prit la tasse. Je me dis que nous ne revien­drons pro­ba­ble­ment jamais ici.

— Tu veux revenir ?

— Non. Mau­gham secoua la tête. Non, je ne veux pas revenir.

Il but son café, regar­da la côte dis­pa­raître peu à peu. Bien­tôt il ne res­ta plus qu’une ligne verte à l’ho­ri­zon, puis rien — juste la mer, immense et vide, qui les empor­tait vers d’autres destins.

Dans sa poche, le car­net pesait comme une pierre. Toutes ces notes qu’il avait prises, toutes ces obser­va­tions, tous ces détails — inutiles main­te­nant. L’his­toire res­te­rait non écrite, non racon­tée. Elle mour­rait avec lui, comme Hen­ry Marsh était mort avec son secret.

Ou peut-être pas.

Peut-être qu’un jour, des années plus tard, il trou­ve­rait le moyen de la racon­ter. Pas telle qu’elle s’é­tait pas­sée — ce serait impos­sible. Mais trans­for­mée, dégui­sée, ren­due mécon­nais­sable. Une his­toire sur un homme qui avait vou­lu être quel­qu’un d’autre. Une his­toire sur le men­songe et la véri­té, sur ce que nous sommes et ce que nous pré­ten­dons être.

Une his­toire sur l’imposture.

Pas aujourd’­hui. Pas demain. Mais un jour, peut-être.

Le vapeur prit de la vitesse, s’en­fon­çant dans le détroit de Malac­ca. Penang avait dis­pa­ru. Devant eux, l’ho­ri­zon s’ou­vrait, vaste et indifférent.

Mau­gham jeta le reste de son café par-des­sus bord, regar­da les gouttes sombres se perdre dans l’écume.

— Viens, dit-il à Gerald. Allons voir ce qu’ils servent au petit-déjeuner.

Ils s’é­loi­gnèrent du bas­tin­gage, lais­sant la mer der­rière eux.

L’his­toire était finie.

Ou peut-être qu’elle ne fai­sait que commencer.

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Cha­pitres 5 et 6

CHA­PITRE 5

Mer­cre­di 16 mars 1927

L’o­rage mena­çait depuis le matin.

Des nuages noirs s’é­taient amon­ce­lés au-des­sus de la mer, for­mant une muraille sombre qui avan­çait len­te­ment vers la côte. L’air était épais, char­gé d’élec­tri­ci­té, dif­fi­cile à res­pi­rer. Les boys de l’hô­tel avaient fer­mé les per­siennes du côté de la mer, plon­geant les cou­loirs dans une pénombre moite.

Mau­gham avait pas­sé la mati­née dans sa chambre, à relire ses notes, à ten­ter de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait. L’his­toire se des­si­nait main­te­nant avec une clar­té presque dou­lou­reuse — un domes­tique qui tue son maître, prend sa place, vit trente ans sous une iden­ti­té volée. Et puis le fils de la vic­time qui sur­git du pas­sé, armé de preuves, récla­mant jus­tice ou vengeance.

Mais il man­quait encore des pièces. Le mobile de Verne — était-ce vrai­ment l’hé­ri­tage qu’il cher­chait, ou autre chose ? Le rôle de Mar­jo­rie — savait-elle, depuis le début ou depuis peu ? Et sur­tout, ce que Hals­worth allait faire main­te­nant qu’il était démasqué.

Vers midi, un boy vint frap­per à sa porte avec un mes­sage. Une carte de visite, sur laquelle quelques mots étaient grif­fon­nés à la hâte :

“Cher Mau­gham, puis-je vous deman­der de dîner avec moi ce soir ? Ma femme est souf­frante et je déteste man­ger seul. Sept heures, dans la grande salle. — G. Halsworth”

Mau­gham retour­na la carte entre ses doigts, pen­sif. L’in­vi­ta­tion était étrange — pour­quoi un homme accu­lé, ter­ro­ri­sé, cher­che­rait-il la com­pa­gnie d’un écri­vain connu pour son regard impi­toyable ? À moins que ce ne fût pré­ci­sé­ment pour cela. À moins que Hals­worth ne cher­chât quel­qu’un à qui par­ler, quel­qu’un qui comprendrait.

Ou quel­qu’un devant qui se confesser.

Il écri­vit sa réponse sur le dos de la carte — “Avec plai­sir” — et la remit au boy.

L’a­près-midi s’é­ti­ra, lourd et oppres­sant. L’o­rage ne se déci­dait pas à écla­ter. Mau­gham des­cen­dit sur la véran­da, ten­ta de lire, n’y par­vint pas. Son esprit reve­nait sans cesse à Hals­worth, à ce qui l’at­ten­dait le soir même.

Gerald appa­rut vers quatre heures, l’air soucieux.

— J’ai vu Verne ce matin, dit-il à voix basse en s’as­seyant près de Mau­gham. Il sor­tait de l’hô­tel avec une enve­loppe à la main. Une grande enve­loppe, comme celles qu’on uti­lise pour les docu­ments officiels.

— Où allait-il ?

— Je l’ai sui­vi. Il est allé au bureau du Résident britannique.

Mau­gham fron­ça les sour­cils. Le Résident était le repré­sen­tant de la Cou­ronne à Penang — l’au­to­ri­té suprême en matière admi­nis­tra­tive et judiciaire.

— Il dépose une plainte ?

— Ou il pré­sente des preuves. Gerald allu­ma une ciga­rette. Quoi qu’il ait dans cette enve­loppe, c’est suf­fi­sam­ment sérieux pour qu’il aille voir les autorités.

Le piège se refer­mait. Mau­gham voyait la méca­nique impla­cable à l’œuvre — Verne qui accu­mu­lait les preuves, qui infor­mait les auto­ri­tés, qui cou­pait toutes les issues à Hals­worth. Dans quelques jours, peut-être moins, la police vien­drait frap­per à la porte de la suite des Hals­worth. Et alors tout s’effondrerait.

— Autre chose, dit Gerald. J’ai croi­sé Mar­jo­rie dans le cou­loir ce matin. Elle n’a­vait pas l’air souf­frante. Elle avait l’air… je ne sais pas com­ment dire. Vidée. Comme quel­qu’un qui a pleu­ré toute la nuit.

— Elle sait.

— Tu crois ?

— J’en suis cer­tain. Mau­gham regar­da la mer noire sous les nuages. La ques­tion est : depuis quand ?

À sept heures, Mau­gham des­cen­dit dans la grande salle.

Les lampes étaient allu­mées, pro­je­tant des cercles de lumière jaune sur les nappes blanches. La plu­part des tables étaient occu­pées — les colo­niaux dînaient tôt, par habi­tude et par ennui. Le gra­mo­phone jouait quelque chose de doux, un air de jazz qui se per­dait dans le brou­ha­ha des conversations.

Hals­worth l’at­ten­dait à leur table habi­tuelle, près de la fenêtre. Il se leva quand Mau­gham appro­cha, lui ser­ra la main avec une vigueur excessive.

— Mau­gham ! Mer­ci d’être venu. Je sais que c’é­tait une invi­ta­tion de der­nière minute.

— Tout le plai­sir est pour moi.

Ils s’as­sirent. Hals­worth avait déjà un verre devant lui — du whis­ky, presque vide. Il fit signe au boy d’en appor­ter un autre, plus un gin pahit pour Maugham.

— Ma femme vous prie de l’ex­cu­ser. Une migraine. La cha­leur, sans doute.

— J’es­père qu’elle se remet­tra vite.

— Oh, Mar­jo­rie est solide. Elle se remet toujours.

Il avait dit cela avec une iro­nie amère qui rap­pe­la à Mau­gham les mots de Mar­jo­rie elle-même, quelques jours plus tôt. “Geof­frey se remet tou­jours.” Comme si cha­cun d’eux atten­dait que l’autre craque le premier.

Le boy appor­ta les bois­sons et les menus. Hals­worth com­man­da sans regar­der — le cur­ry de mou­ton, son plat habi­tuel. Mau­gham choi­sit du pois­son. Ils res­tèrent un moment silen­cieux, buvant, écou­tant le mur­mure des autres convives.

L’o­rage gron­dait au loin, au-des­sus de la mer.

— Vous écri­vez en ce moment ? deman­da Halsworth.

— Tou­jours. C’est une maladie.

— Sur quoi ?

— Des nou­velles. Des his­toires de colo­niaux, pour la plu­part. Les tro­piques offrent un maté­riau inépuisable.

Hals­worth eut un rire bref.

— J’i­ma­gine. Tous ces Anglais per­dus à l’autre bout du monde, avec leurs petits secrets et leurs grandes soli­tudes. Il vida son verre, en com­man­da un autre. Vous devez nous trou­ver pathétiques.

— Pas pathé­tiques. Intéressants.

— C’est la même chose, non ? On n’est inté­res­sant que lors­qu’on souffre. Le bon­heur est ennuyeux. C’est le mal­heur qui fait les bonnes histoires.

Mau­gham ne répon­dit pas. Hals­worth par­lait trop, buvait trop vite. Il y avait une fébri­li­té dans ses gestes, une urgence dans sa voix, qui ne lui res­sem­blaient pas. L’homme qu’il avait ren­con­tré sur le bateau — ce plan­teur jovial et ner­veux — avait dis­pa­ru. À sa place, il y avait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de brisé.

Les plats arri­vèrent. Hals­worth tou­cha à peine au sien, pous­sant les mor­ceaux de viande dans son assiette comme un enfant qui n’a pas faim. Mau­gham man­geait len­te­ment, attendant.

— Vous savez, dit sou­dain Hals­worth, je vous ai lu. Vos livres.

— Vrai­ment ?

— “The Moon and Six­pence”. L’his­toire de ce peintre qui aban­donne tout — sa femme, sa car­rière, sa vie — pour deve­nir quel­qu’un d’autre. Il haus­sa les yeux vers Mau­gham. Vous croyez que c’est pos­sible ? De deve­nir quel­qu’un d’autre ?

Mau­gham sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer. Ils y étaient. Le moment qu’il attendait.

— Je crois que les gens essaient, dit-il pru­dem­ment. Qu’ils fuient leur pas­sé, changent de pays, prennent un nou­veau départ. Mais je ne suis pas sûr qu’on puisse vrai­ment échap­per à ce qu’on est.

— Et si on n’é­tait rien, au départ ? Hals­worth fixait son verre vide. Si on n’é­tait per­sonne — juste une ombre, un ser­vi­teur, quel­qu’un qu’on ne regarde jamais ? Est-ce qu’on pour­rait alors deve­nir quelqu’un ?

— Un serviteur ?

Hals­worth réa­li­sa ce qu’il avait dit. Une lueur de panique tra­ver­sa ses yeux, aus­si­tôt réprimée.

— C’est une hypo­thèse. Une ques­tion phi­lo­so­phique. Il fit signe au boy. Encore un whisky.

— Vous buvez beau­coup ce soir, Geoffrey.

— Oui. Il eut un sou­rire sans joie. C’est une soi­rée qui le mérite.

Le whis­ky arri­va. Hals­worth le vida d’un trait, gri­ma­ça, s’es­suya la bouche du dos de la main. Ses joues s’é­taient empour­prées, ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux.

— Mau­gham, je vais vous dire quelque chose. Quelque chose que je n’ai jamais dit à personne.

Mau­gham atten­dit, immo­bile. Dehors, l’o­rage se rap­pro­chait — on enten­dait le rou­le­ment du ton­nerre, de plus en plus proche.

— Le plus dif­fi­cile… Hals­worth par­lait len­te­ment, cher­chant ses mots. Le plus dif­fi­cile, ce n’est pas de deve­nir quel­qu’un d’autre. Ça, c’est presque facile. On apprend les gestes, les mots, les habi­tudes. On regarde, on imite. Au bout d’un moment, ça devient naturel.

— Et qu’est-ce qui est difficile ?

— C’est d’ou­blier qui l’on était.

Un silence. Le ton­nerre gron­da, plus proche. Les lumières vacillèrent un instant.

— On ne peut pas oublier, conti­nua Hals­worth. Pas vrai­ment. On peut enfouir, cacher, faire sem­blant. Mais ça reste là. La nuit, quand on ne dort pas. Dans les miroirs, quand on se regarde. On voit l’autre — celui qu’on était avant. Et il vous regarde avec des yeux… des yeux qui vous accusent.

Sa voix s’é­tait bri­sée. Mau­gham vit ses mains trem­bler sur la nappe blanche.

— Geof­frey…

— Trente ans. Hals­worth ne l’é­cou­tait plus. Trente ans que je joue ce rôle. Trente ans que je me réveille chaque matin en me deman­dant si c’est le jour où tout s’ef­fondre. Et maintenant…

Il s’in­ter­rom­pit. Son regard venait de se fixer sur quelque chose — quel­qu’un — der­rière Mau­gham. Son visage se vida de toute couleur.

Mau­gham se retourna.

Ste­phen Verne était debout à l’en­trée de la salle à man­ger. Il por­tait son cos­tume cor­rect mais modeste, ses che­veux soi­gneu­se­ment pei­gnés. Il regar­dait dans leur direc­tion avec une expres­sion indéchiffrable.

Leurs regards se croi­sèrent — celui de Hals­worth et celui de Verne. Une seconde, deux secondes. Puis Verne sou­rit — un sou­rire mince, sans cha­leur — et se détour­na vers le bar.

Quand Mau­gham se retour­na vers Hals­worth, l’homme s’é­tait repris. Le masque était reve­nu en place — un peu trem­blant, un peu fis­su­ré, mais en place.

— Par­don­nez-moi. Il s’es­suya le front avec sa ser­viette. Je ne sais pas ce qui m’a pris. La cha­leur. L’alcool.

— Geof­frey, de qui par­liez-vous ? Qui était celui que vous étiez avant ?

Hals­worth secoua la tête.

— Per­sonne. Des diva­ga­tions d’i­vrogne. Il se leva, un peu chan­ce­lant. Je crois que je vais mon­ter. Je ne me sens pas très bien.

— Atten­dez.

Mais Hals­worth était déjà par­ti, tra­ver­sant la salle d’un pas mal assu­ré, évi­tant soi­gneu­se­ment de regar­der du côté du bar où Verne siro­tait tran­quille­ment un whisky.

Mau­gham res­ta seul à table, le cœur bat­tant. Il avait été si près — si près d’en­tendre la confes­sion com­plète. Et puis Verne était appa­ru, et Hals­worth s’é­tait refer­mé comme un coquillage.

Mais il en avait assez enten­du. “Le plus dif­fi­cile, ce n’est pas de deve­nir quel­qu’un d’autre. C’est d’ou­blier qui l’on était.” Hals­worth venait pra­ti­que­ment d’a­vouer. Pas avec des mots pré­cis, pas avec des preuves — mais avec cette véri­té qui suin­tait de chaque phrase, de chaque regard, de chaque trem­ble­ment de ses mains.

L’homme qui vivait sous le nom de Geof­frey Hals­worth n’é­tait pas Geof­frey Halsworth.

Et il le savait depuis le début.

Mau­gham ne mon­ta pas tout de suite. Il res­ta dans la salle à man­ger, com­man­da un café, obser­va Verne au bar.

Le jeune homme buvait seul, sans cher­cher la conver­sa­tion. De temps en temps, il levait les yeux vers l’es­ca­lier par où Hals­worth avait dis­pa­ru, avec une expres­sion qui tenait du chas­seur guet­tant sa proie. Il n’a­vait pas l’air pres­sé. Il avait l’air de quel­qu’un qui sait que le temps joue pour lui.

