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Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 1 et 2

Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 1 et 2

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitres 1 et 2

 

« Ce monde n’est qu’un pont,

Tra­verse-le, mais n’y construis pas ta demeure. »

— Ins­crip­tion attri­buée à l’empereur Akbar

I

Le cara­van­sé­rail

L’hô­tel Abba­si avait été bâti pour accueillir les caravanes.

C’é­tait au temps de Shah Abbas le Grand, au début du dix-sep­tième siècle, quand Ispa­han était la capi­tale du monde et que les mar­chands de la route de la soie avaient besoin d’un lieu où dépo­ser leurs bal­lots de tis­sus pré­cieux, leurs coffres d’é­pices, leurs bêtes four­bues, un lieu où dor­mir à l’a­bri des bri­gands et des intem­pé­ries avant de reprendre leur route vers l’ouest ou vers l’est, vers Constan­ti­nople ou vers Samar­kand, et les archi­tectes du Shah avaient conçu ce cara­van­sé­rail comme ils conce­vaient toute chose à cette époque : avec une gran­deur qui dépas­sait la simple fonc­tion, avec une beau­té qui trans­for­mait l’u­tile en sacré, avec cette convic­tion pro­fonde que l’homme honore Dieu en créant de la beau­té, et que la beau­té, une fois créée, devient elle-même une forme de prière.

Trois siècles avaient pas­sé depuis, et le cara­van­sé­rail était deve­nu un hôtel.

Les cara­vanes ne venaient plus. La route de la soie s’é­tait effa­cée, rem­pla­cée par des lignes de che­min de fer et des routes gou­dron­nées où pas­saient des auto­mo­biles, et les mar­chands d’au­tre­fois avaient cédé la place à d’autres voya­geurs, des archéo­logues euro­péens, des diplo­mates en mis­sion, des aven­tu­riers en quête d’exo­tisme, des espions dégui­sés en tou­ristes, toute une faune nou­velle qui avait besoin elle aus­si d’un lieu où poser ses valises, mais qui deman­dait des com­mo­di­tés que les cara­va­niers de Shah Abbas n’au­raient pas même pu ima­gi­ner : des salles de bain avec eau cou­rante, des lits à l’oc­ci­den­tale, des menus en fran­çais, du thé ser­vi dans des tasses de por­ce­laine plu­tôt que dans des bols de cuivre.

L’Ab­ba­si avait su s’a­dap­ter, comme Ispa­han elle-même avait su s’a­dap­ter, en gar­dant l’es­sen­tiel sous les appa­rences du chan­ge­ment, en pré­ser­vant son âme sous les couches suc­ces­sives de moder­ni­sa­tion, et c’é­tait peut-être pour cela que Bah­ram Naha­van­di l’ai­mait tant, cet hôtel qui res­sem­blait à son pays, qui res­sem­blait à lui-même : quelque chose d’an­cien qui avait appris à sur­vivre dans un monde nou­veau sans renon­cer tout à fait à ce qu’il avait été.

*

Bah­ram arri­va à l’Ab­ba­si par un après-midi de juillet, à l’heure où la cha­leur attei­gnait son apo­gée et où la ville entière sem­blait s’être vidée de ses habi­tants, comme si un sor­ti­lège avait trans­for­mé Ispa­han en cité fan­tôme, et le taxi qui l’a­vait pris à la gare le dépo­sa devant le grand por­tail de brique sans même cou­per le moteur, pres­sé de ren­trer chez lui, de retrou­ver l’ombre fraîche de sa propre mai­son, de fuir ce soleil qui tapait sur les crânes comme un mar­teau sur une enclume.

Il res­ta un moment immo­bile devant le por­tail, sa valise à ses pieds, son étui de cuir conte­nant le Lei­ca en ban­dou­lière, et il regar­da l’en­trée de l’hô­tel comme on regarde le visage d’un ami qu’on n’a pas vu depuis long­temps, cher­chant ce qui a chan­gé, ce qui est res­té pareil, ce que le temps a fait de ce qu’on avait connu.

Le por­tail était le même, bien sûr, ce grand arc en ogive enca­dré de faïences bleues et tur­quoise où des motifs flo­raux s’en­tre­la­çaient selon des symé­tries com­plexes que l’œil ne pou­vait pas tout à fait suivre mais que l’es­prit per­ce­vait confu­sé­ment, comme une musique qu’on enten­drait sans pou­voir la trans­crire, et au-des­sus de l’arc, dans un car­touche de cal­li­gra­phie nas­ta­liq, un ver­set du Coran pro­met­tait la paix à ceux qui entraient, cette paix que les Per­sans appellent salam et qui est bien plus qu’une simple absence de guerre, qui est un état de l’âme, une har­mo­nie avec le monde et avec soi-même.

Bah­ram pas­sa sous le por­tail et péné­tra dans le vestibule.

La fraî­cheur le sai­sit immé­dia­te­ment, cette fraî­cheur des archi­tec­tures ira­niennes qui savent cap­ter le moindre souffle d’air et le faire cir­cu­ler à tra­vers des conduits invi­sibles, qui savent épais­sir les murs pour qu’ils absorbent la cha­leur du jour et la res­ti­tuent la nuit, qui savent orien­ter les ouver­tures pour que le soleil n’entre jamais direc­te­ment mais seule­ment par réflexion, adou­ci, tami­sé, trans­for­mé en lumière sans brû­lure, et il sen­tit ses épaules se détendre, sa res­pi­ra­tion ralen­tir, son corps tout entier se relâ­cher comme s’il venait de péné­trer dans un autre monde, un monde où le temps lui-même cou­lait différemment.

Le ves­ti­bule était une longue gale­rie voû­tée, pavée de briques dis­po­sées en che­vrons, et ses murs étaient cou­verts de ces niches en alvéoles que les Per­sans appellent muqar­nas, ces struc­tures géo­mé­triques qui res­semblent à des sta­lac­tites de pierre et qui servent à la fois de déco­ra­tion et de sys­tème acous­tique, absor­bant les sons, les dif­fu­sant, les trans­for­mant en murmures.

