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Le péché de Borges

Le péché de Borges

Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

IX

AZU­CE­NA

Elle l’emmena à San Tel­mo un dimanche.

Pas le len­de­main des retrou­vailles — il y eut d’a­bord trois jours de thé. Trois jours de fau­teuils côte à côte à L’O­ran­ge­rie, de tasses fumantes et de conver­sa­tions lentes, pru­dentes, comme deux per­sonnes qui marchent sur un lac gelé et qui testent chaque pas avant de poser le pied, parce qu’elles savent que la glace peut cra­quer à tout moment et qu’en des­sous il y a l’eau noire, l’eau froide, l’eau de tout ce qui n’a pas été dit.

Ils par­lèrent de choses simples. De Bue­nos Aires. Du temps — ce prin­temps doux qui res­sem­blait à un automne inver­sé, cette cha­leur hési­tante qui mon­tait par paliers, comme si la ville avait besoin de se convaincre elle-même qu’il fai­sait beau. Du thé — Damian avoua qu’il n’a­vait jamais bu de thé Dar­jee­ling avant l’Al­vear, qu’au Mexique le thé c’é­tait le té de man­za­nilla quand on avait mal au ventre et rien d’autre, et Azu­ce­na rit, et ce rire — cette deuxième fois qu’il la voyait rire, après le sou­rire du chat — fit à Damian le même effet que la pre­mière fois, cette pres­sion dans la poi­trine, ce nœud qui se défait.

Ils ne par­lèrent pas du Mexique. Pas de l’af­faire Sep­tién. Pas des morts, des docu­ments, de la fuite. Pas de Gabrie­la Montes de Oca qui s’é­tait pen­due dans sa vil­la de Cuer­na­va­ca. Pas des hommes cagou­lés dans l’ap­par­te­ment de la Colo­nia Bue­nos Aires. Tout cela exis­tait — quelque part, sous la sur­face, comme un fleuve sou­ter­rain — mais ils ne le nom­mèrent pas. Pas encore. Nom­mer les choses leur aurait don­né un poids, une masse, et ce qu’ils construi­saient — ce qu’ils étaient en train de construire, sans le savoir, sans le déci­der, par la seule force du thé par­ta­gé et du silence habi­té — ce qu’ils construi­saient était fra­gile, léger, aérien, et il suf­fi­sait d’un mot de trop pour tout faire tomber.

Le qua­trième jour, Azu­ce­na dit :

— Vous connais­sez San Telmo ?

— Non.

— Venez dimanche. Il y a un marché.

Et le dimanche, ils se retrou­vèrent devant l’Al­vear — pre­mier ren­dez-vous hors de l’hô­tel, pre­mier pas en dehors du cocon, et quelque chose dans cette sor­tie res­sem­blait à une nais­sance, ou à un aveu, ou aux deux en même temps. Azu­ce­na por­tait un jean et un che­mi­sier blanc. Damian por­tait un pan­ta­lon et une che­mise à manches retrous­sées. Deux per­sonnes qui marchent dans une rue de Bue­nos Aires. Rien de plus ordi­naire. Rien de plus extraordinaire.

Ils des­cen­dirent à San Tel­mo à pied. Azu­ce­na connais­sait le che­min — par Jun­cal, Cal­lao, puis vers le sud, en tra­ver­sant l’A­ve­ni­da de Mayo avec son air de bou­le­vard pari­sien trans­plan­té sous les tro­piques, ses cafés à ter­rasse, ses immeubles Art Nou­veau dont les cor­niches s’ef­fri­taient avec majes­té. Elle lui mon­trait la ville comme on montre un tré­sor — avec fier­té et avec inquié­tude, parce qu’un tré­sor qu’on montre est un tré­sor qu’on par­tage, et par­ta­ger c’est risquer.

— Ici, c’est le Café Tor­to­ni, dit-elle en pas­sant devant la devan­ture légen­daire de l’A­ve­ni­da de Mayo. Le plus vieux café de Bue­nos Aires. Borges venait y jouer aux échecs. Gar­del y chan­tait. Alfon­si­na Stor­ni y écri­vait des poèmes. Tous les fan­tômes de la ville se donnent ren­dez-vous au Tortoni.

Damian regar­da la façade — vitrines embuées, boi­se­ries sombres, un inté­rieur qui res­sem­blait à un tableau de Hop­per, avec ses lumières jaunes et ses sil­houettes immo­biles. Il pen­sa aux cafés de Mexi­co — le Café de Tacu­ba, le Café La Haba­na où Fidel Cas­tro et le Che avaient pla­ni­fié la révo­lu­tion cubaine devant un cor­ta­do. Toutes les villes d’A­mé­rique latine avaient leurs cafés mythiques, leurs fan­tômes assis à des tables per­ma­nentes, leurs tasses de café qui ne refroi­dis­saient jamais.

— Vous aimez les fan­tômes, dit-il.

— Les fan­tômes sont les seuls qui ne mentent pas. Les vivants, si.

Ils conti­nuèrent. San Tel­mo les accueillit comme San Tel­mo accueille tout le monde — avec un mélange de non­cha­lance et de théâ­tra­li­té, cette façon d’être à la fois un quar­tier et une scène, un lieu de vie et un spec­tacle per­ma­nent. La Pla­za Dor­re­go, le dimanche, était un chaos magni­fique — des cen­taines d’é­tals de bro­can­teurs, d’an­ti­quaires, de ven­deurs de bibe­lots et de mer­veilles, dis­po­sés en rangs ser­rés sous les arbres de la place. Des siphons à soda en verre bleu. Des pou­pées cas­sées. Des disques de vinyle de Gar­del et de Pugliese. Des lampes Art Déco. Des pho­to­gra­phies jau­nies de Bue­nos Aires en 1920 — les tram­ways, les calèches, les hommes en cha­peau, les femmes en ombrelle. Des cou­teaux gau­chos avec des manches en os. Des boîtes à musique qui jouaient des tan­gos rouillés. Tout un bric-à-brac de mémoire, de nos­tal­gie, d’ob­jets arra­chés à des mai­sons, à des vies, à des époques révo­lues, et remis en cir­cu­la­tion comme si le pas­sé n’é­tait pas mort mais sim­ple­ment en vente.

Azu­ce­na s’ar­rê­ta devant un étal de livres. Des édi­tions anciennes — Borges, Cortá­zar, Bioy Casares, Sil­vi­na Ocam­po, Rober­to Arlt. Elle prit un exem­plaire de Fic­ciones — cou­ver­ture abî­mée, pages jau­nies, mais intact, lisible, vivant.

— Vous connais­sez Borges ? demanda-t-elle.

— Non. Je connais le nom. C’est tout.

— Il faut lire Borges. C’est la clé de Bue­nos Aires. Si vous ne lisez pas Borges, vous ne com­pren­drez jamais cette ville. Vous la ver­rez — les rues, les façades, les arbres. Mais vous ne la com­pren­drez pas. Parce que Bue­nos Aires n’est pas une ville. C’est une idée. Un laby­rinthe. Un rêve que quel­qu’un a fait il y a cent ans et dont on n’ar­rive pas à se réveiller.

Elle ache­ta le livre. Le lui tendit.

— Tenez. Com­men­cez par El jardín de sen­de­ros que se bifur­can. Le jar­din aux sen­tiers qui bifurquent. L’his­toire d’un homme qui découvre qu’à chaque ins­tant, chaque déci­sion crée un uni­vers paral­lèle, et que tous les futurs pos­sibles existent simultanément.

Damian prit le livre. Le sou­pe­sa dans sa main. Un objet léger — deux cents grammes, peut-être moins. Et pour­tant, rece­voir ce livre des mains d’A­zu­ce­na avait le poids d’un geste consi­dé­rable, un geste qui disait : voi­ci ce que j’aime, voi­ci ce qui me consti­tue, voi­ci le monde dans lequel j’ha­bite main­te­nant — et je vous y invite.

