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La ville creuse

La ville creuse

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Harwood

Har­wood vint me trou­ver le len­de­main, un jeu­di. Pas au bar, pas au lob­by — dans mon bureau, au pre­mier étage, une pièce que je fer­mais rare­ment à clé et où il s’é­tait ins­tal­lé avant mon arri­vée, assis dans mon fau­teuil, der­rière mon bureau, avec cette désin­vol­ture sou­ve­raine qui était sa façon d’oc­cu­per l’es­pace d’au­trui. Il lisait un dos­sier qu’il refer­ma à mon entrée — je ne vis pas ce que c’é­tait — et me sou­rit comme si c’é­tait moi qui le déran­geais chez lui.

— Nas­ser. Asseyez-vous.

— C’est mon bureau, mon­sieur Harwood.

— Rai­son de plus pour vous asseoir confortablement.

Il se leva, me céda le fau­teuil avec un geste de cour­toi­sie exa­gé­rée, et prit la chaise en face. Il por­tait sa tenue habi­tuelle — che­mise en lin, pan­ta­lon de toile claire, mocas­sins — et il avait cet air frais, repo­sé, impec­ca­ble­ment rasé des hommes qui dorment bien parce qu’ils ont la conscience suf­fi­sam­ment flexible pour ne pas être déran­gée par les détails.

— Votre archi­tecte a per­cé un mur dans le sous-sol, dit-il.

Je ne deman­dai pas com­ment il le savait. C’eût été naïf. Har­wood savait tout ce qui se pas­sait dans un rayon de trois cercles autour de l’am­bas­sade amé­ri­caine, et l’hô­tel Al Urdon était dans ce rayon.

— Oui, dis-je.

— Et il a trou­vé quelque chose.

— Oui.

— Et vous, Nas­ser — vous l’a­vez vu aussi ?

— Oui.

Un silence. Har­wood croi­sa les jambes, ajus­ta le pli de son pan­ta­lon — un geste méca­nique, une manière de gagner du temps ou de me faire com­prendre qu’il avait tout le temps du monde.

— J’ai une ques­tion à vous poser, dit-il. Et j’ai­me­rais que vous y répon­diez hon­nê­te­ment, en tant qu’­homme, pas en tant que direc­teur d’hô­tel. D’accord ?

— D’ac­cord.

— Qu’est-ce que vous avez senti ?

La ques­tion me prit au dépour­vu. Je m’at­ten­dais à des injonc­tions — refer­mez le mur, expul­sez Breit­ner, oubliez ce que vous avez vu. Pas à cela. Pas à cette curio­si­té nue, presque intime.

— J’ai sen­ti du froid, dis-je. De l’air froid. Et une odeur de pierre mouillée. Et un silence qui n’é­tait pas normal.

— Pas nor­mal comment ?

— Un silence qui avait un poids. Comme s’il occu­pait l’es­pace, au lieu d’être l’ab­sence de bruit. Je ne sais pas com­ment l’ex­pli­quer autrement.

Har­wood hocha la tête. Len­te­ment. Comme un homme qui entend confir­mer ce qu’il sait déjà.

— Nas­ser, dit-il. Je vais vous racon­ter quelque chose que je ne suis pas auto­ri­sé à vous racon­ter. Je le fais parce que je vous estime, parce que cet hôtel est un endroit que j’aime bien, et parce que je crois que vous avez le droit de savoir avant de prendre votre décision.

Il se leva, alla à la fenêtre, regar­da la ville un moment — les col­lines blanches, la Cita­delle au loin, les antennes de radio, les mina­rets. Puis il se retour­na vers moi.

— Quand les Bri­tan­niques admi­nis­traient la Trans­jor­da­nie, dans les années vingt et trente, ils ont fait des rele­vés topo­gra­phiques sys­té­ma­tiques du pays. Des rele­vés très com­plets — géo­dé­siques, géo­lo­giques, hydro­lo­giques. Ils car­to­gra­phiaient tout. C’é­tait leur manière de pos­sé­der un ter­ri­toire : le mesu­rer. Par­mi ces rele­vés, il y en a un — un rap­port géo­lo­gique de 1934, clas­sé secret à l’é­poque et jamais déclas­si­fié — qui concerne les col­lines d’Am­man. Ce rap­port note l’exis­tence, sous plu­sieurs des sept col­lines, d’a­no­ma­lies dans la struc­ture géo­lo­gique. Des cavi­tés. Des espaces vides, de dimen­sions variables, à des pro­fon­deurs allant de cinq à vingt mètres sous la sur­face. Le rap­port les attri­bue à des phé­no­mènes kars­tiques — des dis­so­lu­tions natu­relles du cal­caire par l’eau sou­ter­raine, rien de mys­té­rieux. Mais il note aus­si — et c’est là que ça devient inté­res­sant — que cer­taines de ces cavi­tés pré­sentent des parois de com­po­si­tion miné­ra­lo­gique dif­fé­rente de la roche envi­ron­nante. Une roche plus sombre, plus dense. Non identifiée.

— Com­ment connais­sez-vous ce rapport ?

— Parce que mon pré­dé­ces­seur à l’am­bas­sade, un homme nom­mé Sco­field, l’a obte­nu des Bri­tan­niques en 1957, dans le cadre d’un échange de ren­sei­gne­ments. La géo­lo­gie du sous-sol d’Am­man inté­res­sait Washing­ton pour des rai­sons que vous pou­vez devi­ner — en cas de conflit, il est utile de savoir ce qu’il y a sous une capi­tale alliée. Des abris. Des tun­nels. Des points faibles. Sco­field a lu le rap­port et l’a clas­sé sans suite. Mais il a ajou­té une note manus­crite en marge que j’ai trou­vée quand j’ai repris son bureau. La note dit ceci — je la cite de mémoire : « Les ano­ma­lies signa­lées sous les col­lines 2 et 3 méritent une inves­ti­ga­tion dis­crète. La com­po­si­tion des parois ne cor­res­pond à aucune for­ma­tion géo­lo­gique connue dans la région. Recom­mande enquête tech­nique avant toute construc­tion majeure dans ces secteurs. »

— Les col­lines 2 et 3, dis-je. Le deuxième et le troi­sième cercle. L’emplacement de l’hôtel.

