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Le bar du
Coquart

Le bar du Coquart

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5 — Les habitués

Juillet était arri­vé d’un coup, comme il arrive tou­jours à Tadous­sac — sans tran­si­tion, sans prin­temps véri­table, en sau­tant direc­te­ment du froid au chaud avec l’im­pa­tience d’un pays qui n’a que quatre mois pour vivre.

Le Coquart ne désem­plis­sait plus.

De midi à minuit, les tabou­rets étaient occu­pés, les tables prises, les conver­sa­tions entre­la­cées comme les cou­rants du fleuve — l’an­glais par-des­sus, le fran­çais en des­sous, et par­fois, très rare­ment, un mot d’in­nu-aimun quand un employé de la cui­sine adres­sait un signe à un cou­sin venu d’Es­si­pit. Le bar avait son propre rythme, ses marées inté­rieures. L’heure du déjeu­ner était calme — les gens man­geaient au Cover­dale, le res­tau­rant de l’hô­tel, et le bar ne rece­vait que les soli­taires, les impa­tients, les hommes qui pré­fé­raient un sand­wich au comp­toir à la céré­mo­nie des nappes blanches. L’a­près-midi mon­tait len­te­ment, avec les pre­miers apé­ri­tifs vers seize heures, les femmes d’a­bord, puis les maris qui reve­naient du golf ou de la pêche, bron­zés, fati­gués, assoif­fés. Et le soir, après le dîner, le Coquart deve­nait autre chose — un salon, un confes­sion­nal, un théâtre intime où les gens se mon­traient sous un jour qu’ils n’au­raient jamais accep­té en plein soleil.

J’ai­mais ça. J’ai­mais le mou­ve­ment, la rumeur, l’o­deur mêlée du gin, du tabac et du bois ciré. J’ai­mais la pré­ci­sion du geste — ver­ser, cou­per, mélan­ger, poser le verre sur le sous-verre au bon moment, avec le bon angle, sans une goutte per­due. J’ai­mais sur­tout le moment où un client nou­veau s’as­seyait pour la pre­mière fois et où je devais devi­ner, en trois secondes, ce qu’il vou­lait avant qu’il ne le sache lui-même. Un bar­man qui attend la com­mande est un bar­man en retard. Un bar­man qui devine est un bar­man qui fait son travail.

Les habi­tués ne me posaient pas ce pro­blème. Je les voyais appro­cher du comp­toir et leur verre était déjà prêt — posé sur le sous-verre, à la bonne tem­pé­ra­ture, avec la bonne gar­ni­ture. Le juge Mor­ri­son s’as­seyait, trou­vait son whis­ky, hochait la tête une fois — jamais deux — et buvait en silence. Mme Camp­bell com­man­dait un gin tonic pour elle et un mar­ti­ni dry pour son mari avec la même phrase depuis 1953 : « Le gin pour moi, le mar­ti­ni pour Dou­glas, et s’il vous plaît pas trop de glace cette fois. » Le doc­teur Trem­blay levait un doigt et je ver­sais le pas­tis sans un mot. Ces gens étaient des ins­tru­ments et je connais­sais leur partition.

Mais cet été-là, les par­ti­tions avaient changé.

Le juge Mor­ri­son buvait plus vite. Il com­man­dait un deuxième whis­ky avant d’a­voir fini le pre­mier, ce qui ne lui était jamais arri­vé en quinze ans. Mme Camp­bell avait ces­sé de sou­rire en com­man­dant — elle réci­tait sa phrase comme une prière dont elle aurait per­du la foi. Et le doc­teur Trem­blay, pour la pre­mière fois, par­lait. Il par­lait du temps qui pas­sait, de Qué­bec qui chan­geait, de la Révo­lu­tion tran­quille qui empor­tait tout, des curés qui vidaient les églises, des jeunes qui par­taient à Mont­réal, de ce monde nou­veau qui n’a­vait pas de place pour les bateaux blancs ni pour les hôtels à coupole.

— C’est fini, Noé, il disait entre deux gor­gées de pas­tis. Tout ça, c’est fini. Nous sommes les der­niers Romains.

Je ne savais pas s’il avait rai­son. Je ne savais pas si la fin d’un monde est vrai­ment une fin ou sim­ple­ment la rota­tion d’un angle — les mêmes col­lines, le même fleuve, les mêmes baleines, mais vus d’un point de vue que per­sonne n’a­vait encore occu­pé. Je ne savais pas. Mais je sen­tais que quelque chose se défai­sait, comme un nœud marin qu’on tire trop long­temps et qui finit par lâcher d’un coup, sans bruit, en lais­sant les cor­dages pendre dans le vide.

*   *   *

Har­riet venait chaque fin d’après-midi.

Elle arri­vait vers dix-sept heures, par­fois dix-sept heures trente, jamais plus tard. Elle por­tait des robes légères les jours de cha­leur — du lin, du coton, des cou­leurs pâles qui se confon­daient avec la lumière de la baie — et son pull marin bleu les soirs de vent. Elle s’as­seyait au troi­sième tabou­ret, com­man­dait son cha­blis, et nous parlions.

