Le bar du
Coquart
Le bar du Coquart
Chapitres 5 à 8
CHAPITRE 5 — Les habitués
Juillet était arrivé d’un coup, comme il arrive toujours à Tadoussac — sans transition, sans printemps véritable, en sautant directement du froid au chaud avec l’impatience d’un pays qui n’a que quatre mois pour vivre.
Le Coquart ne désemplissait plus.
De midi à minuit, les tabourets étaient occupés, les tables prises, les conversations entrelacées comme les courants du fleuve — l’anglais par-dessus, le français en dessous, et parfois, très rarement, un mot d’innu-aimun quand un employé de la cuisine adressait un signe à un cousin venu d’Essipit. Le bar avait son propre rythme, ses marées intérieures. L’heure du déjeuner était calme — les gens mangeaient au Coverdale, le restaurant de l’hôtel, et le bar ne recevait que les solitaires, les impatients, les hommes qui préféraient un sandwich au comptoir à la cérémonie des nappes blanches. L’après-midi montait lentement, avec les premiers apéritifs vers seize heures, les femmes d’abord, puis les maris qui revenaient du golf ou de la pêche, bronzés, fatigués, assoiffés. Et le soir, après le dîner, le Coquart devenait autre chose — un salon, un confessionnal, un théâtre intime où les gens se montraient sous un jour qu’ils n’auraient jamais accepté en plein soleil.
J’aimais ça. J’aimais le mouvement, la rumeur, l’odeur mêlée du gin, du tabac et du bois ciré. J’aimais la précision du geste — verser, couper, mélanger, poser le verre sur le sous-verre au bon moment, avec le bon angle, sans une goutte perdue. J’aimais surtout le moment où un client nouveau s’asseyait pour la première fois et où je devais deviner, en trois secondes, ce qu’il voulait avant qu’il ne le sache lui-même. Un barman qui attend la commande est un barman en retard. Un barman qui devine est un barman qui fait son travail.
Les habitués ne me posaient pas ce problème. Je les voyais approcher du comptoir et leur verre était déjà prêt — posé sur le sous-verre, à la bonne température, avec la bonne garniture. Le juge Morrison s’asseyait, trouvait son whisky, hochait la tête une fois — jamais deux — et buvait en silence. Mme Campbell commandait un gin tonic pour elle et un martini dry pour son mari avec la même phrase depuis 1953 : « Le gin pour moi, le martini pour Douglas, et s’il vous plaît pas trop de glace cette fois. » Le docteur Tremblay levait un doigt et je versais le pastis sans un mot. Ces gens étaient des instruments et je connaissais leur partition.
Mais cet été-là, les partitions avaient changé.
Le juge Morrison buvait plus vite. Il commandait un deuxième whisky avant d’avoir fini le premier, ce qui ne lui était jamais arrivé en quinze ans. Mme Campbell avait cessé de sourire en commandant — elle récitait sa phrase comme une prière dont elle aurait perdu la foi. Et le docteur Tremblay, pour la première fois, parlait. Il parlait du temps qui passait, de Québec qui changeait, de la Révolution tranquille qui emportait tout, des curés qui vidaient les églises, des jeunes qui partaient à Montréal, de ce monde nouveau qui n’avait pas de place pour les bateaux blancs ni pour les hôtels à coupole.
— C’est fini, Noé, il disait entre deux gorgées de pastis. Tout ça, c’est fini. Nous sommes les derniers Romains.
Je ne savais pas s’il avait raison. Je ne savais pas si la fin d’un monde est vraiment une fin ou simplement la rotation d’un angle — les mêmes collines, le même fleuve, les mêmes baleines, mais vus d’un point de vue que personne n’avait encore occupé. Je ne savais pas. Mais je sentais que quelque chose se défaisait, comme un nœud marin qu’on tire trop longtemps et qui finit par lâcher d’un coup, sans bruit, en laissant les cordages pendre dans le vide.
* * *
Harriet venait chaque fin d’après-midi.
Elle arrivait vers dix-sept heures, parfois dix-sept heures trente, jamais plus tard. Elle portait des robes légères les jours de chaleur — du lin, du coton, des couleurs pâles qui se confondaient avec la lumière de la baie — et son pull marin bleu les soirs de vent. Elle s’asseyait au troisième tabouret, commandait son chablis, et nous parlions.