Au bout de la gale­rie, la lumière.

Non pas la lumière vio­lente du dehors, cette lumière blanche qui écra­sait tout, mais une lumière dorée, une lumière qui avait tra­ver­sé le filtre des feuillages, qui avait rebon­di sur l’eau des bas­sins, qui avait été appri­voi­sée par les siècles, et Bah­ram débou­cha dans le jar­din cen­tral de l’Ab­ba­si comme on débouche dans un rêve, comme on entre dans un poème, comme on pénètre dans l’une de ces minia­tures per­sanes où le monde réel se trouve sou­dain trans­fi­gu­ré par la grâce.

*

Le jar­din.

Il fau­drait des pages entières pour décrire le jar­din de l’Ab­ba­si, et encore ces pages ne suf­fi­raient-elles pas, car un jar­din per­san ne se décrit pas, il se vit, il s’é­prouve, il se res­pire, il est fait pour être par­cou­ru len­te­ment, à l’heure où les ombres s’al­longent, quand le par­fum des roses monte dans l’air du soir et que le chant des fon­taines couvre peu à peu le bruit du monde.

Le jar­din de l’Ab­ba­si était un rec­tangle par­fait, orien­té selon les quatre points car­di­naux, comme tous les jar­dins per­sans depuis l’é­poque aché­mé­nide, car les Per­sans avaient inven­té le jar­din bien avant que les autres peuples n’ap­prennent à culti­ver autre chose que des légumes, et ils l’a­vaient inven­té comme une image du para­dis sur terre, le mot même de para­dis venant du vieux perse pai­ri-dae­za qui signi­fie « enclos ».

Au centre du rec­tangle, là où les deux allées prin­ci­pales se croi­saient, un grand bas­sin octo­go­nal recueillait l’eau qui arri­vait par quatre canaux de pierre, un pour chaque direc­tion, et cette eau ne stag­nait jamais mais cou­lait per­pé­tuel­le­ment, ali­men­tée par un sys­tème de qanats sou­ter­rains qui allait cher­cher l’eau des mon­tagnes à des kilo­mètres de là, et le bas­sin lui-même était pavé de faïences tur­quoise qui don­naient à l’eau une cou­leur de ciel renversé.

Autour du bas­sin, les quatre par­terres du jar­din déployaient leur géo­mé­trie de buis taillés, de rosiers cen­te­naires, de jas­mins grim­pants, d’œillets et de sou­cis, toute une palette de cou­leurs et de par­fums savam­ment com­po­sée pour que le jar­din ne soit jamais deux fois le même et soit pour­tant tou­jours lui-même.

Et puis il y avait les arbres. Des pla­tanes sur­tout, ces tche­nâr que les Per­sans vénèrent depuis des mil­lé­naires et qui peuvent vivre mille ans, et aus­si des cyprès, ces sen­ti­nelles ver­ti­cales qui pointent vers le ciel comme des doigts levés vers Dieu, et des gre­na­diers aux fruits rouges comme des cœurs, et des oran­gers dont le par­fum, au prin­temps, ren­dait fou d’a­mour ceux qui le respiraient.

Bah­ram s’ar­rê­ta au bord du bas­sin et regar­da l’eau. Dans le reflet, il vit les arcades qui entou­raient le jar­din sur ses quatre côtés, ces deux étages de gale­ries à colonnes où s’ou­vraient les chambres de l’hô­tel, et il vit aus­si le ciel, ce ciel d’un bleu intense que seule l’I­ran pos­sède, et il vit son propre visage, un visage de trente-cinq ans bru­ni par le soleil des Indes, et il pen­sa que ce visage avait vieilli, et il détour­na le regard.

*

Un domes­tique en livrée blanche vint prendre sa valise. C’é­tait Hos­sein Agha, qui tra­vaillait à l’Ab­ba­si depuis si long­temps qu’il fai­sait par­tie des murs.

« Salam alei­kum, Agha Naha­van­di. Votre chambre est prête. La même que d’habitude. »

La chambre était la même, la numé­ro sept dans l’aile ouest du pre­mier étage, avec ses murs épais blan­chis à la chaux, son pla­fond de bois peint de motifs flo­raux rouge et or, son sol de tomettes hexa­go­nales recou­vert d’un tapis de Nain aux tons bleus et ivoire, son lit de fer for­gé, et sur­tout cette fenêtre à mou­cha­ra­bieh qui don­nait sur le jardin.

Il ouvrit la fenêtre. La cha­leur entra aus­si­tôt, mais avec elle le par­fum des roses, si intense, si enivrant, qu’il fer­ma les yeux, et il pen­sa à Fere­sh­teh, car il pen­sait tou­jours à Fere­sh­teh quand il sen­tait les roses, elle qui lui avait dit un jour, peu avant de mou­rir, que si elle devait reve­nir sur terre après sa mort, elle revien­drait sous la forme d’une rose.

Il avait appris la pho­to­gra­phie avec Antoin Sevru­guin, le grand pho­to­graphe armé­nien qui avait docu­men­té la Perse des Qajars pen­dant un demi-siècle. « Regarde avant de cadrer, lui disait Sevru­guin. Regarde long­temps. Regarde jus­qu’à ce que tu aies com­pris ce que tu vois. Et seule­ment alors, déclenche. »

*

Il s’al­lon­gea sur le lit pour la sieste et s’en­dor­mit. Il rêva de Fere­sh­teh, et dans le rêve elle lui sou­riait, elle ten­dait la main vers lui, et quand il vou­lait la prendre elle se trans­for­mait en rose, en par­fum, en rien.