Ils déjeu­nèrent dans un boliche de San Tel­mo — un de ces petits res­tau­rants de quar­tier aux murs cou­verts de pho­tos de tan­go et de maillots de foot­ball, avec des nappes à car­reaux et des carafes de vin posées sur les tables sans qu’on les ait com­man­dées, parce qu’à Bue­nos Aires le vin fait par­tie du cou­vert, au même titre que le pain et la ser­viette. Ils man­gèrent des empa­na­das — bœuf, oignon, œuf dur, olive, la pâte crous­tillante et dorée, la farce fumante — et du lomo, ce steak argen­tin épais de quatre cen­ti­mètres, sai­gnant, tendre, accom­pa­gné de chi­mi­chur­ri — cette sauce verte faite de per­sil, d’ail, de vinaigre et de piment qui est l’exact contraire du dulce de leche : là où le dulce est dou­ceur et sucre et récon­fort, le chi­mi­chur­ri est piquant et vif et franc, et les deux ensemble résument l’Ar­gen­tine — un pays qui oscille entre la ten­dresse et la brûlure.

— C’est bon, dit Damian.

— Mieux qu’au Mexique ?

— Dif­fé­rent. Au Mexique, la viande est un com­bat. Ici, c’est une conversation.

Azu­ce­na rit. Et Damian se dit que ce rire — ce troi­sième rire — com­men­çait à lui deve­nir néces­saire. Comme le café du matin. Comme l’air.

Après le déjeu­ner, ils mar­chèrent dans les rues de San Tel­mo. Les pavés irré­gu­liers, les façades colo­niales, les portes en bois mas­sif der­rière les­quelles on devi­nait des patios inté­rieurs — ces patios secrets de Bue­nos Aires, ces jar­dins cachés qui sont le vrai cœur de la ville, invi­sibles depuis la rue, acces­sibles seule­ment à ceux qui savent pous­ser la bonne porte. Damian mar­chait à côté d’A­zu­ce­na, et pour la pre­mière fois depuis qu’il était arri­vé à Bue­nos Aires, il ne cher­chait pas. Il ne scru­tait pas les visages, ne qua­drillait pas les rues, ne cal­cu­lait pas les dis­tances. Il mar­chait. Sim­ple­ment. À côté d’une femme qui lui mon­trait une ville. Et la ville se lais­sait mon­trer, géné­reuse, offerte, avec ses secrets et ses bles­sures expo­sés au soleil de novembre comme du linge qui sèche sur un balcon.

À cinq heures, Azu­ce­na dit :

— Je vais vous emme­ner quelque part.

Ils des­cen­dirent dans un sous-sol. La Cate­dral. La milonga.

L’en­droit était presque vide — le dimanche après-midi, la milon­ga ne com­men­çait vrai­ment que vers six heures, quand la lumière du jour s’é­tei­gnait et que Bue­nos Aires bas­cu­lait dans cette nuit pré­coce de novembre qui donne à la ville un air de ren­dez-vous clan­des­tin. Mais le ban­do­néo­niste était déjà là — un homme maigre, les che­veux gris, les yeux fer­més, qui jouait pour lui-même, pour les murs, pour les fan­tômes — et la musique rem­plis­sait le sous-sol comme l’eau rem­plit une bai­gnoire, len­te­ment, par le fond.

Osval­do était assis à sa table. Verre de vin rouge. Immobile.

— Osval­do, dit Azu­ce­na. Un ami. Du Mexique.

Osval­do regar­da Damian. Un regard long, éva­lua­teur — pas hos­tile, pas cha­leu­reux, un regard de vie­jo milon­gue­ro qui juge un homme comme on juge un dan­seur, par la pos­ture, l’a­plomb, la manière de se tenir debout.

— Mexi­cain, dit Osval­do. Bien­ve­nue. Vous dansez ?

— Non.

— Bien. Asseyez-vous. Regar­dez. On apprend beau­coup en regardant.

Ils s’as­sirent. Le vin arri­va sans qu’on le com­mande. Des dan­seurs entrèrent, un par un, deux par deux, et la piste com­men­ça à se peu­pler. Et Azu­ce­na se leva.

— Vous permettez ?

Elle alla dan­ser. Avec Osval­do. Et Damian regarda.

Il regar­da Azu­ce­na dan­ser le tan­go. Il regar­da cette femme qu’il avait connue ter­ri­fiée, tra­quée, défaite — cette femme qu’il avait vue ram­per dans la pous­sière d’un appar­te­ment de la Colo­nia Bue­nos Aires sous les balles — il la regar­da se mou­voir sur une piste de danse avec une grâce qu’il ne lui connais­sait pas, une flui­di­té, une liber­té de mou­ve­ment qui sem­blait venir de très loin, de très pro­fond, d’un endroit d’elle-même qu’elle n’a­vait jamais pu atteindre au Mexique parce que la peur l’en empêchait.

Le tan­go. Osval­do la gui­dait avec cette auto­ri­té douce des vieux dan­seurs — un mou­ve­ment du torse, une pres­sion de la main, un dépla­ce­ment du poids — et Azu­ce­na sui­vait, mais « suivre » n’é­tait pas le mot. Elle répon­dait. Chaque pas d’Os­val­do appe­lait un pas d’elle, et ce pas n’é­tait pas une copie mais une varia­tion, une inter­pré­ta­tion, un com­men­taire — comme deux musi­ciens qui impro­visent ensemble, cha­cun écou­tant l’autre, cha­cun pro­po­sant, cha­cun accep­tant ou refu­sant, dans cette conver­sa­tion sans mots qui est le tango.

Damian ne bou­geait pas. Le vin rouge dans son verre, intact. Les yeux fixés sur la piste. Et quelque chose en lui — quelque chose qu’il avait gar­dé ver­rouillé pen­dant des années, pen­dant des décen­nies peut-être, depuis l’en­fance, depuis tou­jours — quelque chose se déver­rouilla. Pas avec un bruit. Pas avec un geste. Avec un relâ­che­ment. Comme un muscle qu’on tient contrac­té depuis si long­temps qu’on a oublié qu’il était contrac­té, et qui sou­dain se relâche, et la dou­leur qu’on ne sen­tait plus revient d’un coup, aiguë, et c’est la preuve qu’on est vivant.

La musique s’ar­rê­ta. Azu­ce­na revint à la table. Les joues rosies. Les yeux brillants. Vivante. Tel­le­ment vivante.

— Vous ne vou­lez vrai­ment pas essayer ? dit-elle.

— Non. Pas ce soir. Mais je vous regarde.

Elle le regar­da. Com­prit quelque chose. Ne dit rien.

Plus tard, dans la rue, en remon­tant vers Reco­le­ta, Azu­ce­na s’ar­rê­ta devant une vitrine de librai­rie. Celle de Ren­zo — fer­mée à cette heure, mais éclai­rée de l’in­té­rieur par une lampe qui res­tait allu­mée toute la nuit, comme un phare dans un port de livres.

— Mon libraire, dit-elle. Ren­zo. Il m’a tout appris sur Bue­nos Aires. Borges, le tan­go, les cafés, les fan­tômes. Il dit que Bue­nos Aires est un livre qu’on ne finit jamais de lire.

Damian regar­da la vitrine. Les livres entas­sés, les piles ban­cales, les cou­ver­tures usées.

— Il y a un poème de Borges, dit Azu­ce­na. Un vers. Il dit : He come­ti­do el peor de los peca­dos que un hombre puede come­ter. No he sido feliz.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— J’ai com­mis le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Je n’ai pas été heureux.

Damian gar­da le silence. Long­temps. Puis il dit :

— C’est vrai.

— Quoi ?

— Que c’est le pire des péchés. Ne pas être heu­reux. J’ai pas­sé ma vie à cher­cher des gens. Des fan­tômes. Des dis­pa­rus. Et pen­dant tout ce temps, je n’ai pas été heu­reux. Pas une seule fois. Pas un seul jour. Je fai­sais mon tra­vail, je croyais que c’é­tait suf­fi­sant, je croyais que cher­cher les autres c’é­tait ma façon d’être au monde, ma jus­ti­fi­ca­tion, mon excuse pour ne pas vivre. Et puis vous avez dis­pa­ru. Et je vous ai trou­vée. Et quand vous êtes par­tie pour Bue­nos Aires, quand j’ai enten­du votre voix sur le télé­phone — c’est beau ici — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais rien trou­vé. Que tous les gens que j’a­vais cher­chés, tous les dos­siers, tous les fan­tômes — ce n’é­tait pas eux que je cher­chais. C’é­tait une rai­son. Une rai­son de ne pas être heu­reux. Parce qu’être heu­reux me fai­sait peur.