Je dis « nous parlions », mais ce n’est pas tout à fait exact. Ce qui se passait entre Harriet et moi n’était pas une conversation au sens où le monde l’entend — un échange d’informations, une négociation de points de vue, un ping-pong de phrases. C’était autre chose. Quelque chose de plus lent, de plus poreux, qui ressemblait davantage à la façon dont deux rivières se mêlent à leur confluent — chacune gardant sa couleur un moment avant de se fondre dans l’autre, sans qu’on puisse dire exactement où l’une finit et l’autre commence.
— Tu as toujours vécu ici ? elle a demandé un soir de juillet, alors que le soleil descendait derrière les collines et que la baie prenait cette teinte d’abricot brûlé qui ne dure que cinq minutes et que les peintres n’arrivent jamais à saisir.
— Non. J’ai grandi à Baie-Sainte-Catherine. De l’autre côté.
— De l’autre côté, elle a répété, comme si la phrase contenait plus qu’une indication géographique.
— Et avant, j’étais à la guerre. Enfin — j’étais dans l’armée. Je n’ai pas vu grand-chose. J’étais en Angleterre, puis en Hollande, à la fin. Six mois. Juste assez pour savoir que je ne voulais plus jamais être ailleurs qu’ici.
— Et ta mère ?
Elle savait. Tout le monde à Tadoussac savait — les vieux, en tout cas. Que le barman du Coquart avait du sang innu. Que sa mère venait d’Essipit. Que Téo Vollant était son oncle. Ces choses-là ne se disaient pas en public — pas par pudeur, pas par respect, mais par cette indifférence polie qui est la forme québécoise du déni. On savait, on ne disait rien, et on continuait à boire son gin en regardant le fleuve.
— Ma mère est morte quand j’avais trois ans, j’ai dit. Elle était innue. D’Essipit.
— Je sais, a dit Harriet. Mon père me l’avait dit. Il disait : « Le barman est un sang-mêlé, mais il sert bien. »
Elle a dit ça sans cruauté, avec une franchise qui n’appartenait qu’à elle — cette façon de poser les faits sur le comptoir comme Téo posait ses histoires, sans ornement, sans excuse, parce que les choses sont ce qu’elles sont et que les embellir serait leur manquer de respect.
— Ton père n’avait pas tort, j’ai dit. Je sers bien.
Elle a ri. Un rire bref, clair, qui a résonné dans le bar presque vide comme une note de piano dans une église, et pendant une seconde, j’ai vu autre chose dans ses yeux gris-vert — non pas de la pitié, non pas de la curiosité, mais une reconnaissance. La reconnaissance d’un semblable. D’un être qui, comme elle, vivait entre deux mondes sans appartenir tout à fait à aucun.
— Noé, elle a dit, qu’est-ce que tu feras quand l’hôtel fermera ?
C’était la question que tout le monde posait cet été-là, et que personne ne posait vraiment, parce que poser cette question, c’était admettre que la réponse n’existait pas. Je la posais moi-même chaque nuit, dans ma cabane sur la Pointe, face au fjord, en écoutant les bélugas souffler dans le noir. Et chaque nuit, le noir me renvoyait le même silence.
— Je ne sais pas, j’ai dit. Je ferai ce que fait le fleuve. Je continuerai.
* * *
Il y avait des soirs où le Coquart se transformait.
Quand les derniers clients étaient partis, quand les verres étaient rangés et les lumières baissées, le bar devenait un autre lieu — plus grand, plus silencieux, plus vieux. Les ombres des meubles s’allongeaient sur le plancher comme les ombres des arbres s’allongent sur la neige en février, et les fenêtres en arc, qui pendant la journée cadraient la baie comme un tableau, devenaient des miroirs noirs dans lesquels se reflétait l’intérieur du bar, inversé, déformé, comme vu depuis l’autre côté du verre.
Dans ces moments-là, je sentais l’hôtel respirer.
Ce n’est pas une métaphore. Le bois des murs craquait en se contractant sous l’effet du froid nocturne. Le plancher gémissait sous des pas qui n’existaient pas. Les rideaux bougeaient sans vent. Et parfois — très rarement, peut-être deux ou trois fois par saison — j’entendais quelque chose qui ressemblait à un murmure, un son indistinct, venu de nulle part et de partout, comme si l’hôtel se parlait à lui-même dans une langue que seuls les murs comprenaient.
Madeleine disait que c’était le chauffage. Téo disait que c’étaient les morts.
Je ne savais pas qui avait raison. Je savais seulement que l’Hôtel Tadoussac, construit en 1942 sur les fondations d’un hôtel construit en 1864 sur un site habité depuis huit mille ans, portait en lui plus de voix qu’un seul bâtiment ne devrait en contenir. Chaque saison déposait une couche, comme le fleuve dépose ses sédiments, et sous le vernis de Coverdale, sous les aquarelles et les mocassins, sous le plancher ciré et les draps empesés de Madeleine, il y avait autre chose — un bruit de fond, une vibration, le bourdonnement de tout ce qui avait vécu, souffert, aimé, trafiqué et prié en ce lieu depuis que les premiers chasseurs avaient regardé les collines rondes et murmuré Totouskak.
