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Le bar du
Coquart

Le bar du Coquart

Cha­pitres 9 à 13

CHA­PITRE 9 — Vigneault

Il est entré un ven­dre­di soir de la troi­sième semaine d’août, et j’ai su tout de suite que ce n’é­tait pas un client ordinaire.

Ce n’é­tait pas son allure — il était habillé sim­ple­ment, pan­ta­lon de toile, che­mise ouverte, pas de veste, pas de cra­vate, rien de ce que por­taient les habi­tués du Coquart avec leur élé­gance de classe qui n’a besoin de rien prou­ver. Ce n’é­tait pas non plus son phy­sique — un homme mince, ner­veux, pas très grand, avec des mains longues et un visage angu­leux qui sem­blait avoir été taillé par le vent du large. Ce qui le dis­tin­guait, c’é­taient les yeux. Des yeux qui regar­daient tout avec une inten­si­té presque insup­por­table, comme si chaque objet, chaque visage, chaque reflet de lumière sur un verre méri­tait d’être vu com­plè­te­ment, absor­bé, rete­nu — non pas pho­to­gra­phié mais ava­lé, digé­ré, trans­for­mé en quelque chose d’autre que le regard.

Il s’est assis au comp­toir — pas au bout, pas au milieu, mais un peu à gauche du centre, là où per­sonne ne s’as­soit jamais parce que l’angle est mau­vais et que la lumière des fenêtres tombe direc­te­ment dans les yeux. Il ne sem­blait pas gêné par la lumière. Il sem­blait la boire.

— Un scotch, il a dit. N’im­porte lequel. Ce qui est ouvert.

J’ai ver­sé du John­nie Wal­ker — la bou­teille la plus enta­mée. Il a bu une gor­gée, a posé le verre, et il a regar­dé la baie. Le soleil était bas — cette heure d’août où le ciel com­mence à virer au rose et où les bélu­gas remontent vers le fjord en for­mant des lignes blanches à la sur­face de l’eau, comme des traits de craie sur une ardoise bleue.

— C’est quelque chose, il a dit.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment, pas une excla­ma­tion de tou­riste. C’é­tait un constat — le constat d’un homme qui mesure la dis­tance entre ce qu’il voit et ce qu’il pour­ra en dire, et qui sait que cette dis­tance ne sera jamais com­blée, mais qui essaie quand même.

— Vous venez d’où ? j’ai demandé.

— De Natashquan.

Nata­sh­quan. Bout du monde. Der­nier vil­lage avant le néant de la Basse-Côte-Nord, là où la route s’ar­rête et où le fleuve devient mer. À cinq cents kilo­mètres à l’est de Tadous­sac, sur la même rive, la même côte, le même ruban de terre coin­cé entre la forêt boréale et l’eau sans fin.

— Je connais de nom, j’ai dit. Pas de vue.

— Per­sonne ne connaît Nata­sh­quan de vue. C’est un endroit qu’on devine plus qu’on ne voit. Comme une baleine sous la sur­face — on sait qu’elle est là, mais on ne voit que le souffle.

Il a dit ça avec un sou­rire — un sou­rire de biais, légè­re­ment asy­mé­trique, qui don­nait à son visage une expres­sion de conspi­ra­teur bien­veillant. Je me suis dit : cet homme est un poète. Non pas parce qu’il fai­sait des méta­phores — tout le monde fait des méta­phores —, mais parce qu’il les fai­sait sans effort, comme on res­pire, et que cha­cune sem­blait naître de l’ins­tant même, du verre de scotch, de la lumière du cou­chant, de la pré­sence des bélu­gas au large, sans rien de fabri­qué ni de prémédité.

— Gilles Vigneault, il a dit en ten­dant la main par-des­sus le comptoir.

— Noé Thériault.

Nous nous sommes ser­ré la main. La sienne était sèche, ner­veuse, avec des cal­lo­si­tés au bout des doigts — des cal­lo­si­tés de gui­ta­riste, j’ai pen­sé, ou de char­pen­tier, ou des deux.

*   *   *

Il est res­té deux heures.

Deux heures pen­dant les­quelles le Coquart s’est trans­for­mé — non pas phy­si­que­ment, pas visi­ble­ment, mais dans sa tex­ture, dans sa den­si­té, comme si la pré­sence de cet homme modi­fiait la pres­sion atmo­sphé­rique du lieu, ajou­tait une couche de conscience à l’air que nous res­pi­rions. Les quelques clients pré­sents ne le connais­saient pas — il n’é­tait pas encore le Vigneault de Mon pays, celui que tout le Qué­bec chan­te­rait dans les années à venir. Il était sim­ple­ment un homme de Nata­sh­quan qui pas­sait par Tadous­sac, qui buvait du scotch, et qui écoutait.

Parce qu’il écou­tait. C’est la chose que j’ai com­prise tout de suite, et qui m’a fait lui par­ler plus que je ne parle d’ha­bi­tude — Vigneault écou­tait comme les bélu­gas écoutent, avec tout le corps, avec une atten­tion totale qui ne sélec­tion­nait rien, ne fil­trait rien, ne jugeait rien, mais absor­bait tout, les mots et les silences, les bruits du bar et le mur­mure du fleuve, l’ac­cent des clients anglo­phones et le grin­ce­ment des tabou­rets sur le plan­cher. Il écou­tait comme si le monde était une chan­son qu’il n’a­vait pas encore apprise et dont il cher­chait la mélodie.

Je lui ai par­lé de l’hô­tel. De la fer­me­ture. Des bateaux blancs. Du capi­taine Bou­chard. De la col­lec­tion Cover­dale. Il hochait la tête, posait une ques­tion de temps en temps — pas des ques­tions de jour­na­liste, pas des ques­tions de curieux, mais des ques­tions de quel­qu’un qui cherche le noyau dur des choses, le point où le fait devient image et l’i­mage devient chanson.

— Et avant l’hô­tel ? il a deman­dé. Avant les bateaux blancs, avant Cover­dale, avant tout ça — qu’est-ce qu’il y avait ?

— Il y avait le fleuve, j’ai dit. Il y avait les baleines. Il y avait les Innus. Et il y avait un nom.

— Un nom ?

— Totous­kak. Les seins.

Je lui ai racon­té ce que Téo m’a­vait racon­té — les col­lines rondes, la femme cou­chée, les enfants blancs qui sor­taient de son corps chaque prin­temps. Il a écou­té sans m’in­ter­rompre, le verre de scotch immo­bile entre ses doigts, et quand j’ai eu fini, il a dit :

— C’est ça, le pays.

Pas « c’est beau », pas « c’est inté­res­sant », pas « c’est fas­ci­nant ». C’est ça, le pays. Comme si tout ce que j’a­vais racon­té — le nom, les col­lines, les baleines, la femme cou­chée — n’é­tait pas une anec­dote ni une légende ni un fait eth­no­gra­phique, mais la défi­ni­tion même de ce que signi­fie habi­ter un lieu, y vivre, y mou­rir, y regar­der le fleuve cou­ler jus­qu’à ce que le fleuve et le regard deviennent la même chose.

*   *   *

Nous avons par­lé du Nord.

