L’odeur de l’orange
L’odeur de l’orange
Chapitres 1 à 3
Chapitre 1 — Le banc mouillé
La pluie de janvier à Tunis n’est pas une vraie pluie. C’est autre chose — un voile gris, tiède encore, qui tombe sans conviction sur les façades de l’avenue de Paris et donne aux trottoirs cet éclat trouble, presque huileux, que les villes méditerranéennes n’ont que quelques semaines par an. On ne sort pas le parapluie pour cette pluie-là. On relève le col, on accélère le pas, on baisse les yeux sur les flaques et on se dit que ce n’est rien, que ça va passer, que le soleil reviendra avant midi.
Nadia marchait vite.
Elle marchait toujours vite le matin, ses talons plats frappant le bitume mouillé avec une régularité de métronome, le sac en bandoulière serré contre la hanche, le paquet de Cristal dans la poche gauche de son manteau — toujours la gauche, toujours le même manteau, un trench beige qu’elle portait depuis trois hivers et dont la ceinture avait perdu sa boucle. Elle traversait le jardin Habib Thameur en diagonale, coupant entre les bancs verts et les palmiers, longeant le kiosque à musique fermé, évitant d’instinct les flaques les plus profondes. Le lycée était à dix minutes. Elle avait le temps.
Elle avait toujours le temps, d’ailleurs. Le temps était devenu depuis son divorce une matière étrangement élastique — elle en avait trop le soir, pas assez le matin, et les après-midi du mercredi, quand Yassine était chez son père, le temps prenait une consistance visqueuse et immobile qui la forçait à fumer cigarette sur cigarette devant la fenêtre de la cuisine en regardant les antennes paraboliques du quartier Lafayette.
Ce matin-là, elle ralentit.
Elle ne sut pas pourquoi. Quelque chose dans la façade du Majestic, peut-être — cette blancheur Art Nouveau qui prenait sous la pluie une teinte de nacre sale, les courbes douces des balcons, les volets fermés du premier étage derrière lesquels on devinait le vide. L’hôtel était fermé depuis 2005. Six ans déjà. Six ans que les échafaudages encageaient le flanc gauche du bâtiment, que les bâches bleues claquaient au vent d’hiver, que la porte principale était verrouillée derrière une grille métallique où s’accumulaient les prospectus et les sacs plastique. Six ans que le Majestic était un fantôme planté au cœur de Tunis, entre les jardins et l’avenue, visible de partout, habité par personne.
Nadia le regardait chaque matin sans le voir. On ne voit plus ce qu’on regarde tous les jours. Mais ce matin-là — était-ce la pluie, la lumière, le froid inhabituel de ce début janvier — elle leva les yeux vers la terrasse du premier étage et s’arrêta.
Il y avait un homme assis sur le banc qui faisait face à l’hôtel, de l’autre côté de l’allée. Un homme en veste sombre, col relevé, les mains dans les poches, qui regardait lui aussi la façade. Il ne bougeait pas. Il ne semblait pas gêné par la pluie. Il était là comme on est assis dans son propre salon — installé, immobile, chez lui.
Nadia le regarda trois secondes, peut-être quatre.
Ce fut suffisant.
Le corps reconnaît avant l’esprit. C’est une loi que personne n’enseigne et que tout le monde connaît. Le corps reconnaît la silhouette, l’inclinaison de la tête, la manière qu’a un homme de poser ses mains sur ses genoux — et il envoie le signal bien avant que le cerveau n’ait eu le temps de fouiller dans ses archives pour trouver le nom, le visage, l’époque. Nadia sentit d’abord la chaleur. Une chaleur parfaitement déplacée dans le froid de janvier, une bouffée venue du ventre qui remonta jusqu’aux joues. Puis le nom arriva.
Raouf.
Pas le nom de famille. Juste Raouf. Le prénom seul, comme un caillou lancé dans l’eau dormante de vingt années de silence.
Elle faillit continuer. Ses jambes, entraînées par l’habitude du trajet, firent encore deux pas en direction du lycée. Puis elle s’arrêta de nouveau. Se retourna. L’homme sur le banc n’avait pas bougé. Il regardait toujours le Majestic avec cette attention absente des gens qui ne regardent rien — ou qui regardent quelque chose que personne d’autre ne peut voir.
— Raouf ?
Elle avait dit le nom à voix haute. Pas fort. Juste assez pour que la pluie ne le mange pas. L’homme tourna la tête. Il avait vieilli — évidemment il avait vieilli, vingt ans c’est vingt ans — mais c’étaient les mêmes yeux, ce brun très sombre qui donnait l’impression d’une profondeur, d’un puits. Le même front large. Les tempes grises, maintenant. Des plis autour de la bouche qu’il n’avait pas à dix-neuf ans.