— L’emplacement de l’hôtel.

Je res­tai silen­cieux un moment. Dehors, un appel à la prière s’é­le­va — celui de la mos­quée du roi Abdal­lah, la plus proche — et sa mélo­pée cou­vrit les bruits de la rue pen­dant quelques ins­tants, impo­sant son propre silence par-des­sus celui de la ville.

— Pour­quoi me racon­tez-vous tout cela, mon­sieur Harwood ?

— Parce que je veux que vous refer­miez ce mur.

Il dit cela avec une dou­ceur qui n’a­vait rien de mena­çant. C’é­tait la dou­ceur d’un homme qui for­mule une requête, pas un ordre. Mais der­rière la dou­ceur, il y avait quelque chose de ferme — une déter­mi­na­tion qui ne venait pas de Har­wood lui-même mais de quelque chose de plus grand que lui, une ins­ti­tu­tion, un pays, une logique qui dépas­sait la conver­sa­tion entre deux hommes dans un bureau d’hôtel.

— Refer­mer le mur, répétai-je.

— Refer­mer le mur. Rebou­cher. Faire comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Et deman­der à votre archi­tecte de prendre le pro­chain vol pour Zurich.

— Pour­quoi ?

— Parce que ce qui est sous cet hôtel — ce qui est sous cette ville — ne nous concerne pas. Pas moi, pas vous, pas Breit­ner, pas Giu­lia Man­ci­ni. Ça ne concerne per­sonne de vivant. C’est quelque chose d’an­cien, d’i­nerte, et d’i­nof­fen­sif tant qu’on le laisse tran­quille. Mais si on l’ouvre, si on le mesure, si on le car­to­gra­phie, si on écrit des rap­ports et qu’on les publie — alors ça devient un pro­blème. Pas un pro­blème géo­lo­gique. Un pro­blème politique.

— Poli­tique ?

— Nas­ser. Nous sommes en 1963. La Jor­da­nie est un pays jeune, fra­gile, mena­cé de toutes parts. Le roi Hus­sein tient le pays à bout de bras, avec l’aide amé­ri­caine, avec le sou­tien dis­cret d’Is­raël, avec la loyau­té de ses Bédouins. Tout repose sur une idée : que la Jor­da­nie est un pays moderne, stable, tour­né vers l’a­ve­nir. Que c’est un pays où l’on construit des hôtels, pas un pays où l’on creuse des mys­tères. Si demain quel­qu’un annonce qu’il y a, sous la capi­tale, un réseau de cavi­tés inex­pli­quées, d’o­ri­gine incon­nue, avec des parois de roche non iden­ti­fiée et des marques que per­sonne ne peut lire — qu’est-ce qui se passe ? Les jour­naux s’en emparent. Les nas­sé­riens y voient un signe de plus que la Jor­da­nie est un pays arrié­ré, super­sti­tieux, indigne de la moder­ni­té arabe. Les archéo­logues débarquent. Les tou­ristes affluent — ou fuient. Et le roi, qui vient d’i­nau­gu­rer un hôtel pour mon­trer que tout va bien, se retrouve avec un mys­tère sous les pieds qui dit exac­te­ment le contraire.

Il fit une pause. Puis :

— Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas trou­ver, Nas­ser. Pas parce qu’elles sont dan­ge­reuses. Mais parce qu’elles com­pliquent le récit. Et le récit, en ce moment, a besoin d’être simple. La Jor­da­nie avance. Le roi est fort. L’hô­tel est beau. C’est le récit dont nous avons tous besoin — vous, moi, Hus­sein, l’A­mé­rique. Et ce récit ne laisse pas de place à un trou dans le sous-sol.

*     *     *

Je l’é­cou­tai. J’é­cou­tai chaque mot, et chaque mot était rai­son­nable, et chaque argu­ment était fon­dé, et je savais — avec la cer­ti­tude tran­quille d’un homme qui a pas­sé vingt ans à gérer des sur­faces — que Har­wood avait rai­son. Qu’il fal­lait rebou­cher. Qu’il fal­lait oublier. Que le récit avait besoin d’être simple.

Et pour­tant.

— Mon­sieur Har­wood, dis-je. Vous m’a­vez deman­dé de vous répondre en tant qu’­homme, pas en tant que direc­teur d’hô­tel. Je vais vous rendre la pareille. Vous me dites de refer­mer le mur. Très bien. Mais vous ne pou­vez pas me deman­der de faire comme si je n’a­vais rien vu. J’ai posé ma main sur la paroi de cet espace. J’ai sen­ti le froid. J’ai enten­du le silence. Et je sais — pas en tant que direc­teur, mais en tant qu’­homme, en tant qu’Am­ma­nais, en tant que fils de cette ville — que ce qui est en des­sous n’est pas un pro­blème poli­tique. C’est quelque chose d’autre. Quelque chose qui était là avant nous et qui sera là après nous. Et ce quelque chose, mon­sieur Har­wood, ne se sou­cie pas du récit.

Har­wood me regar­da. Son sou­rire — ce sou­rire amé­ri­cain, large, appré­cia­teur — avait dis­pa­ru. Il me regar­dait avec quelque chose qui res­sem­blait, pour la pre­mière fois, à du res­pect. Ou peut-être à de l’in­quié­tude. Les deux se res­semblent, chez cer­tains hommes.

— Je sais, dit-il dou­ce­ment. C’est bien pour cela qu’il faut refermer.

Il se leva. Alla à la porte. Se retourna.

— Nas­ser. Votre archi­tecte. Vous avez véri­fié auprès de la firme Hol­zer & Wen­ger qu’il était bien celui qu’il pré­ten­dait être ?

— Non.

— Vous devriez.