Je dis « nous par­lions », mais ce n’est pas tout à fait exact. Ce qui se pas­sait entre Har­riet et moi n’é­tait pas une conver­sa­tion au sens où le monde l’en­tend — un échange d’in­for­ma­tions, une négo­cia­tion de points de vue, un ping-pong de phrases. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus lent, de plus poreux, qui res­sem­blait davan­tage à la façon dont deux rivières se mêlent à leur confluent — cha­cune gar­dant sa cou­leur un moment avant de se fondre dans l’autre, sans qu’on puisse dire exac­te­ment où l’une finit et l’autre commence.

— Tu as tou­jours vécu ici ? elle a deman­dé un soir de juillet, alors que le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines et que la baie pre­nait cette teinte d’a­bri­cot brû­lé qui ne dure que cinq minutes et que les peintres n’ar­rivent jamais à saisir.

— Non. J’ai gran­di à Baie-Sainte-Cathe­rine. De l’autre côté.

— De l’autre côté, elle a répé­té, comme si la phrase conte­nait plus qu’une indi­ca­tion géographique.

— Et avant, j’é­tais à la guerre. Enfin — j’é­tais dans l’ar­mée. Je n’ai pas vu grand-chose. J’é­tais en Angle­terre, puis en Hol­lande, à la fin. Six mois. Juste assez pour savoir que je ne vou­lais plus jamais être ailleurs qu’ici.

— Et ta mère ?

Elle savait. Tout le monde à Tadous­sac savait — les vieux, en tout cas. Que le bar­man du Coquart avait du sang innu. Que sa mère venait d’Es­si­pit. Que Téo Vol­lant était son oncle. Ces choses-là ne se disaient pas en public — pas par pudeur, pas par res­pect, mais par cette indif­fé­rence polie qui est la forme qué­bé­coise du déni. On savait, on ne disait rien, et on conti­nuait à boire son gin en regar­dant le fleuve.

— Ma mère est morte quand j’a­vais trois ans, j’ai dit. Elle était innue. D’Essipit.

— Je sais, a dit Har­riet. Mon père me l’a­vait dit. Il disait : « Le bar­man est un sang-mêlé, mais il sert bien. »

Elle a dit ça sans cruau­té, avec une fran­chise qui n’ap­par­te­nait qu’à elle — cette façon de poser les faits sur le comp­toir comme Téo posait ses his­toires, sans orne­ment, sans excuse, parce que les choses sont ce qu’elles sont et que les embel­lir serait leur man­quer de respect.

— Ton père n’a­vait pas tort, j’ai dit. Je sers bien.

Elle a ri. Un rire bref, clair, qui a réson­né dans le bar presque vide comme une note de pia­no dans une église, et pen­dant une seconde, j’ai vu autre chose dans ses yeux gris-vert — non pas de la pitié, non pas de la curio­si­té, mais une recon­nais­sance. La recon­nais­sance d’un sem­blable. D’un être qui, comme elle, vivait entre deux mondes sans appar­te­nir tout à fait à aucun.

— Noé, elle a dit, qu’est-ce que tu feras quand l’hô­tel fermera ?

C’é­tait la ques­tion que tout le monde posait cet été-là, et que per­sonne ne posait vrai­ment, parce que poser cette ques­tion, c’é­tait admettre que la réponse n’exis­tait pas. Je la posais moi-même chaque nuit, dans ma cabane sur la Pointe, face au fjord, en écou­tant les bélu­gas souf­fler dans le noir. Et chaque nuit, le noir me ren­voyait le même silence.

— Je ne sais pas, j’ai dit. Je ferai ce que fait le fleuve. Je continuerai.

*   *   *

Il y avait des soirs où le Coquart se transformait.

Quand les der­niers clients étaient par­tis, quand les verres étaient ran­gés et les lumières bais­sées, le bar deve­nait un autre lieu — plus grand, plus silen­cieux, plus vieux. Les ombres des meubles s’al­lon­geaient sur le plan­cher comme les ombres des arbres s’al­longent sur la neige en février, et les fenêtres en arc, qui pen­dant la jour­née cadraient la baie comme un tableau, deve­naient des miroirs noirs dans les­quels se reflé­tait l’in­té­rieur du bar, inver­sé, défor­mé, comme vu depuis l’autre côté du verre.

Dans ces moments-là, je sen­tais l’hô­tel respirer.

Ce n’est pas une méta­phore. Le bois des murs cra­quait en se contrac­tant sous l’ef­fet du froid noc­turne. Le plan­cher gémis­sait sous des pas qui n’exis­taient pas. Les rideaux bou­geaient sans vent. Et par­fois — très rare­ment, peut-être deux ou trois fois par sai­son — j’en­ten­dais quelque chose qui res­sem­blait à un mur­mure, un son indis­tinct, venu de nulle part et de par­tout, comme si l’hô­tel se par­lait à lui-même dans une langue que seuls les murs comprenaient.

Made­leine disait que c’é­tait le chauf­fage. Téo disait que c’é­taient les morts.

Je ne savais pas qui avait rai­son. Je savais seule­ment que l’Hô­tel Tadous­sac, construit en 1942 sur les fon­da­tions d’un hôtel construit en 1864 sur un site habi­té depuis huit mille ans, por­tait en lui plus de voix qu’un seul bâti­ment ne devrait en conte­nir. Chaque sai­son dépo­sait une couche, comme le fleuve dépose ses sédi­ments, et sous le ver­nis de Cover­dale, sous les aqua­relles et les mocas­sins, sous le plan­cher ciré et les draps empe­sés de Made­leine, il y avait autre chose — un bruit de fond, une vibra­tion, le bour­don­ne­ment de tout ce qui avait vécu, souf­fert, aimé, tra­fi­qué et prié en ce lieu depuis que les pre­miers chas­seurs avaient regar­dé les col­lines rondes et mur­mu­ré Totouskak.

