Bulletin météo de la journée (samedi 18 août 2012) :
10h00 : 28.8°C / humidité : 52% / vent 22 km/h
14h00 : 31°C / humidité : 46% / vent 28 km/h
22h00 : 28,9°C / humidité : 54% / vent 22 km/h
C’est aujourd’hui le dernier jour du ramadan (ramazan), un jour vécu à la fois comme une libération et comme un renouveau, après un mois lunaire éprouvant pour les corps et les esprits, un mois censé mettre son âme à l’épreuve et purifier. Demain, ce sera la fête. Je plains ces hommes et ces femmes qui s’astreignent à ne pas manger et surtout à ne pas boire pendant ces longues journées torrides. Ramadan, c’est aussi l’occasion de se retrouver tous ensemble dans la rue et partager ensemble dans une ambiance chaleureuse son repas dès lors que le muezzin a commencé sa longue complainte, qui sur l’hippodrome, entre Sultanahmet Camii et Sainte-Sophie, dure près de 8 minutes… une éternité qui transperce le cœur et donne la chair de poule, malgré la sueur qui continue de dégouliner sur mon corps et la chaleur insensée. Je regardais hier soir les belles femmes endimanchées (ou plutôt enramadanées) dans leurs manteaux longs traînant par terre, boutonnés jusqu’au col dans lequel est coincé un foulard serré qui leur enserre le visage. Comment supporter la chaleur dans ces conditions ? Certaines sont visiblement à l’aise financièrement, mais on sent clairement le poids de la tradition ; ce n’est pas ici que traîne la jeunesse stambouliote émancipée.
Il fait nuit, une nuit noire, mais certainement pas calme. Les minarets de Sultunahmet, tendus comme des chandelles vers le haut, ne sont qu’à 50 mètres de la chambre. A un peu plus de 4 heures du matin, j’entends comme un craquement dans l’air calme de la nuit, le micro est ouvert et le muezzin entame sa longue plainte en suppliant le nom d’Allah. Le nez dans l’oreiller, un œil à moitié ouvert, il ne me viendrait jamais à l’idée de me lever à cette heure-ci pour prier, mais la magie opère quand-même, malgré l’heure, malgré la fatigue et je me rendors avant que les derniers mots soient prononcés.
Avant d’aller déjeuner, je m’installe quelques instants sur le toit d’hôtel où personne ne vient, le soleil a déjà commencé à chauffer le zinc des toitures sur lesquelles les pattes des corbeaux (kuzgun) grincent dans un petit cliquetis désagréable. Le monde s’arrête ici, comme dans tous les lieux sur lesquels je me suis reposé pendant ce voyage. Je me sens vidé, incapable d’en absorber davantage ; la coupure devient inévitable. Marmara brûle à main droite, laissant pantelantes les silhouettes des cargos qui attendent leur tour pour franchir le Bosphore, dans un air mâtiné des traces de gas-oil consumé. Sultanahmet Camii, à main gauche et du haut de ses six minarets, flamboie comme une armée de lances au lendemain de la victoire et malgré sa pierre grise et sombre, renvoie une lumière aveuglante qui fait pleurer mes yeux fatigués.
J’irai voir ce matin le tombeau de celui qui a donné son nom à la grande Mosquée Bleu, le Sultan Ahmet Ier, juste en face de Sainte-Sophie et derrière la fontaine. Il était encore en travaux la dernière fois que je suis venu et je m’engouffre dans ce mausolée spacieux où reposent le Sultan, son épouse et ses enfants dans de tout petits cercueils recouverts de feutrine verte et à la tête desquels se trouvent les turbans blancs indiquant leur rang. Je suis plus ému par les faïences et les motifs dessinés sur le plâtre que par le lieu lui-même. Quand on a visité les tombeaux qu’on peut voir dans l’enceinte de Sainte-Sophie, celui-ci paraît bien pâle, bien peu charmant…
Mais je repère quand-même quelques douceurs à me mettre sous la dent. Le détail des motifs nacrés de la porte majestueuse me donne à voir des étoiles de bois incrusté d’ivoire et de nacre, dans un mélange étonnant de couleurs simples, primitives, associé au cuivre des poignées et des gonds, des serrures et des ornements. La céramique d’Iznik commence à me sortir par les yeux, même si je reconnais que la multiplicité des motifs m’impressionne à chaque fois un peu plus, surtout depuis que je sais que les vrais carreaux authentiques sont fabriqués à la vitesse du temps qui passe à l’ombre des tonnelles de la ville méditerranéenne. Pas moins de vingt-sept opérations sont nécessaires pour produire ces motifs à la simplicité enfantine.
Pour ce dernier jour, j’ai décidé de visiter à nouveau Sainte-Sophie ; cette église exerce sur moi un attrait incompréhensible. La plus grande église du monde en dehors du monde chrétien est une ode aux croyances barbares, un lieu saint qui a survécu aux hommes, aux religions, aux tremblements de terre — qui sait pour combien de temps encore. J’y reviens parce que je suis atteint du syndrome de Jérusalem. Au contact des lieux sacrés, peu importe de quelle religion il est question, je me sens comme envahi par une force qui me dépasse et me laisse pantelant sur le bas-côté, vidé de ma substance au profit de quelque chose que je ne peux contrôler et dont la puissance m’étreint. C’est peut-être ce que Mircea Eliade appelle le sacré. Vivre des épiphanies qui ressemblent à des orgasmes spirituels à chaque coin de rue n’est pas donné à tout le monde. Certains en sont même morts dans d’atroces souffrances.
Sous le soleil écrasant, les dômes de plomb du hammam Haseki Hürrem sont d’une grisaille époustouflante, les petits bubons de verre étincelant sur cette pesante carapace. Au pied de la plus grande église du monde chrétien oriental, les empiètements des minarets paraissent comme les pieds gigantesques d’une statue d’empereur romain que le temps aurait façonné jusqu’à ce qu’on n’en voit plus que l’armature. L’ingéniosité de cette architecture qui transforme une base carrée en tour ronde dans une douceur de baklava est là le véritable génie de ceux qui ont dessiné la beauté de cette Istanbul ottomane. La brique rose dans l’ombre du bâtiment semble fraîche comme des biscuits de Reims dans une charlotte à la framboise, mais ce n’est qu’une illusion. Le soleil écrase tout.
Dans le jardin qui entoure l’église, je m’attarde sur les piliers des colonnes qui ornaient autrefois les alentours et qui, recouverts par une terre tassée par les années de conquête, ont été préservés des saccages. Sur certains d’entre eux, on peut encore voir gravé le nom de Théodose, l’empereur bâtisseur et dernier empereur romain à avoir régné sur l’Empire d’Orient unifié. Des colonnes au chapiteau sculpté dans un style corinthien pur se retrouvent affublées sur leur fut d’une croix latine, absurdité complète qu’on ne voit qu’ici.
L’effet est toujours le même quand on rentre dans l’église, ou non, il est à chaque fois amplifié, parce qu’on s’attend à ce qu’on va y trouver. Une ambiance barbare, brute, sauvage, l’élément le plus représentatif de l’art byzantin dans toute sa splendeur, en terre musulmane de surcroît. Tout ici fait vaciller les sens, parce qu’on n’y comprend plus rien, si tant est qu’on tente de percer le mystère. On est accueilli par un Christ sur son trône, qui semble, de son regard sévère nous lancer un avertissement. Son imposante stature écrase celui qui entre ici. Misérable vermisseau, prosterne-toi… Les lourdes portes de bronze incitent à ne pas rester trop longtemps ; personne ne songerait à tambouriner dessus pour l’ouvrir. Certaines portes latérales du narthex ne sont plus de style byzantin mais présentent une forme d’ogive telle qu’on en voit sur les bâtiments ottomans. Qui brouille ainsi les pistes ?
Dans ce narthex déjà parcouru, mon regard se perd dans les marbres colorés, veinés comme une peau diaphane sous laquelle on verrait le sang couler alors que ce sont certainement des litres et des litres de sang qui, sur le sol, ont été répandus suite aux querelles des images et aux invasions successives… Sous les pilastres bordés d’une frise florale représentant certainement des vignes, symbole christique par excellence, ce sont des plaques incrustées de couleurs qui déjà annoncent les volutes florales des céramiques d’Iznik, les contours des portes sont capitonnés de gros clous de bronze, censés tenir la structure pour des siècles ; la preuve par l’exemple, tout tient parfaitement en place. Sur une porte en bronze, un vase contenant deux feuilles stylisées et confrontées, des palmes ? Le long des fenêtres, des mosaïques faites de tout petits carreaux dorés, recouvrant savamment les renflements de la structure, s’ornent parfois de feuilles enroulées, motifs qui alternent un peu avec les croix omniprésentes. Ici c’est un trou de serrure qui m’intrigue, laissant supposer des salles secrètes qui n’ont peut-être jamais été ouvertes, là c’est une vasque en marbre ornée d’écritures arabes, recouverte d’une chape de bronze. Tous les matériaux d’ici sont des matières hautement nobles. Le bronze, la pierre, le marbre de Proconnèse, le porphyre rouge sang, la lumière, l’or.
Ici encore, ce sont des plaques marquetées de marbres, un vert sombre et granuleux pour le fond, un veiné jaune et rouge pour donner du relief, un porphyre pour remplir un disque, un vert fin et clair pour les volutes florales… Au dessus d’un pilastre, c’est ici une reproduction d’église en miniature, certainement Sainte-Sophie elle-même, une croix représentée au milieu, entre des rideaux qu’on imagine être de pourpre impériale. Entre chacune des plaques de marbres, c’est un frise faite de carrés alternés donnant l’impression d’une dentelle ; lorsque la pierre se fait tissu…
Et puis, changement de décor, nous sommes dans une mosquée. Derrière les cuivres découpés d’étoiles, les pointes des flèches tendues vers le ciel se terminant par un croissant de lune, lui aussi pointant vers le haut, ce sont les médaillons dans lequel on peut lire en arabe le nom d’Allah, les vitraux d’un pur style ottoman. Un coup d’œil en arrière et l’on tombe à nouveau sur la dentelle de pierre grise, fleurs infinies qui donnent le vertige, sur le sol à nouveau, de gigantesques disques de marbres colorés qui font comme des bulles sous le vide immense de la coupole. Une pièce est ouverte sur le côté du narthex et j’accède à une pièce que je n’ai jamais vue : il me semble que c’est l’horologion, là où se trouvent les psautiers. Ici encore les pistes sont brouillés. Dans cette petite enclave sacrée, les murs sont recouverts de céramiques ottomanes. Au plafond, je découvre des anneaux scellés dans la pierre. Que font-ils là ? Sur les marbres bleus et dans la lumière qui filtre au travers des lucarnes, un chat reste là, assis, se laissant caresser par tous ces gens grossiers qui osent venir ici.
