Sorting by

×

Octobre 1974

Octobre 1974

Qua­trième partie

IV — LA NUIT

1.

Le lun­di fut une jour­née sans contours.

Le ciel ne se leva pas. Il res­ta posé sur la val­lée comme il l’a­vait été la veille et l’a­vant-veille, gris, com­pact, sans relief, un ciel qui n’é­tait ni matin ni soir, ni jour ni nuit, mais un état inter­mé­diaire, une sus­pen­sion, comme si le temps météo­ro­lo­gique et le temps chro­no­lo­gique avaient déci­dé d’un com­mun accord de ne plus bou­ger. La neige avait ces­sé. Le vent s’é­tait tu. Et ce qui res­tait — ce silence blanc, immo­bile, total — était pire que la tem­pête, parce que la tem­pête était un évé­ne­ment, quelque chose qui se pas­sait, quelque chose contre quoi on pou­vait lut­ter ou au moins pes­ter, tan­dis que le calme de ce lun­di n’é­tait rien, n’of­frait rien, ne deman­dait rien, ne per­met­tait rien. C’é­tait le vide.

Cald­well fit sa ronde. Chau­dière : nor­mal. Pres­sion : nor­male. Tem­pé­ra­ture exté­rieure : 14 degrés Fah­ren­heit, moins dix Cel­sius. Il mesu­ra la neige : soixante et un cen­ti­mètres. Plus de la moi­tié des fenêtres du rez-de-chaus­sée étaient obs­truées jus­qu’au tiers infé­rieur. Le monde, vu depuis l’in­té­rieur de l’hô­tel, avait per­du sa par­tie basse — on ne voyait plus le sol, plus le par­king, plus la base des arbres. On ne voyait que le haut des choses : la cime des pins, le som­met des lam­pa­daires, et au-des­sus, le ciel de plomb.

Il appe­la la sta­tion du shé­rif. La 36 était tou­jours fer­mée. On lui dit demain, peut-être. On lui dit de ne pas s’in­quié­ter. Cald­well ne s’in­quié­tait pas. Cald­well ne s’in­quié­tait jamais — l’in­quié­tude sup­po­sait un inves­tis­se­ment émo­tion­nel dans l’a­ve­nir que Cald­well avait ces­sé de pra­ti­quer depuis long­temps, depuis le Viet­nam ou depuis le divorce ou depuis le moment exact, impos­sible à dater mais par­fai­te­ment réel, où il avait com­pris que l’a­ve­nir était une fic­tion et que la seule chose qui exis­tait vrai­ment était le pré­sent, cette seconde, cette gor­gée, ce souffle.

Le jeune homme pas­sa la jour­née dans l’hôtel.

Cald­well le croi­sait par inter­mit­tence — au détour d’un cou­loir, dans le hall, dans le res­tau­rant fer­mé, assis sur les marches de l’es­ca­lier prin­ci­pal avec un car­net sur les genoux et un crayon entre les dents. Il avait trou­vé le car­net quelque part — dans un tiroir de la récep­tion, peut-être, un de ces blocs à en-tête du Stan­ley Hotel dont il res­tait des piles dans les pla­cards, le logo en haut de chaque page, le S entre­la­cé avec la mon­tagne. Et il écri­vait. Pas de manière conti­nue, pas en longues cou­lées — par à‑coups, par sac­cades, quelques mots grif­fon­nés très vite, le crayon frap­pant le papier avec une urgence presque agres­sive, puis une pause, longue, le regard per­du dans le vide, le crayon mâchon­né, et de nou­veau l’é­cri­ture, la main qui cou­rait sur la page.

Cald­well ne lui deman­da pas ce qu’il écri­vait. Ce n’é­taient pas ses affaires. Mais il remar­qua que le jeune homme, au fil de la jour­née, chan­geait. Pas phy­si­que­ment — bien que son visage, aus­si, chan­geât, les traits plus ten­dus, les yeux plus brillants, une fièvre dans le regard qui n’é­tait pas une fièvre de mala­die mais une fièvre d’autre chose, de cette chose que les écri­vains connaissent et que les non-écri­vains prennent par­fois pour de la folie et qui est en fait l’é­tat dans lequel le cer­veau fonc­tionne à une capa­ci­té qu’il n’at­teint presque jamais, comme un moteur qui monte dans des tours que le construc­teur n’a­vait pas pré­vus. Le jeune homme chan­geait dans sa manière d’oc­cu­per l’es­pace. Il n’ex­plo­rait plus — il habi­tait. Il mar­chait dans les cou­loirs non plus comme un visi­teur mais comme quel­qu’un qui connaît le lieu, qui en pos­sède la car­to­gra­phie interne, qui sait sans réflé­chir que le radia­teur du cou­loir est clique à inter­valles régu­liers, que la troi­sième marche de l’es­ca­lier grince, que la lumière au fond du cou­loir du deuxième étage a un fila­ment défaillant qui la fait cli­gno­ter très légè­re­ment, à peine assez pour être per­çu consciem­ment mais assez pour que l’in­cons­cient le note et le range quelque part, dans ce tiroir immense et sans fond où les écri­vains rangent tout ce qui ser­vi­ra un jour.