CHA­PITRE 6 — La prime

Il m’a fal­lu trois semaines pour que Téo raconte.

Trois semaines de thé Red Rose, trois mar­dis de silence et de regards vers la baie, trois après-midi où le vieil homme s’as­seyait sur son tabou­ret du bout, buvait sans par­ler, et repar­tait par la porte de ser­vice avec sa cas­quette et ses bottes de caou­tchouc, me lais­sant seul avec la cer­ti­tude que quelque chose mon­tait en lui — len­te­ment, irré­sis­ti­ble­ment, comme la marée monte dans le fjord, d’a­bord imper­cep­tible, puis visible, puis impos­sible à ignorer.

C’est arri­vé un mar­di de fin juillet, quand la cha­leur fai­sait vibrer l’air au-des­sus de la baie et que les bélu­gas s’é­taient rap­pro­chés de la côte, si près qu’on pou­vait voir les veaux nager contre le flanc de leurs mères, petits et gris — ils ne deviennent blancs qu’à l’âge adulte —, avec des mou­ve­ments d’une grâce mal­adroite qui fai­sait pen­ser à des enfants appre­nant à danser.

Téo les a regar­dés long­temps. Puis il a dit :

— J’en ai tué quarante-sept.

Il a dit ça comme on dit l’heure. Sans trem­ble­ment, sans pathos, avec la pré­ci­sion comp­table d’un homme qui a por­té un chiffre en lui pen­dant qua­rante ans et qui le sort enfin comme on sort une pierre de sa poche.

— Qua­rante-sept bélu­gas. Entre 1928 et 1935. Sept saisons.

J’ai posé le verre que j’es­suyais. Je n’ai rien dit. Avec Téo, le silence était tou­jours la meilleure question.

— Le gou­ver­ne­ment payait quinze dol­lars par bélu­ga, il a conti­nué. Quinze dol­lars. C’é­tait une for­tune. Mon père en gagnait cin­quante par mois comme pêcheur, quand il en gagnait. Quinze dol­lars pour un bélu­ga mort. On pre­nait le fusil, on des­cen­dait à la Pointe à marée basse, et on tirait. C’é­tait facile. Les bélu­gas sont des ani­maux confiants. Ils s’ap­prochent. Ils viennent vers toi. Ils ne savent pas ce qu’est un fusil.

Il a bu une gor­gée de thé. Sa main ne trem­blait pas. Rien ne trem­blait chez Téo — ni les mains, ni la voix, ni les yeux. Le trem­ble­ment était à l’in­té­rieur, enfoui si pro­fond qu’il aurait fal­lu creu­ser à tra­vers qua­rante ans de silence pour l’atteindre.

— On disait que les bélu­gas man­geaient la morue et le sau­mon. Que c’é­tait à cause d’eux que les pêcheurs ne pre­naient plus rien. Le gou­ver­ne­ment avait envoyé des fonc­tion­naires, des scien­ti­fiques — enfin, des gens qui se disaient scien­ti­fiques — et ils avaient conclu que les bélu­gas étaient des nui­sibles. Comme les loups, comme les ours. Des nui­sibles qu’il fal­lait éli­mi­ner pour pro­té­ger l’industrie.

Il a pro­non­cé le mot « indus­trie » avec le même déta­che­ment qu’il met­tait à tout le reste, mais j’ai vu quelque chose pas­ser dans ses yeux — un éclat, bref, dur, qui n’é­tait pas de la colère mais quelque chose de plus ancien que la colère, quelque chose qui res­sem­blait au mépris qu’un homme éprouve pour sa propre bêtise quand il la recon­naît enfin, des décen­nies trop tard.

— Ils avaient tort, j’ai dit.

— Ils avaient tort. Les bélu­gas ne mangent pas de morue. Ils ne mangent pas de sau­mon. Ils mangent du cape­lan, des lan­çons, des vers marins. Des petites choses. Des choses que per­sonne ne pêche. Les fonc­tion­naires ne savaient pas ça. Ou ils le savaient et ils s’en fichaient. Quinze dol­lars par tête. L’in­dus­trie de la mort est tou­jours ren­table, Noé.

*   *   *

— On les tuait à la Pointe-de-l’Is­let, sur­tout. À marée basse, quand ils s’ap­prochent pour se nour­rir dans les hauts-fonds. Cer­tains tiraient depuis la rive. D’autres pre­naient les cha­loupes et s’ap­pro­chaient par la mer. Il y avait même des avions — je ne blague pas — des avions du gou­ver­ne­ment qui sur­vo­laient le fleuve et lâchaient des bombes sur les trou­peaux. Des bombes. Sur des baleines blanches.

Il s’est arrê­té. Le soleil avait tour­né et la lumière des fenêtres du Coquart frap­pait main­te­nant la sur­face du comp­toir en biais, fai­sant luire les marques de verre comme des cicatrices.

— Mon pre­mier, c’é­tait en octobre 1928. J’a­vais vingt-quatre ans. J’é­tais jeune, j’a­vais faim, j’a­vais une femme et un fils. Quinze dol­lars. J’ai pris le fusil de mon père — un Lee-Enfield de la guerre, ache­té au sur­plus mili­taire — et je suis des­cen­du à la Pointe à marée basse.