Il s’ar­rê­ta. Se ren­dit compte qu’il avait par­lé plus long­temps, en une seule fois, qu’il n’a­vait jamais par­lé de sa vie. Et que les mots qu’il avait pro­non­cés étaient des mots qu’il n’a­vait jamais dits à per­sonne — ni à un ami, ni à un col­lègue, ni à Here­dia, ni même à lui-même dans le silence de son appar­te­ment mexi­cain, en écou­tant l’en­re­gis­tre­ment pour la cen­tième fois.

Azu­ce­na ne dit rien. Elle le regar­da. Puis elle prit sa main.

Sa main à lui. La main du flic. La main qui avait tenu le Beret­ta, qui avait tiré sur des hommes dans un appar­te­ment sombre, qui avait ouvert des dos­siers de morts. Elle la prit dans la sienne — sa main à elle, la main de la fugi­tive, la main qui avait signé un faux nom sur un faux pas­se­port, qui avait payé un faus­saire dans l’ar­rière-salle d’un maga­sin de chaus­sures, qui avait com­po­sé un numé­ro de télé­phone depuis une cabine de Constitución.

Deux mains. Deux vies. Deux pays. Deux his­toires de vio­lence et de fuite et de recherche qui se rejoi­gnaient enfin, dans une rue de Bue­nos Aires, devant une librai­rie fer­mée, sous les jaca­ran­das en fleurs.

Ils mar­chèrent. Sans par­ler. Main dans la main. Remon­tant vers Reco­le­ta, vers l’Al­vear, vers leurs deux soli­tudes qui com­men­çaient — len­te­ment, pru­dem­ment, comme deux rivières qui convergent — à n’en faire plus qu’une.

X

DAMIAN

La nuit. Le Río de la Plata.

C’é­tait Azu­ce­na qui avait pro­po­sé. Un soir, après le thé — le thé était deve­nu leur rituel, leur ancrage, le point fixe autour duquel tout le reste tour­nait — elle avait dit : « Je veux vous mon­trer le fleuve. » Et ils étaient sor­tis de l’Al­vear, avaient pris un taxi jus­qu’à la Cos­ta­ne­ra Sur, cette pro­me­nade qui longe le fleuve au sud de Puer­to Made­ro, là où Bue­nos Aires cesse d’être une ville et devient un rivage, un bord, une lisière entre la terre et l’eau.

Le Río de la Pla­ta, la nuit. Damian n’a­vait jamais vu un fleuve aus­si vaste. Le mot « fleuve » ne conve­nait pas — c’é­tait une mer inté­rieure, une éten­due d’eau brune et lisse qui s’é­ten­dait jus­qu’à l’ho­ri­zon, et l’ho­ri­zon était invi­sible, noyé dans l’obs­cu­ri­té, de sorte qu’on ne savait pas où finis­sait l’eau et où com­men­çait le ciel. De l’autre côté — à qua­rante kilo­mètres, invi­sible — il y avait l’U­ru­guay. Un autre pays. Un autre monde. Si proche et si inac­ces­sible, comme tout ce qui est sépa­ré de nous par de l’eau.

Ils mar­chèrent le long de la Cos­ta­ne­ra. Le vent était tiède — un vent de novembre, char­gé d’hu­mi­di­té et de sel, qui sen­tait la vase et le large. Des pêcheurs étaient assis au bord, leurs lignes plon­gées dans l’obs­cu­ri­té, immo­biles, patients, comme des moines en prière. Des couples se pro­me­naient. Des chiens cou­raient sur l’herbe. La ville, der­rière eux, brillait de toutes ses lumières — les tours de Puer­to Made­ro, les gratte-ciel de Reti­ro, la sil­houette loin­taine de l’o­bé­lisque — mais ici, au bord de l’eau, la lumière était rare, et l’obs­cu­ri­té avait cette qua­li­té velou­tée des nuits d’A­mé­rique du Sud, cette dou­ceur qui enve­loppe et qui ras­sure, qui dit : le noir n’est pas un enne­mi, le noir est un ami, le noir est ce qui per­met de voir les étoiles.

— Ce fleuve, dit Azu­ce­na. Vous savez ce qu’il a pris ?

Damian savait. Il avait lu. Il avait com­pris, en écou­tant Mar­ta, en mar­chant dans les rues, en regar­dant les fou­lards blancs des Mères sur les pho­tos de la Pla­za de Mayo. Le Río de la Pla­ta avait pris des corps. Des cen­taines. Des mil­liers peut-être. Les vols de la mort. Les avions de la marine qui décol­laient de nuit depuis l’aé­ro­drome mili­taire, char­gés de pri­son­niers dro­gués, endor­mis, vivants — et qui reve­naient vides. Le fleuve avait tout englou­ti. Les corps, les noms, les his­toires. Le fleuve cou­leur de boue qui ne ren­dait jamais rien.

— Les dis­pa­rus, dit-il.

— Trente mille. C’est le chiffre. Trente mille per­sonnes. Jetées dans le fleuve. Ou enter­rées dans des fosses com­munes. Ou brû­lées. Ou dis­soutes. Trente mille. Et on n’en a retrou­vé qu’une frac­tion. Les autres sont là. Quelque part. Dans l’eau. Dans la terre. Dans le silence.

Elle regar­da le fleuve. Son visage, dans la pénombre, avait cette expres­sion qu’il com­men­çait à lui connaître — cette gra­vi­té douce, ce sérieux sans pesan­teur, comme si elle pen­sait à quelque chose de très lourd en le por­tant avec légè­re­té, en refu­sant de se lais­ser écraser.

— Au Mexique aus­si, dit Damian. Les dis­pa­rus. Plus de cent mille. Des fosses dans le désert. Des barils d’a­cide à Jalis­co. Des tran­chées dans le Tamau­li­pas. On ne sait même pas com­bien. On ne sau­ra jamais.

— Pour­quoi ?

— Pour­quoi quoi ?

— Pour­quoi est-ce que ça arrive ? Au Mexique. En Argen­tine. Par­tout. Pour­quoi est-ce que les gens disparaissent ?

Damian ne répon­dit pas tout de suite. Ils mar­chèrent en silence. Le bruit de l’eau contre les berges — un cla­po­tis régu­lier, mono­tone, comme un métro­nome liquide. Un pêcheur remon­ta sa ligne. Rien au bout. Il la relan­ça dans le noir.

— Parce que c’est plus facile de faire dis­pa­raître que de tuer, dit Damian. Tuer laisse un corps. Un corps est une preuve. Un corps raconte une his­toire — qui, com­ment, pour­quoi. Un corps demande des comptes. Mais un dis­pa­ru ne demande rien. Un dis­pa­ru n’existe plus. Il n’est ni vivant ni mort. Il est dans un entre-deux, un limbe, un trou dans le tis­su du monde. Et ce trou, per­sonne ne sait com­ment le rem­plir. On ne peut pas enter­rer un dis­pa­ru. On ne peut pas le pleu­rer. On ne peut pas tour­ner la page. Le dis­pa­ru reste — comme une ques­tion sans réponse. Et la ques­tion finit par détruire ceux qui la posent.

— Comme Mar­ta, dit Azucena.

— Comme Mar­ta. Comme les mères de la Pla­za de Mayo. Comme toutes les familles que j’ai reçues dans mon bureau, pen­dant dix ans, qui venaient s’as­seoir sur une chaise en plas­tique et qui posaient la même ques­tion : où est mon fils ? Où est ma fille ? Où est mon mari ? Et je n’a­vais pas de réponse. Jamais. Presque jamais.

Il s’ar­rê­ta. Regar­da le fleuve. L’eau brune, opaque, inson­dable. Un fleuve qui gar­dait ses secrets.

— Sauf une fois, dit-il.

Azu­ce­na le regarda.

— Vous, dit-il. Vous êtes la seule que j’aie trou­vée. La seule qui soit revenue.