Il se réveilla deux heures plus tard. C’é­tait l’heure où l’Ab­ba­si s’é­veillait vrai­ment, où la ter­rasse du thé se rem­plis­sait de ce petit monde cos­mo­po­lite qui fai­sait la répu­ta­tion de l’hô­tel : archéo­logues euro­péens, diplo­mates bri­tan­niques, aven­tu­rières anglaises, mar­chands d’an­ti­qui­tés, espions.

Bah­ram des­cen­dit sur la ter­rasse. C’est alors qu’il aper­çut André Godard, à la table la plus proche de la fon­taine, et que Godard lui fit signe de le rejoindre.

Mais à la table voi­sine, il y avait quel­qu’un d’autre. Un homme âgé, la soixan­taine peut-être, vêtu avec une élé­gance désuète, et sur la tête — détail pro­vo­ca­teur — un kolah qajar, ce bon­net d’as­tra­kan noir que Reza Shah avait interdit.

« Vous connais­sez Jalal Mos­tow­fi ? deman­da Godard à voix basse. Un aris­to­crate de l’an­cien régime. Il vit ici, à l’hô­tel. Il vend les tré­sors de sa famille. Un homme amer, Naha­van­di. Un homme dangereux. »

Bah­ram regar­da Jalal Mos­tow­fi, et leurs regards se croi­sèrent, et le vieil aris­to­crate leva son verre de thé dans sa direc­tion, un geste de salut ou de défi.

*

Le soir, Bah­ram mar­cha jus­qu’au pont. Le Si-o-se-pol, le pont aux trente-trois arches, que Shah Abbas avait fait construire pour enjam­ber le Zayandeh-rud.

La lumière était par­faite. C’é­tait l’heure dorée, et les arches du pont se reflé­taient dans l’eau avec une net­te­té miraculeuse.

Bah­ram sor­tit son Lei­ca et cadra l’i­mage. Il pho­to­gra­phia le pont dans la lumière dorée, les sil­houettes des pro­me­neurs sous les arcades, un ven­deur de pas­tèques, des enfants qui cou­raient, un vieil homme qui fumait son qalyan en regar­dant le fleuve.

Et il pen­sa que c’é­tait peut-être cela, son métier : cap­tu­rer ce qui allait dis­pa­raître, fixer ce qui s’ef­fa­çait, lut­ter contre l’ou­bli et contre le temps.

« Ne te fie pas à ce monde, car il est infidèle,

Cette vieille sor­cière a déjà épou­sé mille maris… »

C’é­tait Hafez, et Bah­ram mur­mu­ra ces vers en regar­dant l’eau cou­ler sous les arches, et il sut que quelque chose allait arri­ver, que quelque chose se pré­pa­rait dans l’ombre de l’Abbasi.

II

L’a­ris­to­crate

Le len­de­main matin, Bah­ram se réveilla avec l’ap­pel à la prière.

Ce n’é­tait pas le muez­zin de la mos­quée voi­sine qui l’a­vait tiré du som­meil — celui-là chan­tait trop loin, sa voix arri­vait assour­die — mais un autre, plus proche, dont le chant mon­tait d’une petite mos­quée de quar­tier, une voix rauque et trem­blante de vieil homme qui égre­nait les syl­labes de l’adhan avec une len­teur médi­ta­tive, comme s’il avait tout le temps du monde.

« Alla­hu Akbar, Alla­hu Akbar… »

Bah­ram res­ta allon­gé dans son lit, les yeux ouverts, regar­dant le pla­fond peint où la lumière de l’aube com­men­çait à révé­ler les motifs flo­raux, ces entre­lacs de roses et de tulipes que des arti­sans safa­vides avaient tra­cés trois siècles plus tôt.

Il ne priait pas. Il n’a­vait jamais vrai­ment prié. Mais il avait trou­vé autre chose, quelque chose qui res­sem­blait peut-être à la foi sans en por­ter le nom : cette atten­tion au monde, cette contem­pla­tion des formes et des lumières, cette façon de regar­der un jar­din ou un visage avec une inten­si­té qui tou­chait au sacré sans pas­ser par les rituels.

La pho­to­gra­phie était sa prière.

*

Il des­cen­dit dans le jar­din à l’aube, seul avec son Leica.

C’é­tait l’heure la plus belle, l’heure où le monde semble neuf, lavé par la nuit, et le jar­din de l’Ab­ba­si, dans cette lumière rose et or, avait quelque chose d’ir­réel, comme ces jar­dins des minia­tures per­sanes où le temps n’existe pas.

La rosée brillait sur les feuilles des rosiers, des mil­liers de gout­te­lettes minus­cules qui cap­taient la lumière et la réfrac­taient en arcs-en-ciel imperceptibles.

Bah­ram pho­to­gra­phia le bas­sin octo­go­nal avec ses faïences tur­quoise, les colonnes torses des arcades, un paon qui tra­ver­sait une allée avec cette démarche hau­taine et ridi­cule des paons, l’ombre d’un cyprès sur un mur de brique.

Et puis il s’ar­rê­ta, car il avait vu quelqu’un.

*

Jalal Mos­tow­fi était assis sur un banc de pierre, à l’autre bout du jar­din, dans un coin ombra­gé que les pre­miers rayons du soleil n’a­vaient pas encore atteint, et il regar­dait Bah­ram avec ce demi-sou­rire qui pou­vait être de l’a­mu­se­ment ou du mépris.

Le vieil aris­to­crate por­tait une robe de chambre de soie bro­dée, d’un bleu nuit pas­sé, éli­mé aux coudes mais encore beau, et sur sa tête un simple calot de velours noir, et ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir usé, et il tenait entre ses doigts un cha­pe­let d’ambre qu’il égre­nait avec une len­teur mécanique.

Bah­ram hési­ta, puis mar­cha vers lui.