Il décri­vait la scène avec une minu­tie presque pho­to­gra­phique — le ciel gris, l’o­deur du varech, le bruit des galets sous ses bottes, le froid de l’eau qui mon­tait jus­qu’aux che­villes. Et les bélu­gas — quatre ou cinq, un petit groupe, des femelles avec un veau, qui nageaient len­te­ment dans le che­nal entre la Pointe et la baie, leurs dos blancs affleu­rant comme des lunes à la sur­face de l’eau.

— Le pre­mier, je l’ai tiré à trente mètres. Une femelle. La balle est entrée juste der­rière l’évent — le trou par lequel elles soufflent. Elle a fait un bond — pas un bond de peur, un bond de sur­prise, comme si elle n’ar­ri­vait pas à com­prendre ce qui lui arri­vait. Et puis elle s’est enfon­cée. Et le sang est mon­té à la surface.

Il a fer­mé les yeux une seconde. Une seule seconde.

— Le sang d’un bélu­ga est très rouge, Noé. Plus rouge que le sang humain. Plus épais, aus­si. Il reste à la sur­face long­temps, il forme des cercles qui s’é­lar­gissent, et l’eau autour devient rose, puis rouge, puis noire. Et les autres bélu­gas — tu sais ce qu’elles font ?

— Non.

— Elles res­tent. Elles ne fuient pas. Elles tournent autour du corps. Elles appellent. Elles font des sons — des cris, des grin­ce­ments, des sif­fle­ments. Des sons que je n’a­vais jamais enten­dus. Des sons que je n’ai plus jamais oubliés.

Le bar était silen­cieux. Dehors, un bélu­ga a souf­flé dans la baie, comme une ponc­tua­tion invo­lon­taire, comme si le fleuve lui-même com­men­tait le récit.

— J’ai tué qua­rante-sept baleines blanches en sept sai­sons. Sept cents cinq dol­lars. Avec cet argent, j’ai nour­ri ma famille, j’ai ache­té un canot, j’ai répa­ré la mai­son. Et chaque nuit, pen­dant qua­rante ans, j’ai enten­du les sons.

*   *   *

Ce soir-là, après avoir fer­mé le bar, je suis sor­ti sur la Pointe.

Il fai­sait nuit — une nuit de fin juillet, pas tout à fait noire, avec cette lumi­no­si­té rési­duelle que le Nord garde en été, un bleu pro­fond au-des­sus du fjord qui ne devient jamais com­plè­te­ment noir, comme si le ciel refu­sait d’a­ban­don­ner la terre à l’obs­cu­ri­té totale.

Je me suis assis sur le rocher plat que je connais­sais par cœur — celui qui avance dans l’eau comme une langue de pierre et d’où on voit, à droite, l’embouchure du Sague­nay, et à gauche, la baie de Tadous­sac avec l’hô­tel au toit rouge endor­mi au-des­sus de la plage.

J’ai atten­du.

Ils sont venus vers minuit. Trois souffles d’a­bord, courts, rapides, du côté du fjord. Puis un qua­trième, plus long, plus lent, plus près. J’ai plis­sé les yeux dans le noir — et je les ai vus. Deux dos blancs, lumi­neux comme de la por­ce­laine dans la nuit bleu­tée, qui glis­saient à la sur­face de l’eau sans bruit, sans écla­bous­sure, avec une flui­di­té qui n’ap­par­te­nait à aucun monde ter­restre. Ils pas­saient devant moi à vingt mètres, peut-être moins, et l’un d’eux a tour­né légè­re­ment la tête — je jure qu’il a tour­né la tête — et pen­dant une frac­tion de seconde, j’ai vu un œil. Un œil petit, rond, noir, brillant, qui me regar­dait avec une intel­li­gence calme, sans peur, sans curio­si­té exces­sive, avec sim­ple­ment l’at­ten­tion polie d’un être qui sait que vous êtes là et qui décide de ne pas vous en vouloir.

Puis ils ont souf­flé ensemble — un double gey­ser qui s’est éle­vé dans la nuit bleue comme deux prières — et ils ont dis­pa­ru dans le noir du fjord, empor­tant avec eux qua­rante ans de culpa­bi­li­té qui n’é­tait pas la mienne mais que je por­tais quand même, parce qu’on porte tou­jours la culpa­bi­li­té de ceux qu’on aime, comme on porte leur silence et leurs his­toires, sur ses épaules, dans ses os, dans le creux de ses mains quand on essuie un verre et qu’on écoute le fleuve.

Les col­lines de Totous­kak dor­maient de chaque côté de la baie, arron­dies, douces, comme les seins d’une femme endor­mie. Et quelque part, dans les eaux noires, les enfants de la femme cou­chée nageaient en silence, leurs chants inau­dibles pour les oreilles humaines, mais pré­sents — tou­jours pré­sents — dans les pro­fon­deurs du fleuve qui continue.

CHA­PITRE 7 — Le capitaine

Le capi­taine Bou­chard avait une façon de boire qui res­sem­blait à une navigation.

