Octobre 1974
Octobre 1974
Quatrième partie
IV — LA NUIT
1.
Le lundi fut une journée sans contours.
Le ciel ne se leva pas. Il resta posé sur la vallée comme il l’avait été la veille et l’avant-veille, gris, compact, sans relief, un ciel qui n’était ni matin ni soir, ni jour ni nuit, mais un état intermédiaire, une suspension, comme si le temps météorologique et le temps chronologique avaient décidé d’un commun accord de ne plus bouger. La neige avait cessé. Le vent s’était tu. Et ce qui restait — ce silence blanc, immobile, total — était pire que la tempête, parce que la tempête était un événement, quelque chose qui se passait, quelque chose contre quoi on pouvait lutter ou au moins pester, tandis que le calme de ce lundi n’était rien, n’offrait rien, ne demandait rien, ne permettait rien. C’était le vide.
Caldwell fit sa ronde. Chaudière : normal. Pression : normale. Température extérieure : 14 degrés Fahrenheit, moins dix Celsius. Il mesura la neige : soixante et un centimètres. Plus de la moitié des fenêtres du rez-de-chaussée étaient obstruées jusqu’au tiers inférieur. Le monde, vu depuis l’intérieur de l’hôtel, avait perdu sa partie basse — on ne voyait plus le sol, plus le parking, plus la base des arbres. On ne voyait que le haut des choses : la cime des pins, le sommet des lampadaires, et au-dessus, le ciel de plomb.
Il appela la station du shérif. La 36 était toujours fermée. On lui dit demain, peut-être. On lui dit de ne pas s’inquiéter. Caldwell ne s’inquiétait pas. Caldwell ne s’inquiétait jamais — l’inquiétude supposait un investissement émotionnel dans l’avenir que Caldwell avait cessé de pratiquer depuis longtemps, depuis le Vietnam ou depuis le divorce ou depuis le moment exact, impossible à dater mais parfaitement réel, où il avait compris que l’avenir était une fiction et que la seule chose qui existait vraiment était le présent, cette seconde, cette gorgée, ce souffle.
Le jeune homme passa la journée dans l’hôtel.
Caldwell le croisait par intermittence — au détour d’un couloir, dans le hall, dans le restaurant fermé, assis sur les marches de l’escalier principal avec un carnet sur les genoux et un crayon entre les dents. Il avait trouvé le carnet quelque part — dans un tiroir de la réception, peut-être, un de ces blocs à en-tête du Stanley Hotel dont il restait des piles dans les placards, le logo en haut de chaque page, le S entrelacé avec la montagne. Et il écrivait. Pas de manière continue, pas en longues coulées — par à‑coups, par saccades, quelques mots griffonnés très vite, le crayon frappant le papier avec une urgence presque agressive, puis une pause, longue, le regard perdu dans le vide, le crayon mâchonné, et de nouveau l’écriture, la main qui courait sur la page.
Caldwell ne lui demanda pas ce qu’il écrivait. Ce n’étaient pas ses affaires. Mais il remarqua que le jeune homme, au fil de la journée, changeait. Pas physiquement — bien que son visage, aussi, changeât, les traits plus tendus, les yeux plus brillants, une fièvre dans le regard qui n’était pas une fièvre de maladie mais une fièvre d’autre chose, de cette chose que les écrivains connaissent et que les non-écrivains prennent parfois pour de la folie et qui est en fait l’état dans lequel le cerveau fonctionne à une capacité qu’il n’atteint presque jamais, comme un moteur qui monte dans des tours que le constructeur n’avait pas prévus. Le jeune homme changeait dans sa manière d’occuper l’espace. Il n’explorait plus — il habitait. Il marchait dans les couloirs non plus comme un visiteur mais comme quelqu’un qui connaît le lieu, qui en possède la cartographie interne, qui sait sans réfléchir que le radiateur du couloir est clique à intervalles réguliers, que la troisième marche de l’escalier grince, que la lumière au fond du couloir du deuxième étage a un filament défaillant qui la fait clignoter très légèrement, à peine assez pour être perçu consciemment mais assez pour que l’inconscient le note et le range quelque part, dans ce tiroir immense et sans fond où les écrivains rangent tout ce qui servira un jour.