Il sor­tit. Je res­tai seul dans mon bureau, avec l’ap­pel à la prière qui s’a­che­vait, les bruits de la rue qui reve­naient, et quelque part en des­sous de moi, dans l’é­pais­seur de la col­line, Breit­ner qui mesu­rait le vide avec un mètre ruban, dans le silence, dans le noir, avec la patience d’un homme qui a toute l’é­ter­ni­té devant lui — ou qui la cherche.

Cha­pitre 10 — Le retour de Breitner

Deux jours pas­sèrent. Deux jours pen­dant les­quels je fis mon métier — accueillir les clients, véri­fier les comptes, super­vi­ser le ser­vice, sou­rire. L’hô­tel avait trou­vé son rythme. Les réser­va­tions affluaient. L’i­nau­gu­ra­tion avait pro­duit son effet : les ambas­sades nous envoyaient leurs visi­teurs, les hommes d’af­faires de pas­sage à Amman deman­daient le Al Urdon en prio­ri­té, et le Jor­dan Times avait publié un article élo­gieux sur la cui­sine de Faris, ce qui avait rem­pli le res­tau­rant trois soirs de suite. Tout allait bien. Tout allait exac­te­ment comme je l’a­vais voulu.

Et Breit­ner vivait dans mon sous-sol.

Pas lit­té­ra­le­ment — il remon­tait dor­mir quelques heures dans sa chambre, se dou­chait, chan­geait de che­mise. Mais l’es­sen­tiel de ses jour­nées, et une par­tie de ses nuits, il les pas­sait de l’autre côté du mur, dans l’es­pace de pierre noire, avec sa lampe à pétrole, son mètre ruban et son car­net. Yous­sef, le gar­çon d’é­tage, lui des­cen­dait des pla­teaux-repas — du pain, du fro­mage, du thé, des olives — et les remon­tait à moi­tié enta­més. Salim, l’ou­vrier, avait ins­tal­lé une échelle de for­tune pour faci­li­ter la des­cente et refu­sait désor­mais d’al­ler plus loin que le rebord du trou. Il disait que l’air d’en bas lui don­nait des maux de tête. Je crois qu’il avait peur, mais Salim était un homme de Mada­ba, et les hommes de Mada­ba n’ad­mettent pas la peur — ils l’ap­pellent pru­dence, ce qui revient au même mais sonne mieux.

Je ne des­cen­dis pas. Je résis­tai. Chaque matin, en tra­ver­sant le lob­by pour aller à mon bureau, je pas­sais devant la porte du sous-sol et je sen­tais — ou croyais sen­tir — un cou­rant d’air froid qui fil­trait sous la porte, une haleine de pierre, un appel muet. Et chaque matin, je conti­nuais mon che­min, je mon­tais l’es­ca­lier, j’ou­vrais mon bureau, je m’as­seyais der­rière ma table et je fai­sais ce que font les direc­teurs d’hô­tel : je main­te­nais la surface.

*     *     *

Le troi­sième jour — nous étions le 20 mars —, Breit­ner remonta.

Je le vis d’a­bord de loin, depuis la récep­tion, comme une sil­houette qui émer­geait de l’es­ca­lier de ser­vice. Il mar­chait len­te­ment, avec cette démarche un peu raide des gens qui sont res­tés long­temps dans une pos­ture incon­for­table — accrou­pis, age­nouillés, cour­bés sous un pla­fond bas. Il tenait son car­net dans une main et sa lampe éteinte dans l’autre. Sa che­mise était tachée de pous­sière noire — pas la pous­sière grise du béton, une pous­sière plus sombre, plus fine, celle de la roche incon­nue — et ses che­veux, d’or­di­naire cou­pés court et dis­ci­pli­nés, étaient en désordre, comme s’il avait pas­sé la main dedans des cen­taines de fois en réfléchissant.

Mais c’est son visage qui me frappa.

Il avait chan­gé. Pas de manière spec­ta­cu­laire — pas amai­gri, pas vieilli, pas mar­qué par une épreuve visible. Chan­gé autre­ment. Comme si une ten­sion qui avait habi­té ses traits depuis son arri­vée — cette cris­pa­tion de l’homme qui cherche — s’é­tait relâ­chée. Son visage était lisse. Calme. Presque serein. Et ses yeux — ces yeux gris pâle, enfon­cés, qui avaient eu jusque-là l’in­ten­si­té de forets méca­niques — avaient une dou­ceur nou­velle, une sorte de dis­tance, comme s’ils regar­daient le monde depuis un endroit légè­re­ment en retrait de la sur­face des choses.

Il vint s’as­seoir au bar. Ahmad, sans qu’il eût besoin de deman­der, lui ser­vit un arak et un verre d’eau. Breit­ner but l’eau d’a­bord, d’un trait, puis l’a­rak, par petites gor­gées, en regar­dant devant lui avec cette séré­ni­té qui m’in­quié­tait plus que n’im­porte quelle agitation.

Je m’as­sis à côté de lui.

— Alors ? dis-je.

Il ouvrit son car­net. Les pages étaient cou­vertes de chiffres, de cro­quis, de nota­tions. Il les feuille­ta len­te­ment, comme un homme qui relit un jour­nal intime avant de le confier à quelqu’un.

— L’es­pace est plus grand que je ne le pen­sais, dit-il. Il s’é­tend sous toute l’aile est de l’hô­tel, et pro­ba­ble­ment au-delà — vers la Cita­delle. Je n’ai pas pu en atteindre les limites. Dans la direc­tion nord-est, les parois s’é­vasent et le pla­fond monte, et l’obs­cu­ri­té devient si épaisse que la lampe n’y suf­fit plus. On dirait que l’es­pace s’é­lar­git à mesure qu’on s’é­loigne du point d’en­trée — comme un enton­noir inver­sé, ou comme les branches d’un arbre qui partent d’un tronc unique.

— Et les marques ?