Sur un autre pilastre, je découvre, là où devait se trouver autrefois une porte, la trace d’une main prise dans la couleur de la pierre. Fascinant, et surtout, incompréhensible. C’est là que réside le mystère de ce magnifique monument, dans toutes les petits choses cachées qu’il faut se donner la peine de découvrir. Ces lustres imposants descendant du ciel comme des soucoupes volantes, rappelant les plus grands mystères des livres d’Ezechiel et d’Enoch…
Certaines des colonnes sont cerclées, les autres pas. Et puis au bas des certaines d’entre elles, des frises grecques qui, aux jointures sont comme des swastikas. Est-ce que les autres regardent aussi par terre ? Par là où la lumière entre, la pierre prend une teinte irréelle. Il se passe quelque chose ici qu’on ne voit nulle part ailleurs. Des motifs de vigne que j’ai vus quelques jours auparavant dans les tréfonds de la Cappadoce, notamment à Mustafapaşa sur l’église Saint Constantin et Sainte Hélène. De la loge impériale on voit les arches de soutènement en pierre sèche raclées par le soleil crû. Je suis épuisé de tous ces détails, j’ai l’impression de vaciller et l’espace d’un instant, ma vue se trouble, j’ai comme mal au cœur ; le désir de partir d’ici est le plus fort. La chaleur m’a rincé, exténué, l’émotion a, quant à elle, été la plus forte et encore maintenant me détruit. Il n’y a plus rien, plus rien. Je dois m’asseoir pour ne pas tomber… Quelques instants…
Au centre d’un des séraphins brûle un cœur d’or. Les séraphins, ces êtres redoutables, divins et pourtant toujours destructeurs, objets de fantasmes, délicatement représentés par des plumes bleues tentatrices… Sous mes mains, sur la rambarde de marbre, une inscription en grec que je n’arrive plus à déchiffrer. Peut-être une revendication d’un insurgé de l’époque de la Sédition Nika… Et puis au-dessus de ma tête cette étrange mosaïque noire et or dans les renflements entre les arcades. Encore un petit coin étrange. Je profite des fenêtres ouvertes pour m’extasier depuis ici sur ces minarets tendus comme des arcs, dépassant des rotondes. Sur les murs du narthex, on trouve les plaques gravées des décisions finales du fameux synode de 1165, dans un grec presque compréhensible. Monogrammes, croix, chrismes, le nom d’Allah, de petits crochets au-dessus des portes qui devaient retenir autrefois des tentures, histoire de ne pas donner un air trop évident aux choses. Chaque émotion en son temps. Cette fois-ci, je dois sortir de l’église et j’emprunte une sortie que je ne connaissais pas, la Belle Porte sur le fronton duquel se dresse une mosaïque de la Vierge en majesté. Dehors, c’est le baptistère que je découvre avec sa baignoire immense, taillée dans un seul bloc de marbre. C’est ici qu’étaient immergés les empereurs de l’Empire Romain d’Orient, dans cette cuve que personne ne visite guère. Et pourtant, c’est tout un symbole.
Pour reprendre mon souffle, je m’assois à l’ombre, engloutissant toute l’eau de ma bouteille, et je me pose pour écouter le chant du muezzin. Je reprends mon chemin pour m’enfoncer vers le Grand Bazar. J’ai un rendez-vous non loin de Beyazıt Camii avec Sadık, le vendeur de cuivres. Il m’a fait promettre de revenir pour m’offrir un kebab que nous mangeons, assis dans son échoppe, sur une des tables qu’il est censé vendre et qu’il a posée en plein milieu. Il ferme la porte, histoire de faire comprendre que c’est fermé pendant l’heure du repas, improvisée. J’ai peur qu’il fasse chaud, mais il me montre une trappe au plafond, un simple vantail qu’il ouvre avec une corde. Il se marre en disant « ottoman air conditionning !! ». Malin comme un singe le Sadık… Contrairement à ma dernière visite, il a laissé poussé sa barbe qui dit bien ce qu’il est, un homme indépendant qui se fiche de ce qu’on pense de lui. Sa moustache se perd avec le reste des poils de son visage ; il a l’œil malicieux et tendre. Nous échangeons quelques mots dans un anglais qu’il maitrise moins bien que moi, mais tout passe par les yeux et pendant ce temps, l’ayran coule à flots… Dehors, près du marché aux livres, je retrouve le même petit chat que j’avais pris dans mes bras au mois d’avril. Il a grandi à présent, mais c’est le même, j’en suis certain. Il passera peut-être sa vie ici s’il ne se fait pas écraser par une voiture sur Divan Yolu.
Au pied de la belle mosquée Beyazıt Camii, la mosquée construite par le sultan Bajazed II, successeur du conquérant Mehmet II et destitué par son fils Selim, se trouve un marché d’un genre particulier, car ici on y trouve des billets de tous les pays, et surtout un incroyable marché au tesbih, ces chapelets le plus souvent faits de billes de bois, que les hommes (les femmes aussi, mais pas à Istanbul) s’amusent à égrener toute la journée pour s’occuper les mains. Ici, on échange des regards, on négocie ferme, on s’engueule et on s’empoigne, les billets de lires turques passent de mains en mains et les tesbih rejoignent les mains caleuses de leurs nouveaux propriétaires. Je m’amuse à regarder les visages des hommes, certains émaciés et burinés, d’autres avec un seul œil restant, certains rondouillards et bon-enfant, d’autres durs, mal rasés, inquiétants presque. Ces visages soit barbus, soit moustachus, soit pas vraiment rasés, ont parfois la douceur des heures débonnaires.
La fin de journée arrive, la chaleur, elle, ne descend pas. Le soleil tanne ma peau bien brunie par plus trois semaines passés dans cette fournaise turque ; pas aussi fort toutefois que dans la baie de Kekova ou sur les hauteurs de Pamukkale. Devant la Yeni Camii qui prend les teintes renardes du soleil décroissant, les gens circulent en ne jetant même plus un coup d’œil à ce monument majestueux qui assied la place. Sur les bords de la Corne d’Or, l’odeur des maquereaux grillés refoule vers les quais. C’est presque un bonheur de sentir cette odeur âcre revenir me chatouiller les naseaux. Je n’arrive plus à quitter cette place qui, décidément, reste mon lieu d’amarrage préféré. Ici, tout semble converger ; ceux qui descendent du Grand Bazar, ceux qui viennent de Sultanahmet par le tram, ceux qui viennent de Galata depuis l’autre côté du pont… Carrefour inévitable, croisement de toutes les intentions, c’est Eminönü. Je reste à m’extasier devant les vapuru qui patientent sur le quai en crachant leur immonde fumée crasseuse, portant chacun des noms de personnalités de la ville, puis devant les vendeurs de simits, les petits gitans qui étalent leurs kilims à même le sol pour vendre des petites pochettes pectorales cousues de sequins brillants et les vendeurs de moules démesurées qu’on mange crues avec une giclée de jus de citron, comme on mangerait des huîtres sur le port de Cancale. Dans une rue un peu reculée, je mange un baklava accompagné d’un thé et d’un Sirma au citron. Je m’amuse en regardant les voitures dans lesquelles s’entassent parfois une bonne dizaine de personnes sous les cris des corbeaux.
Je décide, une fois n’est pas coutume, d’aller diner sous le pont de Galata. Une multitude de restaurants s’est installée sous la route, un étage inférieur qui fait penser aux anciens ponts parisiens ou au Ponte Vecchio de Florence, sauf qu’ici on passe sur une coursive d’où pendent les fils en nylon des pêcheurs juste au-dessus de nos têtes. Je m’arrête à une terrasse qui donne du côté le plus étroit de la Corne d’Or, sous une enseigne colorée qui donne au Bosphore une couleur rouge sang. C’est un de ces restaurants qui ne sert pas d’alcool, ramadan ou pas. Moi qui voulait boire une Efes Pilsen, je me contenterai ce soir d’un jus d’abricot (Kayısı suyu) et d’un maquereau grillé. La fatigue me tance, le bruit des voitures passant au-dessus et les cris des gamins, enrobés dans les mélopées des hauts-parleurs vendant leur Bosphorus tour !!!! Bosphorus tour !!!! commencent à me taper sur les nerfs. Je ne supporte plus le bruit de cette ville infernale que j’aime tant. Il est temps pour moi de partir. Qui a dit que les vacances étaient faites pour se reposer ? Il y a les week-ends pour ça. Les voyages sont faits pour vous éreinter, vous essorer comme ces carpettes élimées qu’on lave à grande eau et à la brosse à pont sur les promenades sétoises.
Je retourne à l’hôtel, en empruntant le tunnel dévasté passant sous la route d’Eminönü, en passant devant un reste de mur byzantin, au pied de la Mosquée Bleue, devant des manières de maisons kurdes qui sont en réalité la façade d’un restaurant d’où sort une plainte douce accompagnée par un ud magique. Demain soir, je ne serai plus à Istanbul et je me demande déjà comment je vais faire pour revenir à Paris. Je veux dire, comment je vais faire pour revenir dans mon élément naturel après autant de chambardements et d’émotions. La prochaine que je viendrai ici, je chercherai les morceaux de moi que j’ai laissés sur place.
Je suis levé très tôt, en même temps que le soleil, peut-être même avant. La fatigue n’a plus de prise sur moi ; je me sens incroyablement léger, dégagé de toute contrainte, presque inconscient du monde environnant. Dans cette chambre immense où j’ai la sensation d’avoir finalement passé trop peu de temps, je commence à rassembler mes quelques affaires. Mais étrangement, j’ai la bougeotte et comme il est encore trop tôt pour aller déjeuner, je m’assieds sur le rebord de la fenêtre pour regarder les ballons percer le ciel frais du matin. Il est encore tôt… mais je chausse mes chaussures et je m’habille sommairement, je prends les clefs de la voiture et je sors de la chambre presque comme un voleur, passant devant le type avec un petit geste de la main et l’air satisfait du sale gamin qui va faire une connerie. Pour une connerie, c’est une sacrée connerie. Je file à toute vitesse vers Göreme sur la route poussiéreuse ; la voiture fait de dangereuses embardées dans les virages, me rappelant tout à coup que mon tacot a les pneus lisses. Je prends la direction du musée en plein air et je rejoins un panneau qui m’intrigue pour être passé plusieurs fois devant. Le panneau jaune indique Saklı Kilise, ce qui signifie « église cachée ». En me renseignant un peu sur le guide, j’apprends que cette église porte ce nom car un éboulement en avait caché l’entrée pendant plusieurs siècles, au-dessus de la vallée de Zemi qui rejoint la vallée des pigeonniers. Elle n’a été mise au jour qu’en 1957, révélant des fresques peintes directement sur le roc, exceptionnellement conservées du fait de leur isolement du monde extérieur et c’est cette église-là que je souhaite voir avant de quitter la Cappadoce.
