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Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 2

PAR­TIE II

LES TROIS FENÊTRES

I

Les jours sui­vants, Wal­ter éta­blit une routine.

Il se levait vers neuf heures, des­cen­dait cher­cher un café au Quixote, remon­tait. À dix heures, il était à son poste près de la fenêtre. Il attendait.

La jeune mariée appa­rais­sait géné­ra­le­ment entre dix et onze heures. Tou­jours le même rituel — ouvrir la fenêtre, res­pi­rer l’air chaud, fumer une ciga­rette, refer­mer. Par­fois elle arro­sait sa fou­gère. Par­fois elle res­tait sim­ple­ment là, les mains sur le rebord, à regar­der le ciel qu’on ne voyait pas.

Wal­ter avait com­men­cé à l’ap­pe­ler Claire dans ses notes. Il ne savait pas pour­quoi ce nom-là. Peut-être parce qu’elle avait quelque chose de clair, de trans­pa­rent. Ou peut-être parce qu’il avait besoin qu’elle ait un nom.

L’homme au cha­peau venait irré­gu­liè­re­ment. Deux fois par semaine, par­fois trois. Tou­jours le soir, jamais long­temps. Wal­ter avait essayé de dis­cer­ner un pat­tern — les mar­dis et ven­dre­dis, peut-être — mais ça ne tenait pas. Cer­taines semaines il venait trois soirs de suite, puis dis­pa­rais­sait pen­dant cinq jours.

Ce qui était constant, c’é­tait l’ef­fet de ses visites. Chaque fois qu’il repar­tait, la fenêtre res­tait close le len­de­main. Comme si Claire avait besoin d’un jour pour récu­pé­rer. Pour rede­ve­nir présentable.

Wal­ter notait tout. Les horaires, les gestes, les varia­tions infimes dans la rou­tine. Il se disait que c’é­tait du maté­riel. Que ça ser­vi­rait pour le roman. Mais il savait qu’il men­tait. Il notait parce qu’il ne pou­vait pas faire autrement.

Un matin — c’é­tait un mer­cre­di, il s’en sou­vint plus tard — Claire fit quelque chose de dif­fé­rent. Elle ouvrit la fenêtre comme d’ha­bi­tude, mais cette fois elle sor­tit sur le petit bal­con en fer for­gé. Elle por­tait une robe bleue que Wal­ter ne lui avait jamais vue. Elle avait les che­veux atta­chés. Elle souriait.

Wal­ter en fut trou­blé. Ce sou­rire ne cor­res­pon­dait à rien de ce qu’il avait ima­gi­né. Il avait construit toute une his­toire autour de sa tris­tesse, de sa cap­ti­vi­té. Et voi­là qu’elle souriait.

Elle res­ta là dix minutes, à pro­fi­ter du soleil. Puis elle ren­tra et referma.

Wal­ter écri­vit : Mer­cre­di 11 août. Claire sou­rit. Pour­quoi ? Que s’est-il pas­sé ? Ai-je tout inventé ?

Le soir, l’homme au cha­peau revint. Cette fois, Wal­ter le vit mieux — il pas­sait juste sous sa fenêtre pour aller vers l’en­trée de l’im­meuble d’en face. Grand, mince, la qua­ran­taine peut-être. Cos­tume sombre bien cou­pé. Démarche assurée.

Rien dans son allure ne sug­gé­rait la vio­lence. Il aurait pu être ban­quier, avo­cat, méde­cin. Un homme respectable.

Wal­ter le vit entrer chez Claire. Les rideaux étaient tirés. Impos­sible de voir quoi que ce soit.

Il atten­dit. Une heure. Deux heures.

À vingt-trois heures, l’homme res­sor­tit. Démarche tou­jours aus­si assu­rée. Il mon­ta dans sa Buick et partit.

La lumière s’é­tei­gnit chez Claire.

Wal­ter se dit : Peut-être qu’il est gen­til. Peut-être que je me trompe complètement.

Mais il ne le croyait pas.

II

Vivian était plus dif­fi­cile à cerner.

Elle ne sui­vait aucune rou­tine iden­ti­fiable. Cer­tains soirs elle sor­tait à vingt heures, d’autres à minuit. Par­fois elle ren­trait à l’aube, par­fois pas du tout. Wal­ter avait renon­cé à noter ses allées et venues de manière sys­té­ma­tique — c’é­tait trop aléa­toire, trop imprévisible.

Ce qu’il notait, c’é­taient les détails. Les robes — verte, rouge, noire, argen­tée. Les chaus­sures — tou­jours des talons, jamais les mêmes. Les hommes — tou­jours dif­fé­rents, tou­jours bien habillés, tou­jours par­tis avant l’aube.

