CÀ PHÊ TRỨNG — Chapitres 16 à 20
CÀ PHÊ TRỨNG
CÀ PHÊ TRỨNG
Chapitres 16 à 20
CHAPITRE 16 — Le dernier cocktail de Sainteny
Il vint un soir de décembre, quand les nuits de Hanoï commençaient à mordre.
Pas le froid des hivers européens — pas la glace, pas le givre, pas cette blancheur qui recouvre tout. Le froid de Hanoï était autre chose — une humidité pénétrante, insidieuse, qui s’insinuait sous les vêtements, sous la peau, jusque dans les os, et qui donnait à la ville, en décembre, cette couleur grise, cette brume basse, cet air de mélancolie qui faisait que même les marchandes de phở soufflaient dans leurs mains avant de touiller leur bouillon.
Sainteny arriva à vingt et une heures. Seul. Sans escorte, sans adjoint, sans le moindre signe de sa fonction — juste un homme en costume froissé, avec une écharpe autour du cou et des cernes qui avaient la couleur des améthystes.
Le bar était vide.
Les officiers français avaient cessé de venir le soir. L’atmosphère à Hanoï était devenue trop tendue, les rues trop incertaines, les barricades trop nombreuses. Le couvre-feu n’existait pas officiellement, mais un couvre-feu officieux s’était installé — un couvre-feu de prudence, de peur, de bon sens. Les Français restaient dans le quartier français. Les Vietnamiens restaient dans le vieux quartier. Et entre les deux, dans cet espace tampon que constituait le boulevard, il n’y avait plus que les patrouilles, les ombres et le silence.
Sainteny s’assit au comptoir. Le tabouret de Dorvil — mais Dorvil n’était pas descendu ce soir, il avait la grippe, une grippe tropicale qui le clouait au lit depuis trois jours et qui l’empêchait de boire, ce qui, pour Dorvil, constituait une souffrance plus grande que la fièvre.
— Bonsoir, Giang.
— Bonsoir, monsieur.
— Vous n’avez pas fermé ?
— Le bar ne ferme pas.
Sainteny esquissa un sourire — un sourire fatigué, un sourire de fin de course, un sourire qui n’avait plus la force de monter jusqu’aux yeux.
— Non, dit-il. Le bar ne ferme pas. C’est la dernière chose qui ne ferme pas dans cette ville.
Giang ne demanda pas ce que Sainteny voulait boire. Il le savait. Pas par habitude — Sainteny n’était pas un habitué, il n’avait pas de boisson attitrée, pas de rituel. Giang le savait par instinct, par ce sixième sens de barman qui lui disait, en regardant un homme assis devant lui, ce dont cet homme avait besoin — pas ce qu’il voulait, ce dont il avait besoin, ce qui n’était jamais la même chose.
Il prépara un cocktail.
Pas un cocktail du répertoire — pas un gin tonic, pas un rhum-kumquat, pas un de ses mélanges connus. Un cocktail nouveau. Une invention pour un seul homme, un seul soir, un seul moment. Il prit le fond d’armagnac — le rescapé de 1939, dont il ne restait qu’un doigt. Y ajouta du miel — du miel de longan, épais, ambré, qu’une paysanne du delta lui vendait dans des pots de grès. Un trait de jus de kumquat pour l’acidité. Une feuille de menthe fraîche, froissée, posée en surface. Et une goutte — une seule — de nuoc mam.
Le nuoc mam.
C’était sa signature secrète. La goutte invisible. L’ingrédient que personne ne devinait et que tout le monde cherchait — cette profondeur, cette salinité, cette umami qui donnait au cocktail une assise, un ancrage, un lien avec la terre et la mer. Le nuoc mam dans un cocktail était une hérésie. Giang le savait. Il l’avait découvert par accident — une bouteille renversée, un verre contaminé, un goût improbable qui s’était révélé parfait — et il en avait fait un secret, parce que les secrets sont les épices des barmans.
Il posa le verre devant Sainteny.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un cocktail qui n’a pas de nom.
— Pourquoi pas de nom ?
— Parce qu’il n’existera qu’une seule fois. Ce soir. Pour vous.
Sainteny le regarda. Et dans ce regard, Giang vit le diplomate tomber — pas physiquement, mais intérieurement. Les épaules se relâchèrent. La mâchoire se desserra. Le masque — ce masque de négociateur, de responsable, de représentant de la France — glissa, et derrière le masque apparut un homme. Un homme épuisé, désenchanté, qui portait sur ses épaules le poids d’un échec dont il n’était pas responsable mais dont il se sentait coupable.
Sainteny but. Lentement. Les yeux fermés. Comme on écoute de la musique.
— C’est très bon, dit-il. C’est la meilleure chose que j’aie bue depuis longtemps.
— Merci.
— Non, Giang. C’est moi qui vous remercie. De garder ce bar ouvert. De préparer des cocktails qui n’ont pas de nom. De faire comme si le monde n’était pas en train de s’effondrer.
Il reposa le verre. Le fit tourner entre ses doigts. Et parla.
Il parla longtemps. Plus longtemps qu’il n’avait jamais parlé à Giang — plus longtemps qu’il n’avait probablement parlé à quiconque depuis des semaines, parce que les hommes de pouvoir ne parlent pas, les hommes de pouvoir négocient, ordonnent, argumentent, mais ils ne parlent pas, pas comme ça, pas librement, pas sans calcul. Ce soir-là, Sainteny parla.
Il parla de la paix ratée. Des accords du 6 mars qu’il avait signés avec espoir et qui étaient restés lettre morte. De d’Argenlieu — l’amiral, le moine, le saboteur — qui avait proclamé la République autonome de Cochinchine dans le dos de tout le monde, torpillant les négociations avant même qu’elles aient commencé. De Fontainebleau, la conférence parisienne où Ho Chi Minh était venu en personne, où il avait parlé, plaidé, charmé, supplié même — lui, Ho, supplier — et où on lui avait donné un modus vivendi qui ne valait pas le papier sur lequel il était écrit.