— Les marques sont par­tout. Des séries de traits ver­ti­caux, gra­vées dans la pierre à hau­teur d’homme. J’en ai comp­té plus de trois mille sur les parois acces­sibles. Elles ne sont pas déco­ra­tives. Ce sont des mesures — des uni­tés de lon­gueur, ou de temps, ou de quelque chose d’autre que je ne com­prends pas. Mais elles sont régu­lières. Espa­cées avec une pré­ci­sion qui sup­pose un ins­tru­ment — une règle, un com­pas, quelque chose d’é­qui­valent. Celui qui a fait cela n’é­tait pas un sau­vage grif­fon­nant sur un mur. C’é­tait un esprit orga­ni­sé. Un mesu­reur. Quel­qu’un comme moi.

Il dit cela sans iro­nie. C’é­tait un constat, pas une van­tar­dise. Breit­ner recon­nais­sait dans ces marques le geste de sa propre pro­fes­sion — la manie de mesu­rer, de quan­ti­fier, de tra­duire le monde en chiffres — et cette recon­nais­sance, je crois, était ce qui l’a­vait apai­sé. Il n’é­tait plus seul. Quel­qu’un, avant lui, des siècles ou des mil­lé­naires avant lui, avait fait exac­te­ment la même chose : des­cendre dans le noir, mesu­rer le vide, essayer de comprendre.

— Il y a autre chose, dit-il.

Il tour­na une page de son car­net et me mon­tra un cro­quis. Un des­sin rapide, au crayon, repré­sen­tant une sec­tion de paroi. Au milieu de la sec­tion, entou­rée de traits ver­ti­caux, une marque dif­fé­rente — pas un trait mais une forme. Un ovale allon­gé, avec une ligne hori­zon­tale en son centre. Comme un œil fer­mé. Ou comme une bouche close.

— J’ai trou­vé cela à envi­ron trente mètres du point d’en­trée, dans la direc­tion de la Cita­delle. C’est la seule marque qui ne soit pas un trait de mesure. La seule figure. Et elle est répé­tée — sept fois, à inter­valles régu­liers, le long de la paroi, comme si elle ponc­tuait un texte dont les traits seraient les mots.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je ne sais pas. Giu­lia sau­rait peut-être. Mais ce que je sais, c’est que ce sym­bole — cet œil fer­mé, ou cette bouche close, appe­lez-le comme vous vou­lez — est gra­vé plus pro­fon­dé­ment que les traits. Avec plus de force. Comme si celui qui l’a gra­vé vou­lait s’as­su­rer qu’il ne s’ef­fa­ce­rait pas. Qu’il dure­rait aus­si long­temps que la pierre elle-même.

Il refer­ma le carnet.

— Et puis il y a le sol, dit-il.

— Le sol ?

— Le sol de l’es­pace. Il n’est pas brut. Il n’est pas natu­rel. Il a été nive­lé. Apla­ni. Avec une régu­la­ri­té qui ne peut pas être le fait de l’é­ro­sion. Quel­qu’un a tra­vaillé ce sol — l’a taillé, l’a poli, l’a ren­du pra­ti­cable. Et sur ce sol, à cer­tains endroits, il y a des traces. Pas des empreintes — quelque chose de plus sub­til. Des usures. Des zones où la pierre est légè­re­ment plus claire, plus lisse, comme si quel­qu’un — ou quelque chose — avait mar­ché là, long­temps, très long­temps, en sui­vant tou­jours le même chemin.

— Des chemins.

— Des che­mins. Dans le noir. Sous la ville. Des che­mins qui ne mènent nulle part — ou qui mènent quelque part que je n’ai pas encore trouvé.

*     *     *

Il but la der­nière gor­gée de son arak. Ahmad, qui essuyait des verres au bout du comp­toir, ne nous regar­dait pas. Il avait cette dis­cré­tion des bons bar­mans — la capa­ci­té de deve­nir invi­sible quand la conver­sa­tion ne le concerne pas, ou le concerne trop.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je. Har­wood veut que je referme le mur.

— Je sais.

— Et vous ?

Il me regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux gris pâle, adou­cis, dis­tants — je vis quelque chose que je n’a­vais pas vu avant. Pas de la folie. Pas de l’ob­ses­sion. Quelque chose de plus tran­quille et de plus effrayant : de l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion d’un homme qui a trou­vé ce qu’il cher­chait et qui sait que la trou­vaille le dépasse, qu’elle est trop grande pour lui, trop ancienne, trop autre — et qui l’ac­cepte quand même, comme on accepte la mort, ou l’a­mour, ou l’é­vi­dence que le monde est plus vaste que ce qu’on en voit.

— L’hô­tel n’a pas été construit sur quelque chose, mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. Il a été construit pour cou­vrir quelque chose. Pas consciem­ment — les ingé­nieurs ne savaient pas, ou fai­saient sem­blant de ne pas savoir. Mais le ter­rain a dic­té. La col­line a pro­po­sé. Et l’hô­tel est deve­nu le bou­chon. Le cou­vercle. La der­nière couche posée sur un empi­le­ment de couches — Ammo­nites, Romains, Omeyyades, Cir­cas­siens, et main­te­nant vous — qui toutes, à leur manière, ont cou­vert le même vide.

— Et ce vide — qu’est-ce que c’est ?

— C’est le cœur de la ville. Le vrai cœur. Pas le centre géo­gra­phique, pas le siège du pou­voir, pas le souk ni la mos­quée. Le cœur au sens orga­nique. L’or­gane qui fait battre le reste. Les villes ne naissent pas au hasard, mon­sieur al-Kha­li­li. Elles naissent là où quelque chose les appelle — une source, un car­re­four, un port. Amman est née ici parce qu’il y avait quelque chose sous les col­lines. Quelque chose qui atti­rait les gens. Et qui, pério­di­que­ment, les repous­sait. L’at­trac­tion et la répul­sion — le double visage. Comme les têtes de la Citadelle.

Il se leva. Posa de l’argent sur le comp­toir — tou­jours le bon mon­tant, pas un fils de plus — et me dit, avec cette dou­ceur nou­velle qui était pire que n’im­porte quelle urgence :

— Vous pou­vez refer­mer le mur. Je ne m’y oppo­se­rai pas. Ce qui est en des­sous n’a pas besoin de nous pour conti­nuer. Il conti­nue­ra avec ou sans mur, avec ou sans hôtel, avec ou sans ville. Il a le temps. Plus de temps que vous et moi n’en aurons jamais.