Tabitha lisait. Elle avait trouvé un coin du hall, près de la grande fenêtre, où un fauteuil et un guéridon formaient un petit salon improvisé. Elle avait son plaid, son livre — elle en avait commencé un deuxième, trouvé dans le petit meuble de la chambre 217, un roman policier d’Agatha Christie oublié par un client des années plus tôt, les pages gondolées par l’humidité. Elle lisait avec cette capacité qu’ont certaines personnes de créer autour d’elles une bulle d’existence normale au milieu de l’anormal, un périmètre de civilisation où les choses fonctionnent encore selon les règles habituelles — on lit un livre, on boit du thé, on attend que la route rouvre, tout va bien.
Mais elle regardait son mari. Caldwell la vit le regarder, à plusieurs reprises, par-dessus le bord du livre — un regard rapide, évaluateur, le regard d’une femme qui connaît les signes et qui les guette. Le regard de quelqu’un qui surveille un feu.
2.
À quatre heures de l’après-midi, la nuit tomba.
C’est la particularité des Rocheuses en octobre — la nuit ne tombe pas, elle s’effondre. Le ciel, déjà bas, s’assombrit en vingt minutes, passant du gris au gris foncé au bleu sombre au noir, comme un théâtre qui éteint ses lumières scène par scène, et les montagnes disparaissent les premières, avalées par l’obscurité, puis les pins, puis le parking, puis tout, et il ne reste que l’hôtel — une masse blanche dans le noir, ses fenêtres éclairées comme les yeux d’un masque, seul, absolument seul, posé dans l’immensité noire et blanche avec la fragilité absurde d’une boîte d’allumettes sur un glacier.
Caldwell alluma les lumières du rez-de-chaussée. Pas toutes — les appliques du hall, la cuisine, le couloir principal. L’hôtel, éclairé par fragments, devenait un archipel de lumière dans un océan d’obscurité. Les étages supérieurs étaient noirs. Les ailes est et ouest étaient noires. La salle de bal, le restaurant, la salle de concert — noirs. L’essentiel du bâtiment existait dans le noir, et les quelques zones éclairées — le hall, la cuisine, le couloir du deuxième où dormait le couple — ressemblaient à des îles, fragiles, provisoires, susceptibles d’être submergées à tout instant par la marée de nuit qui les entourait.
Le dîner fut silencieux.
Caldwell avait réchauffé une soupe de tomate en boîte et fait des sandwichs au fromage. Tabitha mangea peu. Le jeune homme ne mangea pas du tout — il picora un sandwich, repoussa la soupe, but deux verres de Jim Beam. Il était agité. Ses jambes bougeaient sous la table, ses doigts tapotaient le bord de l’assiette, ses yeux ne se fixaient nulle part — ils balayaient la cuisine, le plafond, les murs, la fenêtre noire, avec cette mobilité incessante que Caldwell avait appris à associer non pas à la nervosité ordinaire mais à une saturation, un trop-plein, comme un réservoir qui a atteint sa capacité maximale et qui cherche une sortie.
— Tu devrais manger, dit Tabitha.
— Pas faim.
— Steve.
— Pas faim, Tabby.
Le diminutif. Caldwell nota le diminutif. Il nota aussi la manière dont la femme encaissa — sans insister, sans protester, avec un imperceptible mouvement des épaules qui disait : je sais, je connais, je ne peux rien faire. Caldwell connaissait ce mouvement. Il l’avait vu chez une autre femme, il y avait longtemps, dans une autre cuisine, à propos d’un autre homme qui ne mangeait pas et qui buvait trop. Mais cette pensée, il la referma comme on referme un tiroir, vite, fort, avant que le contenu ne se répande.
Après le dîner, Tabitha monta se coucher. Elle embrassa son mari sur le front — pas sur la bouche, pas sur la joue, sur le front, un geste maternel, protecteur, le geste de quelqu’un qui dit bonne nuit à un enfant dont on sait qu’il ne dormira pas.
— Ne bois pas trop, murmura-t-elle.
Il ne répondit pas. Elle monta.
3.
Ils restèrent seuls, les deux hommes, dans la cuisine.
La bouteille entre eux. Le néon au plafond. Le vent qui avait repris — pas le blizzard de la veille, quelque chose de plus bas, de plus continu, un souffle constant qui entourait le bâtiment comme un courant marin entoure un rocher. La chaudière en dessous. Le temps qui ne passait pas.