Il appro­chait le verre de ses lèvres avec la même len­teur cal­cu­lée qu’il met­tait à appro­cher le Riche­lieu du quai — un mou­ve­ment infime, mil­li­mé­tré, où chaque frac­tion de seconde comp­tait et où la pré­ci­pi­ta­tion aurait été non seule­ment une erreur mais une faute morale. Il buvait une gor­gée, repo­sait le verre, atten­dait que le gin trouve sa place en lui, et recom­men­çait. Un verre de gin durait qua­rante-cinq minutes. C’é­tait chro­no­mé­trique. C’é­tait beau.

Mais ce soir-là — un soir d’août, lourd, immo­bile, avec cette cha­leur épaisse que le fleuve exhale par­fois quand les cou­rants chauds du golfe remontent jus­qu’à Tadous­sac —, le capi­taine buvait autre­ment. Plus vite. Avec une sorte d’ur­gence conte­nue, comme un homme qui sait qu’il n’a plus le temps de navi­guer et qui décide de cou­ler dignement.

Le bar était presque vide. Les habi­tués étaient au concert — un qua­tuor à cordes jouait dans le hall de l’hô­tel, Schu­bert ou Brahms, je ne me sou­viens plus, et les notes mon­taient jus­qu’au Coquart par l’es­ca­lier de ser­vice, assour­dies, trans­for­mées en un bour­don­ne­ment loin­tain qui res­sem­blait au chant des bélu­gas enten­du depuis la terre.

Bou­chard était assis à sa place — le tabou­ret du milieu, face à la baie — et il regar­dait la nuit. La baie était noire, ponc­tuée seule­ment par les feux de posi­tion du Riche­lieu au mouillage, deux points rouges et verts qui oscil­laient imper­cep­ti­ble­ment avec la houle, comme les yeux d’un ani­mal endormi.

— Noé, il a dit, est-ce que tu sais com­ment le Qué­bec a brûlé ?

Je savais. Tout le monde sur le fleuve savait. Mais je savais aus­si que le capi­taine ne posait pas une ques­tion — il ouvrait une porte, et ce qui se trou­vait der­rière était trop lourd pour être por­té seul.

— Août 1950, j’ai dit.

— Le 14 août 1950. Deux heures du matin. Le Qué­bec remon­tait de Tadous­sac vers Mont­réal avec trois cent cin­quante pas­sa­gers à bord. Le feu a pris dans la lin­ge­rie — un court-cir­cuit, pro­ba­ble­ment, ou un mégot oublié, on n’a jamais vrai­ment su. Les flammes se sont pro­pa­gées par les conduits de ven­ti­la­tion. En vingt minutes, le pont supé­rieur était un brasier.

Il a vidé son verre. J’ai ver­sé sans attendre.

— J’é­tais sur le Riche­lieu. On navi­guait à six heures der­rière le Qué­bec, même route, même direc­tion. On a vu la lueur dans le ciel bien avant de voir le bateau. Une lueur orange, très haute, qui se reflé­tait sur l’eau comme un deuxième soleil. Et puis on a enten­du les appels radio. Et puis on a compris.

Il a tour­né le verre entre ses doigts — len­te­ment, méca­ni­que­ment, comme un homme qui récite un cha­pe­let sans y croire.

— Sept morts. Sept per­sonnes brû­lées vives ou noyées dans le Saint-Laurent, en pleine nuit, en plein été. Le Qué­bec a été remor­qué jus­qu’à Qué­bec — la ville — et on l’a lais­sé cre­ver sur la grève pen­dant trois ans avant de le démo­lir. Trois ans. Comme un cadavre qu’on n’ose pas enterrer.

Il s’est tu. La musique du qua­tuor à cordes mon­tait tou­jours par l’es­ca­lier, un mou­ve­ment lent, quelque chose en mineur qui res­sem­blait à un requiem involontaire.

— Après ça, les gens ont eu peur. Pas tout de suite — la peur est venue plus tard, quand les jour­naux ont publié les pho­tos, quand les témoins ont racon­té, quand les familles des morts ont fait leurs pro­cès. La peur est comme la marée, Noé. Elle monte len­te­ment, mais elle monte. Et quand elle est là, elle emporte tout.

*   *   *

— Tu sais ce qui tue un bateau, Noé ? Ce n’est pas le feu. Ce n’est pas la tem­pête. Ce n’est pas les récifs. C’est l’indifférence.

Il avait com­man­dé un troi­sième gin — fait sans pré­cé­dent dans l’his­toire de nos soi­rées. Le troi­sième gin du capi­taine Bou­chard, c’é­tait comme la troi­sième corne d’un navire en détresse : un signal que les choses avaient dépas­sé le seuil du contrôlable.

— Quand les gens ont com­men­cé à prendre l’a­vion, à prendre l’au­to­mo­bile, à vou­loir aller vite, tou­jours plus vite — le bateau est deve­nu un objet de musée. Un bibe­lot. Les croi­sières sur le Sague­nay, c’é­tait pour les vieux, pour les nos­tal­giques, pour les gens qui avaient le temps de vivre. Et le temps de vivre, Noé, c’est la pre­mière chose qu’on sup­prime quand on veut aller vite.

Il par­lait du Riche­lieu comme on parle d’un être aimé en phase ter­mi­nale — avec une ten­dresse lucide, dépour­vue d’illu­sion, qui recon­nais­sait la beau­té de ce qui par­tait sans pré­tendre le retenir.