Tabi­tha lisait. Elle avait trou­vé un coin du hall, près de la grande fenêtre, où un fau­teuil et un gué­ri­don for­maient un petit salon impro­vi­sé. Elle avait son plaid, son livre — elle en avait com­men­cé un deuxième, trou­vé dans le petit meuble de la chambre 217, un roman poli­cier d’A­ga­tha Chris­tie oublié par un client des années plus tôt, les pages gon­do­lées par l’hu­mi­di­té. Elle lisait avec cette capa­ci­té qu’ont cer­taines per­sonnes de créer autour d’elles une bulle d’exis­tence nor­male au milieu de l’a­nor­mal, un péri­mètre de civi­li­sa­tion où les choses fonc­tionnent encore selon les règles habi­tuelles — on lit un livre, on boit du thé, on attend que la route rouvre, tout va bien.

Mais elle regar­dait son mari. Cald­well la vit le regar­der, à plu­sieurs reprises, par-des­sus le bord du livre — un regard rapide, éva­lua­teur, le regard d’une femme qui connaît les signes et qui les guette. Le regard de quel­qu’un qui sur­veille un feu.

2.

À quatre heures de l’a­près-midi, la nuit tomba.

C’est la par­ti­cu­la­ri­té des Rocheuses en octobre — la nuit ne tombe pas, elle s’ef­fondre. Le ciel, déjà bas, s’as­som­brit en vingt minutes, pas­sant du gris au gris fon­cé au bleu sombre au noir, comme un théâtre qui éteint ses lumières scène par scène, et les mon­tagnes dis­pa­raissent les pre­mières, ava­lées par l’obs­cu­ri­té, puis les pins, puis le par­king, puis tout, et il ne reste que l’hô­tel — une masse blanche dans le noir, ses fenêtres éclai­rées comme les yeux d’un masque, seul, abso­lu­ment seul, posé dans l’im­men­si­té noire et blanche avec la fra­gi­li­té absurde d’une boîte d’al­lu­mettes sur un glacier.

Cald­well allu­ma les lumières du rez-de-chaus­sée. Pas toutes — les appliques du hall, la cui­sine, le cou­loir prin­ci­pal. L’hô­tel, éclai­ré par frag­ments, deve­nait un archi­pel de lumière dans un océan d’obs­cu­ri­té. Les étages supé­rieurs étaient noirs. Les ailes est et ouest étaient noires. La salle de bal, le res­tau­rant, la salle de concert — noirs. L’es­sen­tiel du bâti­ment exis­tait dans le noir, et les quelques zones éclai­rées — le hall, la cui­sine, le cou­loir du deuxième où dor­mait le couple — res­sem­blaient à des îles, fra­giles, pro­vi­soires, sus­cep­tibles d’être sub­mer­gées à tout ins­tant par la marée de nuit qui les entourait.

Le dîner fut silencieux.

Cald­well avait réchauf­fé une soupe de tomate en boîte et fait des sand­wichs au fro­mage. Tabi­tha man­gea peu. Le jeune homme ne man­gea pas du tout — il pico­ra un sand­wich, repous­sa la soupe, but deux verres de Jim Beam. Il était agi­té. Ses jambes bou­geaient sous la table, ses doigts tapo­taient le bord de l’as­siette, ses yeux ne se fixaient nulle part — ils balayaient la cui­sine, le pla­fond, les murs, la fenêtre noire, avec cette mobi­li­té inces­sante que Cald­well avait appris à asso­cier non pas à la ner­vo­si­té ordi­naire mais à une satu­ra­tion, un trop-plein, comme un réser­voir qui a atteint sa capa­ci­té maxi­male et qui cherche une sortie.

— Tu devrais man­ger, dit Tabitha.

— Pas faim.

— Steve.

— Pas faim, Tabby.

Le dimi­nu­tif. Cald­well nota le dimi­nu­tif. Il nota aus­si la manière dont la femme encais­sa — sans insis­ter, sans pro­tes­ter, avec un imper­cep­tible mou­ve­ment des épaules qui disait : je sais, je connais, je ne peux rien faire. Cald­well connais­sait ce mou­ve­ment. Il l’a­vait vu chez une autre femme, il y avait long­temps, dans une autre cui­sine, à pro­pos d’un autre homme qui ne man­geait pas et qui buvait trop. Mais cette pen­sée, il la refer­ma comme on referme un tiroir, vite, fort, avant que le conte­nu ne se répande.

Après le dîner, Tabi­tha mon­ta se cou­cher. Elle embras­sa son mari sur le front — pas sur la bouche, pas sur la joue, sur le front, un geste mater­nel, pro­tec­teur, le geste de quel­qu’un qui dit bonne nuit à un enfant dont on sait qu’il ne dor­mi­ra pas.