Un soir, Wal­ter la vit ren­trer seule vers deux heures du matin. Elle titu­bait légè­re­ment. Ivre, peut-être. Ou épui­sée. Elle s’as­sit sur son lit sans reti­rer ses chaus­sures, allu­ma une ciga­rette, et res­ta là, immobile.

Puis elle se mit à pleurer.

Wal­ter voyait ses épaules qui trem­blaient. Elle pleu­rait sans bruit, sans gestes démons­tra­tifs. Juste les larmes qui coulaient.

Il se sen­tit sale de regar­der ça. Mais il ne pou­vait pas détour­ner les yeux.

Au bout de vingt minutes, elle se leva, se désha­billa métho­di­que­ment, et se cou­cha. La lumière s’éteignit.

Wal­ter écri­vit : Jeu­di 12 août, 2h30. Vivian pleure. Pre­mière fois que je la vois pleu­rer. Pour­quoi ? Que s’est-il pas­sé ce soir ?

Le len­de­main, il la croi­sa de nou­veau dans le hall. Elle por­tait un tailleur gris, talons bas, lunettes de soleil. Elle avait l’air d’une secré­taire, d’une employée de bureau. Rien à voir avec la femme en robe rouge qu’il obser­vait la nuit.

Elle pas­sa devant lui sans le voir. Ou en fai­sant sem­blant de ne pas le voir.

Wal­ter la sui­vit des yeux. Il se deman­da où elle allait. Si elle avait vrai­ment un tra­vail, ou si c’é­tait juste une autre mise en scène.

Il mon­ta dans sa chambre et écri­vit une scène :

Vivian des­cen­dait les marches du Chel­sea, talons qui cla­quaient sur le marbre. Dehors, la cha­leur la frap­pa comme une gifle. Elle mar­cha jus­qu’à la 7e Ave­nue, héla un taxi.

« Où on va ? deman­da le chauffeur.

— Mid­town. Le Carou­sel Club.

— Vous tra­vaillez là-bas ?

— Quelque chose comme ça. »

Le taxi démar­ra. Vivian regar­dait défi­ler les rues. Elle pen­sa à la nuit pré­cé­dente. À l’homme qui l’a­vait trai­tée comme une pute. À l’argent qu’il avait lais­sé sur la table de nuit sans la regar­der. Cin­quante dol­lars. Elle avait comp­té deux fois pour être sûre.

Cin­quante dol­lars, c’é­tait bien. C’é­tait le loyer de deux semaines. C’é­tait le droit de res­ter au Chel­sea un peu plus long­temps. Le droit de ne pas encore retour­ner à Pitts­burgh, à la mai­son de sa mère, à l’u­sine où tra­vaillait son père.

Mais ça ne chan­geait rien au fait qu’elle s’é­tait sen­tie morte en accep­tant les billets.

Wal­ter s’ar­rê­ta. Il relut. C’é­tait peut-être com­plè­te­ment faux. Peut-être que Vivian ne fai­sait pas ça pour l’argent. Peut-être qu’elle aimait ces hommes, ou du moins cer­tains d’entre eux. Peut-être qu’elle était libre et heureuse.

Ou peut-être pas.

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais. Et c’é­tait ça le pire — cette incer­ti­tude, ce sen­ti­ment de pro­je­ter ses propres fan­tasmes sur une étrangère.

Il refer­ma son carnet.

III

Miles jouait de nou­veau régulièrement.

Tous les soirs, entre vingt-trois heures et deux heures du matin. Tou­jours à la fenêtre, torse nu, ciga­rette qui se consu­mait sur le rebord. Le son mon­tait dans la cour comme une prière, ou une plainte.

Wal­ter avait com­men­cé à recon­naître les mor­ceaux. Round Mid­night. In a Sen­ti­men­tal Mood. Lush Life. Des stan­dards qu’il mas­sa­crait avec une ten­dresse désespérée.

Cer­tains soirs, Miles impro­vi­sait. Des mélo­dies lentes, sinueuses, qui ne menaient nulle part. Comme s’il cher­chait quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à trouver.

Wal­ter l’a­vait recroi­sé deux fois depuis leur pre­mière ren­contre. Une fois dans le cou­loir — Miles lui avait fait un signe de tête sans s’ar­rê­ter. Une fois au Quixote — ils avaient bu un café ensemble, en silence, puis Miles était reparti.

Ils ne par­laient pas vrai­ment. C’é­tait mieux comme ça. Wal­ter sen­tait que Miles savait qu’il l’ob­ser­vait, qu’il écri­vait sur lui. Et Miles s’en fou­tait. Ou peut-être qu’il aimait ça. Peut-être qu’il jouait pour lui, maintenant.