Vers neuf heures, Gerald appa­rut. Il s’as­sit en face de Mau­gham, com­man­da un whis­ky, écou­ta le récit du dîner.

— Il a presque avoué, dit-il quand Mau­gham eut terminé.

— Presque. Et puis Verne est entré, et il s’est tu.

— Tu crois qu’il sait ? Que Verne est là pour lui ?

— Il sait. Mau­gham regar­da vers le bar, où Verne finis­sait son verre. Ils se sont regar­dés. Hals­worth a eu l’air d’un homme qui voit la mort en face.

Gerald sif­fla doucement.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, on attend. Demain, peut-être, il se pas­se­ra quelque chose. Verne a por­té des docu­ments au bureau du Résident. Les auto­ri­tés vont agir — tôt ou tard.

— À moins que Hals­worth n’a­gisse d’abord.

Mau­gham fron­ça les sourcils.

— Que veux-tu dire ?

— Il est accu­lé, non ? Sans issue. Si les auto­ri­tés l’ar­rêtent, il sera jugé, condam­né. Usur­pa­tion d’i­den­ti­té, peut-être meurtre — la peine de mort, pro­ba­ble­ment. Gerald allu­ma une ciga­rette. À sa place, je préférerais…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin.

Mau­gham pen­sa à Hals­worth, là-haut dans sa chambre, seul avec son secret et sa ter­reur. À Mar­jo­rie, dans la chambre voi­sine — si elle y était — avec ce qu’elle savait ou soup­çon­nait. À tout ce qui s’é­tait pas­sé entre eux pen­dant trente ans, les men­songes et les silences, les regards et les non-dits.

— Non, dit-il. Je ne crois pas qu’il le fera.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’il s’est bat­tu trop long­temps. Parce qu’il a réus­si l’im­pos­sible — deve­nir quel­qu’un d’autre, vivre une vie entière sous un nom volé. Ce genre d’homme ne renonce pas facilement.

Mais même en disant cela, il n’é­tait pas sûr d’y croire. Il avait vu le visage de Hals­worth quand il avait aper­çu Verne. Il avait vu la ter­reur, le déses­poir. Un homme peut se battre long­temps — mais un jour, il n’a plus la force.

L’o­rage écla­ta vers minuit.

Mau­gham était dans sa chambre, inca­pable de dor­mir, quand les pre­mières gouttes frap­pèrent les per­siennes. Puis ce fut le déluge — des trombes d’eau qui s’a­bat­taient sur la ville, le fra­cas du ton­nerre, les éclairs qui illu­mi­naient la chambre par intermittence.

Il se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre, entrou­vrit les per­siennes. La mer était déchaî­née, noire striée d’é­cume blanche. Les pal­miers du jar­din pliaient sous le vent. Quelque part, un volet battait.

Il pen­sa à Hals­worth, quelque part dans cet hôtel, écou­tant le même orage. Pen­sait-il à ce qu’il avait fait, trente ans plus tôt ? À la nuit où tout avait bas­cu­lé, sur ce bateau quelque part dans l’o­céan Indien ? Le ton­nerre devait res­sem­bler au bruit des vagues contre la coque. La pluie devait res­sem­bler à l’eau noire qui s’é­tait refer­mée sur un corps.

Mau­gham retour­na se cou­cher, mais le som­meil ne vint pas. Il res­ta éten­du dans l’obs­cu­ri­té, écou­tant l’o­rage, atten­dant l’aube.

Il ne savait pas encore que cette aube serait dif­fé­rente de toutes les autres.

Gerald frap­pa à sa porte vers deux heures du matin.

— Willie. Réveille-toi.

Mau­gham ouvrit, vit le visage blême de Gerald dans la lumière du couloir.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je n’ar­rive pas à dor­mir. Je suis des­cen­du au bar — il est encore ouvert, il y avait des types qui jouaient aux cartes. Et j’ai enten­du quelque chose.

— Quoi ?

— Un bruit. Au-des­sus. Comme un cri étouf­fé. Et puis plus rien.

Mau­gham sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine.

— Tu sais de quelle chambre ça venait ?

— Non. Mais le bar est juste en des­sous de l’aile où logent les Halsworth.

Ils se regar­dèrent. L’o­rage conti­nuait de faire rage dehors, cou­vrant tous les bruits.

— C’est peut-être rien, dit Gerald. Le vent. Une porte qui claque.

— Peut-être.

Mais ni l’un ni l’autre n’y croyait.

Mau­gham refer­ma sa porte, retour­na à la fenêtre. L’o­rage com­men­çait à fai­blir — les éclairs s’es­pa­çaient, le ton­nerre s’é­loi­gnait. Dans quelques heures, le soleil se lève­rait sur Penang. Et alors on saurait.

Il res­ta là jus­qu’à l’aube, à regar­der la pluie tom­ber, à attendre.

À attendre que le jour révèle ce que la nuit avait caché.

CHA­PITRE 6

Jeu­di 17 mars 1927

Le cri vint à l’aube.

Mau­gham s’é­tait assou­pi sans s’en rendre compte, effon­dré dans le fau­teuil près de la fenêtre. Ce fut le cri qui le réveilla — un cri de femme, aigu, ter­rible, qui tra­ver­sa les cou­loirs de l’hô­tel et le tira du som­meil comme une main brutale.

Il se leva d’un bond, le cœur bat­tant. La lumière grise du matin fil­trait à tra­vers les per­siennes. L’o­rage était pas­sé — on n’en­ten­dait plus que le ruis­sel­le­ment de l’eau qui s’é­gout­tait des toits.

Des bruits dans le cou­loir. Des pas pré­ci­pi­tés, des voix. Mau­gham ouvrit sa porte, vit des boys cou­rir vers l’aile est de l’hô­tel. Gerald sor­tait de sa chambre au même moment, les che­veux en bataille, le visage blême.

— C’est là-bas, dit-il. Chez les Halsworth.

Ils sui­virent le mou­ve­ment, remon­tant le cou­loir jus­qu’à l’at­trou­pe­ment qui se for­mait devant une porte ouverte. Des clients de l’hô­tel en robe de chambre, des boys affo­lés, le direc­teur armé­nien qui ten­tait de main­te­nir l’ordre. Et au milieu de tout cela, une voix de femme qui répé­tait les mêmes mots, encore et encore :

— Non. Non. Non.

Mau­gham se fraya un pas­sage jus­qu’à la porte. Ce qu’il vit le figea sur place.

Geof­frey Hals­worth était éten­du sur le lit, par­fai­te­ment immo­bile. Il por­tait encore son cos­tume de la veille — frois­sé, taché de sueur. Ses yeux étaient ouverts, fixés au pla­fond, vides. Sur la table de nuit, un fla­con de verre brun — du véro­nol, lut Mau­gham sur l’é­ti­quette — et un verre d’eau ren­ver­sé dont le conte­nu avait for­mé une flaque sur le parquet.

Mar­jo­rie était assise sur une chaise près de la fenêtre, les mains croi­sées sur les genoux, le visage d’une pâleur de cire. C’é­tait elle qui avait crié. Main­te­nant elle se tai­sait, regar­dant le corps de son mari avec une expres­sion indéchiffrable.

Le direc­teur s’ap­pro­cha de Maugham.

— Mon­sieur Mau­gham, s’il vous plaît… ce n’est pas un spectacle…

— J’ai vu des morts. Mau­gham ne bou­gea pas. Que s’est-il passé ?

— Nous ne savons pas encore. Le boy est venu appor­ter le thé du matin. La porte n’é­tait pas fer­mée à clé. Il a trou­vé… Il déglu­tit. J’ai envoyé cher­cher le médecin.

Comme en réponse, une nou­velle agi­ta­tion se fit dans le cou­loir. Le Dr. Aldridge appa­rut, sa sacoche noire à la main, le visage grave. Il avait l’air d’un homme tiré du lit en urgence — che­veux mal pei­gnés, cra­vate de tra­vers — mais ses gestes étaient sûrs, professionnels.

— Lais­sez-moi pas­ser, s’il vous plaît. Écartez-vous.

La foule s’ou­vrit. Aldridge entra dans la chambre, s’ap­pro­cha du lit, posa deux doigts sur le cou de Hals­worth. Res­ta un moment immo­bile. Puis il se redres­sa, secoua la tête.

— Il est mort. Depuis plu­sieurs heures, à en juger par la rigidité.

— Plu­sieurs heures ? deman­da le directeur.

— Quatre, cinq peut-être. Le milieu de la nuit.

Mau­gham pen­sa au cri que Gerald avait enten­du vers deux heures du matin. Un cri étouf­fé, avait-il dit. Et puis plus rien.

Aldridge exa­mi­na le fla­con sur la table de nuit, le verre ren­ver­sé. Son visage ne tra­his­sait rien.

— Véro­nol. Une dose mas­sive, appa­rem­ment. Il se tour­na vers Mar­jo­rie. Madame Hals­worth, votre mari avait-il des troubles du sommeil ?

Mar­jo­rie leva les yeux. Son regard était vide, lointain.

— Oui. Depuis quelque temps. Il dor­mait mal.

— Lui arri­vait-il de prendre du véronol ?

— Par­fois. Quand c’é­tait trop difficile.

— En quelle quantité ?

— Je ne sais pas. Elle secoua la tête. Je ne sais pas.

Aldridge hocha la tête, comme si cette réponse confir­mait ce qu’il pen­sait déjà. Il se tour­na vers le directeur.

— Je vais rédi­ger un cer­ti­fi­cat de décès. Over­dose de véro­nol. Sui­cide probable.

Mau­gham intervint.

— Sui­cide ?

Aldridge lui lan­ça un regard froid.

— Vous êtes méde­cin, mon­sieur Maugham ?

— Non. Mais je connais les hommes. Et celui-ci ne m’a pas sem­blé sui­ci­daire quand je l’ai quit­té hier soir.

— Les appa­rences sont trom­peuses. Aldridge refer­ma sa sacoche. Le véro­nol est là, le verre est là. Il n’y a pas de signe de lutte, pas de bles­sure. L’ex­pli­ca­tion la plus simple est géné­ra­le­ment la bonne.

— Et la plus commode.

Un silence gla­cial. Aldridge se raidit.

— Que vou­lez-vous dire par là ?

— Rien. Mau­gham sou­tint son regard. Sim­ple­ment que les sui­cides sont pra­tiques. Ils évitent les ques­tions, les enquêtes, les scan­dales. Ils per­mettent à tout le monde de conti­nuer comme si de rien n’était.

— Mon­sieur Mau­gham, je vous conseille de mesu­rer vos paroles. Il se tour­na vers le direc­teur. Je revien­drai dans l’a­près-midi pour les for­ma­li­tés. D’i­ci là, je sug­gère de ne pas dépla­cer le corps et de limi­ter l’ac­cès à cette chambre.

Il sor­tit sans un regard en arrière. La foule com­men­çait à se dis­per­ser — les clients de l’hô­tel retour­naient à leurs chambres, com­men­tant à voix basse ce qu’ils avaient vu. Le direc­teur don­nait des ordres aux boys, ten­tant de réta­blir un sem­blant de normalité.

Mau­gham res­ta. Il regar­dait Mar­jo­rie, tou­jours assise sur sa chaise, les mains tou­jours croi­sées sur les genoux. Elle n’a­vait pas bou­gé depuis qu’il était entré. Elle n’a­vait pas pleuré.

— Madame Halsworth.

Elle leva les yeux.

— Je suis déso­lé, dit-il. Pour votre mari.

— Mer­ci.

Sa voix était plate, sans émo­tion. Comme si elle réci­tait une réplique apprise par cœur.

— Si je peux faire quoi que ce soit…

— Non. Elle secoua la tête. Il n’y a rien à faire. Plus maintenant.

Mau­gham hési­ta. Il y avait des ques­tions qu’il brû­lait de poser — sur la lettre, sur ce que Hals­worth lui avait dit la veille, sur ce qu’elle savait. Mais ce n’é­tait ni le lieu ni le moment.

— Je vous laisse, dit-il. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis à l’hô­tel pour quelques jours encore.

Il sor­tit. Dans le cou­loir, Gerald l’at­ten­dait, ados­sé au mur.

— Alors ?

— Sui­cide, offi­ciel­le­ment. Véronol.

— Tu y crois ?

Mau­gham ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent en silence jus­qu’à la chambre de Mau­gham, entrèrent, refer­mèrent la porte.

— Le cri que tu as enten­du cette nuit, dit Mau­gham. À quelle heure, exactement ?

— Vers deux heures. Peut-être un peu avant.

— Aldridge dit que la mort remonte à quatre ou cinq heures. Ce qui correspond.

— Donc Hals­worth a crié avant de mourir ?

— Ou pendant.

Gerald fron­ça les sourcils.

— On ne crie pas quand on prend du véro­nol. On s’en­dort, c’est tout.

— Non. On ne crie pas. Mau­gham s’as­sit sur le bord du lit. Sauf si quel­qu’un vous force à l’avaler.

Un silence. Dehors, le soleil com­men­çait à per­cer les nuages. La jour­née s’an­non­çait belle, lumi­neuse — indif­fé­rente au drame qui venait de se jouer.

— Tu penses à Verne ? deman­da Gerald.

— Je pense à tout le monde. Verne, Mar­jo­rie, Aldridge lui-même. Ils avaient tous des rai­sons de vou­loir Hals­worth mort.

— Aldridge ?

— Tu as vu comme il a conclu vite au sui­cide ? Sans vrai­ment exa­mi­ner le corps, sans poser de ques­tions ? Il y avait une hâte sus­pecte dans son diagnostic.

— Peut-être qu’il veut juste évi­ter le scan­dale. Les méde­cins colo­niaux sont comme ça — ils pro­tègent leur communauté.

— Peut-être. Ou peut-être qu’il pro­tège autre chose.

Mau­gham se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer scin­tillait sous le soleil du matin, d’un bleu inno­cent. Des pêcheurs ren­traient au port avec leurs prises de la nuit. La vie conti­nuait, comme tou­jours, indif­fé­rente aux tra­gé­dies individuelles.

— Il faut que je parle à Verne, dit-il.

Il trou­va Verne au bar, vers midi.

Le jeune homme buvait un café, seul, le regard per­du dans le vague. Il n’a­vait pas l’air sur­pris de voir Mau­gham s’as­seoir en face de lui.

— Vous avez enten­du, je sup­pose, dit Maugham.

— Tout l’hô­tel a enten­du. Verne but une gor­gée de café. Le plan­teur s’est sui­ci­dé. Quelle tragédie.

Il avait dit cela sans émo­tion, presque avec iro­nie. Mau­gham l’ob­ser­va attentivement.

— Vous n’a­vez pas l’air très affecté.

— Je ne le connais­sais pas.

— Vrai­ment ? Mau­gham se pen­cha en avant. Vous êtes arri­vé à Penang il y a trois jours. Depuis, vous posez des ques­tions sur lui par­tout — à Camp­bell Street, chez Madame Khoo, au bureau du Résident. Et main­te­nant il est mort. Coïncidence ?

Verne posa sa tasse, croi­sa le regard de Maugham.

— Vous êtes bien informé.

— C’est mon métier. J’ob­serve, j’é­coute, je note. C’est ce que font les écrivains.

