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CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 16 à 20

CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 16 à 20

CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 16 à 20

CHA­PITRE 16 — Le der­nier cock­tail de Sainteny

Il vint un soir de décembre, quand les nuits de Hanoï com­men­çaient à mordre.

Pas le froid des hivers euro­péens — pas la glace, pas le givre, pas cette blan­cheur qui recouvre tout. Le froid de Hanoï était autre chose — une humi­di­té péné­trante, insi­dieuse, qui s’in­si­nuait sous les vête­ments, sous la peau, jusque dans les os, et qui don­nait à la ville, en décembre, cette cou­leur grise, cette brume basse, cet air de mélan­co­lie qui fai­sait que même les mar­chandes de phở souf­flaient dans leurs mains avant de touiller leur bouillon.

Sain­te­ny arri­va à vingt et une heures. Seul. Sans escorte, sans adjoint, sans le moindre signe de sa fonc­tion — juste un homme en cos­tume frois­sé, avec une écharpe autour du cou et des cernes qui avaient la cou­leur des améthystes.

Le bar était vide.

Les offi­ciers fran­çais avaient ces­sé de venir le soir. L’at­mo­sphère à Hanoï était deve­nue trop ten­due, les rues trop incer­taines, les bar­ri­cades trop nom­breuses. Le couvre-feu n’exis­tait pas offi­ciel­le­ment, mais un couvre-feu offi­cieux s’é­tait ins­tal­lé — un couvre-feu de pru­dence, de peur, de bon sens. Les Fran­çais res­taient dans le quar­tier fran­çais. Les Viet­na­miens res­taient dans le vieux quar­tier. Et entre les deux, dans cet espace tam­pon que consti­tuait le bou­le­vard, il n’y avait plus que les patrouilles, les ombres et le silence.

Sain­te­ny s’as­sit au comp­toir. Le tabou­ret de Dor­vil — mais Dor­vil n’é­tait pas des­cen­du ce soir, il avait la grippe, une grippe tro­pi­cale qui le clouait au lit depuis trois jours et qui l’empêchait de boire, ce qui, pour Dor­vil, consti­tuait une souf­france plus grande que la fièvre.

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, monsieur.

— Vous n’a­vez pas fermé ?

— Le bar ne ferme pas.

Sain­te­ny esquis­sa un sou­rire — un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de course, un sou­rire qui n’a­vait plus la force de mon­ter jus­qu’aux yeux.

— Non, dit-il. Le bar ne ferme pas. C’est la der­nière chose qui ne ferme pas dans cette ville.

Giang ne deman­da pas ce que Sain­te­ny vou­lait boire. Il le savait. Pas par habi­tude — Sain­te­ny n’é­tait pas un habi­tué, il n’a­vait pas de bois­son atti­trée, pas de rituel. Giang le savait par ins­tinct, par ce sixième sens de bar­man qui lui disait, en regar­dant un homme assis devant lui, ce dont cet homme avait besoin — pas ce qu’il vou­lait, ce dont il avait besoin, ce qui n’é­tait jamais la même chose.

Il pré­pa­ra un cocktail.

Pas un cock­tail du réper­toire — pas un gin tonic, pas un rhum-kum­quat, pas un de ses mélanges connus. Un cock­tail nou­veau. Une inven­tion pour un seul homme, un seul soir, un seul moment. Il prit le fond d’ar­ma­gnac — le res­ca­pé de 1939, dont il ne res­tait qu’un doigt. Y ajou­ta du miel — du miel de lon­gan, épais, ambré, qu’une pay­sanne du del­ta lui ven­dait dans des pots de grès. Un trait de jus de kum­quat pour l’a­ci­di­té. Une feuille de menthe fraîche, frois­sée, posée en sur­face. Et une goutte — une seule — de nuoc mam.

Le nuoc mam.

C’é­tait sa signa­ture secrète. La goutte invi­sible. L’in­gré­dient que per­sonne ne devi­nait et que tout le monde cher­chait — cette pro­fon­deur, cette sali­ni­té, cette uma­mi qui don­nait au cock­tail une assise, un ancrage, un lien avec la terre et la mer. Le nuoc mam dans un cock­tail était une héré­sie. Giang le savait. Il l’a­vait décou­vert par acci­dent — une bou­teille ren­ver­sée, un verre conta­mi­né, un goût impro­bable qui s’é­tait révé­lé par­fait — et il en avait fait un secret, parce que les secrets sont les épices des barmans.

Il posa le verre devant Sainteny.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un cock­tail qui n’a pas de nom.

— Pour­quoi pas de nom ?

— Parce qu’il n’exis­te­ra qu’une seule fois. Ce soir. Pour vous.

Sain­te­ny le regar­da. Et dans ce regard, Giang vit le diplo­mate tom­ber — pas phy­si­que­ment, mais inté­rieu­re­ment. Les épaules se relâ­chèrent. La mâchoire se des­ser­ra. Le masque — ce masque de négo­cia­teur, de res­pon­sable, de repré­sen­tant de la France — glis­sa, et der­rière le masque appa­rut un homme. Un homme épui­sé, désen­chan­té, qui por­tait sur ses épaules le poids d’un échec dont il n’é­tait pas res­pon­sable mais dont il se sen­tait coupable.

Sain­te­ny but. Len­te­ment. Les yeux fer­més. Comme on écoute de la musique.

— C’est très bon, dit-il. C’est la meilleure chose que j’aie bue depuis longtemps.

— Mer­ci.

— Non, Giang. C’est moi qui vous remer­cie. De gar­der ce bar ouvert. De pré­pa­rer des cock­tails qui n’ont pas de nom. De faire comme si le monde n’é­tait pas en train de s’effondrer.

Il repo­sa le verre. Le fit tour­ner entre ses doigts. Et parla.

Il par­la long­temps. Plus long­temps qu’il n’a­vait jamais par­lé à Giang — plus long­temps qu’il n’a­vait pro­ba­ble­ment par­lé à qui­conque depuis des semaines, parce que les hommes de pou­voir ne parlent pas, les hommes de pou­voir négo­cient, ordonnent, argu­mentent, mais ils ne parlent pas, pas comme ça, pas libre­ment, pas sans cal­cul. Ce soir-là, Sain­te­ny parla.

Il par­la de la paix ratée. Des accords du 6 mars qu’il avait signés avec espoir et qui étaient res­tés lettre morte. De d’Ar­gen­lieu — l’a­mi­ral, le moine, le sabo­teur — qui avait pro­cla­mé la Répu­blique auto­nome de Cochin­chine dans le dos de tout le monde, tor­pillant les négo­cia­tions avant même qu’elles aient com­men­cé. De Fon­tai­ne­bleau, la confé­rence pari­sienne où Ho Chi Minh était venu en per­sonne, où il avait par­lé, plai­dé, char­mé, sup­plié même — lui, Ho, sup­plier — et où on lui avait don­né un modus viven­di qui ne valait pas le papier sur lequel il était écrit.

— J’ai vu Ho Chi Minh à Paris, dit Sain­te­ny. Après l’é­chec de Fon­tai­ne­bleau. Il m’a regar­dé et il m’a dit : « Si nous devons nous battre, nous nous bat­trons. Vous tue­rez dix de nos hommes et nous tue­rons un des vôtres. Et c’est vous qui fini­rez par vous lasser. »

Giang essuya un verre.

— Vous pen­sez qu’il avait raison ?

Sain­te­ny ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son cock­tail. Repo­sa le verre avec cette déli­ca­tesse qu’ont les gens qui savent que les choses fra­giles méritent qu’on les pose doucement.

— Je pense qu’il avait tort sur les chiffres, dit-il. Ce ne sera pas dix contre un. Ce sera cent contre un. Mille contre un. Ce peuple se bat­tra jus­qu’au der­nier. Et nous — nous, la France, la grande France, la France des droits de l’homme et du citoyen — nous per­drons. Pas demain. Pas l’an­née pro­chaine. Mais nous per­drons. Parce qu’on ne gagne pas contre un peuple qui se bat pour sa liber­té. L’his­toire ne l’a jamais per­mis. L’his­toire ne le per­met­tra jamais.

Le silence, après ces mots, eut la den­si­té du plomb.

Giang ne dit rien. Qu’au­rait-il pu dire ? Il était bar­man. Il fai­sait des cock­tails. Il polis­sait des verres. Il n’a­vait pas lu les trai­tés, pas assis­té aux confé­rences, pas ser­ré la main des géné­raux. Mais il avait ser­vi du thé à Ho Chi Minh et du cham­pagne à Sain­te­ny et du gin à Mori­zot et du rhum à Zhao, et il avait vu, dans cha­cun de ces verres, le reflet d’un monde qui ne savait pas où il allait.

— Giang, dit Sainteny.

— Oui, monsieur ?

— Si les choses tournent mal — et elles vont tour­ner mal, je ne sais pas quand, je ne sais pas com­ment, mais elles vont tour­ner mal — pro­té­gez cet hôtel. Pro­té­gez-le comme vous pro­té­gez vos verres. C’est un lieu. Les lieux sur­vivent aux guerres. Les gens, pas tou­jours. Mais les lieux, oui.

Il se leva. Bou­ton­na son man­teau. Noua son écharpe. Et ten­dit la main à Giang — pas une poi­gnée de main de diplo­mate, pas une poi­gnée de main de client, une poi­gnée de main d’homme à homme, franche, chaude, un peu trop longue.

— Mer­ci pour le cock­tail sans nom, dit-il.

— Mer­ci d’être venu le boire.

Sain­te­ny sor­tit. La porte du bar se refer­ma der­rière lui avec un clic doux, défi­ni­tif, comme la der­nière page d’un livre qu’on vient de finir.

Giang lava le verre. Le seul verre de la soi­rée. Il le lava avec la même atten­tion qu’il met­tait à laver cent verres — le chif­fon, le mou­ve­ment cir­cu­laire, la lumière véri­fiée à tra­vers le cris­tal pour s’as­su­rer qu’au­cune trace ne sub­sis­tait. Puis il le posa sur l’é­ta­gère, à sa place, par­fai­te­ment ali­gné avec les autres.

Il décro­cha le rou­leau de cal­li­gra­phie du mur. Le tint devant lui. Nhẫn. Patience. La lame sous le cœur.

Puis il le rac­cro­cha, étei­gnit la lampe, et mon­ta se coucher.

Dehors, Hanoï dor­mait d’un som­meil mau­vais — un som­meil agi­té, un som­meil de veille, le som­meil des villes qui savent que le matin qui vient ne res­sem­ble­ra pas à celui de la veille.

CHA­PITRE 17 — La nuit de Liên

Elle revint un soir de décembre, par la porte de ser­vice, comme si elle n’é­tait jamais partie.

Giang fer­mait le bar. Vingt-trois heures. Le Metro­pole était silen­cieux — ce silence nou­veau, ce silence de for­te­resse, qui avait rem­pla­cé le brou­ha­ha des mois pré­cé­dents. Les offi­ciers fran­çais étaient consi­gnés dans leurs chambres. Le per­son­nel de nuit — réduit à un veilleur som­nolent et à un cui­si­nier de garde — avait dis­pa­ru dans les recoins de l’hô­tel. Même les rats sem­blaient plus dis­crets, comme si eux aus­si sen­taient que quelque chose approchait.

Giang ran­geait les verres quand il enten­dit le bruit. Un grat­te­ment contre la porte de ser­vice — pas un coup, pas un signal conve­nu, un grat­te­ment, comme un ani­mal qui veut ren­trer. Il ouvrit.

Liên.

Elle avait mai­gri. C’est la pre­mière chose qu’il vit — les pom­mettes plus saillantes, les cla­vi­cules visibles sous le col de son áo dài bleu, les poi­gnets plus fins. Et elle avait cou­pé ses che­veux — courts, au-des­sus des épaules, ce qui chan­geait son visage, le ren­dait plus dur, plus angu­leux, plus adulte. Elle ne res­sem­blait plus à la ser­veuse aux pla­teaux. Elle res­sem­blait à quel­qu’un d’autre — ou peut-être res­sem­blait-elle enfin à elle-même, comme si les mois pas­sés au maquis avaient brû­lé tout ce qui était super­flu et révé­lé ce qui restait.

— Je peux entrer ?

Giang s’é­car­ta. Elle entra. Tra­ver­sa la cui­sine. Entra dans le bar. S’ar­rê­ta au milieu de la pièce et regar­da autour d’elle — le comp­toir, les verres, les bou­teilles, le rou­leau de cal­li­gra­phie au mur, la pho­to­gra­phie de 1901 — avec le regard de quel­qu’un qui revient dans un lieu connu et qui véri­fie que tout est encore en place.

— Rien n’a chan­gé, dit-elle.

— Les choses ne changent pas. Les gens changent.

Elle le regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux noirs, vifs, qui avaient été ceux d’une ser­veuse et qui étaient main­te­nant ceux d’une com­bat­tante — Giang vit quelque chose qu’il recon­nut sans l’a­voir jamais vu : l’ac­cep­ta­tion. Liên avait accep­té quelque chose — un des­tin, une mis­sion, une perte — et cette accep­ta­tion l’a­vait trans­for­mée, comme le feu trans­forme l’ar­gile en porcelaine.

— Je ne reste pas, dit-elle. Je suis venue pour te voir.

— Assieds-toi.

Elle s’as­sit. Pas sur un tabou­ret du comp­toir — sur une chaise, près de la fenêtre, la fenêtre de papier hui­lé par laquelle la lumière du réver­bère entrait, faible et jaune, comme une bou­gie loin­taine. Giang fer­ma la porte du bar. Tira le ver­rou. Allu­ma la petite lampe à huile.

— Tu veux un café ?

— Le café à l’œuf ?

— Oui.

— Alors oui.

Il pré­pa­ra le cà phê trứng. Pour elle. Pour la der­nière fois — il le sen­tait, il le savait, avec cette pres­cience qui n’é­tait pas du savoir mais de l’ins­tinct, la même pres­cience qui lui disait quand un cock­tail était prêt ou quand un client allait par­tir. Il bat­tit le jaune d’œuf avec le sucre, long­temps, en tour­nant la baguette de bam­bou dans le bol, et la crème mon­ta, dorée, mous­seuse, trem­blante. Il pré­pa­ra le café — le robus­ta, le phin, la patience. Dépo­sa la crème sur le noir. Por­ta la tasse à Liên.

Elle la prit. La tint entre ses deux mains — les doigts enrou­lés autour de la tasse, comme pour absor­ber la cha­leur. Elle but une gor­gée. Fer­ma les yeux. Quand elle les rou­vrit, ils brillaient.

— J’a­vais oublié le goût, dit-elle. On oublie les goûts quand on vit dans la forêt. On oublie la dou­ceur. On oublie que quelque chose peut être bon sans être nécessaire.

— Le café à l’œuf est nécessaire.

— Non. Le riz est néces­saire. L’eau est néces­saire. Le café à l’œuf est beau. C’est différent.

Ils res­tèrent un moment en silence. La lampe à huile pro­je­tait leurs ombres sur les murs du bar — deux sil­houettes allon­gées, défor­mées, qui se tou­chaient presque au pla­fond. Dehors, la ville était muette. Pas un klaxon, pas un chien, pas un sol­dat. Le silence de Hanoï en décembre 1946 était un silence de res­pi­ra­tion rete­nue — le silence d’a­vant l’ex­plo­sion, le silence qui pré­cède le tonnerre.

— Je suis venue te dire quelque chose, dit Liên.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas. Tu crois savoir. Tu crois que je suis venue te dire que je pars, que je rejoins le maquis pour de bon, que c’est la guerre. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venue.

Elle posa la tasse. Se leva. Fit deux pas vers le comp­toir. S’ar­rê­ta devant Giang, de l’autre côté de l’a­ca­jou, si près qu’il sen­tait son souffle — un souffle léger, rapide, comme celui d’un oiseau.

— Je suis venue te dire que tu as compté.

Le mot tom­ba dans le silence du bar comme une pierre dans un puits — sans bruit visible mais avec des ondes qui se pro­pa­gèrent dans toutes les direc­tions, qui tou­chèrent les murs, les verres, le pla­fond, la pho­to­gra­phie de 1901, le rou­leau de cal­li­gra­phie, et qui revinrent vers Giang avec la force d’un écho amplifié.

— Tu as comp­té, répé­ta-t-elle. Dans ma vie. Tu n’é­tais pas un col­lègue. Tu n’é­tais pas un patron. Tu n’é­tais pas un cama­rade. Tu étais autre chose. Quelque chose que je n’ai pas de mot pour nom­mer, parce que les mots que j’ai ne sont pas assez larges. Tu étais le bar. Le comp­toir. La constance. Le café chaud à n’im­porte quelle heure. La cer­ti­tude que quel­qu’un voit sans juger.

Giang ne bou­gea pas. Ses mains étaient posées à plat sur le comp­toir, de son côté, à trente cen­ti­mètres des mains de Liên. Trente cen­ti­mètres de bois poli, d’a­ca­jou ciré, de dis­tance infranchissable.

— J’au­rais vou­lu que les choses soient autre­ment, dit-elle. J’au­rais vou­lu que le pays ne soit pas en guerre. J’au­rais vou­lu qu’il y ait du temps — du temps pour les cafés, pour les pro­me­nades au bord du lac, pour les bêtises qu’on fait quand on est jeune et qu’on ne se bat pour rien. Mais il n’y a pas de temps. Il n’y en aura pas. Et je ne peux pas te deman­der d’at­tendre quelque chose qui n’ar­ri­ve­ra peut-être jamais.

— Tu ne me demandes rien.

— Non. Je ne te demande rien. Je te donne quelque chose. Ces mots. Garde-les. Fais-en ce que tu veux. Mais sache qu’ils existent.

Le silence revint. La flamme de la lampe à huile vacilla — un cou­rant d’air, une res­pi­ra­tion du bâti­ment, un fan­tôme qui passait.

Giang ouvrit le tiroir de gauche — le tiroir où il gar­dait son car­net de recettes, son sty­lo, la pho­to­gra­phie de sa mère et le bri­quet de Zhao. Il en sor­tit le bri­quet. Le posa sur le comp­toir. Le pous­sa vers Liên.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un bri­quet. Il ne fonc­tionne plus. Il m’a été don­né par un ami.

— Pour­quoi me le donner ?

— Parce qu’il a été fait pour les gens qui partent. Et parce que les gens qui partent ont besoin de quelque chose qui vient de quel­qu’un qui reste.

Liên prit le bri­quet. Le tour­na dans sa main. Vit le dra­gon gra­vé. Pas­sa son doigt sur les carac­tères chi­nois. Et ses yeux — durs, secs, lucides depuis le début de la conver­sa­tion — se brouillèrent. Un ins­tant. Pas plus. Puis la clar­té revint, comme un ciel après une averse, et elle glis­sa le bri­quet dans la poche de son áo dài.

— Il est temps, dit-elle.

— Je sais.

Elle fit le tour du comp­toir. Se tint devant lui. Leva la main et la posa sur la joue de Giang — un geste bref, presque bru­tal dans sa ten­dresse, comme le geste d’un sol­dat qui touche un arbre avant de par­tir au combat.

Puis elle se détourna.

Prit sa tasse. But la der­nière gor­gée de café à l’œuf. La der­nière gor­gée — la crème dorée mêlée au café noir, le doux mêlé à l’a­mer, le beau mêlé au néces­saire. Elle but debout, dans la cui­sine, les yeux ouverts cette fois, en regar­dant par la fenêtre la ruelle obs­cure où sa vie allait la mener.

— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, je vien­drai boire un café dans ton café à toi. Le petit café. Celui de la ruelle. Avec des tabou­rets bas et des murs jaunes.

— Com­ment sais-tu qu’il y aura des murs jaunes ?

— Je le sais.

Elle posa la tasse dans l’é­vier. Ne la lava pas — ce fut Giang qui la lava, plus tard, bien plus tard, avec la len­teur d’un homme qui lave un calice. Puis elle ouvrit la porte de ser­vice, se tour­na une der­nière fois, et sou­rit. Un sou­rire qui n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie — ni triste, ni gai, ni cou­ra­geux, ni rési­gné. Un sou­rire de Liên. Le sou­rire de quel­qu’un qui sait exac­te­ment ce qu’elle fait et qui le fait quand même.

Elle dis­pa­rut dans la nuit.

Giang enten­dit ses pas — légers, rapides, déci­dés, les pas qu’il connais­sait par cœur, les pas qu’il enten­drait dans sa mémoire long­temps après que les pavés auraient oublié leur empreinte. Puis le silence. Puis la nuit. Puis rien.

Il refer­ma la porte. Revint au bar. S’as­sit sur le tabou­ret de Dor­vil. Regar­da le comp­toir vide, la tasse lavée, la place où le bri­quet avait été, le tiroir ouvert.

Il ne pleu­ra pas. Giang ne pleu­rait pas — pas par dure­té, pas par fier­té, mais par consti­tu­tion, par nature, par ce mys­tère bio­lo­gique qui fait que cer­tains hommes trans­forment le cha­grin en gestes plu­tôt qu’en larmes. Il prit un verre. Le polit. Le repo­sa. En prit un autre. Le polit. Le repo­sa. Et ain­si de suite, verre après verre, toute la nuit, jus­qu’à ce que chaque verre du bar fût poli deux fois, trois fois, jus­qu’à ce que le cris­tal brillât dans la pénombre comme des étoiles ali­gnées sur une éta­gère, et que le matin, enfin, posât sa lumière mauve sur les fenêtres de papier huilé.

CHA­PITRE 18 — Le 19 décembre

L’élec­tri­ci­té mou­rut à vingt heures.

Pas une cou­pure — le Metro­pole connais­sait les cou­pures, elles fai­saient par­tie du quo­ti­dien, comme la pluie ou les rats. C’é­tait autre chose. L’élec­tri­ci­té mou­rut d’un seul coup, par­tout en même temps, dans tout Hanoï, comme si quel­qu’un avait arra­ché la prise de la ville entière. Les ven­ti­la­teurs s’ar­rê­tèrent. Les lampes s’é­tei­gnirent. Le réfri­gé­ra­teur ces­sa son ron­ron­ne­ment fami­lier. Et le silence qui sui­vit — un silence de deux secondes, pas plus, avant que les cris com­mencent — eut la qua­li­té d’un gouffre, un vide sonore dans lequel le monde bascula.

Puis les coups de feu.

Pas des coups de feu iso­lés — pas les déto­na­tions sèches et espa­cées que Hanoï connais­sait depuis des semaines. Une fusillade. Mas­sive, conti­nue, assour­dis­sante. Des rafales d’armes auto­ma­tiques mêlées aux déto­na­tions plus sourdes de gre­nades, au cré­pi­te­ment des mitrailleuses, aux explo­sions loin­taines qui fai­saient trem­bler les murs du Metro­pole et tin­ter les verres sur les éta­gères du bar.

Le Viet Minh attaquait.

Giang était au bar quand cela com­men­ça. Il était seul — les clients étaient mon­tés dîner dans leurs chambres, Mori­zot était en patrouille, Dor­vil tous­sait dans la 207. Le bar était fer­mé mais Giang était encore là, comme il était tou­jours là, parce que le bar était sa mai­son et qu’un homme ne quitte pas sa mai­son quand le monde s’effondre.

Le noir total dura dix secondes. Puis ses mains trou­vèrent — par ins­tinct, par mémoire mus­cu­laire, par cette connais­sance intime de l’es­pace qui était la sienne après dix ans pas­sés der­rière le même comp­toir — la lampe à huile et les allu­mettes. La flamme jaillit. Le bar réap­pa­rut — les bou­teilles, les verres, le comp­toir d’a­ca­jou, le rou­leau de cal­li­gra­phie — dans cette lumière dorée et trem­blante qui était deve­nue, au fil des mois, la lumière natu­relle du Metropole.

Des pas dans le cou­loir. Lourds, rapides.

Madame Lê entra. Elle por­tait son áo dài noir et une lampe-tem­pête dans chaque main, ce qui lui don­nait l’ap­pa­rence d’un ange de la nuit — un ange sans ailes, sans sou­rire, avec un chi­gnon de fer et une voix de commandement.

— En bas, dit-elle. Tout le monde en bas. Cave et rez-de-chaus­sée. Les étages ne sont pas sûrs.

— Les clients ?

— Je m’en occupe. Toi, le bar. Pro­tège le bar.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Giang enten­dit sa voix mon­ter dans l’es­ca­lier — calme, ferme, sans la moindre trace de panique — don­nant des ins­truc­tions en fran­çais aux clients et en viet­na­mien au per­son­nel, avec cette auto­ri­té bicé­phale qui était sa marque et qui, en cet ins­tant, tenait lieu de gou­ver­ne­ment, d’ar­mée et de croix-rouge.

Pro­tège le bar.

Giang obéit. Pas parce que Madame Lê l’a­vait ordon­né — parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Pro­té­ger le bar signi­fiait pro­té­ger les verres. Les verres signi­fiaient l’ordre. L’ordre signi­fiait la sur­vie. C’é­tait une logique absurde, une logique de bar­man, mais c’é­tait la seule qu’il avait.

Il prit les verres. Un par un. Les reti­ra de l’é­ta­gère — les flûtes de Bac­ca­rat, les verres à cock­tail, les tasses de céla­don, les petits verres à liqueur en cris­tal taillé dont il ne res­tait plus que quatre sur les douze d’o­ri­gine. Il les enve­lop­pa dans des chif­fons — des chif­fons de coton blanc, les mêmes qu’il uti­li­sait pour les polir — et les dis­po­sa dans une caisse en bois qu’il avait gar­dée à cet effet, une caisse de cham­pagne vide dont les com­par­ti­ments étaient exac­te­ment de la taille des verres, comme si elle avait été conçue pour cet usage.

Dehors, les com­bats s’intensifiaient.

Les fenêtres du bar trem­blaient à chaque explo­sion. La lumière de la lampe à huile oscil­lait. Des bruits de course dans la rue — des cris en viet­na­mien, des ordres en fran­çais, le cla­que­ment métal­lique des char­geurs qu’on enfonce dans les armes. Un bruit de verre bri­sé, quelque part dans l’hô­tel — pas un de ses verres, pas un verre du bar, un verre de fenêtre, une vitre qui explo­sait sous l’im­pact d’une balle ou d’un éclat.

Giang prit les bou­teilles. L’ar­ma­gnac — le fond, les der­nières gouttes. Le cognac. Le gin. Le rhum de canne, sa propre fabri­ca­tion. La petite bou­teille sans éti­quette — l’al­cool de riz au pam­ple­mousse, le secret éven­té par Giu Sinh Hoi. Il les des­cen­dit dans le double fond, der­rière l’é­ta­gère du fond, l’un après l’autre, avec le soin d’un archéo­logue ran­geant des fossiles.

Puis il décro­cha le rou­leau de calligraphie.

Nhẫn. Il le rou­la, le glis­sa dans un tube de bam­bou, et le mit dans la caisse avec les verres. La pho­to­gra­phie de 1901 — l’i­nau­gu­ra­tion, les mes­sieurs en lin, les dames en robes longues — il la décro­cha aus­si, la posa dans la caisse. Et le car­net. Son car­net de recettes, avec l’é­cri­ture ser­rée, les pro­por­tions, les noms inven­tés des cock­tails, et la page du sixième essai où il avait écrit cà phê trứng. Le car­net alla dans la caisse.

La caisse fut fer­mée, clouée, des­cen­due dans la cave.

Quand il remon­ta, le bar était nu. Un comp­toir vide, des éta­gères vides, des murs vides. Le Metro­pole désha­billé. Le Metro­pole réduit à ses os — le bois, la pierre, le plâtre. Et dans cette nudi­té, Giang vit quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu — la beau­té du bâti­ment lui-même, dépouillé de tout ce qui le déco­rait, de tout ce qui le meu­blait, de tout ce qui le ren­dait utile. Les pro­por­tions de la pièce. La courbe de l’ar­cade. La hau­teur des fenêtres. L’hô­tel, sans ses verres et ses bou­teilles, était encore un lieu magni­fique. Un lieu qui avait été pen­sé, des­si­né, construit par des hommes qui croyaient à la beau­té et qui l’a­vaient ins­crite dans la pierre.

Pro­tège le bar, avait dit Madame Lê. Giang avait pro­té­gé le bar. Le bar était dans la caisse, dans la cave, à l’a­bri. Et le Metro­pole, au-des­sus, pre­nait les coups.

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de sa vie.

Il des­cen­dit dans le hall, où Madame Lê avait orga­ni­sé un cam­pe­ment de for­tune. Les clients — une quin­zaine de per­sonnes, offi­ciers fran­çais pour la plu­part, plus le jour­na­liste aus­tra­lien qui sem­blait trou­ver la situa­tion fas­ci­nante et qui pre­nait des notes dans son car­net avec la séré­ni­té d’un homme qui a cou­vert des guerres sur trois conti­nents — étaient assis ou allon­gés le long des murs, éclai­rés par des bou­gies et des lampes-tem­pête. Le cui­si­nier Bảo avait ins­tal­lé un réchaud de for­tune et fai­sait bouillir de l’eau pour le thé. Le veilleur de nuit, un vieux mon­sieur du nom de Phúc, qui avait dor­mi pen­dant les trois pre­mières minutes de l’at­taque et qui s’é­tait réveillé convain­cu que c’é­tait un orage, mon­tait la garde à la porte d’en­trée avec un balai pour toute arme.

Dor­vil des­cen­dit à minuit, en pyja­ma et en robe de chambre, avec un livre sous le bras.

— Si je dois mou­rir, dit-il en s’as­seyant à côté de Giang, autant mou­rir avec Chateaubriand.

Il ouvrit les Mémoires d’outre-tombe et se mit à lire à la lumière d’une bou­gie, avec ce calme sou­ve­rain des gens qui ont déci­dé que la panique est vulgaire.

L’at­taque dura toute la nuit.

Par moments, les com­bats se rap­pro­chaient — le cré­pi­te­ment des armes, si proche qu’on enten­dait les balles sif­fler, les cris des com­bat­tants, un bruit sourd d’ex­plo­sion qui fit trem­bler le lustre du hall. Par moments, un calme trom­peur s’ins­tal­lait — cinq minutes, dix minutes de silence pen­dant les­quelles on n’en­ten­dait que le souffle des gens, le gré­sille­ment des bou­gies et, quelque part dans l’hô­tel, un robi­net qui gout­tait avec l’obs­ti­na­tion d’un métronome.

À trois heures du matin, un sol­dat fran­çais entra.

Hagard, cou­vert de pous­sière de plâtre, un pan­se­ment de for­tune autour du bras gauche. Il cher­chait de l’al­cool — pas pour boire, pour dés­in­fec­ter. Giang remon­ta au bar, prit dans le double fond une bou­teille de rhum — le rhum pou­vait attendre, les plaies ne pou­vaient pas — et la don­na au sol­dat, qui repar­tit dans la nuit sans dire mer­ci, ce qui était par­fai­te­ment compréhensible.

— Sain­te­ny est bles­sé, dit le sol­dat en partant.

Giang reçut la nou­velle comme un coup. Pas un coup violent — un coup sourd, pro­fond, qui n’at­tei­gnait pas la sur­face mais qui réson­nait à l’in­té­rieur, comme une cloche fêlée.

— Où ?

— Rue de la Cita­delle. Éclats de gre­nade. Il est vivant.

Vivant. Le mot tom­ba dans le hall du Metro­pole et fut absor­bé par le silence. Vivant. Le négo­cia­teur, le diplo­mate, l’homme du cock­tail sans nom — vivant. Bles­sé, mais vivant. Les accords du 6 mars, le cham­pagne enter­ré, les mains qui ne trem­blaient plus — tout cela réuni dans un corps qui gisait quelque part dans une rue de Hanoï, cri­blé d’é­clats, vivant.

L’aube arri­va.

Elle arri­va comme toutes les aubes arrivent — sans deman­der la per­mis­sion, sans se sou­cier de ce qui s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. La lumière mauve entra par les fenêtres du hall — cer­taines intactes, d’autres bri­sées — et révé­la un spec­tacle qui n’a­vait rien de l’hor­reur atten­due. Le Metro­pole était debout. Endom­ma­gé — des vitres bri­sées, des impacts de balles dans la façade, un mor­ceau de cor­niche tom­bé dans la cour inté­rieure — mais debout. Solide. Intact dans ses fondations.

Giang sor­tit sur le perron.

La rue était mécon­nais­sable. Des bar­ri­cades effon­drées, des débris, des douilles de car­touches qui brillaient sur le trot­toir comme des bijoux sinistres. Une fumée grise mon­tait des bâti­ments voi­sins. Des sol­dats fran­çais, hagards, patrouillaient en silence. Et au-des­sus de tout cela, le ciel de Hanoï — le même ciel qu’­hier, le même ciel que tou­jours, d’un bleu pâle qui virait au rose à l’est, indif­fé­rent, immuable, magnifique.

Giang ren­tra. Des­cen­dit à la cave. Ouvrit la caisse. Sor­tit les verres. Les débal­la un par un, avec le même soin qu’il avait mis à les embal­ler. Les remon­ta. Les repo­sa sur l’é­ta­gère. Rac­cro­cha le rou­leau de cal­li­gra­phie. Rac­cro­cha la pho­to­gra­phie de 1901. Ouvrit son car­net à la page du cà phê trứng.

Puis il allu­ma le réchaud, mit de l’eau à chauf­fer, et pré­pa­ra du café.

CHA­PITRE 19 — Ce qui reste

Le Metro­pole rou­vrit trois jours après l’at­taque, et Giang rou­vrit le bar avec lui.

Pas parce qu’il y avait des clients — il n’y en avait presque pas. Pas parce que quel­qu’un le lui avait deman­dé — per­sonne ne le lui avait deman­dé. Il rou­vrit le bar parce que le bar devait être ouvert, comme les pou­mons doivent res­pi­rer, comme le cœur doit battre, comme les mar­chandes de phở devaient ins­tal­ler leurs mar­mites au coin des rues, ce qu’elles firent dès le pre­mier matin après les com­bats, accrou­pies sur leurs tabou­rets, le dos tour­né aux douilles de car­touches, le visage pen­ché sur le bouillon dont la vapeur s’é­le­vait dans l’air froid de décembre avec l’obs­ti­na­tion d’une prière.

Hanoï était bles­sée mais vivante.

Les com­bats avaient duré trois jours dans le centre-ville — trois jours de tirs, d’ex­plo­sions, de bar­ri­cades, de mai­sons en flammes. Le Viet Minh avait atta­qué les posi­tions fran­çaises avec une féro­ci­té que per­sonne n’at­ten­dait — des mili­ciens armés de machettes et de fusils de récu­pé­ra­tion contre des troupes régu­lières équi­pées de blin­dés et de mitrailleuses. Le rap­port de forces était écra­sant, mais la vio­lence avait été réelle, les morts avaient été réels, et la ville por­tait les stig­mates de ces soixante-douze heures comme un visage porte les marques d’une bagarre.

Ho Chi Minh avait fui dans les mon­tagnes. Son gou­ver­ne­ment s’é­tait éva­po­ré dans la nuit du 19 décembre, quit­tant Hanoï pour les forêts du Viet Bac, dans le nord, d’où il diri­ge­rait la résis­tance pen­dant huit ans. L’homme aux san­dales de caou­tchouc qui avait bu du thé au comp­toir de Giang, qui avait dit « le pays a soif » en tapo­tant l’a­ca­jou du bout des doigts, était main­te­nant un gué­rille­ro, un chef de guerre, un fugi­tif. Et Hanoï, la ville aux mille ans, était rede­ve­nue fran­çaise. Offi­ciel­le­ment. Mili­tai­re­ment. Par la force.

Giang polis­sait les verres.

Il les avait remon­tés de la cave intacts — pas une fêlure, pas un éclat. La caisse avait fait son tra­vail. Les flûtes de Bac­ca­rat brillaient sur l’é­ta­gère comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le rou­leau de cal­li­gra­phie était à sa place — nhẫn, la patience, la lame sous le cœur. La pho­to­gra­phie de 1901 veillait sur le comp­toir. Et le car­net de recettes était ouvert à la page du cà phê trứng, comme un mis­sel ouvert à la bonne prière.

Mais le bar n’é­tait plus le même.

Pas à cause des dégâts — les dégâts étaient mineurs, une fenêtre bri­sée, un mor­ceau de plâtre tom­bé du pla­fond, quelques éclats de verre sur le sol que Giang avait balayés avant de rou­vrir. Le bar n’é­tait plus le même parce que les gens n’é­taient plus les mêmes. Les offi­ciers qui reve­naient boire le soir avaient un autre visage — un visage de guerre, dur­ci, méfiant, avec des yeux qui balayaient la pièce avant de s’as­seoir et des mains qui ne se posaient pas loin de l’arme. Le gra­mo­phone ne jouait plus le same­di. Per­sonne ne dan­sait. La pis­cine était fer­mée — une balle per­due avait cre­vé la cana­li­sa­tion et per­sonne n’a­vait les moyens de la réparer.

Et il y avait les absences.

Liên n’é­tait plus là. Le ser­gent Zhao n’é­tait plus là. Giu Sinh Hoi avait dis­pa­ru — par­ti dans la nuit du 19, disait-on, avec une valise et un chauf­feur, vers Hai­phong ou vers Sai­gon ou vers la Chine, per­sonne ne savait. Sain­te­ny était à l’hô­pi­tal mili­taire, bles­sé, éva­cué vers Sai­gon puis vers la France. Leclerc était par­ti. Les cadres du Viet Minh qui avaient signé les accords dans le salon de lec­ture étaient dans les montagnes.

Le Metro­pole s’é­tait vidé de ses personnages.

Il res­tait Giang, Madame Lê, Dor­vil, Oncle Quốc, et le cui­si­nier Bảo. Le noyau. L’ir­ré­duc­tible. Ceux qui n’a­vaient nulle part où aller — ou plu­tôt ceux pour qui le Metro­pole était le seul endroit où aller, le seul endroit qui fai­sait sens, le seul endroit où le mot « res­ter » n’é­tait pas une défaite mais un acte.

Dor­vil des­cen­dit le pre­mier soir.

Il avait rasé sa barbe de trois jours. Il por­tait une che­mise propre — la pre­mière depuis sa grippe. Il s’as­sit sur son tabou­ret, le deuxième en par­tant de la gauche, et dit :

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, Étienne.

Il avait dit Étienne. Pas mon­sieur Dor­vil. Pour la pre­mière fois en dix ans. Dor­vil le remar­qua. Ne dit rien. Sou­rit — un sou­rire minus­cule, un sou­rire de sur­vi­vant, un sou­rire qui disait : nous sommes encore là, c’est déjà quelque chose.

Giang lui pré­pa­ra un cock­tail. Le même cock­tail que d’ha­bi­tude — rhum, kum­quat, gin­gembre, le trait de la bou­teille sans éti­quette. Les gestes étaient les mêmes. Le goût serait le même. Mais tout était dif­fé­rent, parce que le monde dans lequel ce cock­tail était bu n’é­tait plus le même monde, et qu’un verre de rhum après une guerre n’a pas le même goût qu’un verre de rhum avant.

— On est tou­jours là, dit Dorvil.

— On est tou­jours là.

— C’est quelque chose.

— C’est tout.

Ils burent en silence. Le silence avait chan­gé lui aus­si — ce n’é­tait plus le silence des soi­rées tran­quilles, le silence confor­table de deux hommes qui n’ont pas besoin de par­ler. C’é­tait un silence plus dense, plus grave, un silence qui conte­nait les bruits de la nuit du 19 — les tirs, les explo­sions, les cris — et qui ne les lâchait pas, qui les gar­dait en sus­pen­sion, comme la fumée d’en­cens reste dans l’air long­temps après que le bâton s’est consumé.