Un soir, Wal­ter osa une question.

Ils étaient au Quixote, assis au comp­toir. Miles buvait un whis­ky. Wal­ter un café.

« Vous jouez où, d’habitude ? »

Miles haus­sa les épaules.

« Nulle part. Plus maintenant. »

« Mais avant ? »

« Har­lem. Des clubs. Le Min­ton’s, le Small’s Para­dise. » Il vida son verre. « Y’a longtemps. »

« Pour­quoi vous avez arrêté ? »

Miles le regar­da. Ses yeux étaient vides, ou peut-être juste fatigués.

« Parce que per­sonne ne vou­lait plus m’écouter. »

Il se leva et sortit.

Wal­ter res­ta au comp­toir. Il repen­sa à cette phrase. Per­sonne ne vou­lait plus m’é­cou­ter. Il se deman­da si Miles par­lait vrai­ment des clubs, ou de quelque chose de plus large. De la vie en géné­ral. Du monde qui se détournait.

Il écri­vit cette nuit-là :

Miles Par­ker avait trente-deux ans et il savait qu’il ne joue­rait plus jamais sur une scène. Pas une vraie scène. Pas devant un vrai public.

Il le savait depuis le soir où il avait audi­tion­né pour le quar­tette de Diz­zy Gil­les­pie et où Diz­zy lui avait dit, avec une gen­tillesse qui fai­sait encore plus mal : « T’es bon, gamin. Mais t’es pas assez bon. »

C’é­tait trois ans plus tôt. Depuis, Miles sur­vi­vait. Petits bou­lots. Emprunts. Dettes. Il avait ven­du ses cos­tumes, ses chaus­sures en cuir, sa montre. Il ne lui res­tait que le saxo­phone. Et même ça, il avait pen­sé le vendre.

Mais il ne pou­vait pas. Parce que sans le saxo­phone, il n’é­tait plus rien. Même pas un raté. Juste un type de trente-deux ans qui traî­nait dans un hôtel pour­ri en atten­dant que quelque chose se passe.

Alors il jouait. Tous les soirs. Pour lui-même. Et peut-être pour le type d’en face qui le regar­dait depuis sa fenêtre et qui, au moins, sem­blait écouter.

Wal­ter relut. Il pen­sa : C’est moi. C’est exac­te­ment moi.

Il se ser­vit un verre de whis­ky et but jus­qu’à ce que les mots se brouillent.

IV

Le quinze août, quelque chose changea.

Wal­ter était à sa fenêtre, comme d’ha­bi­tude, quand il vit Claire sor­tir sur son bal­con. Elle por­tait une valise.

Une petite valise en cuir mar­ron. Pas très grande. Juste assez pour quelques jours.

Elle la posa sur le bal­con, ren­tra, res­sor­tit avec un sac à main. Elle regar­da autour d’elle — vers le ciel, vers la rue, vers les fenêtres d’en face.

Wal­ter retint son souffle.

Elle allait partir.

Claire ren­tra, refer­ma la fenêtre. Wal­ter atten­dit. Dix minutes. Quinze.

Puis elle res­sor­tit de l’im­meuble, valise à la main. Elle por­tait la même robe bleue que le jour où elle avait sou­ri. Elle mar­chait vite, tête baissée.

Elle héla un taxi sur la 23e Rue. Le taxi démar­ra. Elle disparut.

Wal­ter res­ta figé. Il se sen­tait étran­ge­ment pani­qué. Comme si quelque chose d’im­por­tant venait de lui échapper.

Il nota : Lun­di 15 août, 11h20. Claire part. Valise. Taxi. Où va-t-elle ? Pour com­bien de temps ?

Le soir, l’homme au cha­peau arri­va à l’heure habi­tuelle. Wal­ter le vit mon­ter chez Claire. Il res­ta là, devant la porte, à frap­per. Per­sonne ne répondit.

Il frap­pa encore. Atten­dit. Puis il sor­tit une clé de sa poche et ouvrit.

Il res­ta à l’in­té­rieur cinq minutes. Puis il res­sor­tit, refer­ma la porte avec vio­lence, et partit.

Wal­ter écri­vit : L’homme au cha­peau a une clé. Donc : mari. Ou pro­prié­taire. Elle est par­tie sans le prévenir.

Il se sen­tit obs­cu­ré­ment sou­la­gé. Elle était par­tie. Elle s’é­tait enfuie. Peut-être qu’elle ne revien­drait jamais.

Mais deux jours plus tard, elle était de retour.

Wal­ter la vit ren­trer un mer­cre­di après-midi, même valise à la main. Elle mon­ta dans sa chambre. La fenêtre res­ta fer­mée tout l’après-midi.