Le jeune homme sortit le carnet à en-tête du Stanley Hotel de la poche arrière de son jean. Il le posa sur la table. Caldwell vit les pages couvertes d’une écriture serrée, violente, presque illisible — des mots, des flèches, des ratures, des mots en majuscules encerclés, des points d’interrogation. La carte d’un territoire en train d’être découvert.
— Je peux vous poser une question, Vernon ?
— Vous pouvez toujours poser.
— L’hiver dernier. Votre troisième hiver. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Caldwell le regarda. Longtemps. Le genre de regard qui précède soit un mensonge soit une vérité, et dont la durée indique que la personne est en train de choisir entre les deux.
— Qui vous a dit qu’il s’est passé quelque chose ?
— Personne. Je vois comment Grady a réagi quand Donaghue a dit votre nom. Je vois comment Donna m’a regardé quand elle m’a dit de faire attention. Je vois comment Marge vous a parlé — comme on parle à quelqu’un qui a été malade.
Caldwell but. Long. Reposa le verre. Le remplit. Le vida à moitié. Ses mouvements avaient perdu la précision mécanique du matin — ils étaient plus lents, plus lâches, les mouvements d’un homme dont les articulations se sont desserrées, dont les contours se sont floutés, qui commence à se dissoudre dans le bourbon comme un comprimé dans un verre d’eau.
— En février, dit-il. L’hiver dernier. En février, j’ai cessé de dormir.
Le jeune homme attendit.
— Pas d’insomnie. Je dormais. Mais c’était pas du sommeil. C’était autre chose. Je me couchais, je fermais les yeux, et j’étais ailleurs. Pas dans un rêve — ailleurs. Dans l’hôtel. Mais pas cet hôtel. Un autre hôtel. Le même bâtiment, les mêmes couloirs, les mêmes portes, mais plein. Plein de gens. Des gens que je connaissais pas, des gens d’une autre époque — des femmes en robes longues, des hommes en chapeaux ronds. Des serveurs en veste blanche. De la musique dans la salle de bal. Des rires. Du bruit. La vie. L’hôtel vivant, comme il avait dû être en 1909, en 1920, en 1935. Et moi j’étais là-dedans, je marchais dans les couloirs, et personne ne me voyait. J’étais un fantôme dans un hôtel plein de vivants. Sauf qu’ils n’étaient pas vivants. Ils étaient morts depuis cinquante ans.
Il se tut. Porta le verre à ses lèvres. Sa main tremblait — pas beaucoup, juste assez pour que le bourbon frémisse dans le verre comme une eau agitée par un souffle.
— Chaque nuit, dit-il. Pendant trois semaines. Chaque nuit, le même hôtel, les mêmes gens, la même musique. Et chaque matin, je me réveillais ici, dans le sous-sol, dans le silence, et le silence était pire que tout parce que je savais ce qu’il y avait eu avant le silence, je savais que les gens étaient là, quelque part, derrière les murs, derrière les portes, et qu’ils attendaient que je m’endorme pour revenir.
Le jeune homme ne bougeait pas. Son verre était plein, intact, oublié. Ses yeux étaient fixés sur Caldwell avec une intensité qui n’était plus celle du collectionneur d’histoires mais celle du témoin — quelqu’un qui assiste à quelque chose de réel et qui sait que c’est réel et qui en mesure le poids.
— Et puis un matin, reprit Caldwell, en mars, la neige fondait, la route allait bientôt rouvrir — un matin je suis monté au quatrième.
Silence.
— La chaîne était en place. Le cadenas était en place. Personne n’avait touché à la chaîne ni au cadenas. Mais les portes des chambres, là-haut — les portes étaient ouvertes. Toutes. Les vingt-quatre portes du quatrième étage. Grandes ouvertes. Et dans chaque chambre, les housses blanches avaient été retirées des meubles et pliées sur les lits. Comme si quelqu’un avait préparé les chambres pour des clients. Comme si quelqu’un attendait des clients.
— Vous les avez refermées ?
— J’ai refermé les portes. J’ai remis les housses. J’ai redescendu. Je n’en ai parlé à personne.
— Pourquoi ?