CHAPITRE 6 — La prime
Il m’a fallu trois semaines pour que Téo raconte.
Trois semaines de thé Red Rose, trois mardis de silence et de regards vers la baie, trois après-midi où le vieil homme s’asseyait sur son tabouret du bout, buvait sans parler, et repartait par la porte de service avec sa casquette et ses bottes de caoutchouc, me laissant seul avec la certitude que quelque chose montait en lui — lentement, irrésistiblement, comme la marée monte dans le fjord, d’abord imperceptible, puis visible, puis impossible à ignorer.
C’est arrivé un mardi de fin juillet, quand la chaleur faisait vibrer l’air au-dessus de la baie et que les bélugas s’étaient rapprochés de la côte, si près qu’on pouvait voir les veaux nager contre le flanc de leurs mères, petits et gris — ils ne deviennent blancs qu’à l’âge adulte —, avec des mouvements d’une grâce maladroite qui faisait penser à des enfants apprenant à danser.
Téo les a regardés longtemps. Puis il a dit :
— J’en ai tué quarante-sept.
Il a dit ça comme on dit l’heure. Sans tremblement, sans pathos, avec la précision comptable d’un homme qui a porté un chiffre en lui pendant quarante ans et qui le sort enfin comme on sort une pierre de sa poche.
— Quarante-sept bélugas. Entre 1928 et 1935. Sept saisons.
J’ai posé le verre que j’essuyais. Je n’ai rien dit. Avec Téo, le silence était toujours la meilleure question.
— Le gouvernement payait quinze dollars par béluga, il a continué. Quinze dollars. C’était une fortune. Mon père en gagnait cinquante par mois comme pêcheur, quand il en gagnait. Quinze dollars pour un béluga mort. On prenait le fusil, on descendait à la Pointe à marée basse, et on tirait. C’était facile. Les bélugas sont des animaux confiants. Ils s’approchent. Ils viennent vers toi. Ils ne savent pas ce qu’est un fusil.
Il a bu une gorgée de thé. Sa main ne tremblait pas. Rien ne tremblait chez Téo — ni les mains, ni la voix, ni les yeux. Le tremblement était à l’intérieur, enfoui si profond qu’il aurait fallu creuser à travers quarante ans de silence pour l’atteindre.
— On disait que les bélugas mangeaient la morue et le saumon. Que c’était à cause d’eux que les pêcheurs ne prenaient plus rien. Le gouvernement avait envoyé des fonctionnaires, des scientifiques — enfin, des gens qui se disaient scientifiques — et ils avaient conclu que les bélugas étaient des nuisibles. Comme les loups, comme les ours. Des nuisibles qu’il fallait éliminer pour protéger l’industrie.
Il a prononcé le mot « industrie » avec le même détachement qu’il mettait à tout le reste, mais j’ai vu quelque chose passer dans ses yeux — un éclat, bref, dur, qui n’était pas de la colère mais quelque chose de plus ancien que la colère, quelque chose qui ressemblait au mépris qu’un homme éprouve pour sa propre bêtise quand il la reconnaît enfin, des décennies trop tard.
— Ils avaient tort, j’ai dit.
— Ils avaient tort. Les bélugas ne mangent pas de morue. Ils ne mangent pas de saumon. Ils mangent du capelan, des lançons, des vers marins. Des petites choses. Des choses que personne ne pêche. Les fonctionnaires ne savaient pas ça. Ou ils le savaient et ils s’en fichaient. Quinze dollars par tête. L’industrie de la mort est toujours rentable, Noé.
* * *
— On les tuait à la Pointe-de-l’Islet, surtout. À marée basse, quand ils s’approchent pour se nourrir dans les hauts-fonds. Certains tiraient depuis la rive. D’autres prenaient les chaloupes et s’approchaient par la mer. Il y avait même des avions — je ne blague pas — des avions du gouvernement qui survolaient le fleuve et lâchaient des bombes sur les troupeaux. Des bombes. Sur des baleines blanches.
Il s’est arrêté. Le soleil avait tourné et la lumière des fenêtres du Coquart frappait maintenant la surface du comptoir en biais, faisant luire les marques de verre comme des cicatrices.
