Sorting by

×

Le Quai de
Tan­jong Pagar

Le Quai de Tan­jong Pagar

Cha­pitres 4 à 8

CHA­PITRE 4

Ash­ford sen­tit son sang se gla­cer. À côté de lui, Kipling se leva immédiatement.

“Sir Arthur ! Bien sûr, je vous en prie.”

Pem­ber­ton s’ins­tal­la avec l’ai­sance d’un homme habi­tué à ce qu’on lui cède la place. De près, il était encore plus impo­sant que dans la fume­rie. La soixan­taine bien por­tée, che­veux gris argent, visage tan­né mais dis­tin­gué, yeux bleus per­çants qui ne cil­laient jamais.

“Mis­ter Kipling, tou­jours un plai­sir. Et vous devez être Mis­ter Ash­ford.” Pem­ber­ton ten­dit une main mas­sive. “Arthur Pem­ber­ton. Magis­trat en chef de cette belle colonie.”

Ash­ford ser­ra la main, qui était froide et sèche mal­gré la cha­leur. “Enchan­té.”

“Le major Blake m’a dit que vous étiez jour­na­liste. Pour le Times, c’est bien ça ?”

“Oui.”

“Excellent jour­nal. Très res­pec­té. J’es­père que vous écri­rez de bonnes choses sur Sin­ga­pore. Nous sommes très fiers de ce que nous avons accom­pli ici.”

“J’en suis sûr.”

Pem­ber­ton but une gor­gée de cham­pagne, obser­vant Ash­ford par-des­sus le rebord de son verre. “Vous êtes arri­vé hier soir, je crois ?”

“C’est exact.”

“Et déjà au tra­vail ce matin. J’ai enten­du dire que vous étiez allé à Tan­jong Pagar. Quar­tier fas­ci­nant, n’est-ce pas ? Un peu déla­bré, certes, mais plein de… cou­leur locale.”

Le mes­sage était par­fai­te­ment clair. Pem­ber­ton savait exac­te­ment où il était allé. Graf­ton avait fait son rapport.

“Je fais des repé­rages,” dit Ash­ford en s’ef­for­çant de gar­der une voix neutre.

“Bien sûr, bien sûr. Les jour­na­listes doivent être… exhaus­tifs.” Pem­ber­ton se tour­na vers Kipling. “Et vous, jeune homme ? Tou­jours en train d’é­crire vos his­toires indiennes ?”

“Oui, sir. J’ai publié quelques nou­velles récem­ment dans la Civil and Mili­ta­ry Gazette.”

“Splen­dide. L’Em­pire a besoin d’é­cri­vains qui com­prennent sa gran­deur. Trop de… pes­si­misme ces temps-ci. Trop de gens qui voient des pro­blèmes où il n’y en a pas.”

Kipling acquies­ça avec enthou­siasme. Ash­ford res­ta silencieux.

“Vous savez, Mis­ter Ash­ford,” conti­nua Pem­ber­ton en se tour­nant de nou­veau vers lui, “Sin­ga­pore est un endroit mer­veilleux pour un jour­na­liste. Tant d’his­toires posi­tives à racon­ter. Le déve­lop­pe­ment du port, les écoles que nous construi­sons, les hôpi­taux. Le pro­grès, en somme.”

“Je n’en doute pas.”

“Mais il y a aus­si… com­ment dire… des aspects moins relui­sants. Des cri­mi­nels, des socié­tés secrètes, des tra­fics en tous genres. Des choses que, fran­che­ment, il vaut mieux lais­ser aux auto­ri­tés compétentes.”

“Comme vous.”

“Exac­te­ment.” Pem­ber­ton sou­rit, mais ses yeux res­taient froids. “Mon tra­vail est de main­te­nir l’ordre. Et l’ordre exige par­fois… de la dis­cré­tion. Vous comprenez ?”

“Par­fai­te­ment.”

“Bien.” Pem­ber­ton vida son cham­pagne et se leva. “Je ne veux pas vous déran­ger plus long­temps. Mais si vous avez besoin de quoi que ce soit pen­dant votre séjour – conseils, intro­duc­tions, infor­ma­tions – n’hé­si­tez pas à me faire signe. Je suis tou­jours ravi d’ai­der la presse britannique.”

