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L’o­deur de l’orange

L’o­deur de l’orange

Cha­pitres 1 à 3

Cha­pitre 1 — Le banc mouillé

La pluie de jan­vier à Tunis n’est pas une vraie pluie. C’est autre chose — un voile gris, tiède encore, qui tombe sans convic­tion sur les façades de l’a­ve­nue de Paris et donne aux trot­toirs cet éclat trouble, presque hui­leux, que les villes médi­ter­ra­néennes n’ont que quelques semaines par an. On ne sort pas le para­pluie pour cette pluie-là. On relève le col, on accé­lère le pas, on baisse les yeux sur les flaques et on se dit que ce n’est rien, que ça va pas­ser, que le soleil revien­dra avant midi.

Nadia mar­chait vite.

Elle mar­chait tou­jours vite le matin, ses talons plats frap­pant le bitume mouillé avec une régu­la­ri­té de métro­nome, le sac en ban­dou­lière ser­ré contre la hanche, le paquet de Cris­tal dans la poche gauche de son man­teau — tou­jours la gauche, tou­jours le même man­teau, un trench beige qu’elle por­tait depuis trois hivers et dont la cein­ture avait per­du sa boucle. Elle tra­ver­sait le jar­din Habib Tha­meur en dia­go­nale, cou­pant entre les bancs verts et les pal­miers, lon­geant le kiosque à musique fer­mé, évi­tant d’ins­tinct les flaques les plus pro­fondes. Le lycée était à dix minutes. Elle avait le temps.

Elle avait tou­jours le temps, d’ailleurs. Le temps était deve­nu depuis son divorce une matière étran­ge­ment élas­tique — elle en avait trop le soir, pas assez le matin, et les après-midi du mer­cre­di, quand Yas­sine était chez son père, le temps pre­nait une consis­tance vis­queuse et immo­bile qui la for­çait à fumer ciga­rette sur ciga­rette devant la fenêtre de la cui­sine en regar­dant les antennes para­bo­liques du quar­tier Lafayette.

Ce matin-là, elle ralentit.

Elle ne sut pas pour­quoi. Quelque chose dans la façade du Majes­tic, peut-être — cette blan­cheur Art Nou­veau qui pre­nait sous la pluie une teinte de nacre sale, les courbes douces des bal­cons, les volets fer­més du pre­mier étage der­rière les­quels on devi­nait le vide. L’hô­tel était fer­mé depuis 2005. Six ans déjà. Six ans que les écha­fau­dages enca­geaient le flanc gauche du bâti­ment, que les bâches bleues cla­quaient au vent d’hi­ver, que la porte prin­ci­pale était ver­rouillée der­rière une grille métal­lique où s’ac­cu­mu­laient les pros­pec­tus et les sacs plas­tique. Six ans que le Majes­tic était un fan­tôme plan­té au cœur de Tunis, entre les jar­dins et l’a­ve­nue, visible de par­tout, habi­té par personne.

Nadia le regar­dait chaque matin sans le voir. On ne voit plus ce qu’on regarde tous les jours. Mais ce matin-là — était-ce la pluie, la lumière, le froid inha­bi­tuel de ce début jan­vier — elle leva les yeux vers la ter­rasse du pre­mier étage et s’arrêta.

Il y avait un homme assis sur le banc qui fai­sait face à l’hô­tel, de l’autre côté de l’al­lée. Un homme en veste sombre, col rele­vé, les mains dans les poches, qui regar­dait lui aus­si la façade. Il ne bou­geait pas. Il ne sem­blait pas gêné par la pluie. Il était là comme on est assis dans son propre salon — ins­tal­lé, immo­bile, chez lui.

Nadia le regar­da trois secondes, peut-être quatre.

Ce fut suffisant.

Le corps recon­naît avant l’es­prit. C’est une loi que per­sonne n’en­seigne et que tout le monde connaît. Le corps recon­naît la sil­houette, l’in­cli­nai­son de la tête, la manière qu’a un homme de poser ses mains sur ses genoux — et il envoie le signal bien avant que le cer­veau n’ait eu le temps de fouiller dans ses archives pour trou­ver le nom, le visage, l’é­poque. Nadia sen­tit d’a­bord la cha­leur. Une cha­leur par­fai­te­ment dépla­cée dans le froid de jan­vier, une bouf­fée venue du ventre qui remon­ta jus­qu’aux joues. Puis le nom arriva.

Raouf.

Pas le nom de famille. Juste Raouf. Le pré­nom seul, comme un caillou lan­cé dans l’eau dor­mante de vingt années de silence.

Elle faillit conti­nuer. Ses jambes, entraî­nées par l’ha­bi­tude du tra­jet, firent encore deux pas en direc­tion du lycée. Puis elle s’ar­rê­ta de nou­veau. Se retour­na. L’homme sur le banc n’a­vait pas bou­gé. Il regar­dait tou­jours le Majes­tic avec cette atten­tion absente des gens qui ne regardent rien — ou qui regardent quelque chose que per­sonne d’autre ne peut voir.

— Raouf ?

Elle avait dit le nom à voix haute. Pas fort. Juste assez pour que la pluie ne le mange pas. L’homme tour­na la tête. Il avait vieilli — évi­dem­ment il avait vieilli, vingt ans c’est vingt ans — mais c’é­taient les mêmes yeux, ce brun très sombre qui don­nait l’im­pres­sion d’une pro­fon­deur, d’un puits. Le même front large. Les tempes grises, main­te­nant. Des plis autour de la bouche qu’il n’a­vait pas à dix-neuf ans.