De la Côte-Nord — cette bande de terre entre le fleuve et le bou­clier cana­dien, quatre cents kilo­mètres de rien, de forêt d’é­pi­nettes, de rivières à sau­mon, de vil­lages accro­chés à la rive comme des coquillages à un rocher. Lui venait de l’ex­trême est, moi de l’ex­trême ouest de cette côte, et entre nous il y avait la même soli­tude, le même vent, la même lumière oblique de sep­tembre, le même sen­ti­ment d’être au bout de quelque chose — non pas au bout du monde, mais au com­men­ce­ment d’un autre monde que per­sonne n’a encore nommé.

— À Nata­sh­quan, il a dit, l’hi­ver dure sept mois. Sept mois de neige, de glace, de nuit à quatre heures de l’a­près-midi. Et quand le prin­temps arrive — si on peut appe­ler ça un prin­temps —, les gens sortent de leurs mai­sons comme des ours sortent de leur tanière, éblouis, mal­adroits, à moi­tié morts de froid et de soli­tude. Et la pre­mière chose qu’ils font, c’est regar­der le fleuve. Pour véri­fier qu’il est encore là.

— Ici aus­si, j’ai dit. La pre­mière chose que je fais en juin, c’est ouvrir les fenêtres du Coquart et regar­der l’eau. Pour vérifier.

— Pour véri­fier quoi ?

— Que le monde n’a pas dis­pa­ru pen­dant l’hiver.

Il a ri — un rire bref, grave, qui venait du fond de la gorge et qui s’est ter­mi­né en quelque chose d’autre, un son qui n’é­tait ni un rire ni un sou­pir mais quelque chose entre les deux, le bruit que fait un homme quand il recon­naît sa propre véri­té dans les mots d’un autre.

— Mon pays ce n’est pas un pays, il a mur­mu­ré, plus pour lui-même que pour moi. C’est l’hiver.

Je ne savais pas s’il citait quelque chose qu’il avait déjà écrit ou quelque chose qu’il était en train d’é­crire. Avec Vigneault, la fron­tière entre le sou­ve­nir et l’in­ven­tion n’exis­tait pas — tout pas­sait par le même filtre, tout res­sor­tait trans­for­mé, épu­ré, réduit à l’es­sen­tiel, comme le fleuve réduit les rochers en galets et les galets en sable.

*   *   *

Il est par­ti à l’aube.

Le bar était fer­mé depuis long­temps — j’a­vais éteint les lumières offi­cielles et allu­mé la petite lampe de bureau que je gar­dais sous le comp­toir pour les nuits où je res­tais après la fer­me­ture, ces nuits rares où quel­qu’un valait la peine de trans­gres­ser les horaires. Nous avions bu — lui plus que moi, moi assez pour sen­tir cette cha­leur fami­lière dans la poi­trine qui rend les mots plus faciles et les silences plus denses. La bou­teille de John­nie Wal­ker était aux deux tiers vide.

Par les fenêtres du Coquart, le ciel virait du noir au bleu, puis du bleu au gris, puis du gris à cette cou­leur indé­fi­nis­sable qui pré­cède l’au­rore sur le Saint-Laurent — une cou­leur qui n’a pas de nom dans aucune langue, qui est à la fois de la lumière et de l’eau, du ciel et de la terre, et qui dure peut-être dix minutes avant que le soleil ne la rem­place par quelque chose de plus simple et de moins vrai.

— Mer­ci, il a dit en se levant.

— De quoi ?

— Du bar. Du fleuve. Du nom. De la femme couchée.

Il a enfi­lé une veste qu’il avait lais­sée sur le dos­sier de sa chaise — une veste de toile usée, avec des poches défor­mées par des car­nets, des crayons, des bouts de papier. Des outils de poète. Les mêmes outils que les miens — mes verres, mes bou­teilles, mon tor­chon —, mais uti­li­sés pour un autre métier : non pas ser­vir les gens, mais les dire.

— Je revien­drai, il a dit.

— Je serai là, j’ai dit. Jus­qu’à la fin de la saison.

Il a hoché la tête. Puis il est sor­ti par la porte prin­ci­pale — pas par la porte de ser­vice, comme Téo, mais par la grande porte du hall, celle qui donne sur la pelouse et la baie —, et je l’ai regar­dé mar­cher dans la lumière nais­sante, sil­houette mince et ner­veuse sur le fond gris du fleuve, et j’ai pen­sé que cet homme empor­tait avec lui quelque chose que j’a­vais dit sans savoir que je le disais, quelque chose qui revien­drait un jour sous une autre forme — une chan­son, un poème, un mot jeté dans le vent du Nord —, et que ce quelque chose serait plus vrai que tout ce que j’au­rais pu écrire moi-même, parce que les poètes ont cette capa­ci­té ter­rible et magni­fique de voler les véri­tés des autres et de les rendre au monde sous une forme que plus per­sonne ne recon­naît, mais que tout le monde comprend.

Les bélu­gas souf­flaient dans l’aube.

Je suis res­té seul au bar, avec la bou­teille enta­mée et la lumière qui mon­tait, et j’ai pen­sé que Tadous­sac venait de don­ner quelque chose à Vigneault — ou que Vigneault venait de prendre quelque chose à Tadous­sac —, et que dans les deux cas, le fleuve conti­nue­rait de cou­ler, indif­fé­rent aux poètes et aux bar­mans, mais heu­reux peut-être — si un fleuve peut être heu­reux — d’a­voir été vu, vrai­ment vu, par un homme qui savait voir.

CHA­PITRE 10 — L’attirance

Sep­tembre est arri­vé par le fleuve.

Ce n’est pas une façon de par­ler. À Tadous­sac, les sai­sons ne changent pas selon le calen­drier — elles changent selon l’eau. Un matin, le Saint-Laurent est encore bleu, chaud, esti­val, avec ces reflets d’argent qui font croire que l’é­té dure­ra tou­jours. Et le len­de­main — sans tran­si­tion, sans aver­tis­se­ment —, l’eau est grise, froide, opaque, avec des remon­tées de fond qui apportent cette odeur de vase et d’iode que les gens du fleuve recon­naissent comme le pre­mier signe de l’au­tomne. Les bélu­gas le sentent avant nous. Ils changent de com­por­te­ment — les mâles s’é­loignent de la côte, les femelles et les veaux se regroupent en trou­peaux plus ser­rés, et leurs souffles deviennent plus fré­quents, plus ner­veux, comme s’ils comp­taient le temps qui leur reste avant les glaces.

Ce matin-là, en ouvrant le bar, j’ai su que l’é­té était fini.

La lumière avait chan­gé. Ce n’é­tait plus la lumière blanche et bru­tale de juillet, ni la lumière dorée et géné­reuse d’août — c’é­tait une lumière oblique, cui­vrée, qui rasait la sur­face de la baie en pro­je­tant des ombres longues sur le sable et qui don­nait à chaque objet un relief exces­sif, une pré­sence presque dou­lou­reuse, comme si les choses, sen­tant qu’elles allaient bien­tôt dis­pa­raître sous la neige, se mon­traient une der­nière fois dans toute leur densité.

Les habi­tués partaient.