— Ne bois pas trop, murmura-t-elle.

Il ne répon­dit pas. Elle monta.

3.

Ils res­tèrent seuls, les deux hommes, dans la cuisine.

La bou­teille entre eux. Le néon au pla­fond. Le vent qui avait repris — pas le bliz­zard de la veille, quelque chose de plus bas, de plus conti­nu, un souffle constant qui entou­rait le bâti­ment comme un cou­rant marin entoure un rocher. La chau­dière en des­sous. Le temps qui ne pas­sait pas.

Le jeune homme sor­tit le car­net à en-tête du Stan­ley Hotel de la poche arrière de son jean. Il le posa sur la table. Cald­well vit les pages cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, vio­lente, presque illi­sible — des mots, des flèches, des ratures, des mots en majus­cules encer­clés, des points d’in­ter­ro­ga­tion. La carte d’un ter­ri­toire en train d’être découvert.

— Je peux vous poser une ques­tion, Vernon ?

— Vous pou­vez tou­jours poser.

— L’hi­ver der­nier. Votre troi­sième hiver. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Cald­well le regar­da. Long­temps. Le genre de regard qui pré­cède soit un men­songe soit une véri­té, et dont la durée indique que la per­sonne est en train de choi­sir entre les deux.

— Qui vous a dit qu’il s’est pas­sé quelque chose ?

— Per­sonne. Je vois com­ment Gra­dy a réagi quand Donag­hue a dit votre nom. Je vois com­ment Don­na m’a regar­dé quand elle m’a dit de faire atten­tion. Je vois com­ment Marge vous a par­lé — comme on parle à quel­qu’un qui a été malade.

Cald­well but. Long. Repo­sa le verre. Le rem­plit. Le vida à moi­tié. Ses mou­ve­ments avaient per­du la pré­ci­sion méca­nique du matin — ils étaient plus lents, plus lâches, les mou­ve­ments d’un homme dont les arti­cu­la­tions se sont des­ser­rées, dont les contours se sont flou­tés, qui com­mence à se dis­soudre dans le bour­bon comme un com­pri­mé dans un verre d’eau.

— En février, dit-il. L’hi­ver der­nier. En février, j’ai ces­sé de dormir.

Le jeune homme attendit.

— Pas d’in­som­nie. Je dor­mais. Mais c’é­tait pas du som­meil. C’é­tait autre chose. Je me cou­chais, je fer­mais les yeux, et j’é­tais ailleurs. Pas dans un rêve — ailleurs. Dans l’hô­tel. Mais pas cet hôtel. Un autre hôtel. Le même bâti­ment, les mêmes cou­loirs, les mêmes portes, mais plein. Plein de gens. Des gens que je connais­sais pas, des gens d’une autre époque — des femmes en robes longues, des hommes en cha­peaux ronds. Des ser­veurs en veste blanche. De la musique dans la salle de bal. Des rires. Du bruit. La vie. L’hô­tel vivant, comme il avait dû être en 1909, en 1920, en 1935. Et moi j’é­tais là-dedans, je mar­chais dans les cou­loirs, et per­sonne ne me voyait. J’é­tais un fan­tôme dans un hôtel plein de vivants. Sauf qu’ils n’é­taient pas vivants. Ils étaient morts depuis cin­quante ans.

Il se tut. Por­ta le verre à ses lèvres. Sa main trem­blait — pas beau­coup, juste assez pour que le bour­bon fré­misse dans le verre comme une eau agi­tée par un souffle.

— Chaque nuit, dit-il. Pen­dant trois semaines. Chaque nuit, le même hôtel, les mêmes gens, la même musique. Et chaque matin, je me réveillais ici, dans le sous-sol, dans le silence, et le silence était pire que tout parce que je savais ce qu’il y avait eu avant le silence, je savais que les gens étaient là, quelque part, der­rière les murs, der­rière les portes, et qu’ils atten­daient que je m’en­dorme pour revenir.

Le jeune homme ne bou­geait pas. Son verre était plein, intact, oublié. Ses yeux étaient fixés sur Cald­well avec une inten­si­té qui n’é­tait plus celle du col­lec­tion­neur d’his­toires mais celle du témoin — quel­qu’un qui assiste à quelque chose de réel et qui sait que c’est réel et qui en mesure le poids.

— Et puis un matin, reprit Cald­well, en mars, la neige fon­dait, la route allait bien­tôt rou­vrir — un matin je suis mon­té au quatrième.

Silence.

— La chaîne était en place. Le cade­nas était en place. Per­sonne n’a­vait tou­ché à la chaîne ni au cade­nas. Mais les portes des chambres, là-haut — les portes étaient ouvertes. Toutes. Les vingt-quatre portes du qua­trième étage. Grandes ouvertes. Et dans chaque chambre, les housses blanches avaient été reti­rées des meubles et pliées sur les lits. Comme si quel­qu’un avait pré­pa­ré les chambres pour des clients. Comme si quel­qu’un atten­dait des clients.

— Vous les avez refermées ?