— Et qu’est-ce que vous avez noté sur moi ?

— Que vous n’êtes pas qui vous pré­ten­dez être. Que vous êtes venu à Penang avec un but pré­cis — qui concer­nait Hals­worth. Et que main­te­nant que Hals­worth est mort, ce but est peut-être atteint.

Un silence. Verne ne cil­la pas.

— Vous m’ac­cu­sez de quelque chose, mon­sieur Maugham ?

— Je pose des ques­tions. C’est différent.

Verne sou­rit — ce sou­rire mince, sans cha­leur, que Mau­gham avait déjà remarqué.

— Très bien. Je vais vous répondre — en par­tie. Vous avez rai­son, je suis venu pour Hals­worth. Ou plu­tôt, pour l’homme qui se fai­sait appe­ler Halsworth.

— Qui se fai­sait appeler ?

— Le vrai Geof­frey Hals­worth est mort il y a trente ans. Sur un bateau, quelque part dans l’o­céan Indien. Il a été assas­si­né par son domes­tique, un cer­tain Hen­ry Marsh, qui a pris sa place et vécu sous son nom pen­dant trois décennies.

Mau­gham ne mon­tra pas sa sur­prise. Il savait déjà tout cela — mais pas de la bouche de Verne.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que Geof­frey Hals­worth était mon père.

Le mot tom­ba comme une pierre dans l’eau. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle s’as­sem­bler définitivement.

— Votre père.

— Mon père. Il m’a eu avec une femme de chambre, à Londres, quand il avait vingt ans. Il ne l’a jamais épou­sée — il était fian­cé à une héri­tière, il ne pou­vait pas se per­mettre le scan­dale. Mais il a recon­nu l’en­fant. Moi. Il m’en­voyait de l’argent, par l’in­ter­mé­diaire d’un notaire. Jus­qu’à ce qu’il parte pour les colo­nies, en 1897. Après ça, plus rien.

— Vous avez cru qu’il vous avait abandonné.

— Pen­dant long­temps, oui. Verne but une gor­gée de café. Et puis j’ai fait des recherches. J’ai décou­vert qu’un homme du même nom vivait à Penang, qu’il avait héri­té d’une plan­ta­tion. J’ai écrit — pas de réponse. J’ai insis­té — tou­jours rien. Fina­le­ment, j’ai trou­vé une pho­to­gra­phie de lui. Une pho­to­gra­phie récente, prise à Sin­ga­pour il y a quelques années.

— Et ce n’é­tait pas votre père.

— Ce n’é­tait pas mon père. Verne secoua la tête. J’ai com­pa­ré avec les por­traits que j’a­vais — des pho­to­gra­phies de lui jeune homme, avant son départ. Ce n’é­tait pas le même visage. Les yeux, sur­tout. Mon père avait des yeux clairs, presque gris. L’homme de Penang avait des yeux sombres.

Mau­gham hocha la tête. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la ser­vi­tude, avait dit Madame Khoo. Les yeux d’un domes­tique, pas d’un gentleman.

— Alors vous êtes venu. Pour le démasquer.

— Pour savoir la véri­té. Pour com­prendre ce qui était arri­vé à mon père. Et oui — pour récu­pé­rer ce qui me reve­nait. L’hé­ri­tage de mon père a été volé par un impos­teur. J’a­vais le droit de le reprendre.

— Et main­te­nant que l’im­pos­teur est mort ?

Verne eut un geste las.

— Main­te­nant, je ne sais plus. Il est mort avant que je puisse le confron­ter. Avant qu’il puisse avouer ce qu’il avait fait. Il a empor­té la véri­té avec lui.

— Vous pen­sez vrai­ment que c’est un suicide ?

Verne haus­sa les épaules.

— Qu’est-ce que ça peut être d’autre ? Il savait que j’é­tais là, que j’a­vais des preuves. J’ai dépo­sé un dos­sier au bureau du Résident hier matin. Il savait que tout allait s’ef­fon­drer. Il a pré­fé­ré mou­rir que de faire face.

C’é­tait plau­sible. C’é­tait même logique. Mais quelque chose gênait Mau­gham — une intui­tion, un détail qui ne col­lait pas.

— La lettre que vous lui avez envoyée, dit-il. Qu’est-ce qu’elle contenait ?

Verne fron­ça les sourcils.

— Quelle lettre ?

— Mar­di matin. Hals­worth a reçu une lettre qui l’a bou­le­ver­sé. J’ai pen­sé qu’elle venait de vous.

— Non. Je ne lui ai rien envoyé. Je pré­fé­rais agir par les voies offi­cielles — c’est plus dif­fi­cile à ignorer.

Mau­gham réflé­chit. Si la lettre ne venait pas de Verne, alors de qui ? Qui d’autre savait ce que Hals­worth avait fait, et avait choi­si ce moment pour le lui rappeler ?

— Une der­nière ques­tion, dit-il. Où étiez-vous cette nuit, entre minuit et l’aube ?

Verne sou­tint son regard.

— Dans ma chambre. Je dor­mais. Seul.

— Per­sonne ne peut le confirmer ?

— Non. Mais per­sonne ne peut le démen­tir non plus. Il se leva. Bonne jour­née, mon­sieur Mau­gham. Et bonne chance pour votre enquête — puisque c’est visi­ble­ment ce que vous menez.

Il sor­tit. Mau­gham res­ta seul au bar, pensif.

Verne avait un mobile — la ven­geance, l’hé­ri­tage. Il n’a­vait pas d’a­li­bi. Et il était arri­vé à Penang trois jours avant la mort de Halsworth.

Mais quelque chose ne col­lait pas. Verne avait l’air sin­cère quand il par­lait de son père, de sa quête de véri­té. Et sur­tout, il avait dépo­sé un dos­sier au bureau du Résident — ce qui signi­fiait qu’il comp­tait sur la jus­tice offi­cielle, pas sur un meurtre discret.

Alors qui ?

Mau­gham pen­sa à Mar­jo­rie, assise dans sa chambre avec le corps de son mari. À son visage de cire, à ses yeux vides, à cette phrase qu’elle avait dite : “Il n’y a rien à faire. Plus maintenant.”

Plus main­te­nant.

Comme si elle avait déjà fait ce qu’il y avait à faire.

L’a­près-midi, le Résident adjoint vint à l’hôtel.

C’é­tait un homme mince et ner­veux, du genre de ceux qui prennent leur fonc­tion trop au sérieux. Il s’en­tre­tint lon­gue­ment avec le direc­teur, exa­mi­na la chambre des Hals­worth, inter­ro­gea quelques témoins. Mau­gham ne fut pas convo­qué — il n’é­tait, après tout, qu’un client de l’hô­tel par­mi d’autres.

Mais Gerald, lui, fut interrogé.

— Ils vou­laient savoir si j’a­vais enten­du quelque chose cette nuit, racon­ta-t-il à Mau­gham. J’ai par­lé du cri.

— Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

— Rien. Le Résident adjoint a pris des notes, c’est tout. Il avait l’air pres­sé d’en finir.

— Ils vont conclure au suicide.

— Évi­dem­ment. C’est la seule conclu­sion qui arrange tout le monde.

Mau­gham hocha la tête. Il com­pre­nait la logique — un sui­cide était propre, dis­cret, sans consé­quences. Un meurtre aurait signi­fié une enquête, un pro­cès, un scan­dale qui aurait écla­bous­sé toute la com­mu­nau­té colo­niale. Per­sonne ne vou­lait de cela. Ni le Résident, ni Aldridge, ni les plan­teurs qui se pres­saient au bar en com­men­tant l’af­faire à voix basse.

La mort de Hals­worth serait enter­rée avec lui. Offi­ciel­le­ment, du moins.

Le soir, Mau­gham reçut un message.

Un boy le lui appor­ta vers sept heures — une enve­loppe cache­tée, sans nom d’ex­pé­di­teur. À l’in­té­rieur, un simple feuillet, cou­vert d’une écri­ture féminine :

“Mon­sieur Maugham,

Je sais que vous posez des ques­tions. Je sais ce que vous cher­chez. Si vous vou­lez des réponses, venez me voir demain à Beach Street.

Il n’é­tait pas celui que vous croyez. Mais il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être devenu.

K.”

  1. Madame Khoo.

Mau­gham relut le mes­sage, le glis­sa dans sa poche. “Il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être deve­nu.” Que vou­lait-elle dire par là ?

Il s’ap­pro­cha de la fenêtre, regar­da la nuit tom­ber sur George Town. Quelque part dans cette ville, des gens savaient la véri­té sur la mort de Hals­worth. Mar­jo­rie, peut-être. Madame Khoo, cer­tai­ne­ment. Et d’autres encore, qu’il n’a­vait pas identifiés.

Demain, il irait à Beach Street. Demain, il aurait des réponses.

Ou de nou­velles questions.

Lire la suite…

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CHA­PITRE 3

Lun­di 14 mars 1927

Gerald avait des nouvelles.

Il les débi­ta d’une traite, debout dans l’embrasure de la porte com­mu­ni­cante, encore en pyja­ma frois­sé mais l’œil vif — cette viva­ci­té par­ti­cu­lière qu’il avait quand il rap­por­tait une bonne prise.

— Madame Khoo. Veuve d’un cer­tain Khoo Beng Huat, négo­ciant en étain et en épices, mort il y a quinze ans. Pro­prié­taire de la moi­tié de Beach Street, de plu­sieurs entre­pôts sur le port, et — écoute bien — de la plu­part des terres sur les­quelles sont construites les plan­ta­tions anglaises de la région. Y com­pris la Dorian Estate.

Mau­gham s’é­tait redres­sé dans son lit.

— Elle pos­sède les terres de Halsworth ?

— Pas exac­te­ment. Elle les loue. Les Anglais ont des baux emphy­téo­tiques — quatre-vingt-dix-neuf ans, renou­ve­lables. Mais le sol appar­tient aux familles per­ana­kan depuis des géné­ra­tions. Les Bri­tan­niques cultivent, récoltent, s’en­ri­chissent. Et tous les ans, ils viennent payer leur dû à Madame Khoo.

— D’où tiens-tu tout cela ?

Gerald eut un sourire.

— Un com­mis chi­nois, à Camp­bell Street. Il tra­vaille pour un notaire de Beach Street. Il aime le jeu, il parle trop quand il perd.

Mau­gham réflé­chis­sait. Si Madame Khoo pos­sé­dait les terres de Hals­worth, elle avait un pou­voir consi­dé­rable sur lui. Un bail non renou­ve­lé, et c’é­tait la ruine. Mais pour­quoi exer­ce­rait-elle ce pou­voir ? Que pou­vait-elle bien vou­loir d’un plan­teur anglais ?

— Autre chose ?

— Peut-être. Gerald hési­ta. Le com­mis m’a par­lé d’une visite récente de Hals­worth chez Madame Khoo. Le mois der­nier, comme elle l’a dit. Mais appa­rem­ment, ce n’é­tait pas une visite ordi­naire. Hals­worth est res­té long­temps — plus d’une heure. Et quand il est sor­ti, il avait l’air… bou­le­ver­sé, a dit le com­mis. Comme s’il avait vu un fantôme.

Un fan­tôme. Mau­gham nota le mot. Il aimait les mots que les gens uti­li­saient sans y pen­ser — ils en disaient sou­vent plus que de longs discours.

— Tu as bien tra­vaillé, dit-il.

Gerald haus­sa les épaules.

— C’est pour ça que tu me gardes, n’est-ce pas ?

Il y avait une pointe d’a­mer­tume dans sa voix, aus­si­tôt mas­quée par un sou­rire. Mau­gham ne rele­va pas. Il y avait des conver­sa­tions qu’ils n’au­raient jamais, des véri­tés qu’ils n’é­non­ce­raient pas. Cela fai­sait par­tie de leur arrangement.

La mati­née pas­sa len­te­ment. Mau­gham écri­vit quelques lettres, relut des notes anciennes, ten­ta de tra­vailler sur une nou­velle qu’il avait com­men­cée à Sin­ga­pour. Mais son esprit reve­nait sans cesse aux Hals­worth, à Madame Khoo, au télé­gramme du dimanche. Il avait le sen­ti­ment d’être au bord de quelque chose — une his­toire qui atten­dait d’être racon­tée, comme un fruit mûr qui n’at­ten­dait qu’une main pour le cueillir.

Vers midi, il des­cen­dit déjeu­ner. Le res­tau­rant de l’hô­tel était presque plein — lun­di, les affaires repre­naient, et les hommes d’af­faires de pas­sage se mêlaient aux rési­dents habi­tuels. Mau­gham prit une table près de l’en­trée, com­man­da un cur­ry de pois­son, déplia le journal.

C’est alors qu’il le vit.

Un jeune homme — la tren­taine, pas plus — qui entrait dans le hall avec une valise à la main. Il était vêtu cor­rec­te­ment mais sans élé­gance, d’un cos­tume qui avait visi­ble­ment beau­coup voya­gé. Son visage était mince, angu­leux, avec des yeux d’un gris déla­vé qui balayaient la pièce avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Il mar­chait avec une légère clau­di­ca­tion — presque imper­cep­tible, mais Mau­gham remar­quait tout.

Le nou­veau venu s’ap­pro­cha du comp­toir, échan­gea quelques mots avec le récep­tion­niste sikh. Signa le registre. Prit sa clé. Puis, avant de mon­ter, il se retour­na et par­cou­rut le hall du regard, comme s’il cher­chait quel­qu’un — ou véri­fiait qui l’a­vait remarqué.

Ses yeux croi­sèrent ceux de Mau­gham. Une seconde, pas plus. Puis il se détour­na et dis­pa­rut dans l’escalier.

Mau­gham ter­mi­na son déjeu­ner pen­si­ve­ment. Il y avait quelque chose dans ce jeune homme — une ten­sion, une vigi­lance — qui ne cor­res­pon­dait pas au pro­fil habi­tuel des voya­geurs de l’E&O. Les tou­ristes étaient déten­dus, les hommes d’af­faires pres­sés, les plan­teurs bruyants. Celui-ci était autre chose. Un homme qui obser­vait avant d’être obser­vé. Un homme qui avait quelque chose à cacher ou quelque chose à trouver.

Après le repas, Mau­gham s’ap­pro­cha du comp­toir. Le récep­tion­niste, un Sikh à la barbe impec­cable, l’ac­cueillit avec déférence.

— Mon­sieur Mau­gham. Puis-je vous aider ?

— Le gent­le­man qui vient d’ar­ri­ver. Un ami m’a dit de guet­ter son arri­vée, mais je n’ai pas bien enten­du son nom.

Le men­songe était gros­sier, mais le récep­tion­niste était trop bien éle­vé pour le relever.

— Mon­sieur Verne, mon­sieur. Ste­phen Verne. De Londres.

— Ah oui, bien sûr. Verne. Il reste longtemps ?

— Il n’a pas pré­ci­sé, mon­sieur. Il a pris une chambre à la semaine.

Mau­gham remer­cia, s’é­loi­gna. Ste­phen Verne, de Londres. Un nom qu’il ne connais­sait pas — ce qui ne signi­fiait rien. Londres comp­tait des mil­lions d’ha­bi­tants. Mais ce nom avait quelque chose d’é­trange, de presque trop lit­té­raire. Verne, comme Jules Verne. Comme un per­son­nage de roman.

Ou comme un nom inventé.

L’a­près-midi, Mau­gham se ren­dit à Beach Street.