Il s’é­loi­gna, s’ar­rê­tant à une autre table pour échan­ger des plai­san­te­ries avec un planteur.

Kipling exha­la len­te­ment. “Impres­sion­nant, n’est-ce pas ? Sir Arthur a une telle… présence.”

Ash­ford ne répon­dit pas. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Il les cacha sous la table.

“Vous allez bien ?” deman­da Kipling.

“Juste fati­gué. Le voyage, la chaleur.”

“Vous devriez vous repo­ser. Sin­ga­pore peut être épui­sant pour les nou­veaux arrivants.”

Ash­ford consul­ta sa montre. Neuf heures et demie. Il avait encore le temps.

“Vous avez rai­son. Je vais monter.”

“Bonne nuit, alors. Et… écou­tez, je ne vou­lais pas sem­bler mora­li­sa­teur tout à l’heure. Votre article sur l’o­pium. Si vous le faites, j’ai­me­rais le lire. Vraiment.”

Ash­ford lui ser­ra la main. “Mer­ci.”

Il quit­ta la salle à man­ger, mon­ta l’es­ca­lier vers sa chambre. Dans le cou­loir, il croi­sa un boy qui pous­sa un cha­riot de linge. L’homme ne le regar­da même pas.

Une fois dans sa chambre, Ash­ford ver­rouilla la porte et s’a­dos­sa contre elle, res­pi­rant profondément.

Pem­ber­ton savait. Pem­ber­ton avait joué avec lui comme un chat avec une sou­ris. L’a­ver­tis­se­ment n’au­rait pas pu être plus clair.

Mais il était allé trop loin pour recu­ler maintenant.

Il sor­tit son appa­reil pho­to­gra­phique de l’ar­moire, véri­fia une der­nière fois le méca­nisme. Les deux plaques étaient en place. Il glis­sa l’ap­pa­reil dans une sacoche de cuir.

Puis il attendit.

À dix heures et demie, il étei­gnit la lampe, ouvrit la fenêtre, et se glis­sa sur le bal­con. De là, il pou­vait des­cendre le long d’un treillis cou­vert de bou­gain­vil­liers jus­qu’au jardin.

Il atter­rit sans bruit sur l’herbe humide. Le jar­din était désert. Les lumières du Raffles brillaient dans son dos, mais per­sonne ne sem­blait le surveiller.

Il se fau­fi­la le long du mur, attei­gnit la rue laté­rale, héla un pousse-pousse qui passait.

“Tan­jong Pagar,” mur­mu­ra-t-il. “Le vieux quai. Et vite.”

Le conduc­teur le regar­da bizar­re­ment mais ne dit rien. La voi­ture s’é­lan­ça dans la nuit.

Les rues de Sin­ga­pore étaient presque désertes à cette heure. Quelques lan­ternes rouges de fume­ries d’o­pium. Des chiens errants. Un ivrogne qui titubait.

Puis les entre­pôts aban­don­nés, les docks silencieux.

Le vieux quai.

Ash­ford des­cen­dit, paya le conduc­teur. “Ne m’at­ten­dez pas.”

Il s’en­fon­ça dans l’ombre.

L’en­tre­pôt qu’il avait repé­ré le matin était tou­jours là, fenêtres bri­sées comme des yeux aveugles. Il se glis­sa à l’in­té­rieur, grim­pa un esca­lier bran­lant jus­qu’au pre­mier étage.

De là, il avait une vue par­faite sur le quai.

Et il attendit.

Minuit appro­chait quand il enten­dit des voix.

Des lan­ternes appa­rurent dans l’obs­cu­ri­té. Trois, quatre, cinq hommes qui avan­çaient le long du quai. Tous en cos­tume euro­péen. Tous bri­tan­niques, à en juger par leurs silhouettes.

Puis d’autres arri­vèrent. Des Chi­nois cette fois, por­tant des caisses. Beau­coup de caisses.