La ville dort encore, il n’est que 7h00 et tout semble se réveiller doucement. Le soleil est déjà chaud, mais je supporte bien un petit pull qui me rappelle qu’on est quand-même dans les montagnes. Au point le plus bas d’Üçhisar, on est déjà à près de 1300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Je m’engage sur le sentier qui emprunte un chemin derrière une ancienne église reconvertie en écuries ; le chemin monte sacrément et passe sur une crête un peu escarpée. D’ici je peux voir toute la vallée qui s’étend devant moi. Le coin est truffé d’églises dans la roche, mais je n’ai pas de carte suffisamment détaillée et exhaustive pour imaginer les visiter toutes un jour. Je m’engage sur le plateau de tuf où l’on trouve des champs cultivés, des abricotiers en nombre. Le soleil du matin rase ce paysage dont la blancheur éclatante est à la fois un supplice et un régal pour les yeux. Mon chemin s’étend sur quelques dizaines de mètres, mais alors que je m’attends à tomber sur une indication, sur un panneau qui pourrait m’aider, rien ne me laisse présager qu’il existe ici une église, et je me laisse finalement à croire que le mot « église cachée » ne soit finalement qu’un calembour indiquant qu’elle est tellement bien cachée qu’on ne peut la trouver. Je finis par descendre dans la vallée par un chemin hasardeux et tente de repérer les lieux depuis le contrebas mais je ne vois rien d’autre que des vignes, du tuf bien lisse et bien glissant. Il est pourtant dit sur le guide que quelques mètres sur le plateau donnent accès à une volée de marches abruptes qui descendent à l’église mais je ne vois rien et ça commence à m’énerver. Je décide alors de remonter sur le plateau par un chemin dans un goulet d’étranglement en passant mes pieds dans les creux entre les cônes de tuf. J’arrive à me débrouiller plutôt bien jusque là, jusqu’à ce que je me retrouve avec le pied bien coincé dans la roche. Et là, je commence à avoir peur. Je suis tout seul, personne ne sait que je suis là… Au mieux on retrouvera la voiture dans quelques jours et on se posera la question… Je n’arrive plus à monter et sous mes pieds il y a cinq bons mètres de vide, je ne peux pas me retourner et oser espérer sauter sans me casser quelque chose, mais de toute façon, ma chaussure est tellement bien encastrée que je ne peux pas bouger. Je commence à fatiguer, à m’essouffler et pour ne rien cacher, je commence à avoir franchement peur. Je commence à rire nerveusement en me disant que je suis un peu inconscient parfois, mais j’essaie de garder la tête froide et je commence à réfléchir pour me sortir de là. Et là, j’ai comme un coup de génie ; je dénoue mon lacet et arrive à retirer ma chaussure de mon pied endolori, que j’arrive finalement à poser plus bas. Après avoir récupéré la chaussure, je redescends tout doucement pour ne pas tomber et j’arrive finalement en contrebas. Après ce gros coup de trouille, je finis par remonter par où je suis descendu. Je dois me rendre à la réalité, je n’arriverai pas à trouver l’église cachée et quitter la Cappadoce sur cet échec me rend un peu amer.
Finalement, c’est quand je reviens sur mes pas que je vois sur le bord du précipice une volée de marches taillées dans le roc et qui descendent vers une excavation. Je n’en crois pas mes yeux, je suis passé devant peut-être trois ou quatre fois sans voir les marches. Voici une église qui mérite bien son nom. Évidemment, elle est fermée, comme souvent apparemment, mais ce que j’arrive à en voir me permet d’identifier les différentes scènes avec ma lampe torche (ustensile finalement indispensable en Cappadoce) : la Deisis, l’Annonciation, la Nativité, la Présentation de Jésus au temple, le Baptême, la Transfiguration, la Crucifixion du Christ, La Dormition de Marie et quelques saints. Les couleurs sont encore vives et la peinture pas trop abimée. J’aurais finalement trouvé cette belle église cachée et je reviens à l’hôtel fier de moi, même si j’ai presque failli ne pas en revenir vivant…
Je suis accompagné jusqu’à la voiture par des nuées de moustiques qui viennent de se réveiller et me dévorent les jambes. C’est mon dernier jour ici, je reprends l’avion dans la soirée pour Istanbul, mais j’ai le cœur gros et je n’ai pas vraiment envie de partir d’ici. C’est sans précipitation que je me douche et que je finis de boucler ma valise avant de descendre déjeuner sur la terrasse, une dernière fois. Le lieu est si magique que je sais qu’il y aura quoi qu’il en soit une deuxième fois.
Une fois le ventre plein, je laisse mes valises à l’accueil après avoir convenu d’un accord tout à fait intéressant avec Abdullah par l’intermédiaire de l’anglais rudimentaire de Fatoş. En fin de journée, je ramène la voiture — que je paie dans le prix de la chambre — et je pars avec et le propriétaire jusqu’à l’aéroport de Nevşehir qui me dépose là-bas. Seule contrepartie, je paie le plein d’essence arrivé près de l’aéroport. C’est plus qu’honnête. Nous nous serrons la main et je repars sur les routes, profiter un dernier instant des paysages. Je me dirige vers la vallée de Devrent et je m’arrête à un endroit que m’avait chaudement recommandé Adbullah : Paşabağ (le jardin du Pacha). Plutôt qu’un jardin, c’est un immense champ de cheminées de fée où tous les Turcs des environs semblent s’être donnés rendez-vous en famille. Certaines anciennes cellules des moines sont accessibles par la roche, mais sont littéralement envahis de petits enfants Turcs un peu bruyants et désordonnés. Un superbe terrain de jeu pour eux, mais je n’arrive pas vraiment à goûter l’endroit, que je trouve sans charme. Il y a, paraît-il, une église, que je n’ai pas vue, mais pour tout dire je ne m’éternise pas ici. A part quelques polychromies, une vallée solitaire et la présence d’un énorme lézard à la peau lardée de piquants, je ne retiens pas grand-chose de l’endroit. Je file et m’arrête sur un plateau d’où je peux voir la Cappadoce à 360° ; d’un côté, le plateau de Çavuşin avec ses jolies vallées, de l’autre la plaine qui s’étend jusqu’à Ortahisar et Ürgüp. C’est une terre accidentée, teintée de rouges là où poussent les vignes qui servent aux vins (réputés) d’Ürgüp, de jaune souffre là où la caillasse effleure, de roses là où sortent de terre les cônes de tuf, de blancs lorsque la terre est rincée par les pluies et la neige de l’hiver, de verts pâles là où poussent des touffes disparates et des buissons chétifs, parfois dans la terre aussi qui arbore ces étranges teintes qu’on trouve incroyables en ces lieux…
Je reprends la voiture pour aller voir la fameuse Pancarlık Kilisesi que j’ai failli voir il y a trois jours si je n’étais pas arrivé aussi tard… Je passe par la route qui part d’Ortahisar ; c’est une vieille route cabossée, étroite et poussiéreuse, pleine de trous. Je déplace des tonnes de poussière et de sable qui ne me font pas passer inaperçu sur cette route isolée. Rien de tel pour signaler sa présence. Je pense aussi que je finis de ruiner la voiture qui va en prendre un sacré coup dans les amortisseurs.
Cette fois-ci, c’est ouvert, mais le type qui garde l’église n’est vraiment pas débordé, à tel point qu’il dort, en toute simplicité. Je suis obligé de tousser, ce qui ne le réveille pas. Je lâche finalement un petit éclat de rire qui le bouscule ; il se met debout comme si de rien n’était et d’un sourire franc sous sa belle moustache poivre et sel, il me demande les 4TL de droits d’entrée — dört lira. L’église est toute simple, avec une dominante de couleurs vertes et ocres. La marche de l’autel est sculptée en onde, ce qui est extrêmement rare et qui symbolise certainement l’eau du baptême, et le chœur est une demi-coupole où est peint un Christ en majesté, ainsi que le tétramorphe et des séraphins. Les saints représentés le sont sous forme de bandes historiées.
Des ouvertures creusées dans la pierre laissent passer un petit courant d’air agréable, tandis que deux hommes sont vautrés sur les tapis à l’entrée de l’église, prenant un thé qui a dû refroidir depuis longtemps. Je profite de ces derniers instants, car je sais que je ne reviendrai pas tout de suite ; alors j’imprime dans mes souvenirs les couleurs et les formes de ce paysage dans lequel je me sens comme en terrain connu, les odeurs de tabac et d’eau de rose, d’herbes cuites par le soleil et de terre crayeuse, les chants des muezzin de la région qui sont comme des cantiques anciens dont la mélopée se retient comme une chanson entêtante.
Retour à Göreme pour déjeuner en plein milieu d’après-midi, au Maccan Café, sur le grand place près de la gare routière. J’y déjeune d’une coban salata faite à la commande et d’un menemem bien relevé avec un ayran pour éteindre le feu. Il est temps de partir ; je retourne à l’hôtel où attend le chauffeur. Ma valise attend sagement dans un coin et je sens déjà que quitter cet hôtel va être un vrai déchirement. C’est la première fois de ma vie que je pars un mois loin de chez moi, dans un pays étranger qui plus est, et ma déchirure se mesure à l’imprégnation de mon âme par ces terres étranges, empreintes de mysticisme et de religion aux contours un peu flous, d’histoire grecque relevée à la sauce ottomane, teintée de la douleur des déplacements de populations et d’une histoire récente pas toujours très drôle. Abdullah est là, ainsi que Fatoş. Bukem est absente aujourd’hui. Les adieux me déchirent le ventre, surtout lorsque je sais que ce n’est pas simplement une relation commerciale, et que derrière ce qu’on voit, des gens qui se plient en quatre pour leurs clients, ce n’est pas une vaine obséquiosité, mais quelque chose qu’on a, me semble-t-il par chez nous, définitivement perdu et dont le nom lui-même ressemble à une vaste blague au parfum suranné de naphtaline ; l’hospitalité. Tout a été fait pour me faciliter la vie, et cela, sans surcoût. Je me rappelle encore ces moments où en plein milieu de la nuit Abdullah me demandait de patienter un peu pour me préparer des tranches de pastèque alors que la fatigue m’étrillait ou lorsqu’il partageait avec moi ses noisettes (fındık) et ses abricots (kayısı) avant que je ne parte passer la journée dans la poussière. Il était hors de question que je sorte de son hôtel sans avoir pris une petite bouteille d’eau dont le meuble à l’entrée regorgeait. Ce n’est presque rien, mais c’est une relation instaurée qui ne souffre pas le refus, et dont j’ai vu sur place peu de Français se saisir…
Je monte à côté du chauffeur, ma valise dans le coffre, et après avoir embrassé Abdullah qui m’entoure littéralement dans ses bras puissants, mon nez fourré dans le tissu de sa chemise qui sent l’eau de rose, après avoir serré la main à Fatoş (oui, on n’embrasse pas les femmes comme ça…) et à un autre type qui était là mais dont je ne savais rien, je leur fais signe par la fenêtre. Abdullah se saisit d’une petite jarre remplie d’eau qu’il jette d’un mouvement de la main vers la voiture… il me dit que c’est une tradition pour souhaiter bonne route. Je trouve l’attention terriblement charmante et ma gorge se serre.