Il avait dit à Gerald qu’il vou­lait voir les sho­phouses, s’im­pré­gner de l’at­mo­sphère locale. C’é­tait vrai, en par­tie. Mais sur­tout, il vou­lait voir l’empire de Madame Khoo — ces façades aux car­reaux de céra­mique, ces comp­toirs où s’é­chan­geaient l’é­tain et les épices, ce monde per­ana­kan qui exis­tait depuis des siècles avant l’ar­ri­vée des Anglais et qui conti­nue­rait, sans doute, long­temps après leur départ.

La cha­leur était acca­blante. Mau­gham mar­chait len­te­ment, s’ar­rê­tant par­fois à l’ombre d’un auvent pour reprendre son souffle. Les sho­phouses se suc­cé­daient, iden­tiques et dif­fé­rentes — mêmes colonnes, mêmes volets, mais cha­cune avec ses cou­leurs propres, ses enseignes en carac­tères chi­nois, ses odeurs par­ti­cu­lières. Ici un mar­chand de soie­ries, là un orfèvre, plus loin un apo­thi­caire dont la vitrine débor­dait de bocaux mystérieux.

Il trou­va la mai­son de Madame Khoo sans dif­fi­cul­té — les deux lions de pierre à l’en­trée la signa­laient comme Gerald l’a­vait décrit. C’é­tait une bâtisse impo­sante, plus large que ses voi­sines, avec une façade ornée de céra­miques bleues et blanches repré­sen­tant des scènes de la mytho­lo­gie chi­noise. La porte était entrou­verte, lais­sant entre­voir une cour inté­rieure où un fran­gi­pa­nier dis­pen­sait son ombre.

Mau­gham n’en­tra pas. Il n’a­vait aucune rai­son de le faire — aucune rai­son avouable, du moins. Il res­ta un moment sur le trot­toir d’en face, fei­gnant d’exa­mi­ner la vitrine d’un mar­chand de thé, obser­vant les allées et venues.

Une ser­vante en sam­fu sor­tit, un panier au bras. Un homme d’af­faires chi­nois entra, l’air pres­sé. Deux coo­lies déchar­gèrent des caisses d’un cha­riot. La mai­son vivait, res­pi­rait, comme un orga­nisme dont Madame Khoo était le cœur invisible.

Puis Mau­gham aper­çut quel­qu’un qu’il reconnut.

Ste­phen Verne.

Le jeune homme était de l’autre côté de la rue, à une cin­quan­taine de mètres. Il ne regar­dait pas la mai­son de Madame Khoo — il regar­dait une échoppe de nouilles, appa­rem­ment absor­bé par le spec­tacle du cui­si­nier qui malaxait la pâte. Mais quelque chose dans sa pos­ture, dans l’angle de sa tête, sug­gé­rait qu’il sur­veillait autre chose du coin de l’œil.

Mau­gham se fon­dit dans l’ombre de l’auvent, obser­vant l’ob­ser­va­teur. Verne res­ta là cinq minutes, peut-être dix. Puis il se détour­na et s’é­loi­gna d’un pas tran­quille, comme un tou­riste qui flâne sans but.

Mais Mau­gham n’é­tait pas dupe. Il avait recon­nu le com­por­te­ment — c’é­tait celui d’un homme qui repère un ter­rain, qui note les entrées et les sor­ties, qui pré­pare quelque chose. Un com­por­te­ment qu’il avait vu chez des espions, pen­dant la guerre, quand il tra­vaillait pour les ser­vices de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques. Un com­por­te­ment professionnel.

Qui était Ste­phen Verne ? Et que fai­sait-il devant la mai­son de Madame Khoo ?

Le soir, au bar de l’hôtel.

Gerald était déjà là, un whis­ky sten­gah à la main, en conver­sa­tion avec un plan­teur ven­tri­po­tent qui racon­tait ses déboires avec les coo­lies. Mau­gham s’ins­tal­la à une table voi­sine, com­man­da un gin pahit, attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Ste­phen Verne appa­rut vers sept heures. Il avait chan­gé de cos­tume — celui-ci était légè­re­ment plus élé­gant, quoique tou­jours modeste — et ses che­veux étaient soi­gneu­se­ment pei­gnés. Il s’ap­pro­cha du bar, com­man­da un whis­ky, s’ins­tal­la sur un tabouret.

Gerald, avec son ins­tinct infaillible pour les proies inté­res­santes, se détour­na du plan­teur et enga­gea la conversation.

— Nou­veau à Penang ?

Verne hocha la tête.

— Arri­vé ce matin.

— Affaires ou plaisir ?

— Affaires de famille.

Un silence. Gerald atten­dait la suite, mais Verne n’a­jou­ta rien. Il buvait son whis­ky à petites gor­gées, le regard fixé sur les bou­teilles ali­gnées der­rière le bar.

— Gerald Hax­ton, dit Gerald en ten­dant la main. Et vous êtes… ?

— Verne. Ste­phen Verne.

Ils se ser­rèrent la main. Mau­gham, depuis sa table, obser­vait. Il vit Gerald jau­ger le nou­veau venu — son cos­tume, sa pos­ture, sa façon de tenir son verre. Gerald était doué pour cela, pour lire les gens d’un coup d’œil. C’é­tait une des rai­sons pour les­quelles Mau­gham le gar­dait près de lui.

— Des affaires de famille à Penang ? reprit Gerald. Vous avez de la famille ici ?

— Pas exac­te­ment. Verne eut un sou­rire mince. Disons que je cherche quelqu’un.

— Oh ? Qui donc ?

— Un parent éloi­gné. Très éloigné.

Sa voix avait quelque chose de tran­chant, presque de mena­çant. Gerald ne se lais­sa pas démonter.

— Penang est petit. Tout le monde connaît tout le monde. Si votre parent est ici depuis long­temps, quel­qu’un sau­ra où le trouver.

— C’est ce que j’espère.

Verne ter­mi­na son whis­ky, fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre. Gerald en pro­fi­ta pour se rap­pro­cher de Mau­gham, fei­gnant d’al­ler cher­cher des cigarettes.

— Étrange type, mur­mu­ra-t-il. Il ment. Ou il cache quelque chose.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Ses mains. Elles tremblent légè­re­ment. Et il sur­veille la porte du coin de l’œil, comme s’il atten­dait quel­qu’un — ou comme s’il avait peur de voir quel­qu’un arriver.

Mau­gham hocha la tête. Gerald voyait juste, comme souvent.

— Reste près de lui. Fais-le parler.

Gerald retour­na au bar. Mau­gham les obser­va de loin, écou­tant ce qu’il pou­vait cap­ter de leur conver­sa­tion. Verne res­tait éva­sif, esqui­vant les ques­tions directes avec une habi­le­té qui tra­his­sait l’ha­bi­tude. Il par­lait peu de lui-même, beau­coup de Penang — posait des ques­tions sur la ville, sur les plan­ta­tions, sur les vieilles familles anglaises ins­tal­lées ici depuis des décennies.

— Les Hals­worth ? dit sou­dain Gerald. Oui, je connais ce nom. Un plan­teur, non ? La Dorian Estate.

Mau­gham vit Verne se rai­dir imperceptiblement.

— Vous les connaissez ?

— De vue. Ils sont à l’hô­tel en ce moment, jus­te­ment. Vous vou­lez que je vous présente ?

Un silence. Verne sem­bla réfléchir.

— Non, dit-il fina­le­ment. Pas tout de suite. Je pré­fère… me ren­sei­gner d’abord.

— Vous renseigner ?

— Savoir à qui j’ai affaire.

Il y avait quelque chose de froid dans sa voix, quelque chose qui ne cor­res­pon­dait pas au ton désin­volte qu’il avait adop­té jusque-là. Gerald dut le sen­tir, car il n’in­sis­ta pas. Il chan­gea de sujet, par­la du temps, des meilleurs endroits pour dîner en ville, des dis­trac­tions qu’of­frait George Town.

Mau­gham ces­sa d’é­cou­ter. Il avait enten­du ce qu’il vou­lait entendre. Verne cher­chait les Hals­worth. Il vou­lait se “ren­sei­gner” sur eux avant de les appro­cher. Pour­quoi ? Que leur voulait-il ?

Un parent éloi­gné, avait-il dit. Très éloigné.

Mais il avait dit cela avec un sou­rire qui n’a­vait rien de fami­lial. Un sou­rire de prédateur.

Plus tard, dans sa chambre, Mau­gham nota :

Verne. Cherche les Hals­worth. Se ren­seigne avant d’ap­pro­cher. A sur­veillé la mai­son de Madame Khoo cet après-midi. Lien ?

Il réflé­chit un moment, puis ajouta :

Clau­di­ca­tion légère — bles­sure de guerre ? Âge : 30–35 ans. Aurait pu ser­vir. Vérifier.

Et enfin :

Ment sur son iden­ti­té ? Le nom sonne faux. Trop lit­té­raire. Un pseudonyme ?

Il refer­ma le car­net, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town. Les lumières de la ville cli­gno­taient au loin, mêlées aux étoiles. Quelque part, un chien aboyait. Quelque part, des gens vivaient, aimaient, men­taient, comme par­tout ailleurs dans le monde.

Mais ici, dans cette colo­nie bri­tan­nique per­due au bout de l’A­sie, les men­songes sem­blaient plus épais, plus anciens. Ils s’é­taient stra­ti­fiés au fil des décen­nies, comme des couches de ver­nis sur un meuble pré­cieux. Grat­tez la sur­face, et vous trou­viez autre chose en des­sous. Grat­tez encore, et encore autre chose.

Mau­gham se deman­da ce qu’il trou­ve­rait s’il grat­tait assez profond.

Un bruit dans la chambre voi­sine — Gerald qui ren­trait, plus tôt que d’ha­bi­tude. Il frap­pa à la porte communicante.

— Entre.

Gerald appa­rut, l’air excité.

— J’ai sui­vi Verne après le bar.

— Et ?

— Il est allé à Camp­bell Street.

Mau­gham haus­sa un sour­cil. Le quar­tier des plai­sirs, des fume­ries et des tri­pots. Pas l’en­droit où l’on s’at­ten­dait à trou­ver un gent­le­man en quête d’un parent éloigné.

— Qu’est-ce qu’il y faisait ?

— Il posait des ques­tions. Gerald s’as­sit sur le bord du lit, allu­ma une ciga­rette. Sur les Hals­worth, jus­te­ment. Il cher­chait des gens qui les connaissent, qui tra­vaillent pour eux. Il a par­lé à un Chi­nois qui a été contre­maître à la Dorian Estate il y a des années.

— Qu’est-ce qu’il vou­lait savoir ?

— Tout. L’his­toire de la plan­ta­tion, les débuts de Hals­worth, son arri­vée à Penang. Il posait des ques­tions très pré­cises — sur l’é­poque où Hals­worth s’est ins­tal­lé ici, sur son appa­rence phy­sique à l’é­poque, sur ses habitudes.

Mau­gham sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine. Ce n’é­tait pas le com­por­te­ment d’un parent qui cherche à renouer des liens. C’é­tait le com­por­te­ment d’un enquê­teur. Ou d’un chasseur.

— Et le contre­maître, qu’est-ce qu’il a dit ?

— Je n’ai pas pu tout entendre. Mais à un moment, Verne a sor­ti une pho­to­gra­phie de sa poche. Le contre­maître l’a regar­dée long­temps, puis il a secoué la tête. Il a dit quelque chose comme : “Ce n’est pas lui.”

— Ce n’est pas lui ?

— C’est ce que j’ai com­pris. Verne avait l’air… satis­fait. Comme si c’é­tait la réponse qu’il attendait.

Mau­gham se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Les pièces du puzzle com­men­çaient à s’as­sem­bler, mais l’i­mage qu’elles for­maient res­tait floue, incomplète.

Un homme qui cherche les Hals­worth. Qui pose des ques­tions sur leur pas­sé, sur les débuts de Geof­frey à Penang. Qui montre une pho­to­gra­phie à un ancien employé, et qui semble satis­fait quand on lui dit que ce n’est pas le même homme.

Que savait Ste­phen Verne ?

Et sur­tout — que voulait-il ?

— Autre chose, dit Gerald. Quand Verne est par­ti, le contre­maître s’est mis à rire. Un rire bizarre, ner­veux. Il a dit quelque chose à son ami en hok­kien. Je n’ai pas com­pris les mots, mais le ton était clair. C’é­tait le ton de quel­qu’un qui vient de com­prendre une bonne blague. Ou une très mauvaise.

Mau­gham hocha la tête len­te­ment. Le brouillard se dis­si­pait, peu à peu. Il ne voyait pas encore la véri­té, mais il com­men­çait à en dis­tin­guer les contours.

Geof­frey Hals­worth n’é­tait pas celui qu’il pré­ten­dait être.

Et Ste­phen Verne était venu le prouver.

CHA­PITRE 4

Mar­di 15 mars 1927

Hals­worth revint de la plan­ta­tion au milieu de la matinée.

Mau­gham le vit des­cendre d’une auto­mo­bile pous­sié­reuse devant l’en­trée de l’hô­tel. Il avait mau­vaise mine — le teint gris, les épaules affais­sées, l’al­lure d’un homme qui n’a pas dor­mi. Le chauf­feur malais sor­tit une petite valise du coffre. Hals­worth ne le remer­cia pas, ne le regar­da même pas. Il tra­ver­sa le hall d’un pas méca­nique, celui d’un somnambule.

Mau­gham était ins­tal­lé dans un fau­teuil près du comp­toir, un jour­nal déplié devant lui qu’il ne lisait pas. Il obser­va Hals­worth s’ap­pro­cher du récep­tion­niste, échan­ger quelques mots à voix basse. Le Sikh hocha la tête, fouilla dans un casier, ten­dit une enveloppe.

Hals­worth la prit. Regar­da l’é­cri­ture sur le devant. Et son visage se décomposa.

Ce ne fut pas spec­ta­cu­laire — pas de cri, pas de geste brusque. Juste une pâleur sou­daine, un affais­se­ment des traits, comme si quelque chose s’ef­fon­drait à l’in­té­rieur. Il res­ta immo­bile une seconde, deux secondes, fixant l’en­ve­loppe. Puis il la déchi­ra, en sor­tit une feuille de papier, lut.

Mau­gham ne pou­vait pas voir ce qu’il lisait. Mais il voyait le trem­ble­ment des mains, le mou­ve­ment convul­sif de la pomme d’A­dam, la sueur qui per­lait sou­dain sur le front. Hals­worth frois­sa la lettre, la four­ra dans sa poche. Leva les yeux — croi­sa le regard de Maugham.

Un ins­tant, leurs regards se tinrent. Mau­gham y lut quelque chose qu’il n’ou­blia jamais : une ter­reur abso­lue, pri­mi­tive, la ter­reur de l’a­ni­mal pris au piège. Puis Hals­worth détour­na les yeux et sor­tit de l’hô­tel d’un pas raide, presque mécanique.

Mau­gham replia son jour­nal. Son cœur bat­tait plus vite qu’il n’au­rait vou­lu l’ad­mettre. Il venait de voir un homme rece­voir sa sen­tence de mort — il en était cer­tain, sans pou­voir dire pour­quoi. Cette lettre conte­nait quelque chose de fatal. Pas une mau­vaise nou­velle ordi­naire, pas un revers de for­tune ou un deuil fami­lial. Quelque chose de pire. Quelque chose qui tou­chait à l’es­sence même de ce que Geof­frey Hals­worth pré­ten­dait être.