Il la regarda. Pas de surprise sur son visage. Quelque chose de plus lent — une reconnaissance qui prenait son temps, qui vérifiait, qui confirmait.
— Nadia.
Ce n’était pas une question.
Elle resta debout devant le banc, sous la pluie. Lui restait assis. Ils se regardèrent un moment sans rien dire, et ce silence n’avait rien de gênant — c’était un silence plein, un silence qui contenait Bab El Khadra, l’été 1990, les ruelles blanches de chaux, l’odeur de friture et de jasmin, le père de Raouf qui chargeait des cageots d’oranges dans sa camionnette à cinq heures du matin, la terrasse de Nadia d’où l’on voyait le minaret de la mosquée Sidi Mahrez, et cet escalier — cet escalier d’immeuble un soir de juillet où quelque chose avait failli se passer et ne s’était pas passé.
— Tu es mouillé, dit-elle.
— Je sais.
— Tu attends quelqu’un ?
Il eut un geste vague en direction du Majestic.
— Non. Je regarde.
— Tu regardes quoi ?
— L’hôtel. Je viens souvent le matin. Je m’assieds là.
Il dit cela sans embarras, comme on avoue une habitude un peu étrange mais sans conséquence — comme quelqu’un qui dirait je mange mes tartines dans la baignoire ou je parle aux chats.
— Mon père livrait des fruits ici, dit-il. Tu te souviens ? Les oranges, les citrons beldi, les figues de Barbarie en saison. Il entrait par la porte de service, côté Habib Thameur. Moi je l’accompagnais le samedi. On portait les caisses ensemble. Je devais avoir huit ans la première fois.
Nadia ne se souvenait pas de cela — elle ne connaissait le père de Raouf que comme une voix et une silhouette, un homme massif qui sentait l’agrume et qui partait toujours trop tôt le matin. Mais elle hocha la tête. C’est ce qu’on fait quand quelqu’un vous raconte un souvenir — on hoche la tête pour ne pas briser le fil.
— Et toi ? dit-il. Tu habites dans le quartier ?
— J’enseigne au lycée Bourguiba. Le français. J’habite Lafayette.
— Lafayette, répéta-t-il, comme si le nom du quartier avait une saveur.
Un silence. La pluie faiblissait. Nadia regarda sa montre — un geste qu’elle regretta immédiatement, parce qu’il signifiait je dois y aller, et elle ne voulait pas encore y aller.
— Il faut que j’y aille, dit-elle quand même, parce que les gestes commandent aux mots plus souvent qu’on ne le croit.
— D’accord.
Il ne bougea pas. Il ne proposa rien. Il la regarda avec cette même lenteur et elle sentit de nouveau la chaleur — au ventre, aux joues, aux mains.
— Tu veux — commença-t-elle.
Elle s’arrêta. Ce qu’elle s’apprêtait à dire était si banal qu’elle eut presque honte : tu veux qu’on prenne un café un de ces jours. Mais c’est exactement ce qu’elle dit, mot pour mot, parce qu’il n’existe pas de formule moins banale pour dire à quelqu’un qu’on veut le revoir.
Raouf sortit un téléphone de sa poche. Un Nokia ancien modèle, rayé, l’écran fendu dans un coin.
— Donne-moi ton numéro.
Elle le lui donna. Il le tapa lentement, avec ses doigts larges. Elle remarqua ses mains — les mains d’un ingénieur, carrées, avec des callosités qui ne venaient pas du travail de bureau. Il avait dû construire des choses, autrefois. Des choses solides.
— Je t’appelle, dit-il.
— D’accord.
Elle repartit vers le lycée. Elle ne se retourna pas. Mais en traversant l’avenue de la Liberté, elle sentait encore le poids de son regard dans son dos — un poids qui n’était pas désagréable, qui avait la densité exacte de quelque chose de suspendu, d’inachevé, qui datait de vingt ans et qui venait peut-être de se remettre en mouvement.
Dans la salle des professeurs, en posant son manteau trempé sur le dossier de sa chaise, elle surprit une conversation entre deux collègues. Mohsen, le professeur d’histoire, montrait quelque chose sur son téléphone à Samira, qui enseignait l’arabe. L’écran était trop petit pour que Nadia voie clairement, mais elle entendit les mots : Sidi Bouzid. Manifestations. Tirs.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.
