Sorting by

×

Le crois­sant
d’or

Le crois­sant d’or

Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — LA DISSOLUTION

Cha­pitre 10 — La lapidation

Le 15 octobre 2013 — 10 Dhul Hij­ja 1434 — Aïd al-Adha — Côme Vil­le­dieu lapi­da le diable.

Il se réveilla à Muz­da­li­fa dans une lumière grise, le corps raide, la bouche sèche, le dos mar­qué par les cailloux sur les­quels il avait dor­mi. Autour de lui, les pèle­rins se levaient dans un mou­ve­ment de houle — des mil­liers de corps blancs qui se redres­saient simul­ta­né­ment, comme un champ de blé sou­le­vé par le vent, et qui se met­taient en marche avant même d’être tout à fait debout, por­tés par une urgence qui n’a­vait pas besoin de mots pour se trans­mettre. C’é­tait le jour du sacri­fice. Le jour où Ibra­him avait levé le cou­teau sur son fils Ismaël — ou Isaac, selon les tra­di­tions — et où Dieu avait rete­nu sa main et envoyé un bélier à la place. Le jour où l’on tue ce que l’on aime pour prou­ver qu’on aime plus que ce qu’on aime.

Côme avait les vingt et un cailloux dans la poche de son ihram — une poche cou­sue à l’in­té­rieur, contre la hanche, où il gar­dait aus­si le frag­ment de manus­crit dans son car­ré de soie. Les cailloux et le manus­crit, côte à côte. Les pro­jec­tiles et le tré­sor. La vio­lence et la beau­té. Il les sen­tait contre sa peau quand il mar­chait — un poids léger, presque rien, mais pré­sent, comme une pen­sée qu’on ne peut pas chasser.

Le flux des pèle­rins conver­gea vers Mina. Deux mil­lions de per­sonnes mar­chant dans la même direc­tion, sur la même route, au même moment — une migra­tion biblique, un fleuve humain dont les berges étaient les col­lines pelées du Hed­jaz et dont le cou­rant empor­tait tout, les forts et les faibles, les jeunes et les vieux, les croyants et les impos­teurs, sans dis­tinc­tion, sans hié­rar­chie, dans un mou­ve­ment qui abo­lis­sait la volon­té indi­vi­duelle et la rem­pla­çait par quelque chose de plus grand, de plus ancien, de plus impersonnel.

Mou­loud mar­chait à côté de Côme. Le maçon de Mar­seille avait le visage illu­mi­né — c’é­tait le mot juste, il y avait de la lumière sur ses traits ravi­nés, une lumière qui ne venait pas du soleil levant mais de l’in­té­rieur, de cet endroit qu’on appelle l’âme faute de mieux et dont Mou­loud ne dou­tait pas de l’exis­tence comme il ne dou­tait pas de l’exis­tence de ses mains, de ses pieds, du sol sous ses sandales.

— Aujourd’­hui, on lapide, dit Mou­loud. Et après, on est libres.

Il dit libres avec une cer­ti­tude qui fit fré­mir Côme. Libres de quoi ? Du péché ? Du pas­sé ? De cette chose que les théo­lo­giens appellent le nafs, l’e­go, le moi qui s’ac­croche ? Mou­loud ne se posait pas la ques­tion. Pour lui, la réponse était évi­dente : libres de tout. Le Hajj était une machine à laver l’âme, et aujourd’­hui était le der­nier cycle, l’es­so­rage, et après on res­sor­tait propre, neuf, comme un nou­veau-né, tous les péchés effa­cés, le comp­teur remis à zéro. Côme enviait cette foi avec une inten­si­té qui res­sem­blait à de la douleur.

Le pont de Jama­rat apparut.

C’é­tait une struc­ture mas­sive, en béton et en acier, à trois niveaux, construite après les bous­cu­lades meur­trières des années pré­cé­dentes — 1990, 2004, 2006, des cen­taines de morts à chaque fois, pié­ti­nés dans la panique de la foule. Le nou­veau pont, inau­gu­ré en 2007, était conçu pour absor­ber le flux sans l’é­touf­fer — des rampes d’ac­cès larges comme des auto­routes, des cou­loirs de cir­cu­la­tion à sens unique, des sor­ties de secours tous les cin­quante mètres. C’é­tait de l’in­gé­nie­rie au ser­vice du sacré, de la ges­tion de foule au ser­vice de la foi, et le contraste entre la bru­ta­li­té fonc­tion­nelle du béton et la charge sym­bo­lique du geste — jeter des pierres contre le mal — était si violent qu’il en deve­nait presque comique. Presque.

Côme mon­ta la rampe avec le flux des pèle­rins. Le soleil était déjà haut — neuf heures, peut-être dix — et la cha­leur mon­tait du béton en vagues visibles, ces trem­ble­ments d’air au-des­sus des sur­faces sur­chauf­fées qui déforment le monde et le rendent liquide. Les pèle­rins mar­chaient en rangs ser­rés, épaule contre épaule, le pas rapide de ceux qui vont vers un ren­dez-vous qu’ils attendent depuis des années. Cer­tains cou­raient. Cer­tains pleu­raient. Cer­tains réci­taient des invo­ca­tions à pleine voix, et les mots se mêlaient au bruit des pas, au grin­ce­ment du béton, au souffle de mil­liers de poumons.

La stèle.

Le pre­mier pilier — Jama­rat al-Aqa­ba, le plus grand, le plus impor­tant — était un mur de béton ovale, d’en­vi­ron vingt-cinq mètres de long, entou­ré d’un bas­sin de récep­tion où s’ac­cu­mu­laient les cailloux lan­cés par les pèle­rins. Vu de près, ce n’é­tait rien — un obs­tacle de béton, gris, ano­nyme, sans orne­men­ta­tion, sans ins­crip­tion, sans beau­té. Ce n’é­tait pas le diable. Ce n’é­tait même pas une repré­sen­ta­tion du diable. C’é­tait un mur contre lequel on lan­çait des pierres, et les pierres repré­sen­taient le refus, et le mur repré­sen­tait le mal, et le geste repré­sen­tait la volon­té de l’homme de se débar­ras­ser de ce qui le détruit.

Côme sor­tit sept cailloux de sa poche.

Autour de lui, les pèle­rins lan­çaient — cer­tains avec une pré­ci­sion de lan­ceurs de cri­cket, d’autres avec une mal­adresse tou­chante, des enfants qu’on sou­le­vait pour qu’ils puissent atteindre le bas­sin, des vieillards qui trem­blaient en levant le bras, des femmes qui criaient Alla­hu Akbar avec une fureur joyeuse. Les cailloux volaient, rico­chaient contre le béton, s’en­tre­cho­quaient dans le bas­sin avec un cré­pi­te­ment de grêle. L’air vibrait. Il y avait quelque chose de pri­mi­tif dans ce rituel, quelque chose qui pré­cé­dait la théo­lo­gie et la rai­son, quelque chose qui appar­te­nait au corps, au muscle, au nerf — le besoin de lan­cer, de frap­per, de détruire ce qui vous fait mal.

Côme leva le bras. Lan­ça le pre­mier caillou.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Le caillou frap­pa le mur avec un bruit sec, minus­cule, noyé dans le vacarme des mil­liers d’autres cailloux. Côme ne sen­tit rien. Pas de libé­ra­tion. Pas de cathar­sis. Un geste, c’est tout. Un caillou contre un mur. La gra­vi­té fai­sait le reste.

Deuxième caillou.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Au troi­sième caillou, quelque chose chan­gea. Pas en lui — autour de lui. Ou peut-être en lui à cause de ce qui se pas­sait autour de lui. La foule avait pris une den­si­té nou­velle. Les corps se pres­saient contre le sien, l’é­cra­saient, le por­taient, et le bruit avait chan­gé aus­si — plus aigu, plus urgent, un cri col­lec­tif qui n’é­tait plus de la prière mais de la fureur, une fureur sacrée, dis­ci­pli­née, cana­li­sée vers le mur de béton, et Côme sen­tit cette fureur entrer en lui par la peau, par les pieds, par les oreilles, et son bras se leva plus vite pour le qua­trième caillou, et plus vite encore pour le cinquième.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Contre quoi lan­çait-il ? Il ne savait plus. Contre le diable — mais lequel ? Le diable de la théo­lo­gie, cet Iblis qui avait refu­sé de se pros­ter­ner devant Adam ? Le diable du men­songe — le sien, celui qui l’a­vait conduit ici sous un faux nom ? Le diable du doute — cette voix inté­rieure qui disait tu n’as pas le droit d’être ici, tu ne crois pas, tu joues ? Ou un autre diable, plus per­son­nel, plus intime — le diable qui l’a­vait empê­ché de dire à Sal­ma les mots qu’il fal­lait dire, le diable de la lâche­té, le diable de l’am­bi­guï­té confor­table, le diable qui pré­fère l’im­pos­ture à la véri­té parce que l’im­pos­ture ne fait pas mal ?

Sixième caillou. Septième.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Le der­nier caillou quit­ta sa main et il sen­tit — non pas la libé­ra­tion dont par­lait Mou­loud, pas cette légè­re­té du comp­teur remis à zéro — mais un vide. Un vide dans la paume. Un vide dans le bras. Un vide qui n’é­tait pas désa­gréable mais qui était réel, phy­sique, la sen­sa­tion de quelque chose qui a été lâché et qui ne revien­dra pas. Il bais­sa le bras. La foule l’emporta vers la sortie.

Abdal­lah l’at­ten­dait au bas de la rampe.

Le fixeur de Djed­dah n’a­vait pas le droit d’être à Mina — il ne fai­sait pas le Hajj cette année — mais il était là, comme il était tou­jours là où il ne devait pas être, avec son sou­rire doré et ses yeux qui ne sou­riaient pas. Il por­tait un thobe gris, une cas­quette de base-ball à la visière retour­née, et il fumait.

— Côme.

Pas habi­bi cette fois. Pas frère. Juste le pré­nom, sec, sérieux.

— J’ai des nouvelles.