Il ne revit pas Hals­worth de la journée.

Mar­jo­rie, en revanche, appa­rut au déjeu­ner. Seule, à leur table habi­tuelle près de la fenêtre. Elle man­geait peu, buvait beau­coup de thé, regar­dait la mer avec des yeux qui ne voyaient rien. Quand Mau­gham pas­sa près de sa table pour gagner la sienne, elle leva la tête.

— Mon­sieur Maugham.

— Madame Hals­worth. Votre mari n’est pas avec vous ?

— Geof­frey est souf­frant. Elle dit cela d’une voix neutre, sans émo­tion appa­rente. La cha­leur, sans doute. Il se repose dans notre chambre.

— J’es­père qu’il se remet­tra vite.

— Oh, je n’en doute pas. Geof­frey se remet toujours.

Il y avait quelque chose d’é­trange dans sa façon de pro­non­cer ces mots — une iro­nie amère, presque cruelle. Elle sou­rit, de ce sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux, et retour­na à sa contem­pla­tion de la mer.

Mau­gham déjeu­na seul, pen­sif. Gerald n’é­tait pas des­cen­du — il dor­mait encore, pro­ba­ble­ment, rat­tra­pant les excès de la nuit. Par la fenêtre, Mau­gham voyait les rick­shaws pas­ser sur Far­qu­har Street, les boys en blanc tra­ver­ser le jar­din, la vie ordi­naire de la colo­nie suivre son cours. Per­sonne ne sem­blait avoir remar­qué que quelque chose venait de se bri­ser dans le monde des Halsworth.

Après le repas, il mon­ta frap­per à la porte de Gerald.

— Entre.

Gerald était réveillé, assis sur son lit en pyja­ma, une tasse de café à la main. Il avait les yeux cer­nés mais l’es­prit clair.

— Hals­worth a reçu une lettre ce matin, dit Mau­gham sans pré­am­bule. Dans le hall, devant moi. Il a failli s’ef­fon­drer en la lisant.

— Une lettre de qui ?

— Je n’en sais rien. Mais je veux le savoir.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Tu veux que j’aille fouiller dans sa chambre ?

— Non. Trop ris­qué. Mais je veux que tu retournes à Camp­bell Street ce soir. Que tu retrouves le contre­maître à qui Verne a par­lé. Que tu lui poses les mêmes ques­tions — sur les débuts de Hals­worth à Penang, sur son appa­rence, sur son histoire.

— Et si je me fais remarquer ?

— Tu te feras remar­quer. Mau­gham eut un sou­rire mince. C’est pré­ci­sé­ment le but. Si Verne apprend que quel­qu’un d’autre pose les mêmes ques­tions que lui, il réagi­ra. Et sa réac­tion nous appren­dra quelque chose.

Gerald hocha la tête len­te­ment. Il com­pre­nait le jeu — il l’a­vait joué assez sou­vent avec Mau­gham pour en connaître les règles. Appâ­ter la proie, obser­ver ses mou­ve­ments, attendre qu’elle se trahisse.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Moi ? Mau­gham se diri­gea vers la porte. Je vais rendre visite à Madame Khoo.

La mai­son de Beach Street était plus impres­sion­nante encore de l’intérieur.

Un boy l’a­vait fait entrer après qu’il eut pré­sen­té sa carte — Somer­set Mau­gham, écri­vain. Il avait parié sur la curio­si­té de la vieille dame, et il avait eu rai­son. Moins de dix minutes plus tard, on le condui­sait à tra­vers une cour inté­rieure ombra­gée de fran­gi­pa­niers, puis dans un salon encom­bré de meubles noir­cis et de por­ce­laines anciennes.

Madame Khoo l’at­ten­dait, assise dans un fau­teuil à haut dos­sier qui res­sem­blait à un trône. Elle por­tait une robe de soie noire bro­dée de pivoines, et ses che­veux gris étaient rele­vés en un chi­gnon par­fait. Elle devait avoir soixante-dix ans, peut-être plus, mais ses yeux étaient vifs, alertes, presque jeunes.

— Mon­sieur Mau­gham. Elle pro­non­ça son nom avec une pré­ci­sion par­faite, sans trace d’ac­cent. Quel hon­neur. J’ai lu vos livres.

— Vrai­ment ?

— “The Moon and Six­pence”. “Of Human Bon­dage”. Vous avez un regard cruel sur les gens.

— On me le reproche souvent.

— Ce n’é­tait pas un reproche. Elle dési­gna un fau­teuil face à elle. Asseyez-vous. Je vais faire ser­vir du thé.

Une ser­vante appa­rut, silen­cieuse, dépo­sa un pla­teau entre eux — théière de por­ce­laine, tasses minus­cules, petits gâteaux aux hari­cots rouges. Madame Khoo ver­sa elle-même le thé, avec des gestes pré­cis et mesurés.

— Vous n’êtes pas venu pour me par­ler de lit­té­ra­ture, dit-elle.

— Non.

— Vous êtes venu me par­ler des Halsworth.

Mau­gham ne put cacher sa sur­prise. Madame Khoo eut un petit rire, ce rire de gorge qu’il avait enten­du sur la véran­da de l’hôtel.

— Ne soyez pas éton­né. Je sais tout ce qui se passe à Penang. On m’a dit que vous vous inté­res­siez à eux, que vous posiez des ques­tions. Et puis, vous êtes écri­vain. Vous cher­chez des his­toires. Les Hals­worth en sont une, n’est-ce pas ?

— En sont-ils une ?

Madame Khoo but une gor­gée de thé, prit son temps pour répondre.

— Cha­cun est une his­toire, mon­sieur Mau­gham. La ques­tion est de savoir si elle vaut la peine d’être racon­tée. Et par qui.

— Que savez-vous d’eux ?

— Ce que tout le monde sait. Geof­frey Hals­worth est arri­vé à Penang il y a trente ans, pour prendre pos­ses­sion d’une plan­ta­tion héri­tée d’un oncle. Il s’est ins­tal­lé, a tra­vaillé dur, a fait pros­pé­rer ses affaires. Il a épou­sé Mar­jo­rie Pem­ber­ton, fille d’un magis­trat de Sin­ga­pour. Ils n’ont pas eu d’en­fants. Ils mènent une vie res­pec­table, sans éclat et sans scandale.

Elle fit une pause, repo­sa sa tasse.

— Mais vous saviez déjà tout cela.

— Oui.

— Vous vou­lez savoir ce que tout le monde ne sait pas.

— Oui.

Madame Khoo le regar­da lon­gue­ment, avec une inten­si­té qui le mit mal à l’aise. Elle sem­blait le jau­ger, peser le pour et le contre.

— Pour­quoi vous le dirais-je ?

— Parce que vous vou­lez que cette his­toire soit racon­tée. Mau­gham se pen­cha en avant. Vous avez quelque chose contre les Hals­worth, je le sens. Quelque chose d’an­cien. Et vous avez atten­du long­temps — trente ans, peut-être — que quel­qu’un vienne poser les bonnes questions.

Un silence. Quelque part dans la mai­son, une hor­loge son­na trois heures. Madame Khoo ne sou­riait plus.

— Vous êtes pers­pi­cace, mon­sieur Mau­gham. On m’a­vait dit que vous l’é­tiez. Elle sou­pi­ra. Très bien. Je vais vous racon­ter quelque chose. Pas tout — je ne sais pas tout. Mais quelque chose.

Elle se cala dans son fau­teuil, fer­ma les yeux un ins­tant, comme si elle fouillait dans des sou­ve­nirs anciens.

— Mon mari fai­sait affaire avec l’oncle de Geof­frey Hals­worth. Richard Hals­worth, un homme d’un cer­tain âge qui avait fait for­tune dans le caou­tchouc. Il n’a­vait pas d’en­fants, mais un neveu en Angle­terre — un jeune homme qu’il n’a­vait jamais vu, le fils d’une sœur morte en couches. Quand Richard est mort, en 1896, il a tout légué à ce neveu. La plan­ta­tion, la mai­son, les comptes en banque. Une for­tune considérable.

— Et le neveu est venu prendre pos­ses­sion de l’héritage.

— Oui. En 1897. Un jeune homme d’une ving­taine d’an­nées, accom­pa­gné d’un domes­tique. Il est arri­vé par le vapeur de Cal­cut­ta, s’est pré­sen­té chez le notaire, a four­ni les papiers néces­saires. Tout était en ordre. Il s’ap­pe­lait Geof­frey Halsworth.

Madame Khoo rou­vrit les yeux, fixa Maugham.

— Mais ce n’é­tait pas Geof­frey Halsworth.

Le cœur de Mau­gham fit un bond.

— Com­ment le savez-vous ?

— Je ne le “sais” pas. Pas avec cer­ti­tude. Mais mon mari avait des doutes. Richard Hals­worth lui avait mon­tré une pho­to­gra­phie de son neveu, quelques années plus tôt — un por­trait envoyé d’An­gle­terre. Et l’homme qui s’est pré­sen­té en 1897… ne res­sem­blait pas tout à fait à ce portrait.

— Pas tout à fait ?

— Les traits étaient simi­laires. La taille, la cou­leur des che­veux. Mais quelque chose clo­chait. Mon mari disait que c’é­tait dans les yeux. Les yeux du por­trait étaient ceux d’un jeune homme sûr de lui, habi­tué au confort et au pri­vi­lège. Les yeux de l’homme qui est arri­vé à Penang étaient dif­fé­rents. Plus durs. Plus vigi­lants. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude.

Elle but une gor­gée de thé.

— Mon mari n’a rien dit. Il n’a­vait pas de preuve, et de toute façon, cela ne le regar­dait pas. Les Anglais règlent leurs affaires entre eux. Mais il m’a racon­té, et je n’ai jamais oublié.

— Per­sonne d’autre n’a remarqué ?

— Qui aurait remar­qué ? Per­sonne à Penang n’a­vait jamais vu le vrai Geof­frey Hals­worth. Les papiers étaient en règle. L’homme connais­sait l’his­toire fami­liale, les noms, les dates. Il savait tout ce qu’il devait savoir — ou du moins, tout ce qu’il avait pu apprendre.

— De qui ?

— Du vrai Geof­frey Hals­worth, pro­ba­ble­ment. Madame Khoo eut un sou­rire sans joie. Les jeunes gent­le­men anglais ont l’ha­bi­tude de tout racon­ter à leurs domes­tiques. Ils ne voient pas les ser­vi­teurs comme des êtres humains — juste des meubles, des ombres. Ils parlent devant eux sans se méfier.

Mau­gham com­pre­nait. L’i­mage se for­mait dans son esprit, nette et ter­rible. Un jeune gent­le­man par­tant pour les colo­nies, bavar­dant pen­dant la tra­ver­sée, racon­tant sa vie à son valet. Et le valet qui écoute, qui mémo­rise, qui attend.

— Qu’est deve­nu le domes­tique qui accom­pa­gnait l’héritier ?

— C’est là le plus étrange. Madame Khoo haus­sa les épaules. Il n’y avait pas de domestique.

— Com­ment ?

— L’homme qui est arri­vé à Penang était seul. Il a expli­qué que son valet était tom­bé malade pen­dant la tra­ver­sée, qu’il était mort en mer. Une fièvre tro­pi­cale, a‑t-il dit. Le corps avait été immer­gé quelque part dans l’o­céan Indien.

Un long silence. Les impli­ca­tions étaient claires, effroyables.

— Vous pen­sez que c’est le domes­tique qui a pris la place du maître, dit Mau­gham. Et que le maître est celui qui est mort en mer.

— Je ne pense rien, mon­sieur Mau­gham. Je vous raconte ce que je sais — ce que mon mari savait. Vous êtes libre d’en tirer les conclu­sions que vous voulez.

Elle se leva, signi­fiant que l’en­tre­tien tou­chait à sa fin. Mau­gham se leva aus­si, l’es­prit en ébullition.

— Une der­nière ques­tion. Savez-vous quelque chose sur un cer­tain Ste­phen Verne ? Un jeune Anglais arri­vé hier à l’hôtel.

Le visage de Madame Khoo ne tra­hit rien.

— Je connais ce nom. Un de mes employés l’a vu poser des ques­tions à Camp­bell Street, hier soir. Des ques­tions sur les Halsworth.

— Savez-vous qui il est ?

— Non. Mais je compte le découvrir.

Elle le rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte, s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Mon­sieur Mau­gham. Une chose encore.

— Oui ?

— Si cette his­toire est vraie — si l’homme qui vit sous le nom de Geof­frey Hals­worth est un impos­teur — alors il a réus­si quelque chose de remar­quable. Trente ans. Trente ans à jouer un rôle, sans jamais se tra­hir, sans jamais faillir. C’est presque… admirable.

— Admi­rable ?

— Dans un cer­tain sens. Elle eut ce petit rire de gorge. Ne sommes-nous pas tous des impos­teurs, après tout ? Nous jouons tous un rôle. La dif­fé­rence, c’est que cer­tains le jouent mieux que d’autres.

Elle refer­ma la porte. Mau­gham res­ta un moment sur le trot­toir, assom­mé par ce qu’il venait d’ap­prendre. Puis il héla un rick­shaw et ren­tra à l’hôtel.

Gerald était par­ti pour Camp­bell Street quand Mau­gham revint.

Il dîna seul, dis­trai­te­ment, repas­sant dans sa tête la conver­sa­tion avec Madame Khoo. L’his­toire était mons­trueuse et par­faite — un domes­tique qui tue son maître pen­dant la tra­ver­sée, qui jette le corps à la mer, qui prend sa place et vit trente ans sous une iden­ti­té volée. C’é­tait le genre d’his­toire que Mau­gham aurait pu inven­ter, mais jamais avec autant d’au­dace. La réa­li­té dépas­sait la fiction.

Et main­te­nant, quel­qu’un était venu trou­bler ce men­songe par­fait. Ste­phen Verne. Qui était-il ? Que vou­lait-il ? Pour­quoi main­te­nant, après trente ans ?

La lettre. La lettre que Hals­worth avait reçue ce matin. Venait-elle de Verne ? Ou de quel­qu’un d’autre ?

Mau­gham mon­ta dans sa chambre, ouvrit son car­net, nota tout ce que Madame Khoo lui avait dit. Il écri­vait vite, presque fié­vreu­se­ment, comme s’il avait peur d’ou­blier un détail. Quand il eut ter­mi­né, il relut ses notes, sou­li­gna cer­tains passages.

Le domes­tique mort en mer. Qui n’é­tait peut-être pas mort. Qui était peut-être deve­nu le maître.

Les yeux. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude.

Trente ans. Trente ans de mensonge.

Et puis : Verne. Qui est-il ? Que sait-il ? Que veut-il ?

Il fer­ma le car­net, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town. Les lumières de la ville scin­tillaient au loin, mêlées aux étoiles. Quelque part là-bas, Gerald fouillait les bas-fonds à la recherche d’in­for­ma­tions. Quelque part là-bas, Ste­phen Verne pré­pa­rait son pro­chain mouvement.

Et quelque part dans cet hôtel, der­rière une porte close, Geof­frey Hals­worth — ou l’homme qui por­tait ce nom — atten­dait que le pas­sé vienne le réclamer.

Gerald ren­tra tard, exalté.