— J’ai vu Ho Chi Minh à Paris, dit Sainteny. Après l’échec de Fontainebleau. Il m’a regardé et il m’a dit : « Si nous devons nous battre, nous nous battrons. Vous tuerez dix de nos hommes et nous tuerons un des vôtres. Et c’est vous qui finirez par vous lasser. »
Giang essuya un verre.
— Vous pensez qu’il avait raison ?
Sainteny ne répondit pas tout de suite. Il finit son cocktail. Reposa le verre avec cette délicatesse qu’ont les gens qui savent que les choses fragiles méritent qu’on les pose doucement.
— Je pense qu’il avait tort sur les chiffres, dit-il. Ce ne sera pas dix contre un. Ce sera cent contre un. Mille contre un. Ce peuple se battra jusqu’au dernier. Et nous — nous, la France, la grande France, la France des droits de l’homme et du citoyen — nous perdrons. Pas demain. Pas l’année prochaine. Mais nous perdrons. Parce qu’on ne gagne pas contre un peuple qui se bat pour sa liberté. L’histoire ne l’a jamais permis. L’histoire ne le permettra jamais.
Le silence, après ces mots, eut la densité du plomb.
Giang ne dit rien. Qu’aurait-il pu dire ? Il était barman. Il faisait des cocktails. Il polissait des verres. Il n’avait pas lu les traités, pas assisté aux conférences, pas serré la main des généraux. Mais il avait servi du thé à Ho Chi Minh et du champagne à Sainteny et du gin à Morizot et du rhum à Zhao, et il avait vu, dans chacun de ces verres, le reflet d’un monde qui ne savait pas où il allait.
— Giang, dit Sainteny.
— Oui, monsieur ?
— Si les choses tournent mal — et elles vont tourner mal, je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais elles vont tourner mal — protégez cet hôtel. Protégez-le comme vous protégez vos verres. C’est un lieu. Les lieux survivent aux guerres. Les gens, pas toujours. Mais les lieux, oui.
Il se leva. Boutonna son manteau. Noua son écharpe. Et tendit la main à Giang — pas une poignée de main de diplomate, pas une poignée de main de client, une poignée de main d’homme à homme, franche, chaude, un peu trop longue.
— Merci pour le cocktail sans nom, dit-il.
— Merci d’être venu le boire.
Sainteny sortit. La porte du bar se referma derrière lui avec un clic doux, définitif, comme la dernière page d’un livre qu’on vient de finir.
Giang lava le verre. Le seul verre de la soirée. Il le lava avec la même attention qu’il mettait à laver cent verres — le chiffon, le mouvement circulaire, la lumière vérifiée à travers le cristal pour s’assurer qu’aucune trace ne subsistait. Puis il le posa sur l’étagère, à sa place, parfaitement aligné avec les autres.
Il décrocha le rouleau de calligraphie du mur. Le tint devant lui. Nhẫn. Patience. La lame sous le cœur.
Puis il le raccrocha, éteignit la lampe, et monta se coucher.
Dehors, Hanoï dormait d’un sommeil mauvais — un sommeil agité, un sommeil de veille, le sommeil des villes qui savent que le matin qui vient ne ressemblera pas à celui de la veille.
CHAPITRE 17 — La nuit de Liên
Elle revint un soir de décembre, par la porte de service, comme si elle n’était jamais partie.
Giang fermait le bar. Vingt-trois heures. Le Metropole était silencieux — ce silence nouveau, ce silence de forteresse, qui avait remplacé le brouhaha des mois précédents. Les officiers français étaient consignés dans leurs chambres. Le personnel de nuit — réduit à un veilleur somnolent et à un cuisinier de garde — avait disparu dans les recoins de l’hôtel. Même les rats semblaient plus discrets, comme si eux aussi sentaient que quelque chose approchait.
Giang rangeait les verres quand il entendit le bruit. Un grattement contre la porte de service — pas un coup, pas un signal convenu, un grattement, comme un animal qui veut rentrer. Il ouvrit.
Liên.
Elle avait maigri. C’est la première chose qu’il vit — les pommettes plus saillantes, les clavicules visibles sous le col de son áo dài bleu, les poignets plus fins. Et elle avait coupé ses cheveux — courts, au-dessus des épaules, ce qui changeait son visage, le rendait plus dur, plus anguleux, plus adulte. Elle ne ressemblait plus à la serveuse aux plateaux. Elle ressemblait à quelqu’un d’autre — ou peut-être ressemblait-elle enfin à elle-même, comme si les mois passés au maquis avaient brûlé tout ce qui était superflu et révélé ce qui restait.
— Je peux entrer ?
Giang s’écarta. Elle entra. Traversa la cuisine. Entra dans le bar. S’arrêta au milieu de la pièce et regarda autour d’elle — le comptoir, les verres, les bouteilles, le rouleau de calligraphie au mur, la photographie de 1901 — avec le regard de quelqu’un qui revient dans un lieu connu et qui vérifie que tout est encore en place.
— Rien n’a changé, dit-elle.
— Les choses ne changent pas. Les gens changent.
Elle le regarda. Et dans ses yeux — ces yeux noirs, vifs, qui avaient été ceux d’une serveuse et qui étaient maintenant ceux d’une combattante — Giang vit quelque chose qu’il reconnut sans l’avoir jamais vu : l’acceptation. Liên avait accepté quelque chose — un destin, une mission, une perte — et cette acceptation l’avait transformée, comme le feu transforme l’argile en porcelaine.
— Je ne reste pas, dit-elle. Je suis venue pour te voir.
— Assieds-toi.
Elle s’assit. Pas sur un tabouret du comptoir — sur une chaise, près de la fenêtre, la fenêtre de papier huilé par laquelle la lumière du réverbère entrait, faible et jaune, comme une bougie lointaine. Giang ferma la porte du bar. Tira le verrou. Alluma la petite lampe à huile.
— Tu veux un café ?
— Le café à l’œuf ?
— Oui.
— Alors oui.
Il prépara le cà phê trứng. Pour elle. Pour la dernière fois — il le sentait, il le savait, avec cette prescience qui n’était pas du savoir mais de l’instinct, la même prescience qui lui disait quand un cocktail était prêt ou quand un client allait partir. Il battit le jaune d’œuf avec le sucre, longtemps, en tournant la baguette de bambou dans le bol, et la crème monta, dorée, mousseuse, tremblante. Il prépara le café — le robusta, le phin, la patience. Déposa la crème sur le noir. Porta la tasse à Liên.