Il mon­ta dans sa chambre. Je res­tai au bar. Ahmad posa un verre de thé devant moi sans que je l’eusse deman­dé, et je le bus en regar­dant la lumière du soir entrer par les baies vitrées du lob­by — cette lumière d’Am­man, dorée, oblique, qui fai­sait briller les marbres neufs et ne disait rien de ce qui se trou­vait en dessous.

Cha­pitre 11 — Le mur

Le len­de­main matin, la chambre 514 était vide.

Pas vide comme les jours pré­cé­dents — le lit pas défait, les plans éta­lés par­tout, le pas­se­port sur la table de nuit. Vide au sens plein du terme. Les plans avaient dis­pa­ru. La mal­lette avait dis­pa­ru. Le pas­se­port avait dis­pa­ru. Les vête­ments dans l’ar­moire — les deux che­mises de rechange, le pan­ta­lon de toile sombre, les chaus­sures de marche — avaient dis­pa­ru. Le sac de voyage n’é­tait plus là. La chambre avait été ren­due à son état d’o­ri­gine, comme si per­sonne ne l’a­vait jamais occu­pée. Comme si Karl Breit­ner n’a­vait jamais existé.

Un seul objet res­tait. Posé au centre du lit — le lit que Breit­ner n’a­vait presque jamais uti­li­sé —, comme un mes­sage ou un cadeau d’a­dieu : le mètre ruban. Son mètre ruban de métal, celui qu’il avait sor­ti de sa mal­lette le pre­mier jour, celui avec lequel il avait mesu­ré les cou­loirs, les fenêtres, les murs, l’es­pace man­quant, le vide. Il était dérou­lé sur toute sa lon­gueur — cinq mètres — et tra­ver­sait le lit en dia­go­nale, du coin supé­rieur gauche au coin infé­rieur droit, comme une ligne tra­cée sur une carte, comme un che­min, comme une mesure ultime dont je ne connais­sais pas l’objet.

Yous­sef, qui avait fait la décou­verte en venant pré­pa­rer la chambre, me regar­dait avec des yeux ronds.

— Il est par­ti, dit-il.

— Quand ?

— Cette nuit. Per­sonne ne l’a vu sor­tir. Le veilleur de nuit dit qu’il ne l’a pas vu pas­ser par le lobby.

Je ramas­sai le mètre ruban. Il était froid dans ma main — plus froid qu’un objet métal­lique lais­sé dans une chambre chauf­fée n’au­rait dû l’être. Je le repliai, le glis­sai dans ma poche, et des­cen­dis au sous-sol.

*     *     *

Le trou dans le mur était tel que nous l’a­vions lais­sé — une ouver­ture irré­gu­lière, de la taille d’un homme accrou­pi, dans le béton de l’aile est. L’é­chelle de for­tune posée par Salim était tou­jours en place. Le cou­rant d’air froid mon­tait de l’obs­cu­ri­té, régu­lier, patient. Et le silence — ce silence de l’autre côté — était là, com­pact, immo­bile, comme un lac sou­ter­rain dont la sur­face ne ride jamais.

Je m’ap­pro­chai du bord. Je me pen­chai. J’appelai :

— Mon­sieur Breitner ?

Ma voix des­cen­dit dans l’es­pace et ne revint pas. Pas d’é­cho. Pas de réver­bé­ra­tion. Le silence l’ab­sor­ba comme une éponge absorbe l’eau — com­plè­te­ment, ins­tan­ta­né­ment, sans trace. Comme si l’es­pace en des­sous n’a­vait pas de parois sur les­quelles un son pût rebon­dir. Ou comme si les parois étaient faites pour absor­ber les sons, pour empê­cher les voix de remonter.

Breit­ner n’é­tait pas là. Breit­ner n’é­tait nulle part. Il était par­ti — par la porte de l’hô­tel sans que le veilleur le vît, ou par le trou dans le mur vers un endroit que je pré­fé­rais ne pas ima­gi­ner. Il avait lais­sé son mètre ruban et empor­té tout le reste. Ses plans, ses cro­quis, la vieille carte avec les cavi­tés en poin­tillés, son car­net avec les trois mille traits et les sept yeux fer­més. Tout cela avait dis­pa­ru avec lui, comme si le savoir qu’il avait accu­mu­lé en dix jours ne pou­vait pas res­ter en sur­face — comme s’il devait être empor­té, enfoui, remis en dessous.

*     *     *

Je fis rebou­cher le mur ce jour-là.

Salim tra­vailla seul, en silence, avec du mor­tier et des par­paings. Il maçon­na l’ou­ver­ture avec la rapi­di­té effi­cace d’un homme qui veut en finir. Quand il eut ter­mi­né, le mur avait retrou­vé son appa­rence — un mur de sous-sol, brut, ano­nyme, sans signe qu’il eût jamais été per­cé. Seule une légère dif­fé­rence de teinte — le mor­tier frais plus clair que le béton ancien — tra­his­sait l’in­ter­ven­tion. Dans quelques semaines, la pous­sière du sous-sol recou­vri­rait cette dif­fé­rence, et il n’y aurait plus rien à voir.

Salim ran­gea ses outils, se lava les mains au robi­net de la buan­de­rie, et vint me trou­ver dans le cou­loir. Il avait les yeux rouges — de la pous­sière, ou d’autre chose.

— C’est fait, dit-il.

— Mer­ci, Salim.

— Mon­sieur al-Khalili.

— Oui ?

— L’ar­chi­tecte. Il n’est pas sor­ti par la porte.

— Com­ment le sais-tu ?

— Parce que j’ai véri­fié le registre du veilleur. Et parce que j’ai véri­fié l’é­chelle, ce matin, avant de rebou­cher. L’é­chelle était posée du côté d’en bas. Pas du côté d’en haut. Quel­qu’un l’a­vait tirée de l’autre côté, depuis l’in­té­rieur de l’espace.

