Klaus­ja­gen à Küss­nacht am Rigi

Saint-Nico­las en Europe — 2

Küss­nacht est une petite ville du can­ton de Schwytz (can­ton aux très belles armoi­ries), au bord du lac des Quatre Can­tons dans laquelle se déroule une étrange pro­ces­sion, le soir du 5 décembre, la veille de la Saint-Nico­las ; le Klaus­ja­gen, ou chasse au Nicolas.
Le cor­tège s’an­nonce, sor­tant de la nuit, par le cla­que­ment secs dans l’air froid de ceux qu’on appelle les fouet­tards, leurs fouets frô­lant la tête des spec­ta­teurs et chas­sant sym­bo­li­que­ment les mau­vais esprits.
Viennent ensuite les Iffel­trä­ger, per­son­nages enchan­teurs habillés de blanc et ceints de rouge et com­pa­gnons du Saint. Sur leur tête, ils portent des mitres de car­ton cise­lé (Iffe­len), ornés à la manière des vitraux et éclai­rés de l’in­té­rieur, met­tant en valeur l’i­mage de Nico­las tou­jours repré­sen­té au centre du décor. Le cor­tège lumi­neux et superbe annonce l’ar­ri­vée du Saint accom­pa­gné de ses com­pa­gnons les croquemitaines.
Le cor­tège est clos par une nuée d’hommes fai­sant tin­ter leurs cla­rines et d’autres son­nant du cor dans un vacarme assourdissant.

Klausjagen à Küssnacht am Rigi

Pho­to © Day­life

La signi­fi­ca­tion de cette délé­ga­tion, c’est la tra­di­tion de la véné­ra­tion de Saint-Nico­las mêlée à des scènes de l’A­po­ca­lypse, la lumière puis le vacarme des cors… Toute la nuit, on ripaille, on boit et on chante jus­qu’au lever du jour, car il faut échan­ger pour ce jour nou­veau des vœux de fer­ti­li­té, de san­té et de bon­heur. Ce qui est fêté ici la veille de la Saint-Nico­las, c’est un rituel pré­coce de pas­sage à la nou­velle année, dans lequel on extirpe de la nuit les forces mal­fai­santes pour les ame­ner vers la lumière et les prier de venir en aide aux hommes.
Curieux syn­cré­tisme reli­gieux, cette fête asso­cie la tra­di­tion litur­gique chré­tienne, le culte du soleil,  celui du dieu tau­reau Mithra et les tra­di­tions mytho­lo­giques alpines et ger­ma­niques. La pré­sence forte de la lumière est éga­le­ment asso­ciable à la puri­fi­ca­tion sol­sti­ciale. Si les ori­gines de cette fêtes res­tent fina­le­ment obs­cures et diverses, on trouve peut-être une expli­ca­tion dans le nom de la ville ; Rigi. Rigi vient de Rigi­dus Mons, Reine des Mon­tagnes qui depuis le temps des Celtes s’é­le­vant face à la ville est un lieu hau­te­ment sym­bo­lique, véri­table obser­va­toire du soleil levant.

  • Loca­li­sa­tion de Küss­nacht am Rigi sur Google Maps.
  • Une vidéo sur You­tube mon­trant les fouet­tards et les son­neurs de clarines.
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Sun­derk­laas à Ameland

Saint-Nico­las en Europe — 1

Dans une des plus sep­ten­trio­nales îles de la cou­ronne des terres qui ceignent les Pays-Bas, Ame­land, sur les terres fri­sonnes de l’Ar­chi­pel des Wad­den (Wad­den­zee), se per­pé­tue une tra­di­tion direc­te­ment issue du culte puis­sant que Saint-Nico­las a ins­til­lé dans l’Eu­rope du Nord. Car si Nico­las est la plu­part du temps repré­sen­té avec sa parure d’é­vêque, on oublie sou­vent qu’il était avant tout marin, alors face à l’O­céan, on attend la venue du saint, de ses com­plices et de ses sol­dats, sur­gis­sant dans la nuit dans une sym­bo­lique de forces fécondantes.
Dès le soir du 5 décembre tom­bé, les hommes enva­hissent les rues, vêtus d’u­ni­formes blancs en papier mâché et de masques volon­tai­re­ment inno­cents assu­rant un par­fait ano­ny­mat, et emportent avec eux les jeunes hommes qui ont eu 18 ans dans l’an­née, dans une virée à voca­tion ini­tia­tique. Si on vire manu mili­ta­ri les étran­gers et les tou­ristes comme des mal­propres, c’est lit­té­ra­le­ment pour conser­ver l’her­mé­tisme de ces céré­mo­nies, mais secrè­te­ment aus­si pour ne pas éven­ter les abus qui sont per­mis aux hommes ce soir-là ; vio­lences, com­bats, courses et alcool, tout est auto­ri­sé. C’est sans dire que les femmes se doivent de ne pas sor­tir dès lors que le cor a son­né, sans quoi elles seront pour­chas­sées dans les rues et vive­ment rossées.