Le soir, l’homme au cha­peau revint. Cette fois, il res­ta long­temps. Très long­temps. Jus­qu’à minuit passé.

Quand il par­tit, Wal­ter vit de la lumière chez Claire. Il crut dis­tin­guer une sil­houette près de la fenêtre. Mais les rideaux res­tèrent tirés.

Il écri­vit : Elle est reve­nue. Pour­quoi ? Où était-elle allée ? Et main­te­nant, qu’est-ce qu’il va se passer ?

V

Les jours pas­saient et Wal­ter écrivait.

Pas le roman qu’­Ha­rold atten­dait. Juste des frag­ments. Des scènes. Des tentatives.

Il écri­vait sur Claire qui s’en­fuyait et reve­nait. Sur Vivian qui se regar­dait dans le miroir et ne se recon­nais­sait plus. Sur Miles qui jouait pour un fantôme.

Il mélan­gait tout — ce qu’il voyait, ce qu’il ima­gi­nait, ce qu’il res­sen­tait. La fron­tière n’exis­tait plus.

Cer­tains soirs, il buvait. Du whis­ky cheap ache­té au Quixote. Il buvait jus­qu’à ce que les fenêtres d’en face se dédoublent, jus­qu’à ce que les sil­houettes deviennent floues.

Il se réveillait en plein après-midi, la bouche pâteuse, avec des pages écrites qu’il ne se rap­pe­lait pas avoir écrites. Par­fois elles étaient bonnes. Par­fois illisibles.

Harold n’a­vait pas rap­pe­lé. Wal­ter s’en fou­tait. Ou plu­tôt, il essayait de s’en foutre.

Un soir, il croi­sa Miles dans l’escalier.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi.

— Tu bois trop.

— Toi aussi.

— Ouais. » Miles sou­rit fai­ble­ment. « On est dans une belle merde, tous les deux. »

Ils s’as­sirent sur les marches, là, dans l’es­ca­lier. Ils fumèrent en silence.

« T’é­cris tou­jours ton truc ? deman­da Miles.

— Ouais.

— C’est bien ?

— Je sais pas. Peut-être. Peut-être pas. »

Miles hocha la tête.

« Moi je joue tou­jours. Tous les soirs. Pour per­sonne. Ça sert à rien mais je peux pas arrêter.

— Je sais.

— Tu sais vraiment ?

— Oui. »

Miles écra­sa sa cigarette.

« Des fois je me dis qu’on devrait faire quelque chose ensemble. Toi t’é­cris, moi je joue. On pour­rait mon­ter un spec­tacle. Un truc bizarre. Lit­té­ra­ture et jazz. Ça mar­che­rait jamais mais au moins on aurait essayé.

— Peut-être.

— Ou peut-être qu’on est juste deux connards qui se racontent des histoires. »

Wal­ter sourit.

« Pro­ba­ble­ment. »

Ils res­tèrent assis encore un moment. Puis Miles se leva.

« Faut que j’aille jouer. Si je joue pas, je dors pas.

— Je sais. Moi c’est pareil avec l’écriture. »

Miles mon­ta les esca­liers. Wal­ter l’en­ten­dit entrer dans sa chambre. Puis, quelques minutes plus tard, le saxo­phone commença.

Someone to Watch Over Me.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout, assis dans l’es­ca­lier. Puis il remon­ta écrire.

VI

Le vingt août, Wal­ter reçut une lettre d’Harold.

Il faillit ne pas l’ou­vrir. Mais il le fit quand même.

Wal­ter,

Je n’ai pas de nou­velles depuis trois semaines. J’i­ma­gine que tu n’as rien écrit, ou du moins rien que tu veuilles me montrer.

Écoute, je vais être direct. Je ne peux plus te cou­vrir. L’é­di­teur veut récu­pé­rer l’a­vance. J’ai réus­si à négo­cier un délai jus­qu’au 15 sep­tembre. Après, soit tu rends un manus­crit, soit tu rembourses.

Je sais que tu n’as pas l’argent. Alors écris. N’im­porte quoi. Mais écris.

Ton ami,

Harold

Wal­ter plia la lettre et la glis­sa dans un tiroir.

15 sep­tembre. Ça lui lais­sait trois semaines.

Il regar­da sa Reming­ton. Les car­nets épar­pillés. Les pages volantes grif­fon­nées à trois heures du matin.

Il avait peut-être quatre-vingts pages. Mais rien de cohé­rent. Rien qui res­semble à un roman.

Il se dit : Demain. Demain je com­mence à assem­bler tout ça.

Mais le len­de­main, il était de nou­veau à la fenêtre, à observer.