Mohsen leva les yeux. Il avait l’air fatigué, un cerne gris sous chaque œil.
— Rien, dit-il. Tout.
Puis il rangea son téléphone et alla faire cours.
Ce jour-là, Nadia enseigna Maupassant à une classe de terminale qui n’écoutait pas. Les élèves regardaient leurs téléphones sous les tables avec une avidité qu’elle n’avait jamais vue — pas l’avidité des jeux ou des messages d’amour, mais celle de quelque chose de grave, de quelque chose qui se passait au-dehors et qui, pour la première fois, était plus intéressant que tout ce qu’on pouvait dire à l’intérieur d’une salle de classe.
En rentrant chez elle, le soir, elle passa devant le banc. Il était vide. La pluie avait cessé. La façade du Majestic luisait dans la lumière des réverbères, nacrée, spectrale, comme un visage qu’on retrouve après des années d’absence et qu’on ne sait pas encore si on a le droit de toucher.
Chapitre 2 — Cristal
Le café s’appelait Le Palmarium. Il n’avait rien de remarquable — une terrasse couverte donnant sur l’avenue de Paris, des chaises en plastique blanc, un comptoir en formica où un vieil homme en tablier servait des expressos dans des tasses ébréchées et des thés aux pignons dans des verres trop chauds pour les doigts. C’était un café d’habitués, un café d’hommes surtout — retraités en veste de laine, chauffeurs de taxi entre deux courses, étudiants qui venaient pour le wifi et restaient pour l’inertie — mais on y voyait aussi quelques femmes, le matin, des secrétaires en pause ou des commerçantes du quartier. Le Palmarium existait depuis toujours. Il n’avait pas changé de décor depuis les années 1970 et ne changerait probablement jamais, parce que les cafés de Tunis, comme les cafés de Lisbonne ou de Vienne, ont cette particularité de résister au temps par la seule force de leur immobilité.
Nadia arriva la première.
Elle choisit une table au fond, près du mur où une affiche jaunie vantait les mérites d’une marque de limonade disparue. Elle commanda un expresso, alluma une Cristal. La fumée montait droit dans l’air immobile. Il était dix heures du matin, un samedi, et le café était à moitié vide — cette moitié vide qui, dans les cafés tunisiens, ressemble paradoxalement à du plein, parce que les quelques hommes présents occupent l’espace avec une autorité silencieuse, comme s’ils étaient cent.
Elle se demanda ce qu’elle faisait là.
C’est une question qu’on se pose rarement de manière honnête. Le plus souvent, on y répond par une évidence pratique — je suis là parce que j’ai rendez-vous, parce que j’ai soif, parce qu’il fait froid dehors. Mais ce matin-là, dans Le Palmarium, Nadia se posa la question pour de vrai, comme on retourne un vêtement pour voir la doublure. Elle avait trente-six ans, un fils de onze ans, un divorce derrière elle, un appartement trop petit, un métier qu’elle aimait sans passion, et elle était assise dans un café à attendre un homme qu’elle n’avait pas vu depuis vingt ans et dont elle ne savait presque rien — sinon qu’il avait les mains carrées, les tempes grises, et qu’il s’asseyait le matin sous la pluie devant un hôtel fermé.
Raouf arriva avec dix minutes de retard. Il entra sans chercher des yeux, alla directement vers elle — comme s’il avait su d’avance quelle table elle choisirait. Il portait la même veste sombre que l’autre jour. Il sentait le tabac et quelque chose de plus doux, peut-être un savon au bois de santal. Il s’assit en face d’elle, commanda un thé aux pignons d’un geste au serveur, et dit :
— Pardon pour le retard. Le bus.
— Tu prends le bus ?
— Je n’ai plus de voiture. Je l’ai vendue en septembre.
Il dit cela sans amertume, mais Nadia comprit qu’il y avait une histoire derrière cette phrase — une histoire d’argent, de fierté, de choses qui se défont lentement. On ne vend pas sa voiture à Tunis sans raison. À Tunis, une voiture est un organe.
— Tu habites où ? demanda-t-elle.
— La Marsa.
La Marsa. Le quartier des villas blanches, des bougainvilliers, de la bourgeoisie de bonne tenue. Nadia ajusta mentalement l’image qu’elle se faisait de Raouf : il avait épousé une femme de La Marsa, vécu dans une maison de La Marsa, conduit une voiture de La Marsa. Puis quelque chose s’était grippé.
— Et toi ? dit-il. Lafayette, tu m’as dit.
— Un deux-pièces au cinquième sans ascenseur. Avec Yassine.