— Cin­quante cabines de pre­mière classe. Seize canots de sau­ve­tage. Une salle à man­ger de deux cents cou­verts avec des lustres en cris­tal et des nappes blanches. Un pont pro­me­nade de cent cin­quante pieds, avec des chaises longues en teck et des cou­ver­tures de laine pour les nuits fraîches. Et un bar — pas aus­si beau que le tien, mais pas mal — où les pas­sa­gers buvaient du cham­pagne en regar­dant les caps de Char­le­voix défi­ler au ralenti.

Il a souri.

— Tu sais où il va finir, le Riche­lieu ? En Bel­gique. Chez le fer­railleur. Trois mille cinq cents ton­neaux de bois et d’a­cier trans­for­més en clous, en cas­se­roles, en pièces de voi­ture. C’est ça, la fin d’un bateau blanc. C’est ça, la fin du monde.

J’ai vou­lu dire quelque chose — quelque chose de vrai, quelque chose qui aurait eu le poids et la den­si­té du silence de Téo — mais je n’ai rien trou­vé. Il n’y a pas de mots pour la fin du monde. Il n’y a que des gestes : ver­ser un verre, essuyer le comp­toir, bais­ser les lumières, fer­mer le bar. Les gestes du bar­man sont les der­niers rites de la civi­li­sa­tion — quand tout le reste a dis­pa­ru, il reste encore quel­qu’un pour vous ser­vir un der­nier verre et vous dire bonne nuit.

— Bonne nuit, capi­taine, j’ai dit quand il s’est levé.

Il a mis sa cas­quette — geste lent, solen­nel, auto­ma­tique, le geste d’un homme qui n’existe plei­ne­ment que sous une cas­quette —, et il est sor­ti dans la nuit chaude d’août, et je l’ai regar­dé des­cendre vers le quai où le canot du Riche­lieu l’at­ten­dait, petit homme mas­sif dans son uni­forme bleu, mar­chant vers son navire condam­né avec la même rec­ti­tude qu’il aurait mise à mar­cher vers l’éternité.

*   *   *

Le len­de­main matin, très tôt, avant l’ou­ver­ture du bar, je suis des­cen­du sur la plage.

Le Riche­lieu était au mouillage dans la baie, immo­bile, blanc, irréel dans la brume du matin. La marée était basse et le sable gris s’é­ten­dait en une langue plate jus­qu’au bord de l’eau, jon­ché de varech, de coquillages et de ces galets ronds que le fleuve polit depuis des mil­lé­naires avec la patience d’un arti­san qui n’est jamais pressé.

Je me suis assis sur un rocher et j’ai regar­dé le bateau.

Il était beau. Je le dis sans nos­tal­gie, sans sen­ti­men­ta­lisme — il était objec­ti­ve­ment beau, de cette beau­té fonc­tion­nelle que pos­sèdent les choses conçues pour un usage pré­cis et qui, par la grâce de leur pro­por­tion et de leur jus­tesse, trans­cendent leur fonc­tion. La coque blanche, les deux che­mi­nées, la ligne du pont qui décri­vait une courbe à peine per­cep­tible entre la proue et la poupe — tout cela avait été pen­sé, des­si­né, construit par des hommes qui savaient que la beau­té n’est pas un luxe mais une néces­si­té, que navi­guer sur un fleuve est un acte qui mérite d’être accom­pli avec élé­gance, et qu’un bateau laid est un bateau qui ne mérite pas de flotter.

L’an­née pro­chaine, il n’y aurait plus de bateau dans la baie. Plus de che­mi­nées noires, blanches et rouges. Plus de corne grave le matin. Plus de pas­sa­gers en cou­leurs claires des­cen­dant la pas­se­relle. Plus rien qu’une baie vide, le fjord, les bélu­gas, et l’hô­tel au toit rouge fer­mé comme un cercueil.

Un bélu­ga a souf­flé près de la coque du Riche­lieu, et pen­dant un ins­tant absurde, j’ai eu l’im­pres­sion que la baleine et le bateau se regar­daient — deux créa­tures blanches flot­tant sur les mêmes eaux, l’une mor­telle, l’autre éter­nelle, et aucune des deux ne sachant laquelle était laquelle.

CHA­PITRE 8 — Sep­tembre 42

C’est un soir de la mi-août que le sou­ve­nir est revenu.

Je ne l’a­vais pas convo­qué. Les sou­ve­nirs de guerre ne se convoquent pas — ils arrivent comme les U‑boots arri­vaient dans le Saint-Laurent en 1942, sans pré­ve­nir, par en des­sous, en cre­vant la sur­face de la vie ordi­naire avec une vio­lence qui laisse des trous dans l’eau.

J’é­tais en train de fer­mer le bar. Les der­niers clients étaient par­tis, Har­riet était ren­trée au cot­tage une heure plus tôt, et je ran­geais les verres en écou­tant le silence du Coquart — ce silence par­ti­cu­lier de fin de soi­rée qui n’est pas une absence de bruit mais une pré­sence de calme, un calme actif, vibrant, comme la sur­face du fleuve quand le vent tombe et que tout se fige dans une immo­bi­li­té qui contient en elle toutes les tem­pêtes pas­sées et à venir.

Et c’est là que ça m’est tom­bé dessus.