« Salam alei­kum, dit-il en s’ap­pro­chant, la main por­tée légè­re­ment vers le cœur. Beba­kh­shid, je ne vou­lais pas trou­bler votre solitude. »

Le vieil homme balaya l’ex­cuse d’un geste de la main, ce geste ample et lent des aris­to­crates per­sans qui signi­fie à la fois « ce n’est rien » et « je vous accorde cette faveur ».

« Alei­kum salam. Khâ­hesh miko­nam, vous ne trou­blez rien du tout. Befar­mâid, asseyez-vous, je vous en prie. Ce banc est assez grand pour deux. »

Bah­ram incli­na légè­re­ment la tête en signe de remer­cie­ment, mais ne s’as­sit pas tout de suite, car s’as­seoir immé­dia­te­ment aurait été dis­cour­tois, aurait signi­fié qu’il pre­nait l’in­vi­ta­tion pour argent comptant.

« Vous êtes trop aimable, dit-il. Je ne vou­drais pas m’imposer. »

« Vous ne vous impo­sez pas. Befar­mâid, befarmâid. »

Cette fois Bah­ram s’as­sit, à l’autre extré­mi­té du banc, lais­sant entre eux un espace res­pec­tueux, et il atten­dit, car il sen­tait que le vieil homme avait quelque chose à dire.

« Vous êtes pho­to­graphe », dit Jalal Mos­tow­fi. Ce n’é­tait pas une question.

« Bale, à votre ser­vice. Si l’on peut appe­ler cela un métier. »

« Vous docu­men­tez ce qui dis­pa­raît, dit-il enfin. C’est un métier de deuil. »

Bah­ram ne répon­dit pas tout de suite, car la remarque l’a­vait tou­ché plus qu’il ne l’au­rait voulu.

« Peut-être, dit-il enfin. Mais c’est aus­si un métier de mémoire. »

« La mémoire est une forme de deuil, jeune homme. On ne se sou­vient que de ce qu’on a perdu. »

*

Ils res­tèrent un moment en silence, regar­dant le jar­din s’é­veiller autour d’eux, et ce silence n’é­tait pas gênant, c’é­tait un silence per­san, un silence qui fait par­tie de la conver­sa­tion au même titre que les mots.

Puis Jalal Mos­tow­fi reprit la parole, et sa voix était deve­nue plus douce, presque rêveuse.

« Mon grand-père était vizir de Naser al-Din Shah. Mon père a ser­vi Mozaf­far al-Din Shah, puis Moham­mad Ali Shah, puis Ahmad Shah. Trois géné­ra­tions de Mos­tow­fi au ser­vice des Qajars. Et main­te­nant, regar­dez-moi. Je vis dans un hôtel. Je vends les tré­sors de mes ancêtres à des Amé­ri­cains qui ne savent pas les lire. »

« Le palais de Khos­row est livré aux hiboux,

Et les arai­gnées tissent leur toile dans le palais d’Afrasiab… »

Bah­ram recon­nut les vers. C’é­tait Saa­di, le grand Saa­di de Chiraz.

« Vous connais­sez les poètes, dit Jalal Mos­tow­fi avec un inté­rêt nou­veau. Naha­van­di… Il n’y aurait pas eu un Naha­van­di qui tra­vaillait pour la biblio­thèque du prince Far­man Farma ? »

« C’é­tait mon père, oui. Il était calligraphe. »

« Je l’ai connu. Un homme de grand mérite. Il avait une façon de tra­cer le noun final qui était incom­pa­rable. Je me sou­viens d’un Hafez qu’il avait copié pour mon père. Je l’ai ven­du. Il y a trois ans. À un col­lec­tion­neur anglais. »

Quelque chose se ser­ra dans la poi­trine de Bahram.

« Alors nous sommes orphe­lins tous les deux, dit Mos­tow­fi. Orphe­lins de nos pères et orphe­lins de notre pays. Car ce pays n’est plus le nôtre. Ce pays appar­tient main­te­nant aux ingé­nieurs et aux généraux. »

*

« Godard ferme les yeux quand il le faut, dit Mos­tow­fi. Parce qu’il ne peut pas tout empê­cher. Les Amé­ri­cains achètent. Les Anglais prennent. Et nous ven­dons pour survivre. »

Il se leva du banc avec une len­teur qui n’é­tait pas seule­ment celle de l’âge, qui était aus­si celle de la dignité.

« Je prends mon petit-déjeu­ner dans ma chambre, dit-il. Chambre 14, au pre­mier étage, l’aile est. Si vous me faites l’hon­neur d’ac­cep­ter, vous êtes mon invi­té. Non, non, je vous en prie, n’in­sis­tez pas, ce serait me faire offense que de refu­ser. Et appor­tez votre appa­reil. J’ai des choses à vous montrer. »

Puis il s’é­loi­gna vers l’hô­tel, sa robe de chambre flot­tant der­rière lui, et Bah­ram res­ta seul, regar­dant cette sil­houette d’un autre âge qui tra­ver­sait le jar­din safa­vide comme si elle lui appar­te­nait encore.

*

La chambre 14 était pleine d’ob­jets, de meubles, de coffres, de tapis empi­lés, de cadres posés contre les murs, comme si le vieil aris­to­crate avait trans­por­té là tout ce qui lui res­tait de sa vie d’avant.

Bah­ram vit, accro­chée au mur, une pein­ture à l’huile repré­sen­tant un homme en cos­tume qajar. Il vit, posée sur un coffre incrus­té de nacre, une col­lec­tion de taba­tières en émail peint. Il vit des manus­crits reliés de cuir et d’or, des divans de Hafez et de Saa­di. Il vit un tapis de soie aux cou­leurs passées.

Et il vit, posé sur le rebord de la fenêtre, un cadre de bois sculp­té qui conte­nait une miniature.

Une minia­ture qui le fit se lever de son fau­teuil et s’ap­pro­cher, oubliant un ins­tant les règles de la politesse.