— Yassine ?
— Mon fils. Onze ans.
Il hocha la tête. Il ne demanda pas et le père. Nadia lui en fut reconnaissante. C’est aux questions qu’on ne pose pas qu’on reconnaît les gens qui ont traversé des choses.
Le thé arriva. Raouf prit le verre brûlant dans ses paumes sans grimacer. Les pignons flottaient à la surface comme de petits poissons pâles. Il but une gorgée, reposa le verre, et regarda Nadia avec cette même lenteur qu’elle avait déjà remarquée — une lenteur qui n’était pas de l’hésitation mais de l’attention, une manière de prendre le temps de voir avant de parler.
— Vingt ans, dit-il.
— Vingt ans.
— Tu n’as pas changé.
— Ne dis pas de bêtises.
— Je ne dis pas de bêtises. Tu as changé, évidemment — on change en vingt ans, il faudrait être mort pour ne pas changer. Mais quelque chose n’a pas changé. La manière dont tu tiens ta cigarette, peut-être. Ou autre chose, je ne sais pas. Quelque chose dans les yeux.
Nadia écrasa sa Cristal dans le cendrier. Elle en ralluma une immédiatement — un geste qui trahissait la nervosité plus sûrement que n’importe quel mot.
— Toi, dit-elle, tu as les tempes grises.
— Oui.
— Ça te va bien.
Elle n’avait pas prévu de dire cela et, l’ayant dit, elle sentit quelque chose bouger entre eux — un déplacement d’air, une frontière qui reculait d’un millimètre. Il sourit. C’était la première fois qu’elle le voyait sourire, et ce sourire n’avait rien de la politesse — il venait de loin, d’un endroit sincère, un sourire de gamin dans un visage d’homme fatigué.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda-t-elle. En vingt ans.
Il résuma. Marseille, l’école d’ingénieurs, les premières années de travail en France, le retour à Tunis en 2003, le mariage avec Sonia, les deux filles, l’entreprise de BTP qui marchait bien, puis le contrat perdu — un projet de résidence à Hammamet, cent vingt logements, le dossier bouclé, le financement acquis, et un matin un coup de téléphone : le marché avait été réattribué. Un cousin des Trabelsi. On n’avait même pas pris la peine de lui donner une explication. Depuis, huit mois de chômage technique, les économies qui fondent, Sonia qui ne dit rien mais dont le silence pèse plus lourd chaque semaine.
— Et le Majestic ? dit Nadia. Pourquoi tu vas t’asseoir devant ?
Raouf fit tourner son verre de thé entre ses doigts.
— Mon père est mort en 2008. Trois jours avant la fermeture de l’hôtel. Il livrait encore, tu sais. À soixante-douze ans, il livrait encore des fruits au Majestic. Des oranges, des citrons beldi, des figues de Barbarie en saison. Le dernier jour où il a livré, c’était un mardi. Le vendredi il était mort. Crise cardiaque, dans la camionnette, devant le marché central. On l’a retrouvé les mains sur le volant.
Il but une gorgée de thé.
— Quand je m’assieds devant l’hôtel, dit-il, je ne pense pas à lui. Enfin si, un peu. Mais surtout je regarde le bâtiment. Tu as vu la façade ? L’Art Nouveau ? Les courbes, les moulures, les ferronneries ? C’est un des plus beaux immeubles de Tunis. Et il est en train de crever derrière des bâches.
— Ils doivent le rénover.
— Ils doivent le rénover depuis six ans. Le chantier est mort. Plus d’argent, plus de permis, plus rien. L’hôtel attend.
— Il attend quoi ?
Raouf la regarda.
— Je ne sais pas. Peut-être la même chose que nous tous.
Un silence. Le serveur passa avec un plateau chargé de verres de thé. Quelque part dans le café, un poste de radio diffusait les informations — la voix officielle, lisse, contrôlée, qui parlait de développement régional et de tourisme. Puis une voix plus basse, celle d’un client au comptoir, dit quelque chose que Nadia ne comprit pas entièrement mais dont elle saisit deux mots : Kasserine. Morts.
Raouf avait sorti son téléphone. Il le posa sur la table, l’écran vers Nadia.
— Tu as vu ça ?
C’était une vidéo. Floue, tremblante, filmée avec un téléphone. On y voyait une rue — une rue de province, bordée de bâtiments bas, poussiéreuse — et des gens qui couraient. Des jeunes, surtout. On entendait des cris, puis quelque chose qui ressemblait à une détonation. L’image basculait, le ciel remplaçait la rue, puis la vidéo s’arrêtait.