Oncle Quốc revint le len­de­main matin.

Il entra à huit heures, comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le même áo dài brun. Le même éven­tail de papier de riz. La même démarche glis­sante. Il s’as­sit à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche — et dit :

— Le thé est chaud ?

— Le thé est tou­jours chaud.

Giang appor­ta la théière. Le vieil homme but. Regar­da par la fenêtre — la fenêtre répa­rée, le papier hui­lé rem­pla­cé, la lumière ambrée res­tau­rée. Dehors, le bou­le­vard por­tait ses cica­trices — un trou dans le trot­toir, un arbre cou­pé en deux par un obus, un mur cri­blé d’im­pacts. Mais les mar­chandes de fleurs étaient de retour. Les chry­san­thèmes jaunes brillaient dans les paniers. La vie, cette chose indes­truc­tible, reprenait.

— Les tor­tues du lac, dit Oncle Quốc, n’ont pas bougé.

— Elles sont sous l’eau.

— Exac­te­ment. Elles sont sous l’eau. Elles attendent. Elles atten­dront encore. C’est leur métier. Attendre.

Il tapo­ta son éven­tail. Une fois. Deux fois. Regar­da Giang.

— Et c’est le tien aus­si, main­te­nant. Attendre. Pas attendre que les choses reviennent comme avant — elles ne revien­dront pas. Attendre que les choses deviennent ce qu’elles doivent deve­nir. C’est dif­fé­rent. C’est plus long. Mais c’est la seule attente qui vaille la peine.

Giang ser­vit un deuxième thé au vieil homme. Puis il pré­pa­ra un cà phê trứng — pour lui-même, cette fois. Il bat­tit le jaune d’œuf avec le sucre, dépo­sa la crème dorée sur le café noir, et but debout, der­rière son comp­toir, en regar­dant la lumière du matin entrer dans le bar.

La crème était par­faite. Le café était fort. Et le goût — ce goût de Hanoï que Liên avait nom­mé, ce goût amer et doux, fort et tendre, ce goût qui venait de la boue et mon­tait vers le ciel — le goût était intact.

Madame Lê pas­sa. S’ar­rê­ta. Regar­da le bar.

— Il manque quatre verres à liqueur, dit-elle. Ils ont dû tom­ber pen­dant les combats.

Elle ouvrit son car­net. Nota : « 22 déc. — 4 verres à liqueur, cris­tal taillé — per­dus pen­dant l’at­taque du 19 déc. » Refer­ma le car­net. Regar­da Giang.

— On en rachè­te­ra, dit-elle.

Et elle repar­tit faire son ins­pec­tion, ses pas réson­nant dans le cou­loir vide avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome qui refuse de s’arrêter.

CHA­PITRE 20 — Le Café Giảng

Il par­tit un matin de printemps.

Pas en secret, pas en fuyant, pas comme Liên avait dis­pa­ru dans la nuit — mais au grand jour, par la porte prin­ci­pale, avec une valise dans une main et son car­net de recettes dans l’autre. Il por­tait une che­mise blanche. Il avait ciré ses chaus­sures. Et il avait poli, la veille au soir, cha­cun des verres du bar une der­nière fois, avec ce soin exces­sif, cette len­teur maniaque, ce mou­ve­ment cir­cu­laire du chif­fon dans le verre qui avait été, pen­dant onze ans, la prière silen­cieuse de sa vie.

Madame Lê l’at­ten­dait dans le hall.

Elle ne pleu­ra pas — Madame Lê ne pleu­rait pas, c’é­tait un prin­cipe aus­si abso­lu que le chi­gnon et l’áo dài noir. Mais son visage avait quelque chose de dif­fé­rent ce matin-là, une qua­li­té de por­ce­laine, de fra­gi­li­té maî­tri­sée, qui tra­his­sait l’ef­fort qu’il lui en coû­tait de res­ter droite.

— Tu as tout lais­sé en ordre ? demanda-t-elle.

— Tout est en ordre.

— Le double fond ?

— Fer­mé.

— Les verres ?

— Polis.

— Le comptoir ?

— Ciré.

Elle hocha la tête. Ouvrit son car­net. Et écri­vit, de son écri­ture nette, sans rature : « Mars 1947 — Nguyễn Văn Giang, bar­man — départ volon­taire après 11 ans de service. »

Puis elle refer­ma le car­net, le ser­ra contre sa poi­trine, et dit, d’une voix qui ne trem­blait pas mais qui avait, dans ses har­mo­niques, une vibra­tion infime que seul Giang pou­vait entendre :

— Le pro­chain ne sera pas aus­si bon.

— Le pro­chain sera différent.

— Ce n’est pas la même chose.

— Non. Ce n’est pas la même chose.

Ils se regar­dèrent. Onze ans de matins par­ta­gés, d’in­ven­taires, de ser­viettes volées, de chan­de­lier retrou­vé, de régimes tra­ver­sés, de fan­tômes côtoyés — tout cela pas­sa entre eux en un ins­tant, sans un mot, dans le silence du hall, sous le lustre de cris­tal qui pen­dait tou­jours du pla­fond et dont trois ampoules sur douze fonc­tion­naient encore.

Madame Lê ten­dit la main. Giang la ser­ra. C’é­tait une main sèche, ferme, une main qui avait fait dix mille lits et comp­té cent mille ser­viettes et qui ne lâchait jamais ce qu’elle tenait — sauf main­te­nant, sauf ce matin, où elle lâchait le bar­man du Metropole.

— Va, dit-elle. Et fais du bon café.

Dor­vil des­cen­dit en pyjama.

— Tu n’al­lais quand même pas par­tir sans me dire au revoir.

— Je t’ai dit au revoir hier soir.

— Hier soir ne compte pas. J’é­tais ivre.

— Tu es tou­jours ivre.

— Rai­son de plus.

Dor­vil le prit par les épaules. Le regar­da. Avec ce regard qu’il avait — ce regard de Fran­çais d’In­do­chine, ce regard de nau­fra­gé élé­gant, ce regard qui voyait tout et qui ne pou­vait rien — et dit :

— Tu vas me man­quer, Giang. Non — ton café va me man­quer. Non — toi, tu vas me man­quer. Les deux.

— Il y aura un autre barman.

— Il n’y aura pas un autre toi.

Il y avait quelque chose de théâ­tral dans cette phrase — Dor­vil ne pou­vait pas s’en empê­cher, il vivait dans la lit­té­ra­ture comme d’autres vivent dans une mai­son, et ses phrases avaient tou­jours un pied dans le roman. Mais le théâtre, cette fois, était sin­cère. Ses yeux le disaient. Ses mains, posées sur les épaules de Giang, le disaient. Et Giang, qui ne savait pas répondre aux mots, répon­dit comme il savait — il mit la main dans la poche de sa veste et en sor­tit un petit papier plié.

— Qu’est-ce que c’est ?

— La recette du cock­tail sans nom. Celui que j’ai fait pour Sain­te­ny. Rhum, miel de lon­gan, kum­quat, menthe. Et une goutte de nuoc mam.

Dor­vil déplia le papier. Lut. Rele­va les yeux.

— Nuoc mam ? Tu met­tais du nuoc mam dans les cocktails ?

— Une goutte. Une seule.

— Mon Dieu. Depuis com­bien de temps ?

— Depuis toujours.

Dor­vil écla­ta de rire. Un vrai rire — le rire des bons jours, le rire que Giang cher­chait comme un mineur cherche une veine d’or, le rire arra­ché aux pro­fon­deurs d’un homme qui avait déci­dé d’être triste.

— Nuoc mam, répé­ta-t-il en riant. J’ai bu du nuoc mam pen­dant dix ans sans le savoir. C’est la chose la plus indo­chi­noise que j’aie jamais entendue.

Ils se ser­rèrent la main. Puis Dor­vil, dans un élan qui ne lui res­sem­blait pas — ou qui lui res­sem­blait trop, jus­te­ment — ser­ra Giang contre lui. Briè­ve­ment. Mal­adroi­te­ment. Deux hommes qui ne savent pas se prendre dans les bras l’un de l’autre et qui le font quand même, parce que les mots ne suf­fisent pas et que le corps, par­fois, est le seul tra­duc­teur fiable.

Puis Dor­vil remon­ta dans sa chambre. Giang enten­dit ses pas dans l’es­ca­lier — lents, lourds, le pas d’un homme qui regagne sa soli­tude. La porte de la 207 se refer­ma. Et le Metro­pole absor­ba le bruit, comme il absor­bait tout.

Oncle Quốc n’é­tait pas là.

Giang ne s’en éton­na pas. Le vieil homme n’a­vait jamais dit au revoir — ce n’é­tait pas dans sa nature. Oncle Quốc appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait selon des lois qui n’ap­par­te­naient qu’à lui, et son absence ce matin avait la même signi­fi­ca­tion que sa pré­sence d’ha­bi­tude — elle disait : je suis là, même quand je ne suis pas là, et l’é­ven­tail que tu ne vois pas tapote quand même.

Giang sor­tit du Metro­pole par la porte principale.

Le soleil était levé. Le bou­le­vard brillait. Les tama­ri­niers étaient en fleurs — des grappes jaunes, pen­dantes, qui par­fu­maient l’air avec une dou­ceur presque indé­cente au milieu des ruines. La ville se recons­trui­sait — len­te­ment, obs­ti­né­ment, comme elle se recons­trui­sait après chaque catas­trophe, avec du bam­bou et de la tôle et de la bonne volon­té et cette éner­gie indes­truc­tible qui fai­sait des Hanoïens le peuple le plus infa­ti­gable que Giang eût jamais connu.

Il ne se retour­na pas.

Il ne se retour­na pas parce qu’il savait que s’il se retour­nait, il ver­rait la façade blanche, les colonnes, les volets noirs, et qu’il ne pour­rait plus par­tir. Le Metro­pole était un aimant. Le Metro­pole était un piège. Le Metro­pole était un foyer, et on ne quitte pas un foyer sans effort — sans cet effort de la volon­té qui consiste à mettre un pied devant l’autre et à ne pas regar­der en arrière.

Il mar­cha vers le vieux quartier.

Il tra­ver­sa les trente-six rues — la rue de la Soie, la rue de l’Argent, la rue du Papier votif, la rue des Nattes, la rue des Voiles. Il pas­sa devant le mar­ché Đồng Xuân, devant la cathé­drale Saint-Joseph, devant le petit temple chi­nois de la rue Hàng Buồm — la porte rouge, les spi­rales d’en­cens, les oranges. Il sui­vit la rue Hàng Bông, tour­na dans la rue Hàng Gai, et s’en­fon­ça dans une ruelle si étroite que sa valise tou­chait les murs des deux côtés.

Au fond de la ruelle, une porte.

Une petite porte de bois, peinte en bleu, qui don­nait sur un esca­lier de trois marches, qui don­nait sur une cour de deux mètres car­rés, qui don­nait sur une pièce.

La pièce était petite. Dix mètres car­rés, peut-être douze. Des murs de brique appa­rente. Un sol de car­re­lage ancien, dont les motifs géo­mé­triques — des losanges bleus et blancs — étaient à moi­tié effa­cés par les années. Un pla­fond bas, taché d’hu­mi­di­té, d’où pen­dait une ampoule nue. Pas de fenêtre sur la rue — seule­ment une ouver­ture sur la cour inté­rieure, qui lais­sait entrer un rec­tangle de lumière dans lequel des pous­sières dansaient.

Giang posa sa valise. Regar­da la pièce.

Puis il sourit.

Ce n’é­tait pas un sou­rire de satis­fac­tion — la pièce n’a­vait rien de satis­fai­sant, elle était petite, sombre, humide, et le loyer que le pro­prié­taire avait deman­dé était inver­se­ment pro­por­tion­nel à la sur­face, comme tout à Hanoï. C’é­tait un sou­rire de com­men­ce­ment. Le sou­rire de l’homme qui regarde un ter­rain vague et qui voit un palais. Le sou­rire d’An­dré Ducamp en 1901, peut-être, quand il avait regar­dé le coin du bou­le­vard Hen­ri-Rivière et qu’il avait vu le Metropole.

Il sor­tit de la valise son car­net de recettes. Le posa sur le comp­toir — car il y avait un comp­toir, un petit comp­toir de bois brut qu’il avait fait fabri­quer par un menui­sier du vieux quar­tier, un comp­toir sans aca­jou, sans cuivre, sans pré­ten­tion, mais un comp­toir, une sur­face hori­zon­tale der­rière laquelle un homme pou­vait se tenir debout et servir.

Il sor­tit les tasses — pas les tasses de céla­don, celles-là étaient res­tées au Metro­pole, elles appar­te­naient au Metro­pole. Des tasses ordi­naires, en por­ce­laine blanche, ache­tées au mar­ché, sans dis­tinc­tion, sans his­toire. Des tasses vierges. Des tasses qui atten­daient de deve­nir quelque chose.

Il sor­tit le phin — son phin en alu­mi­nium, celui qu’il uti­li­sait depuis dix ans, cabos­sé, noir­ci, mais fidèle. Il sor­tit le café — le robus­ta du Thái Nguyên, les grains tor­ré­fiés par ses soins. Il sor­tit les œufs — six œufs, dans leur panier tapis­sé de feuilles de bana­nier. Et il sor­tit le sucre de canne.

Il n’a­vait besoin de rien d’autre.

Il pré­pa­ra le pre­mier café. Le pre­mier cà phê trứng du Café Giảng. Le pre­mier café d’une his­toire qui dure­rait qua­rante ans — qua­rante ans de jaunes d’œufs bat­tus, de crème dorée dépo­sée sur le noir, de clients accrou­pis sur des tabou­rets bas, de murs jaunes — oui, les murs seraient jaunes, Liên avait eu rai­son, il les pein­drait en jaune, ce jaune de Hanoï, ce jaune des mai­sons colo­niales qui n’est pas tout à fait jaune mais pas tout à fait ocre, un jaune qui a la cha­leur du soleil et la patience du sable.

Il dépo­sa la crème sur le café. Le geste était le même qu’au Metro­pole — la déli­ca­tesse du chi­rur­gien, la pré­ci­sion de l’hor­lo­ger, la ten­dresse de l’a­mant. Mais la tasse était dif­fé­rente. Le comp­toir était dif­fé­rent. La lumière était dif­fé­rente. Et l’homme, der­rière le comp­toir, était dif­fé­rent — non pas chan­gé, mais accom­pli, comme un carac­tère de cal­li­gra­phie est accom­pli quand le pin­ceau a fini sa course et que l’encre, posée sur le papier, dit enfin ce qu’elle avait à dire.

Il prit la tasse. La por­ta à ses lèvres. But.

Le goût était le même. Exac­te­ment le même. Amer et doux. Fort et tendre. Noir et or. Le goût de Hanoï.

Dehors, dans la ruelle, un bruit de pas. Un client ? Pas encore — la porte n’é­tait même pas ouverte, il n’y avait pas d’en­seigne, pas de chaise, pas de tabou­ret. Juste un homme der­rière un comp­toir, avec un café à la main et un car­net de recettes ouvert à la bonne page.

Giang posa la tasse. S’es­suya les mains sur son tablier — un tablier neuf, blanc, sans tache, le tablier du pre­mier jour. Puis il ouvrit la porte bleue, sor­tit dans la ruelle, et accro­cha au mur, à côté de la porte, un petit pan­neau de bois qu’il avait peint lui-même, en lettres noires sur fond blanc, avec cette écri­ture ser­rée et pen­chée qui était la sienne :

CÀ PHÊ GIẢNG

Et il attendit.

Il atten­dit debout, der­rière son comp­toir, dans son café minus­cule aux murs pas encore jaunes, avec ses tasses de por­ce­laine blanche et son phin cabos­sé et ses œufs dans leur panier de feuilles de bana­nier. Il atten­dit comme les tor­tues du lac atten­daient — avec patience, avec constance, avec la cer­ti­tude tran­quille que ce qui doit venir viendra.

Quelque part au-des­sus de la ruelle, un fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs blanches sur les pavés. Et le par­fum — ce par­fum de Hanoï, ce par­fum de fleurs et de café et de soupe et d’en­cens et de pluie et de vie — entrait par la porte ouverte et se posait sur le comp­toir de bois brut comme une bénédiction.

Hanoï conti­nuait.

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CHA­PITRE 11 — Le capi­taine et la serveuse

Mori­zot com­men­ça par les regards.

Des regards appuyés, insis­tants, qui sui­vaient Liên à tra­vers la salle du res­tau­rant comme un pro­jec­teur suit un acteur sur une scène. Des regards qui se posaient sur elle quand elle se pen­chait pour poser un plat, quand elle se retour­nait pour rega­gner la cui­sine, quand elle tra­ver­sait la pièce avec son pla­teau en équi­libre, et qui ne la lâchaient pas, ne la lâchaient jamais, comme si Mori­zot avait déci­dé que cette jeune femme en áo dài blanc était un pay­sage et qu’il avait le droit de l’admirer.

Giang voyait tout depuis le bar.

Le bar et le res­tau­rant com­mu­ni­quaient par une arcade — une large ouver­ture en ogive, héri­tage de l’ar­chi­tecte fran­çais qui avait des­si­né l’hô­tel et qui avait cru bon d’a­jou­ter une touche de néo­go­thique à son voca­bu­laire colo­nial. Cette arcade don­nait à Giang une vue par­faite sur la moi­tié de la salle, et la moi­tié suf­fi­sait, car Mori­zot s’as­seyait tou­jours à la même table — la table six, près de la fenêtre, celle qui offrait la meilleure vue sur le tra­jet de Liên entre la cui­sine et les tables.

Après les regards vinrent les mots.

— Made­moi­selle, un sou­rire avec le café, s’il vous plaît.

Pro­non­cé sur un ton léger, badin, avec ce sou­rire trop blanc qui était la signa­ture de Mori­zot — un sou­rire de conqué­rant, un sou­rire de carte pos­tale, un sou­rire qui ne lais­sait aucune place au doute sur ce qu’il vou­lait dire et qui, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, n’a­vait rien de sédui­sant. Liên sou­rit en retour — un sou­rire pro­fes­sion­nel, cali­bré au mil­li­mètre, qui n’en­ga­geait que les muscles du visage et pas une once de la per­sonne qui se trou­vait der­rière — et ver­sa le café.

— Vous avez un joli pré­nom, made­moi­selle. Liên, c’est ça ? Ça veut dire quelque chose ?

— Lotus, monsieur.

— Lotus. La fleur qui pousse dans la boue et qui s’é­lève vers la lumière. Comme vous.

Liên ne répon­dit pas. Elle reprit son pla­teau et s’é­loi­gna avec cette grâce qui était deve­nue, aux yeux de Giang, aus­si natu­relle et aus­si mys­té­rieuse que la grâce d’un oiseau en vol — on ne sait pas com­ment il fait, on sait seule­ment que c’est beau et que ça ne nous appar­tient pas.

Mori­zot la regar­da s’é­loi­gner. Puis il se tour­na vers les offi­ciers qui l’ac­com­pa­gnaient et dit quelque chose que Giang n’en­ten­dit pas mais qu’il devi­na au rire gras qui suivit.

Le soir, au bar, Giang pré­pa­ra le gin tonic de Mori­zot en silence. Mori­zot buvait avec les autres offi­ciers — des jeunes hommes comme lui, arri­vés avec Leclerc, pleins de cer­ti­tudes et de tes­to­sté­rone, qui par­laient de l’In­do­chine comme d’un ter­rain de jeu et des Viet­na­miennes comme d’un attrait sup­plé­men­taire du décor. Ils n’é­taient pas méchants — pas plus méchants que n’im­porte quel groupe de jeunes hommes en uni­forme loin de chez eux, gri­sés par le pou­voir et l’exo­tisme. Mais ils étaient aveugles. Aveugles à ce que cette ville pen­sait d’eux. Aveugles à ce qui se pré­pa­rait dans les ruelles der­rière les bou­le­vards. Aveugles à Liên, qui les ser­vait avec son sou­rire de lotus et qui enre­gis­trait, der­rière ce sou­rire, chaque mot, chaque nom, chaque chiffre.

Car Giang en était main­te­nant cer­tain : Liên écoutait.

Il l’a­vait com­pris un soir de juin, quand Mori­zot, au troi­sième gin tonic, avait men­tion­né devant ses cama­rades un convoi de muni­tions atten­du à Hai­phong, et que Liên, qui pas­sait à ce moment-là avec un pla­teau de verres vides, avait ralen­ti — imper­cep­ti­ble­ment, une frac­tion de seconde, juste assez pour que l’o­reille capte la phrase — avant de pour­suivre son che­min. Ce ralen­tis­se­ment, Giang l’a­vait vu. Ce ralen­tis­se­ment, per­sonne d’autre ne l’a­vait vu. Et ce ralen­tis­se­ment conte­nait tout — le cou­rage, le dan­ger, la folie de ce que fai­sait Liên.

Elle jouait à un jeu mor­tel avec la non­cha­lance d’une funambule.

Et Mori­zot, sans le savoir, lui faci­li­tait la tâche. Car Mori­zot par­lait. Mori­zot par­lait beau­coup, fort, et sans pré­cau­tion, avec cette assu­rance des hommes qui croient que les murs n’ont pas d’o­reilles et que le per­son­nel est sourd. Il par­lait de troop move­ments au bar du Metro­pole comme d’autres parlent de sport ou de femmes — avec pas­sion, avec détail, avec une absence totale de dis­cré­tion qui aurait fait fré­mir Sain­te­ny s’il avait été là pour l’en­tendre. Mais Sain­te­ny n’é­tait pas là. Sain­te­ny était à Sai­gon, ou à Paris, ou quelque part dans le laby­rinthe des négo­cia­tions qui n’en finis­saient pas, et en son absence, le Metro­pole était deve­nu le ter­rain de jeu de Mori­zot et de ses semblables.

Un soir de juin, il fran­chit une ligne.

Liên ser­vait le dîner. Mori­zot était à sa table, seul pour une fois — ses cama­rades étaient en patrouille — et il avait bu plus que d’ha­bi­tude. Quand Liên s’ap­pro­cha pour débar­ras­ser, il posa sa main sur son poignet.

Giang vit le geste depuis le bar. Il vit la main de Mori­zot — une main large, bron­zée, avec des doigts épais — se refer­mer sur le poi­gnet de Liên, et il vit Liên s’im­mo­bi­li­ser, pas par sur­prise mais par cal­cul, comme un ani­mal qui éva­lue la menace avant de déci­der s’il fuit ou s’il mord.

— Asseyez-vous avec moi, dit Mori­zot. Cinq minutes. Le temps d’un verre.

— Je tra­vaille, monsieur.

— Vous tra­vaillez trop. Vous êtes la seule per­sonne dans cet hôtel qui tra­vaille vrai­ment. Les autres font sem­blant. Vous, non. C’est ce qui me plaît chez vous.

Liên reti­ra son poi­gnet. Pas d’un geste brusque — ce serait une offense, et offen­ser un offi­cier fran­çais en 1946, même un offi­cier ivre, même un offi­cier imbé­cile, n’é­tait pas sans consé­quence. Elle reti­ra son poi­gnet avec une flui­di­té qui trans­for­ma le refus en glis­se­ment, comme l’eau glisse sur une pierre sans la heurter.

— Mer­ci, mon­sieur. Mais le ser­vice m’attend.

Elle s’é­loi­gna. Mori­zot la regar­da par­tir — avec dans les yeux cette frus­tra­tion trouble des hommes qui confondent le refus avec l’invitation.

Giang posa le verre qu’il était en train de polir. Il le posa sans bruit, avec une len­teur déli­bé­rée, et il regar­da Mori­zot à tra­vers l’ar­cade. Il le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne se per­met­tait jamais — une inten­si­té qui n’é­tait pas de la haine, car Giang ne haïs­sait per­sonne, mais qui était de la vigi­lance, cette vigi­lance aiguë du pro­tec­teur qui ne peut pas pro­té­ger mais qui refuse de détour­ner les yeux.

Le len­de­main soir, Mori­zot revint.

Il était en meilleur état — sobre, rasé de frais, dans un uni­forme repas­sé — et il avait chan­gé de stra­té­gie. Plus de main sur le poi­gnet, plus de fami­lia­ri­té alcoo­li­sée. Il était poli, presque cour­tois, et il com­man­da son dîner avec une cor­rec­tion qui res­sem­blait à des excuses sans en être. Liên le ser­vit avec son pro­fes­sion­na­lisme habi­tuel. Mori­zot dit mer­ci, made­moi­selle, et ne la retint pas.

Mais à la fin du repas, il deman­da un café. Et quand Liên le lui appor­ta, il dit :

— Je vou­lais m’ex­cu­ser pour hier soir. J’a­vais trop bu. Ce n’est pas une excuse, c’est une explication.

Liên incli­na la tête — un geste qui pou­vait signi­fier l’ac­cep­ta­tion, le par­don, l’in­dif­fé­rence, ou les trois à la fois.

— C’est oublié, monsieur.

— Non, ce n’est pas oublié. Mais mer­ci de le dire.

Il but son café, paya, et sor­tit. Liên revint vers la cui­sine. En pas­sant devant le bar, elle croi­sa le regard de Giang. Et dans ce regard — un dixième de seconde, pas plus — Giang vit quelque chose qu’il ne vou­lait pas voir.

De l’in­té­rêt.

Pas de l’in­té­rêt pour l’homme — Giang en était presque sûr. Mais de l’in­té­rêt pour ce que l’homme pou­vait offrir. Un offi­cier de l’é­tat-major de Leclerc, repen­tant, cour­tois, dési­reux de plaire — c’é­tait une source d’in­for­ma­tion de pre­mier ordre. Un homme qui vou­lait se rache­ter par­lait plus libre­ment qu’un homme qui vou­lait séduire. Et Liên, avec l’ins­tinct d’une joueuse d’é­checs, avait vu l’ouverture.

Giang sen­tit une nau­sée qu’il n’ar­ri­vait pas à expli­quer — pas une nau­sée phy­sique mais morale, un dégoût de la situa­tion elle-même, de ce jeu dans lequel Liên uti­li­sait le désir de Mori­zot comme un levier, dans lequel Mori­zot uti­li­sait sa posi­tion comme un appât, et dans lequel lui, Giang, regar­dait tout depuis le bar sans pou­voir inter­ve­nir, sans même savoir ce qu’il aurait vou­lu faire s’il avait pu intervenir.

Les jours sui­vants, la danse se précisa.

Mori­zot venait chaque soir. Il était cour­tois. Il ne tou­chait pas Liên. Il lui par­lait — de la France, de sa famille, de sa ville natale quelque part en Nor­man­die, de sa mère qui lui envoyait des colis. Il par­lait aus­si de la situa­tion mili­taire — par vani­té, pro­ba­ble­ment, par besoin de mon­trer qu’il était impor­tant, qu’il savait des choses, qu’il n’é­tait pas seule­ment un capi­taine par­mi d’autres mais un homme dans la confi­dence, un homme au cou­rant. Il par­lait des ren­forts atten­dus, des posi­tions fran­çaises autour de Hanoï, des négo­cia­tions avec le Viet Minh qui pié­ti­naient. Il par­lait, et Liên écou­tait, avec ce sou­rire qui n’é­tait ni encou­ra­geant ni décou­ra­geant mais sim­ple­ment pré­sent, comme une porte entrou­verte que cha­cun inter­pré­tait à sa façon.

Un soir, Dor­vil intervint.

Giang n’a­vait pas pré­vu ça. Dor­vil était à son tabou­ret habi­tuel, son cock­tail à la main, et il obser­vait la scène depuis le bar avec cette luci­di­té amère qui était sa marque. Quand Mori­zot, au res­tau­rant, se pen­cha vers Liên pour lui mur­mu­rer quelque chose à l’o­reille — un com­pli­ment, une invi­ta­tion, Giang ne savait pas —, Dor­vil posa son verre et se leva.

Il tra­ver­sa l’ar­cade et s’ap­pro­cha de la table six.

— Capi­taine, dit-il.

Mori­zot leva les yeux. Il ne connais­sait pas Dor­vil — ou plu­tôt si, il le connais­sait vague­ment, comme on connaît un meuble dans un hôtel, quelque chose qui fait par­tie du décor et qu’on ne regarde pas.

— Mon­sieur ?

— Dor­vil. Étienne Dor­vil. J’ha­bite cet hôtel depuis un cer­tain temps. Je connais les lieux. Et je connais les usages.

Il dit cela avec une élé­gance sèche, presque cas­sante, une élé­gance de fonc­tion­naire colo­nial qui avait côtoyé assez de mili­taires pour savoir com­ment leur par­ler — en les regar­dant dans les yeux, en uti­li­sant un voca­bu­laire pré­cis, et en lais­sant entendre, sans jamais le dire expli­ci­te­ment, qu’on en savait plus qu’eux.

— Les usages ? répé­ta Morizot.

— Les usages de cet hôtel. Le per­son­nel n’est pas un diver­tis­se­ment, capi­taine. Les jeunes femmes qui servent au res­tau­rant ne sont pas un attrait tou­ris­tique. Si vous avez besoin de com­pa­gnie, il y a des éta­blis­se­ments pour ça. Pas celui-ci.

Le silence qui sui­vit fut si dense qu’on aurait pu le décou­per au cou­teau. Mori­zot rou­git — pas de honte mais de colère, cette colère de l’homme pris en défaut par quel­qu’un qu’il consi­dère comme infé­rieur. Liên, figée à deux mètres de la table, le pla­teau ser­ré contre elle comme un bou­clier, ne bou­geait pas.

— Je ne crois pas que ce soit vos affaires, mon­sieur Dorvil.

— Tout ce qui se passe dans cet hôtel est mes affaires. J’y vis. J’y mour­rai pro­ba­ble­ment. Et en atten­dant, je veille à ce que les gens qui y tra­vaillent soient trai­tés cor­rec­te­ment. C’est tout.

Dor­vil ne haus­sa pas la voix. Il n’a­vait pas besoin de la haus­ser — sa voix avait cette qua­li­té des voix qui portent sans effort, comme cer­tains ins­tru­ments portent le son plus loin que d’autres, par la seule ver­tu de leur réso­nance. Mori­zot sou­tint son regard pen­dant trois secondes, puis bais­sa les yeux — pas par sou­mis­sion mais par cal­cul, parce qu’un offi­cier intel­li­gent sait qu’une scène au res­tau­rant n’est jamais profitable.

— Bien sûr, dit-il. Vous avez rai­son. Bon­soir, mon­sieur Dorvil.

Dor­vil hocha la tête, pivo­ta, et revint au bar. Il se ras­sit sur son tabou­ret, reprit son verre, et but une gor­gée sans un mot. Giang le regardait.

— Mer­ci, dit-il.

— Ne me remer­cie pas. Je ne l’ai pas fait pour elle. Je l’ai fait pour moi. Il y a des choses qu’on ne sup­porte pas de voir, même quand on a déci­dé de ne plus regarder.

Il finit son verre. En com­man­da un autre. Et dit, en regar­dant le fond de son cock­tail comme on regarde le fond d’un puits :

— Elle joue un jeu dan­ge­reux, Giang. Tu le sais.

— Je ne sais rien.

— Tu sais tout. Tu vois tout. Tu es le bar­man. Le bar­man voit tou­jours tout. Et ce que tu vois te fait peur, et tu as rai­son d’a­voir peur, parce que les gens qui jouent à ce jeu-là finissent mal. Les Fran­çais ne sont pas stu­pides. Pas tous. Et quand ils décou­vri­ront ce qu’elle fait — pas si, quand — ce ne sera plus une ques­tion de sou­rires et de plateaux.

Giang ne répon­dit pas. Il prit le verre vide de Dor­vil, le lava, l’es­suya, le ran­gea. Des gestes auto­ma­tiques, des gestes de sur­vie, des gestes qui main­te­naient le monde en ordre quand le monde mena­çait de basculer.

Plus tard, après la fer­me­ture, Liên pas­sa devant le bar. Elle s’ar­rê­ta. Regar­da Giang. Regar­da Dor­vil qui mon­tait l’es­ca­lier, lour­de­ment, vers sa chambre.

— Il n’au­rait pas dû inter­ve­nir, dit-elle.

— Il a bien fait.

— Non. Ça attire l’at­ten­tion. L’at­ten­tion est la der­nière chose dont j’ai besoin.

Sa voix était calme, presque froide — une voix que Giang ne recon­nais­sait pas, une voix qui appar­te­nait à une autre Liên, une Liên plus dure, plus ancienne, plus lucide que celle qui fre­don­nait des chan­sons en essuyant les couverts.

— Mori­zot ne m’in­té­resse pas, dit-elle. Ce qui sort de sa bouche m’intéresse.

— Je sais.

— Alors tu sais aus­si que ce que je fais est néces­saire. Que chaque mot qu’il pro­nonce peut sau­ver des vies. Que les posi­tions des troupes, les dates des convois, les noms des com­man­dants — tout cela a un prix, et je suis la seule à pou­voir le payer sans que per­sonne s’en aper­çoive. Parce que je suis invi­sible. Parce qu’une ser­veuse est invi­sible. Et l’in­vi­sible est invincible.

Giang la regar­da. Dans la pénombre du bar, son visage avait la dure­té d’un masque de laque — beau, lisse, impé­né­trable. Puis le masque se fis­su­ra. À peine. Un fré­mis­se­ment du men­ton, un bat­te­ment de cils, quelque chose qui tra­his­sait l’ef­fort qu’il lui en coû­tait pour main­te­nir cette façade.

— Ne t’in­quiète pas pour moi, dit-elle. Plus dou­ce­ment cette fois.

— C’est exac­te­ment ce que font les gens pour qui on s’in­quiète. Ils disent de ne pas s’inquiéter.

Elle sou­rit. Un vrai sou­rire, enfin — un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de jour­née, mais un sou­rire qui venait de l’in­té­rieur, pas de la surface.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, Liên.

Elle dis­pa­rut dans la ruelle par la porte de ser­vice. Giang enten­dit ses pas — légers, rapides, déci­dés — puis le silence. Et il res­ta debout der­rière son comp­toir, dans son bar fer­mé, avec le bri­quet de Zhao dans le tiroir et l’o­deur du gin dans l’air et le fan­tôme du sou­rire de Liên flot­tant devant lui comme ces spi­rales d’en­cens qui tournent long­temps après que le bâton s’est consumé.

CHA­PITRE 12 — Paris, vu du comptoir

Ho Chi Minh était par­ti pour la France, et Hanoï, sans lui, res­sem­blait à un théâtre entre deux actes.

On savait qu’il était à Paris. On savait qu’il négo­ciait. On savait que des confé­rences se tenaient — Dalat d’a­bord, puis Fon­tai­ne­bleau — et que l’a­ve­nir du Viet­nam se jouait dans des salons dont per­sonne, à Hanoï, ne connais­sait les ten­tures. Mais on ne savait rien de plus. Les nou­velles arri­vaient par les jour­naux fran­çais, avec un retard de dix à quinze jours, et par la radio, quand la radio fonc­tion­nait, ce qui était de moins en moins sou­vent car les postes émet­teurs tom­baient en panne et les pièces de rechange n’exis­taient plus. Hanoï vivait dans un brouillard d’in­for­ma­tions par­cel­laires, de rumeurs contra­dic­toires et de silences assourdissants.

Au Metro­pole, ce brouillard pre­nait la forme d’une nor­ma­li­té suspecte.

Les Fran­çais avaient repris pos­ses­sion de l’hô­tel — pas offi­ciel­le­ment, pas juri­di­que­ment, puisque Giu Sinh Hoi en était désor­mais le pro­prié­taire, mais dans les faits, dans la pra­tique, dans l’oc­cu­pa­tion des lieux. Les offi­ciers de l’é­tat-major de Leclerc s’y étaient ins­tal­lés comme chez eux. Ils occu­paient les meilleures chambres, dînaient au res­tau­rant chaque soir, buvaient au bar jus­qu’à minuit, et trai­taient le Metro­pole avec cette fami­lia­ri­té pos­ses­sive des colo­niaux qui retrouvent un ter­ri­toire qu’ils consi­dèrent comme le leur. La pis­cine avait été rou­verte — une petite pis­cine rec­tan­gu­laire dans la cour inté­rieure, dont l’eau ver­dâtre avait été net­toyée, fil­trée et chlo­rée par un ser­gent du génie qui avait fait de cette opé­ra­tion une ques­tion d’hon­neur natio­nal. Les offi­ciers s’y bai­gnaient l’a­près-midi, en maillot, leurs corps blancs expo­sés au soleil tro­pi­cal avec l’in­sou­ciance de gens qui ne com­prennent pas que le soleil, ici, ne par­donne pas.

Le same­di soir, il y avait de la musique.

Pas un orchestre — le Metro­pole n’a­vait plus les moyens d’un orchestre — mais un gra­mo­phone, un vieux gra­mo­phone à pavillon en cuivre que quel­qu’un avait retrou­vé dans un pla­card du troi­sième étage, et une col­lec­tion de disques 78 tours qui avaient sur­vé­cu à trois occu­pa­tions. Des tan­gos, des valses, des fox-trots, du Piaf, du Tre­net, du Djan­go Rein­hardt dont les cordes de gui­tare cré­pi­taient dans les sillons usés avec une fièvre qui don­nait à la musique un grain, une tex­ture, une huma­ni­té que les enre­gis­tre­ments modernes n’au­raient jamais. Le gra­mo­phone était ins­tal­lé dans le salon de lec­ture, et le same­di soir, les offi­ciers fran­çais et leurs com­pagnes — des femmes de colons reve­nues avec la troupe, quelques Fran­çaises de Hanoï, et par­fois une ou deux Viet­na­miennes de bonne famille qui avaient choi­si le camp fran­çais par convic­tion, par inté­rêt ou par amour — dan­saient dans un espace réduit, entre les fau­teuils pous­sés contre les murs et les rideaux tirés sur la nuit.

Giang four­nis­sait les cocktails.

Il avait per­fec­tion­né sa gamme. L’é­té à Hanoï — cet été de 1946, moite, lourd, inter­mi­nable — exi­geait des bois­sons fraîches, et Giang avait déve­lop­pé une série de créa­tions qui fai­saient venir les offi­ciers au bar comme les abeilles viennent aux fleurs. Un mélange de rhum, de jus de mangue et de citron­nelle qu’il ser­vait dans des verres givrés — givrés à la main, en frot­tant un bloc de glace ache­té au mar­ché avec une éner­gie qui lui valait des crampes aux avant-bras. Un cock­tail à base de gin et de fleur de chry­san­thème, dont le goût amer et sucré évo­quait un automne qui n’exis­tait pas sous les tro­piques. Et son chef-d’œuvre pro­vi­soire — un mélange d’al­cool de riz, de lait de coco, de sucre de canne et d’une pin­cée de sel, qu’il appe­lait dans son car­net « Le Ton­kin » et dont le goût, disait Dor­vil, était « ce que Proust aurait bu s’il avait gran­di à Hanoï au lieu de Combray ».

Dor­vil, jus­te­ment, tra­ver­sait l’é­té avec une mélan­co­lie particulière.

Les same­dis soir le ren­daient triste. Il des­cen­dait au bar, s’as­seyait sur son tabou­ret, regar­dait les couples dan­ser dans le salon par l’ar­cade, et buvait plus que d’ha­bi­tude, ce qui était dire. La musique — le tan­go sur­tout, le tan­go avec ses vio­lons gémis­sants et ses accords mineurs — réveillait en lui des sou­ve­nirs qu’il ne racon­tait pas mais que son visage tra­his­sait. Giang devi­nait : Hoa. La femme par­tie. Les tan­gos dan­sés avec elle dans ce même hôtel, dans ce même salon, dans un autre temps. La robe de soie. Le par­fum. La façon dont elle posait sa main sur son épaule et dont le poids de cette main était, pour Dor­vil, le poids exact du bonheur.