Je ne répon­dis pas. Salim ne dit rien de plus. Il ramas­sa sa caisse à outils et s’en alla, et je res­tai seul dans le sous-sol, devant le mur neuf, avec le mètre ruban de Breit­ner dans ma poche et le silence de l’autre côté qui pesait contre les par­paings comme une main posée à plat sur une porte.

*     *     *

Le soir même, je pas­sai un appel télé­pho­nique. Les com­mu­ni­ca­tions inter­na­tio­nales, en 1963, étaient une épreuve de patience — il fal­lait pas­ser par le stan­dard, deman­der une ligne, attendre, être redi­ri­gé, attendre encore. La ligne vers Zurich mit qua­rante minutes à être éta­blie. La voix au bout du fil — la secré­taire de Hol­zer & Wen­ger, Archi­tek­ten — était loin­taine, brouillée par les para­sites, mais par­fai­te­ment compréhensible.

Je deman­dai à par­ler à Herr Rudolf Hol­zer. On me dit qu’il était absent. Je deman­dai si la firme avait envoyé un archi­tecte du nom de Karl Breit­ner à Amman, en Jor­da­nie, pour une ins­pec­tion de l’hô­tel Al Urdon. Il y eut un silence. Puis la secré­taire me mit en attente. Deux minutes pas­sèrent. Un homme prit la ligne — pas Hol­zer, un asso­cié dont je n’ai pas rete­nu le nom.

— Mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. J’ai véri­fié nos registres. Nous n’a­vons envoyé per­sonne à Amman. Aucune mis­sion d’ins­pec­tion n’a été pro­gram­mée pour l’hô­tel Al Urdon.

— Et Karl Breit­ner ? Est-il un archi­tecte de votre firme ?

Un autre silence.

— Il l’a été. Herr Breit­ner a tra­vaillé chez nous de 1948 à 1957. Il a effec­ti­ve­ment par­ti­ci­pé à la concep­tion ini­tiale de l’hô­tel Al Urdon, dans les pre­mières phases du pro­jet, avant que la construc­tion ne com­mence. Mais il a quit­té la firme en 1957. Pour des rai­sons personnelles.

— Quelles raisons ?

— Je ne suis pas auto­ri­sé à… Mon­sieur al-Kha­li­li, Herr Breit­ner a eu des… dif­fi­cul­tés. D’ordre psy­cho­lo­gique. Il a été hos­pi­ta­li­sé pen­dant un temps. Ensuite il a dis­pa­ru. Nous n’a­vons plus eu de nou­velles depuis 1959. La lettre que vous avez reçue — si vous avez reçu une lettre — ne vient pas de nous. Herr Hol­zer n’a pas signé de lettre de mis­sion pour Breitner.

— Je vois.

— Mon­sieur al-Kha­li­li. Si cet homme est à Amman, si vous le voyez, nous vous serions recon­nais­sants de nous en infor­mer. Herr Breit­ner avait empor­té cer­tains docu­ments en quit­tant la firme — des plans, des études pré­li­mi­naires. Des docu­ments qui nous appartiennent.

— Il n’est plus à Amman, dis-je. Il est parti.

— Par­ti où ?

Je regar­dai le pla­fond de mon bureau. Au-des­sus, les étages de l’hô­tel, les clients, les chambres, le bar, la ter­rasse. En des­sous, le lob­by, le sous-sol, le mur rebou­ché, et der­rière le mur, l’es­pace de pierre noire où un homme avait peut-être choi­si de dis­pa­raître — ou avait été rap­pe­lé par quelque chose de plus ancien que sa propre folie.

— Je ne sais pas, dis-je. Il est parti.

*     *     *

Je rac­cro­chai. Je res­tai long­temps dans mon bureau, dans la lumière décli­nante, à écou­ter les bruits de l’hô­tel — le tin­te­ment des cou­verts au res­tau­rant, le mur­mure des conver­sa­tions au bar, le pas feu­tré des ser­veurs dans les cou­loirs. Les bruits de la sur­face. Les bruits de la vie qui continue.

Et puis je sor­tis le mètre ruban de ma poche. Je le dépliai sur mon bureau. Cinq mètres de métal brillant, gra­dué en cen­ti­mètres et en pouces, avec le nom du fabri­cant — Luf­kin, made in USA — gra­vé sur le boî­tier. Un objet ordi­naire. Un outil de mesure. La chose la plus ration­nelle du monde.

Je le repliai et le ran­geai dans le tiroir de mon bureau, où il res­te­rait pen­dant sept ans, jus­qu’en sep­tembre 1970, quand j’au­rais besoin de mesu­rer autre chose — l’é­ten­due de ce qu’on peut perdre, la pro­fon­deur de ce qu’on ne com­prend pas, la dis­tance entre la sur­face des choses et leur vérité.

Dehors, la nuit tom­bait sur Amman. Les lumières s’al­lu­maient sur les col­lines. La Cita­delle, éclai­rée par ses pro­jec­teurs, flot­tait dans le noir comme un navire de pierre. Et sous mes pieds, sous le lob­by, sous le sous-sol, sous le mur neuf de Salim, l’es­pace atten­dait. Patient. Miné­ral. Indif­fé­rent. Avec ses trois mille traits gra­vés et ses sept yeux fer­més et ses che­mins usés par des pas que per­sonne n’a­vait jamais entendus.

L’hô­tel était beau. Le roi était content. Les clients venaient. Le récit était simple.

Je des­cen­dis au bar et deman­dai à Ahmad de me ser­vir un arak. Il me le ser­vit sans un mot. Nous bûmes ensemble, en silence, dans la lumière dorée des appliques murales, et nous ne par­lâmes pas de ce qui était en des­sous. Nous n’en par­le­rions plus jamais.

Cha­pitre 12 — Septembre

Sept ans plus tard, la ville brûlait.