— C’est Sidi Bouzid ? demanda Nadia.
— Kasserine. Hier.
Elle regarda la vidéo une deuxième fois. Le son grésillant, les cris, la course. Quelque chose dans cette image la fit frissonner — non pas la violence elle-même, mais la qualité de l’image, sa pauvreté, comme si la réalité était trop énorme pour tenir dans un écran de téléphone.
— Ça se répand, dit Raouf. Mon cousin est à Sidi Bouzid. Il m’envoie des vidéos tous les jours. La police tire. Les gens sortent quand même.
— Et à Tunis ?
— Rien. Pour l’instant, rien. Mais tu sens quelque chose, non ? Dans la rue, dans les conversations. Les gens parlent sans ouvrir la bouche. Comme si tout le monde savait quelque chose que personne n’ose dire.
Nadia savait. Elle le sentait depuis des jours au lycée — ce frémissement muet dans les couloirs, les élèves plus silencieux que d’habitude ou au contraire plus agités, les téléphones qu’on sortait sous les tables avec une urgence nouvelle. Mohsen, le professeur d’histoire, avait cessé de manger à la cantine. Il passait les pauses déjeuner dans sa voiture, le téléphone vissé à l’oreille. Tout le monde sentait quelque chose, mais personne ne pouvait dire quoi exactement, parce qu’en Tunisie on avait appris depuis des années à ne pas nommer les choses — à parler du temps qu’il fait quand on voulait parler du pays, à dire inch’Allah quand on voulait dire c’est foutu.
— Ça fait peur, dit Nadia.
— Non, dit Raouf. Pas peur. Autre chose.
Il reprit son verre de thé, but le reste d’un trait, croqua un pignon entre ses dents. Puis il se pencha légèrement en avant et Nadia sentit l’odeur de santal, de tabac, de peau chaude — une odeur qui, sans qu’elle puisse se l’expliquer, convoqua immédiatement l’escalier de juillet 1990, les marches de terrazzo, la lumière jaune de l’ampoule du palier, et la main de Raouf à trois centimètres de la sienne.
— Tu te souviens, dit-il, de l’escalier ?
Il avait posé la question sans préambule, sans transition, comme s’il poursuivait une conversation qui n’avait jamais cessé — une conversation de vingt ans qu’ils avaient simplement mise sur pause.
— Oui, dit Nadia.
— J’y pense souvent.
— Moi aussi.
Ce fut tout. Ils n’en dirent pas plus. Mais ce qui venait d’être échangé avait la densité d’un aveu — un aveu qui ne portait sur rien de précis, sur aucun acte, aucun mot, rien qu’un escalier et une proximité interrompue, mais qui contenait en germe tout ce qui pouvait advenir.
Raouf demanda l’addition. En posant ses pièces sur la soucoupe, il dit :
— Tu veux voir l’intérieur du Majestic ?
— L’intérieur ? C’est fermé.
— Je connais le gardien. Moncef. Il était serveur du temps de mon père. Il vit dans une loge au fond, côté cour. Il a les clés de tout.
Nadia hésita. Pas longtemps — le temps d’écraser sa Cristal, de prendre son sac, de vérifier machinalement son téléphone. Aucun appel. Yassine était chez son père pour le week-end.
— D’accord, dit-elle.
Ils sortirent du Palmarium. L’avenue de Paris, mouillée de pluie fraîche, luisait sous un ciel bas. En marchant côte à côte vers le Majestic, ils ne se touchèrent pas, mais la distance entre leurs épaules — quinze centimètres, peut-être vingt — avait une température. C’était mesurable. C’était là.
Chapitre 3 — La porte de service
Moncef ouvrit avec un trousseau de clés si gros qu’on aurait dit un accessoire de théâtre. La porte de service donnait sur une ruelle étroite, côté avenue Habib Thameur, entre une benne à ordures verte et un muret où poussait un figuier sauvage. C’était une porte grise, anonyme, sans signe distinctif — le genre de porte devant laquelle on passe mille fois sans se demander ce qu’il y a derrière.
Derrière, il y avait un couloir.
Un long couloir au carrelage noir et blanc — damier de l’époque, 1914, chaque carreau bordé d’une frise de losanges crème — éclairé par une ampoule nue qui pendait d’un fil. L’odeur frappa Nadia en premier. Pas une odeur désagréable, mais une odeur complexe, une odeur archéologique — des strates de plâtre frais, de poussière ancienne, de cire de parquet fantôme, de moisi léger, et, très loin en dessous, l’écho d’un parfum de tubéreuse ou de jasmin qui avait dû imprégner les murs pendant des décennies et que même la rénovation n’avait pas réussi à tuer tout à fait.