Chaque jour, le Coquart se vidait un peu. Les Camp­bell étaient repar­tis la veille — Mme Camp­bell avait com­man­dé son der­nier gin tonic avec la même phrase qu’elle employait depuis douze ans, mais sa voix avait trem­blé sur le mot « glace », et j’a­vais fait sem­blant de ne pas l’en­tendre. Le juge Mor­ri­son était par­ti sans dire au revoir — il avait posé un billet de cinq dol­lars sur le comp­toir, avait fini son whis­ky debout, et était sor­ti par la porte prin­ci­pale avec la rai­deur d’un homme qui refuse de se retour­ner. Le doc­teur Trem­blay avait ser­ré la main de chaque employé de l’hô­tel, y com­pris les cui­si­niers, y com­pris la femme qui fai­sait les les­sives, et il avait dit à cha­cun la même chose : « Pre­nez soin de la maison. »

Il n’y aurait plus de mai­son l’an­née pro­chaine. Mais per­sonne ne le lui avait dit.

*   *   *

Har­riet, elle, ne par­tait pas.

Elle res­tait. Chaque jour de sep­tembre, elle venait au Coquart à dix-sept heures, com­man­dait son cha­blis, et nous par­lions — ou nous ne par­lions pas, ce qui reve­nait au même, parce que le silence entre Har­riet et moi avait acquis au fil de l’é­té une qua­li­té par­ti­cu­lière, une épais­seur, une consis­tance qui le ren­dait aus­si élo­quent que n’im­porte quelle conver­sa­tion. Nous pou­vions res­ter dix minutes sans échan­ger un mot, en regar­dant la baie virer du cuivre au vio­let, et ces dix minutes conte­naient plus de véri­té que toutes les phrases que nous avions pro­non­cées en vingt ans.

Un soir — un soir de la deuxième semaine de sep­tembre, quand le bar était vide et que la lumière décli­nait avec cette len­teur exas­pé­rante des cré­pus­cules nor­diques —, elle a posé son verre et elle a dit :

— Mar­chons.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait un impé­ra­tif — le seul qu’­Har­riet m’ait jamais adres­sé, et le seul auquel j’au­rais pu obéir sans réflé­chir, parce qu’il venait d’un endroit en elle que je recon­nais­sais comme un endroit en moi, un endroit qui n’a pas de nom mais qui existe au creux de la poi­trine, là où les déci­sions se prennent avant que le cer­veau n’ait le temps de les approuver.

J’ai fer­mé le bar une heure en avance. Je n’a­vais jamais fait ça.

*   *   *

Nous avons pris le sen­tier de la Pointe-de-l’Islet.

Le che­min longe le bord du fjord, entre les rochers et les épi­nettes rabou­gries, avec des pas­sages en caille­bo­tis de bois qui sur­plombent l’eau noire du Sague­nay. À droite, la paroi du fjord — ver­ti­cale, sombre, cou­verte de mousse et de lichens, avec des stries hori­zon­tales qui marquent les niveaux de la marée comme les cercles d’un arbre marquent les années. À gauche, le fleuve — immense, ouvert, d’un gris d’a­cier qui absor­bait les der­nières lueurs du jour.

Nous mar­chions côte à côte, sans nous tou­cher. L’es­pace entre nos bras — vingt cen­ti­mètres, peut-être trente — était le lieu le plus char­gé du monde. Vingt ans de non-dit occu­paient cet espace, vingt ans de regards croi­sés au-des­sus du comp­toir, de doigts qui frô­laient un verre au même moment, de phrases com­men­cées et jamais finies, de silences qui duraient une seconde de trop pour être innocents.

— Mon mari ne vient plus à Tadous­sac, a dit Harriet.

Je le savais. Edward Price — un finan­cier de Mont­réal, un homme que je n’a­vais vu au Coquart que trois ou quatre fois en vingt ans, et qui chaque fois avait com­man­dé un bour­bon avec l’air d’un homme qui pré­fé­re­rait être ailleurs — avait ces­sé de venir au milieu des années cin­quante. Har­riet venait seule depuis. Per­sonne n’en par­lait. Per­sonne ne posait de ques­tions. C’est l’a­van­tage des vil­lages de vil­lé­gia­ture — les secrets y sont si nom­breux qu’ils finissent par se neu­tra­li­ser, comme les cou­rants contraires du fleuve qui s’an­nulent au point de rencontre.

— Il est res­té à Mont­réal, elle a conti­nué. Il a sa vie. J’ai la mienne. Le cot­tage est à mon nom. Tadous­sac est à moi.

Elle a dit « Tadous­sac est à moi » sans pos­ses­si­vi­té — plu­tôt avec la rési­gna­tion de quel­qu’un qui com­prend que pos­sé­der un lieu signi­fie aus­si lui appar­te­nir, et que cette appar­te­nance est une chaîne autant qu’un privilège.

— Et toi, Noé ? Qu’est-ce qui est à toi ?

J’ai réflé­chi. Le bar n’é­tait pas à moi — il appar­te­nait à la Cana­da Steam­ship Lines, qui appar­te­nait à des action­naires, qui appar­te­naient à l’i­dée abs­traite du pro­fit. Ma cabane sur la Pointe n’é­tait pas vrai­ment à moi — elle était sur un ter­rain de la muni­ci­pa­li­té, tolé­rée plus qu’au­to­ri­sée. Mon nom n’é­tait pas entiè­re­ment à moi — il était à moi­tié de mon père, à moi­tié de ma mère, deux moi­tiés qui ne s’é­taient jamais tout à fait jointes.

— Le fleuve, j’ai dit. Le fleuve est à moi. Ou plu­tôt — je suis au fleuve.

Elle s’est arrê­tée. Nous étions au bout de la Pointe, là où le sen­tier finit et où les rochers plongent dans l’eau du Sague­nay. L’embouchure du fjord s’ou­vrait devant nous comme une bouche — sombre, pro­fonde, aspi­rante. De l’autre côté, très loin, les lumières de Baie-Sainte-Cathe­rine cli­gno­taient comme des étoiles tom­bées à l’eau.

— Noé, elle a dit, et sa voix avait chan­gé — plus basse, plus lente, comme un ins­tru­ment qu’on accorde dif­fé­rem­ment pour jouer dans une autre tona­li­té. Je viens ici depuis qua­rante ans. Depuis ma nais­sance. Et pen­dant qua­rante ans, chaque été, je me suis assise au Coquart et je t’ai regar­dé ser­vir des verres, et chaque été, j’ai pen­sé la même chose.

— Quelle chose ?

— Que tu étais l’homme le plus pré­sent que je connais­sais. Pré­sent au sens — là. Com­plè­te­ment là. Der­rière ton comp­toir, avec tes verres et ton tor­chon, tu es plus là que n’im­porte qui dans n’im­porte quelle pièce. Mon mari n’est jamais là — même quand il est assis en face de moi, il est ailleurs, à Mont­réal, à la Bourse, dans sa tête. Les clients du bar ne sont pas là — ils sont dans leurs sou­ve­nirs, dans leurs pro­jets, dans leur gin. Mais toi, tu es là. Tu es tou­jours là.