— Tu sais ce qu’ils sont en train de faire, à Paris ? dit Dor­vil un same­di soir de juillet, après son troi­sième cocktail.

— Ils négocient.

— Non. Ils font sem­blant de négo­cier. Les vrais négo­cia­teurs — Sain­te­ny, Leclerc — ont été mis sur la touche. C’est d’Ar­gen­lieu qui mène le jeu main­te­nant. L’a­mi­ral d’Ar­gen­lieu. Un moine-sol­dat. Un ancien carme deve­nu mili­taire. Tu ima­gines ? Un moine qui dirige une guerre colo­niale. Il a pro­cla­mé la Répu­blique auto­nome de Cochin­chine en juin, pen­dant que Ho négo­ciait à Paris. En juin ! Pen­dant les négo­cia­tions ! C’est comme si tu signais un contrat de mariage pen­dant que ta femme est au tri­bu­nal pour le divorce.

Giang essuyait un verre. Il essuyait tou­jours un verre quand Dor­vil par­lait poli­tique — c’é­tait son geste de neu­tra­li­té, sa façon de res­ter dans le jeu sans prendre par­ti, d’é­cou­ter sans acquies­cer, de voir sans juger.

— Ho va reve­nir bre­douille, conti­nua Dor­vil. Les Fran­çais ne lui don­ne­ront rien. Pas l’u­ni­fi­ca­tion, pas l’in­dé­pen­dance réelle, pas la Cochin­chine. Ils lui don­ne­ront des mots — des mots creux, des pro­messes vagues, des for­mules diplo­ma­tiques qui ne veulent rien dire et qui per­mettent à cha­cun de ren­trer chez soi en pré­ten­dant avoir gagné. Et quand Ho ren­tre­ra ici, avec ses mains vides et ses mots creux, il ne lui res­te­ra qu’une option.

— Laquelle ?

— La seule option que l’his­toire laisse aux peuples qu’on a humi­liés. La guerre.

Le gra­mo­phone jouait un air de Tino Ros­si. Dans le salon, les couples tour­naient avec une grâce insou­ciante. Les robes blanches flot­taient. Les uni­formes étaient impec­cables. L’é­clai­rage à la bou­gie — car l’élec­tri­ci­té, même réta­blie dans le quar­tier fran­çais, res­tait capri­cieuse — don­nait à la scène une beau­té de tableau ancien, une qua­li­té de pein­ture fla­mande, avec ses clairs-obs­curs et ses visages dorés et cette impres­sion que tout cela était à la fois réel et infi­ni­ment fra­gile, comme un rêve qui se sait rêve.

Mori­zot dan­sait avec une jeune Fran­çaise — la fille d’un plan­teur de caou­tchouc, blonde, vive, qui riait trop fort et qui por­tait une robe blanche qui n’a­vait pro­ba­ble­ment pas été por­tée depuis 1940 et dont les cou­tures, à en juger par la ten­sion du tis­su aux épaules, n’al­laient pas sur­vivre à la soi­rée. Mori­zot la fai­sait tour­ner avec cette assu­rance des bons dan­seurs, et la jeune femme se lais­sait gui­der avec ce bon­heur simple des gens qui dansent et qui, l’es­pace d’une chan­son, oublient le pays dans lequel ils dansent.

Liên n’é­tait pas là.

Liên ne venait jamais le same­di soir. Elle finis­sait son ser­vice à vingt heures et dis­pa­rais­sait — où ? Giang ne le deman­dait plus. Il avait appris à ne pas deman­der, comme il avait appris à ne pas regar­der, comme il avait appris à ne pas res­sen­tir, ce qui était, de toutes les choses qu’il avait apprises, la plus dif­fi­cile et la moins réussie.

Au milieu de la soi­rée, un offi­cier entra avec un journal.

Un jour­nal fran­çais — Le Monde, daté de dix jours plus tôt — qu’il déplia sur le comp­toir du bar avec le geste triom­phant d’un homme qui apporte une nou­velle. Les offi­ciers se pres­sèrent autour de lui. Giang lut le titre à l’en­vers — il avait appris à lire à l’en­vers, comme tous les bar­mans — et vit les mots FON­TAI­NE­BLEAU et ÉCHEC et MODUS VIVENDI.

Les négo­cia­tions avaient échoué. Ho Chi Minh avait signé un accord pro­vi­soire — un modus viven­di, disait le jour­nal — qui ne réglait rien, qui repous­sait tout, qui n’é­tait qu’un pan­se­ment sur une plaie ouverte. L’u­ni­fi­ca­tion de la Cochin­chine était repor­tée. L’in­dé­pen­dance réelle res­tait un mirage. La France gagnait du temps. Le Viet­nam per­dait patience.

Les offi­ciers com­men­tèrent la nou­velle avec des avis diver­gents — cer­tains satis­faits, d’autres inquiets, d’autres indif­fé­rents — et la soi­rée reprit, le gra­mo­phone repar­tit, les couples se refor­mèrent, et Tino Ros­si chan­ta l’a­mour avec cette voix de miel qui sem­blait venir d’un monde où les guerres n’exis­taient pas.

Dor­vil ne dit rien. Il finit son verre, regar­da le jour­nal, regar­da le pla­fond, et mur­mu­ra quelque chose que Giang n’en­ten­dit qu’à moi­tié — quelque chose qui res­sem­blait à « pauvres fous » ou « pauvres gens » ou peut-être les deux à la fois.

Les semaines pas­sèrent. L’é­té s’é­ti­rait comme un cara­mel — chaud, col­lant, inter­mi­nable. La mous­son arri­vée en juin noyait Hanoï deux heures par jour sous des trombes d’eau si vio­lentes que les rues deve­naient des rivières et que les rats nageaient dans les cani­veaux avec une aisance qui for­çait le res­pect. Puis le soleil reve­nait, impi­toyable, et la ville fumait comme une cas­se­role, et l’hu­mi­di­té ren­dait les vête­ments pesants, les draps moites, les esprits irritables.

Au bar, Giang tra­vaillait. Il tra­vaillait comme il tra­vaillait tou­jours — avec constance, avec soin, avec cette régu­la­ri­té qui était sa forme à lui de résis­tance. Il polis­sait ses verres. Il inven­tait des cock­tails. Il écou­tait les conver­sa­tions. Il ser­vait le thé à Oncle Quốc, le rhum à Dor­vil, le gin à Mori­zot, le café à tous ceux qui le deman­daient. Il était le point fixe, l’axe immo­bile autour duquel le Metro­pole tour­nait, et le Metro­pole tour­nait autour du Viet­nam, et le Viet­nam tour­nait autour de son ave­nir, et l’a­ve­nir, cet été-là, avait le goût amer d’un fruit qui n’é­tait pas encore mûr mais qui com­men­çait déjà à pourrir.

Un soir d’août, Oncle Quốc dit quelque chose d’inhabituel.

Il était à sa table, comme tou­jours, avec son thé et son éven­tail. Le salon était vide — les Fran­çais étaient au res­tau­rant, la musique du gra­mo­phone fil­trait par l’ar­cade. Oncle Quốc tapo­ta son éven­tail contre sa paume. Une fois. Deux fois. Trois fois.

— L’Oncle revient bien­tôt, dit-il.

Il n’a­vait pas besoin de pré­ci­ser lequel. À Hanoï, en 1946, il n’y avait qu’un seul Oncle.

— Et quand il revien­dra, conti­nua le vieil homme, il ne sera plus le même homme. Il sera par­ti en espé­rant la paix. Il revien­dra en pré­pa­rant la guerre. Et le Metro­pole, qui a tou­jours été le lieu où les trai­tés se signent, devien­dra le lieu où les trai­tés se brisent.

Il finit son thé. Refer­ma son éven­tail. Et ajou­ta, en se levant, avec une légè­re­té qui contre­di­sait la gra­vi­té de ses mots :

— Pro­fite de la musique, Giang. Pro­fite des robes blanches et des tan­gos. Pro­fite de tout ce qui est beau et qui va finir. Car la beau­té qui sait qu’elle va finir est la plus belle de toutes.

Et il sor­tit dans la nuit, sa sil­houette brune se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té avec la faci­li­té d’un homme qui a l’ha­bi­tude de disparaître.

Giang res­ta der­rière son comp­toir. Le gra­mo­phone jouait une valse. Dans le salon, les couples tour­naient. La lumière des bou­gies trem­blait. Et quelque part à Paris, sur un bateau qui tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née ou dans un avion qui sur­vo­lait les mon­tagnes, un homme en tunique kaki et en san­dales de caou­tchouc ren­trait chez lui avec les mains vides et le cœur lourd, et tout ce que Giang pou­vait faire — tout ce qu’il avait jamais pu faire — c’é­tait polir un verre, pré­pa­rer un cock­tail, et attendre.

CHA­PITRE 13 — L’œuf

Le lait dis­pa­rut en septembre.

Pas d’un coup — pas comme le cham­pagne avait dis­pa­ru, brus­que­ment, du jour au len­de­main, rem­pla­cé par le vide. Le lait dis­pa­rut pro­gres­si­ve­ment, insi­dieu­se­ment, comme une marée qui se retire et dont on ne remarque l’ab­sence que lorsque le sable est déjà sec. D’a­bord les livrai­sons se firent irré­gu­lières — deux fois par semaine au lieu de trois, puis une fois, puis une fois toutes les deux semaines. Puis les prix dou­blèrent. Puis tri­plèrent. Puis le four­nis­seur ces­sa de répondre, et la petite bou­teille de lait frais que Giang posait chaque matin sur l’é­ta­gère du bar, à côté du sucrier et de la théière, ne fut plus là.

Ce fut une catas­trophe discrète.

Pour le thé, cela ne chan­geait rien — les Viet­na­miens buvaient le thé sans lait, et Oncle Quốc aurait consi­dé­ré l’a­jout de lait dans son thé vert comme un crime pas­sible de la peine capi­tale. Mais pour le café — le café tel que les Fran­çais le buvaient, le café crème, le café au lait, cette bois­son mati­nale sans laquelle un Fran­çais ne se consi­dère pas comme un être humain fonc­tion­nel — l’ab­sence de lait était un drame.

— Com­ment ça, il n’y a plus de lait ? dit Mori­zot, un matin, avec l’in­cré­du­li­té d’un homme à qui l’on annonce que la terre a ces­sé de tourner.

— Plus de lait, monsieur.

— Mais il y a des vaches au Viet­nam, quand même ?

— Il y a des buffles, mon­sieur. Les buffles ne donnent pas beau­coup de lait. Et ce qu’ils donnent va aux enfants.

Mori­zot le regar­da comme si Giang venait de lui expli­quer un théo­rème de phy­sique quan­tique. L’i­dée que le lait pût être rare, que le lait pût ne pas exis­ter, que le lait pût être un luxe dans un pays où les enfants mou­raient de faim — cette idée était si éloi­gnée de son uni­vers men­tal qu’elle n’y péné­trait pas, elle glis­sait sur la sur­face de sa com­pré­hen­sion comme l’eau sur les plumes d’un canard.

— Bon, dit-il. Un café noir, alors.

Il dit cela avec le ton d’un homme qui accepte un sacri­fice pro­vi­soire, comme on accepte un train en retard ou un res­tau­rant com­plet. Giang lui ser­vit un café noir. Le robus­ta ton­ki­nois, pré­pa­ré au phin, dense, puis­sant, avec cette amer­tume qui était sa signa­ture et qui, sans lait pour l’a­dou­cir, frap­pait le palais avec la force d’un coup de poing.

Mori­zot grimaça.

— C’est du goudron.

— C’est du café, monsieur.

— C’est du gou­dron dégui­sé en café.

Giang ne répon­dit pas. Mais la remarque res­ta. Elle res­ta comme res­tent les épines — petites, insi­gni­fiantes en appa­rence, mais fichées dans la chair avec une pré­ci­sion qui les rend dif­fi­ciles à reti­rer. Du gou­dron. Son café — son robus­ta du Ton­kin, tor­ré­fié à la main, mou­lu au mou­lin de cuivre, fil­tré au phin avec une patience de moine — réduit à du gou­dron parce qu’il man­quait un nuage de lait. Giang ne dit rien, parce qu’un bar­man ne dit rien, mais il pen­sa. Il pen­sa toute la journée.

Il pen­sa en ser­vant le thé à Oncle Quốc. Il pen­sa en pré­pa­rant les cock­tails du soir. Il pen­sa en lavant les verres. Il pen­sa en mon­tant dans sa chambre. Il pen­sa en se cou­chant. Et il pen­sa en se réveillant le len­de­main, avec cette obs­ti­na­tion tran­quille des gens qui ont un pro­blème et qui refusent de l’accepter.

Le pro­blème était simple : com­ment rendre le café onc­tueux sans lait ?

Le lait n’é­tait pas seule­ment un ingré­dient. Le lait était une tex­ture — une ron­deur, une dou­ceur, une enve­loppe qui adou­cis­sait l’a­mer­tume du café et qui le trans­for­mait, de bois­son aus­tère, en bois­son de plai­sir. Sans le lait, le café était nu, bru­tal, sans conces­sion. Avec le lait, le café était habillé, civi­li­sé, sédui­sant. Giang avait besoin de trou­ver un vête­ment de rem­pla­ce­ment. Un sub­sti­tut. Quelque chose qui ferait au café ce que le lait fai­sait — l’en­ro­ber, l’a­dou­cir, le rendre désirable.

Il essaya le lait de coco.

Trop gras. Trop lourd. Le lait de coco écra­sait le café au lieu de le por­ter. Le goût de coco domi­nait tout, et le café, noyé sous la graisse tro­pi­cale, per­dait son carac­tère, sa bru­ta­li­té, sa rai­son d’être. Un café au lait de coco n’é­tait pas un café — c’é­tait un dessert.

Il essaya le lait concen­tré sucré.

Mieux. Le lait concen­tré — celui qu’on trou­vait encore en boîtes, impor­té de France avant la guerre, sto­cké dans les arrière-bou­tiques des épi­ciers chi­nois à des prix pro­hi­bi­tifs — don­nait au café une dou­ceur épaisse, un goût de cara­mel, une onc­tuo­si­té qui plai­sait. Mais ce n’é­tait pas ça. Pas encore. Le lait concen­tré ren­dait le café sucré, pas cré­meux. Il y avait une dif­fé­rence — une dif­fé­rence que seul un palais édu­qué pou­vait per­ce­voir, mais que Giang per­ce­vait avec la net­te­té d’un musi­cien per­ce­vant une fausse note dans un orchestre.

Il essaya le beurre.

Étrange. Pas désa­gréable. Le beurre fon­dait dans le café chaud et créait en sur­face un film gras, doré, qui brillait sous la lumière comme une nappe de pétrole minia­ture. Le goût était riche, com­plexe, avec des notes de noi­sette et de cara­mel. Mais le beurre ne mous­sait pas. Il ne créait pas cette mousse, cette écume, cette crème légère qui était l’âme du café au lait — cette couche de dou­ceur posée sur l’a­mer­tume comme un bai­ser posé sur une blessure.

Il lui fal­lait de la mousse.

De la mousse. De la crème. Quelque chose qui se batte, qui s’aère, qui monte, qui gonfle, qui devienne léger et dense à la fois, qui se tienne sur le café comme un nuage se tient sur une montagne.

Et un matin d’oc­tobre, en ouvrant le réfri­gé­ra­teur pour prendre ses œufs — les six œufs qu’il ache­tait chaque semaine au mar­ché Đồng Xuân, les œufs qu’il pro­té­geait comme des joyaux, les œufs qui ser­vaient aux ome­lettes du res­tau­rant et aux flip cock­tails qu’il pré­pa­rait par­fois pour les ama­teurs —, il regar­da un œuf.

Il le prit dans sa main. Le tour­na. Le sou­pe­sa. Le por­ta à la lumière.

Un œuf.

Un jaune d’œuf. Gras, onc­tueux, doré. Riche en pro­téines. Capable, quand on le bat, de mon­ter en mousse — une mousse épaisse, cré­meuse, aérienne, qui se tient, qui a du corps, qui a de la tex­ture. Le jaune d’œuf était, en soi, un miracle de la nature — un concen­tré de nutri­tion et de gour­man­dise, une matière pre­mière que la pâtis­se­rie uti­li­sait depuis des siècles pour créer des crèmes, des sabayons, des mousses, des meringues.

Pour­quoi pas dans le café ?

L’i­dée était absurde. Un œuf dans le café. Qui met­trait un œuf dans le café ? Per­sonne n’a­vait jamais mis un œuf dans le café. Le café et l’œuf n’ap­par­te­naient pas au même uni­vers — l’un était une bois­son, l’autre un ali­ment, l’un se buvait noir et brû­lant à six heures du matin, l’autre se man­geait brouillé ou au plat avec du riz et de la sauce soja. Les mélan­ger reve­nait à croi­ser un chat et un pois­son — théo­ri­que­ment pos­sible, pra­ti­que­ment insensé.

Mais Giang n’é­tait pas sen­sé. Giang était barman.

Et un bar­man, par défi­ni­tion, est un homme qui mélange ce qui ne devrait pas être mélan­gé. Qui asso­cie le sucré et l’a­mer, le chaud et le froid, le fort et le doux. Qui prend deux liquides qui ne se connaissent pas et qui les pré­sente l’un à l’autre avec la cour­toi­sie d’un entre­met­teur, jus­qu’à ce qu’ils découvrent qu’ils ont quelque chose en com­mun et qu’ils se marient.

Giang cas­sa l’œuf.

Il sépa­ra le blanc du jaune avec le geste infaillible d’un homme qui a cas­sé des mil­liers d’œufs — un mou­ve­ment sec du poi­gnet, un trans­fert d’une demi-coquille à l’autre, le blanc qui coule entre les doigts, le jaune qui reste intact, trem­blant, d’un or pâle qui brillait dans la lumière du matin comme un petit soleil comestible.

Il posa le jaune dans un bol. Ajou­ta du sucre — du sucre de canne brun, une cuille­rée, puis deux. Puis il cher­cha un fouet. N’en trou­va pas. Prit une baguette — une baguette de bam­bou, une simple baguette à man­ger — et com­men­ça à battre.

Il bat­tit longtemps.

Le jaune et le sucre résis­tèrent d’a­bord — le mélange était épais, com­pact, rétif, comme deux étran­gers qui refusent de se par­ler. Puis, len­te­ment, quelque chose se pro­dui­sit. Le mélange s’é­clair­cit. Blan­chit. S’aé­ra. Le jaune d’or devint jaune pâle, puis crème, puis presque blanc, et la tex­ture chan­gea — de dense elle devint légère, de lourde elle devint mous­seuse, de com­pacte elle devint aérienne. Giang bat­tait, bat­tait, avec une régu­la­ri­té de métro­nome, et sous ses yeux le miracle opé­rait — la mousse mon­tait, mon­tait, s’é­pais­sis­sait, pre­nait du volume, pre­nait de la consis­tance, deve­nait cette chose qu’il cher­chait depuis des semaines : une crème. Une crème d’œuf. Dorée, légère, onc­tueuse, tremblante.

Il pré­pa­ra le café. Le robus­ta, le phin, la len­teur. Le café cou­la dans la tasse — noir, dense, brû­lant, avec cette huile en sur­face qui était la signa­ture du bon robus­ta ton­ki­nois. Puis, avec la déli­ca­tesse d’un chi­rur­gien posant un pan­se­ment, Giang dépo­sa la crème d’œuf sur le café.

La crème se posa.

Elle ne se mélan­gea pas. Elle ne cou­la pas. Elle ne se fon­dit pas dans le noir du café. Elle res­ta en sur­face — une couche dorée, épaisse, cré­meuse, posée sur le café noir comme un nuage posé sur un lac sombre. Deux mondes super­po­sés, deux cou­leurs, deux tex­tures — le noir et l’or, l’a­mer et le doux, le bru­tal et le tendre.

Giang prit une cuillère. Plon­gea dans la couche de crème. Por­ta à ses lèvres.

Le goût.

Le goût était quelque chose qu’il n’a­vait jamais éprou­vé — et Giang, qui avait goû­té des cen­taines de cock­tails, des dizaines de mélanges, des com­bi­nai­sons que per­sonne n’a­vait ten­tées avant lui, n’u­ti­li­sait pas ce mot à la légère. Le goût était une explo­sion douce. Le jaune d’œuf bat­tu avec le sucre avait créé une crème dont la tex­ture rap­pe­lait celle d’un sabayon — onc­tueuse, aérienne, fon­dante — et dont la dou­ceur enve­lop­pait l’a­mer­tume du café sans la mas­quer. Le café était tou­jours là, des­sous, puis­sant, noir, indomp­table. Mais la crème d’œuf l’a­dou­cis­sait, l’ar­ron­dis­sait, lui don­nait une pro­fon­deur nou­velle — comme un vête­ment de soie adou­cit les angles d’un corps sans en chan­ger la forme.

C’é­tait cré­meux sans être lourd. Sucré sans être écœu­rant. Chaud et froid à la fois — le café brû­lant, la crème tiède. Et le goût du jaune d’œuf — ce goût sub­til, presque imper­cep­tible, qui n’é­tait ni ani­mal ni végé­tal mais quelque chose entre les deux — ajou­tait une dimen­sion que le lait n’a­vait jamais eue. Le lait était neutre. Le jaune d’œuf avait un caractère.

Giang repo­sa la cuillère. Regar­da sa tasse. Regar­da le bol où le reste de crème atten­dait, dorée, trem­blante. Puis il regar­da ses mains — ses mains de bar­man, longues et fines, tachées de café, fati­guées par des années de ser­vice — et il sut, avec la cer­ti­tude tran­quille des gens qui ont trou­vé ce qu’ils cher­chaient, qu’il venait d’in­ven­ter quelque chose.

Il res­ta immo­bile un moment. Pas par triomphe — Giang n’é­tait pas un homme de triomphe. Par émer­veille­ment. Par ce sen­ti­ment rare et pré­cieux qui sai­sit les créa­teurs quand leur créa­tion se révèle pour la pre­mière fois — un mélange de sur­prise et d’é­vi­dence, comme si la chose avait tou­jours exis­té et qu’il avait sim­ple­ment été le pre­mier à la voir.

Puis il recommença.

Il cas­sa un deuxième œuf. Bat­tit le jaune avec le sucre. Pré­pa­ra un deuxième café. Dépo­sa la crème. Goû­ta. Ajus­ta — un peu moins de sucre cette fois, pour lais­ser l’a­mer­tume du café res­pi­rer davan­tage. Recom­men­ça. Troi­sième essai — avec un soup­çon de lait concen­tré mêlé au jaune, pour ajou­ter du corps. Qua­trième essai — sans le lait concen­tré, retour à la pure­té du jaune et du sucre, mais avec un bat­tage plus long, plus vigou­reux, pour obte­nir une mousse plus aérienne. Cin­quième essai — en chan­geant le café, en uti­li­sant un robus­ta plus léger, moins tor­ré­fié, pour voir com­ment la crème réagis­sait avec un café plus doux.

Chaque essai était noté dans le car­net. Chaque varia­tion, chaque pro­por­tion, chaque résul­tat. Giang écri­vait avec la rigueur d’un chi­miste et le plai­sir d’un poète — deux cuille­rées de sucre de canne, un jaune d’œuf de poule fer­mière, bat­tu sept minutes à la baguette de bam­bou, dépo­sé sur 40 ml de robus­ta Thái Nguyên tor­ré­fié fon­cé, fil­tré au phin pen­dant quatre minutes. Et en face de chaque recette, un mot — un seul mot qui résu­mait le ver­dict : « bon », « trop sucré », « pas assez de mousse », « presque », « presque », « oui ».

Oui.

Le sixième essai était le bon. Giang le sut avant même de goû­ter — il le sut en regar­dant la crème se poser sur le café, en voyant la façon dont elle se tenait, dont elle brillait, dont elle trem­blait sous la lumière du matin avec la fra­gi­li­té par­faite d’une chose qui vient de naître.

Il prit la tasse et tra­ver­sa le bar.

Oncle Quốc était à sa table. Huit heures du matin. Le thé, l’é­ven­tail, les yeux mi-clos. Giang posa la tasse devant lui sans un mot. Le vieil homme ouvrit les yeux. Regar­da la tasse. Regar­da la couche de crème dorée posée sur le café noir. Regar­da Giang.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Goû­tez.

Oncle Quốc prit la cuillère. Plon­gea. Por­ta à ses lèvres. Et ses yeux — ses yeux d’encre, ses yeux de let­tré, ses yeux qui avaient lu des mil­liers de poèmes et contem­plé des mil­liers de pay­sages — se fermèrent.

Quand il les rou­vrit, il souriait.

Pas un de ses sou­rires habi­tuels — dis­crets, mesu­rés, accom­pa­gnés d’un tapo­te­ment d’é­ven­tail. Un sou­rire large, plein, un sou­rire qui tra­ver­sait tout son visage, qui creu­sait ses rides et qui illu­mi­nait ses traits comme le soleil illu­mine un pay­sage après la pluie.

— Qu’est-ce que c’est ? répéta-t-il.

— Du café. Du jaune d’œuf. Du sucre.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— C’est extraordinaire.

Oncle Quốc but une deuxième gor­gée. Puis une troi­sième. Il buvait len­te­ment, avec la concen­tra­tion d’un cal­li­graphe tra­çant un carac­tère, en savou­rant chaque couche — la crème d’a­bord, puis le mélange crème-café, puis le café seul au fond de la tasse. Quand il repo­sa la tasse, il la regar­da un long moment, comme on regarde un pay­sage qu’on vient de décou­vrir et qu’on veut gra­ver dans sa mémoire.

— Tu sais ce que tu viens de faire, Giang ?

— J’ai fait un café avec un œuf.

— Non. Tu as fait quelque chose à par­tir de rien. Tu avais un manque — le lait. Et au lieu de te rési­gner au manque, tu as inven­té quelque chose qui dépasse ce qui man­quait. Ce café est meilleur que n’im­porte quel café au lait. Le lait était une habi­tude. L’œuf est une création.

Le vieil homme se leva. Posa de l’argent sur la table — trop d’argent, comme tou­jours. Et dit, en pre­nant son éventail :

— C’est comme ça qu’on sur­vit, Giang. Pas en rem­pla­çant ce qu’on a per­du par la même chose. En inven­tant quelque chose de nou­veau. Le pays ferait bien d’en prendre de la graine.

Et il sor­tit dans la lumière d’oc­tobre, son éven­tail tapo­tant sa paume avec le rythme satis­fait d’un homme qui vient de boire la meilleure tasse de sa vie.

Giang ser­vit le café à l’œuf à Dor­vil le soir même.

Dor­vil goû­ta. Repo­sa la tasse. Regar­da Giang. Et pro­non­ça un seul mot, un mot fran­çais, un mot qui conte­nait tout ce qu’il y avait à dire :

— Génie.

Puis il en com­man­da un deuxième.

La nou­velle se répan­dit au Metro­pole avec la vitesse d’un feu dans un champ sec. Les offi­ciers fran­çais, d’a­bord scep­tiques — un œuf dans le café ? ces Viet­na­miens sont fous — goû­tèrent, et se turent. Puis en recom­man­dèrent. Puis en par­lèrent à leurs col­lègues. Puis les col­lègues vinrent au bar spé­cia­le­ment pour goû­ter « le truc de Giang ». Mori­zot lui-même, le contemp­teur du gou­dron, posa sa tasse un matin et dit, avec une stu­pé­fac­tion non feinte :

— C’est le meilleur café que j’aie bu de ma vie. Et il n’y a pas de lait.

— Non, mon­sieur. Il y a un œuf.

— Un œuf. Com­ment diable met­tez-vous un œuf dans le café ?

— Avec les doigts, monsieur.

Les jours sui­vants, la file au bar du Metro­pole s’al­lon­gea. Des gens venaient de l’ex­té­rieur — des com­mer­çants du quar­tier fran­çais, des jour­na­listes, des diplo­mates — pour goû­ter cette bois­son dont tout le monde par­lait. Giang pré­pa­rait, bat­tait, ver­sait, ser­vait, avec la régu­la­ri­té d’un auto­mate et le plai­sir d’un artiste. Chaque tasse était un acte de créa­tion. Chaque couche de crème dépo­sée sur le café noir était un geste de beau­té dans un monde qui en man­quait cruellement.

Liên, un après-midi, s’ar­rê­ta devant le comptoir.

— Tu as trou­vé, dit-elle.

— Trou­vé quoi ?

— Ce que tu cher­chais. Ton café. Ton inven­tion. La chose qui n’est qu’à toi.

Elle prit la tasse qu’il avait pré­pa­rée pour elle — sans qu’elle la demande, parce qu’il l’a­vait vue arri­ver et qu’il avait com­men­cé à battre le jaune d’œuf avant même qu’elle fran­chisse la porte. Elle but debout, les yeux fer­més, et quand elle rou­vrit les yeux, ils brillaient.

— C’est le goût de Hanoï, dit-elle. Si Hanoï avait un goût, ce serait celui-là. Amer et doux. Fort et tendre. Quelque chose qui vient de la boue et qui monte vers le ciel.

Giang prit la tasse vide. La lava. La rangea.

Et dans son car­net, à la page du sixième essai, à côté du mot « oui », il ajou­ta un autre mot — un mot qu’il écri­vit en viet­na­mien, en petits carac­tères ser­rés, un mot qui n’a­vait rien à voir avec une recette mais qui avait tout à voir avec sa vie :

Cà phê trứng.

Café à l’œuf.

CHA­PITRE 14 — La cal­li­gra­phie du vieux

— Viens avec moi, dit Oncle Quốc.

C’é­tait un matin d’au­tomne, un de ces matins de Hanoï où la cha­leur recule enfin et où l’air, pen­dant quelques heures, a la dou­ceur d’une pro­messe. Oncle Quốc était debout — fait excep­tion­nel, car il était tou­jours assis quand Giang le voyait, tou­jours ins­tal­lé à sa table comme un Boud­dha sur son socle. Debout, il sem­blait plus petit, plus fra­gile, et en même temps plus vivant, comme si le mou­ve­ment le réac­ti­vait, remet­tait en marche un méca­nisme que l’im­mo­bi­li­té endormait.

— Où ?

— Tu verras.

Giang hési­ta. C’é­tait un jour de ser­vice. Madame Lê n’ai­mait pas les absences impré­vues. Mais quelque chose dans la voix d’Oncle Quốc — une urgence inha­bi­tuelle, une gra­vi­té tendre — le déci­da. Il ôta son tablier, le plia sur le comp­toir, et sui­vit le vieil homme hors du Metropole.

Ils mar­chèrent vers l’ouest. Oncle Quốc avan­çait len­te­ment, ses san­dales de cuir raclant les pavés avec un chuin­te­ment régu­lier qui don­nait à leur marche un rythme de pro­ces­sion. Ils quit­tèrent le quar­tier fran­çais, ses bou­le­vards larges et ses façades ocre, et s’en­fon­cèrent dans des rues plus étroites, plus anciennes, où les mai­sons avaient des toits de tuiles courbes et des murs de brique noir­cis par les siècles. L’air chan­geait — moins de gaz d’é­chap­pe­ment, plus de fumée de bois, de vapeur de riz, d’encens.

Puis le mur apparut.

Un long mur de pierre, gris et mas­sif, cou­rant le long d’une rue bor­dée de vieux arbres. Der­rière ce mur, des toits courbes se devi­naient, des pointes de pagode, des sil­houettes de pins taillés. Un por­tique monu­men­tal mar­quait l’en­trée — trois portes en arche sur­mon­tées d’un toit à double avan­cée, avec des colonnes de pierre sur les­quelles grim­paient des dra­gons sculp­tés dont les écailles étaient si fine­ment cise­lées qu’elles sem­blaient vibrer sous la lumière.

Le Văn Miếu. Le Temple de la Littérature.

Giang y était venu enfant, avec sa mère, mais ses sou­ve­nirs étaient flous — des images de pierre et de ver­dure, l’o­deur d’un bâton d’en­cens, la main chaude de sa mère sur la sienne. Il n’y était jamais retour­né. Le Temple de la Lit­té­ra­ture n’é­tait pas un lieu pour les bar­mans. C’é­tait un lieu pour les let­trés, les man­da­rins, les poètes — ces hommes dont la vie entière se jouait dans le tri­angle du pin­ceau, de l’encre et du papier.

— Entre, dit Oncle Quốc.

Ils fran­chirent le portique.

La pre­mière cour les accueillit avec un silence qui avait la tex­ture du velours — un silence épais, doux, qui étouf­fait les bruits de la ville et les rem­pla­çait par autre chose : le frois­se­ment des feuilles, le chant d’un oiseau invi­sible, le cla­po­tis d’une eau loin­taine. Des allées dal­lées de pierre ser­pen­taient entre des pelouses où pous­saient des fran­gi­pa­niers et des banyans cen­te­naires dont les racines aériennes pen­daient comme des rideaux de théâtre. Tout était vert — vert mousse, vert jade, vert forêt — et ce vert était si pro­fond, si satu­ré, qu’il sem­blait émettre sa propre lumière, une lumière végé­tale, une lumière d’un autre monde.

La deuxième cour était celle des stèles.

Giang s’ar­rê­ta.

De part et d’autre d’un bas­sin rec­tan­gu­laire — le Thiên Quang Tỉnh, le Puits de la Clar­té Céleste, dont l’eau dor­mante reflé­tait le ciel avec la fidé­li­té d’un miroir — se dres­saient des ran­gées de tor­tues de pierre. Quatre-vingt-deux tor­tues, mas­sives, impas­sibles, accrou­pies sur leurs quatre pattes comme des sen­ti­nelles éter­nelles. Et sur le dos de chaque tor­tue, une stèle — une plaque de pierre dres­sée ver­ti­ca­le­ment, haute d’un mètre, sur laquelle étaient gra­vés des noms.

— Les doc­teurs, dit Oncle Quốc. Les lau­réats des concours man­da­ri­naux. Depuis 1484.

Giang s’ap­pro­cha d’une stèle. Pas­sa ses doigts sur la pierre. Les carac­tères chi­nois étaient à moi­tié effa­cés par les siècles, ron­gés par la pluie et le vent, mais encore lisibles pour qui savait les lire — des noms, des dates, des pro­vinces d’o­ri­gine, des résul­tats d’exa­mens que ces hommes avaient pas­sés il y a cinq cents ans, dans des salles fer­mées, pen­chés sur leur pin­ceau, avec le même mélange de peur et d’es­poir que les étu­diants de toutes les époques.

— Chaque nom sur ces stèles, dit Oncle Quốc en mar­chant len­te­ment entre les tor­tues, est celui d’un homme qui a prou­vé sa valeur par le savoir. Pas par la nais­sance. Pas par l’argent. Pas par la guerre. Par le savoir. Le fils d’un pay­san pou­vait deve­nir man­da­rin s’il savait écrire. Le fils d’un pêcheur pou­vait gou­ver­ner une pro­vince s’il savait pen­ser. C’é­tait le génie du sys­tème — impar­fait, bien sûr, comme tout ce qui est humain, mais beau. L’i­dée que l’encre vaut plus que le sang.

Giang tou­cha une autre stèle. Sous ses doigts, la pierre était froide, lisse, pati­née par les siècles. Il pen­sa aux mains qui avaient gra­vé ces carac­tères — des mains de sculp­teur, patientes, pré­cises, qui avaient trans­for­mé les noms de let­trés oubliés en monu­ments de pierre por­tés par des tor­tues de gra­nit, et qui avaient ain­si créé quelque chose de plus durable qu’un empire, qu’une armée, qu’un traité.

— Les Chi­nois ont essayé de détruire ces stèles, dit Oncle Quốc. Pen­dant l’oc­cu­pa­tion Ming. Ils ont vou­lu effa­cer nos noms, notre mémoire, notre langue. Ils n’ont pas réus­si. Per­sonne ne réus­sit jamais à effa­cer ce qui est gra­vé dans la pierre. Les dra­peaux changent. Les noms restent.

Ils tra­ver­sèrent la troi­sième cour, puis la qua­trième — le sanc­tuaire prin­ci­pal, où une sta­tue de Confu­cius trô­nait dans une salle aux colonnes laquées rouge et or. L’air sen­tait l’en­cens — un encens dif­fé­rent de celui des temples, un encens plus sec, plus aus­tère, un encens de biblio­thèque. Des bâtons se consu­maient devant la sta­tue dans des brû­loirs de bronze pati­nés par les années, et leur fumée mon­tait en spi­rales pares­seuses vers le pla­fond à cais­sons sculp­tés, où des phé­nix et des dra­gons s’en­tre­mê­laient dans un bal­let figé depuis des siècles.

Oncle Quốc s’a­ge­nouilla. Briè­ve­ment — ses genoux ne lui per­met­taient plus les pros­ter­na­tions longues. Il joi­gnit les mains, incli­na la tête, et mur­mu­ra quelque chose que Giang n’en­ten­dit pas — une prière, un remer­cie­ment, un sou­ve­nir. Puis il se rele­va avec une len­teur de vieux pin et dit :

— Main­te­nant, viens chez moi.

*

La mai­son d’Oncle Quốc était à dix minutes du temple, dans une ruelle si étroite que deux per­sonnes ne pou­vaient y mar­cher de front. C’é­tait une mai­son-tube — longue, pro­fonde, haute de deux étages — dont la façade, peinte en jaune ocre, s’é­caillait avec cette élé­gance que seul le temps sait pro­duire. La porte était en bois sombre, sculp­tée de motifs géo­mé­triques, et le heur­toir — un anneau de bronze en forme de tête de lion — avait la patine d’un objet qui a été tou­ché par des mil­liers de mains.

Oncle Quốc pous­sa la porte. Giang entra.

L’in­té­rieur était un monde.

Un monde de papier, d’encre et de silence. La pièce prin­ci­pale — longue, étroite, haute de pla­fond — était tapis­sée de rou­leaux de cal­li­gra­phie. Des dizaines, des cen­taines de rou­leaux, sus­pen­dus aux murs, empi­lés sur des éta­gères, rou­lés dans des cylindres de bam­bou, dérou­lés sur une grande table de tra­vail qui occu­pait le centre de la pièce. Chaque rou­leau por­tait des carac­tères — cer­tains grands, puis­sants, tra­cés d’un seul geste, comme des cris silen­cieux ; d’autres petits, ser­rés, minu­tieux, comme des mur­mures ; d’autres encore d’une taille inter­mé­diaire, har­mo­nieux, équi­li­brés, comme des phrases bien construites. L’encre était noire — le noir le plus noir que Giang eût jamais vu, un noir sans fond, un noir abso­lu, un noir qui sem­blait aspi­rer la lumière et la trans­for­mer en sens.

— Assieds-toi, dit Oncle Quốc.

Giang s’as­sit sur un cous­sin, à côté de la table de tra­vail. La table était cou­verte de pierres à encre — ces pierres plates, creu­sées en leur centre, sur les­quelles le cal­li­graphe frotte son bâton d’encre avec de l’eau pour obte­nir l’encre liquide. Chaque pierre était dif­fé­rente — en forme de feuille, de nuage, de pois­son — et cha­cune por­tait la trace d’un tra­vail répé­té des mil­liers de fois, le creux de la pierre poli par le mou­ve­ment cir­cu­laire du bâton, comme le comp­toir du Metro­pole était poli par les coudes des clients.