Ils s’as­sirent à l’é­cart, sur un muret de béton qui bor­dait la route prin­ci­pale de Mina. Des bus pas­saient, des ambu­lances, des camions char­gés de mou­tons pour le sacri­fice. La vie logis­tique du Hajj — l’en­vers du sacré, la machi­ne­rie lourde qui ren­dait pos­sible le miracle.

— J’ai retrou­vé la trace de ton amie, dit Abdal­lah. Elle est venue au Hajj l’an­née der­nière, comme je te l’a­vais dit. Avec un groupe de Sanaa. Elle était ins­crite à l’hô­tel Inter­con­ti­nen­tal — j’ai un contact là-bas, un récep­tion­niste qui se sou­vient d’elle. Sal­ma al-Hadra­mi. Chambre 1207. Elle est res­tée six jours. Après le Hajj, elle n’est pas repar­tie avec le groupe. Elle est res­tée à Djeddah.

— Res­tée ? Comment ?

— Je ne sais pas. Peut-être un contact ici. Peut-être un membre de sa famille — il y a des al-Hadra­mi par­tout dans le Hed­jaz, tu le sais. Après Djed­dah, plus rien. Pas de trace de sor­tie du ter­ri­toire saou­dien. Pas de vol retour. Rien.

Côme fixa le sol de béton. Des cailloux rou­laient sous les san­dales des pèle­rins — des cailloux tom­bés des poches, des cailloux de trop, les restes de la lapi­da­tion que le vent et les pieds dispersaient.

— Elle est peut-être encore ici, dit-il.

— Peut-être. Ou peut-être qu’elle est repar­tie par voie ter­restre, vers le Yémen, par la fron­tière sud. Pas de contrôle de sor­tie sur la route de Naj­ran. Beau­coup de Yémé­nites passent par là. On ne les enre­gistre pas.

— Ou elle est morte.

Abdal­lah ne répon­dit pas. Il écra­sa sa ciga­rette sous sa san­dale. Le geste avait quelque chose de définitif.

— Je ne peux pas t’en dire plus, Côme. J’ai cher­ché. Ce que j’ai trou­vé, c’est tout ce qu’il y a. Un nom dans un registre d’hô­tel. Une chambre. Six jours. Et après, du sable.

Il se leva.

— Fais le sacri­fice. Fais-toi raser la tête. Finis ton Hajj. Et rentre chez toi.

Côme res­ta assis sur le muret. La foule pas­sait devant lui — un fleuve blanc, inépui­sable, deux mil­lions de per­sonnes en route vers le sacri­fice, vers le bar­bier, vers la fin du pèle­ri­nage. L’Aïd al-Adha avait com­men­cé. Par­tout dans le monde musul­man, des mou­tons étaient égor­gés, des familles se réunis­saient, des enfants rece­vaient des cadeaux. C’é­tait un jour de joie. Le plus grand jour de fête de l’islam.

Côme ne bou­geait pas.

Il pen­sait à Sal­ma dans une chambre d’hô­tel à Djed­dah — la chambre 1207 de l’In­ter­con­ti­nen­tal, un endroit ano­nyme, cli­ma­ti­sé, avec une vue sur la mer Rouge peut-être, ou sur un par­king. Il la voyait assise sur le lit, les mains sur les genoux, le regard tour­né vers la fenêtre, et il ne savait pas ce qu’elle regar­dait — la mer, le ciel, le vide, Dieu, ou rien — et il ne savait pas ce qu’elle avait déci­dé, ni même si elle avait déci­dé quelque chose, ni même si déci­der était le bon mot pour ce qui lui était arri­vé, parce que peut-être ce qui arrive aux gens comme Sal­ma n’est pas de l’ordre de la déci­sion mais de l’ordre de la dis­so­lu­tion, cette lente éro­sion de soi dans quelque chose de plus vaste, et peut-être était-ce cela que le Hajj avait fait d’elle — non pas une dis­pa­ri­tion mais une dis­so­lu­tion, comme le sel dans l’eau, comme l’encre dans le par­che­min, comme le son dans le silence.

Il se leva. Rejoi­gnit le groupe. Paya pour le sacri­fice — un mou­ton qu’il ne ver­rait pas, égor­gé quelque part dans les abat­toirs de Mina par un bou­cher qu’il ne connaî­trait jamais, et dont la viande serait dis­tri­buée aux pauvres. L’acte était abs­trait, finan­cier, décon­nec­té de sa vio­lence réelle — on payait, on rece­vait un reçu, c’é­tait fait. Le sang était ailleurs. Le sang était tou­jours ailleurs.

Puis il alla chez le barbier.

C’é­tait un Pakis­ta­nais ins­tal­lé dans une tente, avec une chaise de plas­tique blanc, un miroir fêlé et un rasoir méca­nique. La file d’at­tente comp­tait une ving­taine d’hommes. Côme atten­dit son tour. Quand il s’as­sit sur la chaise, le bar­bier lui pas­sa la ton­deuse sur le crâne sans un mot — le geste était rapide, expert, les che­veux tom­baient en mèches noires sur le tis­su blanc de l’ih­ram, sur le sol pous­sié­reux, et le crâne appa­rais­sait, nu, pâle, vul­né­rable, un crâne de nou­veau-né sous un visage d’homme de qua­rante-trois ans.

Le bar­bier lui ten­dit le miroir fêlé. Côme se regarda.

Il ne se recon­nut pas.

Ce n’é­tait pas une figure de style. Il ne se recon­nut lit­té­ra­le­ment pas. L’homme dans le miroir — crâne rasé, peau brû­lée de soleil, yeux cer­nés par trois nuits de som­meil insuf­fi­sant, lèvres ger­cées, joues creu­sées — ne res­sem­blait à aucune ver­sion de lui-même qu’il connût. Ni le Côme Vil­le­dieu de Paris, avec ses che­mises ita­liennes et son aplomb de salle de vente. Ni le Karim du cer­ti­fi­cat de conver­sion, le conver­ti de fraîche date aux papiers impec­cables. Ni même le pèle­rin en ihram qui avait tour­né autour de la Kaa­ba et s’é­tait tenu debout à Ara­fat. C’é­tait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de plus dépouillé, de plus usé, de plus nu. Quel­qu’un qui avait per­du quelque chose — ses che­veux, oui, mais pas seule­ment ses che­veux — et qui ne savait pas encore ce qu’il avait gagné en échange.

Il ren­dit le miroir au bar­bier. Paya. Sortit.

Le soleil de midi frap­pait Mina de plein fouet. La cha­leur mon­tait du sol en vagues dis­tor­dues. Les tentes blanches trem­blaient comme des mirages. Et Côme mar­chait, crâne nu, pieds nus, le corps réduit à sa plus simple expres­sion — un homme en deux mor­ceaux de tis­su blanc, sans che­veux, sans nom, sans pas­sé — et il mar­chait vers la tente F‑27 pour se repo­ser, et il ne savait pas que dans quelques heures il remon­te­rait dans la tour, et que dans la tour il mon­te­rait plus haut qu’il n’é­tait jamais mon­té, et que ce qui l’at­ten­dait là-haut n’é­tait ni Dieu ni le diable mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui était peut-être le son que fait une vie quand elle se retourne sur elle-même et se regarde en face.

Cha­pitre 11 — Le tawaf al-ifada

Il revint à La Mecque dans la lumière de l’après-midi.

Le bus le dépo­sa au pied de la tour, et en levant les yeux vers les soixante-seize étages il eut un ver­tige — non pas le ver­tige de la hau­teur mais celui du retour, cette sen­sa­tion étrange de retrou­ver un lieu qu’on a quit­té depuis trois jours seule­ment et qui semble appar­te­nir à une autre vie. La tour n’a­vait pas chan­gé. C’é­tait lui qui avait chan­gé, ou qui com­men­çait à chan­ger, ou qui ne savait plus s’il chan­geait ou s’il se défai­sait, et la dif­fé­rence entre les deux n’é­tait peut-être qu’une ques­tion de vocabulaire.

Il mon­ta au cin­quan­tième étage. La chambre 5017 l’at­ten­dait — le lit fait, les ser­viettes chan­gées, le Coran dans son cof­fret vert, le Bur­ton sur la table de nuit là où il l’a­vait lais­sé. La baie vitrée don­nait tou­jours sur le Haram. Le tawaf tour­nait tou­jours. La Kaa­ba était tou­jours là, cube noir au centre de la spi­rale blanche, et Côme la regar­da d’en haut avec des yeux qui n’é­taient plus les mêmes yeux que ceux qui l’a­vaient regar­dée la pre­mière nuit — des yeux plus secs, plus brû­lés, plus ouverts, des yeux qui avaient vu Ara­fat et Muz­da­li­fa et la lapi­da­tion et le miroir fêlé du barbier.

Il prit une douche. L’eau sur son crâne rasé — cette sen­sa­tion inédite, l’eau qui coule sans obs­tacle, qui ruis­selle sur un crâne nu comme sur une pierre — lui don­na un fris­son qui n’é­tait pas de froid. Il se regar­da dans le miroir de la salle de bain, un vrai miroir cette fois, pas le miroir fêlé du bar­bier. L’homme qu’il vit était le même incon­nu qu’à Mina — crâne pâle, visage brû­lé, yeux creu­sés. Un moine. Un pri­son­nier. Un nou­veau-né vieilli de qua­rante-trois ans en une nuit.

Il revê­tit des vête­ments nor­maux pour la pre­mière fois depuis trois jours — un thobe blanc, propre, repas­sé, et des san­dales neuves. L’ih­ram n’é­tait plus néces­saire pour le tawaf al-ifa­da — le tawaf de clô­ture, le der­nier cir­cuit obli­ga­toire autour de la Kaa­ba, celui qui scel­lait le Hajj. On pou­vait le faire habillé. On avait retrou­vé le droit de se vêtir, de se cou­vrir la tête, de por­ter des chaus­sures fer­mées. Le retour au monde. Le retour à l’i­den­ti­té. Le retour au men­songe, pen­sa Côme, puis il se cor­ri­gea : le retour à l’am­bi­guï­té, ce qui n’é­tait pas la même chose, ou peut-être l’é­tait, il ne savait plus.