Et enfin, glis­sant silen­cieu­se­ment sur l’eau noire, une jonque chi­noise qui accos­ta au quai délabré.

Ash­ford sou­le­va son appa­reil pho­to­gra­phique, les mains tremblantes.

La scène en des­sous était par­fai­te­ment claire main­te­nant. Les caisses étaient trans­fé­rées de la jonque aux coo­lies chi­nois. Les hommes en cos­tume super­vi­saient l’o­pé­ra­tion, véri­fiant des mani­festes à la lumière des lanternes.

Et là, au centre du groupe, don­nant des ordres d’une voix calme et autoritaire :

Sir Arthur Pemberton.

Ash­ford prit sa pre­mière pho­to­gra­phie. Le flash illu­mi­na briè­ve­ment l’entrepôt.

En bas, les hommes se figèrent.

“What was that?” La voix de Pem­ber­ton, sou­dain tendue.

Ash­ford ne per­dit pas de temps. Il prit sa deuxième et der­nière pho­to­gra­phie, puis se rua vers l’escalier.

Des cris écla­tèrent en des­sous. Des bruits de course.

Il déva­la les marches, man­qua de tom­ber, se rat­tra­pa au mur. Sor­tit de l’en­tre­pôt par une porte laté­rale qu’il avait repé­rée le matin.

“There! Someo­ne’s running!”

Des coups de feu cla­quèrent dans la nuit. Une balle sif­fla près de sa tête, s’en­fon­ça dans un mur de bois avec un bruit sourd.

Ash­ford cou­rait comme il n’a­vait jamais cou­ru. Ses pou­mons brû­laient. Son cœur cognait dans sa poi­trine. La sacoche avec l’ap­pa­reil bat­tait contre sa hanche.

Il se jeta dans une ruelle entre deux entre­pôts. D’autres coups de feu. Des voix qui hur­laient en anglais et en chinois.

La ruelle débou­chait sur une rue plus large. Il la tra­ver­sa, plon­gea dans un autre pas­sage. Puis un autre.

Il cou­rait sans savoir où il allait, gui­dé seule­ment par l’ins­tinct de survie.

Fina­le­ment, épui­sé, il s’ef­fon­dra contre un mur, hale­tant. Autour de lui, le silence. Ses pour­sui­vants avaient aban­don­né ou per­du sa trace.

Il res­ta là de longues minutes, essayant de reprendre son souffle, de cal­mer les trem­ble­ments de son corps.

Il avait les preuves. Les pho­to­gra­phies. Pem­ber­ton en fla­grant délit.

Mais main­te­nant, il devait sor­tir de cette ville vivant.

CHA­PITRE 5

Ash­ford mar­cha pen­dant des heures dans les rues noc­turnes de Sin­ga­pore, évi­tant les grandes artères, se cachant dans l’ombre chaque fois qu’il enten­dait des pas. La ville était un laby­rinthe hos­tile. Chaque coin de rue pou­vait cacher un dan­ger. Chaque sil­houette était poten­tiel­le­ment un ennemi.

L’aube com­men­çait à blan­chir le ciel quand il se retrou­va près du Raffles. Il était sale, trem­pé de sueur, ses vête­ments déchi­rés. Mais il était vivant.

Et il avait tou­jours l’ap­pa­reil photographique.

Il ne pou­vait pas ren­trer par la porte prin­ci­pale. Trop ris­qué. Il contour­na l’hô­tel, grim­pa de nou­veau le long du treillis jus­qu’à son balcon.

Sa chambre était exac­te­ment comme il l’a­vait laissée.

Non. Pas exactement.

Sur son oreiller, il y avait une enve­loppe blanche.

Les mains trem­blantes, il la ramas­sa. Pas de nom des­sus. Il l’ouvrit.

Une seule phrase, écrite d’une écri­ture élégante :

“Vous avez jus­qu’à demain soir pour quit­ter Sin­ga­pore. Après, je ne pour­rai plus vous pro­té­ger. — G.R.”

Gine­vra Reinhardt.