— J’ai par­lé au contre­maître, dit-il en s’ef­fon­drant dans un fau­teuil. Le même que Verne. Et j’ai appris des choses.

— Raconte.

— Verne lui a mon­tré une pho­to­gra­phie, tu te sou­viens ? Le contre­maître a dit que ce n’é­tait pas le même homme. Eh bien, j’ai réus­si à en savoir plus. La pho­to­gra­phie repré­sen­tait un jeune homme — un gent­le­man anglais, début de la ving­taine. Le contre­maître a tra­vaillé à la Dorian Estate pen­dant des années. Il a connu Hals­worth à son arri­vée, en 1897. Et il dit que l’homme de la pho­to­gra­phie ne res­sem­blait pas à celui qu’il a vu arri­ver à Penang.

— Pas res­sem­blait en quoi ?

— En tout. Gerald allu­ma une ciga­rette. Le contre­maître dit que l’homme de la pho­to­gra­phie avait l’air d’un lord anglais. Hau­tain, sûr de lui. L’homme qui est arri­vé à Penang était dif­fé­rent. Plus humble. Plus pru­dent. Il posait des ques­tions sur tout — sur la plan­ta­tion, sur les cou­tumes locales, sur la façon de se com­por­ter. Comme quel­qu’un qui apprenait.

— Comme quel­qu’un qui n’a­vait jamais été propriétaire.

— Exac­te­ment.

Mau­gham hocha la tête. Tout concor­dait avec ce que Madame Khoo lui avait dit. Le por­trait d’un impos­teur se pré­ci­sait — un homme qui avait appris son rôle sur le tas, qui avait fait des erreurs au début mais qui s’é­tait amé­lio­ré avec le temps.

— Et Verne ? Qu’est-ce qu’il a dit au contremaître ?

— Pas grand-chose. Il a posé ses ques­tions, noté les réponses, remer­cié et payé. Mais le contre­maître dit qu’il avait l’air de quel­qu’un qui confirme ce qu’il sait déjà. Pas de sur­prise dans ses yeux. Juste de la satisfaction.

— Il savait. Avant même de venir à Penang, il savait.

— Il semble bien.

Mau­gham se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre.

— La ques­tion est : com­ment ? Com­ment un par­fait incon­nu a‑t-il pu décou­vrir, trente ans après les faits, qu’un plan­teur de Penang n’est pas celui qu’il pré­tend être ?

— Peut-être qu’il n’est pas un par­fait inconnu.

Mau­gham se retourna.

— Que veux-tu dire ?

— Le contre­maître m’a dit autre chose. Quand Verne a ran­gé la pho­to­gra­phie, il a dit quelque chose — à voix basse, presque pour lui-même. Le contre­maître n’a pas bien enten­du, mais il croit avoir com­pris : “Alors c’é­tait bien mon père.”

Un silence.

— Son père, répé­ta Maugham.

— Le vrai Geof­frey Hals­worth. Celui de la pho­to­gra­phie. Gerald écra­sa sa ciga­rette. Et si Verne était son fils ? Un fils illé­gi­time, res­té en Angle­terre. Qui a gran­di en cher­chant son père, qui a décou­vert qu’il était mort en mer — offi­ciel­le­ment. Et qui a fini par com­prendre que quel­qu’un d’autre vivait sous son nom, à l’autre bout du monde.

L’hy­po­thèse était auda­cieuse, mais elle tenait. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle s’assembler.

— Il est venu récla­mer son héritage.

— Ou sa ven­geance. Gerald haus­sa les épaules. Ou les deux.

Mau­gham res­ta silen­cieux, pen­sif. Si Verne était bien le fils du vrai Geof­frey Hals­worth, alors l’his­toire pre­nait une dimen­sion nou­velle. Ce n’é­tait plus seule­ment l’his­toire d’un impos­teur démas­qué. C’é­tait l’his­toire d’un fils venu ven­ger son père, d’un fan­tôme du pas­sé reve­nant han­ter le présent.

Et la lettre que Hals­worth avait reçue ce matin — c’é­tait Verne, sans doute. Révé­lant ce qu’il savait. Exi­geant quelque chose — de l’argent, des aveux, ou sim­ple­ment la satis­fac­tion de voir l’im­pos­teur trembler.

— Demain, dit Mau­gham, tout va basculer.

Gerald hocha la tête.

— Tu crois qu’il va se pas­ser quoi ?

— Je ne sais pas. Mau­gham regar­da la nuit par la fenêtre. Mais je sais que Hals­worth ne peut pas vivre avec cette lettre. Elle le condamne. Quoi qu’il fasse main­te­nant, il est perdu.

Il se tut. Quelque part dans l’hô­tel, un homme ne dor­mait pas. Un homme qui avait volé une vie, qui avait réus­si pen­dant trente ans à faire croire qu’il était quel­qu’un d’autre, et qui voyait main­te­nant son men­songe s’effondrer.

Mau­gham se deman­da ce que cela fai­sait. Être démas­qué après si long­temps. Voir la porte de la pri­son — ou de la potence — s’ou­vrir devant soi.

Et sur­tout, il se deman­da ce que Hals­worth allait faire. 

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La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 7 et 8

La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 1 et 2

La véran­da
de l’E&O

La véran­da de l’E&O

Cha­pitres 1 et 2

CHA­PITRE 1

Same­di 12 mars 1927

Le vapeur entra dans le détroit à l’heure où la lumière devient cruelle.

Mau­gham se tenait sur le pont supé­rieur, légè­re­ment en retrait des autres pas­sa­gers qui s’ag­glu­ti­naient contre le bas­tin­gage pour aper­ce­voir la côte. Il avait hor­reur de ces enthou­siasmes col­lec­tifs, cette façon qu’ont les gens de se pres­ser comme du bétail dès qu’il y a quelque chose à voir. La terre serait encore là dans une heure. Elle ne ris­quait pas de s’enfuir.

Gerald était res­té dans la cabine, pro­ba­ble­ment à cuver les excès de la veille. Une par­tie de cartes qui s’é­tait pro­lon­gée, du whis­ky en quan­ti­té dérai­son­nable, et peut-être autre chose — Mau­gham avait ces­sé depuis long­temps de poser des ques­tions. Il y avait des arran­ge­ments entre eux, des zones d’ombre consen­ties. Gerald fai­sait ce que Gerald fai­sait. En échange, il rap­por­tait des his­toires que Mau­gham n’au­rait jamais pu récol­ter lui-même, dans des endroits où un écri­vain célèbre n’au­rait pas su s’aventurer.

La côte de Penang se pré­ci­sait main­te­nant, une ligne verte sur­mon­tée de col­lines. Mau­gham dis­tin­guait déjà les bâti­ments blancs du front de mer, les godowns aux toits de tuile, le clo­cher d’une église. Tout cela avait un air fami­lier — les mêmes colo­nies se res­semblent par­tout, Sin­ga­pour, Ran­goon, Colom­bo, comme si les Bri­tan­niques n’a­vaient qu’une seule idée en tête et la repro­dui­saient à l’in­fi­ni sous toutes les latitudes.

Un homme s’ap­pro­cha du bas­tin­gage à côté de lui. Cos­tume de lin frois­sé par la tra­ver­sée, mous­tache gri­son­nante, le teint rou­geaud des buveurs ou des plan­teurs — sou­vent les deux allaient ensemble.

— Pre­mière visite à Penang ?

Mau­gham fit un signe négatif.

— J’y suis pas­sé il y a quelques années. Brièvement.

L’homme hocha la tête, satis­fait d’a­voir enga­gé la conversation.

— Moi j’y vis depuis… voyons… trente ans bien­tôt. Trente ans. On ne voit plus le temps passer.

Il avait dit cela avec une mélan­co­lie sou­daine, inat­ten­due, comme si le chiffre l’a­vait lui-même sur­pris. Trente ans. Une vie entière pas­sée à sur­veiller des hévéas et à boire du gin sur une véran­da. Mau­gham l’ob­ser­va avec plus d’at­ten­tion. Il y avait peut-être quelque chose là, un début d’his­toire. Il y avait tou­jours quelque chose, chez ces hommes exi­lés, ces Anglais qui avaient fui leur île pour des rai­sons qu’ils ne s’a­vouaient pas toujours.

— Vous êtes planteur ?

— Caou­tchouc. La Dorian Estate, à une heure de route. Hals­worth. Geof­frey Halsworth.

Il ten­dit la main. Mau­gham la ser­ra brièvement.

— Mau­gham.

Un temps. L’homme cli­gna des yeux.

— Pas le… l’écrivain ?

— Je le crains.

Le visage de Hals­worth se modi­fia sub­ti­le­ment. Un voile pas­sa dans ses yeux — de la crainte ? de la méfiance ? — aus­si­tôt rem­pla­cé par un sou­rire trop cordial.

— Eh bien, quel hon­neur ! J’ai lu… enfin, ma femme a lu… “The Moon and Six­pence”, n’est-ce pas ? Très remar­quable. Très remarquable.

Mau­gham sou­rit. Il connais­sait ce bal­let par cœur. Les colo­niaux l’ac­cueillaient d’a­bord avec enthou­siasme — un écri­vain célèbre, quelle dis­tinc­tion pour notre petite com­mu­nau­té ! Puis quel­qu’un leur rap­pe­lait qu’il avait la répu­ta­tion de trans­for­mer ses hôtes en per­son­nages, de les dis­sé­quer avec une pré­ci­sion cruelle. Alors l’en­thou­siasme se muait en pru­dence. On res­tait poli, mais on sur­veillait ses mots.

— Vous des­cen­dez à l’E&O, je suppose ?

— En effet.

— Nous y serons aus­si, ma femme et moi. Nous venons de Sin­ga­pour — affaires à régler. Vous devez abso­lu­ment nous faire l’hon­neur de dîner avec nous. Ce soir ? Non, ce soir vous serez fati­gué. Demain peut-être ?

— Avec plaisir.

Hals­worth parut sou­la­gé, comme si l’in­vi­ta­tion accep­tée consti­tuait une forme de pro­tec­tion. Mau­gham nota men­ta­le­ment : ner­veux, trop aimable, quelque chose à cacher. Pro­ba­ble­ment rien d’in­té­res­sant — une maî­tresse indi­gène, des dettes de jeu, les péchés ordi­naires de l’exil. Mais on ne savait jamais.

— À ce soir, alors. Au bar, peut-être, avant le dîner ?

— Au bar.

Hals­worth s’é­loi­gna avec une hâte mal dis­si­mu­lée. Mau­gham res­ta seul contre le bas­tin­gage, regar­dant la côte se rap­pro­cher. Le soleil tapait fort main­te­nant. Il sen­tait sa che­mise col­ler à son dos. Gerald aurait dû être là, avec son éner­gie canaille, ses com­men­taires dépla­cés. Mais Gerald dor­mait, ou fai­sait sem­blant de dor­mir, et Mau­gham se retrou­vait seul avec ce qu’il était tou­jours : un obser­va­teur. Quel­qu’un qui regar­dait la vie des autres parce que la sienne propre lui sem­blait insuffisante.

Le débar­que­ment prit une éter­ni­té, comme tou­jours. Cohue sur le quai, coo­lies qui se dis­pu­taient les bagages, fonc­tion­naires de la douane qui tam­pon­naient des papiers avec une len­teur exas­pé­rante. Gerald avait fini par émer­ger, les yeux rouges, le teint ter­reux, mais tenant sur ses jambes. Il n’a­vait rien dit du voyage de la nuit. Il ne disait jamais rien. C’é­tait une des règles.

Un rick­shaw les condui­sit à l’Eas­tern & Orien­tal. Les rues de George Town défi­laient — sho­phouses aux façades décré­pites, temples chi­nois d’où s’é­chap­paient des volutes d’en­cens, mar­chands ambu­lants, odeurs de fri­ture et de pois­son séché. Mau­gham pre­nait des notes men­tales, comme tou­jours. La cou­leur des volets (verts, bleus, par­fois rouges), la forme des carac­tères chi­nois sur les enseignes, le tin­te­ment des clo­chettes d’un mar­chand de soupe. Tout cela pour­rait ser­vir un jour.

L’hô­tel appa­rut au bout de Far­qu­har Street, blanc et mas­sif face à la mer. Les frères Sar­kies avaient bien tra­vaillé — c’é­tait presque aus­si impo­sant que le Raffles, avec cette même élé­gance colo­niale qui mas­quait mal une cer­taine vul­ga­ri­té. Les riches mar­chands chi­nois avaient meilleur goût, fina­le­ment. Mais les Bri­tan­niques pré­fé­raient res­ter entre eux, dans ces palaces qui leur rap­pe­laient qu’ils étaient les maîtres.

Un por­tier sikh ouvrit la porte du rick­shaw. Des boys en blanc sur­girent pour les bagages. Le hall était frais, presque froid après la four­naise de la rue. Sol de marbre, ven­ti­la­teurs au pla­fond, pal­miers en pot. Une femme en robe de mous­se­line tra­ver­sa le hall, sui­vie d’un petit chien gro­tesque. Quelque part, un gra­mo­phone jouait un air de jazz assourdi.

— Mon­sieur Mau­gham ! Quel plai­sir de vous revoir !

Le direc­teur de l’hô­tel, un Armé­nien au sou­rire pro­fes­sion­nel, s’a­van­çait vers eux.

— Votre suite est prête. La même que la der­nière fois, comme vous l’a­vez deman­dé. Et pour mon­sieur Haxton…

— La chambre communicante.

— Bien enten­du, bien entendu.

Ils mon­tèrent. Gerald s’ef­fon­dra sur le lit de sa chambre sans même ôter ses chaus­sures. Mau­gham défit ses valises len­te­ment, métho­di­que­ment. Il sus­pen­dit ses cos­tumes, ran­gea ses che­mises, dis­po­sa ses livres sur le bureau près de la fenêtre. De là, il voyait la mer d’An­da­man, d’un bleu presque inso­lent sous le soleil de l’a­près-midi. Des bateaux de pêche glis­saient au loin. Une odeur de fran­gi­pa­nier mon­tait du jardin.

Il s’as­sit au bureau, sor­tit son car­net, nota quelques impres­sions. L’homme sur le bateau. Hals­worth. Quelque chose dans sa façon de dire “trente ans” — comme s’il n’y croyait pas lui-même. Comme si le temps était une impos­ture dont il venait seule­ment de prendre conscience.

Pro­ba­ble­ment rien, se dit Mau­gham. Juste un plan­teur fati­gué, ren­du bavard par la soli­tude du voyage. Mais il nota quand même, parce qu’on ne savait jamais. Les meilleures his­toires venaient sou­vent de ces ren­contres ano­dines, de ces phrases lâchées par hasard que leur auteur regret­tait aussitôt.

Le soir tom­ba d’un coup, comme tou­jours sous les tro­piques. Pas de cré­pus­cule, pas d’a­go­nie du jour — juste cette bas­cule bru­tale dans l’obs­cu­ri­té. Les boys allu­mèrent les lampes sur la véran­da. Les pre­miers convives com­men­cèrent à des­cendre pour le dîner.

Mau­gham avait revê­tu un cos­tume blanc, che­mise fraîche, cra­vate sobre. Gerald l’a­vait rejoint, à peu près pré­sen­table mal­gré ses yeux encore injec­tés. Ils s’ins­tal­lèrent au bar, com­man­dèrent deux gin pahit.

— Tu as fait des ren­contres ? deman­da Gerald.