ameland

Sous cette exal­ta­tion pous­sée à l’ex­trême des valeurs mas­cu­lines, on assiste en fait à un rite d’i­ni­tia­tion des jeunes hommes pour leur entrée dans la vie des adultes. Cette entrée se fait la nuit, et dans l’a­no­ny­mat. Si les femmes sont chas­sées, c’est pour pré­ser­ver l’es­pace public, par défi­ni­tion masculin.
Une fois les hommes défou­lés, ils pénètrent dans la demeure des femmes et simulent des vio­lences sexuelles, avant de nocer avec force frian­dises et boissons.
Sur cette île bat­tue par les vents de la Mer du Nord au pay­sage mode­lé par le dépla­ce­ment des dunes de sable, on retrouve une com­mu­nau­té catho­lique, en plein bas­tion du pro­tes­tan­tisme le plus radi­cal, mais là ne se trouve cer­tai­ne­ment pas la rai­son de cette fête aux ori­gines mal défi­nies, mais il sem­ble­rait qu’on assiste à un savant mélange de rite cos­mo­go­nique avec la cor­res­pon­dance de la Saint-Nico­las avec le début de la période du repos des marins ; dans les contrées aux acti­vi­tés mari­times, les femmes tiennent le foyer et cette fête semble mar­quer le retour des hommes — et sym­bo­li­que­ment,  leur retour aux affaires en somme…

Loca­li­sa­tion d’A­me­land sur Google Maps.

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La légende de Saint-Ama­dour, ou Zachée le dévoué

Au cœur de dépar­te­ment du Lot se trouve un des sites de France les plus visi­tés avec le Mont Saint-Michel et la Tour Eif­fel. La situa­tion excep­tion­nelle de Roca­ma­dour rend cette ville spec­ta­cu­laire et le tou­riste ne s’y trompe  guère il afflue en masse, en famille, vers cette petite cité accro­chée au roc et compte bien y trou­ver son compte de res­tau­rant de spé­cia­li­tés du sud-ouest et bibe­lo­te­ries des plus vul­gaires. Le tou­riste aime ça, et moi je déteste le tou­riste, alors comme sou­vent, tel un chat noir, je me fau­file dans les rues lorsque la nuit tombe et tou­jours, la vie prend un autre tour­nant, je me fonds dans l’ombre.

Rocamadour, les sanctuaires

Je suis arri­vé à Roca­ma­dour un soir du mois d’août, sur le ver­sant face à la petite ville, au lieu-dit L’Hos­pi­ta­let, cer­tai­ne­ment un des lieux les plus laids de tout l’u­ni­vers, com­plè­te­ment pha­go­cy­té par le res­tau­rant pano­ra­mique et la cabane à sou­ve­nirs, à vais­selle impri­mée et napperons.
Roca­ma­dour n’est pas de ces endroits qui se laissent tra­ver­ser comme ça, comme un pic en bois tra­ver­se­rait une sau­cisse cock­tail, Roca­ma­dour se mérite ; il faut dépo­ser sa voi­ture près de la rivière Alzou et prendre le temps de mon­ter quelques volées de marches en pierre avant d’ar­ri­ver dans la rue prin­ci­pale et s’emparer de cette cité mil­lé­naire. Arpen­ter la rue cen­trale, ponc­tuée des portes Basse, Hugon, du Sau­mon et du Figuier tan­dis que le ciel se couvre de nuages d’o­rage, mena­çants et que les échoppes ferment leurs portes, laissent place à une vie noc­turne, c’est un peu comme si l’on entrait dans une Cour des Miracles . Le décor bas­cule, le ver­nis craque et Roca­ma­dour se dévoile dans ses habits de ténèbres.