Ash­ford s’as­sit lour­de­ment sur le lit. Elle savait. Elle savait ce qu’il avait fait. Com­ment ? Et que vou­lait-elle dire par “vous protéger” ?

Il n’a­vait pas le temps de réflé­chir à ça maintenant.

Il sor­tit les plaques pho­to­gra­phiques de l’ap­pa­reil avec des gestes pré­cieux. Dans la lumière grise de l’aube, il ne pou­vait pas voir si les images étaient bonnes. Il fau­drait les faire développer.

Mais où ? Dans quel labo­ra­toire de cette ville pou­vait-il faire confiance ?

Il cacha les plaques avec ses notes, se lava rapi­de­ment, chan­gea de vêtements.

Sept heures du matin. Le bureau de poste ouvrait à huit heures. Il pou­vait envoyer les plaques à Londres par cour­rier express. Trois jours, peut-être quatre.

Trop long.

Il devait sor­tir de Sin­ga­pore. Aujourd’hui.

Il des­cen­dit pour le petit déjeu­ner, essayant de paraître nor­mal mal­gré l’é­pui­se­ment et la peur qui ron­geaient ses nerfs.

La salle à man­ger était à moi­tié vide. Quelques plan­teurs, une famille de voya­geurs européens.

Et, dans son coin habi­tuel, Gine­vra Reinhardt.

Leurs regards se croi­sèrent. Elle fit un léger mou­ve­ment de tête vers le jardin.

Ash­ford ter­mi­na son café rapi­de­ment et sor­tit. Elle était déjà là, sous le fran­gi­pa­nier, fumant une ciga­rette dans un long fume-ciga­rette en ivoire.

“Vous êtes fou,” dit-elle sans pré­am­bule quand il s’ap­pro­cha. “Com­plè­te­ment fou.”

“Vous m’a­vez lais­sé un message.”

“Pour vous sau­ver la vie. Pem­ber­ton est furieux. Il a mis toute la police sur vos traces. Si Graf­ton vous trouve…”

“Com­ment savez-vous tout ça ?”

Elle souf­fla une volute de fumée. “J’ai mes sources. Disons que… je ne suis pas la seule à sur­veiller Pemberton.”

“Vous êtes une espionne.”

“Appe­lons ça plu­tôt une… obser­va­trice inté­res­sée.” Elle écra­sa sa ciga­rette. “Peu importe. Ce qui compte, c’est que vous devez par­tir. Aujourd’hui.”

“J’ai les photographies.”

“Je sais. C’est pour ça qu’ils veulent vous tuer.”

“Je dois les faire déve­lop­per. Les envoyer à Londres.”

Gine­vra le regar­da comme s’il était un enfant par­ti­cu­liè­re­ment lent. “Vous ne pour­rez jamais sor­tir de Sin­ga­pore avec ces plaques. Graf­ton fouille déjà tous les bateaux. Toutes les dili­gences. Tous les trains.”

Ash­ford sen­tit le déses­poir le gagner. “Alors quoi ? J’a­ban­donne tout ?”

“Non.” Gine­vra sem­bla prendre une déci­sion. “Don­nez-moi les plaques.”

“Quoi ?”

“Don­nez-moi les plaques. Je peux les faire sor­tir. J’ai… des arran­ge­ments. Des contacts. Les Suisses sont très doués pour faire pas­ser des choses discrètement.”

“Pour­quoi m’aideriez-vous ?”

“Parce que Pem­ber­ton et ses sem­blables méritent d’être expo­sés. Et parce que…” Elle hési­ta. “Parce que j’ai mes propres rai­sons de vou­loir voir cet empire de men­songes s’effondrer.”

Ash­ford la regar­da dans les yeux. Pou­vait-il lui faire confiance ? Avait-il le choix ?

“Com­ment je sais que vous ne tra­vaillez pas pour Pemberton ?”

“Vous ne le savez pas. Vous devez faire un pari.” Elle ten­dit la main. “Les plaques. Maintenant.”

Ash­ford hési­ta encore un long moment. Puis il sor­tit les deux plaques pho­to­gra­phiques de sa poche inté­rieure et les lui donna.