Le silence, après ces mots, avait le poids du plomb. Pas un silence gêné — un silence plein. Char­gé. Un silence qui conte­nait tout ce qu’ils avaient vécu, sépa­ré­ment et ensemble, et qui pour la pre­mière fois était mis en mots, posé sur la table comme un objet qu’on peut regar­der, tou­cher, mesurer.

— C’est pour ça que vous êtes venu, dit Azu­ce­na. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Parce que je suis la seule.

— Non. Pas parce que vous êtes la seule que j’aie trou­vée. Parce que vous êtes la seule que j’aie eu besoin de retrouver.

Et voi­là. C’é­tait dit. Le mot — besoin — était sor­ti. Pas « envie ». Pas « curio­si­té ». Pas « devoir pro­fes­sion­nel ». Besoin. Le mot le plus dan­ge­reux de la langue, celui qui vous met à nu, qui vous désarme, qui vous expose. Besoin impli­quait manque. Besoin impli­quait dépen­dance. Besoin impli­quait que Damian Sara­zai, ins­pec­teur, qua­rante-trois ans, deux déco­ra­tions, aucune vie sen­ti­men­tale, n’é­tait pas com­plet. Qu’il lui man­quait quelque chose. Que ce quelque chose était elle.

Azu­ce­na ne répon­dit pas. Pas avec des mots. Elle fit un pas vers lui. Un seul pas. La dis­tance entre eux — cette dis­tance d’un bras qu’ils avaient main­te­nue pen­dant des jours, scru­pu­leu­se­ment, comme un pacte — se rédui­sit de moi­tié. Et elle par­la. Mais pas de ce qu’il venait de dire. D’autre chose.

— Le Río de la Pla­ta n’est pas un fleuve, dit-elle. C’est un estuaire. Vous savez ce qu’est un estuaire ?

— L’en­droit où un fleuve ren­contre la mer.

— L’en­droit où l’eau douce et l’eau salée se mélangent. L’eau douce vient de l’in­té­rieur — du Paraná, de l’U­ru­guay, de mille rivières qui drainent tout un conti­nent. L’eau salée vient de l’At­lan­tique. Et ici, à Bue­nos Aires, elles se ren­contrent. Elles ne se mélangent pas vrai­ment — l’eau douce reste au-des­sus, l’eau salée en des­sous. Deux eaux qui coexistent sans se confondre. Qui sont ensemble sans être les mêmes.

Elle le regar­da. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d’un éclat qu’il ne leur avait jamais vu — un éclat humide, pro­fond, comme la sur­face du fleuve qui reflé­tait les lumières loin­taines de la ville.

— C’est peut-être ce qu’on est, dit-elle. Deux eaux. Deux vies. Qui se ren­contrent sans se confondre. Qui coexistent.

Damian com­prit. Ce qu’elle disait — ce qu’elle offrait — n’é­tait pas une fusion. Pas un « nous » qui absor­be­rait et effa­ce­rait le « je ». C’é­tait une coexis­tence. Un par­tage de ter­ri­toire. L’eau douce et l’eau salée, côte à côte, cha­cune gar­dant sa nature, sa tem­pé­ra­ture, sa den­si­té. Ensemble sans être iden­tiques. Proches sans se dissoudre.

C’é­tait, pen­sa-t-il, la chose la plus intel­li­gente et la plus tendre qu’on lui ait jamais dite.

Ils res­tèrent au bord du fleuve long­temps. Le vent tié­dis­sait. Les pêcheurs rem­bal­laient leurs lignes. La ville, der­rière eux, pul­sait de sa rumeur noc­turne — les bars de Paler­mo qui ouvraient, les taxis qui sillon­naient les ave­nues, les milon­gas qui s’é­veillaient dans leurs sous-sols.

Au retour, dans le taxi, Azu­ce­na posa sa tête sur l’é­paule de Damian. Un geste simple. Un geste qui n’a­vait l’air de rien — une femme fati­guée qui pose sa tête sur l’é­paule de l’homme à côté d’elle, dans un taxi, la nuit, à Bue­nos Aires. Mais Damian sen­tit le poids de cette tête — léger, tiède, vivant — et il sut que ce poids était la chose la plus pré­cieuse qu’on lui ait jamais confiée. Plus pré­cieuse qu’un badge. Plus pré­cieuse qu’un dos­sier. Plus pré­cieuse qu’une arme. Le poids d’une tête posée sur une épaule, dans un taxi, la nuit, au bout du monde.

Le chauf­feur rou­lait en silence. La radio dif­fu­sait un tan­go — un vieux tan­go de Troi­lo, mélan­co­lique et doux, avec un ban­do­néon qui pleu­rait et une voix d’homme qui chan­tait des mots que Damian ne com­pre­nait pas mais qu’il sen­tait, parce que le tan­go n’a pas besoin d’être com­pris pour être res­sen­ti, il suf­fit de l’é­cou­ter avec le corps, pas avec la tête, pas avec les mots.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’Al­vear. Azu­ce­na rele­va la tête. Se tour­na vers Damian. Et dans ses yeux — ces yeux qui avaient vu le Mexique et la fuite et la peur et Bue­nos Aires et les jaca­ran­das et le tan­go et le fleuve — dans ces yeux, il y avait quelque chose qu’il reconnut.

Pas de l’a­mour. Pas encore. Ou peut-être que si, mais un amour d’un genre qu’il ne connais­sait pas, qui n’a­vait pas encore de forme, qui était à l’é­tat de pos­si­bi­li­té, de poten­tiel, comme ces graines qu’on plante dans la terre et qui peuvent deve­nir un arbre ou rien du tout, selon qu’on les arrose ou qu’on les oublie.

— Bonne nuit, ins­pec­teur, dit-elle.

— Bonne nuit, Lucía.

Elle sou­rit. Ce sou­rire asy­mé­trique, coin gauche plus haut que le droit. Et elle sor­tit du taxi. Et elle s’é­loi­gna dans la nuit de Bue­nos Aires, sous les jaca­ran­das, le long de l’A­ve­ni­da Alvear, sa sil­houette rape­tis­sant à mesure qu’elle mar­chait, jus­qu’à dis­pa­raître au coin de la calle Guido.

Dis­pa­raître. Le mot, cette fois, ne fai­sait plus peur.

Damian entra dans l’Al­vear. Mon­ta à la chambre 407. Ne se cou­cha pas. S’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre et regar­da la nuit de Bue­nos Aires — les arbres, les façades, les lumières, le ciel immense où les étoiles étaient invi­sibles, noyées par la lumière de la ville, mais pré­sentes quand même, là-haut, quelque part, der­rière le voile.

Et il pen­sa : je suis heureux.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pen­sait ça. La pre­mière fois de sa vie. Et le mot — heu­reux — lui fit l’ef­fet d’un mot étran­ger, un mot dans une langue qu’il n’a­vait jamais par­lée, un mot dont il connais­sait la défi­ni­tion mais pas la saveur. Comme le thé Dar­jee­ling. Comme Bue­nos Aires. Comme tout ce qui lui arri­vait depuis qu’il avait posé le pied dans cette ville.

Heu­reux. Le péché de Borges, inver­sé. Le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Ne pas être heu­reux. Eh bien, pour la pre­mière fois, Damian ne le com­met­tait plus.

Il s’en­dor­mit dans le fau­teuil. Sans rêver.

XI

AZU­CE­NA

Mar­ta mou­rut un jeudi.

Pas de mala­die. Pas d’ac­ci­dent. De fatigue, dirent les méde­cins. Le cœur. Un cœur de soixante-quinze ans qui avait bat­tu qua­rante-deux ans de trop — qua­rante-deux ans de recherche, de marches sur la Pla­za de Mayo, de nuits blanches, de portes qui ne s’ouvrent pas et de ques­tions qui ne trouvent pas de réponse. Un cœur qui avait tenu le coup par pure obs­ti­na­tion, par cet entê­te­ment argen­tin qui res­semble à de l’or­gueil mais qui est en réa­li­té une forme de prière — je conti­nue, je tiens, je ne cède pas — et qui un jeu­di de novembre, sans pré­ve­nir, avait déci­dé que c’é­tait assez.

Ce fut la voi­sine du 4‑A qui pré­vint Lucía. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, les yeux rouges, qui frap­pa à sa porte à sept heures du matin.