— Mon premier, c’était en octobre 1928. J’avais vingt-quatre ans. J’étais jeune, j’avais faim, j’avais une femme et un fils. Quinze dollars. J’ai pris le fusil de mon père — un Lee-Enfield de la guerre, acheté au surplus militaire — et je suis descendu à la Pointe à marée basse.
Il décrivait la scène avec une minutie presque photographique — le ciel gris, l’odeur du varech, le bruit des galets sous ses bottes, le froid de l’eau qui montait jusqu’aux chevilles. Et les bélugas — quatre ou cinq, un petit groupe, des femelles avec un veau, qui nageaient lentement dans le chenal entre la Pointe et la baie, leurs dos blancs affleurant comme des lunes à la surface de l’eau.
— Le premier, je l’ai tiré à trente mètres. Une femelle. La balle est entrée juste derrière l’évent — le trou par lequel elles soufflent. Elle a fait un bond — pas un bond de peur, un bond de surprise, comme si elle n’arrivait pas à comprendre ce qui lui arrivait. Et puis elle s’est enfoncée. Et le sang est monté à la surface.
Il a fermé les yeux une seconde. Une seule seconde.
— Le sang d’un béluga est très rouge, Noé. Plus rouge que le sang humain. Plus épais, aussi. Il reste à la surface longtemps, il forme des cercles qui s’élargissent, et l’eau autour devient rose, puis rouge, puis noire. Et les autres bélugas — tu sais ce qu’elles font ?
— Non.
— Elles restent. Elles ne fuient pas. Elles tournent autour du corps. Elles appellent. Elles font des sons — des cris, des grincements, des sifflements. Des sons que je n’avais jamais entendus. Des sons que je n’ai plus jamais oubliés.
Le bar était silencieux. Dehors, un béluga a soufflé dans la baie, comme une ponctuation involontaire, comme si le fleuve lui-même commentait le récit.
— J’ai tué quarante-sept baleines blanches en sept saisons. Sept cents cinq dollars. Avec cet argent, j’ai nourri ma famille, j’ai acheté un canot, j’ai réparé la maison. Et chaque nuit, pendant quarante ans, j’ai entendu les sons.
* * *
Ce soir-là, après avoir fermé le bar, je suis sorti sur la Pointe.
Il faisait nuit — une nuit de fin juillet, pas tout à fait noire, avec cette luminosité résiduelle que le Nord garde en été, un bleu profond au-dessus du fjord qui ne devient jamais complètement noir, comme si le ciel refusait d’abandonner la terre à l’obscurité totale.
Je me suis assis sur le rocher plat que je connaissais par cœur — celui qui avance dans l’eau comme une langue de pierre et d’où on voit, à droite, l’embouchure du Saguenay, et à gauche, la baie de Tadoussac avec l’hôtel au toit rouge endormi au-dessus de la plage.
J’ai attendu.
Ils sont venus vers minuit. Trois souffles d’abord, courts, rapides, du côté du fjord. Puis un quatrième, plus long, plus lent, plus près. J’ai plissé les yeux dans le noir — et je les ai vus. Deux dos blancs, lumineux comme de la porcelaine dans la nuit bleutée, qui glissaient à la surface de l’eau sans bruit, sans éclaboussure, avec une fluidité qui n’appartenait à aucun monde terrestre. Ils passaient devant moi à vingt mètres, peut-être moins, et l’un d’eux a tourné légèrement la tête — je jure qu’il a tourné la tête — et pendant une fraction de seconde, j’ai vu un œil. Un œil petit, rond, noir, brillant, qui me regardait avec une intelligence calme, sans peur, sans curiosité excessive, avec simplement l’attention polie d’un être qui sait que vous êtes là et qui décide de ne pas vous en vouloir.
Puis ils ont soufflé ensemble — un double geyser qui s’est élevé dans la nuit bleue comme deux prières — et ils ont disparu dans le noir du fjord, emportant avec eux quarante ans de culpabilité qui n’était pas la mienne mais que je portais quand même, parce qu’on porte toujours la culpabilité de ceux qu’on aime, comme on porte leur silence et leurs histoires, sur ses épaules, dans ses os, dans le creux de ses mains quand on essuie un verre et qu’on écoute le fleuve.
Les collines de Totouskak dormaient de chaque côté de la baie, arrondies, douces, comme les seins d’une femme endormie. Et quelque part, dans les eaux noires, les enfants de la femme couchée nageaient en silence, leurs chants inaudibles pour les oreilles humaines, mais présents — toujours présents — dans les profondeurs du fleuve qui continue.