C’é­tait le 18 sep­tembre 1970, le troi­sième jour de ce qu’on appel­le­rait Sep­tembre noir, et l’hô­tel — mon hôtel, qui s’ap­pe­lait désor­mais le Jor­dan Inter­Con­ti­nen­tal, la chaîne l’a­vait absor­bé en 1964 — était pris entre deux feux. L’ar­mée jor­da­nienne tirait depuis les hau­teurs du troi­sième cercle. Les fedayin pales­ti­niens répon­daient depuis le quar­tier d’Ash­ra­fiyeh. Les obus pas­saient au-des­sus de nous, par­fois à tra­vers nous — une roquette avait per­cé le mur du sixième étage la veille au soir, tra­ver­sant une chambre inoc­cu­pée de part en part, lais­sant deux trous symé­triques, un d’en­trée et un de sor­tie, comme les yeux d’un masque. Les vitres du lob­by avaient explo­sé le pre­mier jour. Le tapis rouge de l’i­nau­gu­ra­tion — celui de Bey­routh, que j’a­vais conser­vé par sen­ti­ment — était cou­vert d’é­clats de verre qui cris­saient sous les pieds.

Plus de cent jour­na­listes étran­gers étaient pié­gés dans l’hô­tel. Des cor­res­pon­dants de qua­rante agences de presse, venus cou­vrir la crise jor­da­nienne, coin­cés par les tirs de sni­pers qui les empê­chaient de sor­tir. Ils dor­maient dans les cou­loirs, dans les salles de ban­quet, dans les cui­sines. Les com­mu­ni­ca­tions étaient cou­pées — pas de télé­phone, pas de télex. L’élec­tri­ci­té fonc­tion­nait par inter­mit­tence, au gré d’un géné­ra­teur die­sel que Salim — fidèle Salim, tou­jours là, sept ans plus tard — ali­men­tait en car­bu­rant avec la régu­la­ri­té d’un infir­mier admi­nis­trant une per­fu­sion. L’eau cou­rante avait été cou­pée le deuxième jour. Nous ration­nions ce qui res­tait dans les réser­voirs du toit.

Ahmad était au bar. Bien sûr qu’il était au bar. Le bar n’a­vait plus rien à ser­vir — les bou­teilles avaient été vidées, cas­sées ou réqui­si­tion­nées — mais Ahmad était là, der­rière son comp­toir, essuyant des verres qui n’exis­taient plus, dans une pan­to­mime de nor­ma­li­té qui était sa façon de résis­ter au chaos. Quand une explo­sion fai­sait trem­bler les murs, il ne bron­chait pas. Il levait un verre ima­gi­naire vers la lumière ima­gi­naire et véri­fiait des traces ima­gi­naires, et cet acte déri­soire était la chose la plus cou­ra­geuse que j’aie jamais vue.

*     *     *

C’est dans la nuit du 18 au 19 sep­tembre que je des­cen­dis au sous-sol.

Pas pour véri­fier les réserves d’eau, bien que ce fût le pré­texte que je me don­nai. Pas pour ins­pec­ter le géné­ra­teur, que Salim maî­tri­sait mieux que moi. Je des­cen­dis parce que quelque chose m’y appe­lait — la même chose qui m’y avait appe­lé sept ans plus tôt, quand Breit­ner frap­pait le mur dans la nuit et que je res­tais debout dans le lob­by à écou­ter. Le même cou­rant froid sous la porte. La même haleine de pierre. Le même silence qui n’é­tait pas une absence mais une présence.

L’es­ca­lier de ser­vice était plon­gé dans le noir — le géné­ra­teur ali­men­tait les étages supé­rieurs en prio­ri­té. Je des­cen­dis à tâtons, une main sur la rampe, l’autre tenant la lampe torche que je gar­dais dans le tiroir de mon bureau depuis 1963, à côté du mètre ruban de Breit­ner. La lampe pro­dui­sait un cercle de lumière jaune qui dan­sait sur les marches de béton et les murs nus, pro­je­tant mon ombre der­rière moi, grande, défor­mée, comme celle de Breit­ner dans l’es­pace de pierre noire.

Le sous-sol était silen­cieux. Pas le silence ordi­naire d’un sous-sol la nuit — un silence plus pro­fond, ampli­fié par l’ab­sence des bruits habi­tuels de la machi­ne­rie : les pompes étaient arrê­tées, la chauf­fe­rie éteinte, seul le géné­ra­teur ron­ron­nait fai­ble­ment à l’autre bout du bâti­ment. Dans ce silence, les explo­sions du dehors — les obus, les rafales, les déto­na­tions sourdes des roquettes — par­ve­naient assour­dies, loin­taines, comme les bruits d’un orage au-des­sus d’une grotte. Comme si le sous-sol appar­te­nait à un autre monde que celui qui brû­lait au-dessus.

Je mar­chai jus­qu’à l’aile est. Le cou­loir. Le cul-de-sac. Le mur.

Le mur de Salim. Par­paings et mor­tier. Sept ans d’âge. La pous­sière du sous-sol l’a­vait uni­for­mi­sé — il n’y avait plus de dif­fé­rence de teinte entre le mor­tier et le béton envi­ron­nant. On ne voyait rien. Rien ne tra­his­sait ce qui se trou­vait der­rière. Le mur était un mur, et c’est tout.

Je posai ma main dessus.

Le froid était immé­diat. Pas le froid du béton — le béton, à cette pro­fon­deur, aurait dû être à tem­pé­ra­ture constante, tiède en hiver, frais en été. Non. Le froid qui tra­ver­sait le mur était celui de l’autre côté. Celui de l’es­pace. Celui de la roche noire et du silence qui avait une forme. Sept ans de par­paings et de mor­tier n’a­vaient rien chan­gé. Le froid était tou­jours là. L’es­pace était tou­jours là. Il n’a­vait pas bou­gé. Il n’a­vait pas chan­gé. Il attendait.

Et je l’entendis.

Pas un son. Pas un bruit. Breit­ner avait rai­son : ce n’é­tait pas un bruit. C’é­tait une absence de bruit si pro­fonde qu’elle avait une den­si­té, une tex­ture, une pré­sence. Un silence qui n’é­tait pas le vide du silence mais le plein du silence — comme un lac noir dont la sur­face est si immo­bile qu’elle semble solide, et qui pour­tant fré­mit en des­sous, très loin en des­sous, d’un mou­ve­ment imper­cep­tible qui n’est ni un cou­rant ni une vague mais quelque chose d’an­té­rieur aux cou­rants et aux vagues, quelque chose d’o­ri­gi­nal, de premier.