— J’ai refer­mé les portes. J’ai remis les housses. J’ai redes­cen­du. Je n’en ai par­lé à personne.

— Pour­quoi ?

Cald­well eut un sou­rire. Pas un sou­rire de joie — un sou­rire de ceux qui ont com­pris quelque chose et qui savent que cette com­pré­hen­sion est inutile.

— Parce que per­sonne ne m’au­rait cru. Et parce que ça n’au­rait rien chan­gé. L’hô­tel fait ce qu’il fait. On ne change pas un hôtel. On ne négo­cie pas avec un bâti­ment. On vit dedans, c’est tout. On vit dedans et on accepte ce qui vient.

Le jeune homme ouvrit le car­net. Prit le crayon. Et pour la pre­mière fois devant Cald­well, il écri­vit — pas en cachette, pas dis­crè­te­ment, mais ouver­te­ment, le crayon cou­rant sur le papier avec cette urgence agres­sive que Cald­well avait obser­vée dans la jour­née, et les mots qui tom­baient sur la page à en-tête du Stan­ley Hotel n’é­taient pas les mots de Cald­well ni les mots du jeune homme mais quelque chose d’autre, quelque chose de neuf, un alliage, un com­po­sé chi­mique né de la ren­contre entre un homme qui avait vu et un homme qui savait trans­for­mer ce qu’il voyait.

Cald­well le regar­da écrire. Il ne dit rien. Il but son bour­bon et regar­da le gosse écrire dans la cui­sine d’un hôtel fer­mé au milieu de nulle part, et quelque chose en lui — quelque chose de très ancien, de très pro­fond, quelque chose qui res­sem­blait à du sou­la­ge­ment — se dénoua.

Quel­qu’un écou­tait. Quel­qu’un notait. L’hô­tel, enfin, aurait son livre.

4.

À minuit, Cald­well fit sa ronde.

Il la fit seul. Le jeune homme était mon­té se cou­cher une heure plus tôt, le car­net sous le bras, les yeux rouges de fatigue et de bour­bon, et Tabi­tha l’a­vait atten­du en haut de l’es­ca­lier — Cald­well l’a­vait vue, debout dans la pénombre du deuxième étage, sil­houette mince en robe de chambre, qui avait pris son mari par le bras et l’a­vait gui­dé vers la 217 avec la fer­me­té douce d’une mère, ou d’une infir­mière, ou de la seule per­sonne au monde capable de rame­ner cet homme à la sur­face quand il s’en­fon­çait trop pro­fon­dé­ment dans quelque chose.

Cald­well mon­ta seul.

Il était ivre. Pas titu­bant — il ne titu­bait jamais, même avec un demi-litre de Jim Beam dans le corps son pas res­tait droit, ses épaules res­taient droites, sa ligne res­tait droite, parce que les hommes de Raw­lins, Wyo­ming, apprennent très tôt que l’i­vresse est une affaire pri­vée et que le corps, quoi qu’il arrive, doit main­te­nir l’ap­pa­rence de la tenue. Mais il était ivre. Il le sen­tait dans ses mains — plus lourdes, moins pré­cises — et dans ses yeux — le monde avait ce léger flou, cette dou­ceur des contours, qui est le seul cadeau que le bour­bon fait au monde, le seul et le meilleur, cette atté­nua­tion de la net­te­té qui rend tout supportable.

Pre­mier étage. Le hall en contre­bas, éclai­ré par les appliques. Le grand esca­lier plon­geant vers le rez-de-chaus­sée comme un puits de lumière. Les fuseaux sculp­tés — les quatre sai­sons, prin­temps été automne hiver, gra­vés dans le bois par des mains de 1909. Cald­well posa la sienne sur la rampe. Le bois était tiède. Le bois de cet hôtel était tou­jours tiède, même en hiver, même quand la tem­pé­ra­ture exté­rieure des­cen­dait en des­sous de zéro — comme si le bâti­ment pro­dui­sait sa propre cha­leur, sa propre vie, indé­pen­dam­ment de la chau­dière et du chauf­fage et de toute source humaine.

Deuxième étage. Le cou­loir rouge sombre. Les appliques. Les ombres. Cald­well mar­cha, véri­fia, s’ar­rê­ta devant la 217. Pas de lumière sous la porte. Silence. Le couple dor­mait — ou ne dor­mait pas, mais en tout cas se tai­sait, et c’é­tait la même chose pour Cald­well. Il reprit sa marche. Le bout du cou­loir. Le virage. L’autre aile. Retour.

Il s’ar­rê­ta devant l’es­ca­lier qui mon­tait au troi­sième. Mon­ta. Le troi­sième était noir — il allu­ma sa lampe torche. Le fais­ceau blanc décou­pa le cou­loir par mor­ceaux. Les éti­quettes aux poi­gnées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Les portes closes. Le silence du troi­sième avait une tex­ture dif­fé­rente de celui du deuxième — plus épais, plus froid, le silence d’un espace qui n’a plus été habi­té depuis des jours et qui a com­men­cé à oublier ce que c’é­tait, la pré­sence humaine.