Caldwell eut un sourire. Pas un sourire de joie — un sourire de ceux qui ont compris quelque chose et qui savent que cette compréhension est inutile.
— Parce que personne ne m’aurait cru. Et parce que ça n’aurait rien changé. L’hôtel fait ce qu’il fait. On ne change pas un hôtel. On ne négocie pas avec un bâtiment. On vit dedans, c’est tout. On vit dedans et on accepte ce qui vient.
Le jeune homme ouvrit le carnet. Prit le crayon. Et pour la première fois devant Caldwell, il écrivit — pas en cachette, pas discrètement, mais ouvertement, le crayon courant sur le papier avec cette urgence agressive que Caldwell avait observée dans la journée, et les mots qui tombaient sur la page à en-tête du Stanley Hotel n’étaient pas les mots de Caldwell ni les mots du jeune homme mais quelque chose d’autre, quelque chose de neuf, un alliage, un composé chimique né de la rencontre entre un homme qui avait vu et un homme qui savait transformer ce qu’il voyait.
Caldwell le regarda écrire. Il ne dit rien. Il but son bourbon et regarda le gosse écrire dans la cuisine d’un hôtel fermé au milieu de nulle part, et quelque chose en lui — quelque chose de très ancien, de très profond, quelque chose qui ressemblait à du soulagement — se dénoua.
Quelqu’un écoutait. Quelqu’un notait. L’hôtel, enfin, aurait son livre.
4.
À minuit, Caldwell fit sa ronde.
Il la fit seul. Le jeune homme était monté se coucher une heure plus tôt, le carnet sous le bras, les yeux rouges de fatigue et de bourbon, et Tabitha l’avait attendu en haut de l’escalier — Caldwell l’avait vue, debout dans la pénombre du deuxième étage, silhouette mince en robe de chambre, qui avait pris son mari par le bras et l’avait guidé vers la 217 avec la fermeté douce d’une mère, ou d’une infirmière, ou de la seule personne au monde capable de ramener cet homme à la surface quand il s’enfonçait trop profondément dans quelque chose.
Caldwell monta seul.
Il était ivre. Pas titubant — il ne titubait jamais, même avec un demi-litre de Jim Beam dans le corps son pas restait droit, ses épaules restaient droites, sa ligne restait droite, parce que les hommes de Rawlins, Wyoming, apprennent très tôt que l’ivresse est une affaire privée et que le corps, quoi qu’il arrive, doit maintenir l’apparence de la tenue. Mais il était ivre. Il le sentait dans ses mains — plus lourdes, moins précises — et dans ses yeux — le monde avait ce léger flou, cette douceur des contours, qui est le seul cadeau que le bourbon fait au monde, le seul et le meilleur, cette atténuation de la netteté qui rend tout supportable.
Premier étage. Le hall en contrebas, éclairé par les appliques. Le grand escalier plongeant vers le rez-de-chaussée comme un puits de lumière. Les fuseaux sculptés — les quatre saisons, printemps été automne hiver, gravés dans le bois par des mains de 1909. Caldwell posa la sienne sur la rampe. Le bois était tiède. Le bois de cet hôtel était toujours tiède, même en hiver, même quand la température extérieure descendait en dessous de zéro — comme si le bâtiment produisait sa propre chaleur, sa propre vie, indépendamment de la chaudière et du chauffage et de toute source humaine.
Deuxième étage. Le couloir rouge sombre. Les appliques. Les ombres. Caldwell marcha, vérifia, s’arrêta devant la 217. Pas de lumière sous la porte. Silence. Le couple dormait — ou ne dormait pas, mais en tout cas se taisait, et c’était la même chose pour Caldwell. Il reprit sa marche. Le bout du couloir. Le virage. L’autre aile. Retour.
Il s’arrêta devant l’escalier qui montait au troisième. Monta. Le troisième était noir — il alluma sa lampe torche. Le faisceau blanc découpa le couloir par morceaux. Les étiquettes aux poignées. FERMÉ POUR LA SAISON. Les portes closes. Le silence du troisième avait une texture différente de celui du deuxième — plus épais, plus froid, le silence d’un espace qui n’a plus été habité depuis des jours et qui a commencé à oublier ce que c’était, la présence humaine.