Il des­cen­dit.

Le Haram, en fin d’a­près-midi, avait une qua­li­té de lumière dif­fé­rente de celle du matin. Le soleil décli­nant frap­pait les mina­rets et les arcades de biais, pro­je­tant des ombres longues sur le marbre blanc, et la cha­leur avait per­du son agres­si­vi­té zéni­thale pour deve­nir quelque chose de plus doux, de plus ambré, une cha­leur de bou­lan­ge­rie, une cha­leur de fin de jour­née qui sen­tait la pous­sière et l’en­cens et l’hu­ma­ni­té fatiguée.

La foule était immense. Tous les pèle­rins reve­naient de Mina pour le tawaf al-ifa­da — deux mil­lions de per­sonnes convergent vers le même point au même moment, et le Haram, mal­gré ses quatre cent mille mètres car­rés, ne pou­vait pas les conte­nir tous, et ils débor­daient dans les rues adja­centes, dans les tun­nels pié­ton­niers, dans les espla­nades, for­mant une masse com­pacte, lente, qui s’é­cou­lait vers la Kaa­ba comme l’eau s’é­coule vers le point le plus bas d’un paysage.

Côme entra dans le tawaf.

Cette fois, c’é­tait dif­fé­rent. Le pre­mier tawaf — celui du cha­pitre 6, avec Raza­li — avait été un choc, une immer­sion bru­tale, un bap­tême de foule. Celui-ci était plus dense, plus lent, plus écra­sant. La foule était si com­pacte qu’on ne mar­chait plus — on était por­té, dépla­cé, pous­sé par les corps adja­cents comme un bou­chon dans un cou­rant. Les pieds ne choi­sis­saient pas leur direc­tion. Le corps n’ap­par­te­nait plus à la volon­té indi­vi­duelle. On était une cel­lule dans un orga­nisme, un atome dans un flux, et le flux déci­dait de tout — la vitesse, la direc­tion, la pression.

Pre­mier tour.

La Kaa­ba, vue de si près — à dix mètres, peut-être moins — était une pré­sence phy­sique d’une inten­si­té presque insou­te­nable. Le tis­su noir de la kis­wa — la ten­ture bro­dée de ver­sets cora­niques en fil d’or — ondu­lait légè­re­ment dans un cou­rant d’air que Côme ne sen­tait pas, comme si la Kaa­ba res­pi­rait. Les ver­sets, vus de près, étaient d’une finesse de cise­lure qui le frap­pa — le tra­vail d’un cal­li­graphe, d’un vrai, pas une impres­sion indus­trielle mais une bro­de­rie manuelle, fil après fil, lettre après lettre, la sou­rate Al-Ikh­las en thu­luth doré sur fond noir. Il pen­sa à Sal­ma. Il pen­sa à ses doigts tachés d’encre. Il pen­sa qu’elle aurait recon­nu le style, iden­ti­fié l’a­te­lier, peut-être le cal­li­graphe lui-même.

Deuxième tour.

La pres­sion aug­men­tait. Les corps se ser­raient, se com­pri­maient. Côme sen­tait des coudes dans ses côtes, des pieds sur les siens, des souffles dans sa nuque. La cha­leur cor­po­relle de la foule — deux mil­lions de corps qui irra­dient cha­cun trente-sept degrés — créait un micro­cli­mat étouf­fant, une tem­pé­ra­ture supé­rieure à celle de l’air ambiant, et la sueur cou­lait, non pas en gouttes mais en nappes, trem­pant le thobe, glis­sant le long du dos, du front, des bras.

Troi­sième tour.

Côme com­men­ça à voir des choses.

Pas des hal­lu­ci­na­tions — pas encore. Des per­cep­tions déca­lées. Le marbre sous ses pieds sem­blait pul­ser, comme un cœur, une vibra­tion très basse qui mon­tait par les san­dales et se trans­met­tait aux os. Les voix autour de lui — les prières, les invo­ca­tions, les pleurs — ces­sèrent d’être des voix sépa­rées et devinrent un son unique, une fré­quence, un bour­don qui n’a­vait pas de début et pas de fin. Et la Kaa­ba — la Kaa­ba tour­nait. Non pas dans le sens du tawaf mais dans l’autre sens, comme si elle résis­tait au mou­ve­ment des pèle­rins, comme si elle tour­nait en sens inverse pour res­ter immo­bile, et cette rota­tion contraire créait un frot­te­ment, une cha­leur sup­plé­men­taire, une fric­tion entre le sacré et l’humain.

Qua­trième tour.

Bur­ton mar­chait à côté de lui.

Le der­viche Abdul­lah. Le caf­tan vert, le tur­ban blanc, la barbe noire. Il ne par­lait pas. Il mar­chait dans la foule avec une aisance de fan­tôme — per­sonne ne le bous­cu­lait, per­sonne ne le tou­chait, il se dépla­çait dans les inter­stices de la masse humaine comme l’eau se déplace entre les pierres. Et il regar­dait Côme avec une expres­sion que Côme n’a­vait jamais vue sur les por­traits — non pas la curio­si­té, non pas l’i­ro­nie, mais quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion. La com­pas­sion d’un mort pour un vivant. La com­pas­sion d’un impos­teur ancien pour un impos­teur nou­veau. La com­pas­sion de quel­qu’un qui est pas­sé par là et qui sait.

Tu sais, pen­sa Côme.

Bur­ton le regar­da. Ses yeux de braise — ces yeux que sa femme Isa­bel avait décrits comme les yeux les plus expres­sifs d’An­gle­terre — étaient doux. Plus doux que sur aucun por­trait. Plus doux que ce qu’on aurait atten­du d’un homme qui avait tra­ver­sé l’A­frique, décou­vert le lac Tan­ga­nyi­ka, tra­duit les Mille et Une Nuits et les trai­tés éro­tiques de l’Inde, et qui avait peut-être tué un homme dans la nuit de Muzdalifa.

Oui, répon­dit Bur­ton. Ou Côme ima­gi­na qu’il répon­dait. Ou le vent répon­dit, ou la foule répon­dit, ou le bat­te­ment du tawaf répon­dit, et la réponse n’a­vait pas de mots, pas de forme, pas de son — elle était là, sim­ple­ment, comme une évi­dence qu’on ne peut ni prou­ver ni contester.

Cin­quième tour.

Le frag­ment de manus­crit brû­lait contre sa hanche. Côme le sen­tait à tra­vers le tis­su du thobe — une cha­leur dis­tincte de la cha­leur ambiante, une cha­leur loca­li­sée, pré­cise, comme si le par­che­min vieux de treize siècles avait absor­bé l’éner­gie du tawaf et la res­ti­tuait main­te­nant, et les lettres anciennes — ces lettres hija­zi sans points, sans voyelles, ces sque­lettes de mots que seuls quelques dizaines de per­sonnes au monde savaient lire — vibraient contre sa peau comme un mes­sage en morse, un signal émis par un copiste mort depuis mille trois cents ans et reçu par un faus­saire vivant dans la foule du Haram, et le mes­sage disait — quoi ? Côme ne savait pas. Le mes­sage disait ce que disent tous les textes sacrés à ceux qui ne les com­prennent pas : je suis là, je suis là, je suis là.

Sixième tour.

La fatigue le prit. Pas la fatigue ordi­naire — pas celle du corps qui a mar­ché trop long­temps et qui réclame du repos. Une fatigue plus pro­fonde, plus struc­tu­relle. La fatigue de l’im­pos­ture. La fatigue de main­te­nir en place, depuis des semaines, des mois, des années, l’ar­chi­tec­ture com­plexe de ses men­songes — le cer­ti­fi­cat de conver­sion, le visa, le bra­ce­let élec­tro­nique, le faux nom, les gestes appris, les prières imi­tées, l’am­bi­guï­té culti­vée comme un art. Tout cela tenait ensemble par un effort de volon­té conti­nu, et la volon­té, à cet ins­tant, au sixième tour du tawaf al-ifa­da, dans la cha­leur et la foule et le bruit, la volon­té lâchait.

Il sen­tit ses jambes flé­chir. Pas beau­coup — un flé­chis­se­ment, un trem­ble­ment dans les genoux. La foule le main­te­nait debout. Les corps autour de lui le por­taient. S’il tom­bait, il tom­be­rait sur quel­qu’un. S’il tom­bait, quel­qu’un le rat­tra­pe­rait. La foule ne lais­sait tom­ber per­sonne. La foule était un filet.

Sep­tième tour.

Le der­nier. Côme tour­na autour de la Kaa­ba pour la sep­tième et der­nière fois, et la Kaa­ba tour­na autour de lui, et le monde tour­na autour de la Kaa­ba, et les étoiles tour­naient quelque part au-des­sus du ciel, invi­sibles dans la lumière du cou­chant, et tout tour­nait, et rien ne tour­nait, et le centre était immo­bile, et le centre était la Kaa­ba, et le centre était la ques­tion que Côme por­tait depuis qua­rante-trois ans et à laquelle il n’a­vait jamais répon­du — crois-tu ? — et la ques­tion n’a­vait pas de réponse, et l’ab­sence de réponse était peut-être la réponse, et le sep­tième tour s’a­che­va comme s’a­chèvent toutes les choses sacrées, non par un point final mais par un silence, un espace blanc, une suspension.

Il sor­tit du tawaf. Bur­ton n’é­tait plus là. La foule le recra­cha sur les marches de la gale­rie ouest, trem­pé de sueur, les jambes en coton, le cœur bat­tant à un rythme qu’il ne recon­nais­sait pas — trop lent, ou trop rapide, ou irré­gu­lier, les bat­te­ments comme des pas dans un esca­lier dont cer­taines marches man­que­raient. Il s’as­sit. But de l’eau de Zam­zam. Beau­coup d’eau. L’eau était fraîche, miné­rale, et elle des­cen­dait dans sa gorge comme une béné­dic­tion — le mot lui vint spon­ta­né­ment, béné­dic­tion, un mot qu’il n’employait jamais, un mot qui appar­te­nait au lexique des croyants et non au sien, et pour­tant c’é­tait le mot juste, le seul mot juste pour cette eau qui apai­sait une soif qui n’é­tait pas seule­ment physique.