Il mar­cha jus­qu’au bout du cou­loir est. Là où Don­na avait dit que les plan­chers n’é­taient pas solides. Là où les chambres don­naient sur l’ar­rière du bâti­ment et sur le flanc de la mon­tagne. Là où il fai­sait tou­jours plus froid qu’ailleurs.

Il fai­sait froid. Plus froid que ne le jus­ti­fiaient les radia­teurs au mini­mum. Un froid qui venait de par­tout et de nulle part, un froid qui n’a­vait pas de source iden­ti­fiable, un froid qui n’é­tait pas l’ab­sence de cha­leur mais la pré­sence de quelque chose d’autre — de quoi ? Cald­well ne savait pas. N’a­vait jamais su. N’a­vait jamais vou­lu savoir. Le froid était là, il était ce qu’il était, et Cald­well l’ac­cep­tait comme il accep­tait la neige, le vent, le bour­bon, et tout le reste.

Il fit demi-tour.

Au bout du cou­loir, du côté de l’es­ca­lier, quelque chose bougea.

Pas un mou­ve­ment — un dépla­ce­ment. Quelque chose de plus sub­til qu’un mou­ve­ment, quelque chose qui se situait à la fron­tière entre le visible et l’in­vi­sible, entre le per­çu et l’i­ma­gi­né. Une ombre qui n’é­tait pas une ombre, parce que les ombres sont l’ab­sence de lumière et que ce que Cald­well vit — ou crut voir, ou refu­sa de ne pas voir — était une pré­sence. La sil­houette de quel­qu’un, debout au bout du cou­loir, à l’en­droit exact où le cou­loir tour­nait vers l’es­ca­lier, une forme sombre, immo­bile, qui n’a­vait pas de visage ou dont le visage était dans l’ombre, et qui se tenait là, sim­ple­ment là, comme quel­qu’un qui attend.

Cald­well s’arrêta.

Son cœur bat­tait. Il le sen­tait dans sa poi­trine, dans ses tempes, dans ses mains qui tenaient la lampe torche — un bat­te­ment sourd, rapide, un bat­te­ment d’a­ni­mal. Il poin­ta la lampe vers la silhouette.

Le cou­loir était vide.

Rien. Per­sonne. La moquette, les murs, les portes, les éti­quettes. L’angle du cou­loir. L’es­ca­lier, au-delà. Rien.

Cald­well bais­sa la lampe. Ses mains trem­blaient — pas le trem­ble­ment du bour­bon, un autre trem­ble­ment, plus pro­fond, plus ancien. Il res­ta immo­bile pen­dant dix secondes, quinze, vingt — le temps que le cœur redes­cende, que la vision se sta­bi­lise, que le cer­veau reclasse l’é­vé­ne­ment dans la caté­go­rie des choses expli­cables (le jeu des ombres, la fatigue, l’al­cool, l’angle de la lampe torche, la sug­ges­tion, le bois, le vent, tou­jours le vent).

Il des­cen­dit au deuxième sans se retourner.

Et ce fut là, dans l’es­ca­lier entre le troi­sième et le deuxième, les marches de bois cra­quant sous ses bottes, la main ser­rée sur la rampe, qu’il les entendit.

Les pas.

Au-des­sus de lui. Au quatrième.

Des pas légers, rapides, irré­gu­liers — pas des pas d’a­dulte. Des pas d’en­fant. Des enfants qui cou­raient dans le cou­loir du qua­trième étage, der­rière la chaîne et le cade­nas, dans l’obs­cu­ri­té totale, des enfants qui cou­raient et qui riaient — oui, des rires, des rires aigus, cris­tal­lins, les rires d’en­fants qui jouent à se pour­suivre dans un cou­loir — et les pas accé­lé­raient, allaient d’un bout à l’autre du cou­loir, et les rires aus­si, des rires joyeux, insou­ciants, les rires de quel­qu’un qui n’a jamais connu la peur et qui ne la connaî­tra jamais, parce que les enfants morts ne connaissent pas la peur, ils ne connaissent plus rien, ils jouent, c’est tout, ils jouent pour tou­jours dans un cou­loir pour toujours.

Les pas s’arrêtèrent.

Les rires s’arrêtèrent.

Le silence retom­ba — total, bru­tal, comme une lame. Cald­well était immo­bile dans l’es­ca­lier, les yeux levés vers le pla­fond, vers le qua­trième étage, vers la chaîne et le cade­nas et le noir au-delà, et sa main sur la rampe était blanche tant il ser­rait le bois, et son souffle était court, rapide, le souffle d’un homme qui court sans bouger.

Il des­cen­dit.

Il tra­ver­sa le deuxième étage sans s’ar­rê­ter, des­cen­dit l’es­ca­lier prin­ci­pal, tra­ver­sa le hall, des­cen­dit au sous-sol, entra dans sa chambre, fer­ma la porte, s’as­sit sur le lit, prit la bou­teille, but.