L’air sen­tait l’encre de Chine, le papier de riz et l’en­cens froid. Un bâton d’en­cens s’é­tait consu­mé le matin — les cendres étaient encore dans le brû­loir, un petit dra­gon de bronze posé sur un meuble bas. La lumière entrait par une cour inté­rieure — un puits de lumière ver­ti­cal, étroit, bor­dé de pots de chry­san­thèmes et de bam­bous nains — et tom­bait sur la table de tra­vail avec la pré­ci­sion d’un projecteur.

Oncle Quốc pré­pa­ra le thé. Il le pré­pa­ra lui-même — pas avec la rapi­di­té d’un pro­fes­sion­nel mais avec la len­teur d’un rituel, en chauf­fant l’eau dans une bouilloire de terre cuite posée sur un bra­se­ro de char­bon, en rin­çant les tasses avec l’eau chaude, en mesu­rant les feuilles à l’œil, avec cette approxi­ma­tion savante qui est le pri­vi­lège des gens qui font la même chose depuis si long­temps qu’ils n’ont plus besoin de mesurer.

Ils burent en silence. Le thé avait un goût dif­fé­rent — pas meilleur ni moins bon que celui de Giang, mais dif­fé­rent, comme si la même eau et les mêmes feuilles pre­naient un goût dis­tinct selon les mains qui les pré­pa­raient et les murs entre les­quels on les buvait.

— Je ne t’ai jamais dit qui j’é­tais, dit Oncle Quốc.

— Non.

— Tu ne m’as jamais demandé.

— Non.

— Pour­quoi ?

Giang réflé­chit. C’é­tait une vraie ques­tion — pas une ques­tion rhé­to­rique, pas une ques­tion de let­tré. Oncle Quốc vou­lait savoir.

— Parce que vous êtes l’homme qui boit du thé à la table de gauche. C’est tout ce que j’ai besoin de savoir.

Le vieil homme rit. Son rire de feuille morte, sec et léger.

— C’est une bonne réponse. C’est la réponse d’un homme qui voit les gens pour ce qu’ils font, pas pour ce qu’ils disent qu’ils sont. Mais aujourd’­hui je vais te dire quand même. Pas parce que c’est impor­tant. Parce que c’est le moment.

Il posa sa tasse. Prit un bâton d’encre — long, noir, par­fai­te­ment cylin­drique — et com­men­ça à le frot­ter sur la pierre, en ajou­tant quelques gouttes d’eau, avec un mou­ve­ment cir­cu­laire dont la régu­la­ri­té était hyp­no­tique. Le bâton grin­çait dou­ce­ment contre la pierre. L’encre se for­mait — d’a­bord grise, diluée, puis de plus en plus noire à mesure que le mou­ve­ment se poursuivait.

— J’é­tais pro­fes­seur, dit-il. Pro­fes­seur de lit­té­ra­ture clas­sique à l’U­ni­ver­si­té de Hanoï. Avant les Japo­nais. Avant la guerre. J’en­sei­gnais les clas­siques chi­nois et la poé­sie viet­na­mienne. J’a­vais des élèves. J’a­vais un bureau avec une fenêtre qui don­nait sur un jar­din. J’a­vais une vie qui avait la forme de ce que j’aimais.

L’encre était prête. Oncle Quốc prit un pin­ceau — un pin­ceau de poils de chèvre, mon­té sur un manche de bam­bou — et le trem­pa dans l’encre. Le pin­ceau s’im­bi­ba. La pointe, fine et souple, se gor­gea de noir.

— Quand les Japo­nais sont arri­vés, l’u­ni­ver­si­té a fer­mé. Quand Ho Chi Minh a pris le pou­voir, l’u­ni­ver­si­té a rou­vert, mais on ne m’a pas rap­pe­lé. Trop vieux. Trop confu­céen. Pas assez révo­lu­tion­naire. Les jeunes cadres du Viet Minh ne veulent pas de Confu­cius. Ils veulent Marx. Ils veulent Lénine. Ils veulent des mots qui coupent, pas des mots qui éclairent.

Il leva le pin­ceau. Le tint en l’air, immo­bile, la pointe char­gée d’encre fré­mis­sant au bout comme une goutte sur le point de tom­ber. Puis, d’un geste — un seul geste, fluide, conti­nu, sans hési­ta­tion — il tra­ça un carac­tère sur une feuille de papier de riz posée devant lui.

Le carac­tère était : nhẫn.

Patience. Endu­rance. La lame sous le cœur — car le carac­tère, en chi­nois clas­sique, est com­po­sé du radi­cal du cœur sur­mon­té du radi­cal de la lame. La patience n’est pas la pas­si­vi­té. La patience est un cœur qui sup­porte la lame posée des­sus sans se briser.

— Voi­là ce que je vou­lais te don­ner, dit Oncle Quốc.

Giang regar­da le carac­tère. L’encre brillait encore — humide, vivante, d’un noir qui sem­blait conte­nir toutes les nuits de tous les hivers de tous les siècles. Le trait était par­fait — pas par­fait au sens géo­mé­trique, pas par­fait comme une ligne tirée à la règle, mais par­fait au sens humain, avec cette infime irré­gu­la­ri­té, cette vibra­tion du poi­gnet, cette res­pi­ra­tion du pin­ceau qui fai­sait de chaque cal­li­gra­phie une empreinte digi­tale, une signa­ture du corps autant que de l’esprit.

— Nhẫn, dit Giang.

— Nhẫn. C’est le mot que je veux que tu emportes. Pas parce que tu en as besoin main­te­nant. Parce que tu en auras besoin bientôt.

Le vieil homme souf­fla sur l’encre pour accé­lé­rer le séchage. Puis il rou­la la feuille avec déli­ca­tesse, la noua avec un cor­don de soie rouge, et la ten­dit à Giang.

— La cal­li­gra­phie, dit-il, est l’art de mettre tout son être dans un seul geste. Tout ce que tu es — ta colère, ta peur, ta joie, ta mémoire — doit pas­ser par le pin­ceau et se dépo­ser sur le papier en un ins­tant. C’est comme ton café, Giang. Un seul geste. Un jaune d’œuf, du sucre, un café. Tout est dans la main qui bat, dans le poi­gnet qui tourne, dans le moment où tu déposes la crème sur le noir. L’art est le même. Seul l’ins­tru­ment change.

Giang prit le rou­leau. Il le tint entre ses mains comme on tient un objet fra­gile — pas fra­gile par sa matière, le papier de riz était éton­nam­ment résis­tant, mais fra­gile par ce qu’il conte­nait, par le sens qu’il por­tait, par le geste qui l’a­vait créé.

— Mer­ci, dit-il. Il n’a­vait rien d’autre à dire. Mer­ci était insuf­fi­sant mais c’é­tait tout ce qu’il avait.

Oncle Quốc hocha la tête. Pas un de ses hoche­ments habi­tuels — cal­cu­lé, mesu­ré. Un hoche­ment simple, presque tendre.

— Main­te­nant retourne à ton comp­toir, dit-il. Tes verres t’at­tendent. Et un bar­man qui fait attendre ses verres ne mérite pas ses verres.

Giang sou­rit. Se leva. Tra­ver­sa la pièce aux rou­leaux, la cour aux chry­san­thèmes, la porte au heur­toir de lion. Il débou­cha dans la ruelle, le rou­leau ser­ré contre sa poi­trine, et mar­cha vers le Metropole.

En che­min, il pas­sa devant le mur du Temple de la Lit­té­ra­ture. Le long mur de pierre grise. Les toits courbes der­rière. Les dra­gons sculp­tés. Et il pen­sa aux quatre-vingt-deux tor­tues qui por­taient sur leur dos les noms des let­trés depuis cinq cents ans, et il pen­sa que la patience de ces tor­tues — la patience miné­rale, la patience de pierre, la patience de ceux qui portent le savoir sur leur dos sans jamais fai­blir — était exac­te­ment ce qu’Oncle Quốc venait de lui offrir dans un carac­tère d’encre sur une feuille de papier de riz.

Nhẫn.

La lame sous le cœur.

Il ren­tra au Metro­pole, accro­cha le rou­leau au mur der­rière le comp­toir — entre la pho­to­gra­phie de l’i­nau­gu­ra­tion de 1901 et une éta­gère de verres — et reprit son tablier.

Madame Lê pas­sa, vit le rou­leau, s’arrêta.

— C’est quoi ?

— De la calligraphie.

— Je vois bien que c’est de la cal­li­gra­phie. Qu’est-ce que ça dit ?

— Nhẫn. Patience.

Madame Lê regar­da le carac­tère. Long­temps. Avec ce regard qu’elle réser­vait aux objets qu’elle éva­luait — un regard de com­mis­saire-pri­seur, de comp­table, de femme qui sait ce que les choses valent.

— C’est beau, dit-elle.

Et elle repar­tit, son car­net ser­ré contre la poi­trine, ses pas réson­nant dans le cou­loir avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome, et Giang res­ta seul dans son bar avec la patience accro­chée au mur et le café à l’œuf dans son car­net et la cer­ti­tude, fra­gile mais intacte, que les choses qui comptent sont celles qu’on ne peut pas voler — ni les Chi­nois, ni les Fran­çais, ni les Japo­nais, ni per­sonne — parce qu’elles sont gra­vées non pas dans la pierre mais dans les gestes, dans les saveurs, dans l’encre et dans le cœur.

CHA­PITRE 15 — Les barricades

La nou­velle arri­va au Metro­pole par frag­ments, comme un miroir qui se brise — d’a­bord un éclat, puis un autre, puis une pluie de mor­ceaux dont cha­cun reflé­tait une par­tie de l’hor­reur sans en mon­trer la totalité.

Le pre­mier frag­ment fut un télégramme.

Giang ne le lut pas — il n’a­vait pas accès aux télé­grammes, les télé­grammes étaient pour les offi­ciers, pour les diplo­mates, pour les gens qui avaient le droit de savoir. Mais il vit le visage du lieu­te­nant qui l’ap­por­ta au bar où Mori­zot déjeu­nait avec deux col­lègues. Il vit le lieu­te­nant poser le papier sur la table. Il vit Mori­zot le lire. Et il vit le visage de Mori­zot chan­ger — pas pâlir, non, Mori­zot n’é­tait pas un homme qui pâlis­sait, mais se figer, se dur­cir, se trans­for­mer en quelque chose de miné­ral, comme si les os sous la peau avaient sou­dain pris le des­sus sur la chair.

— Hai­phong, dit Mori­zot à voix basse.

Le deuxième frag­ment fut un officier.

Un capi­taine du génie, arri­vé de Hai­phong par la route dans la nuit, cou­vert de pous­sière, les yeux rouges, qui entra au bar à dix heures du matin et com­man­da un cognac avec la voix d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis qua­rante-huit heures et qui n’a pas l’in­ten­tion de dor­mir de sitôt. Il but le cognac d’un trait, en com­man­da un deuxième, et racon­ta — pas à Giang, pas aux clients, à per­sonne en par­ti­cu­lier, au mur, au pla­fond, à l’air — ce qui s’é­tait passé.

Le 23 novembre, la flotte fran­çaise avait bom­bar­dé les quar­tiers viet­na­miens de Hai­phong. Un conflit au port — une his­toire de taxes doua­nières, de contre­bande, de navire arrai­son­né — avait dégé­né­ré. Le colo­nel Dèbes avait reçu l’ordre du géné­ral Val­luy de reprendre la ville. Et il l’a­vait reprise. À coups de canon. Les canons des navires de guerre avaient tiré sur les mai­sons, sur les mar­chés, sur les rues. Pen­dant un après-midi. Six mille morts. Peut-être plus. Des civils. Des femmes. Des enfants. Des gens qui fai­saient leurs courses au mar­ché, qui pré­pa­raient le dîner, qui ren­traient de l’école.

Six mille morts.

Giang lava un verre pen­dant que le capi­taine du génie par­lait. Il lava le verre len­te­ment, métho­di­que­ment, en tour­nant le chif­fon à l’in­té­rieur du verre avec ce mou­ve­ment cir­cu­laire qu’il avait accom­pli cent mille fois et qui, ce matin-là, était la seule chose entre lui et quelque chose qu’il ne vou­lait pas nom­mer. Six mille morts. C’é­tait un nombre. Un nombre abs­trait, impos­sible à se repré­sen­ter, impos­sible à sen­tir. Com­ment sent-on six mille morts ? Com­ment ima­gine-t-on six mille corps ? Giang ne pou­vait pas. Son esprit refu­sait. Son corps refu­sait. Ses mains conti­nuaient de tour­ner le chif­fon dans le verre, et le verre deve­nait propre, et le monde ne l’é­tait pas.

Le troi­sième frag­ment fut Liên.

Elle dis­pa­rut.

Pas comme d’ha­bi­tude — pas pour un après-midi, pas avec son áo dài bleu et son cha­peau conique. Elle dis­pa­rut com­plè­te­ment. Un matin elle était là, le sui­vant elle n’é­tait plus là. Son casier dans le ves­tiaire du per­son­nel était vide. Son tablier n’é­tait plus accro­ché au cro­chet. Sa chambre de la rue Hàng Bông — Giang se ren­sei­gna, dis­crè­te­ment, par l’in­ter­mé­diaire du cui­si­nier Bảo dont la femme connais­sait les voi­sines de Liên — était vide elle aus­si. Pas de valise, pas de vête­ments, pas de livres. Comme si Liên n’a­vait jamais exis­té. Comme si elle s’é­tait dis­soute dans l’air de Hanoï, absor­bée par la ville, aspi­rée par la guerre qui venait.

Madame Lê nota l’ab­sence dans son car­net avec la même rigueur qu’elle notait les ser­viettes volées : « 26 novembre — Liên, ser­veuse — par­tie sans pré­avis. » Pas d’é­mo­tion. Pas de com­men­taire. Juste le fait, la date, le constat. Madame Lê avait vu trop de gens par­tir pour s’é­ton­ner encore.

Giang, lui, ne nota rien. Il n’a­vait pas besoin de noter. L’ab­sence de Liên était ins­crite dans le bar comme une fis­sure dans un mur — invi­sible pour qui ne la cher­chait pas, béante pour qui savait où regar­der. La table où elle posait son pla­teau. Le coin du comp­toir où elle s’ac­cou­dait pour boire son café. L’es­ca­lier de ser­vice où elle lisait pen­dant ses pauses. Chaque lieu por­tait sa trace, et chaque trace était un vide, et le vide avait la forme exacte de son corps.

Il ne s’in­quié­ta pas. Ou plu­tôt si — il s’in­quié­ta ter­ri­ble­ment, mais il trans­for­ma son inquié­tude en tra­vail, comme il trans­for­mait tout en tra­vail, parce que le tra­vail était le seul lan­gage qu’il maî­tri­sait par­fai­te­ment et que, dans ce lan­gage-là, l’in­quié­tude deve­nait un geste — un verre poli plus long­temps, un café pré­pa­ré avec plus de soin, un comp­toir essuyé une fois de plus.

Il savait où elle était. Pas l’a­dresse, pas le lieu — mais l’en­droit au sens large, l’es­pace dans lequel elle s’é­tait enfon­cée. Le maquis. La résis­tance. Le Viet Minh. Elle avait rejoint les autres — les jeunes gens qui par­taient vers les mon­tagnes, vers les forêts, vers les vil­lages du del­ta, pour pré­pa­rer ce que tout le monde sen­tait venir et que per­sonne n’o­sait nommer.

Les jours qui sui­virent Hai­phong furent les plus étranges que Giang eût connus au Metropole.

L’hô­tel ne chan­gea pas — ou plu­tôt si, il chan­gea, mais de l’in­té­rieur, comme un visage qui garde la même expres­sion mais dont les yeux se modi­fient. Les offi­ciers fran­çais conti­nuaient de dîner au res­tau­rant, de boire au bar, de nager dans la pis­cine. Mais leurs conver­sa­tions avaient chan­gé. Moins de rires. Plus de mur­mures. Des regards échan­gés par-des­sus les verres, des silences sou­dains quand quel­qu’un s’ap­pro­chait, des jour­naux lus avec une atten­tion fébrile. L’at­mo­sphère était celle d’un navire dont les pas­sa­gers savent que la tem­pête approche mais qui conti­nuent de dîner, de dan­ser, de jouer aux cartes, parce que le capi­taine n’a pas encore don­né l’ordre de rega­gner les cabines.

Dehors, Hanoï se transformait.

Giang le voyait lors de ses sor­ties au mar­ché — des sor­ties qu’il conti­nuait de faire, chaque mar­di et chaque ven­dre­di, parce que les mar­chés étaient le pouls de la ville et qu’un bar­man qui ne prend pas le pouls de sa ville est un bar­man aveugle. Les rues avaient chan­gé. Des bar­ri­cades appa­rais­saient — d’a­bord dis­crètes, presque timides, faites de sacs de sable et de poutres, posées au coin de cer­taines ruelles du vieux quar­tier. Puis plus sub­stan­tielles — des amas de meubles, de char­rettes ren­ver­sées, de troncs d’arbres, qui blo­quaient des car­re­fours entiers. Les mar­chands du mar­ché Đồng Xuân fer­maient plus tôt. Les rues se vidaient à la tom­bée du jour. Les affiches du Viet Minh, qui avaient dis­pa­ru pen­dant les mois de l’é­té, réap­pa­rais­saient — plus nom­breuses, plus rouges, plus directes.

Et les regards. Les regards des Viet­na­miens avaient chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence pru­dent, l’ob­ser­va­tion dis­tante, l’in­dif­fé­rence polie des mois pré­cé­dents. C’é­tait autre chose — une dure­té, une réso­lu­tion, une lumière froide dans les yeux qui disait : nous savons ce qui s’est pas­sé à Hai­phong, et nous n’ou­blie­rons pas.

Un soir de fin novembre, Sain­te­ny revint au Metropole.

Giang ne l’a­vait pas vu depuis des mois — depuis le soir du cham­pagne enter­ré, le soir des accords. Sain­te­ny avait été à Sai­gon, à Paris, par­tout sauf à Hanoï, et son retour, en ce moment pré­cis, avait la signi­fi­ca­tion d’un signe. On ne ren­voie pas un négo­cia­teur quand tout va bien. On ren­voie un négo­cia­teur quand tout va mal et qu’on espère — sans y croire — qu’il peut encore arrê­ter la chute.

Sain­te­ny entra au bar à vingt-deux heures.

Il avait vieilli. Pas de quelques mois — de quelques années. Ses tempes gri­son­naient, ses joues s’é­taient creu­sées, et cette lumière d’es­poir que Giang avait vue dans ses yeux le jour des accords avait dis­pa­ru, rem­pla­cée par quelque chose de plus sombre, de plus lourd, qui res­sem­blait à ce que les Fran­çais appellent la luci­di­té et qui n’est, bien sou­vent, que le nom poli du désespoir.

Il s’as­sit au comp­toir. Ne com­man­da rien. Res­ta un moment immo­bile, les mains à plat sur l’a­ca­jou, à regar­der les bou­teilles ali­gnées devant lui comme un homme regarde un pay­sage fami­lier qu’il voit peut-être pour la der­nière fois.

Giang posa un café devant lui. Le cà phê trứng — la crème d’œuf, dorée, trem­blante, posée sur le noir du robus­ta. Sain­te­ny regar­da la tasse avec surprise.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Quelque chose de nou­veau. Goûtez.

Sain­te­ny goû­ta. Et pen­dant un ins­tant — un seul ins­tant, bref comme un bat­te­ment de cils — son visage se déten­dit. Le pli entre ses sour­cils s’ef­fa­ça. La mâchoire ser­rée se relâ­cha. Il y eut, dans ses yeux, un éclair de quelque chose qui res­sem­blait au plai­sir, ou à la sur­prise du plai­sir, ou au sou­ve­nir de ce que le plai­sir avait été.

— C’est remar­quable, dit-il. C’est du café ?

— Du café et un œuf.

— Un œuf ?

— Un jaune d’œuf bat­tu avec du sucre. À défaut de lait.

Sain­te­ny hocha la tête. But une deuxième gor­gée. Repo­sa la tasse.

— Si seule­ment tout était aus­si simple, dit-il. Trou­ver un sub­sti­tut. Inven­ter une solu­tion. Trans­for­mer le manque en création.

Il ne dit rien de plus ce soir-là. Il finit son café, paya, ser­ra la main de Giang — une poi­gnée de main plus longue que d’ha­bi­tude, plus appuyée — et sor­tit dans la nuit de Hanoï.

Giang le regar­da par­tir. Et il pen­sa à Hai­phong. Six mille morts. À Liên, quelque part dans le maquis. Aux bar­ri­cades qui mon­taient dans les rues. Au carac­tère nhẫn accro­ché au mur der­rière lui — la lame sous le cœur, la patience comme arme. Et il se deman­da com­bien de temps encore la patience suf­fi­rait, com­bien de temps encore les verres pour­raient être polis et les cafés pré­pa­rés et les comp­toirs essuyés avant que la lame, enfin, trans­perce le cœur.

Madame Lê entra. Tard. Elle avait son air des soirs graves — les lèvres pin­cées, le car­net ser­ré, le chi­gnon plus ser­ré encore.

— J’ai fait des réserves, dit-elle. De l’eau. Du riz. Des bou­gies. Des ban­dages. C’est dans la cave.

— Des bandages ?

— Des ban­dages, Giang. On ne sait jamais.

Et elle repar­tit, sans un mot de plus, avec cette effi­ca­ci­té ter­ri­fiante des gens qui pré­parent le pire sans y croire tout en y croyant complètement.

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CHA­PITRE 6 — Mieux vaut renifler

Le 6 mars 1946 com­men­ça par un bruit de moteurs.

Giang les enten­dit avant l’aube — un gron­de­ment sourd, loin­tain, qui venait du port flu­vial et remon­tait les bou­le­vards comme une rumeur de ton­nerre. Des camions, des véhi­cules blin­dés, les pre­miers élé­ments du corps expé­di­tion­naire fran­çais qui atten­daient dans la baie d’Hai­phong et qui com­men­çaient, disait-on, à remon­ter vers Hanoï. Mais ils n’en­tre­raient pas encore. Pas ce jour-là. Ce jour-là, il fal­lait d’a­bord signer.

Le Metro­pole était en état de siège diplomatique.

Madame Lê avait décré­té le grand net­toyage — un grand net­toyage comme elle seule savait en orga­ni­ser, c’est-à-dire un évé­ne­ment d’une ampleur mili­taire, mobi­li­sant tout le per­son­nel dis­po­nible, avec des objec­tifs pré­cis, un calen­drier ser­ré et une tolé­rance zéro pour l’ap­proxi­ma­tion. Les sols furent lavés deux fois. Les cuivres asti­qués. Les fenêtres — celles qui avaient encore des vitres — net­toyées au vinaigre. Le papier hui­lé des fenêtres bri­sées fut rem­pla­cé par du papier neuf, ache­té la veille au mar­ché noir à un prix que Madame Lê refu­sa de divul­guer mais qui, à en juger par l’ex­pres­sion de ses lèvres, lui avait coû­té une part signi­fi­ca­tive de sa réserve per­son­nelle de dignité.

Giang pré­pa­ra le bar comme pour une cérémonie.

Il sor­tit ses meilleures bou­teilles — les sur­vi­vantes, les res­ca­pées, celles qu’il avait cachées dans un double fond qu’il avait lui-même construit der­rière l’é­ta­gère du fond. Un cognac Hen­nes­sy dont l’é­ti­quette jau­nis­sait mais dont le liquide ambré n’a­vait rien per­du de sa noblesse. Un arma­gnac oublié depuis 1939 dans une caisse que les Japo­nais n’a­vaient pas trou­vée. Deux bou­teilles de vin rouge — un bor­deaux indé­fi­nis­sable, impor­té avant la guerre, dont le bou­chon tenait par miracle et par prière. Et du cham­pagne. Une seule bou­teille, la der­nière, que Giang avait enter­rée dans la cour inté­rieure pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, enve­lop­pée dans des chif­fons et enfouie au pied du fran­gi­pa­nier, comme un tré­sor de pirate, comme une pro­messe de jours meilleurs.

Il ne savait pas si l’oc­ca­sion méri­tait le cham­pagne. Mais il sen­tait, avec cet ins­tinct des gens de ser­vice qui per­çoivent la tem­pé­ra­ture des évé­ne­ments avant ceux qui les font, que ce jour-là n’é­tait pas un jour ordinaire.

Dès huit heures, les allées et venues commencèrent.

Des Viet­na­miens d’a­bord — les mêmes cadres en tunique sombre que lors de la der­nière visite, mais plus nom­breux, plus ner­veux, por­tant des dos­siers plus épais et des visages plus creu­sés. Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon de lec­ture, qui avait été réamé­na­gé pour l’oc­ca­sion : la table basse rem­pla­cée par une table de confé­rence emprun­tée au bureau de la direc­tion, huit chaises dis­po­sées en cercle, des cen­driers en por­ce­laine posés à inter­valles régu­liers car les négo­cia­teurs, aus­si bien fran­çais que viet­na­miens, fumaient comme des locomotives.

Puis les Chi­nois. Pas des sol­dats cette fois — des offi­ciers supé­rieurs, en uni­forme propre, avec des galons dorés et des bottes cirées, envoyés par le géné­ral Lu Han pour sur­veiller les négo­cia­tions. Car c’é­tait là le nœud de l’af­faire : les accords ne concer­naient pas seule­ment la France et le Viet­nam, ils concer­naient aus­si la Chine, qui devait accep­ter de reti­rer ses troupes pour lais­ser entrer les Fran­çais. Trois puis­sances autour d’une table, avec un bar­man der­rière une porte entrouverte.

Puis les Fran­çais. Sain­te­ny arri­va à neuf heures, accom­pa­gné de trois offi­ciers et d’un inter­prète dont il n’a­vait pas besoin — il par­lait lui-même un viet­na­mien rudi­men­taire, suf­fi­sant pour les poli­tesses — mais dont la pré­sence était pro­to­co­laire. Sain­te­ny était dif­fé­rent de la der­nière fois. Plus ten­du, mais aus­si plus lumi­neux, comme un homme qui approche du but après une longue course et qui sent ses jambes fai­blir au moment même où il voit la ligne d’arrivée.

Il pas­sa devant le bar. S’ar­rê­ta. Regar­da Giang.

— Un café ?

— Main­te­nant ?

— Main­te­nant.

Giang lui pré­pa­ra un café. Le robus­ta, le phin, la len­teur. Sain­te­ny but debout, accou­dé au comp­toir, en trois gor­gées rapides qui contre­di­saient la len­teur de la pré­pa­ra­tion. Il avait des cernes. Sa cra­vate était légè­re­ment de tra­vers. Ses doigts, posés sur le rebord de la tasse, trem­blaient — un trem­ble­ment infime, à peine per­cep­tible, que seul un bar­man pou­vait remarquer.

— Si tout va bien, dit-il à mi-voix, comme s’il se par­lait à lui-même, si tout va bien, nous signe­rons aujourd’hui.

Giang ne répon­dit pas. Que pou­vait-il répondre ? Que savait-il des trai­tés, des pro­to­coles, des sub­ti­li­tés diplo­ma­tiques qui se jouaient dans le salon d’à côté ? Rien. Il savait faire du café. Il savait que les mains de cet homme trem­blaient. Et il savait — parce qu’il avait vu assez de gens boire au comp­toir du Metro­pole pour avoir déve­lop­pé un sixième sens en la matière — que Sain­te­ny avait peur. Pas peur de l’é­chec. Peur de réus­sir. Peur de ce qui vien­drait après la signa­ture, quand les mots cou­chés sur le papier devraient se trans­for­mer en actes, et que les actes, eux, n’o­béissent à personne.

Sain­te­ny posa la tasse vide sur le comp­toir. La retour­na — geste ins­tinc­tif de marin, de résis­tant, d’homme qui a appris que les tasses se retournent pour ne pas recueillir la pluie dans les tranchées.

— Mer­ci, dit-il. C’est un bon café.

— Le meilleur que j’aie, monsieur.

— Alors gar­dez-en pour ce soir. Si nous réus­sis­sons, j’en aurai besoin.

Il lis­sa sa cra­vate, redres­sa ses épaules, et entra dans le salon de lec­ture comme un homme qui entre dans l’arène.

La mati­née fut longue.

Giang ne quit­ta pas le bar. Il pré­pa­ra du thé — des litres de thé, envoyés dans le salon par l’in­ter­mé­diaire de Liên, qui fai­sait la navette entre la cui­sine et le cou­loir avec une dis­cré­tion de fan­tôme. Chaque fois qu’elle reve­nait, Giang la regar­dait, et chaque fois elle secouait imper­cep­ti­ble­ment la tête, ce qui signi­fiait : pas encore. Ils dis­cutent. Ça traîne.

À onze heures, un éclat de voix. En fran­çais. Giang recon­nut la voix de Sain­te­ny — plus haute, plus aiguë que d’ha­bi­tude. Quel­qu’un avait haus­sé le ton de l’autre côté, en viet­na­mien. Les offi­ciers chi­nois, dans le hall, échan­gèrent un regard. Liên, qui pas­sait à ce moment-là, s’ar­rê­ta net dans le cou­loir, le pla­teau en sus­pens, les yeux fixés sur la porte du salon. Pen­dant trente secondes — les plus longues trente secondes de la mati­née — le Metro­pole retint son souffle.

Puis un rire. Un rire viet­na­mien, col­lec­tif, qui déten­dit l’at­mo­sphère comme un res­sort qui se relâche. Liên exha­la. Giang aus­si, sans s’en apercevoir.

À midi, on deman­da du riz.

Ce fut le signe. Quand des négo­cia­teurs demandent à man­ger, c’est qu’ils ont déci­dé de res­ter, et quand ils ont déci­dé de res­ter, c’est qu’ils sont proches d’un accord. Le cui­si­nier Bảo pré­pa­ra en catas­trophe un repas impro­vi­sé — du riz blanc, un pou­let sau­té au gin­gembre, des légumes à la vapeur, une soupe de lise­ron d’eau — qu’il fit por­ter dans le salon par deux ser­veurs. Giang remar­qua que les Fran­çais et les Viet­na­miens man­geaient ensemble, assis autour de la même table, ce qui n’é­tait pas rien. On pou­vait négo­cier dos à dos. On ne pou­vait pas man­ger dos à dos.

L’a­près-midi reprit. Plus calme. Des voix basses, des mur­mures, le grat­te­ment des sty­los sur le papier. Giang fit l’in­ven­taire de ses bou­teilles. Polit ses verres. Trois fois. Quand il n’a­vait rien d’autre à faire, il polis­sait les verres, et les verres ne s’en plai­gnaient jamais.

À quinze heures, Oncle Quốc arriva.

C’é­tait inha­bi­tuel — le vieil homme venait le matin, jamais l’a­près-midi. Il s’as­sit à sa table, com­man­da son thé, et dit, sans regar­der Giang, en fixant la fenêtre de papier huilé :

— Le roi Lê Lợi a signé un trai­té avec les Ming, en 1428. Cela n’a pas empê­ché la guerre de recom­men­cer cin­quante ans plus tard.

— Vous pen­sez que ça ne ser­vi­ra à rien ?

— Je pense que les trai­tés sont comme les digues. Ils retiennent l’eau un temps. Puis l’eau trouve un autre chemin.

Il but son thé. Replia son éven­tail. Et res­ta assis, les yeux mi-clos, à attendre — à attendre quoi ? La même chose que tout le monde, pro­ba­ble­ment. La même chose que Giang, que Liên, que Madame Lê, que le cui­si­nier Bảo, que le lézard der­rière le miroir. Le bruit d’une porte qui s’ouvre.

La porte s’ou­vrit à seize heures quarante-cinq.

Sain­te­ny sor­tit le pre­mier. Il avait le visage d’un homme qui vient de tra­ver­ser une rivière à la nage — épui­sé, trem­pé de sueur, mais debout sur l’autre rive. Der­rière lui, les cadres viet­na­miens sor­taient en ordre, dos­siers sous le bras, visages fer­més. Les offi­ciers chi­nois se levèrent. L’in­ter­prète cher­chait ses lunettes.

Puis Hồ Chí Minh appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte.

Il ne sou­riait pas. Il avait l’ex­pres­sion grave, presque funèbre, d’un homme qui vient de prendre une déci­sion dont il connaît le prix. Il se tour­na vers un de ses col­la­bo­ra­teurs — un homme jeune, maigre, dont Giang ne connais­sait pas le nom — et mur­mu­ra quelque chose en vietnamien.

Giang était trop loin pour entendre. Mais Liên, elle, était près de la porte. Elle ser­vait du thé aux offi­ciers chi­nois dans le hall. Elle enten­dit. Et ce soir-là, bien plus tard, quand le Metro­pole fut vide et que les lumières furent éteintes, elle rap­por­ta à Giang ce que Hồ Chí Minh avait dit.

Il avait dit — en viet­na­mien, d’une voix basse, avec cette into­na­tion par­ti­cu­lière qu’ont les phrases qu’on pro­nonce pour soi-même mais qu’on ne peut pas s’empêcher de dire à voix haute :

— Mieux vaut reni­fler la crotte fran­çaise pen­dant cinq ans que man­ger la merde chi­noise pour l’éternité.

Giang res­ta silen­cieux un long moment quand Liên lui répé­ta ces mots. Il pen­sa au thé de céla­don qu’il avait ser­vi ce matin-là. Au fran­çais impec­cable de cet homme. À ses san­dales de caou­tchouc. À son rire bref. Et à cette phrase — cette phrase crue, vio­lente, déses­pé­rée — qui disait tout ce que les accords ne disaient pas. Que l’in­dé­pen­dance n’é­tait pas acquise. Que la signa­ture n’é­tait qu’un sur­sis. Que le pays avait fait le choix du moins pire, et que le moins pire, dans la bouche de Hồ Chí Minh, sen­tait la crotte française.

Le soir, Sain­te­ny revint au bar.

Il était seul. Les autres étaient par­tis — les offi­ciers à la caserne, les diplo­mates à leurs hôtels res­pec­tifs, les Viet­na­miens dans la nuit. Sain­te­ny s’as­sit au comp­toir, à la place que Dor­vil occu­pait d’ha­bi­tude, et posa ses deux mains à plat sur l’a­ca­jou. Ses mains ne trem­blaient plus.

— C’est fait, dit-il.

— Féli­ci­ta­tions, monsieur.

— Ne me féli­ci­tez pas. Pas encore. Un accord n’est qu’un accord. Il reste à le tenir.

— Le cognac ou le champagne ?

Sain­te­ny leva les yeux. Un éclair de sur­prise — pas d’a­voir le choix, mais de consta­ter que Giang avait du cham­pagne. Dans ce Hanoï de pénu­rie et de ration­ne­ment, un bar­man qui sort une bou­teille de cham­pagne res­semble à un magi­cien qui sort un lapin de son cha­peau — c’est-à-dire quel­qu’un dont le pou­voir est à la fois absurde et indispensable.

— Du cham­pagne. D’où sort-il ?

— Du jardin.

— Du jardin ?

— Je l’a­vais enter­ré. Sous le frangipanier.

Sain­te­ny le regar­da. Et pour la pre­mière fois depuis que Giang le connais­sait, le diplo­mate rit — un vrai rire, un rire qui mon­tait du ventre, qui secouait les épaules, qui fai­sait trem­bler le comp­toir. Un rire dis­pro­por­tion­né, presque violent, qui n’é­tait pas une réac­tion au cham­pagne enter­ré mais un relâ­che­ment de tout ce que la jour­née avait com­pri­mé — la ten­sion, la peur, la res­pon­sa­bi­li­té, les mots pesés, les silences cal­cu­lés, les heures pas­sées à jon­gler avec le des­tin de mil­lions de gens dans un salon aux fau­teuils recou­verts de tis­su de rideau.

— Du cham­pagne enter­ré sous un fran­gi­pa­nier, répé­ta-t-il en s’es­suyant les yeux. Si ce n’est pas un sym­bole de l’In­do­chine, je ne sais pas ce que c’est.

Giang ouvrit la bou­teille. Il la débou­cha sans bruit — il détes­tait le bruit du bou­chon qui saute, il trou­vait ça vul­gaire, et un bar­man du Metro­pole, même dans un Metro­pole dévas­té, ne ver­sait pas dans la vul­ga­ri­té. Le cham­pagne cou­la dans deux flûtes — les deux der­nières flûtes intactes, des cris­tal­le­ries de Bac­ca­rat dont l’une avait un minus­cule éclat sur le pied, si petit qu’il fal­lait le tou­cher du doigt pour le sen­tir. Giang ser­vit à Sain­te­ny la flûte sans éclat. Il gar­da l’autre pour lui.

Car Sain­te­ny, dans un geste que Giang n’at­ten­dait pas, avait dit :

— Buvez avec moi.

Ce n’é­tait pas un ordre. Ce n’é­tait pas une poli­tesse. C’é­tait une demande — la demande d’un homme qui ne vou­lait pas boire seul, qui ne pou­vait pas boire seul, parce que boire seul après avoir signé un trai­té qui enga­geait l’a­ve­nir de deux nations n’é­tait pas de la soli­tude mais de l’abandon.

Giang hési­ta. Un bar­man ne boit pas avec un client. C’é­tait une règle — pas écrite, pas dite, mais gra­vée dans la chair même du métier, comme les com­man­de­ments d’une reli­gion sécu­laire. Mais ce soir-là, dans ce bar presque vide, dans cet hôtel presque vide, dans cette ville sus­pen­due entre deux mondes, Giang fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait.

Il leva sa flûte.

Ils burent.

Le cham­pagne avait un goût de terre — un goût de terre et de fleurs, comme s’il avait absor­bé, pen­dant ses mois d’en­fouis­se­ment sous le fran­gi­pa­nier, quelque chose du sol de Hanoï, quelque chose de la boue fer­tile du fleuve Rouge, quelque chose de ces racines qui s’en­fon­çaient dans l’obs­cu­ri­té pour nour­rir des fleurs blanches en sur­face. C’é­tait un cham­pagne impar­fait — un peu tiède, un peu trouble, avec des bulles un peu grosses — mais c’é­tait un cham­pagne, et c’é­tait ce soir, et c’é­tait main­te­nant, et Sain­te­ny fer­ma les yeux en buvant comme un homme qui s’au­to­rise, pour une seconde, à croire que le monde peut changer.

— Qu’est-ce que vous pen­sez de tout cela ? deman­da-t-il à Giang.

— Je pense que le cham­pagne a sur­vé­cu au frangipanier.

— Ce n’est pas ce que je vous demande.

— Je sais. Mais c’est ce que je sais répondre.

Sain­te­ny sou­rit. Un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de jour­née, de fin de bataille, de fin de quelque chose.

— Vous êtes un homme pru­dent, Giang.

— Je suis un bar­man. La pru­dence est dans le contrat.

— J’ai­me­rais que mes col­lègues à Paris soient aus­si pru­dents que vous. Mais ils ne le sont pas. Ils ne connaissent pas ce pays. Ils n’ont pas bu votre thé. Ils n’ont pas vu ce que j’ai vu aujourd’­hui — un homme en san­dales de caou­tchouc qui vient de signer un trai­té avec la cin­quième puis­sance mon­diale et qui n’a pas cillé.

Giang ne dit rien. Il savait que Sain­te­ny ne par­lait pas pour lui — il par­lait pour lui-même, il par­lait dans le vide, il par­lait au comp­toir d’a­ca­jou et aux verres ali­gnés et à la nuit qui tom­bait der­rière les fenêtres de papier hui­lé. C’é­tait un homme qui avait besoin de dépo­ser ses mots quelque part, et le bar de Giang était, depuis tou­jours, un lieu de dépôt.