Le Hajj était fini.

Tech­ni­que­ment, il res­tait les jours de Tash­reeq à Mina — les 11, 12 et 13 de Dhul Hij­ja — avec la lapi­da­tion quo­ti­dienne des trois stèles. Mais le tawaf al-ifa­da mar­quait l’es­sen­tiel. Le cœur du pèle­ri­nage était accom­pli. Côme Vil­le­dieu, alias Karim, avait fait le Hajj. Il avait tour­né autour de la Kaa­ba. Il s’é­tait tenu debout à Ara­fat. Il avait dor­mi à Muz­da­li­fa. Il avait lapi­dé le diable. Il avait sacri­fié un mou­ton. Il s’é­tait fait raser la tête. Il avait accom­pli tous les rites, pro­non­cé toutes les for­mules, fait tous les gestes, et aucun de ces gestes n’a­vait été sin­cère, et tous ces gestes avaient peut-être été sin­cères, et la dif­fé­rence entre aucun et tous était un abîme au fond duquel il ne vou­lait pas regarder.

Il ren­tra dans la tour. Mon­ta au cin­quan­tième étage. La chambre. Le lit. La vitre. Le Haram en contre­bas, illu­mi­né, éter­nel. Il se cou­cha. Ne dor­mit pas. Regar­da le pla­fond. Et une pen­sée mon­ta — une pen­sée claire, nette, sans ambi­guï­té, la pre­mière pen­sée non ambi­guë qu’il ait eue depuis des jours : je vais monter.

Pas au cin­quan­tième étage. Plus haut. Jus­qu’en haut. Jus­qu’au som­met. Jus­qu’à l’hor­loge. Jus­qu’au crois­sant d’or.

Jus­qu’au point le plus proche du ciel que cette tour per­met­tait d’atteindre.

Cha­pitre 12 — Le croissant

La nuit. Trois heures du matin.

Côme se leva du lit où il n’a­vait pas dor­mi, enfi­la son thobe, prit le frag­ment de manus­crit dans sa poche, le Bur­ton dans l’autre main, et sor­tit dans le cou­loir. Les moquettes épaisses absor­baient ses pas. Les cal­li­gra­phies dorées brillaient sur les murs. L’hô­tel dor­mait — ou plu­tôt, l’hô­tel ne dor­mait pas mais il fai­sait sem­blant, comme font toutes les machines la nuit, main­te­nant les lumières allu­mées et la cli­ma­ti­sa­tion en marche pour per­sonne, dans cette veille arti­fi­cielle qui est la forme moderne de l’insomnie.

Il prit l’as­cen­seur. Mon­ta au soixante-cin­quième étage — la carte de la chambre ne don­nait pas accès plus haut. Sor­tit. Trou­va l’es­ca­lier de ser­vice qu’il avait repé­ré trois jours plus tôt — la porte main­te­nue ouverte par la même cale de bois, comme si quel­qu’un entre­te­nait cette brèche dans le sys­tème, un petit sabo­tage quo­ti­dien, une fis­sure volon­taire dans l’her­mé­tisme de la tour. Il monta.

Les étages du musée étaient déserts et obs­curs. Les vitrines éclai­rées par leurs spots internes jetaient des lueurs de pla­né­ta­rium sur les astro­labes, les cadrans solaires, les ins­tru­ments de mesure du temps — tous ces objets qui avaient ten­té, au fil des siècles, de cap­tu­rer quelque chose qui ne se laisse pas cap­tu­rer, de décou­per en uni­tés mesu­rables ce qui coule comme de l’eau, comme du sable, comme la prière, et qui échappe tou­jours. Côme les regar­da en pas­sant. Il ne s’ar­rê­ta pas.

Au-delà du musée, un autre esca­lier — métal­lique cette fois, plus étroit, en spi­rale, qui mon­tait dans les entrailles tech­niques de la tour. L’air chan­geait — plus chaud, plus sec, avec une odeur d’a­cier et d’o­zone, une odeur de machine. Les murs étaient nus — du béton brut, des cana­li­sa­tions, des câbles élec­triques cou­rant en fais­ceaux le long du pla­fond. C’é­tait l’en­vers de la façade, le sque­lette sous la peau de marbre et d’or, et Côme mon­tait dans ce sque­lette comme on monte dans les os d’un ani­mal géant, ver­tèbre après ver­tèbre, vers le crâne.

La voix de Hein­rich Voss lui par­vint avant qu’il ne le voie — un juron en souabe, sui­vi d’un bruit de métal tom­bant sur du métal, sui­vi d’un autre juron plus long et plus inven­tif. Côme pous­sa la porte du boyau tech­nique et trou­va l’Al­le­mand exac­te­ment là où il l’a­vait lais­sé trois jours plus tôt — assis sur le même tabou­ret pliant, pen­ché sur le même boî­tier élec­tro­nique, le front cou­vert de la même sueur.

— Ah, dit Hein­rich en levant les yeux. Le pèlerin.

— L’hor­lo­ger.

Hein­rich sou­rit. Un sou­rire de trois heures du matin, fati­gué, sin­cère, déles­té de tout ce qui n’est pas essentiel.

— Vous avez fini votre Hajj ?

— Oui.

— Et alors ? Vous avez trou­vé Dieu ?

La ques­tion fut posée sans iro­nie. Avec une curio­si­té d’in­gé­nieur — quel­qu’un qui pose un diag­nos­tic, qui veut savoir si la machine fonc­tionne, si le résul­tat cor­res­pond aux spécifications.

— Je ne sais pas, dit Côme.

— C’est la même réponse que la der­nière fois. Vous êtes constant, au moins.

Hein­rich se leva, s’é­ti­ra, les ver­tèbres cra­quant comme des pis­to­lets à amorces. Il fit signe à Côme de le suivre.

— Venez. Je vais vous mon­trer quelque chose.

Ils mon­tèrent encore. Des esca­liers de métal, des pas­se­relles, des échelles. L’air deve­nait plus chaud à chaque étage — la cli­ma­ti­sa­tion ne mon­tait pas jus­qu’i­ci, et la cha­leur accu­mu­lée par la struc­ture métal­lique pen­dant la jour­née irra­diait dans la nuit comme un four qui refroi­dit. Côme sen­tait la sueur cou­ler sur son crâne rasé — une sen­sa­tion nou­velle, l’eau qui ruis­selle sans obs­tacle, comme sur une pierre.

Hein­rich s’ar­rê­ta devant une porte blin­dée, tapa un code sur un cla­vier, et la porte s’ou­vrit sur un espace qui cou­pa le souffle de Côme.

L’in­té­rieur de l’horloge.

C’é­tait une cathé­drale méca­nique. Un espace de cin­quante-sept mètres de haut — la hau­teur totale du méca­nisme de l’hor­loge — occu­pé par des struc­tures d’a­cier, des engre­nages géants, des sys­tèmes de câbles, des pan­neaux LED dis­po­sés en matrices qui for­maient, vues de l’in­té­rieur, le néga­tif des cadrans exté­rieurs. Les quatre cadrans — qua­rante-trois mètres de côté cha­cun, les plus grands du monde — étaient visibles de l’in­té­rieur comme des vitraux inver­sés, des mosaïques de lumière qui pro­je­taient leur clar­té verte et blanche dans l’es­pace inté­rieur, et cette lumière mou­vante don­nait à tout une qua­li­té sous-marine, un bain de cou­leur qui chan­geait imper­cep­ti­ble­ment, pul­sait, respirait.

Et au centre de tout cela, le méca­nisme. Le cœur. L’hor­loge ato­mique qui don­nait l’heure à l’en­semble du sys­tème — un cylindre de métal bros­sé, d’ap­pa­rence modeste, pas plus grand qu’un réfri­gé­ra­teur, qui émet­tait un bour­don­ne­ment si bas qu’on le sen­tait plus qu’on ne l’en­ten­dait, une vibra­tion qui pas­sait par les pieds, par les os, et qui était — Côme le com­prit avec une net­te­té sou­daine — le même bour­don­ne­ment qu’il avait sen­ti dans sa chambre, le pre­mier soir, ce bruit qu’il avait pris pour le silence et qui était le bat­te­ment de l’hor­loge trans­mis à tra­vers la struc­ture de la tour.

— Voi­là, dit Hein­rich. Le cœur de la bête. Un oscil­la­teur au césium 133. Il perd une seconde tous les trente mil­lions d’an­nées. C’est la chose la plus pré­cise que l’homme ait jamais construite, et elle bat au-des­sus de la chose la plus ancienne que l’homme ait jamais construite.

Il dési­gna le sol — en des­sous d’eux, quelque part, très loin en des­sous, la Kaaba.

— L’hor­loge ato­mique au-des­sus de la Kaa­ba. Le temps le plus pré­cis au-des­sus du temps le plus sacré. C’est poé­tique, non ? Ou blas­phé­ma­toire. Ou les deux.

Côme s’ap­pro­cha du méca­nisme. Posa la main sur le cylindre. Le métal était tiède — pas froid, pas chaud, la tem­pé­ra­ture d’un corps, la tem­pé­ra­ture de la vie. La vibra­tion pas­sait à tra­vers sa paume, mon­tait dans son bras, attei­gnait son cœur. Deux bat­te­ments — le sien et celui de l’hor­loge — se super­po­sèrent un ins­tant, se syn­chro­ni­sèrent, puis se désyn­chro­ni­sèrent, et dans cet ins­tant de syn­chro­ni­sa­tion Côme sen­tit quelque chose — une coïn­ci­dence, un ali­gne­ment, comme deux notes qui forment un accord et qui se séparent.

— Je veux mon­ter plus haut, dit-il.

Hein­rich le regarda.

— Plus haut, c’est le Jewel. L’ob­ser­va­toire. Et au-des­sus, le crois­sant. Per­sonne ne monte au crois­sant. C’est inter­dit. C’est la salle de prière de la famille royale.

— Je veux monter.