Elle la prit. La tint entre ses deux mains — les doigts enroulés autour de la tasse, comme pour absorber la chaleur. Elle but une gorgée. Ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, ils brillaient.
— J’avais oublié le goût, dit-elle. On oublie les goûts quand on vit dans la forêt. On oublie la douceur. On oublie que quelque chose peut être bon sans être nécessaire.
— Le café à l’œuf est nécessaire.
— Non. Le riz est nécessaire. L’eau est nécessaire. Le café à l’œuf est beau. C’est différent.
Ils restèrent un moment en silence. La lampe à huile projetait leurs ombres sur les murs du bar — deux silhouettes allongées, déformées, qui se touchaient presque au plafond. Dehors, la ville était muette. Pas un klaxon, pas un chien, pas un soldat. Le silence de Hanoï en décembre 1946 était un silence de respiration retenue — le silence d’avant l’explosion, le silence qui précède le tonnerre.
— Je suis venue te dire quelque chose, dit Liên.
— Je sais.
— Non, tu ne sais pas. Tu crois savoir. Tu crois que je suis venue te dire que je pars, que je rejoins le maquis pour de bon, que c’est la guerre. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venue.
Elle posa la tasse. Se leva. Fit deux pas vers le comptoir. S’arrêta devant Giang, de l’autre côté de l’acajou, si près qu’il sentait son souffle — un souffle léger, rapide, comme celui d’un oiseau.
— Je suis venue te dire que tu as compté.
Le mot tomba dans le silence du bar comme une pierre dans un puits — sans bruit visible mais avec des ondes qui se propagèrent dans toutes les directions, qui touchèrent les murs, les verres, le plafond, la photographie de 1901, le rouleau de calligraphie, et qui revinrent vers Giang avec la force d’un écho amplifié.
— Tu as compté, répéta-t-elle. Dans ma vie. Tu n’étais pas un collègue. Tu n’étais pas un patron. Tu n’étais pas un camarade. Tu étais autre chose. Quelque chose que je n’ai pas de mot pour nommer, parce que les mots que j’ai ne sont pas assez larges. Tu étais le bar. Le comptoir. La constance. Le café chaud à n’importe quelle heure. La certitude que quelqu’un voit sans juger.
Giang ne bougea pas. Ses mains étaient posées à plat sur le comptoir, de son côté, à trente centimètres des mains de Liên. Trente centimètres de bois poli, d’acajou ciré, de distance infranchissable.
— J’aurais voulu que les choses soient autrement, dit-elle. J’aurais voulu que le pays ne soit pas en guerre. J’aurais voulu qu’il y ait du temps — du temps pour les cafés, pour les promenades au bord du lac, pour les bêtises qu’on fait quand on est jeune et qu’on ne se bat pour rien. Mais il n’y a pas de temps. Il n’y en aura pas. Et je ne peux pas te demander d’attendre quelque chose qui n’arrivera peut-être jamais.
— Tu ne me demandes rien.
— Non. Je ne te demande rien. Je te donne quelque chose. Ces mots. Garde-les. Fais-en ce que tu veux. Mais sache qu’ils existent.
Le silence revint. La flamme de la lampe à huile vacilla — un courant d’air, une respiration du bâtiment, un fantôme qui passait.
Giang ouvrit le tiroir de gauche — le tiroir où il gardait son carnet de recettes, son stylo, la photographie de sa mère et le briquet de Zhao. Il en sortit le briquet. Le posa sur le comptoir. Le poussa vers Liên.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un briquet. Il ne fonctionne plus. Il m’a été donné par un ami.
— Pourquoi me le donner ?
— Parce qu’il a été fait pour les gens qui partent. Et parce que les gens qui partent ont besoin de quelque chose qui vient de quelqu’un qui reste.
Liên prit le briquet. Le tourna dans sa main. Vit le dragon gravé. Passa son doigt sur les caractères chinois. Et ses yeux — durs, secs, lucides depuis le début de la conversation — se brouillèrent. Un instant. Pas plus. Puis la clarté revint, comme un ciel après une averse, et elle glissa le briquet dans la poche de son áo dài.
— Il est temps, dit-elle.
— Je sais.
Elle fit le tour du comptoir. Se tint devant lui. Leva la main et la posa sur la joue de Giang — un geste bref, presque brutal dans sa tendresse, comme le geste d’un soldat qui touche un arbre avant de partir au combat.
Puis elle se détourna.
Prit sa tasse. But la dernière gorgée de café à l’œuf. La dernière gorgée — la crème dorée mêlée au café noir, le doux mêlé à l’amer, le beau mêlé au nécessaire. Elle but debout, dans la cuisine, les yeux ouverts cette fois, en regardant par la fenêtre la ruelle obscure où sa vie allait la mener.
— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, je viendrai boire un café dans ton café à toi. Le petit café. Celui de la ruelle. Avec des tabourets bas et des murs jaunes.
— Comment sais-tu qu’il y aura des murs jaunes ?
— Je le sais.
Elle posa la tasse dans l’évier. Ne la lava pas — ce fut Giang qui la lava, plus tard, bien plus tard, avec la lenteur d’un homme qui lave un calice. Puis elle ouvrit la porte de service, se tourna une dernière fois, et sourit. Un sourire qui n’appartenait à aucune catégorie — ni triste, ni gai, ni courageux, ni résigné. Un sourire de Liên. Le sourire de quelqu’un qui sait exactement ce qu’elle fait et qui le fait quand même.
Elle disparut dans la nuit.
Giang entendit ses pas — légers, rapides, décidés, les pas qu’il connaissait par cœur, les pas qu’il entendrait dans sa mémoire longtemps après que les pavés auraient oublié leur empreinte. Puis le silence. Puis la nuit. Puis rien.
Il referma la porte. Revint au bar. S’assit sur le tabouret de Dorvil. Regarda le comptoir vide, la tasse lavée, la place où le briquet avait été, le tiroir ouvert.