— Un plan­teur. Hals­worth. Il nous invite à dîner.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Et ?

— Et rien. Ner­veux, trop poli. Sans doute rien d’intéressant.

— Ils sont tous ner­veux quand ils te ren­contrent. Ils ont peur de finir dans un de tes livres.

Mau­gham sourit.

— Cette peur ne les empêche pas de par­ler. Au contraire. Ils se confessent comme à un prêtre, et ensuite ils s’é­tonnent de voir leurs péchés imprimés.

— Tu es cruel, Willie.

— Je suis exact. Ce n’est pas la même chose.

Gerald but une gor­gée de gin, s’es­suya la moustache.

— En tout cas, moi je ne dîne pas avec ton plan­teur. J’ai d’autres projets.

— Camp­bell Street ?

Gerald ne répon­dit pas, ce qui était une réponse. Mau­gham n’in­sis­ta pas. Il y avait des ter­ri­toires où cha­cun évo­luait seul. Cela fai­sait par­tie de leur arran­ge­ment — cette liber­té qui res­sem­blait par­fois à de l’in­dif­fé­rence, mais qui était peut-être la seule forme d’a­mour qu’ils étaient capables de se donner.

Hals­worth appa­rut vers sept heures, accom­pa­gné de sa femme. Elle s’ap­pe­lait Mar­jo­rie — il fit les pré­sen­ta­tions avec une emphase légè­re­ment ridi­cule, comme s’il pré­sen­tait une œuvre d’art. Elle n’é­tait pas sans beau­té : une cin­quan­taine d’an­nées por­tée avec rai­deur, des yeux gris qui ne sou­riaient pas quand sa bouche sou­riait, une mai­greur élé­gante. Elle ser­ra la main de Mau­gham avec une poigne sèche.

— Mon mari m’a beau­coup par­lé de vous.

— En bien, j’espère.

— Il m’a dit que vous obser­viez les gens.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Mau­gham incli­na la tête.

— C’est une mala­die professionnelle.

— J’i­ma­gine que vous nous obser­vez en ce moment même.

— Madame Hals­worth, je vous assure que…

— Non, ne vous excu­sez pas. Elle eut un sou­rire étrange, presque com­plice. Obser­vez. Vous ver­rez peut-être des choses intéressantes.

Elle s’é­loi­gna vers le bar, lais­sant Mau­gham légè­re­ment décon­cer­té. Hals­worth, res­té à ses côtés, émit un petit rire embarrassé.

— Ma femme a un sens de l’hu­mour… particulier.

— J’a­vais remarqué.

— Elle aime mettre les gens mal à l’aise. Une forme de sport, pour elle.

Ils pas­sèrent dans la salle à man­ger. Gerald avait dis­pa­ru — par­ti vers ses mys­tères noc­turnes. Mau­gham se retrou­va seul avec les Hals­worth, à une table près de la fenêtre don­nant sur la mer noire.

Le dîner fut étrange. Hals­worth par­lait trop, de sujets sans impor­tance — le cours du caou­tchouc, les dif­fi­cul­tés à trou­ver des boys com­pé­tents, les com­mé­rages de la colo­nie. Mar­jo­rie man­geait en silence, obser­vant son mari avec une atten­tion qui res­sem­blait à de la sur­veillance. De temps en temps, elle lan­çait une remarque acide qui cou­pait court aux bavar­dages de Geoffrey.

Mau­gham écou­tait, notait, clas­sait. Quelque chose n’al­lait pas dans ce couple. Pas seule­ment l’u­sure ordi­naire du mariage — autre chose, de plus pro­fond, de plus ancien. Ils avaient l’air de deux acteurs jouant une pièce qu’ils répé­taient depuis des décen­nies, dont ils connais­saient chaque réplique par cœur, mais dont le sens leur échap­pait désormais.

Au des­sert, Hals­worth men­tion­na sa plantation.

— Vous devriez venir voir, Mau­gham. La Dorian Estate. Cent hec­tares d’hé­véas. Je l’ai héri­tée de mon oncle, il y a… il y a longtemps.

— Trente ans, dit Mar­jo­rie. Tu l’as dit sur le bateau. Trente ans.

Un silence. Hals­worth but une gor­gée de vin.

— Oui. Trente ans. On ne voit pas le temps passer.

Il avait dit cela avec la même mélan­co­lie que sur le bateau, mais cette fois Mau­gham per­çut autre chose — une fêlure, presque imper­cep­tible, dans la voix. Mar­jo­rie regar­dait son assiette. Ses mains, posées de part et d’autre de la por­ce­laine, étaient par­fai­te­ment immobiles.

— C’é­tait une autre vie, conti­nua Hals­worth. L’An­gle­terre… On oublie. On oublie tout.

— Pas tout, dit Marjorie.

Elle avait dit cela d’une voix neutre, sans lever les yeux. Hals­worth ne répon­dit pas. Le boy vint débar­ras­ser les assiettes. Quelque part dans la salle, un couple riait trop fort. La soi­rée conti­nuait autour d’eux, avec ses bruits de por­ce­laine et de conver­sa­tions, mais à leur table le silence s’é­tait ins­tal­lé, pesant, presque palpable.

Mau­gham se deman­da ce qu’on n’ou­bliait pas.

Plus tard, seul sur la véran­da, il fuma un cigare en regar­dant la mer. La lune était pleine, ou presque. Elle tra­çait un che­min de lumière sur l’eau noire. Les bruits de l’hô­tel s’é­tei­gnaient peu à peu — une porte qu’on ferme, un rire loin­tain, le pas feu­tré d’un boy dans le couloir.

Gerald n’é­tait pas ren­tré. Mau­gham ne l’at­ten­dait pas. Il y avait long­temps qu’il avait ces­sé d’attendre.

Il pen­sait aux Hals­worth. À cette phrase de Mar­jo­rie : “Pas tout.” À la façon dont Geof­frey avait chan­gé de sujet aus­si­tôt après, comme un homme qui s’é­loigne d’un pré­ci­pice. Il y avait une his­toire là — il le sen­tait, avec cette intui­tion qui ne le trom­pait jamais. Quelque chose de vieux et de dou­lou­reux, enter­ré sous trente ans de res­pec­ta­bi­li­té coloniale.

Mais quoi ?

Il écra­sa son cigare, ren­tra dans sa chambre. Le lit était fait, la mous­ti­quaire abais­sée. Un gecko chas­sait les insectes sur le mur, avec des petits cla­que­ments secs. Mau­gham se désha­billa, se coucha.

Le som­meil fut long à venir. Il pen­sait à ce que Mar­jo­rie avait dit : “Obser­vez. Vous ver­rez peut-être des choses inté­res­santes.” Comme si elle l’in­vi­tait à cher­cher. Comme si elle vou­lait que quel­qu’un découvre enfin ce qu’elle por­tait seule depuis si longtemps.

Ou peut-être pro­je­tait-il sur elle ses propres dési­rs de roman­cier. Peut-être qu’il n’y avait rien à décou­vrir, que les Hals­worth étaient exac­te­ment ce qu’ils sem­blaient être — un couple fati­gué, vieilli ensemble dans l’exil, sans mys­tère autre que l’en­nui d’a­voir vécu trop long­temps côte à côte.

Il s’en­dor­mit sans avoir tranché.

Au loin, dans les ruelles de George Town, Gerald pour­sui­vait sa propre quête, dans des endroits où la nuit ne finis­sait jamais.

CHA­PITRE 2

Dimanche 13 mars 1927

Gerald ren­tra à l’aube.

Mau­gham l’en­ten­dit tra­ver­ser la chambre com­mu­ni­cante, se cogner contre un meuble, jurer à voix basse. Puis le bruit d’un corps qui s’ef­fondre sur un lit, et le silence. Il ne se leva pas, ne posa pas de ques­tions. Cela fai­sait par­tie des règles.

Il res­ta éten­du dans la lumière grise qui fil­trait à tra­vers les per­siennes, écou­tant les pre­miers bruits de l’hô­tel qui s’é­veillait. Le pas des boys dans le cou­loir, le cli­que­tis d’un pla­teau de thé, quelque part une porte qui s’ou­vrait sur une toux mas­cu­line. Les colo­nies bri­tan­niques se res­sem­blaient jusque dans leurs matins — ces mêmes rituels accom­plis par les mêmes fan­tômes en cos­tume blanc, cette même obs­ti­na­tion à main­te­nir les formes alors que la cha­leur, déjà, com­men­çait à monter.

À sept heures il se leva, fit sa toi­lette, des­cen­dit prendre le break­fast seul. La salle à man­ger était presque vide — un dimanche matin, les colo­niaux fai­saient la grasse mati­née avant le ser­vice reli­gieux. Mau­gham com­man­da des œufs, du toast, du café. Un boy lui appor­ta le Straits Times de la veille. Il le par­cou­rut sans inté­rêt — des nou­velles de Sin­ga­pour, des cours de la bourse, un édi­to­rial pom­peux sur les bien­faits de l’Empire.

Les Hals­worth n’ap­pa­rurent pas au break­fast. Mau­gham se sur­prit à guet­ter leur arri­vée, ce qui l’ir­ri­ta. Il n’a­vait aucune rai­son de s’in­té­res­ser à ce couple — rien de ce qu’il avait obser­vé la veille ne sor­tait de l’or­di­naire. Un mari ner­veux, une épouse acide. Les tro­piques en pro­dui­saient des centaines.

Et pour­tant.

Il y avait cette phrase de Mar­jo­rie : “Pas tout.” Cette façon de contre­dire son mari sans le regar­der, comme si elle s’a­dres­sait à quel­qu’un d’autre — à elle-même, peut-être, ou à un témoin invi­sible. Et l’in­vi­ta­tion étrange qu’elle lui avait lan­cée : “Obser­vez.” Les gens ne disaient pas cela. Les gens, au contraire, sup­pliaient qu’on ne les observe pas, qu’on les laisse en paix avec leurs petits men­songes et leurs arran­ge­ments médiocres.

Mau­gham ter­mi­na son café, remon­ta dans sa chambre. Gerald dor­mait tou­jours, un bras pen­dant hors du lit. Il sen­tait le tabac, l’al­cool, et autre chose — une odeur dou­ceâtre que Mau­gham pré­fé­ra ne pas iden­ti­fier. Il refer­ma dou­ce­ment la porte communicante.

Sur son bureau, le car­net l’at­ten­dait. Il l’ou­vrit, relut ses notes de la veille. Hals­worth, Geof­frey. Plan­teur. Dorian Estate. Trente ans à Penang. Ner­veux. Trop aimable. Quelque chose à cacher ?

Il ajou­ta : Mar­jo­rie. Observe son mari. Le sur­veille ? Sait quelque chose. Veut que je sache.

Puis il refer­ma le car­net, mécon­tent de lui-même. Il se com­por­tait comme un mau­vais détec­tive, cher­chant des mys­tères là où il n’y avait pro­ba­ble­ment que la bana­li­té ordi­naire des vies colo­niales. Ce séjour à Penang était cen­sé être un repos, pas une enquête.

Mais le repos l’en­nuyait. Il l’a­vait tou­jours ennuyé.

Le ser­vice angli­can com­men­çait à dix heures, à la cathé­drale St. George. Mau­gham n’é­tait pas croyant — il avait per­du la foi quelque part entre son enfance mal­heu­reuse et sa jeu­nesse dis­so­lue — mais il aimait les églises colo­niales. On y voyait tout le monde, on y obser­vait les hié­rar­chies, les alliances, les ini­mi­tiés. C’é­tait un théâtre où cha­cun jouait son rôle sous le regard sup­po­sé de Dieu.

Il s’ha­billa sobre­ment, lais­sa Gerald à son som­meil de plomb, et prit un rick­shaw jus­qu’à la cathé­drale. L’é­di­fice était d’un blanc aveu­glant sous le soleil du matin — néo­clas­sique, colon­nades, clo­cher poin­tu. Des auto­mo­biles et des rick­shaws dépo­saient les fidèles devant le porche. Les hommes en cos­tume sombre mal­gré la cha­leur, les femmes en robes claires et cha­peaux à large bord. On se saluait, on échan­geait des bana­li­tés, on for­mait des petits groupes qui se défai­saient et se refor­maient selon des logiques invisibles.

Mau­gham entra, choi­sit un banc au fond de la nef. De là, il pou­vait voir sans être vu — ou du moins sans être trop remar­qué. L’é­glise se rem­plis­sait peu à peu. Il recon­nut quelques visages croi­sés à l’hô­tel. Un couple de jeunes mariés, radieux et stu­pides. Un homme seul, le teint jaune, qui devait boire plus que de rai­son. Trois vieilles filles anglaises, pro­ba­ble­ment des ins­ti­tu­trices ou des mis­sion­naires, qui s’ins­tal­lèrent avec des mines pincées.

Les Hals­worth arri­vèrent par­mi les der­niers. Geof­frey mar­chait devant, le dos raide, saluant les connais­sances d’un signe de tête mesu­ré. Mar­jo­rie sui­vait, un mis­sel à la main, le visage fer­mé sous la voi­lette. Ils prirent place au pre­mier rang — leur place habi­tuelle, visi­ble­ment. Tout le monde les vit s’ins­tal­ler. C’é­tait le but.

Le ser­vice com­men­ça. Can­tiques, lec­tures, ser­mon. Le révé­rend par­lait de la grâce divine avec l’ac­cent traî­nant de l’Ox­ford­shire. Mau­gham n’é­cou­tait pas. Il regar­dait la nuque de Geof­frey Hals­worth, la façon dont ses épaules se cris­paient à cer­tains moments du ser­mon — quand il était ques­tion de péché, de repen­tance. Coïn­ci­dence, sans doute. Ou culpa­bi­li­té ordi­naire. Qui n’a­vait pas de péchés à se reprocher ?

À la com­mu­nion, les Hals­worth se levèrent avec les autres. Geof­frey s’a­ge­nouilla devant l’au­tel, reçut l’hos­tie, but au calice. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Mar­jo­rie, à côté de lui, gar­dait les yeux bais­sés. Elle ne trem­blait pas, elle.

Mau­gham res­ta à sa place. Il ne com­mu­niait jamais — cela aurait été une hypo­cri­sie de trop, même pour lui.

Après le ser­vice, les fidèles se ras­sem­blèrent sur le par­vis pour les civi­li­tés d’u­sage. Mau­gham fut hap­pé par un groupe de plan­teurs qui vou­laient lui par­ler de lit­té­ra­ture — c’est-à-dire lui expli­quer ce qu’ils pen­saient de ses livres sans les avoir lus. Il sou­rit, acquies­ça, pla­ça quelques mots aimables. C’é­tait le prix à payer pour sa notoriété.

Du coin de l’œil, il sur­veillait les Hals­worth. Geof­frey conver­sait avec un homme cor­pu­lent — un autre plan­teur, d’a­près sa mise — tan­dis que Mar­jo­rie échan­geait quelques mots avec l’é­pouse du Résident. Tout sem­blait nor­mal. Deux membres res­pec­tables de la com­mu­nau­té colo­niale, accom­plis­sant les gestes attendus.

Puis un boy appa­rut. Un Tamoul en uni­forme blanc, qui se fau­fi­la entre les groupes avec l’as­su­rance de ceux qui portent des mes­sages urgents. Il s’ap­pro­cha de Geof­frey, lui ten­dit une enve­loppe — non, un télé­gramme. Geof­frey le prit, fron­ça les sour­cils, déchi­ra l’enveloppe.