Il marcha jusqu’au bout du couloir est. Là où Donna avait dit que les planchers n’étaient pas solides. Là où les chambres donnaient sur l’arrière du bâtiment et sur le flanc de la montagne. Là où il faisait toujours plus froid qu’ailleurs.
Il faisait froid. Plus froid que ne le justifiaient les radiateurs au minimum. Un froid qui venait de partout et de nulle part, un froid qui n’avait pas de source identifiable, un froid qui n’était pas l’absence de chaleur mais la présence de quelque chose d’autre — de quoi ? Caldwell ne savait pas. N’avait jamais su. N’avait jamais voulu savoir. Le froid était là, il était ce qu’il était, et Caldwell l’acceptait comme il acceptait la neige, le vent, le bourbon, et tout le reste.
Il fit demi-tour.
Au bout du couloir, du côté de l’escalier, quelque chose bougea.
Pas un mouvement — un déplacement. Quelque chose de plus subtil qu’un mouvement, quelque chose qui se situait à la frontière entre le visible et l’invisible, entre le perçu et l’imaginé. Une ombre qui n’était pas une ombre, parce que les ombres sont l’absence de lumière et que ce que Caldwell vit — ou crut voir, ou refusa de ne pas voir — était une présence. La silhouette de quelqu’un, debout au bout du couloir, à l’endroit exact où le couloir tournait vers l’escalier, une forme sombre, immobile, qui n’avait pas de visage ou dont le visage était dans l’ombre, et qui se tenait là, simplement là, comme quelqu’un qui attend.
Caldwell s’arrêta.
Son cœur battait. Il le sentait dans sa poitrine, dans ses tempes, dans ses mains qui tenaient la lampe torche — un battement sourd, rapide, un battement d’animal. Il pointa la lampe vers la silhouette.
Le couloir était vide.
Rien. Personne. La moquette, les murs, les portes, les étiquettes. L’angle du couloir. L’escalier, au-delà. Rien.
Caldwell baissa la lampe. Ses mains tremblaient — pas le tremblement du bourbon, un autre tremblement, plus profond, plus ancien. Il resta immobile pendant dix secondes, quinze, vingt — le temps que le cœur redescende, que la vision se stabilise, que le cerveau reclasse l’événement dans la catégorie des choses explicables (le jeu des ombres, la fatigue, l’alcool, l’angle de la lampe torche, la suggestion, le bois, le vent, toujours le vent).
Il descendit au deuxième sans se retourner.
Et ce fut là, dans l’escalier entre le troisième et le deuxième, les marches de bois craquant sous ses bottes, la main serrée sur la rampe, qu’il les entendit.
Les pas.
Au-dessus de lui. Au quatrième.
Des pas légers, rapides, irréguliers — pas des pas d’adulte. Des pas d’enfant. Des enfants qui couraient dans le couloir du quatrième étage, derrière la chaîne et le cadenas, dans l’obscurité totale, des enfants qui couraient et qui riaient — oui, des rires, des rires aigus, cristallins, les rires d’enfants qui jouent à se poursuivre dans un couloir — et les pas accéléraient, allaient d’un bout à l’autre du couloir, et les rires aussi, des rires joyeux, insouciants, les rires de quelqu’un qui n’a jamais connu la peur et qui ne la connaîtra jamais, parce que les enfants morts ne connaissent pas la peur, ils ne connaissent plus rien, ils jouent, c’est tout, ils jouent pour toujours dans un couloir pour toujours.
Les pas s’arrêtèrent.
Les rires s’arrêtèrent.
Le silence retomba — total, brutal, comme une lame. Caldwell était immobile dans l’escalier, les yeux levés vers le plafond, vers le quatrième étage, vers la chaîne et le cadenas et le noir au-delà, et sa main sur la rampe était blanche tant il serrait le bois, et son souffle était court, rapide, le souffle d’un homme qui court sans bouger.
Il descendit.
Il traversa le deuxième étage sans s’arrêter, descendit l’escalier principal, traversa le hall, descendit au sous-sol, entra dans sa chambre, ferma la porte, s’assit sur le lit, prit la bouteille, but.
Il but longtemps.
5.
À deux heures du matin, dans la chambre 217, le jeune homme se réveilla en hurlant.