Gine­vra les glis­sa dans son sac avec une dex­té­ri­té qui tra­his­sait l’ha­bi­tude. “Bien. Main­te­nant, écou­tez-moi atten­ti­ve­ment. Ce soir, un bateau part pour Penang. Le Duchess of York. Soyez à bord. Ne pre­nez rien avec vous, juste de l’argent. Ache­tez votre billet sous un faux nom.”

“Et mes notes ? Mes affaires ?”

“Oubliez-les. Vous êtes un homme mort si vous res­tez une minute de plus que nécessaire.”

“Gine­vra…”

“Ne me remer­ciez pas. Et ne pen­sez pas que je fais ça par bon­té d’âme.” Elle se diri­gea vers l’hô­tel, puis se retour­na. “Une der­nière chose. Le capi­taine Lowell. Vous le connaissez ?”

“On a par­lé une fois.”

“Il part aus­si ce soir. Pour Penang, jus­te­ment. Son navire y fait escale. Si vous avez besoin d’un allié…”

Elle dis­pa­rut avant qu’il puisse répondre.

Ash­ford res­ta seul dans le jar­din, sen­tant le poids de l’é­pui­se­ment et de la peur s’a­battre sur lui.

Un jour. Il devait tenir un jour de plus.

CHA­PITRE 6

Le reste de la mati­née pas­sa dans une brume de para­noïa. Ash­ford res­ta dans sa chambre, sur­sau­tant à chaque bruit. À midi, on frap­pa à sa porte.

“Hou­se­kee­ping, sir.”

Il ouvrit. Un boy avec des draps propres. L’homme entra, chan­gea le lit avec des gestes méca­niques. Mais ses yeux balayaient la pièce, cher­chant quelque chose.

Quand il fut par­ti, Ash­ford véri­fia. Ses notes étaient tou­jours cachées. Mais on avait clai­re­ment fouillé l’ar­moire. Dépla­cé ses affaires.

Ils cher­chaient les plaques photographiques.

L’a­près-midi s’é­ti­ra inter­mi­na­ble­ment. Ash­ford des­cen­dit déjeu­ner, croi­sant Blake dans le hall. Le major lui adres­sa un sou­rire gla­cial mais ne dit rien.

Vers quatre heures, il alla au bureau de poste, envoya un télé­gramme cryp­té à son rédac­teur en chef : “PREUVES EN ROUTE STOP QUITTE SIN­GA­PORE STOP ASHFORD”

Puis il retour­na au Raffles, mon­ta dans sa chambre, attendit.

À six heures, il des­cen­dit au bar. Il avait besoin d’un verre. Peut-être plusieurs.

Lowell était déjà là, ins­tal­lé à sa place habi­tuelle avec un gin.

“Ash­ford,” dit-il quand le jour­na­liste s’ap­pro­cha. “You look ter­rible. Worse than yesterday.”

“Rough couple of days.”

“I can ima­gine.” Lowell fit signe au bar­man. “Whis­ky pour mon ami. Double.”

Ils burent en silence pen­dant quelques minutes. Autour d’eux, le bar se rem­plis­sait. Des voix, des rires, le tin­te­ment des verres.

“I’m lea­ving tonight,” dit fina­le­ment Lowell. “Back to the Invin­cible. We sail for Penang at ten.”

Ash­ford le regar­da. Était-ce une coïn­ci­dence ? Ou Gine­vra avait-elle arran­gé ça aussi ?

“That’s… conve­nient.”

Lowell haus­sa les sour­cils. “Conve­nient for whom ?”

“For me. Je dois quit­ter Sin­ga­pore. Ce soir.”

“I see.” Lowell but une longue gor­gée. “Woman trouble ?”

“You could say that. Though not the kind you think.”

“Debts ?”

“Some­thing like that.”

Lowell le regar­da atten­ti­ve­ment. “You’re not very good at lying, Ash­ford. Wha­te­ver you’ve done, it’s big­ger than gam­bling or women.”

Ash­ford ne répon­dit pas.