Un bélu­ga a souf­flé dans l’embouchure du fjord — un souffle soli­taire, net, qui s’est éle­vé dans le cré­pus­cule comme une vir­gule dans une phrase trop longue.

— C’est le métier, j’ai dit.

— Non. Ce n’est pas le métier. C’est toi.

Nous étions face à face. La lumière était presque éteinte — il ne res­tait qu’une bande de cuivre à l’ho­ri­zon ouest, au-des­sus des col­lines de Totous­kak, et cette bande jetait sur le visage d’Har­riet une lumière oblique qui creu­sait ses joues et allu­mait ses yeux, et pen­dant un ins­tant j’ai vu — ou cru voir — le visage qu’elle avait à vingt ans, quand elle s’as­seyait au Coquart pour la pre­mière fois et que je ne savais pas encore que cette femme allait tra­ver­ser ma vie comme un cou­rant tra­verse le fleuve, en pro­fon­deur, sans remous visibles, mais en modi­fiant pour tou­jours la direc­tion de l’eau.

Nous ne nous sommes pas embrassés.

Je ne sais pas pour­quoi. Peut-être parce que vingt ans de rete­nue avaient créé entre nous une dis­tance qui était deve­nue elle-même une forme d’in­ti­mi­té — une inti­mi­té du manque, plus forte que n’im­porte quel contact. Peut-être parce que nous savions tous les deux que ce qui exis­tait entre nous n’a­vait pas besoin de gestes pour exis­ter, et qu’un bai­ser aurait réduit à une anec­dote ce qui était, en réa­li­té, quelque chose de beau­coup plus vaste et de beau­coup plus triste. Peut-être, sim­ple­ment, parce que le moment est pas­sé — comme passent les bélu­gas devant la Pointe, visibles une seconde, dis­pa­rus la sui­vante, et que per­sonne n’a le pou­voir de les retenir.

Nous sommes ren­trés par le même sen­tier, côte à côte, sans nous tou­cher. L’es­pace entre nos bras était tou­jours de vingt cen­ti­mètres. Mais ces vingt cen­ti­mètres avaient chan­gé de nature — ils n’é­taient plus un vide, ils étaient un plein. Le plein de tout ce qui avait été dit et de tout ce qui ne le serait jamais.

Devant l’hô­tel, elle s’est arrêtée.

— Je ne revien­drai pro­ba­ble­ment pas, elle a dit. Après cette sai­son. Le cot­tage — je vais le vendre. Ou le fer­mer. Je ne sais pas encore.

— Je sais, j’ai dit.

— Bonne nuit, Noé.

— Bonne nuit, Harriet.

Elle est par­tie vers la Rue des Pion­niers, et je suis res­té devant l’hô­tel, les mains dans les poches, face à la baie noire, et j’ai écou­té ses pas décroître sur le gra­vier, et le silence qui a sui­vi ses pas était le silence le plus bruyant que j’aie jamais entendu.

CHA­PITRE 11 — Le der­nier accostage

La corne a son­né à neuf heures du matin.

Je l’ai enten­due depuis le bar, où je pré­pa­rais les verres pour la der­nière récep­tion de la sai­son — la com­pa­gnie avait pré­vu un cock­tail pour les pas­sa­gers du der­nier voyage, une façon civi­li­sée de dire adieu à qua­rante-deux ans de croi­sières sur le Sague­nay, avec du cham­pagne, des dis­cours et des amuse-gueules sur des pla­teaux d’argent. Made­leine avait sor­ti les nappes blanches, les chan­de­liers, les verres en cris­tal de Cover­dale — ceux qu’on ne sor­tait que pour les occa­sions excep­tion­nelles, ceux qui por­taient le mono­gramme de la Cana­da Steam­ship Lines gra­vé dans le verre, CSL en lettres entre­la­cées, comme les ini­tiales d’un couple sur une tombe.

La corne a son­né une deuxième fois, puis une troi­sième — trois coups, la séquence d’ar­ri­vée, le signal que les pilotes du Riche­lieu envoyaient depuis qua­rante-deux ans pour annon­cer leur entrée dans la baie de Tadous­sac. Mais ce matin-là, les trois coups avaient une réso­nance dif­fé­rente. Plus longs. Plus graves. Comme si la corne elle-même savait.

Je suis sor­ti sur la terrasse.

Le Riche­lieu contour­nait la Pointe-de-l’Is­let pour la der­nière fois. Blanc. Immense. Les deux che­mi­nées noires, blanches et rouges dres­sées vers le ciel comme deux doigts levés en signe d’a­dieu — ou de ser­ment. Les pas­sa­gers étaient sur le pont, mas­sés contre le bas­tin­gage, et même à cette dis­tance, je pou­vais voir qu’ils ne pre­naient pas de pho­to­gra­phies. Ils regar­daient. Sim­ple­ment. Avec cette atten­tion silen­cieuse que les êtres humains n’ac­cordent qu’aux choses qu’ils voient pour la der­nière fois.

Le vil­lage s’é­tait ras­sem­blé sur le quai.

Pas tout le vil­lage — les huit cents habi­tants de Tadous­sac n’é­taient pas tous là. Mais il y avait les vieux, ceux qui avaient vu les bateaux blancs toute leur vie, et quelques jeunes qui ne com­pre­naient pas tout à fait ce qui se pas­sait mais qui sen­taient que quelque chose de lourd était en train de se poser sur la baie, comme un brouillard, comme un deuil. Il y avait les employés de l’hô­tel, debout sur la pelouse, en uni­forme, avec Made­leine au pre­mier rang, droite comme un cierge dans sa robe grise. Il y avait les pilotes du tra­ver­sier, accou­dés à la ram­barde du débar­ca­dère, cas­quette sur la tête, ciga­rette aux lèvres. Et il y avait Téo, assis sur un bol­lard au bout du quai, sa cas­quette de marin sur les genoux, regar­dant le bateau appro­cher avec les yeux de quel­qu’un qui a vu arri­ver et par­tir plus de choses que la plu­part des hommes n’en ver­ront en dix vies.

*   *   *

Le Riche­lieu a accos­té avec la même pré­ci­sion que d’ha­bi­tude — la même len­teur, le même quart de tour, les mêmes amarres lan­cées vers le quai. Le flanc blanc s’est col­lé contre les défenses de bois. La pas­se­relle est tom­bée. Et les pas­sa­gers sont descendus.

Mais cette fois, ils des­cen­daient len­te­ment. Très len­te­ment. Comme si chaque marche de la pas­se­relle méri­tait d’être comp­tée, pesée, rete­nue. Ils por­taient leurs vête­ments de croi­sière — les bla­zers, les robes d’é­té, les cha­peaux —, mais quelque chose dans leur façon de les por­ter avait chan­gé. Ce n’é­taient plus des vête­ments de vacances. C’é­taient des cos­tumes de céré­mo­nie. Des habits de fin.

Le capi­taine Bou­chard est des­cen­du le dernier.