— Mar­ta. On l’a trou­vée ce matin. Dans son fau­teuil. La lumière était allu­mée. Elle avait un livre ouvert sur les genoux.

Lucía mon­ta au 4‑B. La porte était ouverte. Des voi­sins allaient et venaient — cette cho­ré­gra­phie silen­cieuse et désor­don­née qui suit tou­jours la mort, ces gens qui ne savent pas quoi faire de leurs mains et qui les occupent en fai­sant du café, en pliant des ser­viettes, en dépla­çant des objets qui n’ont pas besoin d’être déplacés.

Mar­ta était dans son fau­teuil. Le fau­teuil du salon, celui qui fai­sait face à la fenêtre et à la pho­to d’E­le­na. Elle avait les yeux fer­més. Le visage apai­sé — pas sou­riant, apai­sé, ce qui est dif­fé­rent et peut-être mieux. Ses mains étaient posées sur un livre ouvert — un recueil de poèmes de Juan Gel­man, le poète argen­tin dont la belle-fille avait dis­pa­ru pen­dant la dic­ta­ture et dont le petit-fils, né en cap­ti­vi­té, avait été retrou­vé vingt-trois ans plus tard en Uru­guay. Gel­man avait écrit des poèmes pour les dis­pa­rus, des poèmes qui étaient à la fois des cris et des ber­ceuses, des hur­le­ments et des mur­mures, et Mar­ta avait choi­si de mou­rir en les lisant, comme si les mots de Gel­man étaient la der­nière chose qu’elle vou­lait emporter.

Lucía s’as­sit par terre, à côté du fau­teuil. Prit la main de Mar­ta. Froide. Raide. La main d’une femme qui avait ces­sé de chercher.

Elle pleu­ra. Sans bruit. Les larmes cou­laient sur ses joues et tom­baient sur le sol de l’ap­par­te­ment de Mar­ta, sur ce car­re­lage ancien qui avait connu les pas d’E­le­na enfant, les pas d’E­le­na ado­les­cente, les pas d’E­le­na étu­diante en méde­cine qui vou­lait soi­gner les pauvres et qui ne soi­gne­rait jamais per­sonne, et les pas de Mar­ta, qua­rante-deux ans de pas entre ce fau­teuil et la porte d’en­trée, entre ce fau­teuil et la Pla­za de Mayo, entre ce fau­teuil et le bureau des droits de l’homme, entre ce fau­teuil et les tri­bu­naux, les com­mis­sa­riats, les archives, les fos­soyeurs — qua­rante-deux ans de pas inutiles, de pas obs­ti­nés, de pas magnifiques.

Azu­ce­na regar­da la pho­to d’E­le­na. La jeune fille sou­riante. Vingt-deux ans. 1977. Et elle com­prit quelque chose qu’elle n’a­vait pas com­pris avant — quelque chose qui la frap­pa avec la force d’une évi­dence retar­dée, comme ces véri­tés qui étaient là depuis le début mais qu’on ne voyait pas parce qu’on regar­dait ailleurs.

Elle com­prit que Mar­ta et Damian étaient la même per­sonne. Pas lit­té­ra­le­ment — pas le même corps, pas la même his­toire, pas le même pays. Mais la même per­sonne dans ce qu’ils avaient de plus pro­fond : l’obs­ti­na­tion. Le refus d’a­ban­don­ner. La convic­tion insen­sée, dérai­son­nable, invé­ri­fiable, que cher­cher a un sens, que l’ab­sence n’est pas un ver­dict, que quelque part, au bout de la recherche, il y a quelqu’un.

Mar­ta avait cher­ché Ele­na pen­dant qua­rante-deux ans. Sans la trou­ver. Damian avait cher­ché des fan­tômes pen­dant dix ans. Sans les trou­ver — sauf elle. Et elle, Azu­ce­na, qu’a­vait-elle fait ? Elle avait fui. Elle avait choi­si l’ef­fa­ce­ment. Elle s’é­tait trans­for­mée en Lucía Estra­da, cette femme invi­sible, cette femme sans pas­sé, cette femme qui buvait du thé à l’Al­vear et qui dan­sait le tan­go et qui lisait Borges en atten­dant que le temps fasse son tra­vail — en atten­dant que le sou­ve­nir s’use, que la dou­leur s’é­mousse, que le Mexique devienne un rêve loin­tain dont on ne se réveille pas parce qu’on ne s’est jamais endormi.

Mais fuir n’est pas vivre. Fuir, c’est sur­vivre. Et il y a un moment — Mar­ta le savait, Damian le savait, Borges le savait — où sur­vivre ne suf­fit plus. Où il faut choi­sir. Être Lucía ou être Azu­ce­na. Être invi­sible ou être vivante. Être l’eau douce ou être l’eau salée. Ou être l’es­tuaire — le lieu où les deux se mélangent, où l’une ne nie pas l’autre, où le pas­sé et le pré­sent coexistent sans se détruire.

Elle lâcha la main de Mar­ta. Se leva. Regar­da une der­nière fois la pho­to d’Elena.

— Mer­ci, mur­mu­ra-t-elle. Pour le puche­ro. Pour le dulce de leche. Pour l’his­toire de votre fille. Pour tout.

Et elle des­cen­dit l’es­ca­lier, trois marches à la fois, avec cette urgence sou­daine des gens qui viennent de com­prendre quelque chose et qui ont peur de l’ou­blier avant d’agir.

Elle appe­la Damian. Du télé­phone de son appar­te­ment — pas d’une cabine, pas d’un numé­ro mas­qué. De chez elle. De sa vie.

— Mar­ta est morte, dit-elle.

Silence.

— Je suis déso­lé, dit Damian.

— Venez. S’il vous plaît. Venez chez moi.

Elle lui don­na l’a­dresse. Calle Gui­do. Troi­sième étage. Pour la pre­mière fois depuis des mois, elle don­nait son adresse à quel­qu’un. Après des mois de clan­des­ti­ni­té, d’ef­fa­ce­ment, de portes fer­mées et de noms faux — elle ouvrait sa porte. Lit­té­ra­le­ment. Comme on ouvre une main. Comme on ouvre les bras.

Damian vint.

Il mon­ta les esca­liers de l’im­meuble de la calle Gui­do. Pas­sa devant le 4‑B — la porte de Mar­ta, ouverte, les voi­sins encore là, le mur­mure des voix. Mon­ta au troi­sième. Frappa.

Elle ouvrit.

L’ap­par­te­ment était petit. Un stu­dio. Des murs blancs. Un lit. Une table. Des livres — Borges, Cortá­zar, Gel­man. Et le bal­con, et le jaca­ran­da. Ce jaca­ran­da dont les fleurs mauves tom­baient sur la cour inté­rieure comme une pluie de deuil et de beauté.

— Entrez, dit-elle.

Il entra. Regar­da. Com­prit. Cet espace minus­cule était tout ce qu’elle avait. Toute sa vie tenait dans ces vingt mètres car­rés — le lit où elle dor­mait, la table où elle lisait, le bal­con où elle regar­dait le jaca­ran­da, et rien d’autre. Pas de pho­tos. Pas de sou­ve­nirs. Pas d’ob­jets du pas­sé. Un espace vide, dépouillé, comme une cel­lule de moine — ou comme une chambre d’hô­tel. L’en­droit de quel­qu’un qui est de pas­sage. Qui n’a pas encore déci­dé de rester.

Azu­ce­na fit du café. Pas du thé — du café. Noir, fort, comme au Mexique. Elle le pré­pa­ra dans une petite cafe­tière ita­lienne, et l’o­deur rem­plit l’ap­par­te­ment, et cette odeur — cette odeur de café mexi­cain dans un stu­dio argen­tin — fut comme un pont jeté entre deux mondes, deux vies, deux ver­sions d’elle-même.

