Traverser Ispahan — Chapitre 1 et 2
Traverser Ispahan
Traverser Ispahan
Chapitres 1 et 2
Traverse-le, mais n’y construis pas ta demeure. »
— Inscription attribuée à l’empereur Akbar
I
Le caravansérail
L’hôtel Abbasi avait été bâti pour accueillir les caravanes.
C’était au temps de Shah Abbas le Grand, au début du dix-septième siècle, quand Ispahan était la capitale du monde et que les marchands de la route de la soie avaient besoin d’un lieu où déposer leurs ballots de tissus précieux, leurs coffres d’épices, leurs bêtes fourbues, un lieu où dormir à l’abri des brigands et des intempéries avant de reprendre leur route vers l’ouest ou vers l’est, vers Constantinople ou vers Samarkand, et les architectes du Shah avaient conçu ce caravansérail comme ils concevaient toute chose à cette époque : avec une grandeur qui dépassait la simple fonction, avec une beauté qui transformait l’utile en sacré, avec cette conviction profonde que l’homme honore Dieu en créant de la beauté, et que la beauté, une fois créée, devient elle-même une forme de prière.
Trois siècles avaient passé depuis, et le caravansérail était devenu un hôtel.
Les caravanes ne venaient plus. La route de la soie s’était effacée, remplacée par des lignes de chemin de fer et des routes goudronnées où passaient des automobiles, et les marchands d’autrefois avaient cédé la place à d’autres voyageurs, des archéologues européens, des diplomates en mission, des aventuriers en quête d’exotisme, des espions déguisés en touristes, toute une faune nouvelle qui avait besoin elle aussi d’un lieu où poser ses valises, mais qui demandait des commodités que les caravaniers de Shah Abbas n’auraient pas même pu imaginer : des salles de bain avec eau courante, des lits à l’occidentale, des menus en français, du thé servi dans des tasses de porcelaine plutôt que dans des bols de cuivre.
L’Abbasi avait su s’adapter, comme Ispahan elle-même avait su s’adapter, en gardant l’essentiel sous les apparences du changement, en préservant son âme sous les couches successives de modernisation, et c’était peut-être pour cela que Bahram Nahavandi l’aimait tant, cet hôtel qui ressemblait à son pays, qui ressemblait à lui-même : quelque chose d’ancien qui avait appris à survivre dans un monde nouveau sans renoncer tout à fait à ce qu’il avait été.
*
Bahram arriva à l’Abbasi par un après-midi de juillet, à l’heure où la chaleur atteignait son apogée et où la ville entière semblait s’être vidée de ses habitants, comme si un sortilège avait transformé Ispahan en cité fantôme, et le taxi qui l’avait pris à la gare le déposa devant le grand portail de brique sans même couper le moteur, pressé de rentrer chez lui, de retrouver l’ombre fraîche de sa propre maison, de fuir ce soleil qui tapait sur les crânes comme un marteau sur une enclume.
Il resta un moment immobile devant le portail, sa valise à ses pieds, son étui de cuir contenant le Leica en bandoulière, et il regarda l’entrée de l’hôtel comme on regarde le visage d’un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps, cherchant ce qui a changé, ce qui est resté pareil, ce que le temps a fait de ce qu’on avait connu.
Le portail était le même, bien sûr, ce grand arc en ogive encadré de faïences bleues et turquoise où des motifs floraux s’entrelaçaient selon des symétries complexes que l’œil ne pouvait pas tout à fait suivre mais que l’esprit percevait confusément, comme une musique qu’on entendrait sans pouvoir la transcrire, et au-dessus de l’arc, dans un cartouche de calligraphie nastaliq, un verset du Coran promettait la paix à ceux qui entraient, cette paix que les Persans appellent salam et qui est bien plus qu’une simple absence de guerre, qui est un état de l’âme, une harmonie avec le monde et avec soi-même.
Bahram passa sous le portail et pénétra dans le vestibule.
La fraîcheur le saisit immédiatement, cette fraîcheur des architectures iraniennes qui savent capter le moindre souffle d’air et le faire circuler à travers des conduits invisibles, qui savent épaissir les murs pour qu’ils absorbent la chaleur du jour et la restituent la nuit, qui savent orienter les ouvertures pour que le soleil n’entre jamais directement mais seulement par réflexion, adouci, tamisé, transformé en lumière sans brûlure, et il sentit ses épaules se détendre, sa respiration ralentir, son corps tout entier se relâcher comme s’il venait de pénétrer dans un autre monde, un monde où le temps lui-même coulait différemment.