Il por­tait son uni­forme — impec­cable, comme tou­jours, le ves­ton bleu, les bou­tons dorés, la cas­quette blanche. Mais il avait ajou­té quelque chose que je ne lui avais jamais vu : ses médailles. Deux ran­gées de rubans sur la poi­trine gauche — la Croix du Ser­vice méri­toire, la Médaille du Ser­vice dis­tin­gué, d’autres que je ne connais­sais pas, des rubans de cou­leurs fanées qui racon­taient qua­rante ans de ser­vice sur le fleuve et cinq ans de convois dans l’At­lan­tique pen­dant la guerre. Il ne les por­tait jamais. Ce jour-là, il les a portées.

Il a des­cen­du la pas­se­relle avec une len­teur déli­bé­rée, le dos droit, le men­ton levé, le regard fixe — non pas sur le quai, non pas sur la foule, mais sur un point au-des­sus de l’ho­ri­zon, quelque part au large, dans la direc­tion où le fleuve s’ouvre vers le golfe et le golfe vers la mer, comme si ses yeux cher­chaient déjà un autre rivage, un rivage où les bateaux blancs navi­gue­raient encore et où les cornes son­ne­raient dans la brume sans jamais s’arrêter.

Il est arri­vé au bas de la pas­se­relle. Il s’est retour­né une seule fois — un quart de tour, rapide, mili­taire — pour regar­der le Riche­lieu. Puis il a mar­ché vers le quai sans se retour­ner de nouveau.

*   *   *

La récep­tion au Coquart a duré trois heures.

J’ai ser­vi du cham­pagne — du Moët, pas le meilleur mais pas le pire, ache­té en quan­ti­té par la com­pa­gnie pour l’oc­ca­sion. J’ai ser­vi des gin tonics, des whis­kies, des cognacs. J’ai cou­pé des ron­delles de citron, j’ai rem­pli des bacs de gla­çons, j’ai essuyé le comp­toir vingt fois. J’ai fait mon métier.

Le direc­teur de la com­pa­gnie a pro­non­cé un dis­cours — un dis­cours bref, conve­nu, plein de mots comme « héri­tage », « tra­di­tion », « gra­ti­tude », des mots qui avaient la consis­tance du cham­pagne tiède, effer­ves­cents une seconde et plats la sui­vante. Per­sonne n’a écou­té. Les gens buvaient, par­laient, riaient un peu trop fort, avec cette gaie­té for­cée des fêtes de fin — la gaie­té de ceux qui savent que la musique va s’ar­rê­ter et qui dansent plus vite pour ne pas entendre le silence qui vient.

Bou­chard est mon­té au bar à la fin de la récep­tion, quand la salle se vidait. Il s’est assis à sa place. Il a com­man­dé un gin. Un seul.

— La der­nière fois, Noé.

— La der­nière fois, capitaine.

J’ai ver­sé. Bee­fea­ter, deux gla­çons, un trait de tonic, une ron­delle de citron cou­pée mince. La même for­mule depuis 1951. La der­nière fois que je la préparerais.

Il a bu len­te­ment — à son rythme habi­tuel, retrou­vé pour l’oc­ca­sion, comme un musi­cien qui joue son mor­ceau final au tem­po juste, ni trop vite ni trop lent, exac­te­ment comme il doit être joué. Qua­rante-cinq minutes. Pas une de plus, pas une de moins.

Quand le verre a été vide, il s’est levé. Il a posé sa main sur le comp­toir — cette main immense, large comme une barre, qui avait tenu la roue du Riche­lieu pen­dant vingt-cinq ans — et il l’a lais­sée là un moment, à plat sur le bois d’é­rable, comme pour sen­tir une der­nière fois la matière, la cha­leur, la vibra­tion sourde du bar et de l’hô­tel et du fleuve qui pas­sait de l’autre côté des murs.

Puis il m’a ten­du la main. Je l’ai ser­rée. Sa poigne était ferme, sèche, définitive.

— Bonne chance, Noé.

— Bonne chance, capitaine.

Il est sor­ti. J’ai enten­du ses pas dans le hall — des pas lourds, régu­liers, mesu­rés, les pas d’un homme qui marche pour la der­nière fois dans un lieu qu’il connaît par cœur et qui refuse de cou­rir. Puis la porte de l’hô­tel s’est ouverte et refer­mée, et les pas se sont per­dus dans le bruit du vent.

Par les fenêtres du Coquart, j’ai regar­dé le Riche­lieu appa­reiller. Les amarres lar­guées, la corne une der­nière fois — un coup, long, déchi­rant, qui a rou­lé sur la baie et rebon­di contre les col­lines de Totous­kak avant de s’é­teindre dans le fjord. Le bateau s’est déta­ché du quai, a pivo­té len­te­ment sur lui-même, et a pris la direc­tion du large. Les deux che­mi­nées d’a­bord. Puis la coque blanche. Puis la poupe, avec le nom — RICHE­LIEU — en lettres noires sur la pein­ture blanche. Puis la fumée. Puis rien.

La baie était vide.

J’ai essuyé le comp­toir une der­nière fois. J’ai ran­gé les verres. J’ai fer­mé le cham­pagne. Et je suis res­té debout der­rière le bar, les mains à plat sur le bois, en regar­dant l’es­pace vide sur l’eau où, pen­dant qua­rante-deux ans, un bateau blanc avait jeté l’ancre chaque été, et qui main­te­nant n’é­tait plus qu’un rec­tangle de fleuve gris, indif­fé­rent, inal­té­rable, exac­te­ment pareil à tous les autres rec­tangles de fleuve gris sur les­quels jamais aucun bateau n’a­vait navigué.

CHA­PITRE 12 — La fermeture

Octobre.

Le mot lui-même a un goût de fin — un goût de terre mouillée, de feuilles mortes, de fumée de bois qui des­cend du vil­lage et se mêle à l’o­deur du varech dans la baie. Octobre à Tadous­sac, c’est le mois où le monde se rétracte. Les jours rac­cour­cissent. La lumière décline. Le fleuve vire au gris de plomb et ne revien­dra au bleu qu’au mois de juin sui­vant — si même il revient au bleu, si même il y a un mois de juin sui­vant, si même quel­qu’un est encore là pour regarder.

L’hô­tel se vidait.

Je dis « se vidait », mais ce n’est pas le bon mot. Se vider implique une action pas­sive — un conte­nant qui perd son conte­nu par gra­vi­té, par usure, par négli­gence. Ce qui se pas­sait à l’Hô­tel Tadous­sac en octobre 1965 n’a­vait rien de pas­sif. C’é­tait un démon­tage. Une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale. Made­leine diri­geait les opé­ra­tions avec la pré­ci­sion impla­cable d’un géné­ral en retraite — chaque chambre fer­mée selon un pro­to­cole qu’elle avait éla­bo­ré elle-même, chaque lit déhous­sé, chaque mate­las retour­né, chaque rideau décro­ché, plié, éti­que­té, ran­gé dans la réserve du troi­sième avec la date et le numé­ro de chambre ins­crits au crayon sur une éti­quette de carton.

Les col­lec­tions par­taient en premier.

Les hommes du Minis­tère des Affaires cultu­relles étaient venus début octobre — trois fonc­tion­naires en cos­tume gris, avec des for­mu­laires, des appa­reils pho­to et des caisses de bois tapis­sées de papier de soie. Ils avaient tra­vaillé métho­di­que­ment, cou­loir par cou­loir, vitrine par vitrine, décro­chant les aqua­relles, embal­lant les gra­vures, sou­le­vant les mocas­sins et les calu­mets avec des gants de coton blanc, comme des méde­cins mani­pu­lant des organes dans un bloc opératoire.