— Mar­ta cher­chait sa fille depuis qua­rante-deux ans, dit-elle en lui ten­dant la tasse. Qua­rante-deux ans. Sa fille a dis­pa­ru en 1977. Elle ne l’a jamais retrou­vée. Et elle n’a jamais ces­sé de cher­cher. Jamais. Jus­qu’à son der­nier souffle. Elle est morte avec un livre de poèmes sur les genoux et la lumière allu­mée, parce qu’elle veillait. Parce qu’elle ne dor­mait jamais. Parce qu’elle pen­sait que si elle res­tait éveillée, si elle gar­dait les yeux ouverts, si elle main­te­nait la lumière — alors peut-être, peut-être, la porte s’ou­vri­rait et Ele­na entrerait.

Sa voix trem­blait. Pas beau­coup. Juste assez pour que Damian l’en­tende, pour qu’il com­prenne que ce trem­ble­ment n’é­tait pas de la fai­blesse mais de la véri­té — cette vibra­tion de la voix humaine quand elle dit quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qui vient de pro­fond, de très pro­fond, de cet endroit du corps où les émo­tions sont encore à l’é­tat brut, avant que les mots les domestiquent.

— Et moi, dit Azu­ce­na. Moi, j’ai fait le contraire. J’ai fui. J’ai ces­sé d’exis­ter. J’ai chan­gé de nom, de pays, de vie. J’ai fait exac­te­ment ce que les bour­reaux de Mar­ta vou­laient que les gens fassent — dis­pa­raître. M’ef­fa­cer. Deve­nir personne.

— Vous n’êtes pas personne.

— Non. Plus main­te­nant. Mais pen­dant trois mois, j’ai essayé. J’ai essayé d’être Lucía Estra­da. D’ou­blier Azu­ce­na Montes de Oca. D’ou­blier le Mexique, les dis­pa­rus, mon père, ma mère, tout. Et je n’ai pas pu. Parce que Mar­ta avait rai­son. On n’ar­rête pas de cher­cher. Même quand ce qu’on cherche, c’est soi-même.

Damian posa sa tasse. Se leva. Fit un pas vers elle. Un seul pas — cette géo­gra­phie des dis­tances qu’ils avaient apprise ensemble, ce lan­gage des corps qui s’ap­prochent mil­li­mètre par mil­li­mètre, comme dans un tango.

— Vous n’a­vez pas dis­pa­ru, dit-il. Vous êtes là. Devant moi. Avec un café et un jaca­ran­da et un nom que vous avez choi­si. Vous n’a­vez pas dis­pa­ru. Vous vous êtes dépla­cée. C’est différent.

Elle le regar­da. Long­temps. Ce regard qui n’é­tait plus celui de la femme tra­quée du Mexique ni celui de la fugi­tive de Bue­nos Aires — un regard neuf, un regard qui nais­sait en ce moment même, un regard qui n’a­vait encore jamais été posé sur personne.

— Azu­ce­na, dit-elle.

— Quoi ?

— Mon nom. Mon vrai nom. Je veux que vous m’ap­pe­liez Azu­ce­na. Pas Lucía. Azucena.

Damian la regar­da. Com­prit le poids de ce qu’elle disait. En repre­nant son nom — en le don­nant à quel­qu’un, en le confiant à cet homme qui était venu du bout du monde pour une rai­son qu’il ne savait pas nom­mer — elle fai­sait le geste inverse de la dis­pa­ri­tion. Elle réap­pa­rais­sait. Comme ces étoiles qu’on ne voit pas dans le ciel de Bue­nos Aires à cause de la pol­lu­tion lumi­neuse, mais qui sont là, qui ont tou­jours été là, et qu’il suf­fit de nom­mer pour qu’elles existent à nouveau.

— Azu­ce­na, dit-il.

Et le nom, pro­non­cé dans cet appar­te­ment minus­cule, au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, avec le jaca­ran­da qui lais­sait tom­ber ses pétales mauves dans la cour et le café qui refroi­dis­sait sur la table et la lumière de Bue­nos Aires qui décli­nait der­rière la fenêtre — le nom réson­na comme une note de ban­do­néon, longue, vibrante, sus­pen­due entre la joie et la dou­leur, entre ce qui a été per­du et ce qui peut encore être trouvé.

Elle fit un pas vers lui.

Et l’es­pace entre eux — cet espace qu’ils avaient mesu­ré, négo­cié, res­pec­té pen­dant des semaines, cet espace qui était à la fois une pro­tec­tion et un obs­tacle, une fron­tière et un désir — cet espace se referma.

XII

AZU­CE­NA ET DAMIAN

Novembre. Bue­nos Aires.

La ville sen­tait le tilleul et le jas­min. Les jaca­ran­das ache­vaient leur flo­rai­son — les der­niers pétales tom­baient, les trot­toirs mauves viraient au brun, et cette décom­po­si­tion lente avait quelque chose de doux, de rési­gné, comme la fin d’une fête qui ne s’a­chève pas dans le fra­cas mais dans un mur­mure. L’é­té appro­chait. On le sen­tait dans l’air — cette moi­teur qui s’ins­tal­lait le soir, cette lumière qui s’é­ti­rait jus­qu’à neuf heures, ces ciels immenses, roses et or, qui don­naient à la ville un air de tableau inachevé.

Ils étaient ensemble. Pas ensemble au sens où deux per­sonnes décident un jour de l’être, avec des mots, un pacte, un enga­ge­ment. Ensemble au sens où deux rivières qui convergent ne décident pas de fusion­ner — elles coulent, et à un moment, elles sont au même endroit, et l’eau de l’une se mêle à l’eau de l’autre, et on ne peut plus les dis­tin­guer. Azu­ce­na et Damian étaient au même endroit. Depuis le soir où elle l’a­vait appe­lé, depuis la mort de Mar­ta, depuis le café dans le stu­dio de la calle Gui­do, quelque chose avait bas­cu­lé — pas avec un bruit, pas avec un éclat, mais avec ce glis­se­ment silen­cieux des choses qui trouvent leur place, comme un meuble qu’on pousse enfin dans le bon coin de la pièce et qui, d’un coup, rend le reste de la pièce compréhensible.

Damian avait pro­lon­gé son séjour à l’Al­vear. Puis il avait pro­lon­gé encore. Le récep­tion­niste — le même, celui au sou­rire cali­bré — avait ces­sé de lui deman­der com­bien de nuits. Il notait. Chambre 407. Séjour indé­ter­mi­né. L’Al­vear ne posait pas de ques­tions. L’Al­vear ne posait jamais de ques­tions. C’é­tait sa grâce et son mys­tère — cette capa­ci­té des grands hôtels à accueillir les his­toires des gens sans les juger, sans les com­prendre, sans même les remar­quer. Un flic mexi­cain en congé illi­mi­té qui des­cen­dait prendre le thé chaque après-midi avec une femme qu’il n’ap­pe­lait jamais par son nom en public — l’Al­vear avait vu pire. L’Al­vear avait vu des dic­ta­teurs et des résis­tants, des amants et des espions, des hommes en fuite et des femmes en quête, et il les avait tous logés, tous nour­ris, tous pro­té­gés der­rière ses murs de marbre, avec cette neu­tra­li­té bien­veillante qui est la ver­tu car­di­nale de l’hôtellerie.

Le matin, Damian des­cen­dait dans les rues de Reco­le­ta et mar­chait jus­qu’au café de Nés­tor — le bar Álva­rez, calle Are­nales, où Azu­ce­na pre­nait son café con leche depuis des mois. Nés­tor le ser­vit sans un mot, avec ce même geste lent et pré­cis qu’il réser­vait à Azu­ce­na, et Damian com­prit que ce silence était une forme d’ac­cep­ta­tion — Nés­tor ne posait pas de ques­tions parce que les réponses ne l’in­té­res­saient pas. Ce qui l’in­té­res­sait, c’é­tait que le café soit chaud et que les gens reviennent.

L’a­près-midi, le thé à l’Al­vear. Mais dif­fé­rent, main­te­nant. Ils ne s’as­seyaient plus côte à côte — ils s’as­seyaient face à face. Une table entre eux, une théière entre eux, et cette conver­sa­tion qui conti­nuait de jour en jour, de thé en thé, comme un roman qui s’é­crit tout seul, cha­pitre après cha­pitre, sans plan, sans brouillon, sans ratures. Ils par­laient de tout. Du Mexique — enfin. De l’af­faire Sep­tién. De la fuite. De la peur. De Gabrie­la Montes de Oca qui s’é­tait pen­due. De Tere­sa, la demi-sœur dont la dis­pa­ri­tion avait tout déclen­ché. De la Colo­nia Bue­nos Aires — ce quar­tier de Mexi­co où Damian avait failli mou­rir, et dont le nom, Bue­nos Aires, avait main­te­nant une réso­nance étrange, comme si le des­tin avait lais­sé un indice dans la topographie.