Le hurlement traversa la porte, le couloir, descendit l’escalier, se répercuta dans le hall vide. Caldwell, dans son lit au sous-sol, l’entendit. Il ne monta pas. Il ne monta pas parce qu’il savait — il savait sans savoir comment il savait — que ce hurlement n’appelait pas au secours. C’était un autre type de cri. Le cri de quelqu’un qui a vu quelque chose dans son sommeil et qui emporte ce quelque chose avec lui dans le réveil, comme un plongeur remonte un objet du fond de l’eau.
Dans la chambre 217, Tabitha avait allumé la lampe de chevet. Son mari était assis au bord du lit, les jambes pendantes, le corps trempé de sueur, le tee-shirt collé à la peau, le souffle saccadé. Ses yeux étaient ouverts — grands ouverts, dilatés, les pupilles si larges qu’on ne voyait presque plus l’iris — et ils fixaient quelque chose qui n’était plus là, quelque chose qui avait existé dans le rêve et qui s’effaçait maintenant, seconde après seconde, comme une image projetée sur un mur quand on éteint le projecteur.
— Steve. Steve. Regarde-moi. Steve.
Il la regarda. Il la vit. Le monde réel reprit sa place — la chambre, le lit, la lampe, la femme. Le papier peint à fleurs. La fenêtre. La neige dehors. Le silence.
— J’ai rêvé de Joe, dit-il.
Joe. Leur fils. Trois ans. Resté chez les parents de Tabitha à Old Orchard Beach, dans le Maine, pendant ce week-end dans les montagnes. Joe, trois ans, blond, des jambes potelées, des rires qui remplissaient les pièces.
— Il courait, dit le jeune homme. Dans un couloir. Pas ce couloir — un autre, plus long, plus large. Un couloir d’hôtel. Il courait et il regardait derrière lui. Il criait. Il avait peur. Quelque chose le poursuivait. Je ne voyais pas quoi — je voyais juste Joe, de dos, qui courait dans ce couloir interminable, et il rétrécissait, il devenait de plus en plus petit, et le couloir devenait de plus en plus long, et la chose derrière lui se rapprochait.
Tabitha posa la main sur son bras. Il tremblait.
— Et puis il y avait un tuyau d’incendie. Un de ces vieux tuyaux en toile, enroulés dans une boîte vitrée sur le mur. Et le tuyau se déroulait. Tout seul. Il se déroulait et il rampait sur la moquette comme un serpent, et il suivait Joe, il le poursuivait, et Joe hurlait et moi je ne pouvais pas bouger, je ne pouvais rien faire, j’étais à l’autre bout du couloir et je criais son nom mais aucun son ne sortait de ma bouche.
Il se tut. Passa ses mains sur son visage. Ses paumes étaient mouillées — de sueur, pas de larmes. Il ne pleurait pas. Il n’était pas triste. Il était autre chose. Il était allumé — le mot de Tabitha, le mot juste — allumé comme une ampoule qu’on vient de brancher, incandescent, la filament blanc, dangereux.
— Je vais descendre, dit-il.
— Steve, il est deux heures du matin.
— Je sais.
Il enfila son jean, son pull, ses chaussures. Prit le carnet et le crayon sur la table de nuit. Tabitha ne protesta pas. Elle le connaissait. Elle savait qu’il n’y avait rien à faire quand il était dans cet état — cet état de possession laïque, d’habitation par quelque chose de plus grand que lui, cette chose qui le prenait parfois et qui ne le lâchait pas tant qu’il n’avait pas écrit ce qu’elle exigeait qu’il écrive.
— Ne bois pas trop, dit-elle.
— Je sais, dit-il.
Il sortit.
6.
La cuisine des employés, à deux heures du matin, avait la lumière crue et l’intimité impitoyable d’un confessionnal.
Le néon grésillait. La cafetière posée sur le plan de travail contenait encore du café tiède — le café de Caldwell, réchauffé trois fois, noir comme du goudron. Le jeune homme se servit une tasse, s’assit. La table en bois, les chaises en métal, le linoléum usé, le calendrier 1974 avec les Rocheuses en été. L’envers du décor. L’endroit où les employés mangeaient, fumaient, disaient du mal des clients, vivaient leur vie parallèle pendant que l’hôtel jouait sa comédie de luxe au-dessus.
Des pas dans l’escalier. Caldwell apparut.