Le vestibule était une longue galerie voûtée, pavée de briques disposées en chevrons, et ses murs étaient couverts de ces niches en alvéoles que les Persans appellent muqarnas, ces structures géométriques qui ressemblent à des stalactites de pierre et qui servent à la fois de décoration et de système acoustique, absorbant les sons, les diffusant, les transformant en murmures.
Au bout de la galerie, la lumière.
Non pas la lumière violente du dehors, cette lumière blanche qui écrasait tout, mais une lumière dorée, une lumière qui avait traversé le filtre des feuillages, qui avait rebondi sur l’eau des bassins, qui avait été apprivoisée par les siècles, et Bahram déboucha dans le jardin central de l’Abbasi comme on débouche dans un rêve, comme on entre dans un poème, comme on pénètre dans l’une de ces miniatures persanes où le monde réel se trouve soudain transfiguré par la grâce.
*
Le jardin.
Il faudrait des pages entières pour décrire le jardin de l’Abbasi, et encore ces pages ne suffiraient-elles pas, car un jardin persan ne se décrit pas, il se vit, il s’éprouve, il se respire, il est fait pour être parcouru lentement, à l’heure où les ombres s’allongent, quand le parfum des roses monte dans l’air du soir et que le chant des fontaines couvre peu à peu le bruit du monde.
Le jardin de l’Abbasi était un rectangle parfait, orienté selon les quatre points cardinaux, comme tous les jardins persans depuis l’époque achéménide, car les Persans avaient inventé le jardin bien avant que les autres peuples n’apprennent à cultiver autre chose que des légumes, et ils l’avaient inventé comme une image du paradis sur terre, le mot même de paradis venant du vieux perse pairi-daeza qui signifie « enclos ».
Au centre du rectangle, là où les deux allées principales se croisaient, un grand bassin octogonal recueillait l’eau qui arrivait par quatre canaux de pierre, un pour chaque direction, et cette eau ne stagnait jamais mais coulait perpétuellement, alimentée par un système de qanats souterrains qui allait chercher l’eau des montagnes à des kilomètres de là, et le bassin lui-même était pavé de faïences turquoise qui donnaient à l’eau une couleur de ciel renversé.
Autour du bassin, les quatre parterres du jardin déployaient leur géométrie de buis taillés, de rosiers centenaires, de jasmins grimpants, d’œillets et de soucis, toute une palette de couleurs et de parfums savamment composée pour que le jardin ne soit jamais deux fois le même et soit pourtant toujours lui-même.
Et puis il y avait les arbres. Des platanes surtout, ces tchenâr que les Persans vénèrent depuis des millénaires et qui peuvent vivre mille ans, et aussi des cyprès, ces sentinelles verticales qui pointent vers le ciel comme des doigts levés vers Dieu, et des grenadiers aux fruits rouges comme des cœurs, et des orangers dont le parfum, au printemps, rendait fou d’amour ceux qui le respiraient.
Bahram s’arrêta au bord du bassin et regarda l’eau. Dans le reflet, il vit les arcades qui entouraient le jardin sur ses quatre côtés, ces deux étages de galeries à colonnes où s’ouvraient les chambres de l’hôtel, et il vit aussi le ciel, ce ciel d’un bleu intense que seule l’Iran possède, et il vit son propre visage, un visage de trente-cinq ans bruni par le soleil des Indes, et il pensa que ce visage avait vieilli, et il détourna le regard.
*
Un domestique en livrée blanche vint prendre sa valise. C’était Hossein Agha, qui travaillait à l’Abbasi depuis si longtemps qu’il faisait partie des murs.
« Salam aleikum, Agha Nahavandi. Votre chambre est prête. La même que d’habitude. »
La chambre était la même, la numéro sept dans l’aile ouest du premier étage, avec ses murs épais blanchis à la chaux, son plafond de bois peint de motifs floraux rouge et or, son sol de tomettes hexagonales recouvert d’un tapis de Nain aux tons bleus et ivoire, son lit de fer forgé, et surtout cette fenêtre à moucharabieh qui donnait sur le jardin.