“Well,” dit Lowell après un moment, “I don’t par­ti­cu­lar­ly care. If you need pas­sage to Penang, you can come aboard. I’ll tell them you’re a jour­na­list doing a sto­ry on the Navy. Won’t even charge you.”

“Pour­quoi m’aidez-vous ?”

“Because I like you. And because…” Lowell sou­rit amè­re­ment, “fuck Pem­ber­ton and eve­ry­thing he represents.”

Ash­ford sen­tit quelque chose se des­ser­rer dans sa poi­trine. “Vous savez.”

“I know lots of things. I know Pem­ber­ton runs half the opium trade in Sin­ga­pore. I know Graf­ton kills people who ask too many ques­tions. I know this whole bloo­dy empire is built on cor­rup­tion and vio­lence.” Il vida son verre. “But what can I do ? I’m just a Navy cap­tain. I fol­low orders.”

“You could—”

“Could what ? Tes­ti­fy ? Write a report ? I’d be cashie­red and dead within a week.” Lowell se leva. “We sail at ten. Be at the dock by nine. Don’t bring lug­gage. Don’t be fol­lo­wed. And for God’s sake, don’t tell anyone where you’re going.”

“Thank you.”

“Don’t thank me yet. We’re not out of Singapore.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul au bar.

CHA­PITRE 7

À huit heures, Ash­ford mon­ta dans sa chambre pour la der­nière fois. Il prit seule­ment son argent, son car­net de notes qu’il glis­sa dans sa poche inté­rieure, et un revol­ver qu’il avait ache­té à Hong Kong et qu’il n’a­vait jamais utilisé.

Il véri­fia l’arme. Six balles. Il espé­rait ne pas avoir à s’en servir.

Par la fenêtre, il vit que la nuit était tom­bée. Des lan­ternes s’al­lu­maient dans les rues. Sin­ga­pore se pré­pa­rait pour une autre nuit tropicale.

Il allait par­tir quand il remar­qua quelque chose sur son bureau.

Une enve­loppe. Encore une.

Il l’ou­vrit. Cette fois, c’é­tait une carte de visite.

“Rudyard Kipling, Jour­na­list & Author”

Et au dos, grif­fon­né à la hâte : “Je sais ce que vous avez fait. Je sais pour­quoi. Bon cou­rage. — R.K.”

Ash­ford res­ta immo­bile un moment, tenant la carte. Kipling savait. Com­ment ? Avait-il devi­né ? Ou quel­qu’un le lui avait-il dit ?

Peu impor­tait maintenant.

Il glis­sa la carte dans sa poche avec ses notes, étei­gnit la lampe, et sortit.

Le cou­loir était désert. Il des­cen­dit l’es­ca­lier laté­ral, celui qu’u­ti­li­saient les domes­tiques. Personne.

Il attei­gnit le hall. Tighe était à son bureau, par­lant avec un client. Il ne leva pas les yeux.

Ash­ford sor­tit par une porte laté­rale qui don­nait sur une ruelle.

La nuit était chaude, humide, char­gée d’o­deurs de jas­min et d’or­dures. Il mar­cha vite, évi­tant les grandes rues, se fon­dant dans l’ombre.

Les docks n’é­taient pas loin. Dix minutes de marche.

Mais ce furent les dix minutes les plus longues de sa vie.

Chaque bruit le fai­sait sur­sau­ter. Chaque sil­houette était un enne­mi poten­tiel. Il sen­tait le poids du revol­ver contre sa hanche, froid et rassurant.

Il tour­na un coin de rue et se figea.

Trois hommes se tenaient devant lui. Chi­nois, vêtus de noir, visages impassibles.

Des membres d’une socié­té secrète. Peut-être enga­gés par Pem­ber­ton. Peut-être agis­sant pour leur propre compte.

L’un d’eux sor­tit un couteau.

Ash­ford por­ta la main à son revol­ver, mais avant qu’il puisse le sor­tir, une voix reten­tit dans l’obscurité.

“Leave him.”

Les trois hommes se retour­nèrent. Une sil­houette émer­gea de l’ombre. Lee Kwan.