CHAPITRE 7 — Le capitaine
Le capitaine Bouchard avait une façon de boire qui ressemblait à une navigation.
Il approchait le verre de ses lèvres avec la même lenteur calculée qu’il mettait à approcher le Richelieu du quai — un mouvement infime, millimétré, où chaque fraction de seconde comptait et où la précipitation aurait été non seulement une erreur mais une faute morale. Il buvait une gorgée, reposait le verre, attendait que le gin trouve sa place en lui, et recommençait. Un verre de gin durait quarante-cinq minutes. C’était chronométrique. C’était beau.
Mais ce soir-là — un soir d’août, lourd, immobile, avec cette chaleur épaisse que le fleuve exhale parfois quand les courants chauds du golfe remontent jusqu’à Tadoussac —, le capitaine buvait autrement. Plus vite. Avec une sorte d’urgence contenue, comme un homme qui sait qu’il n’a plus le temps de naviguer et qui décide de couler dignement.
Le bar était presque vide. Les habitués étaient au concert — un quatuor à cordes jouait dans le hall de l’hôtel, Schubert ou Brahms, je ne me souviens plus, et les notes montaient jusqu’au Coquart par l’escalier de service, assourdies, transformées en un bourdonnement lointain qui ressemblait au chant des bélugas entendu depuis la terre.
Bouchard était assis à sa place — le tabouret du milieu, face à la baie — et il regardait la nuit. La baie était noire, ponctuée seulement par les feux de position du Richelieu au mouillage, deux points rouges et verts qui oscillaient imperceptiblement avec la houle, comme les yeux d’un animal endormi.
— Noé, il a dit, est-ce que tu sais comment le Québec a brûlé ?
Je savais. Tout le monde sur le fleuve savait. Mais je savais aussi que le capitaine ne posait pas une question — il ouvrait une porte, et ce qui se trouvait derrière était trop lourd pour être porté seul.
— Août 1950, j’ai dit.
— Le 14 août 1950. Deux heures du matin. Le Québec remontait de Tadoussac vers Montréal avec trois cent cinquante passagers à bord. Le feu a pris dans la lingerie — un court-circuit, probablement, ou un mégot oublié, on n’a jamais vraiment su. Les flammes se sont propagées par les conduits de ventilation. En vingt minutes, le pont supérieur était un brasier.
Il a vidé son verre. J’ai versé sans attendre.
— J’étais sur le Richelieu. On naviguait à six heures derrière le Québec, même route, même direction. On a vu la lueur dans le ciel bien avant de voir le bateau. Une lueur orange, très haute, qui se reflétait sur l’eau comme un deuxième soleil. Et puis on a entendu les appels radio. Et puis on a compris.
Il a tourné le verre entre ses doigts — lentement, mécaniquement, comme un homme qui récite un chapelet sans y croire.
— Sept morts. Sept personnes brûlées vives ou noyées dans le Saint-Laurent, en pleine nuit, en plein été. Le Québec a été remorqué jusqu’à Québec — la ville — et on l’a laissé crever sur la grève pendant trois ans avant de le démolir. Trois ans. Comme un cadavre qu’on n’ose pas enterrer.
Il s’est tu. La musique du quatuor à cordes montait toujours par l’escalier, un mouvement lent, quelque chose en mineur qui ressemblait à un requiem involontaire.
— Après ça, les gens ont eu peur. Pas tout de suite — la peur est venue plus tard, quand les journaux ont publié les photos, quand les témoins ont raconté, quand les familles des morts ont fait leurs procès. La peur est comme la marée, Noé. Elle monte lentement, mais elle monte. Et quand elle est là, elle emporte tout.
* * *
— Tu sais ce qui tue un bateau, Noé ? Ce n’est pas le feu. Ce n’est pas la tempête. Ce n’est pas les récifs. C’est l’indifférence.
Il avait commandé un troisième gin — fait sans précédent dans l’histoire de nos soirées. Le troisième gin du capitaine Bouchard, c’était comme la troisième corne d’un navire en détresse : un signal que les choses avaient dépassé le seuil du contrôlable.
— Quand les gens ont commencé à prendre l’avion, à prendre l’automobile, à vouloir aller vite, toujours plus vite — le bateau est devenu un objet de musée. Un bibelot. Les croisières sur le Saguenay, c’était pour les vieux, pour les nostalgiques, pour les gens qui avaient le temps de vivre. Et le temps de vivre, Noé, c’est la première chose qu’on supprime quand on veut aller vite.
Il parlait du Richelieu comme on parle d’un être aimé en phase terminale — avec une tendresse lucide, dépourvue d’illusion, qui reconnaissait la beauté de ce qui partait sans prétendre le retenir.