Ils par­laient de l’a­ve­nir. Mot dan­ge­reux. Mot inter­dit, presque, dans le lexique des fugi­tifs et des flics en congé. L’a­ve­nir impli­quait des choix. Damian devait ren­trer à Mexi­co. Son congé de trente jours tou­chait à sa fin. Dans une semaine, il devait être assis der­rière son bureau, à la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues, face aux trente-sept dos­siers, face au com­mis­saire Here­dia et à ses yeux fati­gués. Et Azu­ce­na ? Azu­ce­na n’a­vait pas d’a­ve­nir pla­ni­fié. Son ave­nir était ce stu­dio, ces livres, ce thé, ce tan­go, ce jaca­ran­da — un pré­sent per­pé­tuel, un jour-après-jour qui ne menait nulle part, qui n’a­vait pas de des­ti­na­tion, qui était sa propre fin.

— Qu’est-ce qu’on fait ? dit Damian un soir.

Ils étaient sur la ter­rasse de l’ap­par­te­ment de la calle Gui­do. Le jaca­ran­da avait per­du presque toutes ses fleurs. Les branches nues se décou­paient sur le ciel du soir — des lignes sombres sur un fond oran­gé, comme un des­sin à l’encre de Chine. Le son du ban­do­néon mon­tait d’un appar­te­ment voi­sin — quel­qu’un écou­tait Piaz­zol­la, les Cua­tro Esta­ciones Por­teñas, et la musique flot­tait dans l’air du soir avec cette légè­re­té des choses qui ne pèsent rien et qui changent tout.

— On fait ce qu’on fait, dit Azucena.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule réponse que j’ai.

Damian la regar­da. Elle était assise sur la chaise en fer du bal­con, les pieds nus posés sur la ram­barde, un verre de mal­bec à la main. La lumière du soir dorait son visage. Il pen­sa qu’il n’a­vait jamais vu per­sonne d’aus­si beau — pas beau au sens des maga­zines et des écrans, beau au sens des choses vraies, des choses qui existent sans effort, des arbres et des rivières et des ciels de fin de jour.

— Je dois ren­trer, dit-il. Lun­di. Mon congé est terminé.

— Je sais.

— Mais je reviendrai.

— Vous ne pou­vez pas venir et repar­tir. Ce n’est pas une vie.

— Alors quoi ?

Azu­ce­na but une gor­gée de vin. Regar­da le ciel. Le der­nier trait de lumière dis­pa­rais­sait der­rière les immeubles de Reco­le­ta, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient — timides, hési­tantes, comme des gens qui entrent dans une pièce sans savoir s’ils y sont invités.

— Ren­zo m’a racon­té quelque chose, dit-elle. Sur Borges et Este­la Can­to. Ils se sont aimés. Ou plu­tôt, Borges l’a aimée, et Este­la l’a aimé aus­si, mais dif­fé­rem­ment. Borges lui a dédié El Aleph. Il lui a don­né le manus­crit. Le manus­crit ori­gi­nal, écrit à la main. Le plus grand texte de la lit­té­ra­ture argen­tine, offert à une femme. Et Este­la l’a gar­dé pen­dant des années. Et puis elle l’a ven­du. Aux enchères. Pour de l’argent. Et les gens ont dit qu’elle était hor­rible, qu’elle avait tra­hi l’a­mour, qu’elle avait pro­fa­né le geste. Mais Ren­zo dit que non. Ren­zo dit qu’elle avait rai­son. Parce que gar­der le manus­crit, c’é­tait gar­der le pas­sé. Le vendre, c’é­tait le libé­rer. Lais­ser le texte vivre sa propre vie, indé­pen­dam­ment de l’his­toire d’a­mour qui l’a­vait fait naître.

Damian écou­ta. Ne com­prit pas tout de suite. Puis comprit.

— Vous vou­lez dire que je dois repar­tir. Et vous laisser.

— Je veux dire que les choses doivent vivre leur propre vie. Que vous devez ren­trer à Mexi­co parce que c’est votre vie. Que je dois res­ter ici parce que c’est la mienne. Et que ce qu’il y a entre nous — cette chose qu’on ne sait pas nom­mer — doit vivre aus­si. À sa façon. Pas à la nôtre. Pas selon nos plans. Pas selon nos besoins. À sa façon.

— Et si sa façon, c’est de mourir ?

Azu­ce­na sou­rit. Ce sou­rire asy­mé­trique. Coin gauche plus haut que le droit.

— Les choses vraies ne meurent pas. Elles se déplacent. Comme moi. Comme vous. Comme tout le monde.

Damian ne répon­dit pas. Il regar­da le jaca­ran­da nu. Les branches dépouillées qui res­sem­blaient à des mains ouvertes, offertes au ciel. Dans quelques mois, le prin­temps revien­drait. Les fleurs revien­draient. Le mauve revien­drait. Et peut-être que lui aus­si reviendrait.

Ils res­tèrent sur le bal­con long­temps après la nuit tom­bée. Le ban­do­néon s’é­tait tu. Bue­nos Aires ron­ron­nait dans l’obs­cu­ri­té, ce ron­ron­ne­ment grave et doux des grandes villes la nuit, qui res­semble au ron­ron­ne­ment d’un chat immense endor­mi sur un continent.

Plus tard — beau­coup plus tard, quand la nuit avait atteint cette pro­fon­deur qui pré­cède l’aube — Azu­ce­na dit :

— Res­tez.

Un mot. Le contraire de tout ce qu’elle avait dit. Le contraire de la sagesse de Borges et d’Es­te­la Can­to et du manus­crit ven­du aux enchères. Le contraire de la rai­son et de la pru­dence et de l’in­dé­pen­dance et de l’eau douce qui ne se confond pas avec l’eau salée. Res­tez. Le mot le plus simple et le plus impos­sible du monde.

Damian la regar­da. Dans le noir, il ne voyait que la forme de son visage, le reflet de la lumière d’un réver­bère dans ses yeux, le des­sin de ses lèvres.

— Reste, répé­ta-t-elle. Au moins cette nuit. Au moins jus­qu’au matin.

Et Damian resta.

Ce qui se pas­sa cette nuit-là dans le stu­dio de la calle Gui­do n’ap­par­tient pas aux mots. Les mots sont faits pour ce qui peut être dit — les gestes, les paroles, les pen­sées arti­cu­lées. Mais ce qui se pas­sa cette nuit-là rele­vait d’un autre registre. Du registre du souffle. Du registre de la peau. Du registre de deux corps qui se trouvent enfin après s’être cher­chés si long­temps qu’ils avaient oublié que c’é­tait cela qu’ils cher­chaient — pas un dos­sier, pas une enquête, pas un refuge, pas un nom. Cela. Cette proxi­mi­té. Cette cha­leur. Cette pré­sence de l’autre dans le noir, ce bat­te­ment du cœur d’un autre contre le sien, cette res­pi­ra­tion par­ta­gée qui est la chose la plus ancienne du monde, la chose que les hommes font depuis la nuit des temps, dans des grottes, dans des palais, dans des hôtels, dans des stu­dios de vingt mètres car­rés au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, à Bue­nos Aires, au bout du monde.

Le jaca­ran­da, der­rière la vitre, ne bou­geait pas. Ses branches nues se décou­paient sur le ciel comme un idéo­gramme — un signe dans une langue incon­nue qui disait quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose que les arbres savent et que les hommes oublient : que perdre ses fleurs n’est pas mou­rir. Que le dépouille­ment est une forme de beau­té. Que ce qui tombe revient. Que ce qui part revient. Que tout, tou­jours, revient.

ÉPI­LOGUE

Bue­nos Aires, fin novembre 2019.

L’Al­vear Palace Hotel.