Il ouvrit la fenêtre. La chaleur entra aussitôt, mais avec elle le parfum des roses, si intense, si enivrant, qu’il ferma les yeux, et il pensa à Fereshteh, car il pensait toujours à Fereshteh quand il sentait les roses, elle qui lui avait dit un jour, peu avant de mourir, que si elle devait revenir sur terre après sa mort, elle reviendrait sous la forme d’une rose.
Il avait appris la photographie avec Antoin Sevruguin, le grand photographe arménien qui avait documenté la Perse des Qajars pendant un demi-siècle. « Regarde avant de cadrer, lui disait Sevruguin. Regarde longtemps. Regarde jusqu’à ce que tu aies compris ce que tu vois. Et seulement alors, déclenche. »
*
Il s’allongea sur le lit pour la sieste et s’endormit. Il rêva de Fereshteh, et dans le rêve elle lui souriait, elle tendait la main vers lui, et quand il voulait la prendre elle se transformait en rose, en parfum, en rien.
Il se réveilla deux heures plus tard. C’était l’heure où l’Abbasi s’éveillait vraiment, où la terrasse du thé se remplissait de ce petit monde cosmopolite qui faisait la réputation de l’hôtel : archéologues européens, diplomates britanniques, aventurières anglaises, marchands d’antiquités, espions.
Bahram descendit sur la terrasse. C’est alors qu’il aperçut André Godard, à la table la plus proche de la fontaine, et que Godard lui fit signe de le rejoindre.
Mais à la table voisine, il y avait quelqu’un d’autre. Un homme âgé, la soixantaine peut-être, vêtu avec une élégance désuète, et sur la tête — détail provocateur — un kolah qajar, ce bonnet d’astrakan noir que Reza Shah avait interdit.
« Vous connaissez Jalal Mostowfi ? demanda Godard à voix basse. Un aristocrate de l’ancien régime. Il vit ici, à l’hôtel. Il vend les trésors de sa famille. Un homme amer, Nahavandi. Un homme dangereux. »
Bahram regarda Jalal Mostowfi, et leurs regards se croisèrent, et le vieil aristocrate leva son verre de thé dans sa direction, un geste de salut ou de défi.
*
Le soir, Bahram marcha jusqu’au pont. Le Si-o-se-pol, le pont aux trente-trois arches, que Shah Abbas avait fait construire pour enjamber le Zayandeh-rud.
La lumière était parfaite. C’était l’heure dorée, et les arches du pont se reflétaient dans l’eau avec une netteté miraculeuse.
Bahram sortit son Leica et cadra l’image. Il photographia le pont dans la lumière dorée, les silhouettes des promeneurs sous les arcades, un vendeur de pastèques, des enfants qui couraient, un vieil homme qui fumait son qalyan en regardant le fleuve.
Et il pensa que c’était peut-être cela, son métier : capturer ce qui allait disparaître, fixer ce qui s’effaçait, lutter contre l’oubli et contre le temps.
« Ne te fie pas à ce monde, car il est infidèle,
Cette vieille sorcière a déjà épousé mille maris… »
C’était Hafez, et Bahram murmura ces vers en regardant l’eau couler sous les arches, et il sut que quelque chose allait arriver, que quelque chose se préparait dans l’ombre de l’Abbasi.
II
L’aristocrate
Le lendemain matin, Bahram se réveilla avec l’appel à la prière.
Ce n’était pas le muezzin de la mosquée voisine qui l’avait tiré du sommeil — celui-là chantait trop loin, sa voix arrivait assourdie — mais un autre, plus proche, dont le chant montait d’une petite mosquée de quartier, une voix rauque et tremblante de vieil homme qui égrenait les syllabes de l’adhan avec une lenteur méditative, comme s’il avait tout le temps du monde.
« Allahu Akbar, Allahu Akbar… »
Bahram resta allongé dans son lit, les yeux ouverts, regardant le plafond peint où la lumière de l’aube commençait à révéler les motifs floraux, ces entrelacs de roses et de tulipes que des artisans safavides avaient tracés trois siècles plus tôt.