La voiture file vers Nevşehir que nous traversons à toute vitesse, les rues sont désertes et le soleil commence à décroître. Après avoir dépassé la ville, le chauffeur qui ne parle ni français ni anglais m’indique la rivière qui file le long de la route et me dit « Kızılırmak »…
Le fleuve rouge continue donc de m’accompagner jusqu’à l’aéroport. Nous dépassons Gülşehir, l’aéroport se trouve à la sortie de la ville, au milieu de rien. Ce n’est qu’un bâtiment tout en longueur où l’on ne sent pas une grosse activité. Dernier sursaut avant de passer les contrôles, je passe aux toilettes avec un petit sachet en plastique dans lequel j’avais récolté de la terre rouge de Cappadoce. Sortir des éléments minéraux, naturels ou vivants de Turquie est passible de prison, alors plutôt que de prendre des risques inutiles, je préfère me délester de cette poudre dans les entrailles de la terre avant de prendre l’avion.
Après les contrôles, je patiente dans une grande salle vitrée donnant sur la piste et derrière, de courtes montagnes érodées. L’embarquement est annoncé. Je me rends compte que l’aéroport de Nevşehir (Nevşehir Kapadokya Havaalanı) ne propose des vols que pour Istanbul, deux fois par jour avec Turkish Airlines. C’est vraiment le strict minimum, bien loin du gros aéroport de Kayseri. Une fois le vol parti, je pense que tout fermera jusqu’au lendemain midi. L’avion se poste devant les portes qui donnent directement sur le tarmac et lorsque les portes s’ouvrent, on nous invite à nous diriger vers l’avion à pied. C’est la première fois que je marche sur un tarmac et ce sera loin d’être la dernière. Le soleil se couche sur la piste dans une atmosphère irréelle de fin du monde comme on aimerait en vivre tous les soirs, le vent charriant une odeur salée d’herbes riches. Avant de m’engouffrer dans l’avion, je déguste cet instant tant que personne ne me presse. Le bonheur ne tient pas à grand-chose. Ce sont ces petits moments de transit qui vous extraient un moment de l’encroutement dans lequel on se vautre lorsqu’on prend ses aises dans une ville et qu’on a l’impression que le temps s’arrête.
Dans l’avion, puisque c’est Ramadan et que le soleil ne va pas tarder à se coucher, on me propose un plateau repas spécial ramadan, une boîte sur laquelle est inscrit iyi Ramazanlar (Bon Ramadan). Tout le monde a droit de goûter à ces petites douceurs, du riz au sésame, des galettes salées et de l’ayran. Le baklava finit de me faire fondre. L’avion est un A321 qui porte le nom de Sakarya, une province à proximité d’Izmit.
L’arrivée à Istanbul de nuit est magique. Le taxi m’emmène dans le quartier de Sultanahmet mais ne connait pas l’hôtel Sultan Hill. A proximité, comme c’est l’usage, il demande au premier venu où se trouve l’hôtel. C’est un petit hôtel derrière une façade de bois, une grande maison ottomane, dont la particularité est de se trouver juste derrière les murs de la Mosquée Bleue. Après avoir dîné, je monte sur la terrasse pour profiter de la vue… d’un côté Sultanahmet Camii, la superbe mosquée dont le muezzin a déjà chanté le dernier chant du jour, de l’autre la mer de Marmara, la pointe du Sérail, le tout dans une lumière brumeuse et surnaturelle. Avant d’aller me coucher, je fais un tour sur l’hippodrome, lieu de vie extraordinaire où tout le monde mange dans une ambiance bon enfant, au milieu des cris des enfants, des femmes qui rient et des hommes qui fument sous leurs moustaches. Istanbul est une ville qui se laisse prendre au creux de la main. Vivre le ramadan à Istanbul dans la chaleur des soirs brûlants est une expérience qu’on aimerait pouvoir étirer à l’infini et je me dis qu’il faudra que j’attende douze ans pour revivre un mois d’août dans les mêmes conditions. Istanbul en août 2024… Le rendez-vous est pris.
La chambre de ce petit hôtel en bois est toute petite mais je m’endors sans demander mon reste, en songeant déjà à cette heure tardive de la nuit (ou du matin) où le muezzin de Sultanahmet me réveillera avec son chant.
Il est encore tôt lorsque j’ouvre les yeux. Le calme matinal de la Cappadoce m’envahit et creuse en moi un abîme de bonheur sourd. Ni volets, ni rideaux, mon regard tombe sur les myriades de ballons qui envahissent la plaine dans la lumière du soleil levant. Un ballet silencieux emplit le ciel rougeoyant, des dizaines de bulles flottant dans un air frais, tandis que je reste la tête sur l’oreiller à admirer la succession de plateaux de tuf qui s’étend à perte de vue sur l’horizon. Je me suis endormi hier soir sur les pages d’Amin Maalouf ; ce ne serait pas étonnant que mes rêves aient vagabondé aux côtés de Saladin.
L’hôtel est intégralement en pierre volcanique, une pierre à la fois rugueuse et chaleureuse et je ne manque à aucun instant de poser ma main dessus pour en sentir la rugosité. Je me fais couler un bain chaud pour dérouiller mes muscles abimés par la descente de la vallée, avant de descendre déjeuner.
Je me rends à Çavuşin, à quelques kilomètres seulement de la sortie de Göreme en prenant la route vers Avanos, avec la ferme intention de marcher dans les grandes vallées que l’on voit du ciel et dans lesquelles se cachent des petites églises creusées à l’écart du monde dans le tuf de la montagne. C’est une randonnée qui s’envisage sur la journée, surtout si l’on veut prendre le temps. Je pensais, en ce mois d’août rencontrer pas mal de monde mais encore une fois, j’ai l’impression d’être seul au monde. Je n’aurai rencontré dans la Güllü Dere (la vallée aux roses, le mot dere désignant plus le lit d’un ruisseau asséché qu’une vallée à proprement parler) en tout et pour tout qu’un couple d’Allemands avec leur môme dans leur poussette (inutile de dire qu’ils ont vite fait demi-tour…) et un couple de Français avec leur fils avec qui j’ai fait un bout de chemin.
Çavuşin, ça signifie pour moi un bourg paisible, une grande place avec une épicerie, des camions et des remorques peinturlurés et sur les pare-brises, au-dessus des poignées de portes des voitures, sur les autocollants des pare-soleil, une inscription supposée attirer la chance, ici écrite en alphabet latin : Bismillahirrahmanirrahim. Mais c’est aussi la citadelle, avec ses habitations troglodytes, et tout en haut la basilique Saint-Jean Baptiste, qui a peut-être contenu un jour les reliques de l’Agneau de Dieu… Peut-être… Cette partie de la ville était encore habitée jusqu’en 1964, date à laquelle elle a été évacuée. En 1975, une grande partie de l’édifice s’est effondrée. Çavuşin c’est aussi une petite mosquée où j’ai rarement entendu le muezzin chanter et des petites églises dans la ville, ouvertes aux quatre vents, et des maisons grecques en pierre, décorées d’ornements en forme de coquillage ou d’étoiles. Sur la grande place, lorsqu’on continue le chemin sur la droite, on arrive en bordure d’un cimetière, un très vieux cimetière où par endroits ne subsistent plus que des stèles fichées en pleine terre, sans inscriptions, rongées par le vent et la poussière, d’autres sont amarrées sur la pente de la colline, tournées vers La Mecque. Au milieu des tombes musulmanes, des stèles chrétiennes surmontées d’une croix, dont une porte un nom pourtant bien turc : Ali Kara mort en 1952. Ali le noir.
Cette vallée porte le nom de Zindanönü et mène vers les trois vallées qui sont comme un Graal au terme de ce voyage ; Güllü Dere (la vallée aux roses), Kızıl Çukur (le fossé rouge) et Meskendir. On y voit d’énormes mamelons renflés de tuf blanc, des pics, des coulées d’oxydes qui ont coloré la roche de roses et de verts. Je retourne sur mes pas pour aller chercher la voiture que j’ai laissée dans le centre pour la garer sur un immense parking vide. Cela me vaudra de faire une rencontre surprenante avec la gendarmerie (jandarma) à mon retour.
Je m’engouffre dans la vallée ; il fait déjà chaud, le soleil est haut dans le ciel. Quelques arbres chétifs, des abricotiers surtout, promettent une ombre qu’il est de bon ton d’accepter. Le chemin se rétrécit, passe sous des arches de pierre creusées par la main de l’homme. J’arrive devant la première église, l’église des Trois Croix (Üç haçlı kilise), laquelle me laisse un peu perplexe. En dehors d’un écriteau, rien ne laisse penser qu’on est ici au pied d’une église, laquelle n’est visible depuis le chemin que par la présence d’une ouverture sur l’extérieur qui permet de voir une immense croix insérée dans une mandorle gravée au plafond, ouverture causée par l’effondrement d’une partie de la façade. L’accès se fait par une pente ardue et c’est pratiquement allongé sur le sol que j’arrive à escalader en mettant les pieds dans les encoches. J’avoue ne pas être totalement rassuré et la perspective de tomber cinq mètres plus bas ne m’enchante guère, mais le spectacle en vaut la peine. A l’intérieur, ce sont des gravures datant du VIIè siècle et des peintures ultérieures (fin IXè siècle) qui ornent ses parois, notamment une vision triomphante du Christ, entourée de chérubins tétramorphes et de séraphins, des éléments au plus proche de la tradition paléochrétienne et byzantine. C’est un travail d’une rare finesse, rongé par le temps, abîmé par des mains indélicates, hostiles à l’imagerie chrétienne. L’impression d’être coincé dans ce lieu totalement improbable, isolé du monde, donne une belle idée de la manière dont vivaient reclus les moines qui habitait ces trous de souris pour se protéger de leurs persécuteurs. Dans cette vallée pas complètement isolée au final, on trouve des terrasses cultivées, des ceps de vignes taillés, des petits abricotiers, tout un monde de cultures à l’abri du vent dans ces édens naturels.