Made­leine les sui­vait avec son cahier noir.

Elle véri­fiait chaque objet, com­pa­rait chaque numé­ro d’in­ven­taire, signait chaque bor­de­reau de trans­fert avec une écri­ture qui ne trem­blait pas — mais dont je voyais, moi qui la connais­sais depuis vingt-deux ans, qu’elle appuyait un peu plus fort que d’ha­bi­tude sur le papier, comme si la pres­sion du sty­lo com­pen­sait la pres­sion de ce qui mon­tait dans sa poi­trine et qu’elle refu­sait de lais­ser sortir.

Quand ils ont empor­té le tam­bour de cha­man — le tam­bour de Mash­teuiatsh, celui de la der­nière vitrine du cou­loir du deuxième —, elle s’est arrê­tée un ins­tant. Une seconde. Elle a regar­dé la vitrine vide, le rec­tangle de pous­sière sur le velours où le tam­bour avait repo­sé pen­dant vingt et un ans, et j’ai vu pas­ser dans ses yeux quelque chose que je n’a­vais jamais vu chez Made­leine Ouel­let — non pas de la tris­tesse, non pas de la colère, mais une sorte de stu­pé­fac­tion, l’é­ton­ne­ment d’une femme qui découvre sou­dain que les choses aux­quelles elle a consa­cré sa vie peuvent être mises dans des caisses et empor­tées dans un camion, et que ni son cahier noir, ni ses clés, ni ses vingt-deux ans de ser­vice n’y peuvent rien.

*   *   *

Har­riet était par­tie la veille.

Sans adieu. Sans pas­sage au Coquart. Sans cha­blis. Elle avait fer­mé le cot­tage un matin — les volets clos, la porte ver­rouillée, la clé confiée à un voi­sin — et elle avait pris la route de Qué­bec dans sa voi­ture, une Old­smo­bile blanche que j’a­vais vue garée sur la Rue des Pion­niers chaque été pen­dant vingt ans et dont le départ, ce matin-là, avait lais­sé dans l’al­lée de gra­vier une trace de pneus qui res­sem­blait à une signature.

Je ne lui en vou­lais pas. Les adieux sont des formes, et les formes n’a­vaient jamais eu cours entre nous. Ce qui avait exis­té entre Har­riet et moi n’a­vait pas besoin de conclu­sion — c’é­tait une phrase sans point final, une mélo­die sans réso­lu­tion, un fleuve sans embou­chure. Ça conti­nuait. Ça conti­nue­rait. Même après.

*   *   *

Les der­niers jours.

Je fer­mais le bar chaque soir un peu plus tôt, faute de clients. Le Coquart, qui en juillet accueillait cin­quante per­sonnes par soi­rée, n’en rece­vait plus que trois ou quatre — les ouvriers du chan­tier de fer­me­ture, les der­niers employés, un pilote du tra­ver­sier qui pas­sait boire un café avant le der­nier pas­sage. Le bruit avait chan­gé. Le bour­don­ne­ment constant de la sai­son — conver­sa­tions, rires, tin­te­ment de verres, grin­ce­ment de tabou­rets — avait été rem­pla­cé par un silence gra­nu­leux, un silence fait de petits bruits iso­lés qui ne com­po­saient plus une musique mais un inven­taire : le cla­que­ment d’un volet, le cra­que­ment d’un plan­cher, le gémis­se­ment d’un tuyau dans les entrailles de l’hôtel.

Téo n’é­tait plus venu depuis trois semaines.

C’é­tait inha­bi­tuel. Pen­dant toute la sai­son, il avait fait son pèle­ri­nage chaque mar­di, sans excep­tion, grim­pant à pied depuis Essi­pit avec ses bottes et sa cas­quette. Mais depuis la mi-sep­tembre, le tabou­ret du bout était vide. J’a­vais arrê­té de pré­pa­rer le thé Red Rose à l’a­vance. J’a­vais ran­gé le sous-verre en liège.

Je ne m’in­quié­tais pas. Téo avait soixante-dix ans et il avait vécu plus dur que la plu­part des hommes de trente. Il revien­drait ou ne revien­drait pas. Les Innus n’ont pas la même concep­tion de la pré­sence que les Blancs — pour eux, être absent est aus­si une façon d’être là, et le vide qu’on laisse à sa place dit par­fois plus que le corps qui l’occupait.

*   *   *

Le der­nier soir, j’ai fait l’in­ven­taire du bar.

Vingt-trois bou­teilles de gin, dix-sept de scotch, douze de rye, huit de cognac, quatre de vod­ka, trois de ver­mouth. Cent qua­rante-six verres — tum­bler, coupes, flûtes, verres à shot. Qua­torze sous-verres en car­ton, six en liège, un en cuir — celui de Téo. Un tire-bou­chon, deux ouvre-bou­teilles, un cou­teau à citron, un pilon à cock­tail. Deux seaux à glace. Un tor­chon blanc, un tor­chon bleu. Le comp­toir d’é­rable mas­sif, quatre mètres de long, ver­ni sombre, avec ses marques de verre que vingt-trois ans de ser­vice n’a­vaient pas réus­si à effa­cer et que vingt-trois ans de plus n’ef­fa­ce­raient pas davantage.

J’ai tout noté sur une feuille — pas dans un cahier noir comme Made­leine, mais sur une simple feuille de papier arra­chée au bloc de com­mandes, avec un crayon que j’ai taillé au cou­teau à citron parce que je n’a­vais rien d’autre sous la main. C’é­tait un inven­taire modeste, sans ambi­tion, sans amour — juste une liste. Mais en l’é­cri­vant, j’ai sen­ti quelque chose mon­ter en moi, quelque chose que je n’a­vais pas sen­ti depuis des années, peut-être depuis la guerre, peut-être depuis la mort de ma mère — un sen­ti­ment sans nom, qui n’est pas de la tris­tesse ni du regret ni de la peur, mais qui contient les trois, et qui res­semble à ce qu’on éprouve quand on regarde la marée des­cendre et qu’on sait qu’elle remon­te­ra mais qu’on n’est pas sûr d’être encore là pour la voir.

Made­leine est venue au bar à vingt-deux heures.

Elle por­tait sa robe grise, son tablier blanc, son chi­gnon d’in­gé­nieur. Elle avait les clés à la cein­ture — toutes les cent trente-sept clés, qui tin­taient à chaque pas. Elle s’est assise au tabou­ret le plus proche du mur — celui où per­sonne ne s’as­soit, celui où elle s’é­tait assise le jour de la lettre, en juin, quand elle avait com­man­dé un verre d’eau.

— Un cognac, elle a dit.

C’é­tait la pre­mière fois en vingt-deux ans que Made­leine Ouel­let com­man­dait un verre d’al­cool au bar du Coquart.