Il ne pleura pas. Giang ne pleurait pas — pas par dureté, pas par fierté, mais par constitution, par nature, par ce mystère biologique qui fait que certains hommes transforment le chagrin en gestes plutôt qu’en larmes. Il prit un verre. Le polit. Le reposa. En prit un autre. Le polit. Le reposa. Et ainsi de suite, verre après verre, toute la nuit, jusqu’à ce que chaque verre du bar fût poli deux fois, trois fois, jusqu’à ce que le cristal brillât dans la pénombre comme des étoiles alignées sur une étagère, et que le matin, enfin, posât sa lumière mauve sur les fenêtres de papier huilé.
CHAPITRE 18 — Le 19 décembre
L’électricité mourut à vingt heures.
Pas une coupure — le Metropole connaissait les coupures, elles faisaient partie du quotidien, comme la pluie ou les rats. C’était autre chose. L’électricité mourut d’un seul coup, partout en même temps, dans tout Hanoï, comme si quelqu’un avait arraché la prise de la ville entière. Les ventilateurs s’arrêtèrent. Les lampes s’éteignirent. Le réfrigérateur cessa son ronronnement familier. Et le silence qui suivit — un silence de deux secondes, pas plus, avant que les cris commencent — eut la qualité d’un gouffre, un vide sonore dans lequel le monde bascula.
Puis les coups de feu.
Pas des coups de feu isolés — pas les détonations sèches et espacées que Hanoï connaissait depuis des semaines. Une fusillade. Massive, continue, assourdissante. Des rafales d’armes automatiques mêlées aux détonations plus sourdes de grenades, au crépitement des mitrailleuses, aux explosions lointaines qui faisaient trembler les murs du Metropole et tinter les verres sur les étagères du bar.
Le Viet Minh attaquait.
Giang était au bar quand cela commença. Il était seul — les clients étaient montés dîner dans leurs chambres, Morizot était en patrouille, Dorvil toussait dans la 207. Le bar était fermé mais Giang était encore là, comme il était toujours là, parce que le bar était sa maison et qu’un homme ne quitte pas sa maison quand le monde s’effondre.
Le noir total dura dix secondes. Puis ses mains trouvèrent — par instinct, par mémoire musculaire, par cette connaissance intime de l’espace qui était la sienne après dix ans passés derrière le même comptoir — la lampe à huile et les allumettes. La flamme jaillit. Le bar réapparut — les bouteilles, les verres, le comptoir d’acajou, le rouleau de calligraphie — dans cette lumière dorée et tremblante qui était devenue, au fil des mois, la lumière naturelle du Metropole.
Des pas dans le couloir. Lourds, rapides.
Madame Lê entra. Elle portait son áo dài noir et une lampe-tempête dans chaque main, ce qui lui donnait l’apparence d’un ange de la nuit — un ange sans ailes, sans sourire, avec un chignon de fer et une voix de commandement.
— En bas, dit-elle. Tout le monde en bas. Cave et rez-de-chaussée. Les étages ne sont pas sûrs.
— Les clients ?
— Je m’en occupe. Toi, le bar. Protège le bar.
Elle disparut dans le couloir. Giang entendit sa voix monter dans l’escalier — calme, ferme, sans la moindre trace de panique — donnant des instructions en français aux clients et en vietnamien au personnel, avec cette autorité bicéphale qui était sa marque et qui, en cet instant, tenait lieu de gouvernement, d’armée et de croix-rouge.
Protège le bar.
Giang obéit. Pas parce que Madame Lê l’avait ordonné — parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Protéger le bar signifiait protéger les verres. Les verres signifiaient l’ordre. L’ordre signifiait la survie. C’était une logique absurde, une logique de barman, mais c’était la seule qu’il avait.
Il prit les verres. Un par un. Les retira de l’étagère — les flûtes de Baccarat, les verres à cocktail, les tasses de céladon, les petits verres à liqueur en cristal taillé dont il ne restait plus que quatre sur les douze d’origine. Il les enveloppa dans des chiffons — des chiffons de coton blanc, les mêmes qu’il utilisait pour les polir — et les disposa dans une caisse en bois qu’il avait gardée à cet effet, une caisse de champagne vide dont les compartiments étaient exactement de la taille des verres, comme si elle avait été conçue pour cet usage.
Dehors, les combats s’intensifiaient.
Les fenêtres du bar tremblaient à chaque explosion. La lumière de la lampe à huile oscillait. Des bruits de course dans la rue — des cris en vietnamien, des ordres en français, le claquement métallique des chargeurs qu’on enfonce dans les armes. Un bruit de verre brisé, quelque part dans l’hôtel — pas un de ses verres, pas un verre du bar, un verre de fenêtre, une vitre qui explosait sous l’impact d’une balle ou d’un éclat.
Giang prit les bouteilles. L’armagnac — le fond, les dernières gouttes. Le cognac. Le gin. Le rhum de canne, sa propre fabrication. La petite bouteille sans étiquette — l’alcool de riz au pamplemousse, le secret éventé par Giu Sinh Hoi. Il les descendit dans le double fond, derrière l’étagère du fond, l’un après l’autre, avec le soin d’un archéologue rangeant des fossiles.
Puis il décrocha le rouleau de calligraphie.
Nhẫn. Il le roula, le glissa dans un tube de bambou, et le mit dans la caisse avec les verres. La photographie de 1901 — l’inauguration, les messieurs en lin, les dames en robes longues — il la décrocha aussi, la posa dans la caisse. Et le carnet. Son carnet de recettes, avec l’écriture serrée, les proportions, les noms inventés des cocktails, et la page du sixième essai où il avait écrit cà phê trứng. Le carnet alla dans la caisse.
La caisse fut fermée, clouée, descendue dans la cave.
Quand il remonta, le bar était nu. Un comptoir vide, des étagères vides, des murs vides. Le Metropole déshabillé. Le Metropole réduit à ses os — le bois, la pierre, le plâtre. Et dans cette nudité, Giang vit quelque chose qu’il n’avait jamais vu — la beauté du bâtiment lui-même, dépouillé de tout ce qui le décorait, de tout ce qui le meublait, de tout ce qui le rendait utile. Les proportions de la pièce. La courbe de l’arcade. La hauteur des fenêtres. L’hôtel, sans ses verres et ses bouteilles, était encore un lieu magnifique. Un lieu qui avait été pensé, dessiné, construit par des hommes qui croyaient à la beauté et qui l’avaient inscrite dans la pierre.