Moncef marchait devant. Il avait soixante ans, peut-être plus — un visage tanné par le soleil des terrasses, des yeux très noirs sous des sourcils broussailleux, un corps sec, voûté, qui se déplaçait dans les couloirs de l’hôtel avec une aisance de somnambule. Il portait un pull à col roulé bleu marine sur un pantalon de toile grise et des babouches jaunes qui ne faisaient aucun bruit sur le carrelage.
— Attention à la marche, dit-il sans se retourner.
Raouf avait posé sa main sur l’épaule de Nadia pour la guider dans la pénombre. La main resta là trois secondes — le temps de franchir un seuil, de descendre une marche — puis se retira. Nadia sentit l’empreinte de chaleur à travers le tissu de son manteau bien après que la main eut disparu.
Ils débouchèrent dans le hall.
Ce qu’elle vit la fit s’arrêter net.
Le hall du Majestic était vaste — bien plus vaste qu’on ne l’aurait imaginé depuis la rue. Un espace rectangulaire, haut de plafond, avec un double escalier de marbre blanc qui montait vers les étages en se divisant en deux volées symétriques. Le sol était recouvert de dalles de marbre veiné, certaines fendues, d’autres remplacées par du contreplaqué. Les murs portaient encore les moulures Art Nouveau d’origine — des guirlandes de stuc, des volutes végétales, des médaillons ovales où l’on devinait des visages de femmes aux yeux clos. Mais tout cela était recouvert d’une couche de poussière blanche — poussière de plâtre, poussière de temps — qui donnait à l’ensemble l’apparence d’une photographie sépia, d’un lieu qui existait à moitié dans le présent et à moitié dans le souvenir.
Les lustres avaient été décrochés. À leur place, des fils électriques pendaient du plafond comme des lianes. Des miroirs étaient posés contre les murs, emballés dans du papier kraft et du ruban adhésif. Des pots de peinture vides s’empilaient dans un coin. Un escabeau rouillé tenait en équilibre contre la rampe de l’escalier. Et partout — sur les dalles, sur les marches, sur les rebords de fenêtre — cette poussière blanche qui transformait le moindre pas en empreinte visible.
Nadia avança au milieu du hall. Ses talons claquèrent sur le marbre, et l’écho revint des murs avec un délai qui trahissait le vide — un écho de cathédrale, un écho d’endroit où personne ne vit plus.
— C’est beau, dit-elle.
Ce n’était pas exactement le mot. Beau, c’est ce qu’on dit devant un coucher de soleil ou un tableau. Ce qui se dégageait du hall du Majestic était autre chose — une beauté abîmée, suspendue, qui serrait la gorge au lieu de la dilater. La beauté de ce qui a été magnifique et qui ne l’est plus tout à fait, la beauté de ce qui attend quelque chose — une main, un regard, un geste de réparation — et qui attend depuis trop longtemps.
Moncef s’était arrêté au pied de l’escalier. Il regardait Nadia avec une satisfaction discrète, celle du propriétaire qui montre sa maison et qui voit que l’invité comprend.
— Quand l’hôtel a ouvert, en 1919, dit-il, c’était le plus beau de Tunis. Le seul quatre-étages de l’avenue de Paris. René Kisraoui — le fondateur — avait fait venir le marbre d’Italie, les ferronneries de France, les carreaux de faïence de Nabeul. Chaque chambre avait un lavabo en porcelaine avec des robinets en cuivre. En 1919, à Tunis, c’était le luxe absolu.
— Et pendant la guerre ? demanda Nadia.
Moncef la regarda. Ses yeux noirs se plissèrent.
— La guerre. Oui.
Il s’assit sur la troisième marche de l’escalier — un geste familier, de quelqu’un qui s’est assis là des centaines de fois — et croisa ses mains sur ses genoux.
— En novembre 42, les Allemands sont arrivés. Ils ont réquisitionné l’hôtel en une nuit. Le matin, les clients étaient là — des voyageurs de commerce, quelques Français, un couple d’Italiens. Le soir, c’était la Kommandantur. Des officiers allemands dans le hall, des drapeaux à croix gammée sur la terrasse, des voitures noires garées devant l’entrée. Le personnel est resté — on n’avait pas le choix. Mon père travaillait aux cuisines. Il avait dix-sept ans. Il m’a raconté.
Moncef désigna un point du hall, à gauche de l’escalier, là où le mur formait un léger renfoncement.