Je descends de l’église par le goulet et manque de dévaler plus vite que prévu, mais heureusement que j’ai de bonnes chaussures. Un peu plus loin se trouve une autre église, l’église Saint-Jean (Ayvalı kilise), mais elle est malheureusement fermée en ce moment pour restauration. Le vallon se referme, le chemin devient de plus en plus étroit. Il y a des pigeonniers partout, et certaines falaises montrent des striures qui laissent penser que des ouvertures ont été creusées, mais rien n’est moins certain.
Le guide bleu dit qu’on peut faire demi-tour pour atteindre la vallée suivante, ou alors prendre le chemin de crête pour arriver de l’autre côté. C’est ici que je tombe sur un couple de Français avec leur fils d’une vingtaine d’années, visiblement pas très content d’être là, qui se demandaient s’ils allaient faire demi-tour ou tenter la crête. Lui regarde vers le haut et estime que c’est possible. Elle, pas très sportive, me dit que son mari a l’habitude de faire des treks et qu’il est content dès que ça grimpe. Le fils, lui, est beaucoup plus sur la réserve, et il souffle comme un ado à qui on demande de se lever un dimanche matin, et ne se voit pas du tout grimper. Allez, on va faire un bout de chemin ensemble. On s’entraide pour grimper dans les endroits les plus glissants, on se donne la main et on finit par se rendre compte qu’en étant monté si haut, on ne pourra plus redescendre de ce côté-là. Quitte ou double. D’autant que je n’ai pas vraiment l’impression que le chemin soit si praticable que ça. Tant pis, on y est. Le chemin devient de plus en plus étroit et raide, les gravillons glissent sous les chaussures. Lui monte à toute vitesse et derrière je traîne la patte pour essayer de le suivre. Une fois qu’il est sur la crête, il estime qu’on peut redescendre facilement de ce côté. On attend sa femme et son fils qui peinent. Une fois arrivé en haut, j’ai une surprenante vision, à la lisière de ces deux vallées, je vois devant moi toute la plaine de Göreme. Je reste là quelques instants et nous décidons avec les autres de nous séparer. Lui a envie de trotter, moi j’ai juste envie de prendre mon temps dans ce décor à couper le souffle, d’autant qu’un petit vent me rafraichit après la montée. Je ne sais pas combien de temps je reste assis là, sur la crête, avant de redescendre, mais je me laisse envahir par la douceur de cet air, de la fragrance d’herbes inconnues et rares, et surtout le silence… Un silence incomparable, mystique, presque d’inspiration divine. Je comprends pourquoi des hommes sont venus jusqu’ici pour se retirer du monde.
Il faut bien redescendre maintenant. Je pensais que ce serait plus simple de monter, mais ce n’est qu’une blague… alors que les Français sont descendus comme s’ils avaient un train à prendre, je me rends compte que je n’arriverai pas à aller au même rythme. Je descends quand-même une partie des goulets sur les fesses tellement ça glisse. Et puis soyons honnête, je suis un peu pris par le vertige… La vallée s’ouvre à nouveau, certains endroits sont littéralement brûlés par le soleil, il n’y a plus que de l’herbe sèche, des cailloux qui roulent sous les chaussures, paysage qui s’effrite sous mes pas et que je contribue largement à éroder. J’imagine sans difficulté ce que représenterait une averse dans ce paysage. L’eau qui n’est pas absorbée par le soleil doit ruisseler en torrents dans les goulets et se concentrer dangereusement. Dans cette vallée au nom évocateur, le fossé rouge (Kızıl Çukur), les falaises prennent des teintes colorées étranges, de rouge, de jaune vif couleur de souffre, de vert tendre, de rose doux.
Ici et là, on trouve des croix taillées dans les parois de la roche, des ouvertures creusées pour contenir une simple pièce minuscule dont on peut se poser la question de l’usage.
Je prends tout mon temps pour descendre et admirer ce paysage sensationnel… pour tomber sur un bar… Après cette descente improbable, tomber sur un bar avec une terrasse où se prélassent quelques personnes, dont les Français, en train de siroter un jus d’orange et de pamplemousse à l’ombre d’un parasol, cela a quelque chose de surréaliste. Le type qui monte ici à pied ses caisses de fruits me demande d’où je viens. Quand je lui dis que je suis passé la crête, il me félicite mais me dit qu’un chemin en contrebas est beaucoup plus facile pour relier les deux vallées. D’un côté, je me maudis, mais de l’autre, je n’aurais pas vu ce superbe spectacle à cheval entre les deux vallons. Je lui prends un grand jus et lui demande s’il connaît le chemin pour aller voir la Direkli Kilise, une des plus belles églises de la vallée, mais qui reste apparemment difficile à trouver. Il me dit qu’un Français lui en a demandé le chemin un peu plus tôt, mais il était tellement aimable qu’il l’a envoyé dans une autre direction. Il est en train de me dire que je suis plus aimable que l’autre et que peut-être je mérite de voir ça… Je verrai bien une fois sur place ce qu’il pensait de moi.
Avant de repartir, je prends le temps de visiter la petite église qui surplombe le bar, Haçlı kilise (église à la croix) où l’on trouve une très belle abside en forme de quart de sphère et des peintures exceptionnellement conservées. Une énorme croix est gravée au plafond de la nef. Je redescends le chemin en prenant soin de bien suivre les explications du tenancier du bar. Des pans entiers de rochers se sont effondrés, laissant place à des creux taillées, des pièces désormais éventrées, exposées aux quatre vents, patrimoine irrécupérable qui va s’éteindre avec la vallée. De nombreux pigeonniers parcourent les falaises à des hauteurs hallucinantes et on a du mal à s’imaginer comment font les propriétaires pour aller récupérer la fiente qui servira d’engrais. Certains sont peints de très jolis motifs arabes, quelques mots écrits à la peinture verte, couleur de l’islam, achèvent de donner un air tendre à ces petites niches. Des damiers, des fleurs, des motifs circulaires, contournent l’interdiction des représentations humaines ou animales dans l’art de l’islam.
En continuant ma descente, j’arrive devant l’église superbe. De dehors, une simple falaise, quelques ouvertures, rien qui ne laisse supposer le trésor qui se trouve derrière la paroi ; une église blanche, toute blanche, immaculée, plongée dans l’obscurité des siècles. Ici, aucune fresque, pas un seul récit biblique dessiné sur les murs, mais des colonnes ! Plus récente que les autres, elle a été construite en pleine période iconoclaste et c’est la raison pour laquelle aucune image n’y figure. L’espace dégagé est immense au vu de la structure de la roche. Une colonnade monte sur deux étages, avec des fenêtres donnant sur l’extérieur. Cette église aux colonnes (Direkli Kilise ouSütunlu Kilise) est un tel bijou qu’on pourrait sans complexe lui donner le titre de cathédrale de Cappadoce ! L’impression d’espace du lieu, sa blancheur, sa longueur, font de ce lieu un havre de paix incroyable, à des kilomètres de la vie des hommes. Un courant d’air mystique me parcourt l’échine, une sorte d’extase sensuelle qui me dit de ne plus partir d’ici. La magie opère complètement. Dehors il fait chaud, et ici il fait si bon que je me repose un peu avant de reprendre la route. Je me sens comme un pèlerin sur la route de Jérusalem, éreinté par la route, mais tellement heureux.
Au dehors, ce ne sont que pigeonniers peints… A ma grande surprise, sur l’un deux, je vois dessiné un cheval, et un homme !!! C’est à peine croyable ! Et puis sur un autre, un oiseau et un homme et une femme se faisant face ! Je n’en reviens pas. Certaines églises ont vu les visages de leurs représentations biffés, scarifiés, effacés, et ici dehors des musulmans peignent des êtres humains sur leurs pigeonniers… Je souris à cette idée parfaitement… iconoclaste. Plus loin, je tombe sur une église effondrée. Ici c’est sur quatre étages que sont construites les colonnades !!! Les hommes n’ont pas manqué d’audace. Les bâtisseurs (ou plutôt les excavateurs) se sont surpassés dans ces chefs‑d’œuvre souterrains… Plus j’avance vers le début de la vallée, plus il y a d’ombre, de plus en plus d’abricotiers s’enchevêtrent dans la vallée étroite. Des pieds de vigne portent sur eux de petites grappes d’un raisin sombre. La falaise fait des vagues blanches crémeuses, et certaines me font penser à des montagnes de polenta… La falaise haute est creusée de centaines de trous. La fin de la vallée est lardée de cônes de tuf.
J’arrive au bout de ma randonnée, épuisé, un peu triste presque de voir cet épisode se terminer, tellement il fut intense et riche en émotions spirituelles. Je n’aurai pas le temps de visiter la troisième vallée (Meskendir) qui vaut apparemment le coup aussi avec son tunnel et l’église aux raisins (Üzümlü Kilise). Mais rien ne m’empêchera de revenir un jour accomplir une seconde fois cette randonnée magique. Je rejoins ma voiture, seule sur le parking, je jette mon sac sur le siège passager, délace mes chaussures pour changer de chaussettes et histoire de m’aérer les pieds. J’entends une voiture s’arrêter à côté de moi, les portières claquent, bruits de chaussures… En relevant le nez, je suis surpris de voir un uniforme. Deux types armés, rangers et béret, me parlent en anglais. Sur le 4x4 qui est garé à côté est écrit en blanc « Jandarma ». C’est votre voiture ? Je lui répondrai bien quelque chose, mais non, je la joue humble, mieux vaut ne pas rigoler avec eux. Il me demande les papiers de la voiture. Évidemment je ne sais pas où ils sont, mais j’essaie quand-même le pare-soleil ; ils tombent sur le siège. Après avoir regardé l’état des pneus d’un air distrait, il me tend les papiers en me disant de ne pas garer ma voiture ici, il y a des voleurs qui s’en prennent aux voitures isolées. Je ne dis rien mais la voiture est passablement pourrie, c’est un tacot, une Renault Symbol (oui, je sais) hors d’âge, c’est une voiture de location immatriculée à Denizli et je n’y avais rien laissé du tout. Mais je les remercie et leur dit que de toute façon j’ai fini ma journée, que je rentre. Ils me saluent en touchant leur béret et je ne demande pas mon reste.