Protège le bar, avait dit Madame Lê. Giang avait protégé le bar. Le bar était dans la caisse, dans la cave, à l’abri. Et le Metropole, au-dessus, prenait les coups.
Les heures qui suivirent furent les plus longues de sa vie.
Il descendit dans le hall, où Madame Lê avait organisé un campement de fortune. Les clients — une quinzaine de personnes, officiers français pour la plupart, plus le journaliste australien qui semblait trouver la situation fascinante et qui prenait des notes dans son carnet avec la sérénité d’un homme qui a couvert des guerres sur trois continents — étaient assis ou allongés le long des murs, éclairés par des bougies et des lampes-tempête. Le cuisinier Bảo avait installé un réchaud de fortune et faisait bouillir de l’eau pour le thé. Le veilleur de nuit, un vieux monsieur du nom de Phúc, qui avait dormi pendant les trois premières minutes de l’attaque et qui s’était réveillé convaincu que c’était un orage, montait la garde à la porte d’entrée avec un balai pour toute arme.
Dorvil descendit à minuit, en pyjama et en robe de chambre, avec un livre sous le bras.
— Si je dois mourir, dit-il en s’asseyant à côté de Giang, autant mourir avec Chateaubriand.
Il ouvrit les Mémoires d’outre-tombe et se mit à lire à la lumière d’une bougie, avec ce calme souverain des gens qui ont décidé que la panique est vulgaire.
L’attaque dura toute la nuit.
Par moments, les combats se rapprochaient — le crépitement des armes, si proche qu’on entendait les balles siffler, les cris des combattants, un bruit sourd d’explosion qui fit trembler le lustre du hall. Par moments, un calme trompeur s’installait — cinq minutes, dix minutes de silence pendant lesquelles on n’entendait que le souffle des gens, le grésillement des bougies et, quelque part dans l’hôtel, un robinet qui gouttait avec l’obstination d’un métronome.
À trois heures du matin, un soldat français entra.
Hagard, couvert de poussière de plâtre, un pansement de fortune autour du bras gauche. Il cherchait de l’alcool — pas pour boire, pour désinfecter. Giang remonta au bar, prit dans le double fond une bouteille de rhum — le rhum pouvait attendre, les plaies ne pouvaient pas — et la donna au soldat, qui repartit dans la nuit sans dire merci, ce qui était parfaitement compréhensible.
— Sainteny est blessé, dit le soldat en partant.
Giang reçut la nouvelle comme un coup. Pas un coup violent — un coup sourd, profond, qui n’atteignait pas la surface mais qui résonnait à l’intérieur, comme une cloche fêlée.
— Où ?
— Rue de la Citadelle. Éclats de grenade. Il est vivant.
Vivant. Le mot tomba dans le hall du Metropole et fut absorbé par le silence. Vivant. Le négociateur, le diplomate, l’homme du cocktail sans nom — vivant. Blessé, mais vivant. Les accords du 6 mars, le champagne enterré, les mains qui ne tremblaient plus — tout cela réuni dans un corps qui gisait quelque part dans une rue de Hanoï, criblé d’éclats, vivant.
L’aube arriva.
Elle arriva comme toutes les aubes arrivent — sans demander la permission, sans se soucier de ce qui s’était passé pendant la nuit. La lumière mauve entra par les fenêtres du hall — certaines intactes, d’autres brisées — et révéla un spectacle qui n’avait rien de l’horreur attendue. Le Metropole était debout. Endommagé — des vitres brisées, des impacts de balles dans la façade, un morceau de corniche tombé dans la cour intérieure — mais debout. Solide. Intact dans ses fondations.
Giang sortit sur le perron.
La rue était méconnaissable. Des barricades effondrées, des débris, des douilles de cartouches qui brillaient sur le trottoir comme des bijoux sinistres. Une fumée grise montait des bâtiments voisins. Des soldats français, hagards, patrouillaient en silence. Et au-dessus de tout cela, le ciel de Hanoï — le même ciel qu’hier, le même ciel que toujours, d’un bleu pâle qui virait au rose à l’est, indifférent, immuable, magnifique.
Giang rentra. Descendit à la cave. Ouvrit la caisse. Sortit les verres. Les déballa un par un, avec le même soin qu’il avait mis à les emballer. Les remonta. Les reposa sur l’étagère. Raccrocha le rouleau de calligraphie. Raccrocha la photographie de 1901. Ouvrit son carnet à la page du cà phê trứng.
Puis il alluma le réchaud, mit de l’eau à chauffer, et prépara du café.
CHAPITRE 19 — Ce qui reste
Le Metropole rouvrit trois jours après l’attaque, et Giang rouvrit le bar avec lui.
Pas parce qu’il y avait des clients — il n’y en avait presque pas. Pas parce que quelqu’un le lui avait demandé — personne ne le lui avait demandé. Il rouvrit le bar parce que le bar devait être ouvert, comme les poumons doivent respirer, comme le cœur doit battre, comme les marchandes de phở devaient installer leurs marmites au coin des rues, ce qu’elles firent dès le premier matin après les combats, accroupies sur leurs tabourets, le dos tourné aux douilles de cartouches, le visage penché sur le bouillon dont la vapeur s’élevait dans l’air froid de décembre avec l’obstination d’une prière.
Hanoï était blessée mais vivante.
Les combats avaient duré trois jours dans le centre-ville — trois jours de tirs, d’explosions, de barricades, de maisons en flammes. Le Viet Minh avait attaqué les positions françaises avec une férocité que personne n’attendait — des miliciens armés de machettes et de fusils de récupération contre des troupes régulières équipées de blindés et de mitrailleuses. Le rapport de forces était écrasant, mais la violence avait été réelle, les morts avaient été réels, et la ville portait les stigmates de ces soixante-douze heures comme un visage porte les marques d’une bagarre.