L’Al­le­mand hési­ta. Puis il eut un sou­rire — un sou­rire de conspi­ra­teur, un sou­rire d’homme qui a pas­sé trois semaines enfer­mé dans une tour et qui n’a plus rien à perdre.

— D’ac­cord. Mais si on nous arrête, je ne vous connais pas.

Ils mon­tèrent.

Le Jewel — la base vitrée du crois­sant — était un espace octo­go­nal entiè­re­ment vitré, un aqua­rium sus­pen­du à quatre cent quatre-vingts mètres du sol. La vue était totale. À trois cent soixante degrés, La Mecque s’é­ten­dait sous eux — les lumières de la ville, les mon­tagnes noires, le désert au-delà, et en des­sous, direc­te­ment en des­sous, le Haram, illu­mi­né, minus­cule, la Kaa­ba réduite à un point noir au centre d’un disque de lumière blanche, et le tawaf — les pèle­rins qui tour­naient, trois heures du matin et ils tour­naient encore, ils tour­ne­raient tou­jours, et de cette hau­teur ils n’é­taient plus que des par­ti­cules, des pous­sières, des molé­cules d’un liquide en rota­tion lente.

Côme posa le front contre la vitre. Le verre était froid. Tout, dehors, était lumière.

— Il y a un étage au-des­sus, dit Hein­rich. Le crois­sant pro­pre­ment dit. Deux étages à l’in­té­rieur. Des appar­te­ments, une salle de prière. Et au centre du crois­sant — une pièce vide. Juste un tapis et une fenêtre.

— Vous y êtes monté ?

— Une fois. Pour véri­fier le câblage des LED exté­rieures. C’est le point le plus haut de la tour. Cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres. Au-des­sus, il n’y a que la pointe du crois­sant et le ciel.

Hein­rich tapa un autre code. Une porte s’ou­vrit. Un esca­lier étroit, en spi­rale, qui mon­tait dans l’ar­ma­ture du crois­sant — vingt et un mètres de dia­mètre, recou­vert de mosaïques dorées à l’ex­té­rieur, struc­ture d’a­cier à l’in­té­rieur. L’es­ca­lier débou­cha sur un palier, puis sur un autre, et enfin sur une porte — petite, simple, presque domes­tique dans ce contexte de gigan­tisme, une porte de bois sombre avec une poi­gnée en cuivre.

Côme l’ou­vrit.

La pièce était petite. Ronde — la cour­bure du crois­sant. Un tapis de prière — un seul, posé au sol, orien­té vers la Kaa­ba, vers le bas. Et une fenêtre — un hublot, plu­tôt, per­cé dans la paroi du crois­sant, qui don­nait sur le ciel.

Rien d’autre.

Côme entra. Hein­rich res­ta sur le palier, ados­sé au mur, les bras croi­sés, avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui sait qu’il assiste à quelque chose qu’il ne com­prend pas et qui ne cherche pas à comprendre.

La pièce sen­tait le ren­fer­mé, la pous­sière, le métal chaud. Per­sonne n’y était venu depuis long­temps — des semaines, des mois peut-être. Le tapis de prière était cou­vert d’une fine pel­li­cule de sable — du sable por­té par le vent, infil­tré par les joints, dépo­sé là comme une offrande du désert au som­met de la tour. Côme s’as­sit sur le tapis. Le sable cris­sa sous ses genoux.

Par le hublot, il ne voyait que le ciel. Pas la ville, pas la tour, pas le Haram. Le ciel. Un ciel de fin de nuit, très noir, piqué d’é­toiles, avec à l’est une lueur imper­cep­tible — l’aube qui se pré­pa­rait, qui n’é­tait pas encore là mais qui se devi­nait, cette pro­messe de lumière que les Arabes appellent le fajr sadiq, l’aube véri­dique, celle qui ne ment pas, celle qui annonce vrai­ment le jour et non une fausse lueur qui s’éteint.

Il sor­tit le frag­ment de manus­crit de sa poche. Le déplia sur le tapis, à côté de lui. Le par­che­min, dans la pénombre, avait une cou­leur de vieil or, et les lettres hija­zi — Alif. Lam. Mim. — étaient presque invi­sibles, des ombres d’ombres, des traces de traces.

Il sor­tit le Bur­ton. Le posa de l’autre côté, ouvert à la der­nière page qu’il avait lue.

Le manus­crit et le livre. Le sacré et l’im­pos­ture. Le VIIe siècle et le XIXe. Et entre les deux, assis sur un tapis de prière cou­vert de sable, à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, dans le crois­sant d’or qui cou­ron­nait la plus haute tour de la ville de Dieu, un homme du XXIe siècle qui ne savait pas s’il croyait.

Côme leva les yeux vers le hublot. Les étoiles pâlis­saient — l’aube appro­chait. Dans quelques minutes, le muez­zin lan­ce­rait l’ap­pel au fajr, et les LED de l’hor­loge pas­se­raient du blanc au vert, et les pèle­rins en bas se tour­ne­raient vers la Kaa­ba pour la pre­mière prière du jour, et tout recom­men­ce­rait, comme chaque jour depuis qua­torze siècles, le même geste, les mêmes mots, la même direction.

Il pro­non­ça la Shahada.

Pas à voix haute. Pas en mur­mure. Quelque part entre les deux — un souffle, un mou­ve­ment des lèvres, un son si faible qu’il n’exis­tait peut-être que dans sa tête, ou peut-être que dans son corps, ou peut-être que dans cet espace minus­cule entre la tête et le corps où les mots naissent avant d’être des mots.

Ash-hadu an la ila­ha illa Allah.

J’at­teste qu’il n’y a de divi­ni­té que Dieu.

Wa ash-hadu anna Muham­ma­dan rasu­lu Allah.

Et j’at­teste que Muham­mad est le mes­sa­ger de Dieu.

Il l’a­vait pro­non­cée à la mos­quée de Paris, devant l’i­mam et les deux témoins, pour obte­nir son cer­ti­fi­cat. Il l’a­vait pro­non­cée dans sa salle de bain, au cin­quan­tième étage, avant de revê­tir l’ih­ram. Il l’a­vait pro­non­cée dans la tal­biya, à chaque tour du tawaf, à Ara­fat, à Mina. Chaque fois, les mots étaient les mêmes. Chaque fois, leur sta­tut était dif­fé­rent — tac­tique, auto­ma­tique, hyp­no­tique, méca­nique. Mais cette fois — cette fois, dans la salle de prière du crois­sant d’or, à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, seul avec un manus­crit ancien et le livre d’un impos­teur mort — cette fois, les mots tra­ver­sèrent quelque chose. Une mem­brane. Un voile. Ce voile dont Raza­li avait par­lé — entre le créé et l’in­créé, entre le dire et le croire, entre le masque et le visage.

Les mots le tra­ver­sèrent, et il ne sut pas — il ne sau­rait jamais — s’ils avaient trou­vé quelque chose de l’autre côté.

Était-elle vraie, cette Sha­ha­da ? Était-elle plus vraie que les pré­cé­dentes ? Était-elle la pre­mière vraie, ou la pre­mière fausse, ou la pre­mière dont la ques­tion vrai-faux avait ces­sé d’a­voir un sens ? Côme ne savait pas. Assis dans le crois­sant d’or, les mains sur les genoux, le sable sous les doigts, les étoiles s’ef­fa­çant une à une dans le hublot, il ne savait pas si ce qu’il venait de dire était une pro­fes­sion de foi ou une pro­fes­sion de doute ou la même chose pro­non­cée dans une langue qu’il ne connais­sait pas encore.

Et per­sonne ne l’a­vait entendu.

Pas de témoins. Pas d’i­mam. Pas de cer­ti­fi­cat. Juste un homme, un tapis, un hublot, et les der­nières étoiles. Et c’é­tait peut-être cela — cette absence de témoins, cette soli­tude abso­lue — qui fai­sait de cette Sha­ha­da quelque chose de dif­fé­rent de toutes les autres. Parce que les autres avaient été pro­non­cées pour quel­qu’un — pour l’i­mam, pour le doua­nier, pour le poli­cier, pour Dieu peut-être, mais pour quel­qu’un. Celle-ci n’a­vait été pro­non­cée pour per­sonne. Ou pour lui-même. Ce qui, dans la théo­lo­gie isla­mique, reve­nait au même — la Sha­ha­da n’a besoin que de la sin­cé­ri­té du cœur, et la sin­cé­ri­té du cœur ne se prouve pas, ne se mesure pas, ne se véri­fie pas, elle est ou elle n’est pas, et per­sonne — pas même celui qui la pro­nonce — ne peut en être certain.

L’ap­pel à la prière du fajr s’é­le­va. La voix du muez­zin mon­ta de très loin en des­sous — de cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres en des­sous — et arri­va au crois­sant comme un écho, comme un sou­ve­nir de voix, comme la voix d’un homme qui appel­le­rait depuis le fond d’un puits ou depuis la sur­face d’une autre pla­nète. Les LED de l’hor­loge chan­gèrent de cou­leur — Côme ne les vit pas mais il les sen­tit, dans la vibra­tion de la struc­ture, dans le chan­ge­ment imper­cep­tible de la lumière qui fil­trait par le hublot, du blanc au vert, ce vert qui signi­fiait : c’est l’heure, c’est l’heure, c’est l’heure de prier.

Côme replia le frag­ment de manus­crit. Le remit dans sa poche. Prit le Bur­ton. Se leva. Ses genoux cra­quèrent. Le sable res­ta sur le tapis, avec l’empreinte de ses genoux — deux petites dépres­sions ovales dans la pous­sière, les seules traces de son pas­sage dans cette pièce où la famille royale saou­dienne venait prier par­fois, et où un faus­saire fran­çais était venu pro­non­cer des mots dont il ne connais­sait pas la valeur.

Il sor­tit. Hein­rich l’at­ten­dait, endor­mi contre le mur, la tête pen­chée sur l’é­paule, la bouche ouverte, ron­flant dou­ce­ment. Côme le réveilla d’un geste léger. L’Al­le­mand ouvrit les yeux, se frot­ta le visage, et ne posa aucune question.