Il avait le visage d’un homme qui n’a pas dormi — ou qui a dormi et qui aurait préféré ne pas le faire. Les yeux enfoncés, les joues creusées, une ombre de barbe grise. Il ne portait pas son blouson — juste le pull à col rond taché de cambouis, le même depuis trois jours, et ses bottes non lacées. Il tenait une bouteille. Pas celle de la table de nuit — une autre, une neuve, prise dans la caisse. Il la posa sur la table, s’assit, et regarda le jeune homme avec des yeux qui disaient : je sais pourquoi vous êtes là. Je sais ce que vous avez vu.
— Vous avez entendu les enfants, dit Caldwell.
Le jeune homme reposa sa tasse.
— Quels enfants ?
— Au quatrième. Tout à l’heure. Pendant ma ronde. Des pas. Des rires. Au quatrième étage. Derrière la chaîne.
— Je n’ai rien entendu. J’ai fait un cauchemar. Mon fils —
— Il courait dans un couloir.
Silence.
Le jeune homme ouvrit la bouche. La referma. Ses yeux, derrière les lunettes, étaient immenses — non pas de peur, de compréhension. La compréhension de quelque chose qui dépassait l’explication, qui n’appartenait ni au registre du rationnel ni à celui du surnaturel mais à un troisième registre, inconnu, un registre où les cauchemars des vivants et les jeux des morts se croisent et se nourrissent mutuellement, où un enfant réel court dans le rêve de son père tandis que des enfants irréels courent dans les couloirs d’un hôtel, et où la frontière entre les deux n’est pas une frontière mais une membrane, perméable, vibrante, aussi fine qu’une corde de piano.
— Comment vous savez ? dit le jeune homme. Pour le couloir.
— Parce que c’est toujours un couloir. L’hôtel est fait de couloirs. C’est sa structure, c’est sa nature. Les chambres, les salles, le hall — tout ça c’est du décor. La vraie architecture, c’est les couloirs. Les passages. Les espaces entre les espaces. C’est là que les choses se passent. Pas dans les chambres — dans les couloirs. Les couloirs la nuit, quand il n’y a plus personne, quand les lumières sont basses, quand la moquette absorbe les pas — c’est là que l’hôtel vit. C’est là qu’ils sont.
Le jeune homme écrivait. Il avait ouvert le carnet et il écrivait pendant que Caldwell parlait, le crayon courant sur la page avec une vitesse qui rendait l’écriture presque illisible, des mots se chevauchant, se télescopant, des abréviations, des symboles, une sténographie personnelle qui n’appartenait qu’à lui.
— Et le gardien, dit le jeune homme sans lever les yeux du carnet. Le gardien d’hiver. L’homme qui reste seul. Qu’est-ce que l’hôtel lui fait ?
Caldwell but. Une longue gorgée. Ses yeux se fermèrent un instant — un instant de trop, un instant qui ressemblait à un abandon, comme un homme qui lâche une corde.
— L’hôtel vous montre ce que vous êtes, dit-il. C’est tout. C’est simple. L’hôtel est un miroir. Vous venez ici, vous restez seul cinq mois, et l’hôtel vous montre ce que vous êtes vraiment, sans les gens autour pour faire écran, sans le bruit, sans les distractions. Et ce que vous êtes vraiment, c’est pas toujours joli.
Il ouvrit les yeux. Regarda ses mains sur la table — grandes, abîmées, tremblantes.
— L’homme qui boit, dit-il, l’hôtel lui montre un bar qui ne ferme jamais. L’homme en colère, l’hôtel lui montre des murs à frapper. L’homme qui a peur, l’hôtel lui montre des couloirs sans fin. Et l’homme qui a perdu quelqu’un — l’hôtel lui montre ce quelqu’un. Partout. Dans chaque chambre, derrière chaque porte. L’hôtel prend ce que vous avez de pire en vous et il le met en scène. C’est un théâtre. Cent quarante chambres et pas une qui ne soit une scène. Et vous, vous êtes le seul spectateur.
Silence.
Le néon grésillait.