Mau­gham vit son visage changer.

Ce ne fut qu’une seconde — moins qu’une seconde. Un éclair de quelque chose qui res­sem­blait à de la ter­reur, aus­si­tôt maî­tri­sé, rem­pla­cé par une expres­sion neutre. Geof­frey plia le télé­gramme, le glis­sa dans sa poche. Reprit sa conver­sa­tion comme si de rien n’é­tait. Mais sa voix était un ton trop haut, ses gestes un peu trop vifs.

Mar­jo­rie avait vu, elle aus­si. Elle s’é­tait inter­rom­pue au milieu d’une phrase, avait tour­né la tête vers son mari. Leurs regards s’é­taient croi­sés — un dixième de seconde, pas plus. Puis elle avait repris sa conver­sa­tion avec Mrs. Craw­ford, sou­riant de ce sou­rire qui ne mon­tait jamais jus­qu’aux yeux.

Mau­gham nota men­ta­le­ment : télé­gramme. Mau­vaises nou­velles. Hals­worth ter­ri­fié. Mar­jo­rie au cou­rant — ou s’y attendait ?

Le déjeu­ner à l’hô­tel fut une épreuve.

Les Hals­worth s’é­taient ins­tal­lés à une table près de la fenêtre — la même que la veille. Mau­gham avait choi­si une place à dis­tance, assez proche pour obser­ver, assez loin pour ne pas avoir à conver­ser. Gerald l’a­vait rejoint, pâle mais debout, man­geant du bout des lèvres un cur­ry de pou­let qui sem­blait lui sou­le­ver le cœur.

— Tu as une mine affreuse, dit Maugham.

— Mer­ci de ta sollicitude.

— Où étais-tu cette nuit ?

Gerald haus­sa les épaules.

— Camp­bell Street. Une par­tie de fan-tan. Et après… après, je ne sais plus très bien.

— Opium ?

— Peut-être. Un peu.

Mau­gham ne dit rien. Il y avait long­temps qu’il avait ces­sé de ser­mon­ner Gerald sur ses excès. Cela n’au­rait ser­vi à rien — Gerald était ce qu’il était, un homme qui se détrui­sait len­te­ment et joyeu­se­ment, et qui entraî­nait par­fois Mau­gham dans sa chute. C’é­tait le prix à payer pour sa com­pa­gnie. Et sa com­pa­gnie, mal­gré tout, valait ce prix.

— Tu as appris quelque chose d’intéressant ?

Gerald réflé­chit, fouillant dans les brumes de sa mémoire.

— Pas grand-chose. Des his­toires de coo­lies. Un meurtre dans les plan­ta­tions, il y a quelques semaines — un contre­maître chi­nois égor­gé. On n’a pas trou­vé le cou­pable. Les gens par­laient de socié­tés secrètes, de triades…

— Rien sur les Anglais ?

— Les Anglais ? Gerald eut un rire bref. Les Anglais ne vont pas à Camp­bell Street, Willie. Ou s’ils y vont, ils ne s’en vantent pas.

Mau­gham hocha la tête. Il regar­da du côté des Hals­worth. Geof­frey man­geait sans appé­tit, pous­sant la nour­ri­ture dans son assiette. Mar­jo­rie buvait du thé à petites gor­gées, le regard per­du vers la mer. Ils ne se par­laient pas. Ils avaient l’air de deux étran­gers par­ta­geant une table par hasard.

— Tu vois ce couple, près de la fenêtre ?

Gerald tour­na la tête, sans discrétion.

— Le type au visage rouge ? Et la femme sèche ?

— Les Hals­worth. Geof­frey et Mar­jo­rie. Plan­teurs. Trente ans ici.

— Et alors ?

— Il s’est pas­sé quelque chose ce matin. Un télé­gramme. Il a eu l’air… effrayé.

Gerald haus­sa les épaules.

— Un télé­gramme peut annon­cer n’im­porte quoi. Une mort dans la famille. Une faillite. Une maî­tresse enceinte.

— Peut-être.

Mais Mau­gham n’é­tait pas convain­cu. Il avait vu beau­coup de visages rece­voir de mau­vaises nou­velles. Celui de Hals­worth expri­mait autre chose que le cha­grin ou l’in­quié­tude — quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond. La peur de l’homme qui voit reve­nir ce qu’il croyait enterré.

L’a­près-midi s’é­ti­ra, moite et lent. Gerald remon­ta dor­mir. Mau­gham s’ins­tal­la sur la véran­da avec un livre qu’il ne lisait pas, regar­dant les allées et venues des clients de l’hô­tel. Des femmes en robes blanches pre­naient le thé, éven­tails et petits rires. Des hommes fumaient des cigares en par­lant affaires. La mer d’An­da­man scin­tillait sous le soleil comme une plaque de métal chauf­fée à blanc.

Vers quatre heures, une arri­vée atti­ra son attention.

Une femme chi­noise — non, per­ana­kan, il le voyait à sa mise. Robe ajus­tée aux bro­de­ries déli­cates, che­veux rele­vés en chi­gnon piqué d’é­pingles d’or, un col­lier de jade autour du cou. Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus, mais elle se tenait très droite, avec cette assu­rance des gens qui n’ont jamais eu à dou­ter de leur place dans le monde.

Elle était accom­pa­gnée d’une ser­vante en sam­fu noir et blanc, qui por­tait un para­sol au-des­sus de sa tête. Un boy de l’hô­tel s’empressa vers elle, visi­ble­ment impres­sion­né. Elle lui dit quelques mots en anglais — un anglais par­fait, nota Mau­gham, avec juste une pointe d’ac­cent chan­tant — et il la condui­sit vers la véranda.

Vers la table de Mrs. Craw­ford, pré­ci­sé­ment. La femme du Résident adjoint, celle que Mau­gham avait vue conver­ser avec Mar­jo­rie après le ser­vice. Mrs. Craw­ford se leva, tout sou­rire, et fit les pré­sen­ta­tions à ses com­pagnes de thé. Mau­gham était trop loin pour entendre les noms, mais il vit les autres femmes — toutes anglaises — se rai­dir légè­re­ment, sou­rire avec cette poli­tesse qui n’en est pas une.

La nou­velle venue s’as­sit avec une grâce tran­quille, accep­ta une tasse de thé, entre­prit de conver­ser. Elle par­lait, les autres écou­taient. De temps en temps, elle avait un petit rire — un rire de gorge, presque mas­cu­lin — qui fai­sait sur­sau­ter ses inter­lo­cu­trices. Elle n’es­sayait pas de plaire. Elle n’en avait pas besoin.

Mau­gham était fas­ci­né. Dans toutes les colo­nies qu’il avait visi­tées, il n’a­vait jamais vu une indi­gène — même riche, même raf­fi­née — s’ins­tal­ler ain­si par­mi les Anglaises, comme si c’é­tait la chose la plus natu­relle du monde. Il y avait là une forme de pou­voir qui dépas­sait l’argent, qui dépas­sait même le sta­tut social. Cette femme pos­sé­dait quelque chose que les autres n’a­vaient pas, et elles le savaient.

Il se leva, fit quelques pas sur la véran­da, s’ar­rê­ta près d’un pilier d’où il pou­vait entendre sans paraître écouter.

— … et le gou­ver­neur lui-même m’a deman­dé mon avis, disait la femme. Sur la ques­tion des terres, vous com­pre­nez. Ces jeunes fonc­tion­naires de Londres ne com­prennent rien à nos arran­ge­ments locaux.

Les Anglaises hochaient la tête, un peu per­dues. Mrs. Craw­ford intervint :

— Madame Khoo connaît Penang mieux que per­sonne. Sa famille est ici depuis… com­bien de générations ?

— Sept, dit Madame Khoo. Nous étions là avant les Anglais. Un sou­rire. Nous serons là après.

Un silence gêné. Madame Khoo but une gor­gée de thé, imperturbable.

C’est à ce moment que Mar­jo­rie Hals­worth appa­rut sur la véranda.

Elle por­tait une robe de mous­se­line claire, un cha­peau de paille. Elle sem­blait cher­cher quel­qu’un du regard. Quand elle aper­çut le groupe autour de Mrs. Craw­ford, elle hési­ta — une seconde, pas plus — puis s’approcha.

— Mrs. Hals­worth ! s’ex­cla­ma Mrs. Craw­ford. Venez vous joindre à nous. Vous connais­sez Madame Khoo, bien sûr.

Mar­jo­rie s’as­sit. Son visage était neutre, mais Mau­gham per­çut une ten­sion dans ses épaules, dans la façon dont ses mains se posèrent sur la table.

— Madame Khoo, dit-elle. Cela fai­sait longtemps.

— Pas si long­temps, Mrs. Hals­worth. Votre mari est venu me voir le mois der­nier, pour le renou­vel­le­ment du bail. Nous avons eu une conver­sa­tion très… instructive.

Quelque chose pas­sa dans les yeux de Mar­jo­rie. Une lueur de méfiance, aus­si­tôt éteinte.

— Geof­frey ne m’en a pas parlé.

— Oh, ce n’é­tait que des affaires. Madame Khoo eut un geste vague de la main. Des papiers, des signa­tures. Rien qui inté­resse une femme.

Mais son regard, posé sur Mar­jo­rie, disait autre chose. Il disait : je sais des choses. Je sais des choses que vous aime­riez connaître. Ou peut-être : je sais des choses que vous connais­sez déjà et que vous espé­rez voir res­ter secrètes.

Mau­gham ne pou­vait pas en être sûr. Mais il sen­tait, avec cette intui­tion qui ne le trom­pait jamais, que ces deux femmes se livraient un com­bat silen­cieux. Un com­bat dont les règles lui échap­paient, dont les enjeux res­taient obs­curs, mais dont l’is­sue impor­tait à l’une comme à l’autre.

La conver­sa­tion déri­va vers d’autres sujets — le temps, les pro­chaines fes­ti­vi­tés, les der­niers ragots de la colo­nie. Mar­jo­rie se leva après quelques minutes, pré­tex­ta une migraine, prit congé. Madame Khoo la regar­da s’é­loi­gner avec un petit sourire.

Mau­gham nota men­ta­le­ment : Madame Khoo. Per­ana­kan. Sept géné­ra­tions. Connaît les Hals­worth. Sait quelque chose. Joue avec Marjorie.

Le soir tom­ba. Les lampes s’al­lu­mèrent sur la véran­da. Gerald était redes­cen­du, à peu près pré­sen­table, et ils dînèrent ensemble dans la grande salle. Les Hals­worth étaient absents — “souf­frants”, avait dit le maître d’hô­tel quand Mau­gham s’é­tait enquis. Tous les deux souf­frants, en même temps. Étrange coïncidence.

— Je vou­drais que tu te ren­seignes sur quel­qu’un, dit Mau­gham à Gerald entre deux plats.

— Qui ?

— Une femme. Madame Khoo. Per­ana­kan. Visi­ble­ment très riche, très influente.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Tu t’in­té­resses aux Chi­noises maintenant ?

— Je m’in­té­resse à tout ce qui est inté­res­sant. Elle connaît les Hals­worth. Elle sait des choses sur eux.

— Et tu veux savoir quoi, exactement ?

— Tout. Qui elle est, d’où elle vient, ce qu’elle pos­sède. Et sur­tout, quels sont ses liens avec la plan­ta­tion Halsworth.

Gerald sou­pi­ra, mais Mau­gham vit briller dans ses yeux cette lueur de curio­si­té qui ne le quit­tait jamais tout à fait. Gerald aimait fouiller dans les secrets des autres — c’é­tait une des rai­sons pour les­quelles ils s’en­ten­daient si bien.

— Je ver­rai ce que je peux trou­ver. Camp­bell Street connaît tout le monde.

— Pas Camp­bell Street. Mau­gham réflé­chit. Beach Street plu­tôt. Les mar­chands chi­nois. Les Peranakan.

— Tu veux que j’aille traî­ner chez les marchands ?

— Je veux que tu écoutes. Que tu poses des ques­tions. Que tu rap­portes ce qu’on te dit.

Gerald hocha la tête. C’é­tait ce qu’il fai­sait de mieux, après tout — écou­ter, ques­tion­ner, rap­por­ter. Le chas­seur d’his­toires au ser­vice du romancier.

Cette nuit-là, Mau­gham ne dor­mit pas bien.

Il rêva de bateaux — un paque­bot tra­ver­sant l’o­céan Indien, des pas­sa­gers en cos­tume colo­nial, un corps bas­cu­lant par-des­sus le bas­tin­gage dans l’obs­cu­ri­té. Il se réveilla en sueur, le cœur bat­tant, sans com­prendre pour­quoi ce rêve l’a­vait tant troublé.

La chambre était plon­gée dans le noir. Par la fenêtre entrou­verte, il enten­dait les bruits de la nuit tro­pi­cale — le chant des insectes, le cri d’un oiseau, quelque part au loin le tin­te­ment d’une cloche de temple.

Il se leva, but un verre d’eau, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était noire, sans lune. On ne voyait rien, mais on la sen­tait — cette masse immense, indif­fé­rente, qui avait englou­ti tant de secrets au fil des siècles.

Trente ans, avait dit Hals­worth. Trente ans qu’il était à Penang. Qu’a­vait-il fui, en quit­tant l’An­gle­terre ? Qu’a­vait-il lais­sé der­rière lui, de l’autre côté de l’océan ?

Et le télé­gramme — que conte­nait-il ? Quelles nou­velles pou­vaient ter­ri­fier à ce point un homme qui sem­blait avoir tout — la for­tune, la res­pec­ta­bi­li­té, une épouse convenable ?

Mau­gham retour­na se cou­cher, mais le som­meil ne revint pas. Il res­ta éten­du dans l’obs­cu­ri­té, les yeux ouverts, à écou­ter les bruits de la nuit et à se deman­der pour­quoi l’his­toire des Hals­worth l’ob­sé­dait à ce point.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois qu’il flai­rait un secret chez les colo­niaux. Ils en avaient tous — des maî­tresses, des dettes, des enfants illé­gi­times, des faillites maquillées. Les colo­nies étaient un refuge pour ceux qui vou­laient recom­men­cer, deve­nir quel­qu’un d’autre, échap­per à leur passé.

Mais le secret des Hals­worth lui sem­blait dif­fé­rent. Plus pro­fond. Plus ancien.

Il pen­sa à Madame Khoo, à son sou­rire énig­ma­tique, à cette phrase lan­cée comme un défi : “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” Elle savait quelque chose, c’é­tait évident. Quelque chose que Mar­jo­rie savait aus­si, ou soup­çon­nait. Quelque chose que Geof­frey por­tait depuis trente ans comme une pierre au cou.

Demain, se dit Mau­gham. Demain je saurai.

Mais au fond de lui, il savait que ce n’é­tait pas vrai. Les secrets les plus pro­fonds ne se révé­laient pas en un jour. Il fal­lait creu­ser, attendre, obser­ver. Lais­ser les gens se tra­hir eux-mêmes, comme ils finis­saient tou­jours par le faire.

Le som­meil finit par le prendre, quelque part entre la nuit et l’aube. Il rêva encore de bateaux, d’o­céans, de corps qui tom­baient dans le noir.

Quand il se réveilla, le soleil était déjà haut et Gerald frap­pait à la porte com­mu­ni­cante avec des nouvelles.

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