Ils redes­cen­dirent ensemble, en silence, à tra­vers les étages tech­niques, le Jewel, le musée de l’hor­loge, les esca­liers de ser­vice, et à chaque étage le monde rede­ve­nait un peu plus réel, un peu plus solide, un peu plus humain, et le crois­sant d’or s’é­loi­gnait au-des­sus de leurs têtes, et ce qui s’y était pas­sé — si quelque chose s’y était pas­sé — com­men­çait déjà à deve­nir incer­tain, comme un rêve qui s’ef­face au réveil, comme un texte grat­té sur un palimp­seste, comme une Sha­ha­da pro­non­cée dans le vide et dont per­sonne — per­sonne — ne pour­rait jamais attester.

Cha­pitre 13 — La chute

Le 17 octobre 2013 — 12 Dhul Hij­ja 1434 — le corps de Côme Vil­le­dieu déci­da pour lui.

Il n’a­vait presque pas dor­mi depuis la nuit du crois­sant. Deux nuits, peut-être trois — le temps avait ces­sé d’être une suc­ces­sion d’heures pour deve­nir une matière conti­nue, un flux sans berges, une rivière de cha­leur et de lumière et de bruit dans laquelle il nageait sans savoir s’il avan­çait ou s’il se noyait. Il avait pas­sé les jours de Tash­reeq dans un état second — retour­nant à Mina chaque matin pour la lapi­da­tion des trois stèles, lan­çant ses sept cailloux contre cha­cune, reve­nant à la tour, mon­tant dans la chambre, se cou­chant, ne dor­mant pas, se levant, redes­cen­dant. Un auto­mate. Un méca­nisme dont les rouages conti­nuaient de tour­ner par la seule force de l’inertie.

Il ne man­geait plus. Ou si peu — des dattes, de l’eau de Zam­zam, un mor­ceau de pain. La faim avait dis­pa­ru, rem­pla­cée par un vide qui n’é­tait pas désa­gréable, une légè­re­té creuse qui res­sem­blait à de la lévi­ta­tion. Le crâne rasé brû­lait sous le soleil mal­gré la cas­quette qu’il por­tait main­te­nant. Les lèvres étaient fen­dues. Les yeux, dans le miroir de la salle de bain, étaient ceux d’un autre — vitreux, loin­tains, comme recou­verts d’une pel­li­cule de cire.

Le der­nier jour à Mina. La der­nière lapidation.

Il prit le bus avec le groupe Al-Safa. Mou­loud, à côté de lui, par­lait de Mar­seille — de sa femme, de ses enfants, du quar­tier, de la mos­quée de la rue de la Palud où il fai­sait la prière du ven­dre­di depuis trente ans. Il par­lait avec la séré­ni­té de l’homme dont le voyage s’a­chève, qui a fait ce qu’il devait faire et qui rentre chez lui. Côme l’é­cou­tait sans entendre. Les mots de Mou­loud lui par­ve­naient comme à tra­vers une couche d’eau — défor­més, ralen­tis, pri­vés de leur tranchant.

— Ça va, frère ? deman­da Mou­loud. Tu es tout pâle.

— Ça va.

— Tu as mangé ?

— Oui.

Le men­songe était auto­ma­tique. Les men­songes étaient tou­jours auto­ma­tiques. La machi­ne­rie de l’im­pos­ture fonc­tion­nait encore, par réflexe, même quand tout le reste avait ces­sé de fonc­tion­ner. Oui, j’ai man­gé. Oui, je suis musul­man. Oui, je crois en Dieu. Les mêmes mots, la même aisance, le même vide derrière.

Mina. Les tentes blanches trem­blaient dans la cha­leur. Le pont de Jama­rat. La rampe d’ac­cès. La foule, com­pacte, en sueur, les cailloux dans les poings. Côme mon­tait la rampe avec les autres, un pas après l’autre, les san­dales cla­quant sur le béton chaud, et le soleil de midi tom­bait droit, ver­ti­cal, sans pitié, et le béton ren­voyait la cha­leur par en des­sous, et entre le soleil et le béton il n’y avait que les corps, les corps qui chauf­faient, les corps qui trans­pi­rait, les corps qui priaient.

La pre­mière stèle. Sept cailloux. Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar. Le geste était méca­nique. Le bras se levait, la main s’ou­vrait, le caillou par­tait. Sept fois.

La deuxième stèle. Sept cailloux. Le même geste. La même for­mule. La même absence der­rière les mots.

La troi­sième stèle.

C’est au cin­quième caillou que le gris entra.

Il entra par les bords du champ visuel — un assom­bris­se­ment, un voile, comme si quel­qu’un bais­sait len­te­ment la lumi­no­si­té d’un écran. Les contours des corps autour de lui devinrent flous. Le bruit — les cris, les prières, le cré­pi­te­ment des cailloux sur le béton — se mit à bour­don­ner, comme un haut-par­leur dont le volume oscille. Ses oreilles sif­flèrent. Ses genoux tremblèrent.

Sixième caillou. Il leva le bras. Le bras pesait une tonne. La main s’ou­vrit. Le caillou tom­ba — il ne sut pas s’il avait atteint la stèle ou s’il était tom­bé à ses pieds.

Le sep­tième caillou ne fut jamais lancé.

Le gris devint noir. Pas d’un coup — par paliers, comme une porte qui se ferme len­te­ment, lamelle après lamelle. Le monde rétré­cit. D’a­bord le ciel dis­pa­rut. Puis la stèle. Puis les corps autour de lui. Puis le sol sous ses pieds. Et dans la seconde qui sépa­ra la dis­pa­ri­tion du sol de la dis­pa­ri­tion de tout le reste, Côme sen­tit ses jambes céder — une sen­sa­tion très douce, presque agréable, comme si le corps aban­don­nait enfin une lutte qu’il menait depuis trop long­temps, et que l’a­ban­don était un sou­la­ge­ment, et que tom­ber était une forme de repos.

Il tom­ba.

Pas de cri. Pas de drame. Un corps qui s’af­faisse dans une foule, silen­cieu­se­ment, comme un sac de sable qui se vide. Les pèle­rins autour de lui mirent une seconde à com­prendre — une seconde pen­dant laquelle il fut allon­gé sur le béton brû­lant, le joue contre le sol, les yeux ouverts mais ne voyant plus rien, le der­nier caillou ser­ré dans son poing fermé.

Puis les mains.

Des mains par­tout. Des mains qui le sou­le­vèrent, qui le retour­nèrent, qui cher­chèrent son pouls, qui ouvrirent sa bouche, qui ver­sèrent de l’eau sur son visage. Des voix — en arabe, en our­dou, en turc — qui criaient des mots qu’il n’en­ten­dait pas. Le bra­ce­let élec­tro­nique fut scan­né. Un nom appa­rut sur l’é­cran du lec­teur : Karim Vil­le­dieu. France. Groupe Al-Safa. Tente F‑27. Les secou­ristes cher­chèrent le res­pon­sable du groupe. Le res­pon­sable n’é­tait pas là. Quel­qu’un appe­la un numé­ro. Quel­qu’un d’autre fit signe à une ambulance.

Côme flot­tait.

Pas l’in­cons­cience — pas tout à fait. Un état inter­mé­diaire, un entre-deux coton­neux, comme la zone entre le som­meil et l’é­veil, où l’on entend les bruits du monde exté­rieur mais où ils n’ont plus de prise, où les mots sont des sons sans signi­fi­ca­tion, où les visages au-des­sus de soi sont des taches de cou­leur dans un brouillard. Il voyait — ou croyait voir — le ciel de Mina, d’un bleu intense, sans nuage, et dans ce bleu quelque chose qui bou­geait, quelque chose de cir­cu­laire, de lent, qui tour­nait au-des­sus de lui comme un tawaf inver­sé, des oiseaux peut-être, ou des héli­co­ptères, ou rien, ou tout.

On le mit sur une civière. La civière fut por­tée à tra­vers la foule — au-des­sus de la foule, lit­té­ra­le­ment, par des mains qui le pas­saient d’un groupe à l’autre comme un corps por­té par les vagues, et les visages au-des­sus de lui défi­laient, et chaque visage était dif­fé­rent et chaque visage était le même, et les bouches mur­mu­raient des prières pour lui — des prières pour un incon­nu, pour un homme dont ils ne savaient rien sauf qu’il était tom­bé et qu’il avait besoin d’aide, et ces prières étaient peut-être les pre­mières prières vrai­ment des­ti­nées à Côme Vil­le­dieu — non pas à Karim, non pas à l’a­lias, non pas au musul­man de papier, mais à lui, au corps qui tom­bait, à l’homme qui souf­frait, parce que les prières ne véri­fient pas les papiers, les prières ne demandent pas de cer­ti­fi­cat de conver­sion, les prières vont vers la dou­leur comme l’eau va vers le bas.

L’hô­pi­tal de cam­pagne de Mina était une tente plus grande que les autres, cli­ma­ti­sée, avec des lits de camp ali­gnés en ran­gées, des méde­cins saou­diens en blouse blanche, des infir­mières phi­lip­pines, des machines qui bipaient. On l’al­lon­gea. On prit sa tem­pé­ra­ture — qua­rante et un degrés. On posa une per­fu­sion — du sérum phy­sio­lo­gique, froid, qui entra dans ses veines comme un sou­la­ge­ment, comme une rivière dans un désert. On lui mit un masque à oxy­gène. On prit sa ten­sion — basse, trop basse. Un méde­cin — jeune, barbe taillée, lunettes — se pen­cha sur lui, sou­le­va ses pau­pières, véri­fia les pupilles.

— Coup de cha­leur sévère, dit-il en arabe à l’in­fir­mière. Déshy­dra­ta­tion. Pro­ba­ble­ment un début d’in­suf­fi­sance rénale. Il faut le transférer.

Le bra­ce­let fut scan­né une nou­velle fois. Karim Vil­le­dieu. France. On appe­la le consu­lat de France à Djed­dah. On appe­la l’a­gence Al-Safa. On appe­la un numé­ro d’ur­gence que per­sonne ne décrocha.