Sain­te­ny finit sa flûte. La repo­sa. Se leva.

— Mer­ci, Giang. Pour le cham­pagne. Et pour le café de ce matin. Les deux meilleurs de ma vie.

— Vous savez où me trou­ver, monsieur.

Sain­te­ny hocha la tête, bou­ton­na sa veste, et sor­tit dans la nuit de Hanoï. Giang enten­dit ses pas sur le per­ron, puis le cla­que­ment d’une por­tière, puis le gron­de­ment d’un moteur qui s’é­loi­gnait vers le quar­tier français.

Il res­ta seul dans le bar.

Il lava les deux flûtes. L’une après l’autre, avec soin, avec len­teur, en tour­nant le cris­tal entre ses doigts pour véri­fier qu’au­cune goutte ne res­tait, qu’au­cune trace ne sub­sis­tait. Puis il les repo­sa sur l’é­ta­gère, côte à côte, la par­faite et l’é­bré­chée, et il pen­sa que ces deux flûtes, ce soir, conte­naient tout ce qu’il y avait à savoir sur les accords du 6 mars — l’ap­pa­rence de per­fec­tion et la fêlure invi­sible, la trans­pa­rence du cris­tal et la buée du doute, et ce goût de terre au fond du cham­pagne qui rap­pe­lait que tout ce qui brille sort de la boue et y retournera.

Dehors, quelque part dans le vieux quar­tier, quel­qu’un fit écla­ter un pétard. Puis un autre. Puis une rafale de pétards, comme un feu d’ar­ti­fice de poche, un éclat de joie popu­laire qui mon­ta dans la nuit, rebon­dit sur les murs des mai­sons-tubes, tra­ver­sa le bou­le­vard et vint mou­rir dans la cour du Metro­pole, au pied du fran­gi­pa­nier, exac­te­ment là où le cham­pagne avait dor­mi pen­dant deux ans en atten­dant qu’on le réveille.

CHA­PITRE 7 — Le défilé

Le ser­gent Zhao vint boire son der­nier verre un soir de mars.

Il arri­va à vingt et une heures, ce qui était inha­bi­tuel — d’or­di­naire il venait plus tôt, vers dix-neuf heures, quand le bar était encore à moi­tié plein et que sa pré­sence se noyait dans le brou­ha­ha des conver­sa­tions. Mais ce soir-là il vint tard, seul, dans un Metro­pole presque vide, et Giang com­prit tout de suite que quelque chose avait chan­gé. Zhao avait mis sa plus belle che­mise — une che­mise qui n’é­tait pas mili­taire, une che­mise bleue à col rond, en coton, qu’il gar­dait au fond de son paque­tage comme un civil garde un cos­tume dans un pla­card — et il avait rasé de près son visage rond de gar­çon du Yun­nan, et ses che­veux noirs étaient pei­gnés sur le côté avec une raie si nette qu’elle res­sem­blait à une ligne tra­cée au cordeau.

— Demain, dit-il.

Il n’eut pas besoin d’en dire plus. Giang par­lait à peine trois mots de man­da­rin, Zhao par­lait à peine trois mots de viet­na­mien, et aucun des deux ne par­lait fran­çais. Mais ils avaient déve­lop­pé, au fil des semaines, un lan­gage propre — un pid­gin de gestes, de sou­rires, de gri­maces, de mots iso­lés, d’o­no­ma­to­pées et de silences par­ta­gés qui consti­tuait, à sa manière, l’une des langues les plus expres­sives que Giang eût jamais pra­ti­quées. « Demain » était l’un des mots que Zhao connais­sait en viet­na­mien. Il l’a­vait appris le pre­mier, peut-être parce que les sol­dats ont tou­jours besoin de savoir dire demain — demain on mange, demain on marche, demain on rentre.

Demain, les Chi­nois partaient.

C’é­tait la consé­quence directe des accords du 6 mars. La France recon­nais­sait le Viet­nam comme État libre, le Viet­nam accep­tait le retour tem­po­raire de troupes fran­çaises, et la Chine reti­rait ses deux cent mille sol­dats. La grande per­mu­ta­tion. Le tour de passe-passe diplo­ma­tique par lequel trois puis­sances échan­geaient leurs pions sur l’é­chi­quier d’un pays qui n’a­vait pas deman­dé à être joué.

Giang pré­pa­ra un verre. Pas un cock­tail, pas ce soir. Un verre simple — du rhum de canne dans un verre droit, sans glace, sans déco­ra­tion. Le rhum que les hommes boivent quand ils n’ont plus envie de se cacher der­rière un goût. Zhao prit le verre, le leva, le por­ta à ses lèvres, but. Ses yeux étaient humides. Pas de larmes — Zhao n’é­tait pas un homme qui pleu­rait — mais une humi­di­té brillante, une rosée de fatigue et de sou­la­ge­ment et de quelque chose d’autre que Giang iden­ti­fia comme de la honte. La honte d’un sol­dat dont l’ar­mée a occu­pé un pays étran­ger, réqui­si­tion­né sa nour­ri­ture, bous­cu­lé ses habi­tants, cas­sé les verres de son hôtel — et qui s’en va sans avoir rien réparé.

Ils burent en silence un long moment.

L’hor­loge du bar — une hor­loge fran­çaise, à balan­cier, dont le tic-tac était la seule voix régu­lière du Metro­pole — mar­quait les minutes avec une indif­fé­rence méca­nique. Au-dehors, des bruits de char­ge­ment : on empi­lait des caisses sur des camions, on rou­lait des barils, on criait des ordres en man­da­rin. L’ar­mée de Lu Han pliait bagage. Deux cent mille hommes qui s’é­taient ins­tal­lés dans Hanoï comme un fleuve dans son lit allaient refluer vers le nord, vers la fron­tière, vers la Chine où une autre guerre les atten­dait — la guerre civile entre Mao et Tchang Kaï-chek, qui serait bien plus ter­rible que tout ce qu’ils avaient vécu ici.

Zhao posa son verre. Sor­tit de la poche de sa che­mise bleue un objet qu’il pla­ça sur le comp­toir, entre eux deux, avec la déli­ca­tesse d’un homme qui dépose un œuf sur une table.

C’é­tait un briquet.

Un bri­quet en lai­ton, usé, cabos­sé, gra­vé sur un côté de carac­tères chi­nois que Giang ne pou­vait pas lire et de l’autre d’un motif — un dra­gon, minus­cule, enrou­lé sur lui-même, dont les écailles avaient été creu­sées au burin par une main patiente. Le bri­quet ne fonc­tion­nait plus — la mèche était consu­mée, la molette grip­pée — mais il avait la beau­té des objets qui ont ser­vi, qui ont été tou­chés mille fois, qui ont pas­sé de poche en poche et de main en main.

Zhao pous­sa le bri­quet vers Giang.

— Pour toi.

Il avait appris ces mots aus­si. Pour toi. Deux mots en viet­na­mien, pro­non­cés avec un accent du Yun­nan qui les ren­dait presque mécon­nais­sables mais que Giang com­prit immé­dia­te­ment, parce que cer­taines phrases n’ont pas besoin d’être bien pro­non­cées pour être bien entendues.

Giang prit le bri­quet. Le tour­na dans sa main. Sen­tit le métal tiède — tiède de la poche de Zhao, tiède de son corps, tiède de tous les moments où cet objet avait été ser­ré dans un poing, frot­té contre un pouce, appro­ché d’une ciga­rette dans le froid des mon­tagnes ou la cha­leur des bivouacs.

— Je ne peux pas accep­ter, dit-il, sachant que Zhao ne com­pren­drait pas les mots mais com­pren­drait le geste — cette hési­ta­tion, ce recul poli qui est la pre­mière étape de l’ac­cep­ta­tion dans toute culture civilisée.

Zhao secoua la tête. Ferme. Non négo­ciable. Il posa sa main sur celle de Giang — un geste bref, un geste d’homme — et refer­ma les doigts de Giang autour du briquet.

Puis il se leva. Finit son verre debout. Posa le verre sur le comp­toir — sans le cas­ser, nota Giang avec un mélange de sou­la­ge­ment et de ten­dresse — et dit quelque chose en man­da­rin. Une phrase longue, musi­cale, pleine de tons mon­tants et des­cen­dants, que Giang n’a­vait aucun moyen de com­prendre et dont il ne sau­rait jamais le conte­nu. Un adieu ? Un remer­cie­ment ? Une prière ? Un juron du Yun­nan ? Cela n’a­vait pas d’im­por­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’é­tait la façon dont Zhao pro­non­ça cette phrase — en le regar­dant dans les yeux, sans sou­rire, avec une gra­vi­té qui était, en soi, la plus belle forme de respect.

Puis Zhao se diri­gea vers la porte.

Et Giang fit quelque chose qu’il n’a­vait pas prévu.

— Attends.

Zhao se retourna.

— Viens, dit Giang.

Il ôta son tablier, le plia sur le comp­toir, étei­gnit la lampe à huile du bar, et sor­tit avec Zhao dans la nuit de Hanoï. Zhao le sui­vit sans poser de ques­tion — leur ami­tié était comme ça, fon­dée sur une confiance aveugle que les mots n’a­vaient jamais ni construite ni enta­mée. Giang mar­chait vite, par les ruelles qu’il connais­sait mieux que qui­conque, celles que les plans igno­raient, celles qui ser­pen­taient entre les mai­sons-tubes comme des veines entre des organes. Zhao le sui­vait, sa che­mise bleue flot­tant dans l’obs­cu­ri­té, ses bottes de sol­dat réson­nant sur les pavés.

Ils débou­chèrent dans une ruelle du quar­tier chi­nois de Hanoï — Hàng Buồm, la rue des Voiles, qui était depuis des siècles le cœur de la com­mu­nau­té chi­noise de la ville. Ici, les enseignes étaient en carac­tères Han, les lan­ternes étaient rouges, et l’air avait un par­fum dif­fé­rent — huile de sésame noire, poivre du Sichuan, vapeur de ravio­lis, encens de santal.

Giang s’ar­rê­ta devant une porte étroite.

On ne la voyait presque pas. Elle était coin­cée entre une échoppe de nouilles et un ate­lier de répa­ra­tion de vélos, et sa cou­leur — un rouge fané, presque brun — se fon­dait dans la pénombre comme un secret qui ne veut pas être décou­vert. Au-des­sus de la porte, une plaque de bois gra­vée de carac­tères dorés que Giang ne savait pas lire mais dont il connais­sait la signi­fi­ca­tion parce qu’un vieux Chi­nois du mar­ché la lui avait tra­duite un jour : Temple de la Bien­veillance Céleste.

Zhao regar­da la porte. Regar­da Giang. Et dans ses yeux pas­sa quelque chose — un éclair de gra­ti­tude si vif qu’il res­sem­blait à de la douleur.

Ils entrèrent.

Le temple était minus­cule. Trois mètres de large, peut-être cinq de pro­fon­deur, et si bas de pla­fond que Giang, qui n’é­tait pour­tant pas grand, sen­tait la fumée d’en­cens lui lécher le front. Mais ce qui man­quait en espace était com­pen­sé par une den­si­té visuelle qui cou­pait le souffle. Tout était rouge. Les murs étaient rouge laqué. Les colonnes étaient rouge ver­millon. Le pla­fond était constel­lé de spi­rales d’en­cens sus­pen­dues — des cônes immenses, de la taille d’un cha­peau conique, qui pen­daient comme des sta­lac­tites de fumée et dont la com­bus­tion lente, mil­li­mé­trique, pou­vait durer des semaines. Chaque spi­rale por­tait en son centre un petit papier rouge sur lequel était ins­crit un vœu — un nom, une date, une prière — et l’en­semble, vu d’en bas, res­sem­blait à une voûte céleste inver­sée, un ciel de fumée et de papier rouge sous lequel les dieux dor­maient avec un sourire.

L’au­tel, au fond, brillait.

Un autel doré — or et laque, or et bois, or et encens — sur lequel trô­naient trois sta­tues noir­cies par la fumée dont les visages sereins regar­daient les visi­teurs avec une bien­veillance miné­rale. Des oranges étaient posées en pyra­mide devant les sta­tues — des oranges d’un orange si vif, si pur, qu’elles sem­blaient émettre leur propre lumière. Des bâtons d’en­cens, fichés dans un brû­loir de bronze, se consu­maient en silence, et leur fumée mon­tait en volutes pares­seuses qui se mêlaient à celle des spi­rales du pla­fond pour for­mer un brouillard sacré, un nuage d’in­té­rieur, une atmo­sphère de rêve.

Zhao res­ta immo­bile un moment.

Puis il s’a­van­ça. Il prit un bâton d’en­cens dans le pot qui se trou­vait à gauche de l’au­tel. L’al­lu­ma à la flamme d’une bou­gie — la seule source de lumière vive dans le temple, une bou­gie rouge, tra­pue, dont la flamme ne trem­blait pas. Il tint le bâton d’en­cens entre ses deux mains jointes, le leva à hau­teur de son front, et fer­ma les yeux.

Giang se tint en retrait.

Il ne connais­sait pas les prières de Zhao. Il ne connais­sait pas ses dieux, ses ancêtres, ses morts. Mais il connais­sait le geste — les mains jointes, les yeux fer­més, les lèvres qui bougent sans bruit — et ce geste-là était uni­ver­sel. C’é­tait le geste d’un homme qui demande quelque chose à plus grand que lui. Quoi ? Giang ne le sau­rait jamais. La pro­tec­tion pour le voyage du retour. Le par­don pour les mois d’oc­cu­pa­tion. Le sou­ve­nir d’un père mort, d’une mère loin­taine, d’un vil­lage du Yun­nan aux toits de chaume. Ou peut-être rien de pré­cis — peut-être juste le besoin de se tenir debout, les yeux fer­més, dans un lieu rouge et doré, et de sen­tir la fumée d’en­cens entrer dans ses pou­mons comme une prière entre dans un cœur.

Zhao plan­ta le bâton d’en­cens dans le brû­loir de bronze. Fit trois révé­rences — pro­fondes, lentes, le buste plié à angle droit. Puis il se redres­sa, ouvrit les yeux, et regar­da Giang.

Ni l’un ni l’autre ne dit rien. La fumée d’en­cens tour­noyait entre eux, douce et âcre, et les spi­rales rouges du pla­fond conti­nuaient leur com­bus­tion patiente, et les oranges conti­nuaient de briller, et les dieux dorés conti­nuaient de sou­rire, et quelque part dans la ruelle un chat miau­la, et le bruit du monde reprit ses droits sur le silence du temple.

Ils sor­tirent.

Mar­chèrent en silence jus­qu’au Metro­pole. La ville, autour d’eux, était en mou­ve­ment — les camions chi­nois qui se char­geaient, les sol­dats qui cou­raient, les ordres criés dans la nuit. Mais dans la bulle de silence que les deux hommes avaient créée autour d’eux, rien de tout cela ne péné­trait. Ils mar­chaient côte à côte, le bar­man et le sol­dat, le Viet­na­mien et le Chi­nois, et leur silence était plus élo­quent que n’im­porte quel dis­cours de n’im­porte quel général.

Devant le Metro­pole, Zhao s’ar­rê­ta. Il ten­dit la main. Giang la ser­ra. Une poi­gnée de main brève, ferme, sans effu­sion — la poi­gnée de main de deux hommes qui savent qu’ils ne se rever­ront pas et qui ont déci­dé de ne pas en faire un drame.

Zhao tour­na les talons et dis­pa­rut dans la nuit.

Giang res­ta un moment sur le per­ron, le bri­quet de lai­ton au fond de sa poche, à écou­ter les pas de Zhao s’é­loi­gner — d’a­bord dis­tincts, puis confon­dus avec le bruit des autres bottes sur le pavé, puis per­dus, absor­bés, effa­cés par le vacarme de l’ar­mée en mou­ve­ment, comme une voix indi­vi­duelle se perd dans un chœur.

*

Le len­de­main matin, le 18 mars, Giang fut réveillé par la musique.

Pas la musique des rues — les ven­deurs ambu­lants, les radios cra­cho­tantes, les chants d’oi­seaux — mais une musique orga­ni­sée, mar­tiale, triom­phale, qui mon­tait du bou­le­vard avec la puis­sance d’un fleuve en crue. Il s’ha­billa en hâte, des­cen­dit, tra­ver­sa le hall et sor­tit sur le per­ron du Metropole.

Le spec­tacle lui cou­pa le souffle.

Le bou­le­vard — l’an­cien bou­le­vard Hen­ri-Rivière, le plus large de Hanoï, bor­dé de tama­ri­niers cen­te­naires dont les fron­dai­sons for­maient une voûte verte au-des­sus de la chaus­sée — était noir de monde. Des deux côtés, une foule com­pacte s’é­tait mas­sée, et au centre, dans un espace déga­gé par des bar­rières de bam­bou, une colonne mili­taire avançait.

Les Fran­çais étaient de retour.

C’é­tait le corps expé­di­tion­naire du géné­ral Leclerc. Des blin­dés légers d’a­bord — des auto­mi­trailleuses dont les tou­relles pivo­taient len­te­ment, comme des têtes de tor­tues métal­liques — puis des jeeps déca­po­tées char­gées d’of­fi­ciers en uni­forme impec­cable, puis l’in­fan­te­rie, en rangs ser­rés, le pas caden­cé, les casques à l’or­don­nance. Der­rière eux, des camions de trans­port, des ambu­lances, des véhi­cules de trans­mis­sion héris­sés d’an­tennes. Et au-des­sus de tout cela, accro­ché aux réver­bères, aux bal­cons, aux fenêtres — le dra­peau tri­co­lore. Des dizaines, des cen­taines de dra­peaux tri­co­lores qui avaient sur­gi de nulle part, sor­tis de tiroirs, de malles, de cachettes où ils avaient dor­mi pen­dant cinq ans, et qui cla­quaient main­te­nant dans le vent du matin avec une arro­gance joyeuse.

Giang obser­vait depuis le perron.

Il obser­vait la foule — car la foule, ce matin-là, était le véri­table spec­tacle. Il y avait les Fran­çais de Hanoï — les colons, les fonc­tion­naires, les com­mer­çants qui étaient res­tés mal­gré tout et qui pleu­raient de joie, ouver­te­ment, sans rete­nue, les femmes agi­tant des mou­choirs, les hommes se décou­vrant au pas­sage du dra­peau, les enfants per­chés sur les épaules de leurs pères. Il y avait les Viet­na­miens — et c’est là que le spec­tacle deve­nait plus com­plexe, plus ambi­gu, plus inté­res­sant. Cer­tains regar­daient en silence, le visage fer­mé, les bras croi­sés, avec cette immo­bi­li­té qui est la forme viet­na­mienne de la pro­tes­ta­tion. D’autres regar­daient avec curio­si­té — ni hos­ti­li­té ni enthou­siasme, juste le regard de gens qui voient pas­ser un défi­lé et qui se demandent ce que cela va chan­ger à leur vie quo­ti­dienne. D’autres encore — les com­mer­çants, les employés des mai­sons fran­çaises, ceux dont le gagne-pain dépen­dait de la pré­sence colo­niale — applau­dis­saient, timi­de­ment, comme des figu­rants qui ne sont pas sûrs d’a­voir com­pris la scène qu’on leur demande de jouer.

Et il y avait ceux qu’on ne voyait pas. Ceux qui étaient dans la foule mais qui n’en fai­saient pas par­tie. Ceux qui regar­daient avec des yeux dif­fé­rents, des yeux qui comp­taient — les blin­dés, les fusils, les hommes — et qui enre­gis­traient, clas­saient, trans­met­taient. Liên était peut-être par­mi eux. Giang ne la cher­cha pas du regard. Il ne vou­lait pas la trouver.

Le défi­lé pas­sa devant le Metropole.

Un offi­cier — dans une jeep décou­verte, un homme tra­pu, avec un visage car­ré et des yeux d’a­cier sous un képi étoi­lé — tour­na la tête vers l’hô­tel. C’é­tait Leclerc. Giang ne le savait pas encore — il l’ap­prit plus tard, quand Dor­vil, qui avait regar­dé le défi­lé depuis sa fenêtre avec des jumelles emprun­tées à un voi­sin, lui décri­vit l’homme en détail. Leclerc regar­da le Metro­pole comme on regarde un vieil ami qu’on retrouve après une longue absence — avec sou­la­ge­ment et avec inquié­tude, parce que l’a­mi a vieilli et que ses rides racontent des choses qu’on pré­fé­re­rait ne pas savoir.

L’a­près-midi, le bar se remplit.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, le Metro­pole réson­na de voix fran­çaises — des voix fortes, des voix de vic­toire, des voix d’hommes qui venaient de par­cou­rir des mil­liers de kilo­mètres pour reprendre pied dans un pays qu’ils consi­dé­raient comme le leur. Les offi­ciers de Leclerc enva­hirent le bar, com­man­dèrent tout ce que Giang avait, burent vite, par­lèrent fort, trin­quèrent à la France, à l’In­do­chine, à l’ar­mée, à la paix. L’at­mo­sphère était celle d’une fête — mais une fête étrange, une fête à laquelle man­quait la moi­tié des invi­tés, une fête dont la gaie­té son­nait un peu creux, comme une cloche dont le bat­tant ne touche plus tout à fait le bronze.

Le capi­taine Mori­zot entra à dix-sept heures.

Il entra comme on entre chez soi — en pous­sant la porte du pied, en lan­çant sa cas­quette sur une chaise, en saluant l’as­sem­blée d’un geste large et bruyant. Un homme jeune — vingt-huit, trente ans — avec des épaules de nageur, des che­veux blonds cou­pés court, un sou­rire trop blanc, et cette assu­rance des offi­ciers qui n’ont jamais per­du une bataille parce qu’ils n’en ont jamais livré une seule. Il por­tait un uni­forme si neuf qu’il cra­quait encore aux entour­nures et des bottes si cirées qu’elles reflé­taient les lampes du bar comme des miroirs.

— Bar­man ! Un gin tonic.

Giang le ser­vit. Mori­zot but d’un trait, cla­qua le verre sur le comp­toir — Giang tres­saillit imper­cep­ti­ble­ment — et en com­man­da un deuxième.

— Quel hôtel magni­fique. Un peu déla­bré, certes, mais magni­fique. C’est vous qui tenez le bar ?

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans.

— Dix ans ! Vous avez vu les Japo­nais, alors. Et les Chi­nois. Et main­te­nant nous. Ha ! Vous devez être content de nous voir.

Giang ne répon­dit pas. Il pré­pa­ra le deuxième gin tonic — le gin comp­té au mil­li­litre, le tonic ration­né, une ron­delle de kum­quat en guise de citron — et le posa devant Mori­zot avec le geste mesu­ré d’un homme qui ne se presse pas et qui ne veut pas qu’on le presse.

Mori­zot ne remar­qua ni le geste ni le silence. Il était déjà lan­cé — il par­lait aux autres offi­ciers, racon­tait la tra­ver­sée en bateau depuis Mar­seille, la remon­tée depuis Hai­phong, l’ex­ci­ta­tion de fou­ler le sol de l’In­do­chine pour la pre­mière fois. Il par­lait de l’a­ve­nir avec la cer­ti­tude de ceux qui croient que l’a­ve­nir leur appar­tient. La France allait remettre de l’ordre. On allait recons­truire, moder­ni­ser, civi­li­ser. Les indi­gènes com­pren­draient vite où était leur inté­rêt. Ce Ho Chi Minh n’é­tait qu’un agi­ta­teur com­mu­niste, on en avait vu d’autres, on en vien­drait à bout en quelques mois.

Giang essuyait ses verres.

Il essuyait ses verres et il pen­sait au ser­gent Zhao, qui était par­ti la veille avec son armée, qui mar­chait peut-être en ce moment même sur une route du nord, vers la fron­tière chi­noise, avec ses bottes usées et sa che­mise bleue, et qui ne savait pas — ne sau­rait peut-être jamais — que l’homme qui avait pris sa place au comp­toir du Metro­pole était en train de dire exac­te­ment les mêmes choses que les sol­dats chi­nois avaient dites en arri­vant, six mois plus tôt. Nous sommes là. Tout ira bien. Faites-nous confiance.

Les langues chan­geaient. Le refrain res­tait le même.

Ce soir-là, très tard, quand le bar fut vide et que le silence eut repris ses droits, Giang sor­tit le bri­quet de Zhao de sa poche. Il le posa sur le comp­toir. Le regar­da. Le dra­gon gra­vé dans le lai­ton. Les carac­tères chi­nois qu’il ne savait pas lire. L’u­sure du métal, la patine du temps, la cha­leur per­sis­tante d’une main absente.

Il ran­gea le bri­quet dans le tiroir du comp­toir — le tiroir de gauche, celui où il gar­dait ses affaires per­son­nelles, son car­net de recettes, un sty­lo, une pho­to­gra­phie de sa mère qu’il ne mon­trait à personne.

Puis il étei­gnit les lampes, fer­ma le bar, et mon­ta se coucher.

Dans la cour du Metro­pole, le fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs dans le noir. Et quelque part au nord de la ville, sur la route de Lạng Sơn, une colonne de sol­dats chi­nois mar­chait dans la pous­sière, vers un pays qui ne les atten­dait pas plus que celui qu’ils quit­taient, et par­mi eux un ser­gent du Yun­nan ser­rait ses mains vides dans ses poches en pen­sant au goût du rhum.

CHA­PITRE 8 — L’acheteur

L’homme appa­rut un mar­di d’a­vril, à qua­torze heures, qui est l’heure morte des hôtels.

Qua­torze heures au Metro­pole, c’é­tait le moment où le res­tau­rant se vidait, où la cui­sine ran­geait ses cas­se­roles, où Madame Lê s’ac­cor­dait sa sieste inavouée, et où Giang, seul der­rière son comp­toir, pou­vait enfin s’as­seoir — il ne s’as­seyait jamais devant les clients — et feuille­ter son car­net de recettes en buvant un thé refroi­di. C’é­tait l’heure où l’hô­tel se repliait sur lui-même, comme un ani­mal qui digère, et où les bruits du dehors — cyclo-pousse, ven­deurs ambu­lants, klaxons des jeeps fran­çaises — par­ve­naient au bar assour­di, loin­tains, presque irréels, comme un monde dont on aurait bais­sé le volume.

La porte du hall s’ou­vrit sans bruit.

Giang leva les yeux de son car­net. Un homme se tenait dans l’en­trée. Il ne bou­geait pas. Il ne regar­dait pas autour de lui avec la curio­si­té d’un tou­riste ou l’empressement d’un voya­geur. Il regar­dait droit devant, les mains croi­sées dans le dos, avec cette immo­bi­li­té par­ti­cu­lière des gens qui savent exac­te­ment où ils sont et pour­quoi ils y sont.

C’é­tait un Chi­nois. Giang le sut immé­dia­te­ment — pas à cause des traits, car beau­coup de Viet­na­miens du nord avaient des traits simi­laires, mais à cause de la tenue. L’homme por­tait un cos­tume trois-pièces de cou­leur anthra­cite, cou­pé dans un tis­su qui n’é­tait ni de la soie ni du coton mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un tis­su qui avait le tom­bé de la soie et la soli­di­té du coton, un tis­su qu’on ne trou­vait pas à Hanoï et pro­ba­ble­ment pas à Sai­gon non plus. Le gilet était bou­ton­né haut. La cra­vate — gris perle, sobre — for­mait un nœud dont la per­fec­tion géo­mé­trique tenait du pro­dige. Et les chaussures.

Les chaus­sures étaient noires. Des riche­lieus à bout droit, lacés, cirés à un degré de brillance qui fri­sait l’abs­trac­tion. Pas un grain de pous­sière. Pas une éra­flure. Pas une trace de boue, alors qu’il était impos­sible de tra­ver­ser Hanoï en avril sans ramas­ser sur ses sou­liers au moins une couche de terre rouge, une écla­bous­sure de flaque, un sou­ve­nir des ruelles défon­cées. Ces chaus­sures étaient une décla­ra­tion — une décla­ra­tion d’un homme qui refuse la réa­li­té des rues ou qui a les moyens de s’en affranchir.

L’homme tra­ver­sa le hall à pas lents.

Il ne se diri­gea pas vers la récep­tion — il n’y avait per­sonne à la récep­tion, le récep­tion­niste étant par­ti déjeu­ner. Il ne se diri­gea pas vers le bar. Il se diri­gea vers l’es­ca­lier, puis chan­gea d’a­vis, pivo­ta vers le salon de lec­ture, en pous­sa la porte, entra, res­ta une minute exacte — Giang comp­ta — puis res­sor­tit. Fit trois pas dans le cou­loir, s’ar­rê­ta devant le tableau qui repré­sen­tait la baie d’A­long — une croûte colo­niale dont les cou­leurs avaient viré au jaune mais dont le cadre doré gar­dait une cer­taine majes­té — et l’exa­mi­na avec l’at­ten­tion d’un commissaire-priseur.

Puis il se tour­na vers le bar.

Il mar­cha vers Giang. S’as­sit sur le tabou­ret cen­tral — pas celui de Dor­vil, pas celui de Madame Lê, le tabou­ret du milieu, le tabou­ret neutre, le tabou­ret que per­sonne ne récla­mait jamais et qui était, pour cette rai­son, le plus dis­po­nible. Il posa ses mains sur le comp­toir. Des mains soi­gnées. Des ongles taillés courts, propres, avec un éclat de ver­nis trans­pa­rent qui aurait pu être natu­rel mais qui ne l’é­tait pas.

— Un thé, dit-il en français.

Un fran­çais par­fait. Pas un fran­çais d’é­tran­ger — pas un fran­çais labo­rieux, hési­tant, truf­fé de pièges gram­ma­ti­caux — mais un fran­çais fluide, natu­rel, avec un accent que Giang n’ar­ri­vait pas à situer. Pas un accent chi­nois. Pas un accent viet­na­mien. Quelque chose d’autre — une inflexion qui évo­quait Shan­ghai, ou peut-être Hong Kong, ou peut-être une ville euro­péenne dans laquelle cet homme avait vécu assez long­temps pour que la langue lui colle à la peau.

Giang pré­pa­ra le thé. Le thé vert du Thái Nguyên, le même qu’il ser­vait à Oncle Quốc, le même qu’il avait ser­vi à Hồ Chí Minh. Il le posa devant l’homme dans une tasse de céla­don — la belle vais­selle, ins­tinc­ti­ve­ment, sans y réflé­chir, parce que quelque chose chez cet homme com­man­dait la belle vaisselle.

L’homme but une gor­gée. Repo­sa la tasse. Regar­da Giang.

— Ce thé est du Thái Nguyên ?

— Oui, monsieur.

— Pre­mière récolte ?

— Deuxième, monsieur.

— La pre­mière est meilleure. Plus douce. Moins d’a­mer­tume en fin de bouche.

Giang ne répon­dit pas, mais quelque chose bou­gea à l’in­té­rieur de lui — un fris­son de recon­nais­sance, le fris­son du spé­cia­liste qui ren­contre un autre spé­cia­liste. L’homme connais­sait le thé. Pas comme un ama­teur qui a lu un livre. Comme quel­qu’un qui a bu, com­pa­ré, goû­té, jugé, pen­dant des années, dans des villes dif­fé­rentes, avec des eaux dif­fé­rentes, à des alti­tudes différentes.

— Com­ment vous appe­lez-vous ? deman­da l’homme.

— Giang. Nguyễn Văn Giang.

— Vous êtes barman.

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans.

— C’est long. Cet hôtel a de la chance de vous avoir.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment — c’é­tait un constat. Pro­non­cé sans cha­leur mais sans froi­deur non plus, avec la neu­tra­li­té d’un homme qui éva­lue un actif. Giang eut l’im­pres­sion fugace d’être pesé, mesu­ré, coté — non pas comme un être humain mais comme un élé­ment d’un ensemble, une pièce d’un méca­nisme, un com­po­sant qu’on exa­mine avant d’a­che­ter la machine.

L’homme finit son thé. Se leva. Lais­sa sur le comp­toir un billet — un billet en piastres indo­chi­noises, pas en mon­naie chi­noise — d’une valeur qui cor­res­pon­dait à dix tasses de thé.

— Je revien­drai, dit-il.

Et il sor­tit du Metro­pole comme il y était entré — sans bruit, sans hâte, avec des chaus­sures impeccables.

*

Il revint trois jours plus tard. Puis une semaine après. Puis deux fois dans la même semaine.

Chaque fois, le même rituel. Qua­torze heures. Le thé vert. Le tabou­ret cen­tral. Les chaus­sures. Mais à chaque visite, l’homme élar­gis­sait son péri­mètre. Il deman­da à voir la salle de res­tau­rant. Puis les cui­sines — où le cui­si­nier Bảo, sur­pris par cette intru­sion, faillit lâcher sa louche dans la soupe. Puis les chambres — il mon­ta au pre­mier étage, ouvrit les portes une à une, entra, res­sor­tit, sans com­men­taire. Puis la cour inté­rieure. Puis les combles. Puis la cave.

Madame Lê fut la pre­mière à comprendre.

— Il achète, dit-elle à Giang un soir, debout dans le cou­loir, son car­net ser­ré contre la poitrine.

— Il achète quoi ?

— L’hô­tel.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que j’ai fait la même chose quand je suis arri­vée ici, il y a trente ans. On regarde tout. On touche les murs. On ouvre les pla­cards. On goûte l’eau. On véri­fie la plom­be­rie. Et ensuite, on décide.

— Mais qui est-il ?

Madame Lê pin­ça les lèvres. Elle n’ai­mait pas ne pas savoir. Toute sa vie avait été construite sur le savoir — savoir où étaient les draps, savoir qui avait volé le chan­de­lier, savoir quel régime venait après l’autre. Ne pas savoir était une fai­blesse qu’elle ne s’au­to­ri­sait pas.

— Je vais me ren­sei­gner, dit-elle.

Elle se ren­sei­gna. Il lui fal­lut trois jours — trois jours de conver­sa­tions mur­mu­rées avec les com­mer­çants chi­nois du quar­tier Hàng Buồm, les récep­tion­nistes des autres hôtels, un fonc­tion­naire viet­na­mien du ser­vice du cadastre à qui elle appor­ta, en guise de pot-de-vin, un paquet de thé et un sou­rire, ce qui, venant de Madame Lê, équi­va­lait à une fortune.

Elle revint avec un nom : Giu Sinh Hoi.

— Un homme d’af­faires chi­nois. Basé à Cho­lon, le quar­tier chi­nois de Sai­gon. For­tune dans le com­merce du riz et de l’o­pium — l’un légal, l’autre moins. Des connexions à Shan­ghai, à Hong Kong, à Sin­ga­pour. Per­sonne ne sait son âge exact. Per­sonne ne sait s’il est marié. Per­sonne ne sait ce qu’il veut.

— Sauf ache­ter le Metropole.

— Sauf ache­ter le Metropole.

Giang digé­ra l’in­for­ma­tion comme il digé­rait tout — en silence, der­rière son comp­toir, en polis­sant un verre. Le Metro­pole allait chan­ger de mains. C’é­tait logique — dans un pays qui chan­geait de régime comme d’autres changent de che­mise, les pro­prié­tés chan­geaient de pro­prié­taire avec la même flui­di­té. Les Fran­çais avaient construit l’hô­tel. Les Japo­nais l’a­vaient occu­pé. Les Chi­nois l’a­vaient pillé. Le gou­ver­ne­ment viet­na­mien l’a­vait récu­pé­ré. Et main­te­nant, un homme d’af­faires chi­nois de Cho­lon allait l’a­che­ter avec de l’argent gagné dans le riz et l’o­pium. C’é­tait la valse des pro­prié­taires, le car­rou­sel des puis­sances, et Giang, plan­té der­rière son comp­toir comme un arbre au milieu d’un fleuve, regar­dait pas­ser les saisons.

La visite sui­vante de Giu Sinh Hoi fut différente.

Il arri­va à qua­torze heures, comme d’ha­bi­tude, mais cette fois il n’é­tait pas seul. Deux hommes l’ac­com­pa­gnaient — un comp­table, à en juger par la ser­viette de cuir et le crayon der­rière l’o­reille, et un homme plus cor­pu­lent, en cos­tume gris, dont le rôle n’é­tait pas immé­dia­te­ment iden­ti­fiable mais dont la car­rure sug­gé­rait qu’il n’é­tait pas là pour comp­ter les serviettes.

Giu Sinh Hoi s’as­sit au comp­toir. Les deux autres res­tèrent debout.

— Du thé, dit-il. Pour trois.

Giang pré­pa­ra trois tasses. Giu Sinh Hoi but la sienne, les deux autres ne tou­chèrent pas aux leurs — par dis­ci­pline, par défé­rence, ou parce qu’ils n’ai­maient pas le thé, Giang n’au­rait pas su dire.

— Giang, dit Giu Sinh Hoi.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il l’ap­pe­lait par son pré­nom. Pas « mon­sieur Giang », pas « le bar­man » — Giang, tout court, comme un ami. Sauf que cet homme n’a­vait pas d’a­mis — Giang en était aus­si sûr que de la qua­li­té de son robusta.

— Oui, monsieur ?

— Qu’est-ce que vous buvez, ici, quand il n’y a plus de cham­pagne, plus de whis­ky, plus de rien ?

— On invente.

— Mon­trez-moi.

Giang hési­ta un quart de seconde. Puis il fit ce qu’il fai­sait le mieux — il impro­vi­sa. Il sor­tit sa petite bou­teille sans éti­quette — celle qui ren­dait Dor­vil fou de curio­si­té —, ver­sa un trait de son rhum de canne, pres­sa un kum­quat, ajou­ta du gin­gembre râpé, une pin­cée de sucre, et finit par une feuille de citron­nelle frois­sée entre ses doigts pour en libé­rer l’huile essen­tielle. Il mélan­gea le tout, ver­sa dans un verre droit, et le posa devant Giu Sinh Hoi.

L’homme goû­ta. Ses lèvres ne bou­gèrent pas. Ses yeux non plus. Rien, sur ce visage par­fai­te­ment com­po­sé, ne tra­his­sait une réac­tion. Puis il repo­sa le verre, et dit, d’une voix égale :

— C’est remarquable.

Il se tour­na vers le comp­table. Dit quelque chose en can­to­nais — une phrase brève, sèche, qui res­sem­blait à un ordre. Le comp­table ouvrit sa ser­viette, en sor­tit un docu­ment, le posa sur le comp­toir. Giu Sinh Hoi ne le regar­da pas. Il regar­dait Giang.

— Je vais ache­ter cet hôtel, dit-il. Les papiers sont en cours. Je vou­lais que vous le sachiez.

— Mer­ci de me pré­ve­nir, monsieur.

— Je ne vous pré­viens pas. Je vous informe. Ce n’est pas la même chose. Je vous informe parce que cet hôtel a besoin de son bar­man, et je ne veux pas que son bar­man parte.

Giang sou­tint le regard de l’homme. C’é­tait un regard qui ne cil­lait pas — un regard de joueur, de com­mer­çant, de sur­vi­vant. Un regard qui avait vu des choses que Giang ne pou­vait pas ima­gi­ner — les fume­ries de Cho­lon, les entre­pôts du port de Sai­gon, les salons feu­trés de Shan­ghai où les empires se jouaient à la table de mah-jong. C’é­tait un regard qui ne deman­dait pas la confiance mais qui n’a­vait pas besoin de la deman­der, parce qu’il offrait en échange quelque chose de plus fiable que la confiance — l’in­té­rêt mutuel.