*

C’é­tait une scène de jardin.

Un jar­din per­san, avec ses par­terres géo­mé­triques, ses bas­sins d’eau tur­quoise, ses cyprès poin­tus comme des flammes vertes, et au centre du jar­din un pavillon à colon­nettes où un prince et une prin­cesse étaient assis face à face, sépa­rés par un pla­teau de fruits et une carafe de vin, et autour d’eux des ser­vi­teurs s’af­fai­raient, des musi­ciens jouaient, des oiseaux volaient dans un ciel d’or, et tout cela était peint avec une minu­tie si extra­or­di­naire que Bah­ram avait l’im­pres­sion de pou­voir entrer dans l’image.

« Beba­kh­shid, par­don­nez-moi, dit-il. C’est… »

« Beh­zad, dit le vieil homme avec un sou­rire triste. Ou son ate­lier, du moins. Fin du quin­zième siècle. Mon arrière-grand-père l’a­vait reçue en cadeau de Fath Ali Shah lui-même. »

« Et elle va par­tir. Arthur Pope la veut. L’A­mé­ri­cain. Il est prêt à payer une somme consi­dé­rable. Cette minia­ture fini­ra dans un musée amé­ri­cain, à Cle­ve­land ou à Boston. »

« Mais avant de la vendre, je veux qu’elle soit pho­to­gra­phiée. Par quel­qu’un qui sait regar­der. Pou­vez-vous faire cela pour un vieil homme qui n’a plus grand-chose ? »

« Ce serait un hon­neur pour moi, dit Bah­ram sim­ple­ment. Un véri­table honneur. »

« Ce qui est pas­sé est pas­sé, ne t’en afflige point,

Et ce qui n’est pas encore venu, pour­quoi t’en soucierais-tu ? »

C’é­tait Khayyam, et Bah­ram com­men­ça à pho­to­gra­phier la minia­ture, sachant que c’é­tait peut-être la der­nière fois qu’un Ira­nien la ver­rait sur le sol iranien.

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Jha­tor, célestes funé­railles et tours du silence

Jha­tor, célestes funé­railles et tours du silence

Les Zoroas­triens construi­saient des tours appe­lées “Tours du silence”, dak­ma ou dakh­meh. Les tenants de cette reli­gion née il y a trois ou quatre mille ans aujourd’­hui en déclin conti­nu vivaient au cœur de l’I­ran, dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Méso­po­ta­mie. Dans cette reli­gion mono­théiste (la plus ancienne du monde) issue du maz­déisme et pro­phé­ti­sée par Zara­thous­tra, le Dieu supé­rieur, Ahu­ra Maz­dâ (le sei­gneur de la sagesse) pré­side à l’é­qui­libre de la lumière et de l’obs­cu­ri­té, le bien et le mal. Dans cette reli­gion que cer­tains sol­dats romains pra­ti­quaient en silence, l’i­mage du cadavre est impure et les élé­ments prin­ci­paux de cette croyance que sont l’eau, le feu et la terre, ne doivent en aucun cas être souillés par le cadavre en décom­po­si­tion. Aus­si, l’en­ter­re­ment était-il pros­crit, aus­si bien que l’in­ci­né­ra­tion ou que le dépôt dans une rivière ou un fleuve. C’est la rai­son pour laquelle on construi­sait ces tours, au som­met des­quelles ont dis­po­sait les cadavres afin qu’ils soient dévo­rés par les oiseaux cha­ro­gnards. Les osse­ments récu­rés étaient récu­pé­rés et pla­cés dans des ossuaires.

Tour du silence de Mumbai

Tour du silence de Mumbai

Il ne reste aujourd’­hui que deux tours du silence en Iran, et les seuls Zoroas­triens (les Pār­sis) qu’on trouve encore aujourd’hui vivent en Inde, le mot de Pār­si lui-même signi­fiant “peuple de Perse”. Il est donc natu­rel qu’on trouve dans la région de Mum­bai et de Ban­ga­lore des édi­fices liés à cette pra­tique, mais la raré­fac­tion des oiseaux cha­ro­gnards dans cette région du monde rend l’é­qui­libre dif­fi­cile et pousse cer­tains à sou­hai­ter éle­ver des vau­tours captifs.

Tour du silence de Mumbai 2

Tour du silence de Mum­bai. On voit par­ti­cu­liè­re­ment bien sur cette pho­to les cercles concen­triques et les empla­ce­ments réser­vés aux corps. Les hommes sont pla­cés sur le cercle en péri­phé­rie, les femmes et les enfants sur l’autre.

Si j’in­tro­duis cet article par les tours du silence, c’est pour atti­rer l’at­ten­tion sur le fait que cette pra­tique funé­raire qui peut paraître cho­quante remonte à des temps très anciens, et que de nom­breux sites archéo­lo­giques, dont celui de Göble­ki Tepe en Tur­quie, répu­té comme étant le plus ancien site reli­gieux du monde et datant de 12 000 ans, semblent avoir pra­ti­qué ce rite funé­raire. On pense aus­si que le site de Sto­ne­henge avait peut-être éga­le­ment cette fonc­tion. A‑delà d’un aspect pure­ment reli­gieux, le fait de faire dévo­rer les cadavres par les cha­ro­gnards com­porte une aspect sani­taire non négli­geable qui est celui de se débar­ras­ser des corps qui peuvent être por­teurs de mala­dies et dont on sait par­fai­te­ment que l’en­fouis­se­ment est sou­vent à l’o­ri­gine d’é­pi­dé­mies de cho­lé­ra par conta­mi­na­tion des puits.