Claire n’é­tait pas sor­tie depuis trois jours. Sa fenêtre res­tait fer­mée. L’homme au cha­peau n’é­tait pas reve­nu non plus.

Wal­ter s’in­quié­tait. C’é­tait ridi­cule, mais il s’inquiétait.

Le qua­trième jour, n’y tenant plus, il descendit.

Il tra­ver­sa la rue, entra dans l’im­meuble d’en face. L’as­cen­seur était en panne. Il mon­ta les esca­liers jus­qu’au troi­sième étage.

Chambre 312. Il frappa.

Pas de réponse.

Il frap­pa encore.

Une voix faible :

« Qui est-ce ? »

« Je… j’ha­bite en face. Au Chel­sea. Je vou­lais savoir si tout allait bien. Je vous ai pas vue depuis plu­sieurs jours. »

Silence. Puis la porte s’en­trou­vrit. Une chaîne de sécu­ri­té. Un œil dans l’entrebâillement.

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Wal­ter ne savait plus. Il se sen­tit sou­dain com­plè­te­ment idiot.

« Rien. Je… déso­lé. Je vou­lais juste m’as­su­rer que… »

« Que quoi ? »

Il ne pou­vait pas dire : Que votre mari ne vous a pas tuée. Il ne pou­vait pas dire : J’é­cris sur vous depuis des semaines.

« Rien. Excusez-moi. »

Il fit demi-tour. Der­rière lui, la voix de Claire :

« Atten­dez. »

Il se retour­na. La porte s’é­tait ouverte un peu plus. Il voyait son visage main­te­nant. Plus jeune qu’il ne l’i­ma­gi­nait. Vingt-cinq ans peut-être. Des che­veux bruns en désordre. Des yeux cer­nés. Une ecchy­mose sur la pom­mette gauche.

« Vous êtes l’é­cri­vain, dit-elle. Celui qui regarde tout le temps. »

Wal­ter sen­tit ses joues brûler.

« Je… je regarde pas… »

« Si. Vous regar­dez. » Elle eut un sou­rire triste. « C’est pas grave. Au moins quel­qu’un me voit. »

Ils res­tèrent silencieux.

« Je m’ap­pelle Wal­ter, dit-il finalement.

— Moi c’est Margaret.

— Pas Claire ?

— Non. Pour­quoi Claire ?

— Je… c’est rien. »

Mar­ga­ret — il devrait s’ha­bi­tuer à ce nom main­te­nant — le regar­da longuement.

« Vous vou­lez entrer ? »

Wal­ter hési­ta. Puis il entra.

VII

L’ap­par­te­ment était petit. Une pièce prin­ci­pale avec un coin cui­sine, une porte fer­mée qui devait don­ner sur la chambre. Pas grand-chose comme meubles — un cana­pé fati­gué, une table basse, une biblio­thèque presque vide.

Sur le rebord de la fenêtre, la fou­gère que Wal­ter avait vue si sou­vent. Elle était en train de mourir.

Mar­ga­ret fer­ma la porte der­rière lui. Elle por­tait un pei­gnoir bleu pâle. Ses pieds étaient nus.

« Café ? demanda-t-elle.

— Si c’est pas trop… »

« C’est rien. »

Elle dis­pa­rut dans le coin cui­sine. Wal­ter res­ta debout, mal à l’aise. Il regar­da autour de lui. Sur la table basse, un cen­drier plein. Un verre vide. Un livre — The Great Gats­by. Écor­né, annoté.

Mar­ga­ret revint avec deux tasses. Elle s’as­sit sur le cana­pé, lui fit signe de s’asseoir.

« Alors, dit-elle. Qu’est-ce que vous écri­vez sur moi ? »

Wal­ter but une gor­gée de café pour gagner du temps.

« Je… c’est pas vrai­ment sur vous. C’est… »

« Men­tez pas. » Elle sou­riait, mais ses yeux étaient durs. « Vous me regar­dez depuis des semaines. Vous pre­nez des notes. C’est quoi ? Un roman ? Un article ? »

« Un roman. Peut-être. Je sais pas encore. »

« Et j’suis qui, dans votre roman ? La femme bat­tue ? La prisonnière ? »

Wal­ter ne répon­dit pas. Mar­ga­ret rit — un rire sans joie.

« C’est bien ce que je pensais. »

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient légèrement.

« Vous vous trom­pez sur toute la ligne, vous savez. Tho­mas — l’homme au cha­peau, comme vous devez l’ap­pe­ler — c’est pas mon mari. C’est mon frère. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se défaire en lui.