— C’est là que Borgel venait. Moïse Borgel, le président de la communauté juive. Il devait se présenter deux fois par jour, le matin et le soir, à la Kommandantur. Il venait à pied depuis la Hara — le quartier juif, derrière la Médina. Mon père le voyait passer dans le hall. Un vieil homme de soixante-dix ans, en costume sombre, le chapeau à la main. Il ne disait rien. Il traversait le hall, montait l’escalier, disparaissait dans le bureau du colonel. Puis il redescendait. Parfois il avait les mains qui tremblaient. Mon père ne lui parlait jamais — on n’avait pas le droit. Mais un jour, en le croisant dans le couloir de service, il lui a glissé un morceau de pain dans la poche. Sans un mot. Borgel n’a pas tourné la tête. Mais le lendemain, la poche de son veston était vide.
Le silence qui suivit avait un poids. Nadia regardait le renfoncement du mur comme si elle pouvait y voir la silhouette du vieil homme en costume sombre. Raouf, adossé à un pilier, ne bougeait pas.
— Six mois, dit Moncef. Novembre 42 à mai 43. Six mois de Kommandantur. Puis les Américains sont entrés dans Tunis et ils se sont installés ici aussi — dans les mêmes bureaux, les mêmes chambres. Mon père a cuisiné pour les Allemands puis pour les Américains. Les mêmes bricks, les mêmes salades mechouia. L’hôtel ne choisit pas ses clients.
Il se leva de la marche, épousseta son pantalon.
— Venez. Je vais vous montrer les étages.
Ils montèrent l’escalier. La rampe de fer forgé — des entrelacs de feuilles d’acanthe, noircis par le temps — vibrait sous la main. Au premier étage, un couloir s’ouvrait sur une enfilade de portes fermées. Moncef en ouvrit une.
La chambre avait été vidée de tout meuble. Il ne restait que la carcasse — les murs crème écaillés, une fenêtre à deux battants donnant sur l’avenue de Paris, une rosace de plâtre au plafond d’où pendait un fil sans ampoule. Au sol, des traces rectangulaires plus claires indiquaient l’emplacement du lit, de l’armoire, de la table de nuit — le fantôme des meubles, plus présent que les meubles eux-mêmes.
— Barbara a dormi ici, dit Moncef. Chambre 14. En 1964, je crois. Ou 65. Elle était venue chanter au Théâtre municipal. Elle est descendue au Majestic parce que c’était le seul hôtel où le piano du bar était accordé. Le soir, après le concert, elle descendait au bar et elle jouait. Pour personne. Le bar était fermé, il n’y avait que moi — j’étais serveur à l’époque — et le veilleur de nuit. Elle jouait pendant une heure, peut-être deux. Puis elle remontait. Elle ne disait pas bonsoir. Elle ne disait rien.
Nadia touchait le mur. Sous la peinture craquelée, elle sentait le grain du plâtre, les irrégularités, les couches successives — comme si le mur avait une peau, et sous cette peau une chair, et sous cette chair une mémoire.
— Et Brassens ? demanda Raouf.
Moncef eut un geste de la main.
— Brassens, c’était autre chose. Brassens descendait au bar, commandait un pastis — un pastis tunisien, du Boga — et restait assis au comptoir toute la soirée en parlant avec les gens. N’importe qui. Le chauffeur de taxi, le plombier, le fils du patron. Il ne faisait pas de différence. Il était gros, il riait fort, il sentait la pipe. Les clients le reconnaissaient, il s’en fichait. Il disait : je suis pas en service.
Ils continuèrent. Deuxième étage. Le couloir était plus étroit, l’éclairage plus faible — une seule ampoule au bout du corridor, comme un œil jaune dans la pénombre. Moncef ouvrit la porte de la chambre 22.
Celle-ci n’était pas tout à fait vide. Il restait un matelas — un matelas à une place et demie, posé à même le carrelage, recouvert d’un drap qui avait été blanc et qui était devenu gris. Un oreiller sans taie. Et, contre le mur, une chaise pliante en métal.
— Les ouvriers ont laissé ça, dit Moncef. Le chef de chantier dormait ici quand les travaux ont commencé. Puis le chantier s’est arrêté et il est parti. Le matelas est resté.
La fenêtre donnait sur le jardin Habib Thameur. Nadia s’approcha, poussa le volet qui résista, puis céda avec un grincement de bois gonflé. La lumière de janvier entra — une lumière pâle, laiteuse, qui inonda la pièce d’un coup et révéla chaque grain de poussière en suspension dans l’air. Le jardin était en bas, vert malgré l’hiver, avec ses allées de gravier, ses bancs, ses palmiers, et au fond la rumeur sourde de l’avenue.