Site de funérailles célestes dans la vallée de Yerpa au Tibet

Site de funé­railles célestes dans la val­lée de Yer­pa au Tibet

Il existe aujourd’­hui d’autres sites, notam­ment au Tibet, où l’on pra­tique ce rite funé­raire por­tant le nom de jha­tor (བྱ་གཏོར་), pra­ti­qué d’une manière dif­fé­rente, puisque dans ce cas, le corps est pré­pa­ré pour les cha­ro­gnards, c’est-à-dire décou­pé. Ce n’est pas un hasard si on retrouve cette pra­tique sur le toit du monde, au Tibet, car c’est un pra­tique encou­ra­gée dans le boud­dhisme vaj­rayā­na (वज्रयान) et qui a long­temps été obser­vée comme rite funé­raire majo­ri­taire au titre de la trans­mi­gra­tion des esprits. Le corps n’est rien, ce n’est qu’une enve­loppe ter­restre, le vais­seau de nos émo­tions et le trans­port de notre pré­sence au monde, mais ce n’est que ça. On ima­gine aus­si que pour des rai­sons pra­tiques, les “funé­railles célestes” sont à plu­sieurs titres plus pra­ti­cables que la cré­ma­tion. D’une part, dans les hautes mon­tagnes, les lieux sont sou­vent trop rocailleux pour per­mettre un enter­re­ment, mais éga­le­ment, il y a sou­vent trop peu d’arbres et de bois pour per­mettre la cré­ma­tion. C’est en tout cas une pra­tique cou­rante et com­plè­te­ment inté­grée à la reli­gion boud­dhique, un peu mar­gi­nale par rap­port à la cré­ma­tion, même si elle peut paraître outran­cière et cho­quante pour cer­taines personnes.

Golden mount (Wat Saket)

Gol­den mount (Wat Saket) à Bang­kok. Pho­to © The W perspective

Dans un livre que j’ai lu récem­ment (Thaï­lande, par Isa­belle Mas­sieu) et qu’on peut trou­ver en accès libre sur inter­net (Com­ment j’ai par­cou­ru l’In­do­chine), j’ai retrou­vé la trace de cette pra­tique dans l’an­cien royaume de Siam, au cœur de Bang­kok qui n’est encore qu’une petite ville habi­tée de 800 000 habi­tants alors que nous sommes au tout début du XXè siècle. L’au­teure de ce texte ne cache pas sa répu­gnance, même elle ne se place qu’en obser­va­trice. Nous sommes alors dans un lieu encore très tou­ris­tique aujourd’­hui, qu’on appelle tri­via­le­ment le Gol­den Mount, mais qui s’ap­pelle en réa­li­té Wat Saket Rat­cha Wora Maha Wihan, et dont j’ai par­lé récem­ment, puisque c’est dans ce lieu que pen­dant un temps furent conser­vées les reliques du Boud­dha Sha­kya­mu­ni. Mais qui se doute aujourd’­hui que ce temple ren­fer­mait alors la plus grande cité des morts du royaume de Siam ? Écou­tons Isa­belle Mas­sieu nous décrire le lieu, tout en lui par­don­nant ses juge­ments de valeur et le fait qu’elle nous écrive depuis l’an­née 1901…

A la fin de ce texte, se trouve un lien vers un article qui décrit le busi­ness de la mort en Thaï­lande aujourd’­hui et qui remet en pers­pec­tive ces rites qui nous semblent presque d’un autre âge, même si en réa­li­té, ce ne sont que des souplesses.