« Votre frère ? »

« Ouais. Mon grand frère. Il essaie de m’ai­der. À sa manière. » Elle tou­cha son œil au beurre noir. « Des fois il s’é­nerve. Mais c’est parce qu’il s’inquiète. »

« Il vous frappe. »

« Une fois. Deux fois. » Elle haus­sa les épaules. « J’le méri­tais probablement. »

« Per­sonne mérite ça. »

Mar­ga­ret le regar­da comme s’il était un enfant naïf.

« Vous connais­sez rien à ma vie. Vous savez même pas pour­quoi j’suis ici. Pour­quoi Tho­mas vient me voir. Ce que j’ai fait. »

« Alors dites-moi. »

Elle fuma en silence. Puis :

« J’ai tué quelqu’un. »

Wal­ter sen­tit son cœur s’arrêter.

« Quoi ? »

« Pas vrai­ment tué. Mais presque. » Elle écra­sa sa ciga­rette. « Y’a un an, je vivais avec un type. Bob­by. On était ensemble depuis trois ans. Il me frap­pait. Tout le temps. Pour rien. Parce qu’il avait bu. Parce qu’il avait per­du au poker. Parce que j’a­vais pas fait le ménage. »

Elle se leva, alla à la fenêtre.

« Un soir, il est ren­tré com­plè­te­ment saoul. Il a com­men­cé à me frap­per. Pire que d’ha­bi­tude. J’ai cru qu’il allait me tuer. Alors j’ai pris un cou­teau et je l’ai plan­té. Dans le ventre. »

Wal­ter ne bou­geait pas.

« Il a sur­vé­cu. De jus­tesse. Moi j’ai été arrê­tée. Ten­ta­tive de meurtre. Tho­mas a payé un avo­cat. On a plai­dé la légi­time défense. Ça a mar­ché. J’ai eu six mois avec sursis. »

Elle se retourna.

« Depuis, Tho­mas me sur­veille. Il paie mon loyer. Il vient véri­fier que je fais pas de conne­ries. Que je vois per­sonne. Que je reste tran­quille. » Son sou­rire était amer. « C’est pour mon bien, qu’il dit. »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Et le cou­teau… vous l’a­vez fait exprès ? »

Mar­ga­ret le regar­da droit dans les yeux.

« Oui. J’vou­lais le tuer. J’ai raté. »

Silence.

« Alors voi­là, reprit-elle. C’est ça, mon his­toire. Pas très roman­tique, hein ? Pas comme dans vos romans, j’imagine. »

Wal­ter secoua la tête.

« Je savais rien. J’ai tout inventé. »

« Évi­dem­ment. » Elle ral­lu­ma une ciga­rette. « C’est ce que font les écri­vains, non ? Ils inventent. Ils prennent des vraies per­sonnes et ils en font des per­son­nages. Des sym­boles. Des trucs qu’ont rien à voir avec la réalité. »

« C’est pas ça. »

« Si. C’est exac­te­ment ça. » Elle s’as­sit. « Mais c’est pas grave. Conti­nuez. Écri­vez sur moi. Faites de moi ce que vous vou­lez. De toute façon, per­sonne s’in­té­resse à la vraie moi. »

Wal­ter posa sa tasse.

« Je vais y aller. »

« Ouais. Bonne idée. »

À la porte, il se retourna.

« Pour­quoi vous m’a­vez racon­té tout ça ? »

Mar­ga­ret haus­sa les épaules.

« Parce que j’en avais marre de vos conne­ries. Et parce que… » Elle hési­ta. « Parce que ça fait trois mois que per­sonne m’a posé une seule ques­tion sur moi. Même pour se trom­per complètement. »

Wal­ter hocha la tête et sortit.

Dans l’es­ca­lier, il s’ap­puya contre le mur. Ses mains tremblaient.

Il venait de com­prendre quelque chose d’hor­rible : il avait pré­fé­ré son inven­tion à la réalité.

Mar­ga­ret — pas Claire — était plus inté­res­sante, plus com­plexe, plus vraie que tout ce qu’il avait imaginé.

Et ça le terrifiait.

VIII

Wal­ter ne retour­na pas chez lui tout de suite.

Il mar­cha dans les rues, sans but. La cha­leur était tou­jours là, écra­sante. New York puait la pou­belle et l’es­sence. Les gens mar­chaient vite, visages fermés.

Il entra dans un bar sur la 8e Ave­nue. Un trou sombre qui ser­vait de la bière tiède. Il com­man­da un whis­ky et s’as­sit au comptoir.

Il repen­sait à Mar­ga­ret. À son visage. À l’ec­chy­mose. À cette phrase : Au moins quel­qu’un me voit.

Il avait pas­sé des semaines à l’ob­ser­ver. Mais il ne l’a­vait jamais vrai­ment vue. Il avait vu une pro­jec­tion. Une fic­tion. Quelque chose qui n’exis­tait que dans sa tête.