Il but longtemps.

5.

À deux heures du matin, dans la chambre 217, le jeune homme se réveilla en hurlant.

Le hur­le­ment tra­ver­sa la porte, le cou­loir, des­cen­dit l’es­ca­lier, se réper­cu­ta dans le hall vide. Cald­well, dans son lit au sous-sol, l’en­ten­dit. Il ne mon­ta pas. Il ne mon­ta pas parce qu’il savait — il savait sans savoir com­ment il savait — que ce hur­le­ment n’ap­pe­lait pas au secours. C’é­tait un autre type de cri. Le cri de quel­qu’un qui a vu quelque chose dans son som­meil et qui emporte ce quelque chose avec lui dans le réveil, comme un plon­geur remonte un objet du fond de l’eau.

Dans la chambre 217, Tabi­tha avait allu­mé la lampe de che­vet. Son mari était assis au bord du lit, les jambes pen­dantes, le corps trem­pé de sueur, le tee-shirt col­lé à la peau, le souffle sac­ca­dé. Ses yeux étaient ouverts — grands ouverts, dila­tés, les pupilles si larges qu’on ne voyait presque plus l’i­ris — et ils fixaient quelque chose qui n’é­tait plus là, quelque chose qui avait exis­té dans le rêve et qui s’ef­fa­çait main­te­nant, seconde après seconde, comme une image pro­je­tée sur un mur quand on éteint le projecteur.

— Steve. Steve. Regarde-moi. Steve.

Il la regar­da. Il la vit. Le monde réel reprit sa place — la chambre, le lit, la lampe, la femme. Le papier peint à fleurs. La fenêtre. La neige dehors. Le silence.

— J’ai rêvé de Joe, dit-il.

Joe. Leur fils. Trois ans. Res­té chez les parents de Tabi­tha à Old Orchard Beach, dans le Maine, pen­dant ce week-end dans les mon­tagnes. Joe, trois ans, blond, des jambes pote­lées, des rires qui rem­plis­saient les pièces.

— Il cou­rait, dit le jeune homme. Dans un cou­loir. Pas ce cou­loir — un autre, plus long, plus large. Un cou­loir d’hô­tel. Il cou­rait et il regar­dait der­rière lui. Il criait. Il avait peur. Quelque chose le pour­sui­vait. Je ne voyais pas quoi — je voyais juste Joe, de dos, qui cou­rait dans ce cou­loir inter­mi­nable, et il rétré­cis­sait, il deve­nait de plus en plus petit, et le cou­loir deve­nait de plus en plus long, et la chose der­rière lui se rapprochait.

Tabi­tha posa la main sur son bras. Il tremblait.

— Et puis il y avait un tuyau d’in­cen­die. Un de ces vieux tuyaux en toile, enrou­lés dans une boîte vitrée sur le mur. Et le tuyau se dérou­lait. Tout seul. Il se dérou­lait et il ram­pait sur la moquette comme un ser­pent, et il sui­vait Joe, il le pour­sui­vait, et Joe hur­lait et moi je ne pou­vais pas bou­ger, je ne pou­vais rien faire, j’é­tais à l’autre bout du cou­loir et je criais son nom mais aucun son ne sor­tait de ma bouche.

Il se tut. Pas­sa ses mains sur son visage. Ses paumes étaient mouillées — de sueur, pas de larmes. Il ne pleu­rait pas. Il n’é­tait pas triste. Il était autre chose. Il était allu­mé — le mot de Tabi­tha, le mot juste — allu­mé comme une ampoule qu’on vient de bran­cher, incan­des­cent, la fila­ment blanc, dangereux.

— Je vais des­cendre, dit-il.

— Steve, il est deux heures du matin.

— Je sais.

Il enfi­la son jean, son pull, ses chaus­sures. Prit le car­net et le crayon sur la table de nuit. Tabi­tha ne pro­tes­ta pas. Elle le connais­sait. Elle savait qu’il n’y avait rien à faire quand il était dans cet état — cet état de pos­ses­sion laïque, d’ha­bi­ta­tion par quelque chose de plus grand que lui, cette chose qui le pre­nait par­fois et qui ne le lâchait pas tant qu’il n’a­vait pas écrit ce qu’elle exi­geait qu’il écrive.

— Ne bois pas trop, dit-elle.

— Je sais, dit-il.

Il sor­tit.

6.

La cui­sine des employés, à deux heures du matin, avait la lumière crue et l’in­ti­mi­té impi­toyable d’un confessionnal.

Le néon gré­sillait. La cafe­tière posée sur le plan de tra­vail conte­nait encore du café tiède — le café de Cald­well, réchauf­fé trois fois, noir comme du gou­dron. Le jeune homme se ser­vit une tasse, s’as­sit. La table en bois, les chaises en métal, le lino­léum usé, le calen­drier 1974 avec les Rocheuses en été. L’en­vers du décor. L’en­droit où les employés man­geaient, fumaient, disaient du mal des clients, vivaient leur vie paral­lèle pen­dant que l’hô­tel jouait sa comé­die de luxe au-dessus.