Il ne priait pas. Il n’avait jamais vraiment prié. Mais il avait trouvé autre chose, quelque chose qui ressemblait peut-être à la foi sans en porter le nom : cette attention au monde, cette contemplation des formes et des lumières, cette façon de regarder un jardin ou un visage avec une intensité qui touchait au sacré sans passer par les rituels.
La photographie était sa prière.
*
Il descendit dans le jardin à l’aube, seul avec son Leica.
C’était l’heure la plus belle, l’heure où le monde semble neuf, lavé par la nuit, et le jardin de l’Abbasi, dans cette lumière rose et or, avait quelque chose d’irréel, comme ces jardins des miniatures persanes où le temps n’existe pas.
La rosée brillait sur les feuilles des rosiers, des milliers de gouttelettes minuscules qui captaient la lumière et la réfractaient en arcs-en-ciel imperceptibles.
Bahram photographia le bassin octogonal avec ses faïences turquoise, les colonnes torses des arcades, un paon qui traversait une allée avec cette démarche hautaine et ridicule des paons, l’ombre d’un cyprès sur un mur de brique.
Et puis il s’arrêta, car il avait vu quelqu’un.
*
Jalal Mostowfi était assis sur un banc de pierre, à l’autre bout du jardin, dans un coin ombragé que les premiers rayons du soleil n’avaient pas encore atteint, et il regardait Bahram avec ce demi-sourire qui pouvait être de l’amusement ou du mépris.
Le vieil aristocrate portait une robe de chambre de soie brodée, d’un bleu nuit passé, élimé aux coudes mais encore beau, et sur sa tête un simple calot de velours noir, et ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir usé, et il tenait entre ses doigts un chapelet d’ambre qu’il égrenait avec une lenteur mécanique.
Bahram hésita, puis marcha vers lui.
« Salam aleikum, dit-il en s’approchant, la main portée légèrement vers le cœur. Bebakhshid, je ne voulais pas troubler votre solitude. »
Le vieil homme balaya l’excuse d’un geste de la main, ce geste ample et lent des aristocrates persans qui signifie à la fois « ce n’est rien » et « je vous accorde cette faveur ».
« Aleikum salam. Khâhesh mikonam, vous ne troublez rien du tout. Befarmâid, asseyez-vous, je vous en prie. Ce banc est assez grand pour deux. »
Bahram inclina légèrement la tête en signe de remerciement, mais ne s’assit pas tout de suite, car s’asseoir immédiatement aurait été discourtois, aurait signifié qu’il prenait l’invitation pour argent comptant.
« Vous êtes trop aimable, dit-il. Je ne voudrais pas m’imposer. »
« Vous ne vous imposez pas. Befarmâid, befarmâid. »
Cette fois Bahram s’assit, à l’autre extrémité du banc, laissant entre eux un espace respectueux, et il attendit, car il sentait que le vieil homme avait quelque chose à dire.
« Vous êtes photographe », dit Jalal Mostowfi. Ce n’était pas une question.
« Bale, à votre service. Si l’on peut appeler cela un métier. »
« Vous documentez ce qui disparaît, dit-il enfin. C’est un métier de deuil. »
Bahram ne répondit pas tout de suite, car la remarque l’avait touché plus qu’il ne l’aurait voulu.
« Peut-être, dit-il enfin. Mais c’est aussi un métier de mémoire. »
« La mémoire est une forme de deuil, jeune homme. On ne se souvient que de ce qu’on a perdu. »
*
Ils restèrent un moment en silence, regardant le jardin s’éveiller autour d’eux, et ce silence n’était pas gênant, c’était un silence persan, un silence qui fait partie de la conversation au même titre que les mots.
Puis Jalal Mostowfi reprit la parole, et sa voix était devenue plus douce, presque rêveuse.
« Mon grand-père était vizir de Naser al-Din Shah. Mon père a servi Mozaffar al-Din Shah, puis Mohammad Ali Shah, puis Ahmad Shah. Trois générations de Mostowfi au service des Qajars. Et maintenant, regardez-moi. Je vis dans un hôtel. Je vends les trésors de mes ancêtres à des Américains qui ne savent pas les lire. »
« Le palais de Khosrow est livré aux hiboux,
Et les araignées tissent leur toile dans le palais d’Afrasiab… »
Bahram reconnut les vers. C’était Saadi, le grand Saadi de Chiraz.