Le bar­man le regar­dait bizarrement.

« Ça va, mon vieux ? »

Wal­ter hocha la tête sans répondre.

Il com­man­da un autre whis­ky. Puis un autre.

Vers dix-neuf heures, il sor­tit du bar, com­plè­te­ment saoul. Il titu­ba jus­qu’au Chelsea.

Dans le hall, il croi­sa Vivian. Elle por­tait une robe rouge, che­veux défaits. Elle allait sor­tir. Elle le regar­da avec un mélange de curio­si­té et de dégoût.

« Vous êtes Wal­ter, dit-elle. L’é­cri­vain qui mate. »

Wal­ter essaya de ras­sem­bler ses esprits.

« Com­ment vous… »

« Mar­ga­ret m’a racon­té. On s’est par­lé cet après-midi. Elle m’a dit qu’un type louche venait de la voir et qu’il écri­vait sur nous. » Vivian sou­rit. « C’est vrai ? Vous écri­vez sur moi aussi ? »

Wal­ter ne savait pas quoi dire.

« Je… »

« C’est quoi, dans votre tête ? Pros­ti­tuée ? Dan­seuse de caba­ret ? » Elle s’ap­pro­cha. « Vous vou­lez savoir la vérité ? »

« Je… »

« Je suis assis­tante chez un den­tiste. J’tra­vaille de neuf heures à dix-sept heures dans un cabi­net à Mid­town. Le soir, je sors parce que je veux pas res­ter seule dans ma chambre. Les hommes que vous voyez, c’est des ren­dez-vous. Des types que je ren­contre dans des bars. Des fois ça marche, des fois non. » Elle le regar­da dans les yeux. « Pas­sion­nant, hein ? »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Je savais pas. »

« Évi­dem­ment. Vous savez rien. Mais ça vous empêche pas d’in­ven­ter. » Elle rajus­ta son sac à main. « Vous êtes comme tous les hommes. Vous voyez une femme seule et vous ima­gi­nez qu’elle est triste. Ou dan­ge­reuse. Ou mys­té­rieuse. Vous pou­vez pas juste accep­ter qu’elle existe, c’est tout. »

Elle pas­sa devant lui et sortit.

Wal­ter res­ta plan­té dans le hall. Puis il mon­ta dans sa chambre.

Il s’as­sit sur son lit, tête dans les mains.

Tout s’ef­fon­drait. Mar­ga­ret n’é­tait pas Claire. Vivian n’é­tait pas Vivian. Ses per­son­nages n’exis­taient pas.

Il regar­da les car­nets épar­pillés sur le bureau. Les dizaines de pages écrites. Tout ça était faux. Tout ça n’é­tait que pro­jec­tion, fan­tasme, mensonge.

Il prit un car­net et l’ou­vrit. Il lut :

Elle s’ap­pe­lait Claire. Claire Mor­ri­son. Elle avait vingt-quatre ans…

Il déchi­ra la page. Puis la sui­vante. Et la suivante.

Il déchi­ra tout. Des semaines de tra­vail. Des dizaines de pages. Il déchi­ra jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Puis il s’al­lon­gea sur le lit et fer­ma les yeux.

Par la fenêtre, il enten­dit le saxo­phone qui commençait.

Round Mid­night.

Il écou­ta sans bouger.

Au moins Miles était réel. Au moins la musique était vraie.

Il s’en­dor­mit comme ça, tout habillé, avec le son du saxo­phone qui mon­tait dans la nuit.

IX

Le len­de­main, Wal­ter se réveilla avec une gueule de bois monu­men­tale et une cer­ti­tude : il devait par­ler à Miles.

Miles était le seul qu’il n’a­vait pas détruit. Le seul dont il connais­sait vrai­ment le nom, le visage, la voix. Le seul avec qui il avait parlé.

Il des­cen­dit au qua­trième étage et frap­pa à la porte.

Pas de réponse.

Il frap­pa encore.

« Miles ? C’est Walter. »

La porte s’ou­vrit. Miles était là, en cale­çon, les yeux gon­flés de sommeil.

« Il est quelle heure ?

— Dix heures.

— Bon Dieu. » Miles se frot­ta les yeux. « Qu’est-ce tu veux ? »

« Je peux entrer ? »

Miles hési­ta, puis s’écarta.

La chambre était dans le même état que la der­nière fois. Peut-être pire. Des bou­teilles vides s’é­taient ajou­tées au désordre. Le saxo­phone était posé sur le lit, entre des par­ti­tions froissées.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi. »

Miles eut un sou­rire faible.