— Cinquante cabines de première classe. Seize canots de sauvetage. Une salle à manger de deux cents couverts avec des lustres en cristal et des nappes blanches. Un pont promenade de cent cinquante pieds, avec des chaises longues en teck et des couvertures de laine pour les nuits fraîches. Et un bar — pas aussi beau que le tien, mais pas mal — où les passagers buvaient du champagne en regardant les caps de Charlevoix défiler au ralenti.
Il a souri.
— Tu sais où il va finir, le Richelieu ? En Belgique. Chez le ferrailleur. Trois mille cinq cents tonneaux de bois et d’acier transformés en clous, en casseroles, en pièces de voiture. C’est ça, la fin d’un bateau blanc. C’est ça, la fin du monde.
J’ai voulu dire quelque chose — quelque chose de vrai, quelque chose qui aurait eu le poids et la densité du silence de Téo — mais je n’ai rien trouvé. Il n’y a pas de mots pour la fin du monde. Il n’y a que des gestes : verser un verre, essuyer le comptoir, baisser les lumières, fermer le bar. Les gestes du barman sont les derniers rites de la civilisation — quand tout le reste a disparu, il reste encore quelqu’un pour vous servir un dernier verre et vous dire bonne nuit.
— Bonne nuit, capitaine, j’ai dit quand il s’est levé.
Il a mis sa casquette — geste lent, solennel, automatique, le geste d’un homme qui n’existe pleinement que sous une casquette —, et il est sorti dans la nuit chaude d’août, et je l’ai regardé descendre vers le quai où le canot du Richelieu l’attendait, petit homme massif dans son uniforme bleu, marchant vers son navire condamné avec la même rectitude qu’il aurait mise à marcher vers l’éternité.
* * *
Le lendemain matin, très tôt, avant l’ouverture du bar, je suis descendu sur la plage.
Le Richelieu était au mouillage dans la baie, immobile, blanc, irréel dans la brume du matin. La marée était basse et le sable gris s’étendait en une langue plate jusqu’au bord de l’eau, jonché de varech, de coquillages et de ces galets ronds que le fleuve polit depuis des millénaires avec la patience d’un artisan qui n’est jamais pressé.
Je me suis assis sur un rocher et j’ai regardé le bateau.
Il était beau. Je le dis sans nostalgie, sans sentimentalisme — il était objectivement beau, de cette beauté fonctionnelle que possèdent les choses conçues pour un usage précis et qui, par la grâce de leur proportion et de leur justesse, transcendent leur fonction. La coque blanche, les deux cheminées, la ligne du pont qui décrivait une courbe à peine perceptible entre la proue et la poupe — tout cela avait été pensé, dessiné, construit par des hommes qui savaient que la beauté n’est pas un luxe mais une nécessité, que naviguer sur un fleuve est un acte qui mérite d’être accompli avec élégance, et qu’un bateau laid est un bateau qui ne mérite pas de flotter.
L’année prochaine, il n’y aurait plus de bateau dans la baie. Plus de cheminées noires, blanches et rouges. Plus de corne grave le matin. Plus de passagers en couleurs claires descendant la passerelle. Plus rien qu’une baie vide, le fjord, les bélugas, et l’hôtel au toit rouge fermé comme un cercueil.
Un béluga a soufflé près de la coque du Richelieu, et pendant un instant absurde, j’ai eu l’impression que la baleine et le bateau se regardaient — deux créatures blanches flottant sur les mêmes eaux, l’une mortelle, l’autre éternelle, et aucune des deux ne sachant laquelle était laquelle.
CHAPITRE 8 — Septembre 42
C’est un soir de la mi-août que le souvenir est revenu.
Je ne l’avais pas convoqué. Les souvenirs de guerre ne se convoquent pas — ils arrivent comme les U‑boots arrivaient dans le Saint-Laurent en 1942, sans prévenir, par en dessous, en crevant la surface de la vie ordinaire avec une violence qui laisse des trous dans l’eau.
J’étais en train de fermer le bar. Les derniers clients étaient partis, Harriet était rentrée au cottage une heure plus tôt, et je rangeais les verres en écoutant le silence du Coquart — ce silence particulier de fin de soirée qui n’est pas une absence de bruit mais une présence de calme, un calme actif, vibrant, comme la surface du fleuve quand le vent tombe et que tout se fige dans une immobilité qui contient en elle toutes les tempêtes passées et à venir.
Et c’est là que ça m’est tombé dessus.