Des pas dans l’es­ca­lier. Cald­well apparut.

Il avait le visage d’un homme qui n’a pas dor­mi — ou qui a dor­mi et qui aurait pré­fé­ré ne pas le faire. Les yeux enfon­cés, les joues creu­sées, une ombre de barbe grise. Il ne por­tait pas son blou­son — juste le pull à col rond taché de cam­bouis, le même depuis trois jours, et ses bottes non lacées. Il tenait une bou­teille. Pas celle de la table de nuit — une autre, une neuve, prise dans la caisse. Il la posa sur la table, s’as­sit, et regar­da le jeune homme avec des yeux qui disaient : je sais pour­quoi vous êtes là. Je sais ce que vous avez vu.

— Vous avez enten­du les enfants, dit Caldwell.

Le jeune homme repo­sa sa tasse.

— Quels enfants ?

— Au qua­trième. Tout à l’heure. Pen­dant ma ronde. Des pas. Des rires. Au qua­trième étage. Der­rière la chaîne.

— Je n’ai rien enten­du. J’ai fait un cau­che­mar. Mon fils —

— Il cou­rait dans un couloir.

Silence.

Le jeune homme ouvrit la bouche. La refer­ma. Ses yeux, der­rière les lunettes, étaient immenses — non pas de peur, de com­pré­hen­sion. La com­pré­hen­sion de quelque chose qui dépas­sait l’ex­pli­ca­tion, qui n’ap­par­te­nait ni au registre du ration­nel ni à celui du sur­na­tu­rel mais à un troi­sième registre, incon­nu, un registre où les cau­che­mars des vivants et les jeux des morts se croisent et se nour­rissent mutuel­le­ment, où un enfant réel court dans le rêve de son père tan­dis que des enfants irréels courent dans les cou­loirs d’un hôtel, et où la fron­tière entre les deux n’est pas une fron­tière mais une mem­brane, per­méable, vibrante, aus­si fine qu’une corde de piano.

— Com­ment vous savez ? dit le jeune homme. Pour le couloir.

— Parce que c’est tou­jours un cou­loir. L’hô­tel est fait de cou­loirs. C’est sa struc­ture, c’est sa nature. Les chambres, les salles, le hall — tout ça c’est du décor. La vraie archi­tec­ture, c’est les cou­loirs. Les pas­sages. Les espaces entre les espaces. C’est là que les choses se passent. Pas dans les chambres — dans les cou­loirs. Les cou­loirs la nuit, quand il n’y a plus per­sonne, quand les lumières sont basses, quand la moquette absorbe les pas — c’est là que l’hô­tel vit. C’est là qu’ils sont.

Le jeune homme écri­vait. Il avait ouvert le car­net et il écri­vait pen­dant que Cald­well par­lait, le crayon cou­rant sur la page avec une vitesse qui ren­dait l’é­cri­ture presque illi­sible, des mots se che­vau­chant, se téles­co­pant, des abré­via­tions, des sym­boles, une sté­no­gra­phie per­son­nelle qui n’ap­par­te­nait qu’à lui.

— Et le gar­dien, dit le jeune homme sans lever les yeux du car­net. Le gar­dien d’hi­ver. L’homme qui reste seul. Qu’est-ce que l’hô­tel lui fait ?

Cald­well but. Une longue gor­gée. Ses yeux se fer­mèrent un ins­tant — un ins­tant de trop, un ins­tant qui res­sem­blait à un aban­don, comme un homme qui lâche une corde.

— L’hô­tel vous montre ce que vous êtes, dit-il. C’est tout. C’est simple. L’hô­tel est un miroir. Vous venez ici, vous res­tez seul cinq mois, et l’hô­tel vous montre ce que vous êtes vrai­ment, sans les gens autour pour faire écran, sans le bruit, sans les dis­trac­tions. Et ce que vous êtes vrai­ment, c’est pas tou­jours joli.

Il ouvrit les yeux. Regar­da ses mains sur la table — grandes, abî­mées, tremblantes.

— L’homme qui boit, dit-il, l’hô­tel lui montre un bar qui ne ferme jamais. L’homme en colère, l’hô­tel lui montre des murs à frap­per. L’homme qui a peur, l’hô­tel lui montre des cou­loirs sans fin. Et l’homme qui a per­du quel­qu’un — l’hô­tel lui montre ce quel­qu’un. Par­tout. Dans chaque chambre, der­rière chaque porte. L’hô­tel prend ce que vous avez de pire en vous et il le met en scène. C’est un théâtre. Cent qua­rante chambres et pas une qui ne soit une scène. Et vous, vous êtes le seul spectateur.

Silence.

Le néon grésillait.