Il la regar­da. Pas de sur­prise sur son visage. Quelque chose de plus lent — une recon­nais­sance qui pre­nait son temps, qui véri­fiait, qui confirmait.

— Nadia.

Ce n’é­tait pas une question.

Elle res­ta debout devant le banc, sous la pluie. Lui res­tait assis. Ils se regar­dèrent un moment sans rien dire, et ce silence n’a­vait rien de gênant — c’é­tait un silence plein, un silence qui conte­nait Bab El Kha­dra, l’é­té 1990, les ruelles blanches de chaux, l’o­deur de fri­ture et de jas­min, le père de Raouf qui char­geait des cageots d’o­ranges dans sa camion­nette à cinq heures du matin, la ter­rasse de Nadia d’où l’on voyait le mina­ret de la mos­quée Sidi Mah­rez, et cet esca­lier — cet esca­lier d’im­meuble un soir de juillet où quelque chose avait failli se pas­ser et ne s’é­tait pas passé.

— Tu es mouillé, dit-elle.

— Je sais.

— Tu attends quelqu’un ?

Il eut un geste vague en direc­tion du Majestic.

— Non. Je regarde.

— Tu regardes quoi ?

— L’hô­tel. Je viens sou­vent le matin. Je m’as­sieds là.

Il dit cela sans embar­ras, comme on avoue une habi­tude un peu étrange mais sans consé­quence — comme quel­qu’un qui dirait je mange mes tar­tines dans la bai­gnoire ou je parle aux chats.

— Mon père livrait des fruits ici, dit-il. Tu te sou­viens ? Les oranges, les citrons bel­di, les figues de Bar­ba­rie en sai­son. Il entrait par la porte de ser­vice, côté Habib Tha­meur. Moi je l’ac­com­pa­gnais le same­di. On por­tait les caisses ensemble. Je devais avoir huit ans la pre­mière fois.

Nadia ne se sou­ve­nait pas de cela — elle ne connais­sait le père de Raouf que comme une voix et une sil­houette, un homme mas­sif qui sen­tait l’a­grume et qui par­tait tou­jours trop tôt le matin. Mais elle hocha la tête. C’est ce qu’on fait quand quel­qu’un vous raconte un sou­ve­nir — on hoche la tête pour ne pas bri­ser le fil.

— Et toi ? dit-il. Tu habites dans le quartier ?

— J’en­seigne au lycée Bour­gui­ba. Le fran­çais. J’ha­bite Lafayette.

— Lafayette, répé­ta-t-il, comme si le nom du quar­tier avait une saveur.

Un silence. La pluie fai­blis­sait. Nadia regar­da sa montre — un geste qu’elle regret­ta immé­dia­te­ment, parce qu’il signi­fiait je dois y aller, et elle ne vou­lait pas encore y aller.

— Il faut que j’y aille, dit-elle quand même, parce que les gestes com­mandent aux mots plus sou­vent qu’on ne le croit.

— D’ac­cord.

Il ne bou­gea pas. Il ne pro­po­sa rien. Il la regar­da avec cette même len­teur et elle sen­tit de nou­veau la cha­leur — au ventre, aux joues, aux mains.

— Tu veux — commença-t-elle.

Elle s’ar­rê­ta. Ce qu’elle s’ap­prê­tait à dire était si banal qu’elle eut presque honte : tu veux qu’on prenne un café un de ces jours. Mais c’est exac­te­ment ce qu’elle dit, mot pour mot, parce qu’il n’existe pas de for­mule moins banale pour dire à quel­qu’un qu’on veut le revoir.

Raouf sor­tit un télé­phone de sa poche. Un Nokia ancien modèle, rayé, l’é­cran fen­du dans un coin.

— Donne-moi ton numéro.

Elle le lui don­na. Il le tapa len­te­ment, avec ses doigts larges. Elle remar­qua ses mains — les mains d’un ingé­nieur, car­rées, avec des cal­lo­si­tés qui ne venaient pas du tra­vail de bureau. Il avait dû construire des choses, autre­fois. Des choses solides.

— Je t’ap­pelle, dit-il.

— D’ac­cord.

Elle repar­tit vers le lycée. Elle ne se retour­na pas. Mais en tra­ver­sant l’a­ve­nue de la Liber­té, elle sen­tait encore le poids de son regard dans son dos — un poids qui n’é­tait pas désa­gréable, qui avait la den­si­té exacte de quelque chose de sus­pen­du, d’i­na­che­vé, qui datait de vingt ans et qui venait peut-être de se remettre en mouvement.

Dans la salle des pro­fes­seurs, en posant son man­teau trem­pé sur le dos­sier de sa chaise, elle sur­prit une conver­sa­tion entre deux col­lègues. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, mon­trait quelque chose sur son télé­phone à Sami­ra, qui ensei­gnait l’a­rabe. L’é­cran était trop petit pour que Nadia voie clai­re­ment, mais elle enten­dit les mots : Sidi Bou­zid. Mani­fes­ta­tions. Tirs.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

Moh­sen leva les yeux. Il avait l’air fati­gué, un cerne gris sous chaque œil.

— Rien, dit-il. Tout.

Puis il ran­gea son télé­phone et alla faire cours.