Ho Chi Minh avait fui dans les montagnes. Son gouvernement s’était évaporé dans la nuit du 19 décembre, quittant Hanoï pour les forêts du Viet Bac, dans le nord, d’où il dirigerait la résistance pendant huit ans. L’homme aux sandales de caoutchouc qui avait bu du thé au comptoir de Giang, qui avait dit « le pays a soif » en tapotant l’acajou du bout des doigts, était maintenant un guérillero, un chef de guerre, un fugitif. Et Hanoï, la ville aux mille ans, était redevenue française. Officiellement. Militairement. Par la force.
Giang polissait les verres.
Il les avait remontés de la cave intacts — pas une fêlure, pas un éclat. La caisse avait fait son travail. Les flûtes de Baccarat brillaient sur l’étagère comme si rien ne s’était passé. Le rouleau de calligraphie était à sa place — nhẫn, la patience, la lame sous le cœur. La photographie de 1901 veillait sur le comptoir. Et le carnet de recettes était ouvert à la page du cà phê trứng, comme un missel ouvert à la bonne prière.
Mais le bar n’était plus le même.
Pas à cause des dégâts — les dégâts étaient mineurs, une fenêtre brisée, un morceau de plâtre tombé du plafond, quelques éclats de verre sur le sol que Giang avait balayés avant de rouvrir. Le bar n’était plus le même parce que les gens n’étaient plus les mêmes. Les officiers qui revenaient boire le soir avaient un autre visage — un visage de guerre, durci, méfiant, avec des yeux qui balayaient la pièce avant de s’asseoir et des mains qui ne se posaient pas loin de l’arme. Le gramophone ne jouait plus le samedi. Personne ne dansait. La piscine était fermée — une balle perdue avait crevé la canalisation et personne n’avait les moyens de la réparer.
Et il y avait les absences.
Liên n’était plus là. Le sergent Zhao n’était plus là. Giu Sinh Hoi avait disparu — parti dans la nuit du 19, disait-on, avec une valise et un chauffeur, vers Haiphong ou vers Saigon ou vers la Chine, personne ne savait. Sainteny était à l’hôpital militaire, blessé, évacué vers Saigon puis vers la France. Leclerc était parti. Les cadres du Viet Minh qui avaient signé les accords dans le salon de lecture étaient dans les montagnes.
Le Metropole s’était vidé de ses personnages.
Il restait Giang, Madame Lê, Dorvil, Oncle Quốc, et le cuisinier Bảo. Le noyau. L’irréductible. Ceux qui n’avaient nulle part où aller — ou plutôt ceux pour qui le Metropole était le seul endroit où aller, le seul endroit qui faisait sens, le seul endroit où le mot « rester » n’était pas une défaite mais un acte.
Dorvil descendit le premier soir.
Il avait rasé sa barbe de trois jours. Il portait une chemise propre — la première depuis sa grippe. Il s’assit sur son tabouret, le deuxième en partant de la gauche, et dit :
— Bonsoir, Giang.
— Bonsoir, Étienne.
Il avait dit Étienne. Pas monsieur Dorvil. Pour la première fois en dix ans. Dorvil le remarqua. Ne dit rien. Sourit — un sourire minuscule, un sourire de survivant, un sourire qui disait : nous sommes encore là, c’est déjà quelque chose.
Giang lui prépara un cocktail. Le même cocktail que d’habitude — rhum, kumquat, gingembre, le trait de la bouteille sans étiquette. Les gestes étaient les mêmes. Le goût serait le même. Mais tout était différent, parce que le monde dans lequel ce cocktail était bu n’était plus le même monde, et qu’un verre de rhum après une guerre n’a pas le même goût qu’un verre de rhum avant.
— On est toujours là, dit Dorvil.
— On est toujours là.
— C’est quelque chose.
— C’est tout.
Ils burent en silence. Le silence avait changé lui aussi — ce n’était plus le silence des soirées tranquilles, le silence confortable de deux hommes qui n’ont pas besoin de parler. C’était un silence plus dense, plus grave, un silence qui contenait les bruits de la nuit du 19 — les tirs, les explosions, les cris — et qui ne les lâchait pas, qui les gardait en suspension, comme la fumée d’encens reste dans l’air longtemps après que le bâton s’est consumé.
Oncle Quốc revint le lendemain matin.
Il entra à huit heures, comme si rien ne s’était passé. Le même áo dài brun. Le même éventail de papier de riz. La même démarche glissante. Il s’assit à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche — et dit :
— Le thé est chaud ?
— Le thé est toujours chaud.
Giang apporta la théière. Le vieil homme but. Regarda par la fenêtre — la fenêtre réparée, le papier huilé remplacé, la lumière ambrée restaurée. Dehors, le boulevard portait ses cicatrices — un trou dans le trottoir, un arbre coupé en deux par un obus, un mur criblé d’impacts. Mais les marchandes de fleurs étaient de retour. Les chrysanthèmes jaunes brillaient dans les paniers. La vie, cette chose indestructible, reprenait.
— Les tortues du lac, dit Oncle Quốc, n’ont pas bougé.
— Elles sont sous l’eau.
— Exactement. Elles sont sous l’eau. Elles attendent. Elles attendront encore. C’est leur métier. Attendre.
Il tapota son éventail. Une fois. Deux fois. Regarda Giang.
— Et c’est le tien aussi, maintenant. Attendre. Pas attendre que les choses reviennent comme avant — elles ne reviendront pas. Attendre que les choses deviennent ce qu’elles doivent devenir. C’est différent. C’est plus long. Mais c’est la seule attente qui vaille la peine.
Giang servit un deuxième thé au vieil homme. Puis il prépara un cà phê trứng — pour lui-même, cette fois. Il battit le jaune d’œuf avec le sucre, déposa la crème dorée sur le café noir, et but debout, derrière son comptoir, en regardant la lumière du matin entrer dans le bar.
La crème était parfaite. Le café était fort. Et le goût — ce goût de Hanoï que Liên avait nommé, ce goût amer et doux, fort et tendre, ce goût qui venait de la boue et montait vers le ciel — le goût était intact.
Madame Lê passa. S’arrêta. Regarda le bar.
— Il manque quatre verres à liqueur, dit-elle. Ils ont dû tomber pendant les combats.