Je file vers Avanos où je me promène un peu dans le ville et où je retrouve les Français, douchés, changés, en train de boire une Efes Pilsen à la terrasse d’un café. Personnellement je sens la transpiration et j’ai de la poussière partout collée sur la peau, les chaussures dans un état lamentable ; ma journée n’est pas terminée. Je passe voir Mehmet dans son atelier ; il m’offre un thé. Son fils Oğuz est en train de creuser des motifs à main levée dans la terre “consistance cuir” des photophores qui seront bientôt cuits.
Quelque chose a attiré mon attention sur le guide touristique. A quelques kilomètres de là, on trouve des sources chaudes situées dans un complexe thermal, dans une toute petite ville portant le nom de Bayramhacı. Je n’ai pour me repérer que les vagues indications du guide. Le GPS n’est pas aussi fin pour trouver l’endroit et la nuit commence à tomber. Par chance, l’endroit est ouvert tard le soir. Je m’enfonce dans le paysage lunaire à l’est d’Avanos, sur la route qui se dirige vers Kayseri. La route est nue, plate, elle ne dit rien qui vaille. Tout ici me semble étranger, ne ressemble à rien de ce que je connais et l’idée de m’écarter des routes principales provoque toujours chez moi une sorte d’angoisse qui me décompose de l’intérieur. Mais il me semble que j’aime cette sensation puisque je la recherche, je me nourris de mes propres peurs et les transcende à chaque fois en passant à l’acte. Ce n’est pas une angoisse bloquante, mais la sensation de se construire grâce au saut dans l’inconnu. Un simple panneau sur le bord de la route indique la direction de Bayramhacı et me fait tourner brusquement. C’est une route poussiéreuse qui finit par se réduire à un simple chemin de terre. Le goudron disparaît tout bonnement sous les roues de la voiture. Le paysage change du tout au tout. Sur l’autre rive de ce qui me paraît être au premier abord un lac se trouve un paysage lunaire, un plateau de tuf coloré. En fait, je vais me rendre compte assez vite que c’est une retenue d’eau artificielle assez récente. Tellement récente qu’elle n’apparaît pas sur les cartes d’état-major, mais seulement sur les photos satellites. Le jour tombe, rendant l’atmosphère du lieu improbable. Je continue ma route et arrive dans le petit bourg de Bayramhacı, à l’entrée duquel se trouve un calicot au-dessus de la route : Bayramhacı Köyüne Hoş Geldiniz (Bienvenue dans le village de Bayramhacı). La ville est toute blanche, absolument déserte, les maisons de pierre blanche, des maisons grecques, sont ornées de grilles en fer forgé peint en bleu. Rien n’est indiqué, il n’y a de panneaux nulle part, si ce n’est pour indiquer des directions qui me semblent presque fantaisistes. J’arrive à la porte d’un hôtel qui pourrait bien être ma destination, mais tout semble fermé. L’endroit ne manque pas de charme, il donne sur le lac et après un bon rafraichissement pourrait avoir du charme. Le problème c’est l’isolement. Il faut vraiment se perdre pour arriver ici. Mais je ne désarme pas, je continue de chercher et je finis par trouver un panneau qui indique (un comble dans un endroit aussi reculé) Hot Springs. C’est un grand bâtiment peint en jaune au bout de la route. Un chien m’accueille en aboyant. Je prends un sac dans lequel je mets mon maillot de bain et une serviette et je me dirige vers la bâtisse.
Un type m’accueille dans un anglais balbutiant et me fait payer le droit d’entrée. 5TL. Il me dit que les cabines se trouvent au bord du bassin et me laisse entrer. C’est une immense piscine où nagent une dizaine de Turcs. Nagent ou barbotent plutôt. Évidemment, tous les regards se tournent vers moi. Sourire. Je m’engouffre dans la cabine et je mets mon maillot de bain. Il commence à faire un peu frais. Derrière le mur, on a une vue superbe sur le lac, le village tout blanc et sa mosquée au minaret jaune qui pourfend le ciel. Un paysage sublime vu d’un lieu improbable. Le bassin est divisé en deux parties ; un bassin à 35°C, l’autre, plus grand à 30°C. Se détendre là après une bonne journée de marche, c’est apparemment une idée que je ne suis pas le seul à avoir eu puisque peu de temps après, une dizaine de jeunes Français (et de Françaises) envahit le bassin. C’est certainement le seul endroit du coin où les femmes sont acceptées dans le même espace que les hommes. Bien évidemment, cela n’évite en rien aux hommes de se rincer l’œil au contact des belles étrangères et je soupçonne que le lieu soit réputé pour ça.
A l’intérieur du bâtiment se trouve le hammam. Un carré carrelé de plaques de ce très beau marbre blanc qu’on trouve partout s’ouvre sur un bassin noir dont on ne voit pas le fond, ce qui le rend assez inquiétant. Une forte odeur d’œuf pourri prend à la gorge, ce qui est signe que les sources sont chargées en souffre. L’endroit est étrange, énigmatique. On s’attendrait presque à voir surgir de là une bête visqueuse venant des entrailles de la terre. Il y a deux hommes au bord de la piscine, qui me regardent. J’essaie de rassembler toute la dignité dont je suis capable en entrant tout doucement dans l’eau dont la température oscille en 40 et 45°C, mais à un moment, je dois lâcher quelques mots de français, du style “putain qu’elle est chaude…” puisque le type le plus jeune me dit : « Vous êtes Français ? »
— Oui ! La surprise doit se lire sur mon visage. Vous aussi, lui demandé-je ?
— Non, nous sommes Belges. Je vous présente mon père, Mehmet.
Je dois avouer que je suis un peu surpris. Tous les deux vivent en Belgique, ils sont venus passer leurs vacances ici, et le fils m’explique qu’ils viennent souvent ici, lui depuis qu’il est tout petit, et qu’un peu plus haut, il y a une autre source chaude où l’eau jaillit à plus de 60°C. Le père ne parle pas un mot de français, pas plus qu’il ne parle flamand. Le fils me demande si j’apprécie les Turcs, ce à quoi je réponds que je les trouve tellement gentils… Et je rajoute qu’ils sont tellement plus agréables que les Français.
— Ça, ce n’est pas très compliqué… me dit-il en se marrant.
— Je suis bien d’accord avec vous. J’ai parfois honte de dire que je viens de France de peur qu’on me mette une étiquette “pas aimable” dans le dos.
Nous restons là à discuter au bord de la piscine où la chaleur est difficilement supportable.
Je retourne prendre un peu le frais dans la piscine extérieure, je prends mon temps, je flotte, je fais des bulles. Le temps s’est arrêté dans cette piscine chaude, perdue au milieu de la Cappadoce. La nuit est tombée désormais. Je retourne faire un tour dans le hammam ; le fils et son père sont partis, ils ont été remplacés par deux hommes et un bébé. Je ne sais pas pourquoi mais le plus grand des deux me parle tout de suite en français. Celui-ci vient de Trappes, dans les Yvelines. C’est bien le comble ça, de retrouver un Turc qui vit à côté de chez moi. Il m’explique qu’il met deux jours à venir ici en voiture et qu’il passe par la Grèce désormais et arrive en bateau, ça lui revient moins cher que de passer par la route, car dans ce cas il traverse la Bulgarie et n’arrête pas de se faire racketter par les autorités. Son frère est en train de manger un fruit sur le bord de l’eau, alors que le soleil n’est pas encore couché et que le muezzin n’a pas encore fait l’appel à la rupture du jeûne. Il me dit qu’il n’y a que les vieux qui font le ramadan…
Je finis de faire trempette dehors, sous un ciel étoilé et les puissants halogènes qui éclairent la piscine. Les françaises nagent tandis que les Turcs tentent de les imiter en bavant… C’est assez drôle de les regarder se côtoyer dans cet endroit. La situation est assez coquasse. Maintenant qu’il fait nuit, je retourne sur Avanos où je cherche un endroit pour dîner. Sur la route, je passe devant un panneau qui indique le passage de tortues… Je trouve un petit restaurant encore ouvert, Avanos Topkapı Restoran, à la décoration vert anis, où flotte une bonne odeur de viande marinée et grillée. Le corps détendu, fatigué, j’engouffre un Adana Kebap savoureux avec un verre de thé.