Ce jour-là, Nadia ensei­gna Mau­pas­sant à une classe de ter­mi­nale qui n’é­cou­tait pas. Les élèves regar­daient leurs télé­phones sous les tables avec une avi­di­té qu’elle n’a­vait jamais vue — pas l’a­vi­di­té des jeux ou des mes­sages d’a­mour, mais celle de quelque chose de grave, de quelque chose qui se pas­sait au-dehors et qui, pour la pre­mière fois, était plus inté­res­sant que tout ce qu’on pou­vait dire à l’in­té­rieur d’une salle de classe.

En ren­trant chez elle, le soir, elle pas­sa devant le banc. Il était vide. La pluie avait ces­sé. La façade du Majes­tic lui­sait dans la lumière des réver­bères, nacrée, spec­trale, comme un visage qu’on retrouve après des années d’ab­sence et qu’on ne sait pas encore si on a le droit de toucher.

Cha­pitre 2 — Cristal

Le café s’ap­pe­lait Le Pal­ma­rium. Il n’a­vait rien de remar­quable — une ter­rasse cou­verte don­nant sur l’a­ve­nue de Paris, des chaises en plas­tique blanc, un comp­toir en for­mi­ca où un vieil homme en tablier ser­vait des expres­sos dans des tasses ébré­chées et des thés aux pignons dans des verres trop chauds pour les doigts. C’é­tait un café d’ha­bi­tués, un café d’hommes sur­tout — retrai­tés en veste de laine, chauf­feurs de taxi entre deux courses, étu­diants qui venaient pour le wifi et res­taient pour l’i­ner­tie — mais on y voyait aus­si quelques femmes, le matin, des secré­taires en pause ou des com­mer­çantes du quar­tier. Le Pal­ma­rium exis­tait depuis tou­jours. Il n’a­vait pas chan­gé de décor depuis les années 1970 et ne chan­ge­rait pro­ba­ble­ment jamais, parce que les cafés de Tunis, comme les cafés de Lis­bonne ou de Vienne, ont cette par­ti­cu­la­ri­té de résis­ter au temps par la seule force de leur immobilité.

Nadia arri­va la première.

Elle choi­sit une table au fond, près du mur où une affiche jau­nie van­tait les mérites d’une marque de limo­nade dis­pa­rue. Elle com­man­da un expres­so, allu­ma une Cris­tal. La fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile. Il était dix heures du matin, un same­di, et le café était à moi­tié vide — cette moi­tié vide qui, dans les cafés tuni­siens, res­semble para­doxa­le­ment à du plein, parce que les quelques hommes pré­sents occupent l’es­pace avec une auto­ri­té silen­cieuse, comme s’ils étaient cent.

Elle se deman­da ce qu’elle fai­sait là.

C’est une ques­tion qu’on se pose rare­ment de manière hon­nête. Le plus sou­vent, on y répond par une évi­dence pra­tique — je suis là parce que j’ai ren­dez-vous, parce que j’ai soif, parce qu’il fait froid dehors. Mais ce matin-là, dans Le Pal­ma­rium, Nadia se posa la ques­tion pour de vrai, comme on retourne un vête­ment pour voir la dou­blure. Elle avait trente-six ans, un fils de onze ans, un divorce der­rière elle, un appar­te­ment trop petit, un métier qu’elle aimait sans pas­sion, et elle était assise dans un café à attendre un homme qu’elle n’a­vait pas vu depuis vingt ans et dont elle ne savait presque rien — sinon qu’il avait les mains car­rées, les tempes grises, et qu’il s’as­seyait le matin sous la pluie devant un hôtel fermé.

Raouf arri­va avec dix minutes de retard. Il entra sans cher­cher des yeux, alla direc­te­ment vers elle — comme s’il avait su d’a­vance quelle table elle choi­si­rait. Il por­tait la même veste sombre que l’autre jour. Il sen­tait le tabac et quelque chose de plus doux, peut-être un savon au bois de san­tal. Il s’as­sit en face d’elle, com­man­da un thé aux pignons d’un geste au ser­veur, et dit :

— Par­don pour le retard. Le bus.

— Tu prends le bus ?

— Je n’ai plus de voi­ture. Je l’ai ven­due en septembre.

Il dit cela sans amer­tume, mais Nadia com­prit qu’il y avait une his­toire der­rière cette phrase — une his­toire d’argent, de fier­té, de choses qui se défont len­te­ment. On ne vend pas sa voi­ture à Tunis sans rai­son. À Tunis, une voi­ture est un organe.

— Tu habites où ? demanda-t-elle.

— La Marsa.

La Mar­sa. Le quar­tier des vil­las blanches, des bou­gain­vil­liers, de la bour­geoi­sie de bonne tenue. Nadia ajus­ta men­ta­le­ment l’i­mage qu’elle se fai­sait de Raouf : il avait épou­sé une femme de La Mar­sa, vécu dans une mai­son de La Mar­sa, conduit une voi­ture de La Mar­sa. Puis quelque chose s’é­tait grippé.

— Et toi ? dit-il. Lafayette, tu m’as dit.

— Un deux-pièces au cin­quième sans ascen­seur. Avec Yassine.

— Yas­sine ?

— Mon fils. Onze ans.

Il hocha la tête. Il ne deman­da pas et le père. Nadia lui en fut recon­nais­sante. C’est aux ques­tions qu’on ne pose pas qu’on recon­naît les gens qui ont tra­ver­sé des choses.