La pagode de Wat Saket, la grande nécro­pole sia­moise, dresse pit­to­res­que­ment son phnom appe­lé « mon­tagne d’or » sur un mon­ti­cule ver­doyant, à l’ex­tré­mi­té d’un pit­to­resque canal : sous ses frais ombrages s’é­tendent l’ap­pa­reil cré­ma­toire, le char­nier et l’o­dieux cime­tière d’où on extrait les cadavres pour un dépè­ce­ment effroyable, conforme à la volon­té du défunt. Les corps des hauts fonc­tion­naires sont conser­vé un ou deux mois, quelques fois plu­sieurs années, dans une urne munie d’un long tube ver­ti­cal en bam­bou qui per­met aux gaz délé­tères de s’é­chap­per par le toit de la mai­son. Avant de le por­ter au bûcher, on fait faire au mort trois fois le tour de sa demeure en cou­rant, afin qu’il n’y revienne pas. La reli­gion inter­dit de brû­ler de suite les gens décé­dés rapi­de­ment, de mort vio­lente ou d’é­pi­dé­mie. Les corps doivent repo­ser en terre pen­dant quelques jours ; mais les fos­soyeurs enterrent à fleur de sol et les chient se joignent aux vau­tours pour déter­rer les cadavres. Les abords du cime­tière sont ain­si jon­chés de têtes et d’os­se­ments à demi ron­gés. Faire dévo­rer son corps par les vau­tours est une sépul­ture noble qui pro­cure des grâces insignes ; leur aban­don­ner un membre est un acte méri­toire. Boud­dha a ordon­né, en signe d’ex­pia­tion, que les corps des condam­nés fussent entiè­re­ment dévo­rés. Les corps sont brû­lés en tota­li­té ou en par­tie, et les gens de dis­tinc­tion et de foi raf­fi­née ne manquent pas de réser­ver une part quel­conque d’eux-mêmes aux cor­beaux, aux chiens, aux porcs ou aux vau­tours ; aus­si tous ces répu­gnants ani­maux sont-ils légion dans le char­nier, sans pré­ju­dice de la ville, où ils se répandent. Le corps, quel­que­fois plus ou moins cor­rom­pu, est décou­pé sur des pierres ad hoc pla­cées à terre. Les entrailles sont réser­vées à tels ani­maux, une cuisse aux porcs, un bras aux chiens ou aux cor­beaux, et le reste est dis­po­sé sur un bûcher assez maigre dont on agite les débris pour obte­nir une meilleure com­bus­tion. Ailleurs, le sapa­reu (cro­que­mort), après avoir pris dans la bouche du mort, où elle a été pla­cée, la pièce de mon­naie qui consti­tue son salaire, lui ouvre le ventre et lui entaille les membres, puis s’é­carte pour faire place aux oiseaux de proie. Les vau­tours ras­sem­blés qui guettent sur les arbres, sur les toi­tures ou sur le sol, s’a­battent sur le cadavre, et on ne dis­tingue plus pen­dant quelques ins­tants qu’un mon­ceau d’ailes sombres qui battent fré­né­ti­que­ment. Lorsque les os sont déjà presque à nu, le sapa­reu écarte les oiseaux avec un grand bâton , retourne le corps et entaille pro­fon­dé­ment le dos. Le nuage noir s’a­bat de nou­veau et, quelques ins­tants après, il ne reste qu’un sque­lette dont le bûcher a bien­tôt rai­son. Vau­tours, cor­beaux, chiens, porcs aux ventres traî­nants ont eu la part dési­gnée, les rites sont accom­plis et de nom­breux mérites sont acquis au défunt.
Ces scènes effroyables se passent à l’ombre d’arbres char­mants ; les grils funé­raires jonchent la verte pelouse, et des fleurs s’é­pa­nouissent en mul­ti­tude autour des petits pavillons aériens, aux toits rele­vés en hautes pointes, qui consti­tuent les édi­cules de dépècement.
Ici, des bières béantes disent que la dépouille de leur pro­prié­taire a reçu sa des­ti­na­tion ter­restre ; là, deux corps achèvent de se consu­mer, et plus loin, dans les salas ouverts, se reposent les parents et les amis qui assistent à la céré­mo­nie et ont dû appor­ter cha­cun un mor­ceau de bois au bûcher. Quand nous nous sau­vons, confon­dus de ces scènes d’hor­reur que Dante n’eût osé rêver, les immondes repus font la sieste ; une vieille femme très macabre nous pour­suit tenant en main un os maxil­laire à demi éden­té qu’elle veut pla­cer sur nos figures, et un vieux sapa­reu offre en rica­nant à notre admi­ra­tion pour nous la faire ache­ter, une tête de mort dont il fait jouer la mâchoire. Comme, en reve­nant, nous flâ­nons aux bou­tiques, nous arri­vons devant une mai­son en fête, dans laquelle on nous invite à entrer. Tout le monde est paré et a l’air riant ; on voit par­tout des fleurs et des orne­ments ; il y a évi­dem­ment un mort dans la mai­son. Il semble que les Sia­mois aient à se réjouir de voir leurs parents et leurs amis quit­ter cette val­lée de larmes. Ils consi­dèrent que leur pleurs seraient une offense au mort, et pour­raient le retar­der et l’en­tra­ver sur la voie des diverses incar­na­tions par les­quelles il doit pas­ser. Nous sommes dans une sorte de large bou­tique sans devan­ture, un gué­ri­don est au milieu sur lequel on s’empresse de nous appor­ter un pla­teau char­gé de minus­cules tasses de thé. A notre droite s’é­lève une pyra­mide d’é­ta­gères bien gar­nies, et au som­met se trouve le grand coffre dans lequel la morte est enfer­mée. Des par­fums déli­cieux nous entourent et de spon­gieuses goyaves sont pla­cées à pro­fu­sion près du corps, pour absor­ber les miasmes qui s’en échappent. Toutes les femmes de la mai­son sont habillées de blanc, c’est la cou­leur du deuil, et les proches parents ont la tête rasée. Après l’ar­rière-bou­tique, où les femmes sont réunies, se trouve une cour pleine de fleurs et d’arbustes pla­cés dans des caisses ou des faïences. Le Sia­mois, comme le Chi­nois ou le Japo­nais, trouve les arbustes d’au­tant plus beaux qu’à force de les tailler il est par­ve­nu à faire venir plus direc­te­ment les pousses fraîches sur le vieux bois. Tout est propre en ce jour de récep­tion, nous sommes chez de riches com­mer­çants. Un grand esca­lier accède à la salle supé­rieure. Des frian­dises, des sucre­ries, des tasses, des ser­vices de toutes sortes se ren­contrent par­tout. Nous devons, sous peine de ne pas être polis, accep­ter, de nou­veau, thé ou soda water et bon­bons variés qui rem­plissent une quan­ti­té de petites assiettes. La table en est cou­verte, la gai­té et le sou­rire de ces gens qui viennent de perdre un des leurs est vrai­ment une étrange chose. Ils ont le culte de leurs morts, leur joie n’est qu’une forme de poli­tesse, c’est aus­si selon leurs idées une der­nière marque d’af­fec­tion qu’ils témoignent au défunt.  Sur un mur, on voit les pho­to­gra­phies des cha­pelles ardentes, de la mère de la défunte et de quelques parents, deve­nus de pré­cieux sou­ve­nirs pour les sur­vi­vants. Mon com­pa­gnon, qui avait beau­coup étu­dié les Sia­mois et cir­cu­lé dans l’in­té­rieur du pays, pré­ten­dait que leurs sen­ti­ments de famille sont très vifs. Il me disait avoir ren­con­tré, dans une de ses étapes, une mai­son dans laquelle l’o­deur péné­trante des goyaves et tous les par­fums de l’A­sie ne par­ve­naient pas à mas­quer l’in­ten­si­té de celle qu’ex­ha­lait le cadavre. Par devoir, un vieillard cou­chait depuis un an au pied du cer­cueil de sa femme, qui, pour une cause quel­conque, atten­dait encore d’être brû­lée. Selon les lois de l’hos­pi­ta­li­té, mon com­pa­gnon avait été invi­té à cou­cher dans cette chambre funèbre, hon­neur qu’il s’é­tait d’ailleurs empres­sé de décli­ner, pour pas­ser la nuit dans son bateau, amar­ré à la berge ; mais les exha­lai­sons de la mai­son allèrent jus­qu’à lui, si bien qu’il en fut malade.