La ville est calme le soir, il fait doux dans ces montagnes. Le pont qui traverse le Kızılırmak est illuminé de bleu et la belle mosquée toute neuve resplendit dans la nuit. Il est tard, je suis rompu. A l’hôtel, c’est Abdullah qui tient la réception. Il me demande d’attendre cinq minutes et revient avec un sourire énorme et une assiette de pastèque coupée en morceaux. Nous mangeons ensemble notre pastèque sur le balcon, sous le ciel délicat de la Cappadoce, heureux comme s’il venait de neiger…
Au lever, je n’espère qu’une seule chose, me remettre les pieds sous la table pour profiter de ce petit déjeuner de prince, où l’on me propose du menemen et de l’omlet (comme ça se prononce). Tandis que je suis en train de bâfrer, je fais la connaissance d’Abdullah, le patron de l’hôtel. Il se présente ; Abdullah Şen ; c’est un grand bonhomme portant bésicles rondes, barbe de trois jours et cheveux poivre et sel. Son port et sa façon de s’habiller trahissent le bon vivant, une bonne culture et un certain niveau de vie. J’apprendrai par la suite qu’Abdullah est pharmacien et qu’il dirige une liste électorale conservatrice laïque dans la ville d’Üçhisar. Au début, ses manières sont volubiles, il parle fort et fait de grands gestes, ne manie que quelques mots d’anglais et a l’intelligence de m’apprendre quelques mots turcs puisqu’il voit que je saisis bien. Dès le soir, lorsque je retourne à l’hôtel, il me demande Nasılsın ? A quoi je réponds Iyiyim et à quoi je finirai par répondre à la fin du voyage Çok iyiyim. Je vois qu’il apprécie et je compte sur lui pour apprendre quelques mots. Je dois avouer qu’au début, je pensais qu’Abdullah était un patron, un commercial, mais je me suis vite aperçu qu’il avait simplement le goût du service rendu et que sa gentillesse avait un goût nature. Plusieurs fois je l’ai vu dans la journée assis avec ses employés devant la maison, sous la tonnelle de vigne, en train de prendre du bon temps avec eux, de deviser simplement comme on le fait dans ces pays où le temps n’a pas la même saveur. C’est ainsi que je me retrouverai aussi assis avec lui en train de manger des fruits dont il m’apprend le nom en turc, abricots du jardin (kayısı), noisettes (fındık), raisin (üzüm). Jamais je n’ai quitté l’hôtel sans qu’il me donne une ou deux petites bouteilles d’eau. Je me rends compte que je n’ai même pas pensé à prendre en photo les gens l’hôtel, ni Abdullah, ni Bukem, ni Fatoş…
Le matin, je retourne à Göreme pour terminer la visite du musée en plein-air. Il se trouve qu’à la sortie du musée se trouve une dernière église, pour laquelle mon billet fonctionne encore et qui, paraît-il, vaut le coup d’œil. C’est la Tokalı Kilise, l’église à la boucle, la plus grande de Göreme. Malheureusement (ou heureusement), elle est en pleine restauration et des quatre pièces et de la crypte, je ne pourrais voir que les parties les moins intéressantes. La voûte couleur lapis-lazuli est presque entièrement invisible, mais ce que je vois est réellement impressionnant. La hauteur de cette voûte déjà, passablement plus haute que les autres, en font une église dont les dimensions se rapprochent plus de bâtiments extérieurs, et les couleurs, éclatantes, des bleus puissants, des verts profonds, des rouges sanguins. Il y aussi ces colonnes puissantes et hautes qu’on ne voit nulle part ailleurs. C’est un endroit à mi-chemin entre la beauté d’une église traditionnelle et le mystère d’une tombe égyptienne…
Je file ensuite vers le nord, vers la petite ville de Çavuşin, que je ne fais que frôler puisque je m’arrête sur le parking de l’église de Nicéphore Phocas, à deux pas de la route entre Göreme et Avanos. Nicéphore II Phocas (Νικηφόρος Β΄ Φωκᾶς) est un général byzantin, né en 912 et mort en 969, qui finira empereur de Byzance. Homme valeureux, on l’adulera surtout pour avoir repoussé à maintes reprises les Arabes dont les coups de boutoir pour conquérir cette partie de l’Anatolie furent mis à mal par sa ténacité. C’est en partie dans cette atmosphère que les Chrétiens se sont terrés dans les vallées et les habitations troglodytiques de la Cappadoce.
L’église de Nicéphore Phocas est construite à flanc de falaise et fait partie d’un ensemble plus grand comprenant un monastère et un réfectoire qu’on peut encore visiter aujourd’hui. Dans cette superbe église qu’on ne peut photographier (j’ai toujours un peu de mal à comprendre comment on arrive à retrouver sur internet des photos de lieu qu’il est interdit de photographier, surtout quand trois gardes-chiourmes moustachus vous regardent d’un air méfiant), les dimensions et le programme iconographique sont comparables à ce qu’on trouve dans la Tokalı Kilise, même si l’architecture en est moins impressionnante. Les couleurs à dominantes vertes sont un peu endommagées, mais on peut lire encore ses fresques, où l’on peut voir le portrait de l’empereur Phocas mais aussi les portraits de l’empereur Constantin et d’Hélène tenant la Vraie Croix.
Ce qu’on peut voir à l’entrée de l’église, c’est le reste d’une partie de cette même église qui s’est effondrée avec la falaise. C’est malheureusement le sort qui attend l’ensemble des églises de cette région si rien n’est fait à grande échelle. Si les couleurs sont encore si vives, c’est parce que l’effondrement n’est pas si ancien que ça. Il reste toutefois une grande partie du monastère, dans lequel on peut monter et avoir une belle vue d’ensemble de la vallée. De l’extérieur, on peut admirer les motifs d’ocre rouge ou terre de sienne des ouvertures. A mi-chemin entre l’époque chrétienne et la période musulmane, on ne sait plus vraiment où se situent les motifs, car certains ont été dessinés par ceux qui transformèrent ces églises en pigeonniers, ou parfois en ruches.
Je fais le tour de ce piton rocher pour aller voir les cheminées de fée qu’on aperçoit depuis la route. Le paysage est envoûtant, solitaire, poussiéreux. J’aime la chaleur douce qui se dégage de ces paysages qui passent une partie de l’année ensevelis sous la neige.
Je reprends la route sans passer dans le village de Çavuşin (qui ne prononce tchavouchine) et je file vers Avanos. La ville d’Avanos a l’air assez grande sur la carte, mais ce n’est en réalité qu’un gros village, une ville moderne construite au pied d’un ancien village à flanc de colline, surplombant le cours majestueux du fleuve nourricier, le Kızılırmak (keuzeuleurmak, littéralement : rivière rouge) dont le nom trahit le fait qu’il charrie des tonnes de terre d’un rouge profond, que les potiers de la région exploitent directement pour leur production. Trop peu profond, il n’est pas navigable, mais c’est le plus long fleuve de Turquie, avec ses 1150km. J’ai mis un peu de temps à comprendre qu’en turc, il y avait deux mots pour décrire la couleur rouge ; Kızıl et Kırmızı, et j’avoue que la différence n’est pas évidente à percevoir. Kızıl évoque ce qui est rouge par référence : le fleuve rouge, la mer rouge, l’armée rouge, les brigades rouges. Kırmızı évoque ce qui est rouge par nature : un oiseau rouge, une peau rouge, un poisson rouge.
Le plus gros de la ville s’étend au sud de la rivière, dans d’immenses zones pavillonnaires très “classes moyennes” tandis que le centre est beaucoup plus authentique et traditionaliste. Autant dire que si les touristes s’arrêtent ici pour apprécier les poteries d’inspiration hittite et les kilim, peu d’entre eux en profitent pour prendre un repas. Lorsque je reviendrai un soir dîner ici, ce sera un peu compliqué et cocasse. La mosquée de la ville est toute récente, avec son toit de plomb tout neuf et brillant sous le soleil haut. Sur la place principale du village (je persiste) s’égrènent les échoppes des potiers et des barbiers. Je gare la voiture ici, au milieu de la place. J’ai cru remarquer qu’il fallait payer le stationnement mais je ne vois personne. Je remarque qu’un type assis devant le magasin de kilims en siffle un autre, qui lui-même en appelle un autre et arrivant à suivre la scène, je comprends que celui à qui je dois payer est celui qui s’avance vers moi.
Je monte jusque dans le vieux pays où l’on peut apprécier les poteries de Mehmet Körükçü dans sa petite échoppe humide. Mehmet est un homme délicieux qui parle quelques mots de français et adore raconter ce qu’il fait. Ce que je ne sais pas encore, c’est que Mehmet, parce que je suis revenu le voir au mois de mai suivant, deviendra un ami avec qui j’ai passé beaucoup de temps et grâce à qui j’ai pu connaître d’autres personnes à Istanbul, avec qui je suis encore en contact aujourd’hui. Mehmet fait visiter son atelier, explique qu’il va chercher lui-même sa terre avec son tracteur sur les hauteurs d’Avanos, qu’il la fait sécher dans son atelier, qu’il la boudine tout seul et qu’il la fait cuire ici même, plusieurs fois par an. Il offre le thé, pose beaucoup de questions, remonte ses lunettes, sourit de toutes ses dents du bonheur, me regarde en me souriant, avec ses yeux en amande qui trahissent ses origines d’Asie Centrale. Mehmet est un descendant de guerrier turco-mongol, ça se voit sur sa figure, ce n’est pas un Anatolien, il parle un français haché, prend le temps d’expliquer comment on tourne ; je le prends en photo, nous rigolons tous les deux, il me parle de son frère à Istanbul, Emin, de sa vie ici, me présente son fils Oğuz (prononcer o‑ouz) qui travaille avec lui quand il n’est pas au lycée, qui découpe des photophores pour en faire de belles dentelles de terre. Je reste longtemps avec lui, le temps que plusieurs personnes passent, le temps de plusieurs verres de thé qu’il fait chauffer sur une plaque électrique. Il se passe quelque chose entre nous et je lui promets de revenir le voir avant de repartir, et dès que je reviendrai dans les parages.
Ne sachant pas vraiment où je vais, je prends la route vers l’est, n’ayant pas vraiment de but. J’enquille la D300 qui est censée se diriger vers Kayseri, et je tombe sur un grand bâtiment austère dont je reconnais immédiatement le style seldjoukide. Un bâtiment de pierre jaune dans un décor de sable jaune. Les Selçuklu viennent du Turkestan et ont colonisé la Cappadoce jusqu’à Konya. Je m’arrête pour étudier les lignes pures des octaèdres qui composent les tours d’angles ainsi que la tour centrale. Ce bâtiment est un des derniers caravansérails (kervan saray, litt. palais des caravanes) de la région, et même si l’on voit qu’il a été restauré récemment, il conserve toute sa superbe. La couleur de sa pierre lui a donné son nom qui du coup sonne comme un pléonasme. Sarı han, c’est le caravansérail jaune, han étant le nom qu’on donne aux cours intérieures qu’on peut trouver partout dans les vieux quartiers d’Istanbul, qu’on peut traduire par auberge, car généralement les commerçants itinérants pouvaient s’y restaurer et y dormir. Par extension, le han est devenu caravansérail. Sur ses murs, d’énormes lézards se réchauffent au soleil, tandis qu’un gros chien à l’oreille étiquetée comme celle d’une vache tente de trouver de l’ombre au pied de la muraille. Certains de ces lézards ont la peau lardée de piquants, d’autres ont une queue verte démesurée ; sur les murs dansent des dizaines de ces bestioles qui détalent dès que j’en approche. Dans ce caravansérail, on peut voir aujourd’hui la sema, la cérémonie des derviches tourneurs. Je me suis juré que je retournerai ici un jour pour voir ce spectacle.
La route continue vers Kayseri, mais je fais demi-tour pour retourner sur Avanos et j’enquille une route qui descend retourne vers le sud, passe par un lieu-dit, une ancienne ville portait le nom évocateur d’Aktepe (litt. la colline blanche). C’est un immense plateau où le soleil se réfléchit, dans une lumière qui fait plisser les yeux et qui se poursuit par une vallée (Devrent vadisi) assez étrange, faite de pics et de cheminées de fée allant de l’ocre au blanc, en passant par le rose, le violet et le vert, à perte de vue. Ici aussi un jour je reviendrai regarder le soleil se coucher sur cette Cappadoce sauvage. J’imagine aussi qu’il serait indispensable de revenir ici en plein hiver, sous une neige épaisse et duveteuse.