Le thé arri­va. Raouf prit le verre brû­lant dans ses paumes sans gri­ma­cer. Les pignons flot­taient à la sur­face comme de petits pois­sons pâles. Il but une gor­gée, repo­sa le verre, et regar­da Nadia avec cette même len­teur qu’elle avait déjà remar­quée — une len­teur qui n’é­tait pas de l’hé­si­ta­tion mais de l’at­ten­tion, une manière de prendre le temps de voir avant de parler.

— Vingt ans, dit-il.

— Vingt ans.

— Tu n’as pas changé.

— Ne dis pas de bêtises.

— Je ne dis pas de bêtises. Tu as chan­gé, évi­dem­ment — on change en vingt ans, il fau­drait être mort pour ne pas chan­ger. Mais quelque chose n’a pas chan­gé. La manière dont tu tiens ta ciga­rette, peut-être. Ou autre chose, je ne sais pas. Quelque chose dans les yeux.

Nadia écra­sa sa Cris­tal dans le cen­drier. Elle en ral­lu­ma une immé­dia­te­ment — un geste qui tra­his­sait la ner­vo­si­té plus sûre­ment que n’im­porte quel mot.

— Toi, dit-elle, tu as les tempes grises.

— Oui.

— Ça te va bien.

Elle n’a­vait pas pré­vu de dire cela et, l’ayant dit, elle sen­tit quelque chose bou­ger entre eux — un dépla­ce­ment d’air, une fron­tière qui recu­lait d’un mil­li­mètre. Il sou­rit. C’é­tait la pre­mière fois qu’elle le voyait sou­rire, et ce sou­rire n’a­vait rien de la poli­tesse — il venait de loin, d’un endroit sin­cère, un sou­rire de gamin dans un visage d’homme fatigué.

— Qu’est-ce qui t’est arri­vé ? deman­da-t-elle. En vingt ans.

Il résu­ma. Mar­seille, l’é­cole d’in­gé­nieurs, les pre­mières années de tra­vail en France, le retour à Tunis en 2003, le mariage avec Sonia, les deux filles, l’en­tre­prise de BTP qui mar­chait bien, puis le contrat per­du — un pro­jet de rési­dence à Ham­ma­met, cent vingt loge­ments, le dos­sier bou­clé, le finan­ce­ment acquis, et un matin un coup de télé­phone : le mar­ché avait été réat­tri­bué. Un cou­sin des Tra­bel­si. On n’a­vait même pas pris la peine de lui don­ner une expli­ca­tion. Depuis, huit mois de chô­mage tech­nique, les éco­no­mies qui fondent, Sonia qui ne dit rien mais dont le silence pèse plus lourd chaque semaine.

— Et le Majes­tic ? dit Nadia. Pour­quoi tu vas t’as­seoir devant ?

Raouf fit tour­ner son verre de thé entre ses doigts.

— Mon père est mort en 2008. Trois jours avant la fer­me­ture de l’hô­tel. Il livrait encore, tu sais. À soixante-douze ans, il livrait encore des fruits au Majes­tic. Des oranges, des citrons bel­di, des figues de Bar­ba­rie en sai­son. Le der­nier jour où il a livré, c’é­tait un mar­di. Le ven­dre­di il était mort. Crise car­diaque, dans la camion­nette, devant le mar­ché cen­tral. On l’a retrou­vé les mains sur le volant.

Il but une gor­gée de thé.

— Quand je m’as­sieds devant l’hô­tel, dit-il, je ne pense pas à lui. Enfin si, un peu. Mais sur­tout je regarde le bâti­ment. Tu as vu la façade ? L’Art Nou­veau ? Les courbes, les mou­lures, les fer­ron­ne­ries ? C’est un des plus beaux immeubles de Tunis. Et il est en train de cre­ver der­rière des bâches.

— Ils doivent le rénover.

— Ils doivent le réno­ver depuis six ans. Le chan­tier est mort. Plus d’argent, plus de per­mis, plus rien. L’hô­tel attend.

— Il attend quoi ?

Raouf la regarda.

— Je ne sais pas. Peut-être la même chose que nous tous.

Un silence. Le ser­veur pas­sa avec un pla­teau char­gé de verres de thé. Quelque part dans le café, un poste de radio dif­fu­sait les infor­ma­tions — la voix offi­cielle, lisse, contrô­lée, qui par­lait de déve­lop­pe­ment régio­nal et de tou­risme. Puis une voix plus basse, celle d’un client au comp­toir, dit quelque chose que Nadia ne com­prit pas entiè­re­ment mais dont elle sai­sit deux mots : Kas­se­rine. Morts.

Raouf avait sor­ti son télé­phone. Il le posa sur la table, l’é­cran vers Nadia.

— Tu as vu ça ?

C’é­tait une vidéo. Floue, trem­blante, fil­mée avec un télé­phone. On y voyait une rue — une rue de pro­vince, bor­dée de bâti­ments bas, pous­sié­reuse — et des gens qui cou­raient. Des jeunes, sur­tout. On enten­dait des cris, puis quelque chose qui res­sem­blait à une déto­na­tion. L’i­mage bas­cu­lait, le ciel rem­pla­çait la rue, puis la vidéo s’arrêtait.

— C’est Sidi Bou­zid ? deman­da Nadia.