Elle ouvrit son carnet. Nota : « 22 déc. — 4 verres à liqueur, cristal taillé — perdus pendant l’attaque du 19 déc. » Referma le carnet. Regarda Giang.
— On en rachètera, dit-elle.
Et elle repartit faire son inspection, ses pas résonnant dans le couloir vide avec la régularité d’un métronome qui refuse de s’arrêter.
CHAPITRE 20 — Le Café Giảng
Il partit un matin de printemps.
Pas en secret, pas en fuyant, pas comme Liên avait disparu dans la nuit — mais au grand jour, par la porte principale, avec une valise dans une main et son carnet de recettes dans l’autre. Il portait une chemise blanche. Il avait ciré ses chaussures. Et il avait poli, la veille au soir, chacun des verres du bar une dernière fois, avec ce soin excessif, cette lenteur maniaque, ce mouvement circulaire du chiffon dans le verre qui avait été, pendant onze ans, la prière silencieuse de sa vie.
Madame Lê l’attendait dans le hall.
Elle ne pleura pas — Madame Lê ne pleurait pas, c’était un principe aussi absolu que le chignon et l’áo dài noir. Mais son visage avait quelque chose de différent ce matin-là, une qualité de porcelaine, de fragilité maîtrisée, qui trahissait l’effort qu’il lui en coûtait de rester droite.
— Tu as tout laissé en ordre ? demanda-t-elle.
— Tout est en ordre.
— Le double fond ?
— Fermé.
— Les verres ?
— Polis.
— Le comptoir ?
— Ciré.
Elle hocha la tête. Ouvrit son carnet. Et écrivit, de son écriture nette, sans rature : « Mars 1947 — Nguyễn Văn Giang, barman — départ volontaire après 11 ans de service. »
Puis elle referma le carnet, le serra contre sa poitrine, et dit, d’une voix qui ne tremblait pas mais qui avait, dans ses harmoniques, une vibration infime que seul Giang pouvait entendre :
— Le prochain ne sera pas aussi bon.
— Le prochain sera différent.
— Ce n’est pas la même chose.
— Non. Ce n’est pas la même chose.
Ils se regardèrent. Onze ans de matins partagés, d’inventaires, de serviettes volées, de chandelier retrouvé, de régimes traversés, de fantômes côtoyés — tout cela passa entre eux en un instant, sans un mot, dans le silence du hall, sous le lustre de cristal qui pendait toujours du plafond et dont trois ampoules sur douze fonctionnaient encore.
Madame Lê tendit la main. Giang la serra. C’était une main sèche, ferme, une main qui avait fait dix mille lits et compté cent mille serviettes et qui ne lâchait jamais ce qu’elle tenait — sauf maintenant, sauf ce matin, où elle lâchait le barman du Metropole.
— Va, dit-elle. Et fais du bon café.
Dorvil descendit en pyjama.
— Tu n’allais quand même pas partir sans me dire au revoir.
— Je t’ai dit au revoir hier soir.
— Hier soir ne compte pas. J’étais ivre.
— Tu es toujours ivre.
— Raison de plus.
Dorvil le prit par les épaules. Le regarda. Avec ce regard qu’il avait — ce regard de Français d’Indochine, ce regard de naufragé élégant, ce regard qui voyait tout et qui ne pouvait rien — et dit :
— Tu vas me manquer, Giang. Non — ton café va me manquer. Non — toi, tu vas me manquer. Les deux.
— Il y aura un autre barman.
— Il n’y aura pas un autre toi.
Il y avait quelque chose de théâtral dans cette phrase — Dorvil ne pouvait pas s’en empêcher, il vivait dans la littérature comme d’autres vivent dans une maison, et ses phrases avaient toujours un pied dans le roman. Mais le théâtre, cette fois, était sincère. Ses yeux le disaient. Ses mains, posées sur les épaules de Giang, le disaient. Et Giang, qui ne savait pas répondre aux mots, répondit comme il savait — il mit la main dans la poche de sa veste et en sortit un petit papier plié.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La recette du cocktail sans nom. Celui que j’ai fait pour Sainteny. Rhum, miel de longan, kumquat, menthe. Et une goutte de nuoc mam.
Dorvil déplia le papier. Lut. Releva les yeux.
— Nuoc mam ? Tu mettais du nuoc mam dans les cocktails ?
— Une goutte. Une seule.
— Mon Dieu. Depuis combien de temps ?
— Depuis toujours.
Dorvil éclata de rire. Un vrai rire — le rire des bons jours, le rire que Giang cherchait comme un mineur cherche une veine d’or, le rire arraché aux profondeurs d’un homme qui avait décidé d’être triste.
— Nuoc mam, répéta-t-il en riant. J’ai bu du nuoc mam pendant dix ans sans le savoir. C’est la chose la plus indochinoise que j’aie jamais entendue.
Ils se serrèrent la main. Puis Dorvil, dans un élan qui ne lui ressemblait pas — ou qui lui ressemblait trop, justement — serra Giang contre lui. Brièvement. Maladroitement. Deux hommes qui ne savent pas se prendre dans les bras l’un de l’autre et qui le font quand même, parce que les mots ne suffisent pas et que le corps, parfois, est le seul traducteur fiable.
Puis Dorvil remonta dans sa chambre. Giang entendit ses pas dans l’escalier — lents, lourds, le pas d’un homme qui regagne sa solitude. La porte de la 207 se referma. Et le Metropole absorba le bruit, comme il absorbait tout.
Oncle Quốc n’était pas là.
Giang ne s’en étonna pas. Le vieil homme n’avait jamais dit au revoir — ce n’était pas dans sa nature. Oncle Quốc apparaissait et disparaissait selon des lois qui n’appartenaient qu’à lui, et son absence ce matin avait la même signification que sa présence d’habitude — elle disait : je suis là, même quand je ne suis pas là, et l’éventail que tu ne vois pas tapote quand même.
Giang sortit du Metropole par la porte principale.