J’arrive ensuite à Ürgüp, pour le coup est une ville énorme comparée à Avanos. En réalité, elle n’est pas tellement plus étendue, mais plus connue, et c’est un centre touristique important (pour les Turcs surtout), une grande ville commerçante, où on ne peut voir que quelques habitations troglodytes, mais pas complètement dénuée de charme. Il y fait bon passer en tout cas. Le temps de m’arrêter cinq minutes pour me ravitailler au supermarché, quelques conneries, des tranches de pastırma et des pistaches, et me voilà déjà reparti pour rejoindre Mustafapaşa.
Cette petite ville, l’ancienne Sinasos, un village pour le coup, porte un nom qui ne laisse pas songer que jusqu’aux échanges de population entre la Grèce et la Turquie (en 1924) voulus par Atatürk, que la ville était presque intégralement habitée par des Grecs orthodoxes.
Sur la place du village, on trouve une église basse, construite en contrebas de la route, une église portant le patronyme de Constantin et Hélène (Ayos Konstantin ve Helena Kilisesi), ornée de feuilles de vignes et de symboles paléochrétiens.
Une route monte dans un recoin de la ville après une sorte de portail de pierre constitué de trois arches, de part et d’autre de laquelle se dressent des habitations, pour nombre d’entre elles désertées, comme si quelque chose avait fait fuir les gens qui vivaient là, il y a longtemps apparemment. Beaucoup s’écroulent, d’autres ont leur ouvertures murées par de gros blocs mal dégrossis. La route semble s’enfoncer dans la campagne, parmi les champs, mais un panneau attire mon attention, indiquant en anglais trois églises (Sinassos, St Nicholas, St Stefanos), dont le nom me laisse croire en de nouveaux trésors cachés, à l’abri des regards. La journée est bien avancée et tout est déjà fermé, mais si j’en crois mon guide touristique, seule une d’entre elles est ouverte et gardée en temps normal. Pour aller voir les autres, il faut en demander la clef au propriétaire.
Avant d’aller voir le monastère Saint Nicolas qui s’étend derrière un enclos où l’entrée est signalée par une inscription en grec, je profite du soleil bas pour admirer le paysage de tuf qui prend des teintes violacées, presque roses, sous un manteau de terre jaune d’ocre virant en quelques endroits à un vert fadasse ; des couleurs qu’on croit d’ordinaire impossible pour la terre. L’ondulation créée par la pluie fait penser à des animaux, peut-être des chameaux, dont les bosses seraient enchevêtrées, et donne aux lieux un je-ne-sais-quoi d’organique.
Le monastère Saint Nicolas est construit autour d’un grand cône à l’intérieur duquel se trouve l’église, fermée en cette heure tardive. Flanquée d’un fronton récent, où alors récemment restauré, l’enclos est fermé par un bâtiment qu’on pourrait penser être les salles conventuelles des moines ; le sol est jonché de tombes faites de dalles plates à la tête desquelles poussent un rameau de plantes maigrichonnes au feuillage tirant vers le pourpre. Je ne verrai pas plus aujourd’hui de ce monument qui me semble récent et qui trahit la présence grecque jusqu’à il y a peu.
A l’entrée de la vallée, l’église de Saint Stefanos. Toute petite, fermée par une grille, on ne discerne dans le cône de tuf dans lequel elle est dissimulée que son arcade principale et le dôme décrépi, les parois encore blanches recouvertes des graffitis de ceux qui sont passés par là.
Le paysage tout autour est splendide et on a du mal à croire qu’il peut y avoir du monde qui vient jusqu’ici admirer ces petites églises retranchées. D’autant que le chemin ne mène nulle part et se perd dans les circonvolutions qu’on pourrait croire creusées par une rivière depuis longtemps asséchée. Un âne brait tout seul, attaché à une corde courte autour d’un arbre, une grosse bourre de poils lui pendant sous le ventre.
Les maisons sur les flancs de la vallée, toutes désertées, sont perchées de manière improbable dans un triste fatras de tous percés dans la pierre et de murs montés à la va-vite. On a du mal à imaginer des gens vivant ici, dans ces habitations ouvertes aux quatre vents dans ces régions montagneuses où les hivers peuvent se montrer rigoureux et souvent enneigés. Partout dans la ville, ces motifs d’ornements accrochés aux linteaux, sous les fenêtres, des formes de coquilles qui font parfois penser à un ersatz d’art islamique, mais qui vient en réalité en droite ligne de l’héritage grec.
Je m’arrête quelques instants dans la ville pour acheter deux très belles nappes en tissus épais, une rouge et une bleue, nappe ou jeté de canapé, c’est du pareil au même. Le vieil homme qui tient la boutique a la même tête que son fils, pas franchement turque… Le fils me dit que son père s’appelle Cavit (djavit), et que c’est la transcription turque de David, un prénom qui ne sonne pas foncièrement musulman…
La lumière décroit et je sais que dans ces régions de montagne le soleil tombe brusquement, la nuit encore plus et je suis loin de mon point d’attache, alors je reprends un peu à contre-cœur la route. Je remonte sur Ürgüp, seule route que je connais pour revenir sur mes pas, et par un heureux hasard, je tombe sur un panneau que je n’ai pas vu dans l’autre sens, pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas quand on vient d’Ürgüp. Un simple panneau indique Pancarlık Kilisesi. J’avoue être intrigué par ce nom dont je sais qu’il signifie betterave. Il fait encore un peu jour, alors j’y vais. Un je-ne-sais-quoi de frisson me parcourt l’épaule, quelque chose qui ne pourrait me faire reculer pour rien au monde et qui me pousse en avant. Un vent terrible souffle dans cette vallée. Je tombe sur un autre panneau, au pied d’une grosse protubérance de tuf, portant le nom de Sarıca. Un petit parking en contrebas, un chemin qui parcourt l’épine dorsale sur un chemin de revêtement qu’on sent récent et je tombe devant l’entrée d’une église (fermée bien évidemment) mais dont je pressent qu’on a tout fait pour la maintenir en bon état. Un coup de lumière à l’intérieur me révèle sur un sol propre et nivelé, de très jolies couleurs, des rouges sang appliqués sur les murs sous forme de motifs ornant des arcades nettes et des chapiteaux finement travaillés. Un panneau annonce que la Sarıca kilise a été récemment rénovée, un revêtement imperméable protégeant le cône sous lequel elle se trouve des infiltrations qui pourraient continuer à ravager l’église.
En contrebas, un champ noirci. Quelque chose a brûlé ici, sous l’effet d’une volonté ou par la grâce de la sécheresse. Au bout de quelques minutes je m’aperçois que les deux proéminences face à moi ne sont pas que de simple cônes de tuf, mais ce sont encore des églises, creusées, dont on peut voir les colonnes et les arcades ouvertes, lieux de culte éventrés par le vent, ravagés par le temps, c’est Byzance à ciel ouvert. Je prends un malin plaisir à m’imprégner du lieu sous une lumière rosée, un chape de charbon à l’horizon décorée d’une guirlande de festons oscillant entre le rose et le jaune dans une cotonnade de nuages moelleux, couvrant le paysage d’une onde rougeoyante tandis que le vent souffle de plus belle et finit par faire mal aux oreilles. Au loin, un champ brûle. Politique de la terre brûlée ? Je n’arrive pas à savoir si c’est une pratique courante ici où si quelque chose déclenche ces incendies sur ces terres poussiéreuses et sèches.
Je visite les deux petites églises, dramatiquement érodée par l’eau qui est venue dans les moindres interstices, ronger les parois et les polychromies laissées au vent ; autant dire qu’elles n’en ont plus pour longtemps. C’est à la fois le drame et la belle particularité de ces églises… A l’abri de la lumière, les couleurs ont gardé tout leur mordant et leur fraîcheur, mais la roche qui permet ceci est aussi friable et instable qu’elle accroche parfaitement le pigment. Dans quelques années, l’eau aura tout rongé, et à part quelques pièces dignes d’intérêt, elles ne seront pas protégées et laissées dans cet état jusqu’à ce qu’elles finissent dissoutes comme un cachet d’aspirine dans un verre d’eau…
Je reprends la voiture et je continue mon chemin un peu plus loin. je vois des panneaux indiquant d’autres églises : Kepez, Karakuş… que je ne visiterai pas. Je descends vers le lieu que pointait le panneau à l’entrée de la vallée, Pancarlık. L’église aux betteraves est fermée à cette heure-ci, il faudra que je revienne un autre jour pour la voir. Je m’extasie sur la petite cabane qui se trouve à l’entrée et qui doit abriter le gardien pour ses journées de visite. Un lieu charmant. Un petit canapé devant une table, le tout orienté vers le monastère dépendant de l’église, sous un auvent de fortune, un porte cartes postales où se débattent au vent une dizaine de cartes différentes, aux couleurs passés, laissées là. Derrière, une cabane d’où dépasse un tuyau de poêle, des bonbonnes d’eau, un petit panneau cloué sur la poutre indique le prix de l’entrée : 4.00 TL, très précisément. A côté du canapé, une pelle qui a servi à faire un tas de déchets, une âtre creusée dans la pierre porte une grille sous laquelle des paquets de cigarettes vides serviront à amorcer le feu pour préparer le thé dans la théière qui, elle, attend sagement sur la grille. J’aime ces lieux vivants qui racontent la vie d’une journée, même lorsque les occupants ont tout laissé là et s’en sont allés chez eux, comptant sur la bienveillance des visiteurs éventuels pour ne rien vandaliser. J’aime ces lieux qu’on peut traduire en gestes du quotidien.
Il est tard à présent, les lumières des villes alentours commencent à poindre dans la solitude de cette vallée isolée. Je prends une photo de la voiture dans ce paysage de rêve, qui achève cette journée fabuleuse, pleine de surprises et de rebondissements, des journées comme j’aimerais en vivre des centaines par an, des journées qui remplissent l’âme.
Je finis ma journée au Fırın Express à Göreme, d’un adana kebap (le plus épicé de tous) et d’un jus de cerise (vişne suyu). J’ai remarqué que certaines personnes qui vivent ici ne disent pas gueurémé, mais gueurèm. Peut-être l’influence du français, seconde langue maternelle de la Cappadoce.
Ce soir, je me couche tôt, car demain, je me lève à 4h00…
Pancarlık et Sarıca (l’emplacement n’est pas tout à fait exact, j’ai déjà eu du mal à retrouver le lieu sur place une deuxième fois, alors sur une carte satellite, hein…)