Côme enten­dait tout cela comme de très loin — comme si les mots venaient d’une radio mal réglée, dans une pièce adja­cente, dans un rêve. Il flot­tait tou­jours. Le monde exté­rieur était une rumeur, un fond sonore, et ce qui se pas­sait à l’in­té­rieur de lui était plus réel — des images qui défi­laient sans logique, des frag­ments de mémoire qui remon­taient comme des bulles d’air dans de l’eau trouble.

La for­te­resse d’A­jyad sur sa col­line, intacte, les murs cré­ne­lés dorés par le soleil cou­chant. Le jar­din de gre­na­diers de Tarim, le vieux Habib al-Hadra­mi pen­ché sur un calame, les doigts tachés d’encre. Bur­ton dans son caf­tan vert, debout dans le désert, le sachet de cuir autour du cou conte­nant les deux cer­ti­fi­cats — le musul­man et le chré­tien — et riant, riant de ce rire qu’au­cun bio­graphe n’a­vait su décrire. Sal­ma de pro­fil, dans le café de Beyoğ­lu, presque sou­riante, le pull gris trop grand pour elle. L’hor­loge ato­mique vibrant sous sa paume. Le sable sur le tapis de prière du crois­sant. Les étoiles de Muz­da­li­fa. Les yeux de Fáti­ma. Le rire de Raza­li. Les mains de Mou­loud. Les mains, toutes les mains — les mains qui l’a­vaient por­té, les mains qui priaient pour lui, les mains des incon­nus, les mains des croyants, les mains qui ne véri­fient pas les papiers.

On le transféra.

Une ambu­lance — sirène, cli­ma­ti­sa­tion, le méde­cin à côté de lui qui sur­veillait la per­fu­sion. La route de Mina à Djed­dah — l’au­to­route, les camions, les bus de pèle­rins, le pan­neau vert Mus­lims Only dans l’autre sens, le check­point qu’on fran­chit sans s’ar­rê­ter parce que les ambu­lances ne s’ar­rêtent pas, parce que l’ur­gence ne connaît pas de fron­tière, parce que le corps qui meurt n’a pas de religion.

On ne lui deman­da pas sa foi. On ne scan­na pas son bra­ce­let au check­point. On ne véri­fia pas son cer­ti­fi­cat de conver­sion. On ne lui posa pas de ques­tion sur les cinq piliers, sur la Sha­ha­da, sur le nom de la mère du Pro­phète. Le corps de Côme Vil­le­dieu quit­ta La Mecque comme il y était entré — dans l’am­bi­guï­té, dans l’entre-deux, dans cet espace flou entre l’i­den­ti­té décla­rée et l’i­den­ti­té véri­table où il avait pas­sé toute sa vie et où il glis­sait main­te­nant, incons­cient, les yeux fer­més, les mains ouvertes sur les draps de l’am­bu­lance, un caillou encore ser­ré dans le poing droit — le sep­tième, celui qui n’a­vait jamais été lan­cé, celui qui était res­té dans sa main quand le monde avait basculé.

L’hô­pi­tal de Djed­dah. Un vrai hôpi­tal cette fois — murs blancs, néons, machines, le bruit régu­lier d’un moni­teur car­diaque qui bipait avec une insis­tance méca­nique, et des voix en arabe, en anglais, des voix pro­fes­sion­nelles, effi­caces, dépour­vues de la fer­veur des voix de Mina, des voix qui trai­taient un corps et non une âme.

On le sta­bi­li­sa. La fièvre bais­sa — de qua­rante et un à trente-neuf, puis à trente-huit. La per­fu­sion fit son tra­vail. Les reins reprirent leur fonc­tion. Le cœur bat­tit plus régu­liè­re­ment. Le méde­cin de garde — un Égyp­tien, cette fois, qui par­lait un fran­çais approxi­ma­tif — appe­la le consu­lat de France.

— Nous avons un res­sor­tis­sant fran­çais. Karim Vil­le­dieu. Hos­pi­ta­li­sé pour coup de cha­leur sévère pen­dant le Hajj. Il est stable. Il va fal­loir orga­ni­ser un rapa­trie­ment sanitaire.

Le consu­lat rap­pe­la. Prit les infor­ma­tions. Véri­fia le pas­se­port — un pas­se­port fran­çais au nom de Côme Vil­le­dieu, avec un visa Hajj, une date de nais­sance, une adresse pari­sienne. Le pré­nom ne cor­res­pon­dait pas au bra­ce­let — Karim sur le bra­ce­let, Côme sur le pas­se­port. Une inco­hé­rence mineure que per­sonne ne rele­va. Les conver­tis ont sou­vent deux pré­noms. Ce n’est pas inha­bi­tuel. Ce n’est pas suspect.

Côme flot­tait.

Dans un espace sans heure et sans lieu, un espace qui n’é­tait ni La Mecque ni Paris ni nulle part, un espace blanc — blanc comme l’ih­ram, blanc comme le marbre du Haram, blanc comme la lumière d’A­ra­fat à midi, blanc comme le lin­ceul qu’on pose sur les morts dans la tra­di­tion isla­mique, un tis­su non cou­su, deux pièces, comme l’ih­ram, parce que le der­nier vête­ment est le pre­mier, parce qu’on meurt comme on prie, enve­lop­pé de blanc, dépouillé de tout.

Il ne mou­rut pas.

Le corps, cette machine obs­ti­née, refu­sa de mou­rir. Le cœur conti­nua de battre. Les reins fil­trèrent. Les pou­mons res­pi­rèrent. Le sang cir­cu­la. La fièvre tom­ba. Et deux jours plus tard, dans une chambre d’hô­pi­tal de Djed­dah, sous un néon gré­sillant, avec une per­fu­sion dans le bras et un bra­ce­let d’i­den­ti­fi­ca­tion au poi­gnet — un nou­veau bra­ce­let, celui de l’hô­pi­tal, avec son vrai nom cette fois, Côme Vil­le­dieu, pas de men­tion de reli­gion — il ouvrit les yeux.

La pre­mière chose qu’il vit fut le pla­fond. Un pla­fond blanc, ordi­naire, sans cal­li­gra­phie dorée, sans orne­ment, sans ver­sets. Un pla­fond d’hô­pi­tal. Le pla­fond le plus banal du monde. Et pour­tant, en le regar­dant, Côme sen­tit quelque chose — un sou­la­ge­ment si pro­fond qu’il en était presque dou­lou­reux, le sou­la­ge­ment de celui qui revient de très loin et qui pose le pied sur la terre ferme, et la terre ferme est un lit d’hô­pi­tal, et c’est assez, et c’est plus qu’as­sez, c’est un miracle, le mot n’est pas trop fort, un miracle laïc, un miracle du corps, ce corps qui ne croit en rien et qui fait tout ce qu’il faut pour res­ter en vie.

La deuxième chose qu’il vit fut sa main droite. Elle était ouverte, posée sur le drap, paume vers le haut. Vide. Le sep­tième caillou avait dis­pa­ru. Quel­qu’un l’a­vait reti­ré de son poing — une infir­mière, un méde­cin, un bran­car­dier — et l’a­vait jeté, pro­ba­ble­ment, comme on jette un déchet, un objet sans valeur, un petit caillou gris ramas­sé dans le noir à Muzdalifa.

Le frag­ment de manus­crit était tou­jours dans la poche de son thobe — le thobe qu’on avait plié sur une chaise, à côté du lit. Il le véri­fia plus tard, quand il put bou­ger les mains. Le car­ré de soie, le par­che­min, les lettres hija­zi. Tout était là. L’ob­jet sacré avait sur­vé­cu au sacré.

Le Bur­ton aus­si. Dans le sac qu’on avait posé au pied du lit. L’é­di­tion Dover, cou­ver­ture jaune pâle, cor­née, tachée de sueur et de sable. Le livre de l’im­pos­teur était intact. Les mots de Bur­ton étaient encore là, impri­més sur le papier bon mar­ché, atten­dant d’être lus par quel­qu’un qui, peut-être, les com­pre­nait un peu mieux qu’a­vant. Ou un peu moins bien. Ou autrement.

Côme fer­ma les yeux. Le moni­teur car­diaque bipait. Le néon gré­sillait. Quelque part, à quatre-vingts kilo­mètres de là, le tawaf conti­nuait de tour­ner autour de la Kaa­ba, et l’hor­loge de la tour conti­nuait de battre au-des­sus du tawaf, et les LED conti­nuaient de chan­ger de cou­leur à chaque prière, et tout cela conti­nuait sans lui, avait conti­nué sans lui, conti­nue­rait sans lui, et cette conti­nui­té — cette indif­fé­rence magni­fique du sacré à la pré­sence ou à l’ab­sence d’un seul homme — était peut-être la chose la plus proche de Dieu que Côme Vil­le­dieu ait jamais comprise.

Épi­logue — Paris

Il plut le jour de son retour.

C’é­tait un mer­cre­di de novembre — le 6 ou le 7, il ne se rap­pe­lait pas — et il pleu­vait cette espèce de pluie d’au­tomne pari­sienne qui ne tombe pas vrai­ment mais qui flotte, qui occupe l’air comme un doute, et Côme, assis dans le taxi qui le rame­nait de Rois­sy, regar­dait les gouttes sur la vitre et pen­sait : c’est la même pluie. La même pluie que le jour de son départ, un mois plus tôt, quand il avait pris le RER B avec sa valise cabine et son sac à dos et l’en­ve­loppe kraft qui conte­nait les papiers d’un musul­man. La même pluie, la même ville, le même homme.

Ou pas le même homme.

Il ne savait pas. Trois semaines avaient pas­sé depuis l’hô­pi­tal de Djed­dah — trois semaines de soins, de for­mu­laires consu­laires, de rapa­trie­ment sani­taire, de conva­les­cence dans un hôpi­tal pari­sien dont il était sor­ti la veille avec un sac en plas­tique conte­nant ses affaires. Le thobe blanc. Les san­dales. Le Bur­ton. Le frag­ment de manus­crit. Et le bra­ce­let de l’hô­pi­tal de Djed­dah, qu’il avait gar­dé, qu’il por­tait encore au poi­gnet, un anneau de plas­tique blanc avec son nom et un numé­ro de dos­sier, et il ne savait pas pour­quoi il ne l’a­vait pas enle­vé, sauf que peut-être le bra­ce­let était la der­nière preuve que tout cela avait eu lieu, que La Mecque avait exis­té, que le tawaf avait tour­né, que le crois­sant d’or avait été réel.