* * *
Septembre 1942. J’avais vingt et un ans. Je n’étais pas encore barman — j’étais homme à tout faire, embauché par le directeur de l’hôtel trois mois après l’inauguration parce que la moitié du personnel masculin était parti à la guerre et qu’il fallait des bras pour porter les valises, cirer les parquets, décharger les livraisons et faire tout ce que les femmes de chambre ne pouvaient pas faire, non par incapacité mais par convention.
L’hôtel était neuf. Les murs sentaient encore la peinture et le bois fraîchement coupé. Les collections de Coverdale venaient d’arriver — des caisses partout, dans le hall, dans les couloirs, sur les paliers, avec cette écriture impérieuse au pochoir : FRAGILE — CANADA STEAMSHIP LINES — COVERDALE COLLECTION. Le vieil homme supervisait le déballage avec une fébrilité de père devant un berceau, vérifiant chaque objet, inspectant chaque cadre, refusant de confier à quiconque le soin de planter un clou.
Et pendant ce temps, à deux cents kilomètres en aval, les sous-marins allemands torpillaient des navires dans le fleuve.
On le savait. On ne le disait pas. Le gouvernement avait imposé la censure — les journaux n’avaient pas le droit de rapporter les attaques, et les rares informations qui filtraient arrivaient par bouche à oreille, déformées, amplifiées par la peur, transformées en rumeurs grotesques. Des sous-marins dans le Saint-Laurent ? Des nazis dans le fleuve de Cartier, de Champlain, de Montcalm ? C’était impossible. C’était absurde. C’était vrai.
En mai, le Nicoya et le Leto avaient été coulés au large de la Gaspésie. En juillet, trois navires d’un même convoi avaient été torpillés près de l’île du Bic. Et en septembre — septembre 1942, le mois où le souvenir a son poids le plus lourd —, le HMCS Charlottetown avait été torpillé à l’embouchure du Saguenay.
À l’embouchure du Saguenay. C’est-à-dire devant Tadoussac. C’est-à-dire dans les eaux que je voyais chaque jour depuis les fenêtres de l’hôtel. C’est-à-dire là où les bélugas soufflaient.
* * *
Le Charlottetown était une corvette. Un petit navire de guerre, cent quatre-vingt-dix pieds, armé de grenades sous-marines, affecté à l’escorte des convois dans le golfe. Il revenait de mission avec un dragueur de mines, le Clayoquot, et ils remontaient le Saguenay vers leur base de Gaspé quand le U‑517 les a repérés.
Deux torpilles dans le flanc tribord. Le bateau a coulé en quatre minutes.
Quatre minutes. Le temps de servir un gin tonic, de couper une rondelle de citron, de poser le verre sur le sous-verre et de sourire au client. Quatre minutes, et un navire de guerre disparaît sous la surface du fleuve, à portée de vue de l’Hôtel Tadoussac, dont le toit rouge brillait au soleil de septembre comme une carte postale obscène.
Dix morts. Le capitaine parmi eux.
Quand les grenades sous-marines du Charlottetown ont explosé dans l’eau — déclenchées par la pression de la profondeur alors que le bateau coulait —, les survivants qui nageaient à la surface ont été tués par le souffle. Tués par leurs propres armes. Le fleuve, ce jour-là, était plein de débris, de fuel, de corps, et de bélugas qui nageaient entre les morts avec leur indifférence magnifique de créatures qui ont vu pire que les guerres des hommes.
* * *
Je me souviens du bruit.
Pas du bruit de l’explosion — je n’étais pas sur la rive à ce moment-là, j’étais dans la réserve de l’hôtel en train de déballer une caisse de cognac. Je me souviens d’un son sourd, lointain, étouffé, qui aurait pu être un coup de tonnerre ou le claquement d’une porte si je n’avais pas su, au fond de moi, avec la certitude de ceux qui vivent au bord de l’eau et qui lisent le fleuve comme d’autres lisent le ciel, que ce bruit-là ne venait pas du ciel.
Après, il y a eu le silence. Puis les sirènes — pas celles de l’hôtel, celles du village, le signal de la protection civile qu’on n’avait jamais entendu à Tadoussac et qu’on n’entendrait plus jamais. Puis les canots de sauvetage qui partaient du quai, avec des pêcheurs et des marins bénévoles qui ramaient vers l’embouchure du Saguenay dans la lumière dorée de septembre. Puis l’attente. Puis les corps.
Ils ont ramené les survivants au quai de Tadoussac. Des hommes en uniforme, trempés, couverts de mazout, certains blessés, certains en état de choc, avec ce regard vitreux que j’allais retrouver deux ans plus tard en Hollande, chez les soldats qui ont vu trop de choses pour que leurs yeux fonctionnent encore normalement.