— Kas­se­rine. Hier.

Elle regar­da la vidéo une deuxième fois. Le son gré­sillant, les cris, la course. Quelque chose dans cette image la fit fris­son­ner — non pas la vio­lence elle-même, mais la qua­li­té de l’i­mage, sa pau­vre­té, comme si la réa­li­té était trop énorme pour tenir dans un écran de téléphone.

— Ça se répand, dit Raouf. Mon cou­sin est à Sidi Bou­zid. Il m’en­voie des vidéos tous les jours. La police tire. Les gens sortent quand même.

— Et à Tunis ?

— Rien. Pour l’ins­tant, rien. Mais tu sens quelque chose, non ? Dans la rue, dans les conver­sa­tions. Les gens parlent sans ouvrir la bouche. Comme si tout le monde savait quelque chose que per­sonne n’ose dire.

Nadia savait. Elle le sen­tait depuis des jours au lycée — ce fré­mis­se­ment muet dans les cou­loirs, les élèves plus silen­cieux que d’ha­bi­tude ou au contraire plus agi­tés, les télé­phones qu’on sor­tait sous les tables avec une urgence nou­velle. Moh­sen, le pro­fes­seur d’his­toire, avait ces­sé de man­ger à la can­tine. Il pas­sait les pauses déjeu­ner dans sa voi­ture, le télé­phone vis­sé à l’o­reille. Tout le monde sen­tait quelque chose, mais per­sonne ne pou­vait dire quoi exac­te­ment, parce qu’en Tuni­sie on avait appris depuis des années à ne pas nom­mer les choses — à par­ler du temps qu’il fait quand on vou­lait par­ler du pays, à dire inch’Al­lah quand on vou­lait dire c’est foutu.

— Ça fait peur, dit Nadia.

— Non, dit Raouf. Pas peur. Autre chose.

Il reprit son verre de thé, but le reste d’un trait, cro­qua un pignon entre ses dents. Puis il se pen­cha légè­re­ment en avant et Nadia sen­tit l’o­deur de san­tal, de tabac, de peau chaude — une odeur qui, sans qu’elle puisse se l’ex­pli­quer, convo­qua immé­dia­te­ment l’es­ca­lier de juillet 1990, les marches de ter­raz­zo, la lumière jaune de l’am­poule du palier, et la main de Raouf à trois cen­ti­mètres de la sienne.

— Tu te sou­viens, dit-il, de l’escalier ?

Il avait posé la ques­tion sans pré­am­bule, sans tran­si­tion, comme s’il pour­sui­vait une conver­sa­tion qui n’a­vait jamais ces­sé — une conver­sa­tion de vingt ans qu’ils avaient sim­ple­ment mise sur pause.

— Oui, dit Nadia.

— J’y pense souvent.

— Moi aussi.

Ce fut tout. Ils n’en dirent pas plus. Mais ce qui venait d’être échan­gé avait la den­si­té d’un aveu — un aveu qui ne por­tait sur rien de pré­cis, sur aucun acte, aucun mot, rien qu’un esca­lier et une proxi­mi­té inter­rom­pue, mais qui conte­nait en germe tout ce qui pou­vait advenir.

Raouf deman­da l’ad­di­tion. En posant ses pièces sur la sou­coupe, il dit :

— Tu veux voir l’in­té­rieur du Majestic ?

— L’in­té­rieur ? C’est fermé.

— Je connais le gar­dien. Mon­cef. Il était ser­veur du temps de mon père. Il vit dans une loge au fond, côté cour. Il a les clés de tout.

Nadia hési­ta. Pas long­temps — le temps d’é­cra­ser sa Cris­tal, de prendre son sac, de véri­fier machi­na­le­ment son télé­phone. Aucun appel. Yas­sine était chez son père pour le week-end.

— D’ac­cord, dit-elle.

Ils sor­tirent du Pal­ma­rium. L’a­ve­nue de Paris, mouillée de pluie fraîche, lui­sait sous un ciel bas. En mar­chant côte à côte vers le Majes­tic, ils ne se tou­chèrent pas, mais la dis­tance entre leurs épaules — quinze cen­ti­mètres, peut-être vingt — avait une tem­pé­ra­ture. C’é­tait mesu­rable. C’é­tait là.

Cha­pitre 3 — La porte de service

Mon­cef ouvrit avec un trous­seau de clés si gros qu’on aurait dit un acces­soire de théâtre. La porte de ser­vice don­nait sur une ruelle étroite, côté ave­nue Habib Tha­meur, entre une benne à ordures verte et un muret où pous­sait un figuier sau­vage. C’é­tait une porte grise, ano­nyme, sans signe dis­tinc­tif — le genre de porte devant laquelle on passe mille fois sans se deman­der ce qu’il y a derrière.

Der­rière, il y avait un couloir.

Un long cou­loir au car­re­lage noir et blanc — damier de l’é­poque, 1914, chaque car­reau bor­dé d’une frise de losanges crème — éclai­ré par une ampoule nue qui pen­dait d’un fil. L’o­deur frap­pa Nadia en pre­mier. Pas une odeur désa­gréable, mais une odeur com­plexe, une odeur archéo­lo­gique — des strates de plâtre frais, de pous­sière ancienne, de cire de par­quet fan­tôme, de moi­si léger, et, très loin en des­sous, l’é­cho d’un par­fum de tubé­reuse ou de jas­min qui avait dû impré­gner les murs pen­dant des décen­nies et que même la réno­va­tion n’a­vait pas réus­si à tuer tout à fait.