*   *   *

Sep­tembre 1942. J’a­vais vingt et un ans. Je n’é­tais pas encore bar­man — j’é­tais homme à tout faire, embau­ché par le direc­teur de l’hô­tel trois mois après l’i­nau­gu­ra­tion parce que la moi­tié du per­son­nel mas­cu­lin était par­ti à la guerre et qu’il fal­lait des bras pour por­ter les valises, cirer les par­quets, déchar­ger les livrai­sons et faire tout ce que les femmes de chambre ne pou­vaient pas faire, non par inca­pa­ci­té mais par convention.

L’hô­tel était neuf. Les murs sen­taient encore la pein­ture et le bois fraî­che­ment cou­pé. Les col­lec­tions de Cover­dale venaient d’ar­ri­ver — des caisses par­tout, dans le hall, dans les cou­loirs, sur les paliers, avec cette écri­ture impé­rieuse au pochoir : FRA­GILE — CANA­DA STEAM­SHIP LINES — COVER­DALE COL­LEC­TION. Le vieil homme super­vi­sait le débal­lage avec une fébri­li­té de père devant un ber­ceau, véri­fiant chaque objet, ins­pec­tant chaque cadre, refu­sant de confier à qui­conque le soin de plan­ter un clou.

Et pen­dant ce temps, à deux cents kilo­mètres en aval, les sous-marins alle­mands tor­pillaient des navires dans le fleuve.

On le savait. On ne le disait pas. Le gou­ver­ne­ment avait impo­sé la cen­sure — les jour­naux n’a­vaient pas le droit de rap­por­ter les attaques, et les rares infor­ma­tions qui fil­traient arri­vaient par bouche à oreille, défor­mées, ampli­fiées par la peur, trans­for­mées en rumeurs gro­tesques. Des sous-marins dans le Saint-Laurent ? Des nazis dans le fleuve de Car­tier, de Cham­plain, de Mont­calm ? C’é­tait impos­sible. C’é­tait absurde. C’é­tait vrai.

En mai, le Nicoya et le Leto avaient été cou­lés au large de la Gas­pé­sie. En juillet, trois navires d’un même convoi avaient été tor­pillés près de l’île du Bic. Et en sep­tembre — sep­tembre 1942, le mois où le sou­ve­nir a son poids le plus lourd —, le HMCS Char­lot­te­town avait été tor­pillé à l’embouchure du Saguenay.

À l’embouchure du Sague­nay. C’est-à-dire devant Tadous­sac. C’est-à-dire dans les eaux que je voyais chaque jour depuis les fenêtres de l’hô­tel. C’est-à-dire là où les bélu­gas soufflaient.

*   *   *

Le Char­lot­te­town était une cor­vette. Un petit navire de guerre, cent quatre-vingt-dix pieds, armé de gre­nades sous-marines, affec­té à l’es­corte des convois dans le golfe. Il reve­nait de mis­sion avec un dra­gueur de mines, le Clayo­quot, et ils remon­taient le Sague­nay vers leur base de Gas­pé quand le U‑517 les a repérés.

Deux tor­pilles dans le flanc tri­bord. Le bateau a cou­lé en quatre minutes.

Quatre minutes. Le temps de ser­vir un gin tonic, de cou­per une ron­delle de citron, de poser le verre sur le sous-verre et de sou­rire au client. Quatre minutes, et un navire de guerre dis­pa­raît sous la sur­face du fleuve, à por­tée de vue de l’Hô­tel Tadous­sac, dont le toit rouge brillait au soleil de sep­tembre comme une carte pos­tale obscène.

Dix morts. Le capi­taine par­mi eux.

Quand les gre­nades sous-marines du Char­lot­te­town ont explo­sé dans l’eau — déclen­chées par la pres­sion de la pro­fon­deur alors que le bateau cou­lait —, les sur­vi­vants qui nageaient à la sur­face ont été tués par le souffle. Tués par leurs propres armes. Le fleuve, ce jour-là, était plein de débris, de fuel, de corps, et de bélu­gas qui nageaient entre les morts avec leur indif­fé­rence magni­fique de créa­tures qui ont vu pire que les guerres des hommes.

*   *   *

Je me sou­viens du bruit.

Pas du bruit de l’ex­plo­sion — je n’é­tais pas sur la rive à ce moment-là, j’é­tais dans la réserve de l’hô­tel en train de débal­ler une caisse de cognac. Je me sou­viens d’un son sourd, loin­tain, étouf­fé, qui aurait pu être un coup de ton­nerre ou le cla­que­ment d’une porte si je n’a­vais pas su, au fond de moi, avec la cer­ti­tude de ceux qui vivent au bord de l’eau et qui lisent le fleuve comme d’autres lisent le ciel, que ce bruit-là ne venait pas du ciel.

Après, il y a eu le silence. Puis les sirènes — pas celles de l’hô­tel, celles du vil­lage, le signal de la pro­tec­tion civile qu’on n’a­vait jamais enten­du à Tadous­sac et qu’on n’en­ten­drait plus jamais. Puis les canots de sau­ve­tage qui par­taient du quai, avec des pêcheurs et des marins béné­voles qui ramaient vers l’embouchure du Sague­nay dans la lumière dorée de sep­tembre. Puis l’at­tente. Puis les corps.

Ils ont rame­né les sur­vi­vants au quai de Tadous­sac. Des hommes en uni­forme, trem­pés, cou­verts de mazout, cer­tains bles­sés, cer­tains en état de choc, avec ce regard vitreux que j’al­lais retrou­ver deux ans plus tard en Hol­lande, chez les sol­dats qui ont vu trop de choses pour que leurs yeux fonc­tionnent encore normalement.