Le soleil était levé. Le boulevard brillait. Les tamariniers étaient en fleurs — des grappes jaunes, pendantes, qui parfumaient l’air avec une douceur presque indécente au milieu des ruines. La ville se reconstruisait — lentement, obstinément, comme elle se reconstruisait après chaque catastrophe, avec du bambou et de la tôle et de la bonne volonté et cette énergie indestructible qui faisait des Hanoïens le peuple le plus infatigable que Giang eût jamais connu.
Il ne se retourna pas.
Il ne se retourna pas parce qu’il savait que s’il se retournait, il verrait la façade blanche, les colonnes, les volets noirs, et qu’il ne pourrait plus partir. Le Metropole était un aimant. Le Metropole était un piège. Le Metropole était un foyer, et on ne quitte pas un foyer sans effort — sans cet effort de la volonté qui consiste à mettre un pied devant l’autre et à ne pas regarder en arrière.
Il marcha vers le vieux quartier.
Il traversa les trente-six rues — la rue de la Soie, la rue de l’Argent, la rue du Papier votif, la rue des Nattes, la rue des Voiles. Il passa devant le marché Đồng Xuân, devant la cathédrale Saint-Joseph, devant le petit temple chinois de la rue Hàng Buồm — la porte rouge, les spirales d’encens, les oranges. Il suivit la rue Hàng Bông, tourna dans la rue Hàng Gai, et s’enfonça dans une ruelle si étroite que sa valise touchait les murs des deux côtés.
Au fond de la ruelle, une porte.
Une petite porte de bois, peinte en bleu, qui donnait sur un escalier de trois marches, qui donnait sur une cour de deux mètres carrés, qui donnait sur une pièce.
La pièce était petite. Dix mètres carrés, peut-être douze. Des murs de brique apparente. Un sol de carrelage ancien, dont les motifs géométriques — des losanges bleus et blancs — étaient à moitié effacés par les années. Un plafond bas, taché d’humidité, d’où pendait une ampoule nue. Pas de fenêtre sur la rue — seulement une ouverture sur la cour intérieure, qui laissait entrer un rectangle de lumière dans lequel des poussières dansaient.
Giang posa sa valise. Regarda la pièce.
Puis il sourit.
Ce n’était pas un sourire de satisfaction — la pièce n’avait rien de satisfaisant, elle était petite, sombre, humide, et le loyer que le propriétaire avait demandé était inversement proportionnel à la surface, comme tout à Hanoï. C’était un sourire de commencement. Le sourire de l’homme qui regarde un terrain vague et qui voit un palais. Le sourire d’André Ducamp en 1901, peut-être, quand il avait regardé le coin du boulevard Henri-Rivière et qu’il avait vu le Metropole.
Il sortit de la valise son carnet de recettes. Le posa sur le comptoir — car il y avait un comptoir, un petit comptoir de bois brut qu’il avait fait fabriquer par un menuisier du vieux quartier, un comptoir sans acajou, sans cuivre, sans prétention, mais un comptoir, une surface horizontale derrière laquelle un homme pouvait se tenir debout et servir.
Il sortit les tasses — pas les tasses de céladon, celles-là étaient restées au Metropole, elles appartenaient au Metropole. Des tasses ordinaires, en porcelaine blanche, achetées au marché, sans distinction, sans histoire. Des tasses vierges. Des tasses qui attendaient de devenir quelque chose.
Il sortit le phin — son phin en aluminium, celui qu’il utilisait depuis dix ans, cabossé, noirci, mais fidèle. Il sortit le café — le robusta du Thái Nguyên, les grains torréfiés par ses soins. Il sortit les œufs — six œufs, dans leur panier tapissé de feuilles de bananier. Et il sortit le sucre de canne.
Il n’avait besoin de rien d’autre.
Il prépara le premier café. Le premier cà phê trứng du Café Giảng. Le premier café d’une histoire qui durerait quarante ans — quarante ans de jaunes d’œufs battus, de crème dorée déposée sur le noir, de clients accroupis sur des tabourets bas, de murs jaunes — oui, les murs seraient jaunes, Liên avait eu raison, il les peindrait en jaune, ce jaune de Hanoï, ce jaune des maisons coloniales qui n’est pas tout à fait jaune mais pas tout à fait ocre, un jaune qui a la chaleur du soleil et la patience du sable.
Il déposa la crème sur le café. Le geste était le même qu’au Metropole — la délicatesse du chirurgien, la précision de l’horloger, la tendresse de l’amant. Mais la tasse était différente. Le comptoir était différent. La lumière était différente. Et l’homme, derrière le comptoir, était différent — non pas changé, mais accompli, comme un caractère de calligraphie est accompli quand le pinceau a fini sa course et que l’encre, posée sur le papier, dit enfin ce qu’elle avait à dire.
Il prit la tasse. La porta à ses lèvres. But.
Le goût était le même. Exactement le même. Amer et doux. Fort et tendre. Noir et or. Le goût de Hanoï.
Dehors, dans la ruelle, un bruit de pas. Un client ? Pas encore — la porte n’était même pas ouverte, il n’y avait pas d’enseigne, pas de chaise, pas de tabouret. Juste un homme derrière un comptoir, avec un café à la main et un carnet de recettes ouvert à la bonne page.
Giang posa la tasse. S’essuya les mains sur son tablier — un tablier neuf, blanc, sans tache, le tablier du premier jour. Puis il ouvrit la porte bleue, sortit dans la ruelle, et accrocha au mur, à côté de la porte, un petit panneau de bois qu’il avait peint lui-même, en lettres noires sur fond blanc, avec cette écriture serrée et penchée qui était la sienne :
CÀ PHÊ GIẢNG
Et il attendit.
Il attendit debout, derrière son comptoir, dans son café minuscule aux murs pas encore jaunes, avec ses tasses de porcelaine blanche et son phin cabossé et ses œufs dans leur panier de feuilles de bananier. Il attendit comme les tortues du lac attendaient — avec patience, avec constance, avec la certitude tranquille que ce qui doit venir viendra.
Quelque part au-dessus de la ruelle, un frangipanier laissait tomber ses fleurs blanches sur les pavés. Et le parfum — ce parfum de Hanoï, ce parfum de fleurs et de café et de soupe et d’encens et de pluie et de vie — entrait par la porte ouverte et se posait sur le comptoir de bois brut comme une bénédiction.
Hanoï continuait.