Mon­cef mar­chait devant. Il avait soixante ans, peut-être plus — un visage tan­né par le soleil des ter­rasses, des yeux très noirs sous des sour­cils brous­sailleux, un corps sec, voû­té, qui se dépla­çait dans les cou­loirs de l’hô­tel avec une aisance de som­nam­bule. Il por­tait un pull à col rou­lé bleu marine sur un pan­ta­lon de toile grise et des babouches jaunes qui ne fai­saient aucun bruit sur le carrelage.

— Atten­tion à la marche, dit-il sans se retourner.

Raouf avait posé sa main sur l’é­paule de Nadia pour la gui­der dans la pénombre. La main res­ta là trois secondes — le temps de fran­chir un seuil, de des­cendre une marche — puis se reti­ra. Nadia sen­tit l’empreinte de cha­leur à tra­vers le tis­su de son man­teau bien après que la main eut disparu.

Ils débou­chèrent dans le hall.

Ce qu’elle vit la fit s’ar­rê­ter net.

Le hall du Majes­tic était vaste — bien plus vaste qu’on ne l’au­rait ima­gi­né depuis la rue. Un espace rec­tan­gu­laire, haut de pla­fond, avec un double esca­lier de marbre blanc qui mon­tait vers les étages en se divi­sant en deux volées symé­triques. Le sol était recou­vert de dalles de marbre vei­né, cer­taines fen­dues, d’autres rem­pla­cées par du contre­pla­qué. Les murs por­taient encore les mou­lures Art Nou­veau d’o­ri­gine — des guir­landes de stuc, des volutes végé­tales, des médaillons ovales où l’on devi­nait des visages de femmes aux yeux clos. Mais tout cela était recou­vert d’une couche de pous­sière blanche — pous­sière de plâtre, pous­sière de temps — qui don­nait à l’en­semble l’ap­pa­rence d’une pho­to­gra­phie sépia, d’un lieu qui exis­tait à moi­tié dans le pré­sent et à moi­tié dans le souvenir.

Les lustres avaient été décro­chés. À leur place, des fils élec­triques pen­daient du pla­fond comme des lianes. Des miroirs étaient posés contre les murs, embal­lés dans du papier kraft et du ruban adhé­sif. Des pots de pein­ture vides s’empilaient dans un coin. Un esca­beau rouillé tenait en équi­libre contre la rampe de l’es­ca­lier. Et par­tout — sur les dalles, sur les marches, sur les rebords de fenêtre — cette pous­sière blanche qui trans­for­mait le moindre pas en empreinte visible.

Nadia avan­ça au milieu du hall. Ses talons cla­quèrent sur le marbre, et l’é­cho revint des murs avec un délai qui tra­his­sait le vide — un écho de cathé­drale, un écho d’en­droit où per­sonne ne vit plus.

— C’est beau, dit-elle.

Ce n’é­tait pas exac­te­ment le mot. Beau, c’est ce qu’on dit devant un cou­cher de soleil ou un tableau. Ce qui se déga­geait du hall du Majes­tic était autre chose — une beau­té abî­mée, sus­pen­due, qui ser­rait la gorge au lieu de la dila­ter. La beau­té de ce qui a été magni­fique et qui ne l’est plus tout à fait, la beau­té de ce qui attend quelque chose — une main, un regard, un geste de répa­ra­tion — et qui attend depuis trop longtemps.

Mon­cef s’é­tait arrê­té au pied de l’es­ca­lier. Il regar­dait Nadia avec une satis­fac­tion dis­crète, celle du pro­prié­taire qui montre sa mai­son et qui voit que l’in­vi­té comprend.

— Quand l’hô­tel a ouvert, en 1919, dit-il, c’é­tait le plus beau de Tunis. Le seul quatre-étages de l’a­ve­nue de Paris. René Kis­raoui — le fon­da­teur — avait fait venir le marbre d’I­ta­lie, les fer­ron­ne­ries de France, les car­reaux de faïence de Nabeul. Chaque chambre avait un lava­bo en por­ce­laine avec des robi­nets en cuivre. En 1919, à Tunis, c’é­tait le luxe absolu.

— Et pen­dant la guerre ? deman­da Nadia.

Mon­cef la regar­da. Ses yeux noirs se plissèrent.

— La guerre. Oui.

Il s’as­sit sur la troi­sième marche de l’es­ca­lier — un geste fami­lier, de quel­qu’un qui s’est assis là des cen­taines de fois — et croi­sa ses mains sur ses genoux.

— En novembre 42, les Alle­mands sont arri­vés. Ils ont réqui­si­tion­né l’hô­tel en une nuit. Le matin, les clients étaient là — des voya­geurs de com­merce, quelques Fran­çais, un couple d’I­ta­liens. Le soir, c’é­tait la Kom­man­dan­tur. Des offi­ciers alle­mands dans le hall, des dra­peaux à croix gam­mée sur la ter­rasse, des voi­tures noires garées devant l’en­trée. Le per­son­nel est res­té — on n’a­vait pas le choix. Mon père tra­vaillait aux cui­sines. Il avait dix-sept ans. Il m’a raconté.

Mon­cef dési­gna un point du hall, à gauche de l’es­ca­lier, là où le mur for­mait un léger renfoncement.