— Je ne pars pas, dit Giang.

Giu Sinh Hoi hocha la tête. Un seul hoche­ment, mini­mal, suf­fi­sant. Puis il finit son verre — le cock­tail impro­vi­sé, le mélange de rhum et de kum­quat et de gin­gembre et de citron­nelle — et se leva.

— Une der­nière chose, dit-il en se retour­nant sur le seuil du bar. Ce que vous met­tez dans votre bou­teille sans éti­quette — c’est de l’al­cool de riz infu­sé au pam­ple­mousse, n’est-ce pas ?

Giang le regar­da, stu­pé­fait. Per­sonne — ni Dor­vil, ni Madame Lê, ni aucun client en dix ans — n’a­vait deviné.

— Oui, monsieur.

Giu Sinh Hoi esquis­sa quelque chose qui n’é­tait pas tout à fait un sou­rire mais qui était la chose la plus proche d’un sou­rire que son visage sem­blait capable de pro­duire — un léger relè­ve­ment du coin droit de la bouche, une lueur dans l’œil, un adou­cis­se­ment fugi­tif des traits qui dis­pa­rut aus­si vite qu’il était apparu.

— Je m’en dou­tais, dit-il. Mon grand-père en faisait.

Et il sor­tit, sui­vi de ses deux hommes, avec ses chaus­sures impec­cables et son mys­tère intact.

*

Ce soir-là, Dor­vil des­cen­dit au bar à dix-huit heures.

— J’ai enten­du dire que l’hô­tel a été vendu.

— Pas encore. Mais bientôt.

— Un Chinois ?

— Un homme d’affaires.

— Chi­nois.

— Oui.

Dor­vil s’ac­cou­da au comp­toir. Il avait son air des mau­vais jours — les cernes plus pro­fonds, le regard plus lourd, la barbe de trois jours qui lui don­nait l’as­pect d’un nau­fra­gé élégant.

— C’est par­fait, dit-il avec une iro­nie lasse. Les Fran­çais construisent, les Japo­nais occupent, les Chi­nois achètent. Et nous, au milieu, on boit. Fais-moi un de tes trucs, Giang. Un de tes trucs qui n’ont pas de nom et qui font oublier le nom des choses.

Giang pré­pa­ra le cock­tail. Il le pré­pa­ra avec du rhum, du kum­quat, du gin­gembre, et un trait de sa bou­teille sans éti­quette — l’al­cool de riz au pam­ple­mousse, le secret éven­té par les chaus­sures impec­cables d’un homme qui ne sou­riait pas.

Dor­vil but.

— L’hô­tel change, dit-il. La ville change. Le pays change. Et toi, Giang, tu ne changes pas. Tu es tou­jours là, der­rière ton comp­toir, avec ton chif­fon et tes verres. Tu es le seul point fixe de cet endroit.

— Les points fixes sont ennuyeux.

— Les points fixes sont néces­saires. Sans eux, le monde tourne dans le vide.

Giang ne répon­dit pas. Il pen­sa à Giu Sinh Hoi et à ses chaus­sures. À Zhao et à son bri­quet. À Sain­te­ny et à ses mains qui trem­blaient. À Hồ Chí Minh et à ses san­dales de caou­tchouc. Tant de pieds dif­fé­rents avaient fou­lé ce sol. Tant de semelles avaient usé ces dalles. Et lui, Giang, il les regar­dait pas­ser, du matin au soir, debout der­rière un comp­toir d’a­ca­jou, dans un hôtel qui chan­geait de nom comme d’autres chan­geaient de dra­peau, et dont la seule constante — la seule, l’u­nique, l’ir­ré­duc­tible — était le goût du café, l’o­deur du thé, et le bruit d’un verre qu’on pose sur le bois.

CHA­PITRE 9 — Le lac

Il y avait des dimanches où Giang n’ap­par­te­nait à personne.

Pas au Metro­pole, pas aux clients, pas aux verres, pas au comp­toir d’a­ca­jou — à per­sonne. Madame Lê lui accor­dait un dimanche sur deux, à condi­tion qu’il lais­sât le bar en état et qu’il ne posât pas de ques­tions sur ce qu’elle ferait en son absence, ce qui, tra­duit dans la langue de Madame Lê, signi­fiait qu’elle tien­drait le bar elle-même, qu’elle le tien­drait mal, qu’elle le savait, et qu’il n’a­vait pas inté­rêt à le lui faire remarquer.

Ce dimanche d’a­vril, Giang se leva tôt — plus tôt que d’ha­bi­tude, ce qui était dire, car il se levait d’ha­bi­tude avant le soleil — et sor­tit du Metro­pole par la porte de ser­vice, sans tablier, sans chif­fon, sans la moindre res­pon­sa­bi­li­té envers un verre quel­conque. Il por­tait une che­mise blanche — tou­jours — et un pan­ta­lon de coton sombre, et des san­dales en cuir qui avaient la sou­plesse des choses long­temps por­tées. Il n’emportait rien. Pas de panier, pas de car­net, pas de liste de courses. Un homme libre, pen­dant quelques heures, dans une ville qui ne l’é­tait pas tout à fait.

Il mar­cha vers le lac.

Le lac Hoàn Kiếm était à dix minutes du Metro­pole — dix minutes de Hanoï, c’est-à-dire une éter­ni­té sen­so­rielle, un monde com­plet de bruits, d’o­deurs et de ren­contres com­pri­mé dans quelques cen­taines de mètres. Giang lon­gea le bou­le­vard, tour­na dans une ruelle où une vieille dame ven­dait du xôi — du riz gluant cuit à la vapeur, teint en vio­let par des feuilles de gấc, sau­pou­dré de graines de sésame et de caca­huètes pilées — et en ache­ta une por­tion qu’elle lui ten­dit dans une feuille de bana­nier avec un sou­rire éden­té qui valait tous les embal­lages du monde. Il man­gea en mar­chant, le riz gluant tiède et sucré fon­dant sur la langue, les grains de sésame cra­quant entre les dents, et il pen­sa que le bon­heur, quand il exis­tait, avait exac­te­ment cette consis­tance — tiède, com­pact, éphé­mère, et enve­lop­pé dans une feuille.

Le lac appa­rut au détour d’une rue, comme il appa­rais­sait tou­jours — d’un seul coup, sans pré­ve­nir, comme une phrase qui com­mence au milieu.

Hoàn Kiếm. Le lac de l’É­pée res­ti­tuée. Un ovale d’eau verte au centre de la ville, entou­ré de saules pleu­reurs et de banians dont les racines aériennes tom­baient vers la sur­face comme des doigts cher­chant leur reflet. L’eau n’é­tait pas claire — elle ne l’a­vait jamais été, elle ne le serait jamais, car le lac était vivant, nour­ri par les pluies et les eaux sou­ter­raines, habi­té par des tor­tues géantes dont cer­taines, disait la légende, avaient plu­sieurs siècles et por­taient sur leur cara­pace la mémoire de la ville. L’eau était verte, d’un vert pro­fond, opaque, un vert de jade, un vert de mousse, un vert qui absor­bait la lumière et ne la ren­dait pas.

Au milieu du lac, sur un îlot minus­cule, se dres­sait la tour de la Tor­tue — Tháp Rùa — une petite pagode de pierre grise dont la sil­houette, reflé­tée dans l’eau verte, sem­blait flot­ter entre deux mondes, entre le ciel et le fond, entre le réel et le rêve. Et sur un autre îlot, relié à la rive par un pont de bois laqué rouge — rouge vif, rouge écla­tant, rouge irréel, un rouge qui n’exis­tait dans aucune palette occi­den­tale et qui était le rouge des temples, des lan­ternes, des enve­loppes de chance — se trou­vait le temple Ngọc Sơn, le temple de la Mon­tagne de Jade.

Giang tra­ver­sa le pont.

Le pont Thê Húc — le pont du Soleil Levant — était une courbe de bois rouge qui enjam­bait l’eau avec la grâce d’un sour­cil levé. Sous ses pas, les planches cra­quaient dou­ce­ment, et l’eau du lac, en des­sous, reflé­tait le rouge des balus­trades en le mêlant au vert de sa propre sur­face, créant une cou­leur qui n’a­vait pas de nom — un vert-rouge, un rouge-vert, une cou­leur de songe. Des lotus pous­saient le long des berges de l’î­lot, leurs grandes feuilles rondes éta­lées sur l’eau comme des pla­teaux de jade, leurs fleurs roses dres­sées vers le ciel avec cette digni­té ver­ti­cale qui avait fait du lotus le sym­bole de tout ce qui est pur dans un monde qui ne l’est pas.

Le temple Ngọc Sơn était petit, ancien, satu­ré de sens.

Un por­tique de pierre en mar­quait l’en­trée, sur­mon­té de carac­tères chi­nois gra­vés dans la pierre — des invo­ca­tions, des béné­dic­tions, des frag­ments de sagesse confu­céenne que les siècles avaient ren­dus à moi­tié illi­sibles mais qui conti­nuaient de veiller sur les visi­teurs comme des gardes endor­mis. À l’in­té­rieur, la pénombre sen­tait l’en­cens et le bois vieux. Des colonnes laquées rouge et or sou­te­naient un pla­fond bas sur lequel des dra­gons peints s’en­rou­laient dans des nuages de fumée sty­li­sés. Un autel, au fond, por­tait des sta­tues — des géné­raux, des let­trés, des divi­ni­tés taoïstes dont les visages sévères étaient adou­cis par la lueur des bou­gies et par la patine de la fumée accu­mu­lée sur des décen­nies de prières.

Mais ce qui fas­ci­nait le plus Giang, ce n’é­taient ni les sta­tues ni les dra­gons — c’é­tait la tortue.

Dans une vitrine de verre, au centre du temple, repo­sait le corps empaillé d’une tor­tue géante du lac Hoàn Kiếm. Elle mesu­rait plus d’un mètre de long. Sa cara­pace, d’un brun ver­dâtre, por­tait les marques du temps comme un visage porte ses rides — chaque écaille racon­tait une année, chaque fis­sure racon­tait une sai­son, et l’en­semble com­po­sait une carte de la lon­gé­vi­té que les hommes rêvaient de pos­sé­der et que seules les tor­tues savaient lire. On l’a­vait pêchée morte dans le lac en 1968 — non, se cor­ri­gea Giang, pas encore, on la pêche­rait plus tard, bien plus tard, il mélan­gait les temps parce que la tor­tue, jus­te­ment, annu­lait le temps, parce que sa pré­sence dans le temple était à la fois pas­sée, pré­sente et future, comme le lac lui-même, comme Hanoï elle-même, comme tout ce qui vit assez long­temps pour ne plus appar­te­nir à aucune époque.

Giang s’as­sit sur un banc de pierre, à l’ombre d’un banian, face au lac.

Le dimanche matin, Hoàn Kiếm appar­te­nait aux Hanoïens. Pas aux sol­dats, pas aux diplo­mates, pas aux occu­pants de pas­sage — aux gens. Des couples se pro­me­naient le long de la rive, les femmes en áo dài de cou­leur, les hommes en che­mise blanche, mar­chant len­te­ment, sans but, avec cette len­teur déli­bé­rée qui est la forme viet­na­mienne de la liber­té. Des vieux mes­sieurs pra­ti­quaient le tai-chi sous les saules, leurs mou­ve­ments si fluides qu’ils sem­blaient nager dans l’air. Des enfants cou­raient entre les arbres en pous­sant des cer­ceaux de bam­bou. Un joueur de đàn bầu — la cithare mono­corde, l’ins­tru­ment le plus mélan­co­lique du Viet­nam, dont la note unique, modu­lée par une tige de bam­bou flexible, pou­vait expri­mer toute la gamme des émo­tions humaines avec une seule corde — était assis au bord de l’eau et fai­sait mon­ter dans le matin une mélo­die si triste et si belle que les pas­sants ralen­tis­saient pour l’é­cou­ter, comme on ralen­tit devant un cou­cher de soleil.

— La ville des mille ans res­pire encore, dit une voix der­rière Giang.

Il n’eut pas besoin de se retour­ner. L’é­ven­tail de papier de riz, la voix de par­che­min, l’o­deur d’en­cens froid qui sui­vait le vieil homme comme un par­fum per­son­nel — c’é­tait Oncle Quốc.

— Vous venez sou­vent ici ? deman­da Giang.

— Chaque dimanche. Depuis plus long­temps que tu ne peux l’imaginer.

Le vieil homme s’as­sit à côté de lui sur le banc de pierre. Son áo dài de soie brune se fon­dit dans l’ombre du banian comme si le tis­su et l’é­corce étaient faits de la même matière. Il posa son éven­tail fer­mé sur ses genoux. Regar­da le lac.

— Tu connais l’his­toire de l’é­pée ? demanda-t-il.

— Tout le monde la connaît.

— Tout le monde connaît les mots. Pas tout le monde connaît l’histoire.

Giang sou­rit. C’é­tait la manière d’Oncle Quốc — poser une ques­tion dont il connais­sait la réponse, attendre qu’on réponde, puis cor­ri­ger la réponse sans avoir l’air de cor­ri­ger. Une péda­go­gie de let­tré confu­céen, patiente, oblique, infatigable.

— Raconte-moi, alors.

Oncle Quốc fer­ma les yeux. Quand il par­lait les yeux fer­més, sa voix chan­geait — elle deve­nait plus pro­fonde, plus lente, comme si elle venait de plus loin que sa gorge, comme si elle remon­tait d’un puits inté­rieur où les siècles étaient sto­ckés en couches successives.

— Au XVe siècle, le pays était occu­pé par les Ming. La Chine avait enva­hi le Đại Việt et impo­sé sa loi — ses fonc­tion­naires, sa langue, ses impôts, ses dieux. Pen­dant dix ans, les Viet­na­miens avaient résis­té, dans les mon­tagnes, dans les forêts, avec des armes de for­tune et une colère patiente. Et puis un jour, un pêcheur du lac — ce lac, Giang, celui que tu regardes en ce moment — trou­va dans ses filets une lame. Une lame d’a­cier, par­faite, sans rouille, comme si le lac l’a­vait conser­vée depuis la nuit des temps pour ce moment précis.

Il fit une pause. Ouvrit les yeux. Les referma.

— Le pêcheur appor­ta la lame à Lê Lợi, le chef de la résis­tance. Lê Lợi la mon­ta sur une poi­gnée d’or et en fit une épée. Avec cette épée, il vain­quit les Ming. Il les chas­sa du pays. Il res­tau­ra l’in­dé­pen­dance. Dix ans de guerre, des mil­liers de morts, des vil­lages brû­lés, des familles détruites — et au bout, la vic­toire. Le Đại Việt était libre.

Le joueur de đàn bầu, au bord de l’eau, tira une note longue, vibrante, qui mon­ta dans l’air comme une question.

— Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là, conti­nua Oncle Quốc. Après la vic­toire, Lê Lợi devint roi. Il régna depuis Hanoï. Et un jour, il se pro­me­nait sur ce lac — sur ce même lac, Giang, à l’en­droit exact où nous sommes — quand une tor­tue géante sur­git de l’eau. La tor­tue ouvrit la gueule et prit l’é­pée dans la main du roi. Et elle plon­gea. Elle empor­ta l’é­pée au fond du lac. Et depuis ce jour, per­sonne ne l’a jamais revue.

Silence. Le banian au-des­sus d’eux lais­sa tom­ber une feuille qui se posa sur l’eau sans bruit.

— Pour­quoi ? deman­da Giang. Pour­quoi la tor­tue a‑t-elle repris l’épée ?

— Parce que l’é­pée n’a­vait jamais appar­te­nu au roi. Elle appar­te­nait au lac. Au pays. Au temps. Elle avait été prê­tée — prê­tée pour un usage pré­cis, dans un moment pré­cis. Et quand cet usage était accom­pli, elle devait être ren­due. Rien ne nous appar­tient, Giang. Ni les épées, ni les vic­toires, ni les hôtels, ni les pays. Tout est prê­té. Tout est rendu.

Il ouvrit les yeux. Regar­da Giang. Et dans ce regard de vieil homme — un regard qui avait la cou­leur du lac, un vert pro­fond, opaque, inson­dable — Giang vit quelque chose qui res­sem­blait à un avertissement.

— Les Fran­çais sont reve­nus, dit Oncle Quốc. Ils croient que ce pays leur appar­tient. Les Chi­nois sont par­tis. Ils croyaient que ce pays leur appar­te­nait. Ho Chi Minh croit que ce pays lui appar­tient. Ils ont tous tort. Ce pays appar­tient au lac. Aux tor­tues. Au temps. Et le temps est patient. Le temps attend.

Il se leva. Épous­se­ta son áo dài d’un geste machi­nal. Prit son éventail.

— Je rentre. Le thé m’attend.

— Le thé peut attendre.

— Le thé peut attendre. Pas moi. Je suis vieux, Giang. Je n’ai plus le luxe de la patience.

Il rit — un rire sec, un rire de feuille morte — et s’é­loi­gna sur le che­min qui lon­geait la rive, sa sil­houette brune se fon­dant peu à peu dans le vert des saules et le rouge du pont, jus­qu’à dis­pa­raître, comme tout dis­pa­rais­sait autour du lac Hoàn Kiếm — les rois, les épées, les tor­tues, les empires — hap­pé par cette eau verte qui ne ren­dait rien de ce qu’elle avait pris.

Giang res­ta.

Il res­ta long­temps, assis sur son banc de pierre, à regar­der le lac. Le soleil mon­tait et la lumière chan­geait — d’or pâle elle deve­nait blanche, puis jaune, puis presque vio­lente, cette lumière d’a­vril à Hanoï qui fait vibrer les cou­leurs et trem­bler les ombres. Les pro­me­neurs se mul­ti­pliaient. Un ven­deur de kem — de glace — pas­sa avec sa car­riole et Giang lui ache­ta un cor­net de glace au coco, qu’il man­gea len­te­ment, en le tour­nant pour attra­per les gouttes qui cou­laient, avec l’ap­pli­ca­tion d’un enfant et le plai­sir d’un homme qui s’au­to­rise, pour une fois, à ne rien faire d’utile.

Il pen­sa à sa vie. Pas à la vie de bar­man — celle-là, il la connais­sait par cœur, il en connais­sait les gestes, les rythmes, les gra­ti­fi­ca­tions et les limites. Non, il pen­sa à l’autre vie, celle qu’il n’a­vait pas encore vécue, celle qui exis­tait quelque part dans un ave­nir qu’il n’ar­ri­vait pas à ima­gi­ner clai­re­ment mais dont il sen­tait la pré­sence, comme on sent un cou­rant sous-marin quand on nage en sur­face. Liên avait dit : un jour, tu ouvri­ras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Les mots étaient res­tés. Ils avaient ger­mé quelque part, dans un recoin de sa pen­sée, et main­te­nant ils pous­saient, len­te­ment, comme les lotus du lac pous­saient à tra­vers la boue — d’a­bord une tige, puis une feuille, puis cette fleur impro­bable qui jaillit du fond le plus sombre pour s’ou­vrir à la surface.

Un café à lui. Un endroit où il ne ser­vi­rait pas sous un dra­peau — ni fran­çais, ni japo­nais, ni chi­nois, ni même viet­na­mien. Un endroit où le seul dra­peau serait l’a­rôme du café, et la seule allé­geance celle du goût.

Il regar­da la sur­face du lac. Pas une ride. L’eau verte, immo­bile, gar­dait ses secrets — l’é­pée, les tor­tues, les siècles.

Puis Giang se leva, jeta le bout de son cor­net de glace aux pois­sons du lac, et ren­tra au Metropole.

Il avait des verres à polir.

CHA­PITRE 10 — Les fan­tômes du Metropole

La nuit, l’hô­tel parlait.

Pas avec des mots — avec des bruits. Des cra­que­ments dans les boi­se­ries, des grin­ce­ments de portes que per­sonne n’a­vait ouvertes, des sou­pirs de tuyau­te­rie, des cla­que­ments de volets que le vent du fleuve Rouge pous­sait avec l’obs­ti­na­tion d’un visi­teur qui insiste. Le Metro­pole, la nuit, n’é­tait plus un hôtel — c’é­tait un orga­nisme, un être vivant fait de bois et de pierre et de mémoire, qui res­pi­rait dans le noir avec la régu­la­ri­té d’un dor­meur et qui, par­fois, comme les dor­meurs, mur­mu­rait dans son som­meil des choses incompréhensibles.

Giang aimait la nuit.

Il aimait la nuit parce que la nuit, le bar lui appar­te­nait entiè­re­ment. Plus de clients, plus de com­mandes, plus de sou­rires obli­ga­toires. Juste le comp­toir, les verres, la lampe à huile, et ce silence par­ti­cu­lier de la nuit tro­pi­cale qui n’est pas vrai­ment un silence — c’est un four­mille­ment, une tapis­se­rie sonore tis­sée de grillons, de geckos, de gre­nouilles loin­taines, de chiens errants qui dia­loguent d’un bout à l’autre de la ville avec l’ur­gence de mes­sa­gers por­teurs de nou­velles que per­sonne ne comprend.

Ce soir-là — un soir de mai, tiède, lourd, char­gé de l’hu­mi­di­té qui annon­çait la mous­son — Giang fer­ma le bar à vingt-trois heures. Le der­nier client était par­ti depuis une heure — un jour­na­liste aus­tra­lien, ins­tal­lé au Metro­pole depuis une semaine, qui buvait du gin avec une régu­la­ri­té métro­no­mique et qui n’a­dres­sait la parole à per­sonne, sauf à son car­net, dans lequel il écri­vait des choses que Giang n’es­sayait pas de lire mais dont il soup­çon­nait qu’elles concer­naient la situa­tion poli­tique, car le jour­na­liste avait ce regard — ce regard fixe, cal­cu­la­teur, légè­re­ment absent — des gens qui observent le monde pour le racon­ter à d’autres.

Giang lava les der­niers verres. Étei­gnit la lampe prin­ci­pale. N’en gar­da qu’une — la petite, celle qu’il posait au bout du comp­toir, dont la flamme basse et dorée trans­for­mait le bar en grotte.

Il s’as­sit.

Il ne s’as­seyait presque jamais — dix heures debout par jour, six jours par semaine, mais debout par choix, debout par prin­cipe, parce qu’un bar­man assis n’est plus un bar­man, c’est un client de l’autre côté du comp­toir. Mais la nuit, quand il n’y avait per­sonne, il s’au­to­ri­sait ce luxe. Il s’as­seyait sur le tabou­ret de Dor­vil — le deuxième en par­tant de la gauche — et il regar­dait le bar depuis l’autre côté, depuis le côté des clients, et il voyait ce qu’ils voyaient : les bou­teilles ali­gnées, les verres qui brillaient dans la pénombre, le bois du comp­toir poli par des mil­liers de coudes, et der­rière, le mur où une pho­to­gra­phie jau­nie mon­trait le Metro­pole en 1901, le jour de son inau­gu­ra­tion — une façade blanche éblouis­sante, des colonnes, un per­ron, des mes­sieurs en cos­tume de lin et des dames en robes longues, et au-des­sus de la porte, en lettres dorées : GRAND HÔTEL METRO­POLE PALACE.

Qua­rante-cinq ans.

L’hô­tel avait qua­rante-cinq ans. Pour un homme, c’é­tait la matu­ri­té. Pour un bâti­ment tro­pi­cal, c’é­tait déjà la vieillesse. Qua­rante-cinq ans de cha­leur, d’hu­mi­di­té, de ter­mites, de typhons, de guerres, d’oc­cu­pa­tions, de négli­gences et de rafis­to­lages. Qua­rante-cinq ans de mains posées sur les rampes d’es­ca­lier, de pieds traî­nés sur les dalles, de corps cou­chés sur les mate­las, de voix réson­nant dans les cou­loirs. L’hô­tel avait absor­bé tout cela. Il l’a­vait absor­bé comme une éponge absorbe l’eau — sans tri, sans juge­ment, sans dis­tinc­tion entre le géné­ral fran­çais et le sol­dat japo­nais, entre la dan­seuse de caba­ret et l’é­pouse du gou­ver­neur, entre le cri de plai­sir et le cri de peur.

Giang fer­ma les yeux et les lais­sa venir.

Les fan­tômes.

Pas des fan­tômes au sens où Madame Lê l’en­ten­dait — Madame Lê ne croyait pas aux fan­tômes, elle croyait aux inven­taires. Pas des fan­tômes au sens des contes viet­na­miens — les esprits affa­més, les âmes errantes, les reve­nants du sep­tième mois lunaire à qui l’on offrait des repas sur des autels de for­tune. Non, les fan­tômes de Giang étaient plus dis­crets, plus intimes. C’é­taient des empreintes. Des réma­nences. Des traces de vies lais­sées dans les murs, dans le bois, dans l’air, comme le par­fum d’une femme reste dans une pièce long­temps après qu’elle en est sortie.

Il voyait — ou croyait voir, ou inven­tait, ce qui reve­nait au même — les soi­rées de l’é­poque colo­niale. Le bar illu­mi­né par des lustres de cris­tal, les offi­ciers en uni­forme blanc, les femmes en robes de soie, la musique d’un gra­mo­phone jouant un tan­go argen­tin qui se mêlait au bruit des ven­ti­la­teurs et aux rires un peu trop aigus de gens qui buvaient un peu trop vite. Il voyait André Ducamp, le fon­da­teur, debout sur le per­ron le jour de l’i­nau­gu­ra­tion, en 1901, avec sa mous­tache en gui­don de vélo et sa fier­té de bâtis­seur — un homme qui avait regar­dé un ter­rain vague au coin du bou­le­vard Hen­ri-Rivière et qui avait vu, dans le vide, un palais. Il voyait les pre­mières pro­jec­tions de ciné­ma, en 1916 — les images trem­blantes sur un drap ten­du dans la salle de res­tau­rant, les spec­ta­teurs médu­sés, ce miracle de lumière et d’ombre qui fai­sait du Metro­pole, pour un soir, le lieu le plus moderne de toute l’Indochine.

Il voyait Char­lie Chaplin.

Cha­plin était venu en 1936, en voyage de noces avec Pau­lette God­dard. Giang n’é­tait pas encore au Metro­pole — il était arri­vé la même année, quelques mois plus tard — mais le per­son­nel ancien en par­lait comme d’une appa­ri­tion. Cha­plin avait dor­mi dans la suite du pre­mier étage, avait pris son petit-déjeu­ner dans la cour inté­rieure, avait fait rire le per­son­nel en mimant un ser­veur qui ren­verse un pla­teau — un numé­ro qu’il avait impro­vi­sé en trois secondes et qui avait été, de l’a­vis una­nime, plus drôle que tous les films jamais pro­je­tés dans la salle de res­tau­rant. Pau­lette God­dard, disait-on, était si belle que les fleurs du fran­gi­pa­nier se tour­naient vers elle quand elle pas­sait — une affir­ma­tion bota­ni­que­ment dou­teuse mais poé­ti­que­ment irréfutable.

Il voyait Somer­set Mau­gham — venu avant Giang, lui aus­si, dans les années vingt, un Anglais fleg­ma­tique qui buvait du whis­ky soda et qui obser­vait le monde avec le regard d’un chi­rur­gien — froid, pré­cis, impi­toyable. On disait qu’il avait pris des notes dans le hall du Metro­pole, des notes qui étaient deve­nues des nou­velles, des nou­velles qui avaient fait le tour du monde, et que quelque part dans la prose de Mau­gham vivait l’é­cho d’un cock­tail bu au comp­toir de cet hôtel.

Il voyait Noël Coward — un autre Anglais, mais l’op­po­sé de Mau­gham : flam­boyant, bavard, théâ­tral, qui avait trans­for­mé le salon de lec­ture en scène de spec­tacle impro­vi­sé et qui avait chan­té des chan­sons de sa com­po­si­tion devant un public de fonc­tion­naires colo­niaux sidé­rés, dont cer­tains n’a­vaient jamais enten­du un Anglais chan­ter en fran­çais avec un accent aus­si réso­lu­ment britannique.

Et il voyait les autres — les ano­nymes, les sans-nom, les oubliés. Les voya­geurs de com­merce qui avaient dor­mi une nuit et étaient repar­tis sans lais­ser de trace. Les femmes seules qui avaient bu un thé dans le salon en regar­dant la pluie. Les enfants qui avaient cou­ru dans les cou­loirs en riant. Les domes­tiques qui avaient fait les lits, vidé les cen­driers, ciré les chaus­sures, por­té les valises, sans jamais figu­rer dans aucune pho­to­gra­phie, dans aucun registre, dans aucune mémoire — sauf celle de l’hô­tel, qui gar­dait tout, qui n’ou­bliait rien, et qui res­ti­tuait par­fois, la nuit, dans un cra­que­ment de plan­cher ou un cou­rant d’air inex­pli­qué, le pas­sage fur­tif d’une pré­sence effacée.

La porte du bar s’ouvrit.

Giang sur­sau­ta. Puis recon­nut la silhouette.

— Tu ne dors jamais ? demanda-t-il.

— Dor­mir est une perte de temps, répon­dit Madame Lê en s’as­seyant sur son tabou­ret — le der­nier à droite, celui qu’elle avait usé à force d’y poser le même poids au même endroit depuis trente ans.

Elle por­tait un áo dài noir — tou­jours noir — mais avait défait son chi­gnon, et ses che­veux gris tom­baient sur ses épaules, ce qui lui don­nait un air dif­fé­rent, un air presque doux, un air que Giang ne lui avait jamais vu et qui le trou­bla. Madame Lê sans son chi­gnon n’é­tait plus la gou­ver­nante — elle était une femme, tout sim­ple­ment, une femme de soixante ans qui ne dor­mait pas à une heure du matin et qui venait s’as­seoir au bar comme n’im­porte quel être humain que l’in­som­nie pousse vers la com­pa­gnie d’autrui.

— Du thé ? pro­po­sa Giang.

— Quelque chose de plus fort.

Il haus­sa un sour­cil. Madame Lê ne buvait jamais d’al­cool — c’é­tait une règle aus­si abso­lue que son chi­gnon et que son áo dài noir. Mais ce soir, appa­rem­ment, les règles étaient suspendues.

Il lui ser­vit un petit verre de son rhum de canne. Elle le prit, le huma — comme une pro­fes­sion­nelle, nota Giang avec sur­prise —, puis le but d’un trait, sans tous­ser, sans gri­ma­cer, avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui a déjà bu et qui n’a pas oublié com­ment on fait.

— Mer­ci, dit-elle. Ne me regarde pas comme ça.

— Comme quoi ?

— Comme si j’a­vais trois têtes. J’ai eu trente ans, moi aus­si. J’ai bu du cham­pagne et j’ai dan­sé sur des tables.

Giang essaya d’i­ma­gi­ner Madame Lê dan­sant sur une table et échoua spec­ta­cu­lai­re­ment. Mais il eut la sagesse de ne pas le dire.

— C’é­tait quand ? demanda-t-il.

— En 1920. Peut-être 1921. L’hô­tel était plein tous les soirs. Il y avait un orchestre — un vrai orchestre, pas un gra­mo­phone — un pia­niste, un vio­lo­niste et un joueur de cla­ri­nette qui étaient tous les trois amou­reux de la même femme, ce qui don­nait à leur musique une ten­sion par­ti­cu­lière. Les offi­ciers fran­çais venaient avec leurs femmes. Les com­mer­çants chi­nois venaient avec leurs maî­tresses. Les jour­na­listes venaient seuls et repar­taient accom­pa­gnés. Et moi, j’a­vais vingt ans, et j’é­tais la plus jolie femme de chambre du Metropole.

Elle dit cela sans vani­té — comme un fait, comme une don­née comp­table ins­crite dans son carnet.

— Un offi­cier m’a deman­dée en mariage.

— Je sais. Vous me l’a­vez déjà raconté.

— Je ne te l’ai pas tout racon­té. Je t’ai dit que j’a­vais refu­sé. Je ne t’ai pas dit pourquoi.

Giang atten­dit. Le silence noc­turne du Metro­pole enve­lop­pait leur conver­sa­tion comme un écrin enve­loppe un bijou — pro­tec­teur, intime, légè­re­ment étouffant.

— J’ai refu­sé parce qu’il vou­lait m’emmener en France. Et je ne vou­lais pas quit­ter l’hôtel.

— L’hô­tel ?

— L’hô­tel. Pas Hanoï. Pas le Viet­nam. L’hô­tel. Cet hôtel. Ces murs. Ces cou­loirs. Ce plan­cher qui craque. Cette odeur de cire et de fran­gi­pa­niers. J’a­vais vingt ans et je savais déjà que cet endroit serait ma vie. Qu’il serait tout — mon mari, mes enfants, ma mai­son, mon pays. Les gens passent, Giang. Les régimes passent. Les dra­peaux passent. Mais le Metro­pole reste.

Elle se tut. Regar­da ses mains posées sur le comp­toir — des mains sèches, noueuses, des mains qui avaient fait des mil­liers de lits, comp­té des mil­liers de ser­viettes, caché des mil­liers d’ob­jets aux regards des pillards.

— Et main­te­nant il va être ven­du, dit-elle. À un Chi­nois qui porte des chaus­sures impec­cables et qui ne sou­rit jamais.

— Il res­te­ra quand même un hôtel.

— Bien sûr qu’il res­te­ra un hôtel. Mais ce ne sera plus le même hôtel. Ce ne sera plus l’hô­tel de Dumou­tier et Ducamp. Ce ne sera plus l’hô­tel des Fran­çais. Ce sera l’hô­tel de Giu Sinh Hoi. Et je ne sais pas ce que cela signifie.

Giang lui res­ser­vit un verre de rhum. Elle le regar­da avec une sur­prise feinte, puis le but, avec la même aisance que le premier.

— Tu crois aux fan­tômes, Giang ?

— Je crois aux bruits que fait l’hô­tel la nuit.

— Ce n’est pas la même chose.

— C’est exac­te­ment la même chose. Les bruits sont les fan­tômes. Les fan­tômes sont les bruits. Tout ce qui a été vécu ici conti­nue de vibrer dans les murs. Les conver­sa­tions, les rires, la musique. Le pia­niste amou­reux. L’of­fi­cier qui vou­lait t’é­pou­ser. Char­lie Cha­plin qui mimait le ser­veur. Tout est encore là. Le bois a tout gardé.

Madame Lê le regar­da. Long­temps. Avec une expres­sion qu’il ne lui connais­sait pas — pas de l’at­ten­dris­se­ment, non, Madame Lê ne s’at­ten­dris­sait pas, mais quelque chose de voi­sin, quelque chose qui res­sem­blait à de la gra­ti­tude, comme si Giang venait de lui confir­mer une chose qu’elle savait depuis tou­jours mais qu’elle avait besoin d’entendre.

— Tu es un bon gar­çon, Giang. Un bon bar­man et un bon gar­çon. Ne change pas.

— Je n’ai pas l’in­ten­tion de changer.

— Per­sonne n’a l’in­ten­tion de chan­ger. On change quand même.

Elle se leva. Rat­ta­cha ses che­veux en chi­gnon — le geste fut rapide, expert, défi­ni­tif, et en trois secondes Madame Lê rede­vint Madame Lê, la gou­ver­nante, l’in­ven­to­riste, la gar­dienne. Le moment d’a­ban­don était ter­mi­né. Le rhum était bu. La nuit avait reçu sa confession.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, Madame Lê.

Elle s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Le chan­de­lier en argent, dit-elle. Celui qui a dis­pa­ru en janvier.

— Oui ?

— Je l’ai retrou­vé. Il était dans la chambre du jour­na­liste aus­tra­lien. Sous le lit.

— Sous le lit ?

— Les Chi­nois n’é­taient pas les seuls voleurs de cet hôtel.

Et elle dis­pa­rut dans le cou­loir, son áo dài noir se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té comme une encre dans l’eau, et Giang res­ta seul dans son bar, avec le bruit des grillons et le cra­que­ment du bois et la flamme de la lampe à huile qui pro­je­tait sur les murs des ombres mou­vantes, des ombres qui res­sem­blaient à des sil­houettes, des sil­houettes qui res­sem­blaient à des sou­ve­nirs, des sou­ve­nirs qui res­sem­blaient à des fan­tômes, et les fan­tômes, cette nuit-là, étaient les maîtres du Metropole.

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CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 16 à 20

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CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 1 à 5

Hôtel Metro­pole, Hanoï, 1946

CHA­PITRE 1 — Le comp­toir des fantômes

Il y avait une façon de pous­ser la porte du bar qui n’ap­par­te­nait qu’à l’aube.

Giang arri­vait tou­jours le pre­mier. Avant les cui­si­niers, avant les femmes de chambre, avant même Madame Lê qui pour­tant ne dor­mait jamais — ou si peu qu’on se deman­dait si elle n’a­vait pas pas­sé un pacte avec quelque divi­ni­té de l’in­som­nie. Il tra­ver­sait la cour inté­rieure dans la lumière mauve du petit matin, cette lumière propre à Hanoï qui n’existe nulle part ailleurs, une lumière qui hésite entre la brume et la soie, et il pous­sait la porte du bar comme on ouvre un livre à la page où l’on s’é­tait arrê­té la veille.

Le Metro­pole sen­tait le bois humide et la cire d’a­beille. Sous les ven­ti­la­teurs immo­biles — l’élec­tri­ci­té ne reve­nait qu’à sept heures, quand elle reve­nait — les fau­teuils de rotin gar­daient la forme des corps qui s’y étaient assis. Giang connais­sait chaque cra­que­ment du plan­cher, chaque tache au pla­fond, chaque éra­flure sur le comp­toir d’a­ca­jou que per­sonne n’a­vait eu le cœur de rem­pla­cer depuis l’é­poque où les gou­ver­neurs y posaient leurs coudes. Le bar du Metro­pole était un ani­mal bles­sé mais digne. Des vitres man­quaient à deux fenêtres — les sol­dats de Lu Han les avaient cas­sées un soir de beu­ve­rie en novembre — et quel­qu’un avait ten­du du papier hui­lé à la place, ce qui don­nait à la lumière du matin une qua­li­té de par­che­min, une dou­ceur ancienne qui plai­sait à Giang plus que le verre transparent.

Il com­men­çait tou­jours par les verres.

C’é­tait son rituel, son office, sa prière du matin. Il les sor­tait un par un de l’é­ta­gère — ceux qui res­taient, car la moi­tié avait dis­pa­ru, volée, bri­sée, réqui­si­tion­née pour des usages dont il pré­fé­rait ne pas connaître le détail — et il les polis­sait avec un chif­fon de coton blanc qu’il pliait en quatre, puis en huit, selon une géo­mé­trie pré­cise qu’il n’au­rait pas su expli­quer mais dont dépen­dait, obs­cu­ré­ment, l’ordre du monde. Un verre poli n’est pas seule­ment un verre propre. C’est un verre qui attend. Qui pro­met. Qui dit à celui qui va s’as­seoir devant : ici, les choses ont encore un sens.

Giang avait trente-deux ans. Un visage mince, des mains longues, une mous­tache fine qu’il taillait chaque matin avec des ciseaux à ongles et dont il tirait une fier­té dis­crète. Il por­tait une che­mise blanche même quand il n’en avait plus qu’une seule, lavée la veille et séchée dans la nuit sur le rebord de sa fenêtre au troi­sième étage. La che­mise blanche était non négo­ciable. Elle était le der­nier rem­part entre le bar­man et le chaos. On pou­vait lui prendre ses bou­teilles, ration­ner son sucre, inon­der sa ville de sol­dats étran­gers — tant qu’il por­tait une che­mise blanche der­rière son comp­toir, le Metro­pole était encore un hôtel et Hanoï était encore Hanoï.