Le jeune homme posa le crayon. Regar­da Cald­well. Pas avec l’ap­pé­tit du col­lec­tion­neur d’his­toires — il avait dépas­sé ce stade. Il regar­dait Cald­well avec ce qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui vient de com­prendre quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qu’il cher­chait sans savoir qu’il le cher­chait, quelque chose qui n’a­vait pas de nom encore mais qui en aurait un bien­tôt, qui en aurait un dès qu’il serait assis devant sa machine à écrire à Boul­der, dans l’ap­par­te­ment trop petit, avec les copies à cor­ri­ger et les fac­tures et le loyer et la vie ordi­naire, et que ses doigts frap­pe­raient les touches et que les mots sor­ti­raient, enfin, les mots justes, les mots néces­saires, les mots qui racon­te­raient cet hôtel, cet homme, cette nuit, cette peur.

— L’O­ver­look, dit le jeune homme, très bas.

Cald­well fron­ça les sourcils.

— Quoi ?

— Rien. Le nom. Je viens de trou­ver le nom.

7.

À trois heures du matin, le jeune homme sor­tit de la cui­sine et mon­ta au rez-de-chaussée.

Il ne mon­ta pas se cou­cher. Il tra­ver­sa le hall — le grand hall désert, l’es­ca­lier monu­men­tal, les fuseaux des quatre sai­sons, les lustres éteints, les appliques murales qui jetaient des ronds de lumière tiède sur les murs — et il s’ar­rê­ta au centre du hall, debout, immo­bile, le car­net ser­ré contre sa poitrine.

L’hô­tel res­pi­rait autour de lui.

Il l’en­ten­dait main­te­nant — pas avec les oreilles, pas avec le corps, avec autre chose, avec cet organe que les écri­vains pos­sèdent et que les autres n’ont pas, ou qu’ils ont mais qu’ils n’u­ti­lisent pas, cet organe qui capte les fré­quences que le monde ordi­naire ne dif­fuse pas. L’hô­tel res­pi­rait. L’hô­tel vivait. L’hô­tel était un orga­nisme de bois et de pierre et de gra­nite et de quartz, un orga­nisme qui avait accu­mu­lé soixante-cinq ans de vies humaines, des mil­liers de nuits, des mil­lions de rêves, de peurs, de dési­rs, de cha­grins, et qui en avait fait quelque chose — pas un sou­ve­nir, pas un écho, quelque chose de plus actif, de plus vorace, quelque chose qui conti­nuait d’a­gir, de se mani­fes­ter, de cher­cher le contact.

Le jeune homme fer­ma les yeux.

Il vit le roman. Pas en mots — pas encore — mais en images, en scènes, en atmo­sphères. Un homme. Une femme. Un enfant. Un hôtel. L’hi­ver. La neige. L’i­so­le­ment. Et quelque chose qui monte, qui monte len­te­ment, cha­pitre après cha­pitre, page après page, quelque chose d’i­nexo­rable, comme la neige qui monte le long des fenêtres, comme le bour­bon qui des­cend dans la bou­teille, comme la folie qui des­cend dans un homme seul — et l’hô­tel qui regarde, l’hô­tel qui attend, l’hô­tel qui nour­rit cette des­cente avec ses cou­loirs et ses portes et ses fan­tômes et ses miroirs, parce que l’hô­tel a besoin de cette des­cente, l’hô­tel vit de cette des­cente, l’hô­tel est un pré­da­teur patient qui ne chasse pas ses proies mais qui les attire, les accueille, leur offre tout le confort et toute la beau­té et tout le silence du monde, et qui attend, sim­ple­ment, que la proie se détruise elle-même.

Il ouvrit les yeux.

Le hall était vide. Le hall avait tou­jours été vide. Le hall serait tou­jours vide.

Mais le roman, lui, était plein.

Le jeune homme mon­ta au deuxième. Entra dans la 217 sans bruit. Sa femme dor­mait. Il s’as­sit dans le fau­teuil, allu­ma la petite lampe de bureau, ouvrit le car­net, et com­men­ça à écrire.

Il écri­vit jus­qu’à l’aube.

Dehors, la neige avait recom­men­cé à tomber.

En des­sous, dans le sous-sol, Cald­well dor­mait sur son lit tout habillé, les bottes aux pieds, la bou­teille vide sur la table de nuit, et il rêvait de l’hô­tel — pas cet hôtel, l’autre hôtel, l’hô­tel plein de gens qui n’exis­taient plus — et dans son rêve il mar­chait dans les cou­loirs et les gens le regar­daient, cette fois, les gens le voyaient, et ils sou­riaient, et ils lui disaient bien­ve­nue, bien­ve­nue, vous voi­là, enfin, vous voilà.

Et au rez-de-chaus­sée, dans la salle de concert fer­mée à clé, le Stein­way de Flo­ra Stan­ley atten­dait sous sa housse noire, les touches ali­gnées dans le noir, silen­cieux, patient, prêt à jouer quand per­sonne n’é­cou­te­rait, prêt à jouer quand tout le monde écou­te­rait, prêt à jouer pour toujours.

Lire la suite…

Tags de cet article: ,