Durandal

L’é­pée Durandal

Vus d’en bas, les sanc­tuaires s’illu­minent avec la nuit tom­bante et les cen­taines de marches que les pèle­rins montent sur les genoux sont autant de degrés spi­ri­tuels, de lumière, mon­tant vers le saint des saints, les sept cha­pelles votives. Ce soir là, c’est excep­tion­nel, un cycle de confé­rence à l’in­té­rieur des sanc­tuaires laisse la porte ouverte aux cha­pelles, qui en plus d’être illu­mi­nées de l’ex­té­rieur sont éclai­rées à l’in­té­rieur, lais­sant ain­si voir dans le silence et le calme des tré­sors dans une lumière dorée fri­sant la magie. Après avoir mon­té les marches et s’être fau­fi­lé dans un dédale de rues dont les enseignes sont par­fai­te­ment closes, on arrive aux portes des sanctuaires.
Roca­ma­dour est une ville mariale sur la route de Saint-Jacques de Com­pos­telle et sa construc­tion reflète par­fai­te­ment la socié­té féo­dale ; les che­va­liers dans le châ­teau, tout en haut, les reli­gieux juste au-des­sous dans les sanc­tuaires et le peuple tout en bas. Je me fais la réflexion qu’un jour, ne serait-ce que pour décou­vrir les plus beaux sites de cette Europe occi­den­tale, il fau­drait que je bour­lingue sur les pas de Santiago.
La situa­tion excep­tion­nelle du lieu a don­né nais­sance, dès 1105, à une cha­pelle construite à flanc de falaise ; les cha­pelles fleu­rissent sou­vent dans des endroits impro­bables. Le lieu est alors dénom­mé “Rupis Ama­to­ris”, le rocher de l’a­mant (ama­tor) et la vie reli­gieuse prend racine. Le pèle­ri­nage en l’hon­neur de Marie fait fureur et occa­sionne des dona­tions qui font pros­pé­rer le lieu ; la sta­tue de la vierge noire qui y repose date de la fin du XIIè siècle, et Hen­ri II Plan­ta­ge­nêt y vient pour remer­cier Marie après sa gué­ri­son. C’est alors qu’en 1166, en creu­sant le sol pour y inhu­mer un simple habi­tant, on découvre un corps en par­fait état de conser­va­tion ; la légende prend comme une traî­née de poudre, c’est cer­tai­ne­ment le corps de Saint-Ama­dour, autre­ment connu sous le nom de Zac­cheus, ou Zachée (et là atten­tion, parce qu’il va vous fal­loir plon­ger dans les plus vieilles hagio­gra­phies). Zachée est répu­té être l’é­poux de Sainte Véro­nique, celle-là même qui sur le che­min de croix du Christ lui épon­gea le visage d’un mor­ceau de tis­su, le fameux voile de Véro­nique que se dis­putent Rome, Milan et Jaén en Espagne. Cette his­toire n’est pas rela­tée dans le Nou­veau Tes­ta­ment mais on retrouve dans les Evan­giles synop­tiques l’his­toire d’une femme du nom de Béré­nice (Véro­nique signi­fiant vraie image — vera ico­na) qui serait la femme «hémo­roïsse» sans nom mira­cu­leu­se­ment gué­rie d’hé­mor­ra­gies chro­niques en tou­chant le vête­ment de Jésus.
Après la mort de son épouse, Zachée se retire à Roca­ma­dour et y meurt après avoir vécu des années en ermite. On lui aurait don­né le sur­nom de Ama­tor — Ama­dour — l’a­mant ou le dévoué.

Je sou­ris à l’é­vo­ca­tion de cette his­toire car on peut voir le tom­beau où repo­sait ce corps au pied d’un des sanc­tuaire col­lé à la falaise et j’ai pris en pho­to ce lieu sans savoir qu’à ce même endroit se trou­vait éga­le­ment un objet légen­daire de pre­mière impor­tance ; l’é­pée de Roland, Duran­dal, coin­cée dans la roche (et pieu­se­ment atta­chée à une chaîne) par l’Archange Saint Michel juste après la mort du célèbre pala­din à Ron­ce­vaux, selon la légende (j’ap­prends avec stu­pé­fac­tion que Duran­dal n’est autre que la tra­duc­tion lit­té­rale de Ron­ce­vaux en flamand).

Roca­ma­dour a une his­toire ancienne, mais telle qu’on peut la voir aujourd’­hui, elle est le fruit d’une volon­té farouche d’une poi­gnée d’homme qui au milieu du XIXè siècle firent leur pos­sible pour rendre à la ville mariale son éclat d’au­tre­fois, après avoir été rava­gée par les famines, les guerres et les pillages tout au long de son histoire.

Com­plè­te­ment rom­pus par la fatigue et le temps ora­geux, nous redes­cen­dons de la ville par là où nous l’a­vons péné­trée, jus­qu’à la rivière. Roca­ma­dour n’est pas une ville qu’on tra­verse, la route qui vient de la Porte du Figuier, l’en­trée de la ville et qui passe par la Porte Basse (pho­tos 6 et 7 du dia­po­ra­ma) mène sur des champs… Il est tard, la val­lée est illu­mi­née ponc­tuel­le­ment par les éclairs qui déchirent le ciel. Roca­ma­dour ville magique ferme ses portes sur un jour par­ti­cu­lier, un jour comme je ne pen­sais pas pou­voir en vivre. En par­tant, je regarde à nou­veau der­rière moi et j’ai une pen­sée émue pour le curé de Roca­ma­dour qui vit dans son pres­by­tère (pho­to 28), dont les fenêtres sont per­chées au-des­sus du vide… Et je lui sou­haite mal­gré tout, une bonne nuit.

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