L’in­for­ma­teur qu’A­sh­ford croyait mort ou disparu.

Les trois hommes hési­tèrent. Lee Kwan par­la rapi­de­ment en dia­lecte. Il y eut un échange ten­du. Puis, inex­pli­ca­ble­ment, les trois hommes ren­gai­nèrent leurs armes et s’éloignèrent.

Lee Kwan s’ap­pro­cha d’A­sh­ford. Son visage por­tait des ecchy­moses récentes. Il avait été battu.

“Mis­ter Ash­ford,” dit-il avec son anglais hési­tant. “You should not be here.”

“Lee Kwan. Je pen­sais… je pen­sais que Pem­ber­ton t’avait…”

“He tried. But I hide. I know people. Secret people.” Il jeta un coup d’œil par-des­sus son épaule. “You must go. Now. Those men, they will come back.”

“Pour­quoi m’as-tu aidé ?”

Lee Kwan sou­rit tris­te­ment. “You try to stop bad men. You try to tell truth. Is good thing. Dan­ge­rous, but good.”

“Viens avec moi. Pem­ber­ton te tue­ra si tu restes.”

“No. Sin­ga­pore is my home. I stay. I hide. I wait.” Il pous­sa Ash­ford dou­ce­ment. “Go. Your ship is waiting.”

Ash­ford hési­ta, puis ser­ra la main de Lee Kwan. “Mer­ci.”

“Go!”

Ash­ford courut.

Les docks appa­rurent devant lui. Des navires ali­gnés le long des quais, lan­ternes se balan­çant dans la brise noc­turne. Odeur de gou­dron, de sel, de poisson.

Il cher­cha le HMS Invin­cible. Là. Un croi­seur impo­sant, pavillon bri­tan­nique flot­tant mollement.

Il mon­ta la pas­se­relle en cou­rant. Un marin de garde le défia.

“Cap­tain Lowell m’at­tend,” hale­ta Ashford.

Le marin hési­ta, puis fit signe à quel­qu’un. Quelques minutes plus tard, Lowell apparut.

“Cut­ting it close, Ashford.”

“Déso­lé. J’ai été… retardé.”

“Well, you’re here now. Come.”

Lowell le condui­sit à tra­vers le navire, jus­qu’à une petite cabine près de la salle des machines.

“Vous res­te­rez ici. Ne sor­tez pas avant qu’on soit en mer. Compris ?”

“Com­pris.”

“Good.” Lowell allait par­tir, puis se retour­na. “Wha­te­ver you did, Ash­ford… I hope it was worth it.”

“Moi aus­si.”

Lowell refer­ma la porte. Ash­ford enten­dit le ver­rou tour­ner de l’extérieur.

Il était pri­son­nier. Mais c’é­tait pour sa sécurité.

Il s’as­sit sur la cou­chette étroite, écou­tant les bruits du navire. Des voix de marins. Des pas sur le pont. Le cla­po­tis de l’eau contre la coque.

Puis, vers dix heures, un sif­fle­ment stri­dent. Le gron­de­ment des machines. Le navire se mit à vibrer.

Ils par­taient.

Ash­ford fer­ma les yeux, sen­tant les larmes de sou­la­ge­ment cou­ler sur ses joues.

Il était vivant. Il avait survécu.

Mais à quel prix ?

CHA­PITRE 8

Le voyage vers Penang dura trois jours. Ash­ford res­ta confi­né dans sa cabine, ne sor­tant que pour les repas dans la salle des offi­ciers où per­sonne ne lui posait de ques­tions. Lowell avait mani­fes­te­ment don­né des instructions.

Le troi­sième jour, le capi­taine vint le trouver.

“Nous arri­vons à Penang dans deux heures. Vous avez des plans ?”

Ash­ford secoua la tête. “Pas vrai­ment. Retour­ner à Londres, je sup­pose. Publier mon article.”

“Si vous y arri­vez vivant.” Lowell s’as­sit sur la cou­chette. “Pem­ber­ton a des contacts par­tout en Asie. Même à Londres, pro­ba­ble­ment. Vous n’êtes pas en sécurité.”