« Vous connaissez les poètes, dit Jalal Mostowfi avec un intérêt nouveau. Nahavandi… Il n’y aurait pas eu un Nahavandi qui travaillait pour la bibliothèque du prince Farman Farma ? »
« C’était mon père, oui. Il était calligraphe. »
« Je l’ai connu. Un homme de grand mérite. Il avait une façon de tracer le noun final qui était incomparable. Je me souviens d’un Hafez qu’il avait copié pour mon père. Je l’ai vendu. Il y a trois ans. À un collectionneur anglais. »
Quelque chose se serra dans la poitrine de Bahram.
« Alors nous sommes orphelins tous les deux, dit Mostowfi. Orphelins de nos pères et orphelins de notre pays. Car ce pays n’est plus le nôtre. Ce pays appartient maintenant aux ingénieurs et aux généraux. »
*
« Godard ferme les yeux quand il le faut, dit Mostowfi. Parce qu’il ne peut pas tout empêcher. Les Américains achètent. Les Anglais prennent. Et nous vendons pour survivre. »
Il se leva du banc avec une lenteur qui n’était pas seulement celle de l’âge, qui était aussi celle de la dignité.
« Je prends mon petit-déjeuner dans ma chambre, dit-il. Chambre 14, au premier étage, l’aile est. Si vous me faites l’honneur d’accepter, vous êtes mon invité. Non, non, je vous en prie, n’insistez pas, ce serait me faire offense que de refuser. Et apportez votre appareil. J’ai des choses à vous montrer. »
Puis il s’éloigna vers l’hôtel, sa robe de chambre flottant derrière lui, et Bahram resta seul, regardant cette silhouette d’un autre âge qui traversait le jardin safavide comme si elle lui appartenait encore.
*
La chambre 14 était pleine d’objets, de meubles, de coffres, de tapis empilés, de cadres posés contre les murs, comme si le vieil aristocrate avait transporté là tout ce qui lui restait de sa vie d’avant.
Bahram vit, accrochée au mur, une peinture à l’huile représentant un homme en costume qajar. Il vit, posée sur un coffre incrusté de nacre, une collection de tabatières en émail peint. Il vit des manuscrits reliés de cuir et d’or, des divans de Hafez et de Saadi. Il vit un tapis de soie aux couleurs passées.
Et il vit, posé sur le rebord de la fenêtre, un cadre de bois sculpté qui contenait une miniature.
Une miniature qui le fit se lever de son fauteuil et s’approcher, oubliant un instant les règles de la politesse.
*
C’était une scène de jardin.
Un jardin persan, avec ses parterres géométriques, ses bassins d’eau turquoise, ses cyprès pointus comme des flammes vertes, et au centre du jardin un pavillon à colonnettes où un prince et une princesse étaient assis face à face, séparés par un plateau de fruits et une carafe de vin, et autour d’eux des serviteurs s’affairaient, des musiciens jouaient, des oiseaux volaient dans un ciel d’or, et tout cela était peint avec une minutie si extraordinaire que Bahram avait l’impression de pouvoir entrer dans l’image.
« Bebakhshid, pardonnez-moi, dit-il. C’est… »
« Behzad, dit le vieil homme avec un sourire triste. Ou son atelier, du moins. Fin du quinzième siècle. Mon arrière-grand-père l’avait reçue en cadeau de Fath Ali Shah lui-même. »
« Et elle va partir. Arthur Pope la veut. L’Américain. Il est prêt à payer une somme considérable. Cette miniature finira dans un musée américain, à Cleveland ou à Boston. »
« Mais avant de la vendre, je veux qu’elle soit photographiée. Par quelqu’un qui sait regarder. Pouvez-vous faire cela pour un vieil homme qui n’a plus grand-chose ? »
« Ce serait un honneur pour moi, dit Bahram simplement. Un véritable honneur. »
« Ce qui est passé est passé, ne t’en afflige point,
Et ce qui n’est pas encore venu, pourquoi t’en soucierais-tu ? »
C’était Khayyam, et Bahram commença à photographier la miniature, sachant que c’était peut-être la dernière fois qu’un Iranien la verrait sur le sol iranien.