Isa­belle Mas­sieu, Thaï­lande
Magel­lan & Cie, col­lec­tion Heu­reux qui comme… , numé­ro 87 , (mars 2014)

Liens (atten­tion, cer­taines images peuvent heur­ter la sen­si­bi­li­té des lecteurs):

Pho­to d’en-tête © Claude Dopagne

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Le vin nocturne

Mystic Iran

Les boucles en désordre, tout en sueur, la lèvre riante et ivre,
La robe déchi­rée, chan­tant un poème et le verre à la main,
L’œil que­rel­leur, la bouche enchanteresse,
A minuit, hier, Il est venu s’as­seoir à mon chevet.
Il a pen­ché la tête vers mon oreille pour, d’un accent triste,
Me dire : “Ô mon ancien amou­reux, tu dors donc ?
L’a­mant à qui l’on verse un tel vin à la pointe du jour
Devient héré­tique en amour s’il ne se fait ado­ra­teur du vin”.
Allons, dévot, ne blâme point ceux qui boivent le coupe jus­qu’à la lie,
Car aucun autre pré­sent nous a été offert le jour ou le Sei­gneur a dit “Ne suis-je pas ton maître ?”
Le rire de la coupe de vie et des boucles emmê­lées d’une jolie créature,
Ah com­bien de repen­tir n’ont-ils bri­sés, comme ont bri­sé celui d’Hafez.

Très beau poème du poète per­san Hafez (Khoua­jeh Chams ad-Din Moham­mad Hafez‑e Chi­ra­zi, XIVème siècle)

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Lettre à Marjane

Ma très chère Mar­jane, Tu ne me connais pas, mais voi­là, je me décide à prendre la plume et à t’é­crire enfin. Je viens de ter­mi­ner le troi­sième tome de Per­se­po­lis, et je m’ap­prête à com­men­cer le der­nier. Déjà, je me demande com­ment je vais gérer cette fin pro­gram­mée puisque je sais que der­rière il n’y aura plus rien. L’his­toire se ter­mine là.

 

Marjane-Satrapi

Mar­jane Satra­pi © imdb.com

Il y a encore peu de temps, je ne te connais­sais que de nom depuis quelques années, depuis que Per­se­po­lis est arri­vé sur le devant de la scène comme un OVNI, parce que for­cé­ment, une bédéaste ira­nienne, rien que dans l’in­ti­tu­lé, ça attire soit le regard, soit une néces­saire méfiance. C’est lorsque je t’ai vu sur un pla­teau d’Arte avec Dany le Rouge que j’ai déci­dé qu’il fal­lait que je te lise (je me sou­viens, ce soir là, je me disais que j’é­tais content de ne pas avoir oublié que les intel­lec­tuels de gauche des années 70 sont ceux-là même qui ont por­té la révo­lu­tion isla­mique au pou­voir dans ton pays, pour des rai­sons indé­fen­dables). A pré­sent, je sais que je vais devoir aller me cou­cher le soir en empor­tant autre chose qu’un de tes volumes, et rien que d’y pen­ser, je me sens déjà miné par une sorte de nos­tal­gie sourde. En fait, je veux sim­ple­ment t’é­crire pour te remer­cier de mille choses ; tu le mérites amplement.

Tout d’a­bord, je suis heu­reux de t’a­voir connu. Heu­reux, car j’ai l’im­pres­sion que tu as remis énor­mé­ment de choses à leur place. La place de l’I­ran dans le monde d’a­bord, on avait presque oublié ce pays tor­tu­ré. Je me sou­viens, lorsque j’é­tais gamin ; l’I­ran, l’I­rak, le Liban, tout ceci a long­temps fait par­tie de mon quo­ti­dien et du jour­nal télé­vi­sé que je regar­dais avec mes grands-parents, et bien évi­dem­ment, je n’y com­pre­nais rien. Tu as pris le temps de m’ex­pli­quer. Tu m’as éga­le­ment expli­qué ce qu’est être une femme en Iran. Au début, évi­dem­ment, on ne com­prend pas trop, naï­ve­ment, pour­quoi ces femmes que l’on voit repré­sen­tées, ta mère, ta grand-mère, aux che­veux tom­bants sur les épaules… Oui, parce que c’é­tait comme ça avant, on ne por­tait pas le voile, les che­veux volaient aux vents, et femmes que vous étiez, vous pou­viez sor­tir dans la rue sans vous atti­rer la vin­dicte des hommes. Et puis en Iran, selon la tra­di­tion, c’est l’homme qui apporte la dot avant le mariage… Tout un symbole.

L’I­ran, c’est la Perse, et tu m’as fait com­prendre aus­si que ça avait son impor­tance au vu du pas­sé de cette nation. En quelques mots, tu m’as fait décou­vrir le peuple perse, sa langue, mais j’ai décou­vert éga­le­ment ta vie, car c’est prin­ci­pa­le­ment de ça dont il est ques­tion, de ton ado­les­cence, de ton départ pour l’Au­triche parce que tes parents ne vou­laient pas que tu subisses la vio­lence de la guerre. J’ai aimé suivre ton par­cours, com­pa­ti avec ta soli­tude et ta déprime, ten­té de com­prendre les bri­sures de ton exis­tence, et j’au­rais tant vou­lu te ser­rer dans mes bras lorsque tu étais si seule et ras­su­rer tes parents qui conti­nuaient à vivre là-bas à Téhéran.

Voi­là, pour moi l’a­ven­ture est bien­tôt ter­mi­née, mais j’ai ado­ré être ému aux larmes par ton his­toire et pour ça encore, je vou­drais te remer­cier et te dire que je ne suis pas prêt de t’ou­blier, toi, et ton grain de beau­té sur le côté du nez…

Per­se­po­lis, Mar­jane Satrapi
L’As­so­cia­tion (Col­lec­tion Cibou­lette) 4 tomes.

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