“Je sais.”

“Il y a un bateau fran­çais qui part de Penang pour Mar­seille dans une semaine. Le Bre­tagne. Je connais le capi­taine. Il vous pren­dra sans poser de questions.”

“Mer­ci. Pour tout.”

Lowell se leva. “Ne me remer­ciez pas. Je n’ai fait que mon devoir d’An­glais. Même si c’est un devoir que peu com­prennent.” Il ten­dit la main. “Bonne chance, Ash­ford. Et soyez prudent.”

Penang était une île ver­doyante, moins fré­né­tique que Sin­ga­pore. Ash­ford des­cen­dit au Eas­tern & Orien­tal Hotel, un éta­blis­se­ment colo­nial élé­gant mais moins oppres­sant que le Raffles.

Il envoya un télé­gramme à Londres :

“ARRI­VÉ PENANG STOP PREUVES EN ROUTE STOP REN­TRE­RAI VIA MAR­SEILLE STOP ASHFORD”

Puis il attendit.

Les jours pas­saient avec une len­teur exas­pé­rante. Il lisait les jour­naux, cher­chant des nou­velles de Sin­ga­pore. Rien. Pem­ber­ton contrô­lait la presse locale.

Le cin­quième jour, on frap­pa à sa porte.

Un boy de l’hô­tel tenait un paquet.

“Pour vous, sir. Livré ce matin.”

Ash­ford prit le paquet, don­na un pour­boire au boy. Une fois seul, il l’ou­vrit avec des mains tremblantes.

À l’in­té­rieur, deux pho­to­gra­phies développées.

Les siennes.

Elles étaient par­faites. Nettes, claires, incon­tes­tables. On voyait Pem­ber­ton super­vi­sant le déchar­ge­ment des caisses d’o­pium. On voyait les autres hommes, dont cer­tains que Ash­ford recon­nais­sait – des magis­trats, des offi­ciers de police, des mar­chands respectables.

Et avec les pho­to­gra­phies, un mot :

“Comme pro­mis. Les plaques ori­gi­nales sont en sécu­ri­té. Uti­li­sez ces copies pour votre article. Ne me contac­tez jamais. Ne me cher­chez jamais. Nous ne nous sommes jamais ren­con­trées. — G.R.”

Ash­ford tint les pho­to­gra­phies comme des reliques sacrées. Gine­vra avait tenu parole. Il avait ses preuves.

Il pou­vait écrire son article.

Il pas­sa les deux jours sui­vants à rédi­ger. Les mots cou­laient avec une flui­di­té fié­vreuse. Trois ans d’en­quête conden­sés en cinq mille mots. Les faits, les noms, les dates. Et main­te­nant, les preuves photographiques.

C’é­tait explo­sif. Ça détrui­rait des car­rières. Peut-être même ébran­le­rait l’ad­mi­nis­tra­tion coloniale.

Mais c’é­tait la vérité.

Le hui­tième jour, il embar­qua sur le Bre­tagne. Un car­go fran­çais qui sen­tait le vin et le tabac. Le capi­taine, un Mar­seillais bour­ru, le regar­da à peine.

“Lowell m’a dit que vous cher­chiez un pas­sage. Ça vous coû­te­ra cin­quante livres.”

“Pas de problème.”

“Et vous res­tez en cabine. Pas de ques­tions. Pas de problèmes.”

“Com­pris.”

La tra­ver­sée dura six semaines. L’O­céan Indien, le Canal de Suez, la Médi­ter­ra­née. Ash­ford res­ta la plu­part du temps enfer­mé, reli­sant son article, le polis­sant, l’améliorant.

Par­fois, la nuit, il rêvait de Sin­ga­pore. De la fume­rie d’o­pium. Du sou­rire de Pem­ber­ton. Des coups de feu au vieux quai. Du visage de Lee Kwan dans l’obscurité.

Il se réveillait en sueur, haletant.

Mais chaque jour le rap­pro­chait de Londres. De la sécu­ri­té. De la pos­si­bi­li­té de publier son histoire.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,