« Café ? »

Il pré­pa­ra deux tasses sur une plaque élec­trique. Le café était infect, mais Wal­ter le but sans broncher.

Ils s’as­sirent — Miles sur le lit, Wal­ter sur l’u­nique chaise.

« J’ai besoin de te deman­der quelque chose, dit Walter.

— Vas‑y.

— Tout ce que j’ai écrit sur toi. Les pages que j’ai noir­cies. » Il hési­ta. « C’est juste ? Ou j’ai tout inventé ? »

Miles le regar­da longuement.

« J’ai pas lu ce que t’as écrit.

— Je sais. Mais… » Wal­ter cher­chait ses mots. « Quand j’ai écrit que t’a­vais failli deve­nir quel­qu’un. Que t’a­vais raté ta chance. Que tu joues main­te­nant pour per­sonne. C’est vrai ? »

Miles allu­ma une ciga­rette. Il fuma en silence. Puis :

« Ouais. C’est vrai. »

Wal­ter sen­tit un poids se soulever.

« Alors au moins ça… au moins toi… »

« Au moins moi quoi ? »

« T’es pas une inven­tion. T’es réel. »

Miles le regar­da bizarrement.

« T’as bu hier soir.

— Beau­coup.

— Ça se voit. » Miles se leva, ouvrit la fenêtre. L’air chaud entra d’un coup. « Mais ouais. Tout ce que t’as écrit sur moi, c’est pro­ba­ble­ment vrai. J’ai raté. Je joue pour per­sonne. Je vais finir par cre­ver ici. » Il se retour­na. « Content ? »

« Non. Mais… » Wal­ter cher­chait ses mots. « Au moins c’est vrai. Au moins je me suis pas trompé. »

Miles écra­sa sa cigarette.

« Pour­quoi c’est si important ? »

« Parce que j’ai pas­sé des semaines à inven­ter des vies à des gens que je connais­sais pas. Et tout était faux. Tout. » Wal­ter se leva. « Mar­ga­ret — la fille du troi­sième que j’ap­pe­lais Claire — elle m’a racon­té sa vraie vie. Et c’é­tait mille fois mieux que ce que j’a­vais ima­gi­né. Mais moi, je pré­fé­rais mon invention. »

« Et alors ? »

« Et alors c’est dégueu­lasse. C’est… » Il cher­chait le mot. « C’est vampirique. »

Miles haus­sa les épaules.

« C’est ton bou­lot, non ? Inven­ter des histoires. »

« Mais pas comme ça. Pas en volant la vie des gens. »

« Pour­quoi pas ? » Miles s’as­sit. « Écoute, moi aus­si je vole. Quand je joue Round Mid­night, c’est pas ma musique. C’est celle de The­lo­nious Monk. Mais je la joue quand même. Je la prends et j’en fais quelque chose. C’est peut-être moins bien que l’o­ri­gi­nal. C’est peut-être com­plè­te­ment raté. Mais c’est tout ce que j’ai. »

Wal­ter ne répon­dit pas.

« Ce que t’as écrit sur Mar­ga­ret, conti­nua Miles, peut-être que c’é­tait faux. Mais peut-être que c’é­tait quand même vrai. Pas vrai pour elle. Vrai pour quel­qu’un d’autre. Ou juste vrai en soi. »

« Je com­prends pas. »

« Toi non plus t’es pas un vrai détec­tive, non ? T’as jamais bos­sé comme flic ? »

« Non. »

« Et pour­tant t’as écrit un roman sur un flic. Et les gens ont aimé. Parce que c’é­tait vrai. Pas fac­tuel­le­ment vrai. Émo­tion­nel­le­ment vrai. »

Wal­ter res­ta silencieux.

« Ce que j’es­saie de dire, reprit Miles, c’est que peut-être ton pro­blème c’est pas que t’as inven­té. C’est que t’as cru que t’in­ven­tais pas. »

Wal­ter le regarda.

« Je sais pas si t’as raison.

— Moi non plus. » Miles sou­rit. « Mais on est deux ratés qui parlent d’art dans une chambre de merde à dix heures du matin. Alors bon. »

Ils fumèrent en silence. Dehors, la cha­leur mon­tait. New York com­men­çait sa journée.

« Tu vas conti­nuer à écrire ? deman­da Miles.

— Je sais pas.

— Fais-le. Même si c’est faux. Même si c’est nul. Fais-le. »

Wal­ter hocha la tête.

« Toi tu vas conti­nuer à jouer ?

— J’ai pas le choix. Si j’ar­rête, je meurs. »

Wal­ter se leva.

« Mer­ci.

— De quoi ?

— D’être réel. »

Miles eut un rire.

« De rien, mon vieux. De rien. »

FIN DE LA PAR­TIE II

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