J’ai ver­sé. Du Hen­nes­sy. Un verre géné­reux. Elle l’a pris, l’a regar­dé à tra­vers la lumière de la lampe — la cou­leur ambrée du liquide, les reflets d’or et de cuivre qui dan­saient sur les parois du verre —, et elle a bu une gor­gée. Len­te­ment. Avec appli­ca­tion. Comme une femme qui accom­plit un geste qu’elle a lon­gue­ment médi­té et qu’elle ne répé­te­ra jamais.

— Bonne nuit, Noé, elle a dit en repo­sant le verre. Il était vide.

— Bonne nuit, Madeleine.

Elle s’est levée. Elle a fait tin­ter ses clés une der­nière fois — cent trente-sept clés, cent trente-sept chambres, cent trente-sept portes fer­mées sur vingt-deux ans de draps empe­sés, de fis­sures col­ma­tées et de tableaux accro­chés droit. Puis elle est sor­tie du bar, et j’ai enten­du ses pas dans le cou­loir — des pas nets, pré­cis, mesu­rés —, et chaque pas fer­mait une porte.

*   *   *

J’ai éteint les lumières du Coquart une par une.

D’a­bord les appliques du mur est, puis celles du mur ouest, puis la lampe du comp­toir, puis le pla­fon­nier du centre. Chaque extinc­tion modi­fiait la géo­gra­phie du bar — les ombres gran­dis­saient, les murs recu­laient, le pla­fond mon­tait, et le comp­toir d’é­rable, qui pen­dant la jour­née était un meuble par­mi d’autres, deve­nait dans le noir un rivage, une fron­tière, la ligne de par­tage entre le monde des vivants et celui des choses qui ont ces­sé de servir.

La der­nière lumière que j’ai éteinte était celle de la petite lampe de bureau, sous le comp­toir — celle que j’al­lu­mais pour les nuits de Vigneault, pour les conver­sa­tions tar­dives, pour les moments où le bar ces­sait d’être un lieu public et deve­nait un lieu pri­vé, un confes­sion­nal, un abri contre le vent du Nord et le pas­sage du temps.

J’ai posé les mains à plat sur le comp­toir. Le bois était tiède sous mes paumes — tiède de vingt-trois ans de verres posés, de mains posées, de coudes posés, de toute la cha­leur accu­mu­lée par les corps qui avaient pas­sé là, soir après soir, sai­son après sai­son, en buvant, en par­lant, en se tai­sant, en regar­dant le fleuve par les fenêtres en arc et en croyant, peut-être, que tout cela dure­rait toujours.

Le bois était tiède et le bar était noir et l’hô­tel était silen­cieux et le fleuve, de l’autre côté des murs, conti­nuait de cou­ler dans la nuit d’oc­tobre avec la patience d’un dieu qui n’a rien d’autre à faire que cou­ler, et j’ai pen­sé : voi­là. C’est fait. C’est fini. Le bar du Coquart a fermé.

Je suis sor­ti par la porte de ser­vice — celle de Téo — et j’ai tra­ver­sé le vil­lage désert sous les étoiles.

CHA­PITRE 13 — Le fleuve continue

« Il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines. »

— Jacques Car­tier, 1535

La nuit d’oc­tobre sen­tait le gel.

Pas le gel lui-même — le gel ne vien­drait que dans quelques semaines, quand les pre­mières glaces com­men­ce­raient à se for­mer dans les anses et que le Sague­nay fume­rait comme une chau­dière au petit matin. Mais l’o­deur du gel, oui — cette odeur métal­lique, sèche, cou­pante, qui est l’o­deur de l’air quand il n’a plus la force de por­ter autre chose que lui-même. Les feuilles étaient tom­bées. Les épi­nettes seules res­taient vertes, sombres, obs­ti­nées, plan­tées le long du sen­tier de la Pointe comme des sen­ti­nelles qui ont oublié ce qu’elles gardent.

J’ai mar­ché jus­qu’à ma cabane.

C’est une petite construc­tion de planches — quatre murs, un toit de tôle, une fenêtre qui donne sur le fjord, un poêle à bois qui met deux heures à chauf­fer la pièce en hiver et deux minutes à la refroi­dir quand on ouvre la porte. Mon père l’a­vait construite dans les années trente, quand il tra­vaillait encore comme char­pen­tier sur la rive nord, et il l’a­vait lais­sée là en par­tant, comme on laisse une balise sur un rivage qu’on ne visi­te­ra plus. J’y dor­mais les nuits de sai­son, quand je ne vou­lais pas tra­ver­ser en pick-up jus­qu’à Baie-Sainte-Cathe­rine et que la fatigue du bar me don­nait envie de m’en­dor­mir avec le bruit du fleuve dans les oreilles plu­tôt qu’a­vec le silence de la forêt.

Ce soir-là, je ne suis pas entré dans la cabane. Je me suis assis sur le rocher plat devant — mon rocher, celui qui avance dans l’eau comme une langue de pierre, celui d’où j’a­vais regar­dé les bélu­gas avec Téo, avec la nuit, avec le silence.

Le fjord était noir. Le fleuve était noir. Le ciel était d’un bleu si sombre qu’il ne se dis­tin­guait de l’eau que par les étoiles — des mil­liers d’é­toiles, dures, claires, piquées dans le ciel comme des éclats de verre sur du velours noir, avec la Voie lac­tée qui tra­ver­sait le zénith en dia­go­nale, vaste traî­née de lait cos­mique au-des­sus du Saguenay.

J’ai atten­du.

*   *   *

Ils sont venus.

Pas tout de suite. Le fleuve a d’a­bord été silen­cieux — un silence immense, total, un silence qui ne res­sem­blait à rien de ter­restre, qui appar­te­nait à un monde d’a­vant les langues, d’a­vant les noms, d’a­vant les hommes. Un silence de huit mille ans, le silence qui régnait ici quand les pre­miers chas­seurs étaient des­cen­dus le long du fjord après la fonte des glaces, et qui régnait encore, sous le bruit des bateaux, sous le bruit des tou­ristes, sous le bruit du monde, comme une basse conti­nue que rien ne pou­vait éteindre.

Puis un souffle.

Un seul, d’a­bord. Loin. Du côté de l’embouchure, là où le Sague­nay verse ses eaux dans le Saint-Laurent. Un souffle court, rond — un mâle, j’en étais sûr. La forme du souffle dans l’air froid de la nuit des­si­nait un petit panache blanc qui s’é­le­vait, se dis­sol­vait, dis­pa­rais­sait, comme le fan­tôme d’une phrase pro­non­cée et aus­si­tôt oubliée.

Puis un deuxième souffle, plus près. Puis un troi­sième. Puis cinq, dix, vingt souffles en même temps — un trou­peau entier qui remon­tait le fjord dans la nuit, des dizaines de dos blancs qui affleu­raient à la sur­face de l’eau noire, lumi­neux, irréels, comme des mor­ceaux de lune tom­bés dans le fleuve.