Le concierge de nuit — un homme d’une soixan­taine d’an­nées qui s’ap­pe­lait Hora­cio et qui occu­pait ce poste depuis vingt-trois ans, ce qui fai­sait de lui, selon ses propres termes, « le plus vieux meuble de l’hô­tel après le lustre du lob­by » — Hora­cio, donc, nota dans son registre que le client de la chambre 407, M. Sara­zai Damian, de natio­na­li­té mexi­caine, avait pro­lon­gé son séjour d’une semaine supplémentaire.

C’é­tait la troi­sième pro­lon­ga­tion. La pre­mière avait été d’une semaine. La deuxième de deux semaines. La troi­sième d’une semaine encore. Au total, cela fai­sait cinq semaines. Cinq semaines pour un homme seul, dans une chambre king-size du qua­trième étage, sans bagages dignes de ce nom — un sac, quelques che­mises, un livre en espa­gnol dont il tour­nait les pages avec la len­teur de quel­qu’un qui apprend à lire dans une langue qu’il ne connaît pas.

Hora­cio avait vu beau­coup de choses en vingt-trois ans der­rière le comp­toir de nuit de l’Al­vear. Il avait vu des pré­si­dents et des pros­ti­tuées, des ministres et des mal­fai­teurs, des amants qui arri­vaient sépa­ré­ment et repar­taient ensemble, des couples qui arri­vaient ensemble et repar­taient sépa­ré­ment. Il avait vu des gens pleu­rer dans le lob­by à trois heures du matin et des gens rire dans l’as­cen­seur à cinq heures. Il avait vu un homme com­man­der trente-sept roses blanches — une pour chaque année de mariage — et une femme jeter un dia­mant dans les toi­lettes. Il avait vu la vie pas­ser dans ce lob­by comme un fleuve passe sous un pont — tou­jours la même eau, jamais la même histoire.

Le client de la 407 ne lui avait jamais posé de pro­blème. Dis­cret. Poli. Il saluait Hora­cio chaque soir en ren­trant — bue­nas noches — avec cette cour­toi­sie simple des gens qui res­pectent ceux qui tra­vaillent la nuit, ceux qui veillent, ceux qui gardent les portes ouvertes pen­dant que le monde dort.

Et puis il y avait la femme.

Hora­cio l’a­vait remar­quée depuis long­temps — bien avant l’ar­ri­vée du Mexi­cain. Elle venait chaque après-midi prendre le thé à L’O­ran­ge­rie. Fau­teuil numé­ro trois. Thé Dar­jee­ling. Un maca­ron à la fram­boise. Tou­jours seule. Tou­jours calme. Tou­jours avec un livre — Borges, le plus sou­vent. Hora­cio la trou­vait belle, d’une beau­té qui ne cher­chait pas à être vue, une beau­té de fond, comme ces mélo­dies qu’on n’en­tend pas la pre­mière fois mais qui res­tent dans la tête et qu’on fre­donne sans s’en rendre compte.

Depuis quelques semaines, la femme et le Mexi­cain pre­naient le thé ensemble. Face à face. Deux tasses. Deux maca­rons. Une conver­sa­tion à voix basse que Hora­cio n’en­ten­dait pas et ne cher­chait pas à entendre, parce que les concierges de nuit, comme les prêtres et les bar­men, ont le devoir sacré de ne pas écouter.

Et depuis quelques jours, la femme venait aus­si le matin. Tôt. Avant le thé. Elle tra­ver­sait le lob­by avec cette démarche qu’il avait appris à recon­naître — pas la démarche d’une cliente, pas la démarche d’une visi­teuse, la démarche de quel­qu’un qui va quelque part de pré­cis, de quel­qu’un qui sait exac­te­ment où elle va et pour­quoi, et ce quelque part était le qua­trième étage, la chambre 407, et Hora­cio notait cela dans un coin de sa mémoire — pas de son registre, de sa mémoire — avec cette dis­cré­tion pro­fes­sion­nelle qui est la plus belle qua­li­té d’un concierge de nuit et peut-être d’un être humain.

Ce soir-là — un ven­dre­di de fin novembre — Hora­cio prit son ser­vice à vingt-deux heures. Le lob­by était calme. Quelques clients dans les fau­teuils. Le bar ouvert, avec sa lumière tami­sée et ses bou­teilles ali­gnées comme des sol­dats de verre. La musique — un pia­no, joué en sour­dine par un musi­cien que per­sonne ne regar­dait et qui jouait pour les murs, pour le marbre, pour les fantômes.

À vingt-trois heures, le Mexi­cain des­cen­dit. Pas en cos­tume — en jean et en che­mise. Il avait l’air dif­fé­rent. Pas fati­gué — défait. Comme quel­qu’un qui a lais­sé tom­ber quelque chose de lourd qu’il por­tait depuis long­temps et qui découvre, avec stu­pé­fac­tion, qu’il peut mar­cher sans.

— Bue­nas noches, Horacio.

— Bue­nas noches, señor Sarazai.

Le Mexi­cain s’ar­rê­ta devant le comp­toir. Hési­ta. Puis dit :

— Je vais pro­lon­ger encore. D’un mois. Si c’est possible.

Hora­cio nota. Chambre 407. Pro­lon­ga­tion d’un mois. Cela fai­sait neuf semaines au total. Et il com­prit — pas avec des mots, pas avec des preuves, pas avec la logique des détec­tives et des enquê­teurs — il com­prit avec cette intel­li­gence intui­tive des gens qui passent leur vie à obser­ver les autres sans les juger, cette intel­li­gence des veilleurs de nuit.

Le Mexi­cain ne par­ti­rait pas. Ou s’il par­tait, il revien­drait. Parce qu’il y avait la femme. Et la femme était ici. Et là où est la femme, l’homme revient. C’est la loi la plus ancienne du monde. Plus ancienne que l’hô­tel­le­rie. Plus ancienne que Bue­nos Aires. Plus ancienne que le tango.

Hora­cio sou­rit. Pas un grand sou­rire — un sou­rire de concierge, un sou­rire cali­bré, dis­cret, pro­fes­sion­nel. Mais un sou­rire quand même.

— Pas de pro­blème, señor Sara­zai. Vous êtes ici chez vous.

Le Mexi­cain le remer­cia. Sor­tit de l’hô­tel. Mar­cha dans la nuit de Bue­nos Aires — et Hora­cio le regar­da s’é­loi­gner à tra­vers les portes vitrées, sa sil­houette se décou­pant sur les lumières de l’A­ve­ni­da Alvear, et il pen­sa que cet homme avait la démarche de quel­qu’un qui sait enfin où il va.

Dehors, Bue­nos Aires conti­nuait. Immense. Bruyante. Tendre. Les jaca­ran­das étaient nus, mais les tipas pre­naient le relais — ces arbres qui fleu­rissent en été, dont les fleurs jaunes tombent comme des confet­tis d’or et qui trans­forment la ville en un car­na­val silen­cieux. Le Río de la Pla­ta cou­lait vers l’At­lan­tique, empor­tant ses secrets et ses morts, ses eaux douces et ses eaux salées, son pas­sé et son pré­sent mêlés dans un même cou­rant brun et lent. Et quelque part dans les rues de Reco­le­ta, un homme mar­chait vers une femme, ou une femme atten­dait un homme, ou les deux — un homme et une femme, un flic et une fugi­tive, un cher­cheur et une dis­pa­rue — mar­chaient l’un vers l’autre sans se pres­ser, parce qu’ils avaient com­pris que se retrou­ver n’est pas une des­ti­na­tion mais un mou­ve­ment, pas un point d’ar­ri­vée mais un che­min, et que le che­min est le vrai trésor.

Hora­cio fer­ma le registre. Regar­da le lob­by vide. Le lustre brillait. Le marbre brillait. Le silence de l’Al­vear était un silence vivant — un silence qui conte­nait toutes les voix qui avaient réson­né entre ces murs depuis 1932, tous les pas, tous les rires, tous les pleurs, toutes les arri­vées et tous les départs, et cette der­nière his­toire aus­si, cette his­toire de deux Mexi­cains per­dus à Bue­nos Aires, cette his­toire d’eau douce et d’eau salée, cette his­toire sans fin qui venait peut-être — peut-être — de trou­ver son commencement.

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