Le jeune homme posa le crayon. Regarda Caldwell. Pas avec l’appétit du collectionneur d’histoires — il avait dépassé ce stade. Il regardait Caldwell avec ce qui ressemblait à de la reconnaissance. La reconnaissance de quelqu’un qui vient de comprendre quelque chose d’essentiel, quelque chose qu’il cherchait sans savoir qu’il le cherchait, quelque chose qui n’avait pas de nom encore mais qui en aurait un bientôt, qui en aurait un dès qu’il serait assis devant sa machine à écrire à Boulder, dans l’appartement trop petit, avec les copies à corriger et les factures et le loyer et la vie ordinaire, et que ses doigts frapperaient les touches et que les mots sortiraient, enfin, les mots justes, les mots nécessaires, les mots qui raconteraient cet hôtel, cet homme, cette nuit, cette peur.
— L’Overlook, dit le jeune homme, très bas.
Caldwell fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Rien. Le nom. Je viens de trouver le nom.
7.
À trois heures du matin, le jeune homme sortit de la cuisine et monta au rez-de-chaussée.
Il ne monta pas se coucher. Il traversa le hall — le grand hall désert, l’escalier monumental, les fuseaux des quatre saisons, les lustres éteints, les appliques murales qui jetaient des ronds de lumière tiède sur les murs — et il s’arrêta au centre du hall, debout, immobile, le carnet serré contre sa poitrine.
L’hôtel respirait autour de lui.
Il l’entendait maintenant — pas avec les oreilles, pas avec le corps, avec autre chose, avec cet organe que les écrivains possèdent et que les autres n’ont pas, ou qu’ils ont mais qu’ils n’utilisent pas, cet organe qui capte les fréquences que le monde ordinaire ne diffuse pas. L’hôtel respirait. L’hôtel vivait. L’hôtel était un organisme de bois et de pierre et de granite et de quartz, un organisme qui avait accumulé soixante-cinq ans de vies humaines, des milliers de nuits, des millions de rêves, de peurs, de désirs, de chagrins, et qui en avait fait quelque chose — pas un souvenir, pas un écho, quelque chose de plus actif, de plus vorace, quelque chose qui continuait d’agir, de se manifester, de chercher le contact.
Le jeune homme ferma les yeux.
Il vit le roman. Pas en mots — pas encore — mais en images, en scènes, en atmosphères. Un homme. Une femme. Un enfant. Un hôtel. L’hiver. La neige. L’isolement. Et quelque chose qui monte, qui monte lentement, chapitre après chapitre, page après page, quelque chose d’inexorable, comme la neige qui monte le long des fenêtres, comme le bourbon qui descend dans la bouteille, comme la folie qui descend dans un homme seul — et l’hôtel qui regarde, l’hôtel qui attend, l’hôtel qui nourrit cette descente avec ses couloirs et ses portes et ses fantômes et ses miroirs, parce que l’hôtel a besoin de cette descente, l’hôtel vit de cette descente, l’hôtel est un prédateur patient qui ne chasse pas ses proies mais qui les attire, les accueille, leur offre tout le confort et toute la beauté et tout le silence du monde, et qui attend, simplement, que la proie se détruise elle-même.
Il ouvrit les yeux.
Le hall était vide. Le hall avait toujours été vide. Le hall serait toujours vide.
Mais le roman, lui, était plein.
Le jeune homme monta au deuxième. Entra dans la 217 sans bruit. Sa femme dormait. Il s’assit dans le fauteuil, alluma la petite lampe de bureau, ouvrit le carnet, et commença à écrire.
Il écrivit jusqu’à l’aube.
Dehors, la neige avait recommencé à tomber.
En dessous, dans le sous-sol, Caldwell dormait sur son lit tout habillé, les bottes aux pieds, la bouteille vide sur la table de nuit, et il rêvait de l’hôtel — pas cet hôtel, l’autre hôtel, l’hôtel plein de gens qui n’existaient plus — et dans son rêve il marchait dans les couloirs et les gens le regardaient, cette fois, les gens le voyaient, et ils souriaient, et ils lui disaient bienvenue, bienvenue, vous voilà, enfin, vous voilà.
Et au rez-de-chaussée, dans la salle de concert fermée à clé, le Steinway de Flora Stanley attendait sous sa housse noire, les touches alignées dans le noir, silencieux, patient, prêt à jouer quand personne n’écouterait, prêt à jouer quand tout le monde écouterait, prêt à jouer pour toujours.