Ils pas­saient devant moi sans me voir — ou en me voyant sans se sou­cier de moi, ce qui revient au même. Leurs corps glis­saient dans l’eau sans bruit, avec cette flui­di­té impos­sible qui fait des bélu­gas les créa­tures les plus élé­gantes du fleuve, plus élé­gantes que les bateaux blancs, plus élé­gantes que les goé­lettes, plus élé­gantes que tout ce que les hommes avaient jamais posé sur cette eau. Ils se tou­chaient en nageant — flanc contre flanc, museau contre flanc, mère contre veau — avec une ten­dresse qui n’a­vait pas besoin de mots, qui était anté­rieure aux mots, qui exis­tait dans le silence du monde avant que le monde ait un nom.

Et les sons.

Car ils n’é­taient pas silen­cieux. Sous la sur­face, ils chan­taient. Je ne pou­vais pas les entendre — pas avec mes oreilles, pas avec mon corps d’homme ter­restre, pas avec mes sens de bar­man habi­tué au tin­te­ment des verres et au mur­mure des confi­dences. Mais je savais qu’ils chan­taient. Téo me l’a­vait dit. Les scien­ti­fiques le disaient. Les Innus le savaient depuis tou­jours. Sous la sur­face lisse et noire du Sague­nay, les bélu­gas émet­taient des sons — des cris, des grin­ce­ments, des sif­fle­ments, des cli­que­tis — un lan­gage com­plexe, arti­cu­lé, per­son­nel, avec des signa­tures vocales propres à chaque indi­vi­du, à chaque famille, à chaque clan. Les cana­ris de la mer. Les enfants blancs de la femme cou­chée, chan­tant dans le noir du fjord leurs chan­sons inau­dibles, leurs his­toires liquides, leurs sou­ve­nirs de mille ans.

*   *   *

J’ai pen­sé à Cartier.

En 1535, remon­tant ce même fleuve dans sa petite barque de bois, il avait vu ces mêmes baleines — pas les mêmes indi­vi­dus, bien sûr, mais les mêmes baleines, la même espèce, le même peuple d’eau et de chair blanche, nageant dans les mêmes cou­rants, souf­flant le même air, chan­tant les mêmes chants. Et il avait écrit, dans son jour­nal de bord, avec la naï­ve­té émer­veillée d’un homme qui découvre un monde et qui ne sait pas encore qu’il va le détruire : il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines.

Quatre cent trente ans. Car­tier avait vu ces baleines quatre cent trente ans avant moi. Et avant Car­tier, les Innus les avaient vues — non pas vues, habi­tées, res­pi­rées, nom­mées, chan­tées — pen­dant des mil­lé­naires. Et avant les Innus, les chas­seurs de la fonte des glaces. Et avant les chas­seurs, per­sonne. L’eau. La glace. Les bélu­gas, seuls, dans un fjord sans nom, sans hôtel, sans bateaux blancs, sans bar­man pour les regar­der depuis un rocher en se deman­dant ce que tout cela signifie.

J’ai pen­sé à Téo. À sa culpa­bi­li­té de qua­rante ans, à ses qua­rante-sept bélu­gas tués, au sang rouge à la sur­face de l’eau. J’ai pen­sé à Cover­dale, à ses vitrines, à son tam­bour de cha­man, à sa col­lec­tion qui par­tait vers Qué­bec dans des caisses de bois. J’ai pen­sé à Bou­chard, à son Riche­lieu qui navi­guait en ce moment vers la Bel­gique et les fer­railleurs. J’ai pen­sé à Made­leine, à ses clés, à son cognac, à son cahier noir. J’ai pen­sé à Har­riet — à ses yeux gris-vert, à ses vingt cen­ti­mètres de silence, à son cot­tage fer­mé, à son Old­smo­bile blanche dis­pa­rue sur la route de Québec.

J’ai pen­sé à Vigneault. À ce qu’il ferait de tout ça — du nom, du fleuve, des baleines, de la femme cou­chée, de l’hi­ver qui vient et du pays qui n’est pas un pays. Ce que les poètes font de la matière du monde : de la chan­son. De la beau­té à par­tir de la perte. De la lumière à par­tir du noir.

Et j’ai pen­sé à moi.

Noé Thé­riault-Her­vieux. Qua­rante-quatre ans. Fils d’un char­pen­tier de Baie-Sainte-Cathe­rine et d’une Innue d’Es­si­pit morte trop jeune. Bar­man du Coquart pen­dant dix-neuf sai­sons. Homme du fleuve. Homme du silence. Homme du comp­toir d’é­rable et des verres essuyés, des confi­dences reçues et des secrets gar­dés, des souffles de bélu­gas et des cornes de bateaux, des cou­chers de soleil sur la baie de Totous­kak et des nuits bleues du Saguenay.

Qu’est-ce que je ferais main­te­nant ? Où irais-je ? Le bar était fer­mé. L’hô­tel fer­mait. Le vil­lage allait se recro­que­viller sur lui-même pour l’hi­ver, comme il le fai­sait chaque année, mais cette année serait dif­fé­rente — pas de pro­messe de prin­temps, pas de cer­ti­tude que les bateaux blancs revien­draient en juin, pas de sai­son pro­chaine. Juste l’hi­ver. Juste le gel. Juste le fleuve, gris sous la glace, et les bélu­gas quelque part en des­sous, invi­sibles, inau­dibles, nageant dans les pro­fon­deurs avec la patience de ceux qui savent que les hôtels et les bar­mans passent mais que le fleuve reste.

*   *   *

J’ai levé les yeux.

Le ciel d’oc­tobre était immense au-des­sus de Tadous­sac — si immense qu’il fai­sait mal, si immense qu’il ren­dait toute chose humaine ridi­cule et néces­saire à la fois, comme ces étoiles qui brillent avec une inten­si­té absurde alors que per­sonne ne les regarde, alors que leur lumière met des mil­lions d’an­nées à nous atteindre, alors qu’elles sont peut-être déjà mortes sans que nous le sachions.

Les bélu­gas avaient dis­pa­ru dans le fjord. Le silence était reve­nu — le grand silence, l’an­cien silence, celui de huit mille ans et de huit mille hivers. Les col­lines de Totous­kak dor­maient de chaque côté de la baie, arron­dies, douces, comme les seins d’une femme cou­chée sur le dos, et entre les deux col­lines, dans le creux de la poi­trine, la baie reflé­tait les étoiles, et les étoiles reflé­taient la baie, et le haut et le bas se confon­daient, et l’eau et le ciel n’é­taient plus qu’une seule chose, une seule sur­face trem­blante et noire, un seul grand silence liquide où toutes les voix — celles de Car­tier, celles de Téo, celles de Bou­chard, celles de Made­leine, celles de Har­riet, celles de Vigneault, celles des bélu­gas et celles des morts — se mêlaient et se fon­daient et continuaient.

Je me suis levé.

J’ai regar­dé une der­nière fois la baie — l’hô­tel endor­mi sous son toit rouge, la Petite Cha­pelle au bord de l’eau, le quai désert où plus aucun bateau blanc n’ac­cos­te­rait — et j’ai pen­sé : ce n’est pas une fin. Ce n’est pas un début non plus. C’est le fleuve. C’est le fleuve qui conti­nue. C’est tout.

Je suis ren­tré dans ma cabane. J’ai allu­mé le poêle. Je me suis cou­ché sur le lit étroit, face à la fenêtre qui donne sur le fjord, et j’ai fer­mé les yeux.

Dehors, le fleuve continuait.

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