Et pendant tout ce temps, à l’Hôtel Tadoussac, Coverdale continuait à accrocher ses tableaux.
Ce n’était pas de l’indifférence. Coverdale savait. Tout le monde savait. Mais que pouvait-il faire ? Décrocher les aquarelles ? Fermer l’hôtel ? Annuler la saison ? La guerre était partout et nulle part — elle était dans le fleuve, sous le fleuve, dans les journaux censurés et dans les murmures des cuisinières, mais elle n’était pas dans le hall de l’hôtel, pas dans les couloirs où les tableaux trouvaient leur lumière, pas dans le bar où les passagers des bateaux blancs buvaient leur gin en regardant le fjord. L’hôtel était une bulle. Une fiction. Un décor de théâtre monté au-dessus d’un champ de bataille, avec des lustres en cristal et des draps empesés et un barman — pas encore moi, un autre, un homme dont j’ai oublié le nom — qui versait du scotch dans des verres propres pendant que des marins mouraient à trois kilomètres de là.
* * *
Et puis il y a eu l’espion.
En novembre 1942, le U‑518 avait fait surface dans la baie de Chaleurs, près de New Carlisle, et un homme en avait débarqué. Werner von Janowski. Un agent allemand. Il avait pataugé jusqu’à la plage en pleine nuit, avec de faux papiers canadiens, une radio, et des instructions pour espionner les mouvements de navires dans le golfe.
Il a été arrêté le lendemain matin à la gare de New Carlisle. Il portait un pardessus humide, il sentait le diesel de sous-marin, et il avait tenté de payer son billet de train avec des billets de banque canadiens qui n’avaient plus cours depuis trois ans. L’espion le plus incompétent de la Seconde Guerre mondiale, disaient les gens — et ils riaient, parce que rire d’un espion incompétent est plus facile que d’admettre qu’un sous-marin nazi s’est approché assez près de vos côtes pour y débarquer un homme.
Quand j’ai appris cette histoire — des mois plus tard, quand la censure s’est un peu relâchée —, j’ai pensé à une chose. Si un sous-marin pouvait faire surface dans la baie de Chaleurs et débarquer un espion, qu’est-ce qui l’empêchait de faire surface dans la baie de Tadoussac ? Qu’est-ce qui empêchait un périscope de surgir entre les bélugas, un soir d’été, pendant que les clients du Coquart buvaient leur cocktail en admirant le coucher de soleil ?
Rien. Rien ne l’empêchait. Et c’est peut-être ça, le souvenir le plus lourd — non pas la violence, non pas les morts, mais l’idée que la guerre était venue nager dans les mêmes eaux que les baleines, et que la surface du fleuve, cette surface que je regardais chaque jour depuis le bar, cette surface lisse et trompeuse, avait contenu en même temps la beauté et l’horreur, les souffles des bélugas et les torpilles des U‑boots, les aquarelles de Coverdale et les corps des marins, et que rien — ni le toit rouge de l’hôtel, ni les draps de Madeleine, ni les verres du Coquart — n’avait pu séparer les deux.
* * *
J’ai rouvert les yeux.
J’étais au Coquart. Août 1965. Vingt-trois ans avaient passé. Le comptoir d’érable était sous mes mains, lisse, familier, réel. Les fenêtres en arc donnaient sur la baie endormie. Les glaçons fondaient dans le bac avec un crépitement doux. Et quelque part dans ma poitrine, le bruit sourd de septembre 42 continuait de résonner, non pas comme un souvenir mais comme une vibration permanente, un infrabasse que seul le corps perçoit et que la mémoire refuse d’éteindre.
J’ai fermé le bar. J’ai éteint les lumières. Et je suis resté un moment dans le noir, debout derrière le comptoir, les mains à plat sur le bois, écoutant l’hôtel respirer et le fleuve murmurer de l’autre côté des vitres, ce fleuve qui avait vu passer les canots de Cartier, les fourrures de Chauvin, les prières des Jésuites, les bateaux blancs de Coverdale, les torpilles de la Kriegsmarine, et les bélugas, toujours les bélugas, les enfants blancs de la femme couchée, nageant dans les profondeurs avec une patience de plusieurs millénaires, indifférents aux guerres, aux hôtels et aux barmans qui les regardent depuis la rive en essayant de comprendre pourquoi le monde est fait de tant de beauté et de tant de destruction, et pourquoi les deux coexistent si bien dans le même fleuve, dans les mêmes eaux, sous le même ciel.