— C’est là que Bor­gel venait. Moïse Bor­gel, le pré­sident de la com­mu­nau­té juive. Il devait se pré­sen­ter deux fois par jour, le matin et le soir, à la Kom­man­dan­tur. Il venait à pied depuis la Hara — le quar­tier juif, der­rière la Médi­na. Mon père le voyait pas­ser dans le hall. Un vieil homme de soixante-dix ans, en cos­tume sombre, le cha­peau à la main. Il ne disait rien. Il tra­ver­sait le hall, mon­tait l’es­ca­lier, dis­pa­rais­sait dans le bureau du colo­nel. Puis il redes­cen­dait. Par­fois il avait les mains qui trem­blaient. Mon père ne lui par­lait jamais — on n’a­vait pas le droit. Mais un jour, en le croi­sant dans le cou­loir de ser­vice, il lui a glis­sé un mor­ceau de pain dans la poche. Sans un mot. Bor­gel n’a pas tour­né la tête. Mais le len­de­main, la poche de son ves­ton était vide.

Le silence qui sui­vit avait un poids. Nadia regar­dait le ren­fon­ce­ment du mur comme si elle pou­vait y voir la sil­houette du vieil homme en cos­tume sombre. Raouf, ados­sé à un pilier, ne bou­geait pas.

— Six mois, dit Mon­cef. Novembre 42 à mai 43. Six mois de Kom­man­dan­tur. Puis les Amé­ri­cains sont entrés dans Tunis et ils se sont ins­tal­lés ici aus­si — dans les mêmes bureaux, les mêmes chambres. Mon père a cui­si­né pour les Alle­mands puis pour les Amé­ri­cains. Les mêmes bricks, les mêmes salades mechouia. L’hô­tel ne choi­sit pas ses clients.

Il se leva de la marche, épous­se­ta son pantalon.

— Venez. Je vais vous mon­trer les étages.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. La rampe de fer for­gé — des entre­lacs de feuilles d’a­canthe, noir­cis par le temps — vibrait sous la main. Au pre­mier étage, un cou­loir s’ou­vrait sur une enfi­lade de portes fer­mées. Mon­cef en ouvrit une.

La chambre avait été vidée de tout meuble. Il ne res­tait que la car­casse — les murs crème écaillés, une fenêtre à deux bat­tants don­nant sur l’a­ve­nue de Paris, une rosace de plâtre au pla­fond d’où pen­dait un fil sans ampoule. Au sol, des traces rec­tan­gu­laires plus claires indi­quaient l’emplacement du lit, de l’ar­moire, de la table de nuit — le fan­tôme des meubles, plus pré­sent que les meubles eux-mêmes.

— Bar­ba­ra a dor­mi ici, dit Mon­cef. Chambre 14. En 1964, je crois. Ou 65. Elle était venue chan­ter au Théâtre muni­ci­pal. Elle est des­cen­due au Majes­tic parce que c’é­tait le seul hôtel où le pia­no du bar était accor­dé. Le soir, après le concert, elle des­cen­dait au bar et elle jouait. Pour per­sonne. Le bar était fer­mé, il n’y avait que moi — j’é­tais ser­veur à l’é­poque — et le veilleur de nuit. Elle jouait pen­dant une heure, peut-être deux. Puis elle remon­tait. Elle ne disait pas bon­soir. Elle ne disait rien.

Nadia tou­chait le mur. Sous la pein­ture cra­que­lée, elle sen­tait le grain du plâtre, les irré­gu­la­ri­tés, les couches suc­ces­sives — comme si le mur avait une peau, et sous cette peau une chair, et sous cette chair une mémoire.

— Et Bras­sens ? deman­da Raouf.

Mon­cef eut un geste de la main.

— Bras­sens, c’é­tait autre chose. Bras­sens des­cen­dait au bar, com­man­dait un pas­tis — un pas­tis tuni­sien, du Boga — et res­tait assis au comp­toir toute la soi­rée en par­lant avec les gens. N’im­porte qui. Le chauf­feur de taxi, le plom­bier, le fils du patron. Il ne fai­sait pas de dif­fé­rence. Il était gros, il riait fort, il sen­tait la pipe. Les clients le recon­nais­saient, il s’en fichait. Il disait : je suis pas en service.

Ils conti­nuèrent. Deuxième étage. Le cou­loir était plus étroit, l’é­clai­rage plus faible — une seule ampoule au bout du cor­ri­dor, comme un œil jaune dans la pénombre. Mon­cef ouvrit la porte de la chambre 22.

Celle-ci n’é­tait pas tout à fait vide. Il res­tait un mate­las — un mate­las à une place et demie, posé à même le car­re­lage, recou­vert d’un drap qui avait été blanc et qui était deve­nu gris. Un oreiller sans taie. Et, contre le mur, une chaise pliante en métal.

— Les ouvriers ont lais­sé ça, dit Mon­cef. Le chef de chan­tier dor­mait ici quand les tra­vaux ont com­men­cé. Puis le chan­tier s’est arrê­té et il est par­ti. Le mate­las est resté.

La fenêtre don­nait sur le jar­din Habib Tha­meur. Nadia s’ap­pro­cha, pous­sa le volet qui résis­ta, puis céda avec un grin­ce­ment de bois gon­flé. La lumière de jan­vier entra — une lumière pâle, lai­teuse, qui inon­da la pièce d’un coup et révé­la chaque grain de pous­sière en sus­pen­sion dans l’air. Le jar­din était en bas, vert mal­gré l’hi­ver, avec ses allées de gra­vier, ses bancs, ses pal­miers, et au fond la rumeur sourde de l’avenue.