Dehors, la ville s’é­veillait avec cette éner­gie qui ne ces­sait de stu­pé­fier Giang, même après tout ce qu’elle avait tra­ver­sé. On aurait pu croire qu’un peuple qui avait connu la famine — un mil­lion de morts l’an­née pré­cé­dente, les Japo­nais ayant sai­si le riz pour nour­rir leur armée — res­te­rait pros­tré, acca­blé, silen­cieux. C’é­tait le contraire. Hanoï se levait chaque matin comme un boxeur qui refuse de comp­ter jus­qu’à dix. Les mar­chandes de phở ins­tal­laient leurs mar­mites fumantes au coin des rues dès cinq heures, accrou­pies sur leurs tabou­rets minus­cules, touillant le bouillon avec des gestes mil­lé­naires. L’o­deur — anis étoi­lé, can­nelle, os de bœuf lon­gue­ment mijo­tés, coriandre fraîche, un soup­çon de nuoc mam — mon­tait dans l’air encore frais et venait lécher les murs du Metro­pole, s’in­si­nuer sous la porte du bar, rap­pe­ler à Giang que la beau­té du monde tenait par­fois dans un bol de soupe.

Les cyclo-pousse com­men­çaient leur bal­let pares­seux sur le bou­le­vard Hen­ri-Rivière — qu’on ne savait plus com­ment appe­ler depuis que les dra­peaux avaient chan­gé. Les femmes en áo dài filaient sur leurs vélos, le tis­su blanc flot­tant der­rière elles comme des ailes, le cha­peau conique posé sur la tête avec cette per­fec­tion géo­mé­trique qui rele­vait du miracle quo­ti­dien. Les ven­deurs de jour­naux criaient les titres du jour — en viet­na­mien désor­mais, pas en fran­çais — et les vieux mes­sieurs jouaient aux échecs chi­nois sous les banians du square Paul-Bert, dépla­çant leurs pions avec une gra­vi­té qui n’a­vait rien à envier aux généraux.

Et puis il y avait les Chinois.

Deux cent mille sol­dats du Kuo­min­tang occu­paient le nord du Viet­nam depuis sep­tembre. L’ar­mée du géné­ral Lu Han, venue du Yun­nan pour accep­ter la red­di­tion japo­naise, et qui n’é­tait jamais repar­tie. Ce n’é­taient pas des sol­dats d’o­pé­rette mais ce n’é­taient pas non plus des sol­dats de parade : c’é­taient des pay­sans en uni­forme, des gar­çons maigres aux pieds nus dans des san­dales de corde, qui dor­maient dans les parcs, uri­naient contre les murs de la cathé­drale Saint-Joseph, réqui­si­tion­naient le riz avec une bru­ta­li­té tran­quille et payaient — quand ils payaient — avec des billets chi­nois que per­sonne ne vou­lait et que tout le monde était obli­gé d’ac­cep­ter. Ils avaient pris le palais du gou­ver­neur géné­ral, juste en face du Metro­pole. Les offi­ciers venaient par­fois boire au bar de Giang. Ils buvaient n’im­porte quoi, beau­coup, vite, et cas­saient les verres sans s’ex­cu­ser. Giang ramas­sait les mor­ceaux sans rien dire. Il n’a­vait rien contre les Chi­nois — il n’a­vait rien contre per­sonne — mais il avait quelque chose contre les gens qui cas­saient les verres.

La porte du bar s’ou­vrit à sept heures dix.

Madame Lê entra comme elle entrait tou­jours — sans bruit, sans sou­rire, avec l’au­to­ri­té natu­relle d’une femme qui a sur­vé­cu à quatre régimes sans jamais haus­ser la voix. Elle por­tait un áo dài noir — tou­jours noir, en toute sai­son — et ses che­veux gris étaient tirés en un chi­gnon si ser­ré qu’il sem­blait tirer les traits de son visage vers l’ar­rière, lui don­nant l’ex­pres­sion per­ma­nente de quel­qu’un qui vient d’as­sis­ter à une scène légè­re­ment indécente.

— Il manque six ser­viettes, dit-elle.

Ce n’é­tait pas un bon­jour. Madame Lê ne disait pas bon­jour. Elle fai­sait l’inventaire.

— Six ser­viettes, deux cuillères à des­sert et le chan­de­lier en argent du salon de lecture.

— Les Chi­nois ? deman­da Giang.

— Qui d’autre ? Les fantômes ?

Elle s’as­sit sur le tabou­ret au bout du comp­toir — son tabou­ret, celui que per­sonne d’autre n’o­sait occu­per — et sor­tit de sa manche un petit car­net à la cou­ver­ture éli­mée dans lequel elle tenait les comptes du désastre. Chaque objet dis­pa­ru y était consi­gné, daté, avec par­fois une hypo­thèse mar­gi­nale sur le cou­pable. « 12 nov. — sala­dier en por­ce­laine, motif lotus — ser­gent chi­nois, 3e étage. » « 18 nov. — deux draps bro­dés, ini­tiales GM — incon­nu. » « 23 nov. — miroir ovale, cadre doré, chambre 14 — pos­si­ble­ment l’of­fi­cier à la cica­trice. » Madame Lê tenait le registre de l’ef­fon­dre­ment avec la rigueur d’une archi­viste et la mémoire d’un élé­phant offensé.

— Un jour, dit-elle en refer­mant le car­net, tout sera ren­du. Ce qui est ins­crit existe encore.

Giang ne savait pas si elle par­lait des ser­viettes ou de l’Indochine.

Il pré­pa­ra du thé — du thé vert du Ton­kin, amer et brû­lant, la seule chose qu’il pou­vait offrir sans res­tric­tion car le thé, au moins, n’a­vait pas été réqui­si­tion­né. Madame Lê but une gor­gée, posa la tasse, et se leva pour com­men­cer son ins­pec­tion quo­ti­dienne. Elle par­cou­rait l’hô­tel de bas en haut chaque matin comme un capi­taine ins­pec­tant son navire. Les cou­loirs aux boi­se­ries sombres, les chambres vides — l’hô­tel avait cent dix chambres mais à peine trente étaient occu­pées —, le salon de récep­tion avec ses fau­teuils empire que per­sonne n’a­vait recou­verts depuis 1938, la salle à man­ger où les lustres pen­daient comme des méduses trans­lu­cides dans la pénombre. Elle véri­fiait les ser­rures, comp­tait les ampoules, redres­sait les cadres, chas­sait les lézards avec une auto­ri­té qui les fai­sait déguer­pir plus vite que n’im­porte quel insecticide.

Le Metro­pole, sous ses mains, tenait debout.

Il tenait debout comme ces vieilles dames aris­to­cra­tiques qui refusent de recon­naître leur ruine et conti­nuent de rece­voir dans des salons dont le papier peint se décolle, avec du thé ser­vi dans de la por­ce­laine ébré­chée et une conver­sa­tion impec­cable. Les murs étaient encore blancs — d’un blanc jau­ni, un blanc fati­gué, un blanc qui avait vécu — et les volets noirs cla­quaient tou­jours avec cette régu­la­ri­té ras­su­rante quand le vent souf­flait du fleuve Rouge. La façade néo­clas­sique, vue depuis le bou­le­vard, gar­dait sa superbe. Il fal­lait entrer pour voir les fis­sures, les infil­tra­tions, les endroits où le plâtre tom­bait en poudre fine comme de la neige tro­pi­cale. Il fal­lait connaître l’hô­tel pour savoir que la moi­tié de la plom­be­rie ne fonc­tion­nait plus, que l’as­cen­seur était blo­qué entre le deuxième et le troi­sième étage depuis le pas­sage d’un typhon en 1944, et que les rats — de beaux rats bien nour­ris, presque fami­liers — avaient élu domi­cile dans l’an­cienne buanderie.

Mais le bar de Giang fonc­tion­nait. Le bar fonc­tion­nait toujours.

C’é­tait le der­nier organe vital de l’hô­tel, le cœur qui bat­tait encore quand tout le reste fai­blis­sait. Les bou­teilles s’é­taient raré­fiées — plus de cham­pagne depuis 1943, le whis­ky au compte-gouttes, le gin ration­né — mais Giang com­pen­sait par l’in­ven­ti­vi­té. Il fabri­quait des sirops avec ce qu’il trou­vait : fleurs de jas­min, citron­nelle, gin­gembre frais, kum­quats, un alcool de riz qu’un pay­san du del­ta lui livrait en contre­bande dans des jarres de terre cuite. Il avait appris à dis­til­ler du rhum à par­tir de mélasse de canne à sucre ache­tée au mar­ché noir. Ses cock­tails n’a­vaient pas de nom — ou plu­tôt si, ils en avaient, mais des noms qu’il était seul à connaître, des noms qu’il notait dans un petit car­net à la cou­ver­ture de cuir, en face des recettes, avec une écri­ture ser­rée et pen­chée qui res­sem­blait à celle d’un apo­thi­caire. « Le Fleuve Rouge » — rhum de canne, jus de tama­rin, une pointe de piment. « Le Banian » — gin, sirop de jas­min, zeste de com­ba­va. « La Brume » — alcool de riz, lait de coco, une goutte de nuoc mam — oui, de nuoc mam, et ceux qui gri­ma­çaient la pre­mière gor­gée en rede­man­daient à la troisième.

À huit heures, Oncle Quốc pous­sa la porte.

Il venait chaque matin. Chaque matin depuis com­bien de temps ? Giang ne se sou­ve­nait pas d’un matin sans lui. C’é­tait un homme très vieux — soixante-dix ans, quatre-vingts peut-être, impos­sible à dire car son visage avait atteint cet âge où le temps cesse de comp­ter et où les rides deviennent un pay­sage — avec une bar­biche blanche, des yeux d’encre, et une façon de mar­cher qui évo­quait davan­tage la glis­sade que la marche. Il por­tait un áo dài de soie brune, tou­jours le même, mira­cu­leu­se­ment propre, et tenait à la main un éven­tail en papier de riz qu’il n’ou­vrait jamais. L’é­ven­tail était un acces­soire, un signe, un objet de ponc­tua­tion. Quand Oncle Quốc tapo­tait l’é­ven­tail fer­mé contre sa paume, cela signi­fiait qu’il réflé­chis­sait. Quand il le posait sur la table, cela signi­fiait qu’il avait ter­mi­né sa phrase, même s’il n’a­vait rien dit.

— Bon­jour, mon­sieur Quốc.

— Bon­jour, Giang. Le thé est chaud ?

— Le thé est tou­jours chaud.

C’é­tait leur échange. Leur rituel à eux. Oncle Quốc s’as­seyait à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche, celle dont le papier hui­lé lais­sait pas­ser une lumière ambrée — et Giang lui appor­tait une théière et une tasse sans anse. Le vieil homme buvait len­te­ment, les yeux mi-clos, comme s’il écou­tait quelque chose que per­sonne d’autre ne pou­vait entendre. Par­fois il res­tait une heure, par­fois deux. Par­fois il ne disait rien. Par­fois il racontait.

Ce matin-là, il par­la des fleurs.

— Les pru­niers vont fleu­rir en avance cette année, dit-il. Je l’ai vu aux bour­geons. Quand les pru­niers fleu­rissent en avance, c’est que la terre a peur.

Giang essuya un verre.

— La terre a peur de quoi, mon­sieur Quốc ?

Le vieil homme tapo­ta son éven­tail contre sa paume. Une fois. Deux fois.

— De ce que les hommes préparent.

Il but une gor­gée de thé, repo­sa la tasse, et regar­da par la fenêtre de papier hui­lé. Dehors, un sol­dat chi­nois tra­ver­sait le bou­le­vard en por­tant une poule vivante sous chaque bras. Der­rière lui, une mar­chande de fleurs trot­ti­nait avec son panier char­gé de chry­san­thèmes jaunes, indif­fé­rente au sol­dat, indif­fé­rente à l’oc­cu­pa­tion, indif­fé­rente à tout ce qui n’é­tait pas la beau­té urgente et péris­sable de ses fleurs.

Giang regar­da la mar­chande dis­pa­raître au coin de la rue, puis il ran­gea le verre poli à sa place, par­fai­te­ment ali­gné avec les autres, et atten­dit le pro­chain client.

Le Metro­pole atten­dait avec lui.

CHA­PITRE 2 — Les trente-six rues

Giang sor­tit par la porte de service.

Il ne pre­nait jamais l’en­trée prin­ci­pale — le porche à colonnes, le per­ron de marbre, les deux lions de pierre que les Chi­nois avaient repeints en rouge vif sans deman­der la per­mis­sion de per­sonne. L’en­trée prin­ci­pale était pour les clients. Giang était du côté des cou­lisses, et il aimait ça. La porte de ser­vice don­nait sur une ruelle étroite qui sen­tait le char­bon et la vapeur de riz, coin­cée entre le mur arrière de l’hô­tel et une ran­gée de mai­sons-tubes dont les toits de tuiles se tou­chaient presque, for­mant une voûte végé­tale d’où pen­daient des fils à linge, des cages à oiseaux et des pots de basi­lic thaï. C’é­tait une ruelle que les plans de la ville igno­raient mais que les chats connais­saient par cœur.

Chaque mar­di et chaque ven­dre­di, Giang allait au mar­ché. C’é­tait une expé­di­tion, une aven­ture, un com­bat — et, secrè­te­ment, la chose qu’il pré­fé­rait au monde après polir ses verres.

Il mar­chait vite. Hanoï au petit matin était un théâtre dont le rideau venait de se lever et dont les acteurs n’a­vaient pas fini de s’ha­biller. Les trot­toirs n’exis­taient pas, ou plu­tôt si, ils exis­taient, mais ils ser­vaient à tout sauf à mar­cher : on y éta­lait des nattes pour dor­mir, on y posait des bra­se­ros pour cuire, on y garait des vélos, on y ins­tal­lait des chaises en plas­tique autour de tables basses où trois géné­ra­tions déjeu­naient ensemble d’un bol de bún riêu, cette soupe de crabe au tama­rin dont l’a­ci­di­té joyeuse per­çait l’air comme un coup de cym­bale. Giang mar­chait sur la chaus­sée, entre les cyclo-pousse et les char­rettes à bras, avec cette aisance fluide du Hanoïen qui sait que la rue est un orga­nisme vivant et qu’il suf­fit de se glis­ser dans son rythme pour n’être jamais bousculé.

Les trente-six rues.

C’é­tait le nom qu’on don­nait au vieux quar­tier depuis des siècles, même si les rues étaient plus de trente-six et si les cor­po­ra­tions qui leur avaient don­né leur nom avaient, pour cer­taines, dis­pa­ru depuis long­temps. Mais le prin­cipe demeu­rait, et c’é­tait un prin­cipe magni­fique : chaque rue por­tait le nom de ce qu’on y fabri­quait, de ce qu’on y ven­dait, de ce qu’on y vivait. L’i­dée que la géo­gra­phie puisse épou­ser le tra­vail des mains. Que l’a­dresse d’un homme dise son métier. Que la ville entière soit un atelier.

Giang tour­na dans Hàng Đào — la rue de la Soie.

Ici, même en jan­vier, même sous l’oc­cu­pa­tion, les rou­leaux de tis­su débor­daient des échoppes comme une crue de cou­leurs. Des soies sau­vages aux reflets chan­geants, des satins lourds comme de la crème, des cotons impri­més de motifs que des arti­sans repro­dui­saient à la main depuis des géné­ra­tions — dra­gons, lotus, phé­nix, nuages. Les mar­chandes dépliaient les étoffes en les fai­sant cla­quer dans l’air avec un geste de toréa­dor, et la rue entière bruis­sait, ondu­lait, cha­toyait. Giang ne venait pas ache­ter de la soie mais il aimait la tra­ver­ser, cette rue, pour la façon dont elle refu­sait la gri­saille. Un sol­dat chi­nois pou­vait réqui­si­tion­ner le riz, confis­quer l’or, impo­ser sa mon­naie de papier sans valeur — il ne pou­vait pas ter­nir la soie.

Puis Hàng Bạc — la rue de l’Argent.

Les orfèvres tra­vaillaient accrou­pis dans des niches obs­cures, pen­chés sur des flammes minus­cules, mar­te­lant des bra­ce­lets, des boucles d’o­reilles, des boîtes à bétel avec des outils si fins qu’on aurait dit des ins­tru­ments de chi­rur­gie. Le bruit était un tin­te­ment conti­nu, déli­cat, presque musi­cal — ting ting ting — qui accom­pa­gnait Giang comme une bande sonore tan­dis qu’il remon­tait la rue. Depuis l’ar­ri­vée des Chi­nois, les orfèvres tra­vaillaient sur­tout la nuit, cachant leur pro­duc­tion dans des coffres enter­rés sous les dalles de leurs arrière-bou­tiques. L’or avait été confis­qué pen­dant la « Semaine de l’Or » de sep­tembre — Ho Chi Minh lui-même avait deman­dé au peuple de don­ner ses bijoux pour finan­cer l’in­dé­pen­dance — mais les orfèvres conti­nuaient, par ins­tinct, par entê­te­ment, parce qu’un orfèvre qui n’or­fèvre plus n’est plus rien.

Hàng Mã — la rue du Papier votif.

C’é­tait la rue la plus étrange de Hanoï, et peut-être de toute l’A­sie. On y fabri­quait des objets en papier des­ti­nés à être brû­lés pour les morts : des mai­sons minia­tures, des voi­tures, des che­vaux, des billets de banque fac­tices, des vête­ments, des télé­vi­seurs — oui, des télé­vi­seurs en papier, que per­sonne à Hanoï n’a­vait jamais vus en vrai mais qu’on offrait aux ancêtres par prin­cipe d’a­bon­dance post­hume. Les arti­sans de Hàng Mã construi­saient un monde paral­lèle, un monde de papier et de bam­bou, fra­gile et somp­tueux, des­ti­né à la fumée. Giang s’ar­rê­ta devant un étal où un vieil homme col­lait des feuilles d’or sur un che­val de papier rouge, gran­deur nature, dont les naseaux étaient deux trous décou­pés aux ciseaux et dont la cri­nière était une cas­cade de papier cré­pon noir. Le che­val était magni­fique. Il brû­le­rait ce soir, dans une cour, devant un autel char­gé de fruits et d’en­cens, et son smoke mon­te­rait vers un cava­lier invi­sible qui l’at­ten­dait de l’autre côté.

— C’est pour qui ? deman­da Giang.

— Pour le père de M. Trần. Il est mort en août.

— De la famine ?

L’ar­ti­san ne répon­dit pas. Il col­la une der­nière feuille d’or sur le flanc du che­val et souf­fla des­sus dou­ce­ment, comme on souffle sur une blessure.

Giang conti­nua.

Hàng Chiếu — la rue des Nattes. Hàng Buồm — la rue des Voiles, deve­nue le cœur du quar­tier chi­nois, où les enseignes étaient en carac­tères Han et où les soupes avaient un goût dif­fé­rent, plus lourd, plus gras, par­fu­mées au poivre du Sichuan et à l’huile de sésame noire. Hàng Gai — la rue du Chanvre, où l’on ven­dait désor­mais des laques et des bro­de­ries. Chaque rue avait son odeur propre, sa sono­ri­té, sa lumière — car la lar­geur des rues variait, et avec elle l’angle du soleil, de sorte qu’on pas­sait en quelques pas de l’ombre à l’é­blouis­se­ment, du frais au brû­lant, de l’in­time au spectaculaire.

Et par­tout, la nourriture.

Hanoï man­geait. Hanoï man­geait tout le temps, par­tout, dans toutes les posi­tions — debout, accrou­pi, assis sur des tabou­rets de quinze cen­ti­mètres de haut, pen­ché sur des bols fumants posés à même le trot­toir. On man­geait du phở au bœuf à six heures du matin, du bún chả — ces bou­lettes de porc grillé sur un feu de char­bon, ser­vies avec des nouilles froides et des herbes — à dix heures, du bánh cuốn — des crêpes de riz far­cies, trans­lu­cides comme du par­che­min — à n’im­porte quelle heure. On gri­gno­tait des bei­gnets de patate douce, des épis de maïs grillé, des gâteaux de riz gluant enve­lop­pés dans des feuilles de bana­nier. Les odeurs se super­po­saient, se mêlaient, se contre­di­saient : le cara­mel et le piment, le basi­lic et la graisse de porc, la menthe et la citron­nelle, le sucre de canne et la sau­mure. C’é­tait un vacarme olfac­tif, un opé­ra des sens, et Giang s’y plon­geait chaque mar­di et chaque ven­dre­di avec la gour­man­dise d’un musi­cien qui entre dans une salle de concert.

Le mar­ché Đồng Xuân appa­rut au bout de la rue Hàng Đường — la rue du Sucre.

C’é­tait un grand bâti­ment cou­vert, une halle aux arches de fer for­gé construite par les Fran­çais en 1889, dont les Viet­na­miens avaient fait un ventre — le ventre de Hanoï, l’or­gane cen­tral, le lieu où la ville se nour­ris­sait, s’ha­billait, se par­fu­mait, se soi­gnait. On y trou­vait de tout : des pyra­mides de mangues et de papayes, des mon­tagnes de citron­nelle fraîche, des seaux de cre­vettes vivantes, des cages de pou­lets furieux, des paniers d’herbes médi­ci­nales dont les noms n’exis­taient dans aucune autre langue, des sacs de riz — quand il y avait du riz — des piments rouges entas­sés comme des rubis, des racines de lotus encore cou­vertes de boue, des tofu blancs et trem­blants comme de la neige com­pres­sée, du nuoc mam en jarres de grès qui embau­mait à trente mètres.

Mais ce matin-là, le mar­ché était nerveux.

Giang le sen­tit immé­dia­te­ment. Il y avait trop de sol­dats chi­nois pour un mar­di ordi­naire — un groupe d’une dizaine, en uni­forme kaki sale, qui arpen­taient les allées en retour­nant les étals, en sou­le­vant les bâches, en fouillant les paniers. Ils cher­chaient quelque chose. Ou quel­qu’un. Les mar­chandes ne disaient rien, les yeux bais­sés, mais leurs mains ser­raient les anses de leurs paniers avec une force qui en disait long. Un offi­cier chi­nois — petit, tra­pu, une ciga­rette col­lée à la lèvre infé­rieure — inter­pel­la une ven­deuse de volailles en man­da­rin. Elle ne com­pre­nait pas. Il répé­ta plus fort, comme si le volume pou­vait rem­pla­cer la tra­duc­tion. Elle secoua la tête. Il sai­sit un pou­let par les pattes, le bran­dit à bout de bras comme une pièce à convic­tion, et le four­ra dans un sac de toile qu’un subal­terne tenait ouvert. La mar­chande regar­da son pou­let dis­pa­raître et ne dit rien. Elle avait l’ha­bi­tude. On lui avait pris son riz, son or, sa tran­quilli­té — un pou­let de plus ou de moins ne chan­geait pas grand-chose.

Giang ache­ta ce qu’il pouvait.

Des œufs — une den­rée encore acces­sible, les poules étant plus dif­fi­ciles à réqui­si­tion­ner que le riz car elles cou­raient dans les cours et les ruelles et avaient le génie de se cacher exac­te­ment là où les sol­dats ne regar­daient pas. Il ache­ta six œufs, qu’il dis­po­sa dans un panier tapis­sé de feuilles de bana­nier avec le soin d’un joaillier ran­geant des pierres pré­cieuses. Du gin­gembre frais, dont la peau dorée cra­quait sous l’ongle en libé­rant un par­fum si vif qu’il piquait les yeux. De la citron­nelle, une botte épaisse comme un bou­quet de mariée. Des kum­quats — ces petits agrumes ovales dont l’a­ci­di­té sucrée était l’âme secrète de plu­sieurs de ses cock­tails. Du sucre de canne en blocs bruns et com­pacts, ven­dus sous le man­teau par une vieille dame dont la dis­cré­tion valait celle d’un agent secret. Et du café — du robus­ta du Ton­kin, en grains verts qu’il tor­ré­fie­rait lui-même dans une poêle en fonte sur le feu de la cui­sine du Metro­pole, jus­qu’à obte­nir cette cou­leur de nuit, cette huile en sur­face, ce par­fum bru­tal et pro­fond qui était la colonne ver­té­brale de tout ce qu’il préparait.

Le café était le plus dif­fi­cile à trou­ver. Non pas qu’il eût dis­pa­ru — le Viet­nam en pro­dui­sait des tonnes — mais les cir­cuits étaient bri­sés, les routes cou­pées, les inter­mé­diaires mul­ti­pliés, et chaque maillon de la chaîne pré­le­vait sa part. Le café qui arri­vait à Hanoï coû­tait trois fois le prix d’a­vant-guerre et sa qua­li­té était deve­nue impré­vi­sible. Giang avait trou­vé un four­nis­seur — un ancien com­bat­tant viet minh qui avait per­du un bras à Cao Bang et recon­ver­ti son éner­gie guer­rière en com­merce de grains — dont le robus­ta était hon­nête, régu­lier, avec ces notes de cho­co­lat noir et de terre mouillée qui fai­saient du café ton­ki­nois une chose unique au monde.

Sur le che­min du retour, Giang pas­sa devant la cathé­drale Saint-Joseph.

Elle se dres­sait au bout de la rue Nhà Chung, mas­sive, néo­go­thique, incon­gru­ment euro­péenne au milieu des mai­sons-tubes et des banyans, avec ses deux tours grises et sa rosace qui res­sem­blait à un œil de cyclope fixant le ciel tro­pi­cal. Les Fran­çais l’a­vaient construite en 1886, sur l’emplacement d’une pagode rasée — un détail que Giang connais­sait et qu’il gar­dait pour lui, comme il gar­dait beau­coup de choses pour lui. Devant le por­tail, deux sol­dats chi­nois fumaient, assis sur les marches, leurs fusils posés en tra­vers des genoux. L’un d’eux avait accro­ché sa gourde à une sta­tue de la Vierge. L’i­mage était si incon­grue, si par­fai­te­ment absurde, que Giang faillit sourire.

Puis il tour­na dans Hàng Trống — la rue des Tam­bours — et s’arrêta.

Un attrou­pe­ment. Pas une foule — la foule était dan­ge­reuse, la foule atti­rait les sol­dats — mais un cercle d’une ving­taine de per­sonnes, silen­cieuses, ser­rées les unes contre les autres, qui regar­daient quelque chose col­lé au mur d’une mai­son. Giang s’ap­pro­cha. C’é­tait une affiche. Pas une affiche offi­cielle — celles du Viet Minh, impri­mées en rouge et noir, étaient par­tout et ne pro­vo­quaient plus d’at­trou­pe­ment — mais une affiche manus­crite, cal­li­gra­phiée à la main en chữ quốc ngữ, le viet­na­mien roma­ni­sé, avec une encre si noire qu’elle sem­blait encore humide. Le texte disait :

Le Viet­nam est un pays libre. La liber­té ne se demande pas, elle se prend. Chaque citoyen est un sol­dat. Chaque mai­son est une for­te­resse. Le jour viendra.

Pas de signa­ture. Pas de slo­gan de par­ti. Juste ces mots, cette encre, ce mur.

Les gens lisaient en silence, puis s’en allaient. Per­sonne ne com­men­tait. Per­sonne n’ar­ra­chait l’af­fiche. Giang lut, comme les autres, et s’en alla, comme les autres, avec ses œufs dans son panier et le poids de quelque chose d’in­nom­mé dans la poitrine.

En ren­trant au Metro­pole par la porte de ser­vice, il croi­sa Liên.

Elle sor­tait. Elle por­tait un panier, elle aus­si, mais le sien était vide — ou peut-être pas. Elle mar­chait vite, les yeux droit devant, le men­ton levé, avec cette déter­mi­na­tion que Giang lui connais­sait et qui l’in­quié­tait tou­jours un peu. Elle le vit, ralen­tit à peine, et lui adres­sa un sou­rire bref — un sou­rire de com­pli­ci­té mais aus­si de dis­tance, un sou­rire qui disait je suis là mais ne me demande pas où je vais.

— Il reste du thé ? demanda-t-elle.

— Le thé est tou­jours chaud, dit Giang.

C’é­tait sa phrase. Elle le savait. Elle sou­rit encore — un vrai sou­rire cette fois, un sou­rire qui attei­gnit ses yeux — et dis­pa­rut dans la ruelle.

Giang posa son panier sur le comp­toir du bar, sor­tit les œufs un par un, véri­fia qu’au­cun n’é­tait fêlé, et les ran­gea dans le petit réfri­gé­ra­teur qui fonc­tion­nait une heure sur trois. Puis il enfi­la son tablier, polit le pre­mier verre de la jour­née, et reprit sa place der­rière le comptoir.

Dans la cour inté­rieure, un fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs blanches sur les dalles avec une len­teur de neige tiède. Giang les voyait tom­ber par la fenêtre, une à une, et il lui sem­blait que cha­cune d’elles, en tou­chant le sol, fai­sait un bruit minus­cule — un mur­mure, un sou­pir, un mot dans une langue que seuls les arbres comprenaient.

CHA­PITRE 3 — L’homme qui restait

La chambre 207 sen­tait le tabac froid, le papier jau­ni et quelque chose d’autre — une odeur plus intime, plus tenace, qui était l’o­deur d’un homme seul depuis trop long­temps. Étienne Dor­vil n’ou­vrait plus les volets. Il pré­ten­dait que la lumière de Hanoï lui abî­mait les yeux, ce qui était un men­songe, mais un men­songe si ancien qu’il avait pris la consis­tance d’une véri­té. En réa­li­té, Dor­vil n’ou­vrait plus les volets parce qu’il ne vou­lait plus voir la rue. La rue avait chan­gé. La rue ne lui appar­te­nait plus. Et Dor­vil, qui n’a­vait jamais pos­sé­dé grand-chose — ni mai­son, ni terre, ni for­tune — avait pos­sé­dé la rue, autre­fois, quand il mar­chait sur le bou­le­vard Hen­ri-Rivière avec l’as­su­rance tran­quille d’un Fran­çais d’In­do­chine pour qui la colo­nie était une évi­dence et l’a­ve­nir une ligne droite.

Il vivait au Metro­pole depuis quatre ans.

D’a­bord en client, avec une chambre payée par l’ad­mi­nis­tra­tion des douanes — car Dor­vil était fonc­tion­naire des douanes, un poste qu’il avait accep­té vingt ans plus tôt non par voca­tion mais par hasard, comme il avait accep­té l’In­do­chine, comme il avait accep­té la plu­part des choses de sa vie, c’est-à-dire en se lais­sant por­ter par un cou­rant qui avait la dou­ceur d’un fleuve et l’in­dif­fé­rence d’un des­tin. Puis en pen­sion­naire, quand l’ad­mi­nis­tra­tion avait ces­sé de payer. Puis en squat­ter, quand plus per­sonne ne savait qui devait quoi à qui et que le Metro­pole, bal­lot­té entre les régimes, avait per­du la notion même de facture.

Madame Lê le tolé­rait. Elle le tolé­rait comme on tolère un meuble ancien qu’on ne peut ni dépla­cer ni jeter — un meuble encom­brant, pous­sié­reux, vague­ment beau, qui fait par­tie du décor à défaut de faire par­tie de la vie. Dor­vil ne déran­geait per­sonne. Il des­cen­dait au bar à dix-huit heures, remon­tait à vingt-trois heures, et pas­sait le reste de son temps dans la chambre 207, entou­ré de livres.

Les livres.

C’é­tait la seule chose que Dor­vil pos­sé­dait réel­le­ment, et il les pos­sé­dait avec une pas­sion qui confi­nait à la mala­die. Ils étaient par­tout — empi­lés sur le bureau, sur la com­mode, sur le sol, sur la table de nuit, dans la salle de bains, dans l’ar­moire où auraient dû se trou­ver des vête­ments. Des romans fran­çais — Bal­zac, Flau­bert, Sten­dhal, les trois piliers de sa reli­gion per­son­nelle —, des essais sur l’In­do­chine, des récits de voyage, des gram­maires viet­na­miennes anno­tées dans les marges d’une écri­ture minus­cule, des recueils de poé­sie — Bau­de­laire, Rim­baud, Ver­laine, les trois ten­ta­tions de sa mélan­co­lie — et un exem­plaire des Mémoires d’outre-tombe de Cha­teau­briand qu’il avait lu sept fois et dont il connais­sait par cœur les pre­mières lignes, qu’il réci­tait par­fois au bar quand le gin le ren­dait lyrique.

Giang connais­sait Dor­vil depuis plus long­temps que Dor­vil ne le croyait.

Il se sou­ve­nait d’un homme dif­fé­rent. Un homme qui por­tait des cos­tumes de lin clair et des cha­peaux de feutre, qui par­lait viet­na­mien avec un accent ton­ki­nois si par­fait que les mar­chands du vieux quar­tier le pre­naient pour un métis, qui riait faci­le­ment, qui com­man­dait des Per­nod avec des gla­çons et qui racon­tait des his­toires drôles sur les absur­di­tés de l’ad­mi­nis­tra­tion colo­niale. Cet homme-là avait exis­té. Il s’é­tait dis­sous len­te­ment, comme un com­pri­mé dans un verre d’eau, et à sa place était appa­ru cet autre Dor­vil — plus lourd, plus lent, plus triste, avec des cernes vio­lets et une barbe qu’il ne rasait plus que tous les trois jours.

La femme, bien sûr. C’é­tait tou­jours la femme.

Giang ne connais­sait pas les détails — Dor­vil n’en par­lait jamais direc­te­ment, ce qui, chez un homme aus­si bavard, consti­tuait en soi une infor­ma­tion — mais il en savait assez. Une Viet­na­mienne. Belle, évi­dem­ment. Plus jeune que lui, évi­dem­ment. Elle s’ap­pe­lait Hoa, ce qui signi­fie fleur, et Giang pen­sait par­fois que tout le mal­heur de Dor­vil venait de là : on ne peut pas pos­sé­der une fleur, on peut seule­ment la regar­der, et Dor­vil avait vou­lu la tenir dans son poing.

Elle était par­tie. Quand ? En 1941, en 1942, quelque part dans ces années où les Japo­nais étaient arri­vés et où l’In­do­chine fran­çaise avait com­men­cé à se fis­su­rer comme un vase trop chauf­fé. Hoa avait dis­pa­ru — dans le del­ta, dans la résis­tance, dans une autre vie — et Dor­vil était res­té. Il était res­té quand les Japo­nais avaient pris le contrôle, res­té quand ils avaient empri­son­né les Fran­çais dans la cita­delle en mars 45, res­té quand Ho Chi Minh avait pro­cla­mé l’in­dé­pen­dance en sep­tembre, res­té quand les Chi­nois avaient enva­hi la ville. Il était res­té parce qu’il ne savait pas où aller, parce que la France était un pays qu’il avait quit­té à vingt-cinq ans et dont il ne se sou­ve­nait plus que par les livres, et parce que Hanoï, même rui­née, même occu­pée, même mécon­nais­sable, était encore le seul endroit au monde où le fan­tôme de Hoa pou­vait croi­ser le sien au coin d’une rue.

Ce soir-là, il des­cen­dit au bar à dix-huit heures précises.

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, mon­sieur Dorvil.

— Ne m’ap­pelle pas mon­sieur. On a pas­sé l’âge.

— Vous avez pas­sé l’âge. Moi, je suis der­rière le comptoir.

— Et moi devant. Ce qui ne fait pas de moi un mon­sieur. Ce qui fait de moi un homme assis sur un tabouret.

Giang sou­rit. C’é­tait leur rituel à eux — un rituel dif­fé­rent de celui qu’il avait avec Oncle Quốc, moins silen­cieux, plus ver­bal, fait de passes d’armes aimables et de plai­san­te­ries récur­rentes. Dor­vil s’as­sit sur le deuxième tabou­ret en par­tant de la gauche — jamais le pre­mier, jamais le troi­sième — et posa ses coudes sur le comp­toir avec la fami­lia­ri­té d’un homme qui consi­dère ce comp­toir comme une exten­sion de son propre corps.

— Qu’est-ce que tu me fais ?

— Ce que j’ai.

— C’est-à-dire ?

— Du rhum de canne, du jus de kum­quat et une idée.

— L’i­dée me plaît déjà.

Giang tra­vailla en silence. Il pres­sa les kum­quats — quatre, cou­pés en deux, écra­sés au pilon dans le fond du verre — ajou­ta une cuille­rée de sucre de canne, ver­sa le rhum qu’il avait dis­til­lé lui-même et dont il était secrè­te­ment fier, et finit par un trait de quelque chose qu’il gar­dait dans une petite bou­teille sans éti­quette et dont Dor­vil n’a­vait jamais réus­si à iden­ti­fier le contenu.

— Qu’est-ce qu’il y a dans ta bou­teille secrète ?

— Un secret.

— Tu es exaspérant.

— Je suis barman.

Dor­vil goû­ta. Fer­ma les yeux. Rou­vrit les yeux. Regar­da Giang avec cette expres­sion qu’il avait par­fois — un mélange d’ad­mi­ra­tion et de cha­grin, comme si la beau­té des choses lui rap­pe­lait tout ce qu’il avait perdu.

— C’est très bon.

— Je sais.

— Tu es aus­si modeste qu’un empereur.

— Les empe­reurs n’ont pas besoin de modes­tie. Ils ont des palais.

Dor­vil rit. Un vrai rire — bref, rauque, arra­ché à quelque chose de pro­fond. Giang aimait ce rire. Il était deve­nu rare. Il le cher­chait par­fois, comme un mineur cherche une veine d’or dans la roche — en creu­sant, en tapant, en sachant qu’elle est là quelque part.

Ils res­tèrent un moment en silence. Dehors, le bou­le­vard s’obs­cur­cis­sait. L’élec­tri­ci­té n’é­tait pas reve­nue — un soir sur deux désor­mais — et les lampes à huile com­men­çaient à fleu­rir aux fenêtres des mai­sons, don­nant aux rues de Hanoï cet éclai­rage trem­blant, intime, presque conspi­ra­teur, qui trans­for­mait chaque pas­sant en ombre et chaque ombre en per­son­nage de roman.

— Il y a eu des coups de feu cette nuit, dit Dor­vil. Vers trois heures. Du côté de la citadelle.

— J’ai entendu.

— Tu sais ce que c’était ?

— Non. Et toi ?

— Non plus. Mais les coups de feu à trois heures du matin, dans cette ville, c’est comme la pluie en août — ça ne sur­prend plus per­sonne et ça finit tou­jours par mouiller quelqu’un.

Giang essuya un verre. Il y avait des soirs où Dor­vil ne par­lait que de ça — la poli­tique, la guerre qui venait, les Fran­çais qui allaient reve­nir, les Chi­nois qui ne par­taient pas, Ho Chi Minh dont il disait, avec un mélange de res­pect et d’ef­froi, qu’il était « le type le plus intel­li­gent de toute l’A­sie et pro­ba­ble­ment du monde ». Et il y avait des soirs où Dor­vil ne par­lait de rien — où il buvait, regar­dait le pla­fond, et repartait.

Ce soir-là, il par­la de Hanoï.

— Tu sais ce qui me retient ici, Giang ?

— Madame Lê vous a caché les passeports.

— Très drôle. Non. Ce qui me retient, c’est que cette ville est la seule au monde qui sache vieillir. Paris ne vieillit pas — Paris se maquille. Londres ne vieillit pas — Londres s’en­lai­dit. Hanoï vieillit. Hanoï accepte ses rides, ses fis­sures, ses taches. Et c’est pour ça qu’elle est belle. Parce qu’elle ne triche pas.