L’ap­par­te­ment du XIe arron­dis­se­ment était froid. Per­sonne n’y avait mis les pieds depuis un mois. Un tas de cour­rier der­rière la porte — fac­tures, publi­ci­tés, un cata­logue de Chris­tie’s annon­çant une vente de manus­crits isla­miques à Londres. Le pla­tane de la cour inté­rieure avait per­du ses feuilles. La fenêtre de la chambre don­nait sur des branches nues et grises, et à tra­vers les branches la lumière de novembre — cette lumière de plomb qui ne réchauffe rien, qui ne pro­met rien, qui dit sim­ple­ment : l’hi­ver approche.

Côme posa ses affaires. Ouvrit les volets. Fit cou­ler un bain. Dans le miroir de la salle de bain — un vrai miroir, propre, entier, pas le miroir fêlé du bar­bier de Mina — il regar­da l’homme qui le regar­dait. Les che­veux avaient repous­sé — un duvet brun, court, qui cou­vrait le crâne d’un velours irré­gu­lier. Le visage avait mai­gri. Les joues étaient plus creuses, les pom­mettes plus saillantes, et les yeux — les yeux avaient chan­gé. Pas la cou­leur, pas la forme. Quelque chose d’autre. Une pro­fon­deur, peut-être. Ou un vide. Ou un espace qui n’exis­tait pas avant et qui exis­tait main­te­nant, un espace entre le regard et ce que le regard voyait, une dis­tance infime qui chan­geait tout.

Il prit le bain. L’eau chaude sur son corps — ce corps qui avait failli mou­rir dans un hôpi­tal de Djed­dah, ce corps qui avait tour­né autour de la Kaa­ba, qui s’é­tait tenu debout à Ara­fat, qui avait dor­mi sur le sable de Muz­da­li­fa, qui avait lan­cé des cailloux contre le diable — cette eau chaude était un luxe si abso­lu, si indé­cent après les semaines de cha­leur et de sueur et de soif, qu’il res­ta long­temps immo­bile dans la bai­gnoire, les yeux fer­més, et il ne pen­sa à rien, ou il pen­sa à tout, ce qui revient au même quand on ne contrôle plus ses pensées.

Il sor­tit du bain. S’ha­billa. Un jean, un pull. Des vête­ments d’a­vant. La peau de Côme Vil­le­dieu, le Pari­sien, l’ex­pert en manus­crits, le Fran­çais ordi­naire. Il les enfi­la et ils ne lui allaient plus tout à fait — pas phy­si­que­ment, phy­si­que­ment ils allaient, il avait mai­gri mais le jean tenait, le pull tom­bait bien — mais autre­ment. Comme un cos­tume qu’on remet après des années et qui sent la naph­ta­line et le passé.

Il s’as­sit à son bureau. Le frag­ment de manus­crit était posé devant lui, sur le car­ré de soie, déplié. Le par­che­min, sous la lumière grise de novembre, avait une cou­leur dif­fé­rente de celle qu’il avait à La Mecque — plus pâle, plus terne, comme si le manus­crit aus­si avait été affec­té par le voyage, comme si l’encre du VIIe siècle avait per­du quelque chose en quit­tant la terre où elle avait été posée.

Les lettres hija­zi. Alif. Lam. Mim. Les mys­tères du Coran — ces lettres iso­lées qui ouvrent cer­taines sou­rates et dont per­sonne ne connaît le sens. Cer­tains disent qu’elles sont les ini­tiales de Dieu. D’autres qu’elles sont un code que seul le Pro­phète com­pre­nait. D’autres encore qu’elles n’ont aucun sens, qu’elles sont là pour rap­pe­ler que tout texte — même le texte sacré, sur­tout le texte sacré — contient de l’in­com­pré­hen­sible, de l’o­paque, du rési­du de mys­tère que la rai­son ne peut pas dissoudre.

Alif. Lam. Mim. Trois lettres. Un com­men­ce­ment. Le com­men­ce­ment de quoi ?

Et en marge, dans l’encre pâle, les variantes du copiste ano­nyme. Les hési­ta­tions de Dieu. Ou les hési­ta­tions de l’homme. Ou les deux. Côme les relut, len­te­ment, les lèvres for­mant les sons sans les émettre, et il se sou­vint de Sal­ma qui les lui avait lues pour la pre­mière fois, dans le stu­dio de Sanaa, sous la fenêtre en demi-lune, avec les appels à la prière qui mon­taient des mos­quées voisines.

Sal­ma.

Il ne la cher­che­rait plus. Il le sut avec une clar­té qui ne res­sem­blait pas à de la rési­gna­tion — qui res­sem­blait plu­tôt à de la com­pré­hen­sion. Elle avait fait le Hajj et elle avait dis­pa­ru dans le Hajj, comme le sel dans l’eau, comme l’encre dans le par­che­min. Elle s’é­tait dis­soute dans ce qui l’a­vait tou­jours atti­rée — le sacré, le dépouille­ment, le mou­ve­ment vers l’in­té­rieur. Elle avait fait ce que Côme n’a­vait pas su faire et ne sau­rait peut-être jamais faire : se défaire de tout. Du nom, du visage, de l’his­toire, de l’a­mour. De tout ce qui attache et qui pèse et qui empêche de tour­ner libre­ment autour du centre.

Il ne la cher­che­rait plus. Mais il por­te­rait le frag­ment. Comme Bur­ton por­tait son sachet de cuir — le cer­ti­fi­cat du Sheikh et la lettre du car­di­nal, les deux preuves contra­dic­toires, les deux véri­tés incom­pa­tibles. Côme por­te­rait le frag­ment de manus­crit et le livre de Bur­ton, et les deux objets se feraient face dans son bureau, dans sa vie, comme les deux livres sur la table de nuit de la chambre 5017 — le Coran et l’im­pos­ture, le sacré et le doute, posés côte à côte dans une coexis­tence que per­sonne n’a­vait besoin de résoudre.

Le soir tom­ba. La pluie conti­nuait. Paris s’al­lu­mait dehors, les réver­bères, les fenêtres, les phares des voi­tures, cette lumière oran­gée des villes d’Eu­rope qui n’a rien de com­mun avec la lumière blanche du Haram et qui est pour­tant belle, à sa façon, d’une beau­té ter­restre, humaine, sans pré­ten­tion au sacré.

Côme se pré­pa­ra à dor­mir. Fit sa toi­lette. Se bros­sa les dents. Et au moment de se cou­cher — au moment de se glis­ser dans les draps frais du lit pari­sien, sous le pla­fond blanc sans cal­li­gra­phie, dans le silence de l’ap­par­te­ment que ne tra­ver­sait aucune rumeur de tawaf — ses mains, d’elles-mêmes, firent un geste.

Les ablu­tions.

Il ne l’a­vait pas déci­dé. Ses mains l’a­vaient déci­dé pour lui — les mains, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, la tête, les pieds, tou­jours dans cet ordre, tou­jours trois fois, tou­jours avec la main droite d’a­bord. Le geste était ins­crit dans le corps. Le corps ne savait pas qu’il était de retour à Paris, le corps ne savait pas que le Hajj était fini, le corps ne savait pas que le cer­ti­fi­cat de conver­sion était un faux ou un vrai, le corps fai­sait ce qu’il avait appris à faire, comme le cœur bat et comme les pou­mons res­pirent, sans deman­der la per­mis­sion, sans véri­fier les papiers.

Côme se regar­da dans le miroir, les mains mouillées, l’eau cou­lant de ses poi­gnets. Et pour la pre­mière fois depuis très long­temps — depuis des années peut-être, depuis l’en­fance peut-être — il sou­rit. Pas un sou­rire de sou­la­ge­ment, pas un sou­rire de vic­toire. Un sou­rire de recon­nais­sance. Il recon­nais­sait quelque chose. Pas Dieu — il ne recon­nais­sait pas Dieu, il ne savait tou­jours pas si Dieu exis­tait ou n’exis­tait pas et il ne le sau­rait peut-être jamais. Mais quelque chose. Quelque chose qui était pas­sé à tra­vers lui à Ara­fat, quelque chose qui avait vibré sous sa paume dans le ventre de l’hor­loge ato­mique, quelque chose qu’il avait pro­non­cé dans le crois­sant d’or à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, et qui était res­té. Pas la foi. Pas la conver­sion. Pas la grâce. La trace. La trace de l’eau sur le sable, disait Raza­li. L’eau n’est plus là, mais la trace est là. Et la trace suf­fit. La trace est tout ce qu’on peut espérer.

Il se cou­cha. Fer­ma les yeux.

Le som­meil ne vint pas tout de suite. Dans l’obs­cu­ri­té de la chambre pari­sienne, un bruit mon­tait — très faible, très loin, à la fron­tière de l’au­dible — un bat­te­ment, un bour­don­ne­ment, une fré­quence grave qui pou­vait être le bruit de la pluie sur les vitres, ou le bruit de la cir­cu­la­tion sur le bou­le­vard, ou le bruit du sang dans ses tempes, ou le bruit de l’hor­loge de la tour qui bat­tait à six mille kilo­mètres de là, trans­mis par les os de la terre et les couches de l’air, et qui arri­vait ici, dans cette chambre, sous cette pluie, dans cette ville, comme un rap­pel, comme un écho, comme l’ap­pel du muez­zin qui tra­verse les murs et les mon­tagnes et les mers et les doutes et les men­songes et les années, et qui dit, inlas­sa­ble­ment, à ceux qui l’en­tendent et à ceux qui ne l’en­tendent pas :

C’est l’heure. C’est l’heure. C’est l’heure.

Et Côme Vil­le­dieu, qua­rante-trois ans, faus­saire, expert en manus­crits, pèle­rin, impos­teur, homme — s’endormit.

Tags de cet article: , ,