Raouf était resté à la porte. Il regardait Nadia devant la fenêtre ouverte — sa silhouette découpée par la lumière, ses cheveux sur le col du manteau, sa main posée sur le volet. Il regardait et il ne disait rien, et ce silence avait une qualité différente de tous les silences qu’ils avaient partagés jusqu’ici — c’était un silence habité, un silence qui contenait une décision pas encore prise, un mouvement pas encore accompli.
Moncef toussa.
— Bon, dit-il. Je vous laisse visiter. Je serai en bas.
Il referma la porte derrière lui. Ses babouches ne firent aucun bruit dans le couloir. On entendit seulement l’escalier craquer sous son poids — un craquement familier, presque tendre, comme un vieil animal qui accueille un vieil ami.
Nadia et Raouf restèrent seuls dans la chambre 22.
Ils ne se touchèrent pas. Pas ce jour-là. Mais quelque chose se posa dans la pièce — quelque chose d’invisible et de lourd, comme un accord de musique qu’on laisse vibrer sans le résoudre. Nadia regardait le jardin. Raouf regardait Nadia. Le matelas gris était entre eux comme une question posée à voix basse et à laquelle personne ne répondrait tout de suite.
— C’est étrange, dit Nadia sans se retourner. Je me sens bien ici.
— Moi aussi.
— C’est un hôtel vide. Ça devrait être triste.
— Oui.
— Mais ça ne l’est pas.
Elle se retourna. Ils se regardèrent. La distance entre eux — quatre mètres, peut-être cinq — était à la fois immense et dérisoire. Il aurait suffi de trois pas. Mais trois pas, dans certaines circonstances, sont plus difficiles à faire que trois mille kilomètres.
— Il faut que j’y aille, dit Nadia.
— Tu dis toujours ça.
— C’est toujours vrai.
Elle sourit. Il sourit aussi. Et dans cet échange de sourires, dans cette chambre poussiéreuse, avec le jardin en bas et la ville au loin et l’hôtel tout autour d’eux comme un corps immense et patient, quelque chose bascula — pas encore un acte, pas encore un mot, mais une certitude. La certitude qu’ils reviendraient.
En sortant du Majestic par la porte de service, ils retrouvèrent la ruelle, la benne à ordures, le figuier sauvage. L’air de janvier les frappa comme une gifle fraîche après l’air confiné de l’hôtel. Ils marchèrent côte à côte jusqu’à l’avenue de Paris. Là, ils s’arrêtèrent.
— Mercredi, dit Raouf. Quatorze heures. Je peux avoir la clé.
Nadia ne répondit pas tout de suite. Elle chercha ses Cristal dans la poche gauche de son manteau, en alluma une, tira une bouffée. La fumée se mêla à la buée de son souffle dans l’air froid.
— D’accord, dit-elle.
Puis elle partit vers la gauche, vers Lafayette, vers son appartement au cinquième sans ascenseur où Yassine ne rentrerait que le lendemain. Et Raouf resta un instant sur le trottoir, les mains dans les poches, le regard tourné non pas vers Nadia qui s’éloignait mais vers la façade du Majestic — cette façade blanche, courbe, muette, derrière laquelle une chambre du deuxième étage venait de devenir autre chose qu’une chambre vide.
Ce soir-là, dans la petite télévision du salon de Lafayette, Nadia vit les images. Des manifestations à Sfax, à Sousse, à Thala. Des jeunes dans les rues, des pneus qui brûlent, des policiers qui reculent. Le présentateur parlait d’une voix mesurée, comme s’il décrivait un orage lointain. Mais ce n’était pas un orage lointain. C’était un incendie, et il se rapprochait.
Elle éteignit la télévision. Fuma une dernière Cristal à la fenêtre de la cuisine. Les antennes paraboliques du quartier se découpaient sur le ciel orangé de Tunis — cette lumière de pollution et de néon qui donne aux nuits tunisiennes leur couleur de cuivre. Quelque part au loin, une sirène de police. Puis le silence.
Dans ce silence, Nadia pensa à la chambre 22. Au matelas gris. À la lumière de janvier par le volet ouvert. À la main de Raouf sur son épaule dans le couloir sombre. Et cette pensée — simple, nette, chaude — fut la dernière chose qu’elle eut en tête avant de s’endormir, comme un secret qu’on glisse sous l’oreiller et qu’on retrouve intact au matin.