Giang ne répon­dit pas. Il n’é­tait pas sûr d’être d’ac­cord — la beau­té de Hanoï, pour lui, ne tenait pas à sa vieillesse mais à sa vita­li­té, à cette éner­gie indes­truc­tible qui fai­sait que les mar­chandes de soupe étaient là chaque matin, que les fleurs pous­saient entre les pavés, que les enfants riaient dans les ruelles même quand les sol­dats pas­saient — mais il lais­sa Dor­vil à sa mélan­co­lie. Un bar­man ne contre­dit pas un client qui phi­lo­sophe. Un bar­man verse, écoute, et garde sa pen­sée pour lui.

La porte du bar s’ou­vrit. Liên entra avec un pla­teau de verres propres qu’elle rap­por­tait de la cui­sine. Elle tra­ver­sa la pièce avec cette grâce effi­cace qui était sa marque — un pas souple, un équi­libre par­fait, le pla­teau tenu à hau­teur d’é­paule sans que les verres tremblent d’un mil­li­mètre. Dor­vil la regar­da pas­ser. Il la regar­da trop long­temps. Giang le vit et n’ai­ma pas ce qu’il vit — non pas du désir, mais quelque chose de pire : de la nos­tal­gie. Dor­vil regar­dait Liên comme on regarde un pays qu’on a per­du. Il voyait en elle un reflet de ce qui lui avait échap­pé, et ce regard-là, Giang le savait, était plus dan­ge­reux que n’im­porte quelle convoi­tise, parce qu’il trans­for­mait une femme vivante en fan­tôme d’une autre.

— Elle est belle, dit Dor­vil à mi-voix.

— C’est une employée de l’hôtel.

— L’un n’empêche pas l’autre.

— Ici, si.

Dor­vil le regar­da. Com­prit. Sourit.

— Ne t’in­quiète pas, Giang. Je ne suis dan­ge­reux que pour moi-même.

C’é­tait pro­ba­ble­ment vrai. Dor­vil n’é­tait dan­ge­reux que pour lui-même — pour sa propre luci­di­té, sa propre soli­tude, sa propre facul­té à res­ter exac­te­ment là où il n’au­rait pas dû res­ter, à boire exac­te­ment ce qu’il n’au­rait pas dû boire, à aimer exac­te­ment ce qu’il ne pou­vait pas avoir. C’é­tait un homme qui avait fait de l’im­mo­bi­li­té une forme de cou­rage, ou de lâche­té — la fron­tière entre les deux étant, à Hanoï en 1946, aus­si mince que le papier hui­lé des fenêtres du Metropole.

Il com­man­da un deuxième verre. Puis un troi­sième. Au troi­sième, il réci­ta du Cha­teau­briand — les pre­mières lignes des Mémoires, celles où l’au­teur décrit le châ­teau de Com­bourg et le bruit du vent dans les tours — et Giang l’é­cou­ta comme il l’é­cou­tait tou­jours, avec patience et per­plexi­té, parce qu’il ne com­pre­nait pas que l’on pût être à ce point habi­té par des mots écrits cent cin­quante ans plus tôt dans un pays qu’on avait quit­té pour ne jamais y revenir.

À vingt-trois heures, Dor­vil se leva.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, mon­sieur Dorvil.

— Étienne.

— Bonne nuit, mon­sieur Dorvil.

Dor­vil secoua la tête, sou­rit, et dis­pa­rut dans l’es­ca­lier. Giang enten­dit ses pas mon­ter len­te­ment — marche par marche, avec cette pru­dence d’homme qui a bu juste assez pour que l’es­ca­lier devienne un adver­saire — puis le grin­ce­ment de la porte de la chambre 207, puis le silence.

Giang lava les verres. Trois verres, trois rin­çages, trois essuyages. Il les repo­sa sur l’é­ta­gère, par­fai­te­ment ali­gnés. Puis il étei­gnit la lampe à huile et res­ta un ins­tant dans le noir, debout der­rière son comp­toir, dans cet hôtel immense et presque vide, à écou­ter les bruits de la nuit — un chien au loin, le cra­que­ment du bois, un éclat de voix chi­noise dans la rue, et, très loin, si loin qu’il n’é­tait pas sûr de ne pas l’i­ma­gi­ner, un chant — une voix de femme, aiguë, trem­blante, qui mon­tait quelque part dans le vieux quar­tier et qui chan­tait un air que sa mère chan­tait autre­fois, un air de ber­ceuse ton­ki­noise dont les paroles disaient que la lune était ronde et que l’en­fant devait dor­mir, et l’en­fant devait dor­mir, et la lune était ronde.

CHA­PITRE 4 — La fille aux plateaux

Elle avait une façon de por­ter les pla­teaux qui res­sem­blait à de la danse.

Giang l’a­vait remar­qué le pre­mier jour, quand Madame Lê l’a­vait pré­sen­tée — « Voi­ci Liên, elle com­mence lun­di, elle est sérieuse » — et que la jeune femme avait tra­ver­sé la salle du res­tau­rant avec un pla­teau char­gé de six tasses de thé, un sucrier, une théière et un petit vase de fleurs de lotus, le tout en par­fait équi­libre, sans ralen­tir, sans hési­ter, en évi­tant une chaise qui dépas­sait et un coin de table qui mor­dait le pas­sage, avec la pré­ci­sion d’une funam­bule et la grâce de quel­qu’un qui ne sait pas qu’on la regarde.

Mais on la regardait.

Liên avait vingt-trois ans. Un visage ovale, des pom­mettes hautes, des yeux en amande très noirs dont la viva­ci­té démen­tait le calme du corps. Elle por­tait l’áo dài blanc du per­son­nel avec un col mon­tant qui cachait son cou et des manches longues qui cou­vraient ses poi­gnets, et cette rigueur ves­ti­men­taire lui don­nait un air de jeune fille sage qui était, Giang le pres­sen­tait depuis le début, un magni­fique mensonge.

Liên n’é­tait pas sage.

Sage, elle n’au­rait pas eu ces cernes cer­tains matins — des cernes légers, à peine visibles, mais que Giang, dont le métier était de lire les visages, repé­rait immé­dia­te­ment. Sage, elle n’au­rait pas dis­pa­ru cer­tains après-midi, entre qua­torze et dix-sept heures, quand le ser­vice ralen­tis­sait et que Madame Lê fai­sait la sieste dans son bureau — une sieste qu’elle niait farou­che­ment mais dont tout le per­son­nel connais­sait l’ho­raire exact. Sage, elle n’au­rait pas eu ce pli au coin de la bouche qui appa­rais­sait quand un offi­cier fran­çais par­lait trop fort au res­tau­rant, ce pli qui n’é­tait ni un sou­rire ni une gri­mace mais quelque chose entre les deux, une contrac­tion mus­cu­laire infime qui tra­his­sait une rage contenue.

Et sage, elle n’au­rait pas eu ce tract dans la poche.

Giang l’a­vait vu un matin. Un bout de papier plié en quatre, dépas­sant de la poche droite de son áo dài, un papier fin, presque trans­lu­cide, sur lequel il avait entre­vu — pas lu, entre­vu — des carac­tères impri­més en rouge. Rouge. Pas noir. L’encre rouge était celle du Viet Minh. Tout le monde le savait. Liên avait sur­pris son regard, avait enfon­cé le papier plus pro­fon­dé­ment dans sa poche avec un geste vif, et lui avait adres­sé un coup d’œil — pas effrayé, non, pas sup­pliant non plus, mais un coup d’œil qui disait : tu as vu et je sais que tu as vu, et main­te­nant on fait quoi ?

Ils n’a­vaient rien fait. Giang avait repris son chif­fon, Liên avait repris son pla­teau, et le silence entre eux s’é­tait épais­si d’un cran — un silence dif­fé­rent de celui d’a­vant, un silence qui avait un conte­nu, un poids, une température.

C’é­tait en novembre. Depuis, Giang la regar­dait autrement.

Non pas avec méfiance — il n’a­vait aucune rai­son de lui en vou­loir, la moi­tié de la jeu­nesse hanoïenne était enga­gée dans la résis­tance d’une manière ou d’une autre, et il aurait fal­lu être aveugle ou fran­çais pour ne pas le voir — mais avec une inquié­tude nou­velle, une atten­tion aigui­sée, comme lors­qu’on regarde quel­qu’un mar­cher au bord d’un pré­ci­pice et qu’on retient son souffle à cha­cun de ses pas.

Ce mar­di-là, Liên arri­va en retard.

Neuf heures au lieu de sept. Madame Lê, qui était reve­nue de sa tour­née d’ins­pec­tion et qui avait remar­qué l’ab­sence avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger, ne dit rien — mais son silence était plus élo­quent que n’im­porte quel reproche. Liên enfi­la son tablier, prit un pla­teau et se mit au tra­vail comme si de rien n’é­tait. Giang nota qu’elle avait les che­veux mouillés — pas mouillés de pluie, mouillés de douche, ce qui signi­fiait qu’elle n’é­tait pas ren­trée chez elle la nuit pré­cé­dente et qu’elle s’é­tait lavée quelque part, en vitesse, avant de venir.

Il ne posa pas de question.

Un bar­man ne pose pas de ques­tions. Un bar­man voit, enre­gistre, classe, et attend que le client parle. Même quand le client n’est pas un client mais une col­lègue. Même quand la col­lègue est une jeune femme dont le sou­rire fait à Giang un effet qu’il pré­fé­re­rait ne pas nommer.

À midi, le res­tau­rant se rem­plit — autant qu’il pou­vait se rem­plir en ces temps de pénu­rie et d’in­cer­ti­tude. Quelques offi­ciers fran­çais qui étaient res­tés à Hanoï mal­gré tout, des fonc­tion­naires viet­na­miens du nou­veau gou­ver­ne­ment qui décou­vraient les plai­sirs ambi­gus du colo­ni­sa­teur, deux ou trois jour­na­listes étran­gers dont per­sonne ne savait exac­te­ment pour qui ils tra­vaillaient, et un groupe de com­mer­çants chi­nois qui man­geaient bruyam­ment et lon­gue­ment, com­man­dant plat après plat avec une vora­ci­té qui sem­blait moins rele­ver de la faim que de la démonstration.

Liên ser­vait. Elle glis­sait entre les tables avec son pla­teau, sou­riait quand il fal­lait sou­rire, incli­nait la tête quand un client la remer­ciait, rem­plis­sait les verres d’eau avec un geste qui don­nait à cette opé­ra­tion banale une élé­gance inat­ten­due. Elle par­lait fran­çais — un fran­çais cor­rect, légè­re­ment chan­tant, qu’elle avait appris à l’é­cole fran­co-viet­na­mienne de la rue Tanh — et viet­na­mien, bien sûr, et quelques mots de chi­nois qu’elle avait ramas­sés au contact des sol­dats de Lu Han, assez pour prendre une com­mande, pas assez pour com­prendre ce qu’ils se disaient entre eux, ce qui la frus­trait visiblement.

Giang la regar­dait tra­vailler et pen­sait à ce qu’il savait d’elle — c’est-à-dire presque rien.

Elle était née à Hanoï. Son père avait été ins­ti­tu­teur dans une école pri­maire du vieux quar­tier avant de mou­rir de la tuber­cu­lose en 1940. Sa mère tenait un étal de bún chả près du mar­ché Đồng Xuân. Liên avait un frère aîné, Tuấn, dont elle ne par­lait jamais, et dont Giang soup­çon­nait qu’il était soit mort, soit dans le maquis, ce qui, en 1946, reve­nait sou­vent au même. Elle habi­tait une chambre minus­cule au deuxième étage d’une mai­son-tube de la rue Hàng Bông, qu’elle par­ta­geait avec deux autres jeunes femmes dont Giang igno­rait tout.

Ce qu’il savait vrai­ment de Liên, il le savait par ses gestes.

Par la façon dont elle arran­geait les fleurs sur les tables du res­tau­rant — tou­jours en nombre impair, trois tiges ou cinq, jamais quatre, le quatre por­tant mal­heur en viet­na­mien parce que le mot res­semble à celui de la mort. Par la façon dont elle fre­don­nait en tra­vaillant — des chan­sons popu­laires, des mélo­dies du Nord, par­fois un air fran­çais qu’elle avait enten­du quelque part et dont elle ne connais­sait pas les paroles, seule­ment la ligne de la mélo­die, qu’elle sui­vait comme on suit un che­min dont on ne connaît pas la des­ti­na­tion. Par la façon dont elle lisait, pen­dant ses pauses, assise dans l’es­ca­lier de ser­vice, un livre posé sur les genoux — pas un roman, Giang l’a­vait véri­fié dis­crè­te­ment, mais des essais, des textes poli­tiques, des bro­chures à la cou­ver­ture aus­tère qu’elle refer­mait quand quel­qu’un approchait.

Et par la façon dont elle le regar­dait, lui, Giang.

C’é­tait un regard qu’il n’ar­ri­vait pas à déchif­frer — et c’é­tait dire, pour un homme dont le métier consis­tait à déchif­frer les gens. Il y avait de la confiance dans ce regard, mais aus­si de la dis­tance. De la ten­dresse, mais aus­si de la pru­dence. Comme si Liên avait déci­dé que Giang fai­sait par­tie des gens fiables mais que la fia­bi­li­té, en ces temps, était une qua­li­té dan­ge­reuse — parce qu’on s’y attache, et que l’at­ta­che­ment est un luxe que les révo­lu­tion­naires ne peuvent pas se permettre.

L’a­près-midi, elle disparut.

Giang la vit reti­rer son tablier à qua­torze heures, le plier soi­gneu­se­ment sur une chaise de la cui­sine, et sor­tir par la porte de ser­vice. Elle por­tait main­te­nant un áo dài bleu fon­cé — celui qu’elle gar­dait dans son casier et qu’elle enfi­lait pour ses sor­ties — et un cha­peau conique qui cachait la moi­tié de son visage. Elle mar­chait vite, les épaules droites, le pas déci­dé. Giang la regar­da depuis la fenêtre du bar. Elle tour­na dans la ruelle, dis­pa­rut, et il res­ta un moment immo­bile, les mains à plat sur le comp­toir, avec le sen­ti­ment confus d’être à la fois trop vieux et trop lâche pour la suivre.

Qu’est-ce qu’il savait ? Presque rien. Qu’est-ce qu’il devi­nait ? Trop.

Il devi­nait les réunions clan­des­tines dans les arrière-bou­tiques du vieux quar­tier — ces pièces sans fenêtres, éclai­rées par une lampe à pétrole, où des jeunes gens assis en cercle sur des nattes écou­taient des cadres du Viet Minh par­ler de révo­lu­tion, d’in­dé­pen­dance, de sacri­fice. Il devi­nait les cours d’al­pha­bé­ti­sa­tion que le mou­ve­ment orga­ni­sait dans les cam­pagnes — Liên savait lire et écrire, elle pou­vait ensei­gner, et ensei­gner était un acte poli­tique quand quatre-vingt-cinq pour cent de la popu­la­tion était anal­pha­bète. Il devi­nait les filières de ren­sei­gne­ment — les infor­ma­tions recueillies dans les hôtels, les res­tau­rants, les bars où les Fran­çais et les Chi­nois par­laient trop libre­ment devant le per­son­nel qu’ils ne voyaient pas, parce qu’un ser­veur est invi­sible, parce qu’une ser­veuse est encore plus invi­sible, et parce que l’in­vi­si­bi­li­té est l’arme la plus redou­table qui soit.

Liên était une arme. Et elle ne le savait peut-être même pas.

Ou peut-être que si. Peut-être qu’elle le savait par­fai­te­ment, et que son sou­rire, sa grâce, son effi­ca­ci­té, sa façon de por­ter les pla­teaux comme une dan­seuse — tout cela fai­sait par­tie d’un arse­nal mûre­ment réflé­chi, l’ar­se­nal de la jeune femme qui sert et qui écoute, qui sou­rit et qui trans­met, qui verse le thé et qui note dans sa mémoire le nombre de sol­dats men­tion­nés par l’of­fi­cier de la table quatre, le nom du navire pro­non­cé par le jour­na­liste de la table sept, la date mur­mu­rée par le diplo­mate de la table douze.

Giang pen­sa à tout cela en polis­sant ses verres. Puis il ces­sa d’y pen­ser, parce que pen­ser à Liên le menait tou­jours au même endroit — un endroit incon­for­table, un car­re­four inté­rieur où se croi­saient l’ad­mi­ra­tion et la peur, le désir et la rete­nue, et cette cer­ti­tude, abso­lue, inébran­lable, qu’il ne devait rien dire, rien faire, rien montrer.

Elle revint à dix-sept heures.

Remit son tablier. Reprit son pla­teau. Sou­rit à Madame Lê, qui ne sou­rit pas en retour. Ser­vit le thé de l’a­près-midi aux trois clients qui res­taient dans le salon — un vieux diplo­mate sué­dois qui lisait le jour­nal avec quinze jours de retard, un com­mer­çant indien qui atten­dait un ren­dez-vous qui ne venait jamais, et Oncle Quốc, immuable, éter­nel, assis à sa table avec sa théière et son éventail.

Liên s’ar­rê­ta devant le comp­toir de Giang. Elle avait les joues rosies par la marche, un éclat dans les yeux qu’il connais­sait — l’é­clat de quel­qu’un qui vient de faire quelque chose d’im­por­tant, quelque chose qui donne un sens à la jour­née et, au-delà, à la vie.

— Tu veux un thé ? deman­da Giang.

— Non. Un café. Ton café. Le noir, le ser­ré, celui qui réveille les morts.

Il pré­pa­ra le café. Le robus­ta ton­ki­nois, tor­ré­fié le matin même, mou­lu à la main dans un petit mou­lin de cuivre, fil­tré à tra­vers le phin — ce filtre indi­vi­duel en alu­mi­nium qui se pose sur la tasse et qui laisse cou­ler le café goutte à goutte, len­te­ment, patiem­ment, comme un sablier liquide. Le café tom­ba dans la tasse avec une len­teur qui exas­pé­rait les Fran­çais mais que les Viet­na­miens trou­vaient nor­male, parce que la len­teur est une forme de res­pect et que le café, comme le thé, comme la vie, mérite qu’on l’attende.

Liên prit la tasse. But une gor­gée. Fer­ma les yeux.

— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, tu ouvri­ras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Et les gens vien­dront de l’autre bout de la ville pour boire ce que tu prépares.

— Quand tout sera fini ? Quand est-ce que tout sera fini ?

Elle rou­vrit les yeux. Le regar­da. Et dans ce regard, Giang vit quelque chose qu’il n’y avait jamais vu — non pas de la tris­tesse, non pas de la peur, mais une déter­mi­na­tion si vaste, si pro­fonde, qu’elle res­sem­blait à de la joie.

— Bien­tôt, dit-elle.

Puis elle reprit son pla­teau et retour­na tra­vailler. Giang la regar­da s’é­loi­gner — le pas souple, le pla­teau stable, l’áo dài blanc qui flot­tait der­rière elle comme un dra­peau dont on ne dis­tin­guait pas encore les cou­leurs — et il pen­sa qu’elle avait rai­son, qu’un jour il ouvri­rait son propre café, mais qu’entre ce jour et aujourd’­hui il y avait un gouffre dont ni elle ni lui ne mesu­raient la profondeur.

Le soir tom­ba sur le Metro­pole. Madame Lê allu­ma les lampes à huile — les lampes à pétrole, plus exac­te­ment, car les bou­gies avaient dis­pa­ru en décembre et la cire d’a­beille se ven­dait au prix de l’ambre. La lumière trem­blo­tante don­na au bar une inti­mi­té dorée, une cha­leur de caverne, et Giang pen­sa que c’é­tait dans cette lumière-là que l’hô­tel était le plus beau — pas dans la lumière crue du jour qui révé­lait les fis­sures et les taches, mais dans cette pénombre com­plice qui arron­dis­sait les angles, adou­cis­sait les murs, et fai­sait de chaque client assis au comp­toir un per­son­nage de conte.

Liên finit son ser­vice à vingt et une heures. En par­tant, elle pas­sa devant le bar. Giang levait les chaises. Elle s’ar­rê­ta, une seconde, pas plus, et posa sa main sur le comp­toir d’a­ca­jou — à plat, les doigts écar­tés, comme si elle pre­nait la tem­pé­ra­ture du bois.

— Mer­ci pour le café, dit-elle.

— Il est tou­jours là.

Elle reti­ra sa main. La trace de ses doigts res­ta un ins­tant sur le bois poli — cinq marques à peine visibles, cinq empreintes de cha­leur sur la sur­face froide — puis s’ef­fa­ça, comme tout s’ef­fa­çait, comme tout pas­sait, comme tout glis­sait dans cette ville où rien ne durait sauf l’o­deur du café et le bruit de la pluie.

CHA­PITRE 5 — Le thé de l’Oncle Hồ

Ce fut Madame Lê qui pré­vint Giang.

Elle entra dans le bar à six heures du matin — une heure plus tôt que d’ha­bi­tude, ce qui, dans la gram­maire silen­cieuse de Madame Lê, équi­va­lait à un cri d’a­larme — et dit, sans s’as­seoir, sans poser son car­net, sans même véri­fier si le chan­de­lier en argent avait été retrouvé :

— Il vient aujourd’hui.

Elle n’eut pas besoin de pré­ci­ser qui.

— À quelle heure ?

— Dix heures. Il y aura des Fran­çais. Sain­te­ny, pro­ba­ble­ment d’autres. Il faut que le salon de lec­ture soit prêt. Du thé. Pas de café. Du thé vert, le meilleur que tu aies. Et que rien ne manque. Rien.

Elle le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne lui connais­sait pas — une inten­si­té qui n’é­tait ni de la peur ni de l’ex­ci­ta­tion mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, une conscience aiguë d’être tra­ver­sée par l’His­toire avec un grand H, cette chose gigan­tesque et bruyante qui d’or­di­naire ne s’oc­cu­pait pas des gou­ver­nantes d’hôtel.

Giang hocha la tête. Il savait quoi faire. Il savait tou­jours quoi faire — c’é­tait, au fond, la seule chose qu’il savait vrai­ment : pré­pa­rer une pièce, des verres, des tasses, un comp­toir, pour que les gens qui s’y assoient se sentent, l’es­pace d’un ins­tant, à l’a­bri du monde.

Il pas­sa les trois heures sui­vantes à trans­for­mer le salon de lec­ture en salle de récep­tion digne de ce nom. Le salon de lec­ture était la plus belle pièce du Metro­pole — ou plu­tôt, il l’a­vait été, avant que les années et les occu­pa­tions suc­ces­sives ne lui ôtent une par­tie de sa superbe. Mais la struc­ture était intacte : des boi­se­ries sombres en teck du Laos, un pla­fond à cais­sons sculp­té de motifs flo­raux, deux fenêtres hautes qui don­naient sur la cour inté­rieure et par les­quelles entrait cette lumière verte, fil­trée par les feuilles des fran­gi­pa­niers, qui fai­sait du salon un aqua­rium de fraî­cheur au milieu de la cha­leur hanoïenne. Les fau­teuils avaient été recou­verts — par Madame Lê elle-même, à la main, avec du tis­su récu­pé­ré sur des rideaux sacri­fiés — et si l’on ne regar­dait pas de trop près les cou­tures, l’ef­fet était conve­nable. Plus que conve­nable : élégant.

Giang dis­po­sa sur la table basse un ser­vice à thé qu’il avait caché dans un pla­card depuis l’ar­ri­vée des Chi­nois — un ser­vice en céra­mique de Bát Tràng, le vil­lage de potiers au bord du fleuve Rouge, dont les pièces avaient cette cou­leur de céla­don pâle, cette trans­pa­rence lai­teuse, qui était à la por­ce­laine ce que la soie était au tis­su. Quatre tasses sans anse, une théière ven­true dont le bec ver­seur avait la courbe d’un col de cygne, un pla­teau de bois laqué noir sur lequel il posa éga­le­ment un petit vase conte­nant trois tiges de lotus — le lotus, fleur natio­nale, fleur de la boue qui s’é­lève vers la lumière, sym­bole si par­fait qu’il en deve­nait presque trop lisible.

À neuf heures trente, les pre­miers hommes arrivèrent.

Des Viet­na­miens. Jeunes, maigres, en tuniques sombres bou­ton­nées jus­qu’au col, avec des dos­siers sous le bras et cette expres­sion concen­trée des gens qui portent sur leurs épaules un poids qu’on ne voit pas. Des cadres du Viet Minh, de toute évi­dence — mais pas des guer­riers, pas des hommes des bois : des intel­lec­tuels, des fonc­tion­naires du nou­veau gou­ver­ne­ment, des hommes qui savaient lire et écrire en trois langues et qui croyaient, avec la fer­veur des conver­tis, que l’in­dé­pen­dance pou­vait se gagner aus­si par le droit, la négo­cia­tion, la diplo­ma­tie. Ils entrèrent dans le salon de lec­ture en silence, s’as­sirent, ne tou­chèrent pas au thé. Ils attendaient.

À neuf heures qua­rante-cinq, un groupe de Fran­çais arri­va par l’en­trée principale.

Giang les vit depuis le bar dont la porte était res­tée ouverte. Trois hommes en cos­tume — des cos­tumes frois­sés par l’hu­mi­di­té, car on ne repas­sait plus rien à Hanoï, même les diplo­mates avaient des faux plis — accom­pa­gnés de deux mili­taires en uni­forme. L’un des civils était grand, mince, avec des che­veux bruns pei­gnés en arrière et un visage que la ten­sion ren­dait plus angu­leux qu’il ne devait l’être en temps nor­mal. C’é­tait Sain­te­ny. Giang le recon­nut — il était venu au bar deux fois depuis son arri­vée à Hanoï, la pre­mière en novembre, la seconde en jan­vier, et les deux fois il avait com­man­dé un cognac avec cette poli­tesse légè­re­ment dis­tante des hommes qui ont l’ha­bi­tude de com­man­der mais pas celle de se faire ser­vir par des gens qu’ils consi­dèrent comme des égaux.

Les Fran­çais entrèrent dans le salon. Giang enten­dit le bruit des chaises, le frois­se­ment des dos­siers, un mur­mure en fran­çais — « Il n’est pas encore là ? » — puis le silence.

À dix heures, l’hô­tel chan­gea d’atmosphère.

Ce n’é­tait pas quelque chose qu’on pou­vait voir. C’é­tait quelque chose qu’on sen­tait — un fré­mis­se­ment, une vibra­tion, un chan­ge­ment de pres­sion imper­cep­tible, comme lorsque l’air se modi­fie avant un orage. Madame Lê, qui fai­sait sem­blant de véri­fier les nappes dans la salle à man­ger, s’im­mo­bi­li­sa. Liên, qui essuyait des cou­verts dans la cui­sine, posa son chif­fon. Le cui­si­nier, un vieux mon­sieur du nom de Bảo qui ne s’in­té­res­sait à rien d’autre qu’à ses cas­se­roles, leva la tête. Même le lézard qui vivait der­rière le miroir du hall d’en­trée ces­sa de bouger.

Hồ Chí Minh entra par la porte principale.

Ce qui frap­pa Giang d’a­bord, c’é­tait la taille. L’homme était petit. Pas petit comme un homme qui essaie de paraître grand — avec des talons, une pos­ture, un regard levé — mais petit comme quel­qu’un qui a accep­té sa taille une fois pour toutes et qui en a fait autre chose, une qua­li­té, une dis­cré­tion, un don pour se glis­ser dans les inter­stices du monde là où les grands ne passent pas. Il por­tait une tunique kaki bou­ton­née jus­qu’au col — pas un cos­tume, pas un uni­forme, une tunique, un vête­ment qui n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie ves­ti­men­taire connue et qui, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, le ren­dait inclas­sable. Des san­dales en caou­tchouc. Pas de cha­peau. Une bar­biche clair­se­mée, des yeux extra­or­di­nai­re­ment vifs sous des sour­cils brous­sailleux, et un front haut, un front de pen­seur, un front qui avait conte­nu des décen­nies de lec­ture, d’exil, de pri­son, de patience.

Il était accom­pa­gné de deux hommes — un secré­taire por­tant une ser­viette en cuir, et un garde du corps qui n’en avait pas l’air et qui res­tait trois pas en arrière avec l’ef­fa­ce­ment d’une ombre. Hồ Chí Minh tra­ver­sa le hall d’un pas léger — oui, léger, comme s’il flot­tait à un cen­ti­mètre au-des­sus du sol, comme s’il ne pesait rien, comme si la gra­vi­té avait déci­dé de faire une excep­tion pour cet homme-là — et se diri­gea vers le salon de lecture.

Mais à la porte du salon, il s’arrêta.

Il se tour­na vers le bar. Vers Giang. Et il sourit.

Ce n’é­tait pas un sou­rire poli­tique — pas le sou­rire des hommes de pou­voir qui sou­rient comme ils signent des décrets, par cal­cul, par stra­té­gie, par habi­tude. C’é­tait un sou­rire simple, un sou­rire d’homme qui voit un autre homme debout der­rière un comp­toir à dix heures du matin et qui recon­naît dans cette pos­ture quelque chose de fami­lier, de ras­su­rant, de pro­fon­dé­ment humain.

— C’est vous le bar­man ? dit-il en vietnamien.

— Oui, mon­sieur le Président.

— On m’a dit que votre thé était bon.

— Le thé est bon quand on le pré­pare avec atten­tion, mon­sieur le Président.

Hồ Chí Minh pen­cha la tête de côté — un geste d’oi­seau, un geste vif et char­mant — et dit :

— On ne m’ap­pelle pas mon­sieur le Pré­sident. On m’ap­pelle Oncle.

Et il entra dans le salon.

Giang res­ta immo­bile un ins­tant. Puis il pré­pa­ra le thé. Il le pré­pa­ra comme il pré­pa­rait tout — avec atten­tion, pré­ci­sion, amour. L’eau chauf­fée à exac­te­ment quatre-vingts degrés — pas plus, sinon le thé vert brûle et devient amer —, les feuilles mesu­rées au gramme près, l’in­fu­sion chro­no­mé­trée — trois minutes, pas une de plus. Il por­ta le pla­teau lui-même. Il tra­ver­sa le hall, entra dans le salon de lec­ture, et posa le pla­teau sur la table basse entre les Fran­çais et les Viet­na­miens avec le geste qu’il avait accom­pli dix mille fois et qui, ce matin-là, avait un poids différent.

Il ver­sa le thé dans les tasses de céla­don. D’a­bord pour l’in­vi­té prin­ci­pal — Hồ Chí Minh, qui le remer­cia d’un signe de tête —, puis pour Sain­te­ny, qui le remer­cia en fran­çais, puis pour les autres, dans l’ordre du pro­to­cole que per­sonne ne lui avait appris mais qu’il connais­sait d’ins­tinct, parce qu’un bar­man, comme un diplo­mate, sait tou­jours qui passe en premier.

Puis il se retira.

Mais pas com­plè­te­ment. Il retour­na au bar, dont la porte res­tait entrou­verte, et de son poste — debout der­rière son comp­toir, un chif­fon à la main, fei­gnant de polir un verre — il voyait, par l’en­tre­bâille­ment, un frag­ment de la scène. Le dos de Sain­te­ny. Le pro­fil d’un cadre viet­na­mien. Et, de temps en temps, quand l’un des par­ti­ci­pants se dépla­çait, le visage de Hồ Chí Minh — ce visage qui avait été celui d’un cui­si­nier à Londres, d’un retou­cheur de pho­tos à Paris, d’un agent du Komin­tern à Mos­cou, d’un pri­son­nier en Chine, d’un gué­rille­ro dans les mon­tagnes du Ton­kin, et qui était main­te­nant celui du pré­sident de la Répu­blique démo­cra­tique du Viet­nam, assis dans un fau­teuil recou­vert de tis­su récu­pé­ré, buvant du thé dans une tasse de céla­don, face aux repré­sen­tants de la puis­sance colo­niale qu’il s’ap­prê­tait à congé­dier de son pays.

Giang n’en­ten­dait pas ce qui se disait. Quelques mots, par­fois, por­tés par un cou­rant d’air ou un éclat de voix — « recon­nais­sance », « union fran­çaise », « troupes », « réfé­ren­dum » — des mots qui appar­te­naient au voca­bu­laire des trai­tés et qui son­naient, dans le salon du Metro­pole, avec une solen­ni­té étrange, comme des paroles litur­giques pro­non­cées dans une langue morte. Mais il n’a­vait pas besoin d’en­tendre. Il voyait les visages, et les visages disaient tout.

Le visage de Sain­te­ny disait l’es­poir. Ten­du, concen­tré, mais lumi­neux — le visage d’un homme qui croit à ce qu’il fait, qui croit qu’un accord est pos­sible, que la rai­son peut l’emporter sur la force, que deux hommes assis autour d’une table avec du thé peuvent chan­ger le cours de l’His­toire. Giang le trou­vait tou­chant — et dan­ge­reux, parce que l’es­poir, chez un homme de pou­voir, est une fai­blesse que les cyniques exploitent.

Le visage de Hồ Chí Minh était plus dif­fi­cile à lire. Il avait cette qua­li­té que Giang avait remar­quée chez très peu de gens — une trans­pa­rence qui mas­quait une pro­fon­deur inson­dable. Il sou­riait, hochait la tête, écou­tait avec une atten­tion qui flat­tait son inter­lo­cu­teur, posait des ques­tions dont la sim­pli­ci­té appa­rente cachait des pièges d’une sophis­ti­ca­tion redou­table. Il par­lait un fran­çais impec­cable — un fran­çais de la IIIe Répu­blique, légè­re­ment désuet, avec des tour­nures élé­gantes et un voca­bu­laire pré­cis qui tra­his­sait des décen­nies de lec­tures fran­çaises. C’é­tait un homme qui avait vécu à Paris, qui avait fré­quen­té les cercles socia­listes, qui connais­sait Bau­de­laire et Vic­tor Hugo, et qui, mal­gré tout cela, ou peut-être à cause de tout cela, avait déci­dé que son pays devait être libre.

La réunion dura deux heures.

Quand les par­ti­ci­pants sor­tirent du salon, Giang était prêt. Il avait pré­pa­ré un second ser­vice de thé — plus léger cette fois, un thé au lotus, par­fu­mé avec des éta­mines de lotus que les pay­sannes du lac de l’Ouest récol­taient à l’aube et ven­daient au mar­ché dans des sachets de papier qui sen­taient divi­ne­ment bon. Il le ser­vit dans le hall, où les deux délé­ga­tions se mélan­geaient — un mélange pru­dent, comme de l’huile et de l’eau, qui ne se fait que sous agi­ta­tion et qui se sépare dès qu’on arrête de remuer.

Hồ Chí Minh s’ap­pro­cha du bar.

Il s’ap­pro­cha seul — le garde du corps res­ta en retrait, le secré­taire dis­cu­tait avec un Fran­çais — et s’ac­cou­da au comp­toir avec la désin­vol­ture d’un habi­tué. Giang vit de près, pour la pre­mière fois, les mains de cet homme. Des mains fines, presque fémi­nines, avec des ongles courts et propres. Des mains qui ne cor­res­pon­daient pas au per­son­nage — ni des mains de guer­rier, ni des mains de pay­san, mais des mains d’é­cri­vain, des mains habi­tuées au papier et à l’encre.

— Votre thé est très bon, dit-il.

— Mer­ci, Oncle.

— D’où vient-il ?

— Du Thái Nguyên. Un pro­duc­teur que je connais.

— Le Thái Nguyên. Les meilleures feuilles du pays. Vous avez bon goût.

Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence de deux hommes qui se res­pectent et qui n’ont pas besoin de meu­bler l’air de mots inutiles. Puis Hồ Chí Minh dit quelque chose d’inattendu.

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Depuis 1936. J’a­vais vingt-deux ans.

— Dix ans. C’est long. Vous avez vu beau­coup de choses.

— J’ai vu des gens boire.

Hồ Chí Minh rit. Un rire bref, sec, sur­pris — le rire d’un homme à qui on ne dit pas sou­vent des choses drôles et qui appré­cie quand cela arrive.

— Vous avez vu des gens boire, répé­ta-t-il. C’est une façon de voir l’his­toire. Les gens boivent quand ils sont heu­reux. Les gens boivent quand ils ont peur. Les gens boivent quand ils ne savent pas quoi faire. En regar­dant ce qu’ils boivent et com­ment ils le boivent, on peut savoir dans quel état se trouve un pays.

— Et dans quel état est le pays, Oncle ?

Hồ Chí Minh le regar­da. Ses yeux — ces yeux vifs, per­çants, d’un noir abso­lu — se posèrent sur Giang avec une inten­si­té qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait connu. Ce n’é­tait pas un regard de pou­voir. Ce n’é­tait pas un regard de juge­ment. C’é­tait un regard de recon­nais­sance — le regard d’un homme qui voit un autre homme, qui le voit vrai­ment, dans sa tota­li­té, avec son tablier et son chif­fon et ses verres ali­gnés et sa vie entière conte­nue dans ce comptoir.

— Le pays a soif, dit-il. Très soif.

Puis il tapo­ta le comp­toir d’a­ca­jou du bout des doigts — une fois, deux fois, comme un pia­niste qui cherche une note — et rejoi­gnit ses col­la­bo­ra­teurs dans le hall. Giang le regar­da s’é­loi­gner. La tunique kaki, les san­dales de caou­tchouc, la démarche légère. Et cette phrase qui res­ta dans l’air du bar comme une fumée d’en­cens, long­temps après que l’homme eut disparu.

Le pays a soif.

Le soir, Giang repas­sa la scène dans sa tête en lavant ses verres. Madame Lê entra, comp­ta les tasses de céla­don — toutes intactes, aucune n’a­vait dis­pa­ru, ce qui, nota-t-elle dans son car­net avec une pointe de sur­prise, était une pre­mière depuis des mois — et repar­tit sans com­men­taire. Dor­vil des­cen­dit à dix-huit heures, com­man­da son cock­tail habi­tuel, et deman­da si les rumeurs étaient vraies.

— Quelles rumeurs ?

— Que Ho Chi Minh était ici ce matin.

— Des gens sont venus prendre le thé.

— Des gens. Et par­mi ces gens, le pré­sident de la République ?

— Je sers du thé, Étienne. Je ne fais pas de politique.

Dor­vil le regar­da par-des­sus son verre, avec ce demi-sou­rire qu’il avait quand il savait que Giang men­tait et que Giang savait qu’il savait.

— Tu es le pire men­teur de tout le Ton­kin, dit-il. Heu­reu­se­ment que tu fais de meilleurs cock­tails que de mensonges.

Giang sou­rit. Polit un verre. Et gar­da pour lui, comme il gar­dait tout, l’i­mage d’un homme petit en tunique kaki qui avait ri à sa plai­san­te­rie et qui avait dit, en tapo­tant le comp­toir du bout des doigts, que le pays avait soif.

Dehors, la nuit tom­bait sur Hanoï. Dans le vieux quar­tier, les lampes s’al­lu­maient une à une, comme des étoiles tom­bées dans les ruelles, et l’o­deur du phở du soir — dif­fé­rente de celle du matin, plus lourde, plus pro­fonde, car le bouillon avait mijo­té toute la jour­née — mon­tait dans l’air tiède et se mêlait au par­fum des fran­gi­pa­niers de la cour du Metro­pole, et à celui du thé vert du Thái Nguyên que Giang avait ser­vi ce matin-là à un homme qui por­tait des san­dales en caou­tchouc et qui avait dans les yeux la lumière ter­rible et douce de ceux qui ont déci­dé de chan­ger le monde.

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