Et pen­dant tout ce temps, à l’Hô­tel Tadous­sac, Cover­dale conti­nuait à accro­cher ses tableaux.

Ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. Cover­dale savait. Tout le monde savait. Mais que pou­vait-il faire ? Décro­cher les aqua­relles ? Fer­mer l’hô­tel ? Annu­ler la sai­son ? La guerre était par­tout et nulle part — elle était dans le fleuve, sous le fleuve, dans les jour­naux cen­su­rés et dans les mur­mures des cui­si­nières, mais elle n’é­tait pas dans le hall de l’hô­tel, pas dans les cou­loirs où les tableaux trou­vaient leur lumière, pas dans le bar où les pas­sa­gers des bateaux blancs buvaient leur gin en regar­dant le fjord. L’hô­tel était une bulle. Une fic­tion. Un décor de théâtre mon­té au-des­sus d’un champ de bataille, avec des lustres en cris­tal et des draps empe­sés et un bar­man — pas encore moi, un autre, un homme dont j’ai oublié le nom — qui ver­sait du scotch dans des verres propres pen­dant que des marins mou­raient à trois kilo­mètres de là.

*   *   *

Et puis il y a eu l’espion.

En novembre 1942, le U‑518 avait fait sur­face dans la baie de Cha­leurs, près de New Car­lisle, et un homme en avait débar­qué. Wer­ner von Janows­ki. Un agent alle­mand. Il avait patau­gé jus­qu’à la plage en pleine nuit, avec de faux papiers cana­diens, une radio, et des ins­truc­tions pour espion­ner les mou­ve­ments de navires dans le golfe.

Il a été arrê­té le len­de­main matin à la gare de New Car­lisle. Il por­tait un par­des­sus humide, il sen­tait le die­sel de sous-marin, et il avait ten­té de payer son billet de train avec des billets de banque cana­diens qui n’a­vaient plus cours depuis trois ans. L’es­pion le plus incom­pé­tent de la Seconde Guerre mon­diale, disaient les gens — et ils riaient, parce que rire d’un espion incom­pé­tent est plus facile que d’ad­mettre qu’un sous-marin nazi s’est appro­ché assez près de vos côtes pour y débar­quer un homme.

Quand j’ai appris cette his­toire — des mois plus tard, quand la cen­sure s’est un peu relâ­chée —, j’ai pen­sé à une chose. Si un sous-marin pou­vait faire sur­face dans la baie de Cha­leurs et débar­quer un espion, qu’est-ce qui l’empêchait de faire sur­face dans la baie de Tadous­sac ? Qu’est-ce qui empê­chait un péri­scope de sur­gir entre les bélu­gas, un soir d’é­té, pen­dant que les clients du Coquart buvaient leur cock­tail en admi­rant le cou­cher de soleil ?

Rien. Rien ne l’empêchait. Et c’est peut-être ça, le sou­ve­nir le plus lourd — non pas la vio­lence, non pas les morts, mais l’i­dée que la guerre était venue nager dans les mêmes eaux que les baleines, et que la sur­face du fleuve, cette sur­face que je regar­dais chaque jour depuis le bar, cette sur­face lisse et trom­peuse, avait conte­nu en même temps la beau­té et l’hor­reur, les souffles des bélu­gas et les tor­pilles des U‑boots, les aqua­relles de Cover­dale et les corps des marins, et que rien — ni le toit rouge de l’hô­tel, ni les draps de Made­leine, ni les verres du Coquart — n’a­vait pu sépa­rer les deux.

*   *   *

J’ai rou­vert les yeux.

J’é­tais au Coquart. Août 1965. Vingt-trois ans avaient pas­sé. Le comp­toir d’é­rable était sous mes mains, lisse, fami­lier, réel. Les fenêtres en arc don­naient sur la baie endor­mie. Les gla­çons fon­daient dans le bac avec un cré­pi­te­ment doux. Et quelque part dans ma poi­trine, le bruit sourd de sep­tembre 42 conti­nuait de réson­ner, non pas comme un sou­ve­nir mais comme une vibra­tion per­ma­nente, un infra­basse que seul le corps per­çoit et que la mémoire refuse d’éteindre.

J’ai fer­mé le bar. J’ai éteint les lumières. Et je suis res­té un moment dans le noir, debout der­rière le comp­toir, les mains à plat sur le bois, écou­tant l’hô­tel res­pi­rer et le fleuve mur­mu­rer de l’autre côté des vitres, ce fleuve qui avait vu pas­ser les canots de Car­tier, les four­rures de Chau­vin, les prières des Jésuites, les bateaux blancs de Cover­dale, les tor­pilles de la Krieg­sma­rine, et les bélu­gas, tou­jours les bélu­gas, les enfants blancs de la femme cou­chée, nageant dans les pro­fon­deurs avec une patience de plu­sieurs mil­lé­naires, indif­fé­rents aux guerres, aux hôtels et aux bar­mans qui les regardent depuis la rive en essayant de com­prendre pour­quoi le monde est fait de tant de beau­té et de tant de des­truc­tion, et pour­quoi les deux coexistent si bien dans le même fleuve, dans les mêmes eaux, sous le même ciel.

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