Raouf était res­té à la porte. Il regar­dait Nadia devant la fenêtre ouverte — sa sil­houette décou­pée par la lumière, ses che­veux sur le col du man­teau, sa main posée sur le volet. Il regar­dait et il ne disait rien, et ce silence avait une qua­li­té dif­fé­rente de tous les silences qu’ils avaient par­ta­gés jus­qu’i­ci — c’é­tait un silence habi­té, un silence qui conte­nait une déci­sion pas encore prise, un mou­ve­ment pas encore accompli.

Mon­cef toussa.

— Bon, dit-il. Je vous laisse visi­ter. Je serai en bas.

Il refer­ma la porte der­rière lui. Ses babouches ne firent aucun bruit dans le cou­loir. On enten­dit seule­ment l’es­ca­lier cra­quer sous son poids — un cra­que­ment fami­lier, presque tendre, comme un vieil ani­mal qui accueille un vieil ami.

Nadia et Raouf res­tèrent seuls dans la chambre 22.

Ils ne se tou­chèrent pas. Pas ce jour-là. Mais quelque chose se posa dans la pièce — quelque chose d’in­vi­sible et de lourd, comme un accord de musique qu’on laisse vibrer sans le résoudre. Nadia regar­dait le jar­din. Raouf regar­dait Nadia. Le mate­las gris était entre eux comme une ques­tion posée à voix basse et à laquelle per­sonne ne répon­drait tout de suite.

— C’est étrange, dit Nadia sans se retour­ner. Je me sens bien ici.

— Moi aussi.

— C’est un hôtel vide. Ça devrait être triste.

— Oui.

— Mais ça ne l’est pas.

Elle se retour­na. Ils se regar­dèrent. La dis­tance entre eux — quatre mètres, peut-être cinq — était à la fois immense et déri­soire. Il aurait suf­fi de trois pas. Mais trois pas, dans cer­taines cir­cons­tances, sont plus dif­fi­ciles à faire que trois mille kilomètres.

— Il faut que j’y aille, dit Nadia.

— Tu dis tou­jours ça.

— C’est tou­jours vrai.

Elle sou­rit. Il sou­rit aus­si. Et dans cet échange de sou­rires, dans cette chambre pous­sié­reuse, avec le jar­din en bas et la ville au loin et l’hô­tel tout autour d’eux comme un corps immense et patient, quelque chose bas­cu­la — pas encore un acte, pas encore un mot, mais une cer­ti­tude. La cer­ti­tude qu’ils reviendraient.

En sor­tant du Majes­tic par la porte de ser­vice, ils retrou­vèrent la ruelle, la benne à ordures, le figuier sau­vage. L’air de jan­vier les frap­pa comme une gifle fraîche après l’air confi­né de l’hô­tel. Ils mar­chèrent côte à côte jus­qu’à l’a­ve­nue de Paris. Là, ils s’arrêtèrent.

— Mer­cre­di, dit Raouf. Qua­torze heures. Je peux avoir la clé.

Nadia ne répon­dit pas tout de suite. Elle cher­cha ses Cris­tal dans la poche gauche de son man­teau, en allu­ma une, tira une bouf­fée. La fumée se mêla à la buée de son souffle dans l’air froid.

— D’ac­cord, dit-elle.

Puis elle par­tit vers la gauche, vers Lafayette, vers son appar­te­ment au cin­quième sans ascen­seur où Yas­sine ne ren­tre­rait que le len­de­main. Et Raouf res­ta un ins­tant sur le trot­toir, les mains dans les poches, le regard tour­né non pas vers Nadia qui s’é­loi­gnait mais vers la façade du Majes­tic — cette façade blanche, courbe, muette, der­rière laquelle une chambre du deuxième étage venait de deve­nir autre chose qu’une chambre vide.

Ce soir-là, dans la petite télé­vi­sion du salon de Lafayette, Nadia vit les images. Des mani­fes­ta­tions à Sfax, à Sousse, à Tha­la. Des jeunes dans les rues, des pneus qui brûlent, des poli­ciers qui reculent. Le pré­sen­ta­teur par­lait d’une voix mesu­rée, comme s’il décri­vait un orage loin­tain. Mais ce n’é­tait pas un orage loin­tain. C’é­tait un incen­die, et il se rapprochait.

Elle étei­gnit la télé­vi­sion. Fuma une der­nière Cris­tal à la fenêtre de la cui­sine. Les antennes para­bo­liques du quar­tier se décou­paient sur le ciel oran­gé de Tunis — cette lumière de pol­lu­tion et de néon qui donne aux nuits tuni­siennes leur cou­leur de cuivre. Quelque part au loin, une sirène de police. Puis le silence.

Dans ce silence, Nadia pen­sa à la chambre 22. Au mate­las gris. À la lumière de jan­vier par le volet ouvert. À la main de Raouf sur son épaule dans le cou­loir sombre. Et cette pen­sée — simple, nette, chaude — fut la der­nière chose qu’elle eut en tête avant de s’en­dor­mir, comme un secret qu’on glisse sous l’o­reiller et qu’on retrouve intact au matin.

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