Le silence de ce qui était là avant tout le reste.

*     *     *

Au-des­sus de moi, la ville brû­lait. Les fedayin et l’ar­mée se mas­sa­craient dans les rues de cette ville qui avait déjà dis­pa­ru une fois et qui dis­pa­rais­sait peut-être de nou­veau, à sa manière — pas dans le silence cette fois, mais dans le fra­cas, pas dans l’ef­fa­ce­ment mais dans la des­truc­tion. Et l’hô­tel — mon hôtel, cet hôtel que j’a­vais aimé comme un enfant, dont j’a­vais ciré les marbres et plié les ser­viettes et accueilli le roi — tenait debout. Les murs tenaient. La struc­ture tenait. Mal­gré les obus, mal­gré les roquettes, mal­gré les vitres souf­flées et les trous dans les façades. L’hô­tel tenait, comme si ses fon­da­tions étaient plus pro­fondes que ce que les ingé­nieurs avaient pré­vu. Comme si elles s’en­fon­çaient non pas dans la roche cal­caire de la col­line mais dans autre chose — dans l’es­pace lui-même, dans le vide, dans le silence — et que ce socle invi­sible, cet anti-fon­de­ment, cette absence sous l’a­bon­dance, était ce qui le main­te­nait debout.

C’est une pen­sée folle. Je le sais. Un hôtel tient debout grâce au béton armé, aux cal­culs de charge, aux normes sis­miques. Pas grâce au vide. Mais debout dans le sous-sol, la main sur le mur froid, avec la ville en feu au-des­sus de moi et le silence en des­sous, je ne pou­vais pas pen­ser autre­ment. L’hô­tel était le bou­chon. Le cou­vercle. La der­nière couche. Et c’est parce qu’il était posé sur ce vide — sur ce cœur ancien, patient, miné­ral — qu’il tenait. Parce que le vide, en des­sous, ne vou­lait pas être expo­sé. Parce que le silence ne vou­lait pas être enten­du. Et que l’hô­tel, au-des­sus, était sa protection.

Nous nous pro­té­gions mutuel­le­ment — l’hô­tel et le vide. La sur­face et la pro­fon­deur. Le bruit et le silence. Comme les deux visages d’une même tête de pierre.

*     *     *

Je reti­rai ma main du mur. Le froid res­ta dans ma paume un moment, puis se dis­si­pa. Je res­tai debout dans le cou­loir, sous les néons éteints, dans le noir que la lampe torche trouait à peine, et je pen­sai à Breitner.

Où était-il ? Était-il sor­ti de l’hô­tel cette nuit de mars 1963, par une porte de ser­vice, un esca­lier oublié, une fenêtre du rez-de-chaus­sée, empor­tant ses plans et sa mal­lette, pour dis­pa­raître dans la nuit d’Am­man et rejoindre un aéro­port, un train, un bateau, une autre vie ? C’é­tait l’ex­pli­ca­tion la plus simple. L’ex­pli­ca­tion d’homme sensé.

Ou était-il des­cen­du ? Avait-il tiré l’é­chelle der­rière lui, comme Salim l’a­vait consta­té, et s’é­tait-il enfon­cé dans l’es­pace de pierre noire, dans la direc­tion de la Cita­delle, le long des che­mins usés par des pas invi­sibles, vers quelque chose que ni moi, ni Giu­lia, ni Har­wood, ni per­sonne de vivant ne pou­vait nom­mer ? Avait-il rejoint celui — ceux — qui avaient gra­vé les trois mille traits et les sept yeux fer­més, qui avaient mesu­ré le vide avant lui, qui avaient su ce que le vide conte­nait et qui avaient choi­si de res­ter en des­sous, dans le froid et le silence, pen­dant que les villes au-des­sus nais­saient, gran­dis­saient, dis­pa­rais­saient et renais­saient comme des vagues sur un océan dont ils étaient le fond ?

Je ne savais pas. Je ne sau­rais jamais. Et c’é­tait bien ain­si. Il y a des ques­tions aux­quelles on ne répond pas — non parce que la réponse n’existe pas, mais parce que la réponse, si elle exis­tait, chan­ge­rait le sol sous nos pieds. Et nous avons besoin du sol. Nous avons besoin de la sur­face. Nous avons besoin de croire que ce sur quoi nous mar­chons est solide, est fini, est connu. Nous avons besoin de l’hô­tel — de ses marbres, de ses cuivres, de ses draps repas­sés et de son sou­rire à la récep­tion. Nous avons besoin du récit.

*     *     *

Je remon­tai.

Le lob­by était noir, jon­ché de verre bri­sé et de gra­vats. L’air sen­tait la poudre et le plâtre mouillé. Quelques jour­na­listes dor­maient sur des mate­las posés à même le sol, leurs appa­reils pho­to ser­rés contre eux comme des enfants serrent un ours en peluche. L’un d’eux, un Bri­tan­nique roux dont je ne connus jamais le nom, était éveillé. Il fumait une ciga­rette à la lueur d’une bou­gie et me regar­da mon­ter de l’es­ca­lier de ser­vice avec la curio­si­té dis­traite d’un homme qui a vu trop de choses pour s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

— Tout va bien en bas ? demanda-t-il.

— Tout va bien, dis-je.

J’al­lai à la cui­sine. Je fis chauf­fer de l’eau sur un réchaud de cam­ping que Faris avait ins­tal­lé quand le gaz avait été cou­pé. Je pré­pa­rai du thé — du thé à la sauge, le thé des col­lines d’Am­man, celui que ma mère pré­pa­rait quand j’é­tais enfant et que le monde était simple. Je posai les verres sur un pla­teau — un pla­teau de cuivre, cabos­sé par un éclat d’o­bus mais encore uti­li­sable — et je mon­tai au bar.

Ahmad était tou­jours là. Bien sûr qu’il était là. Il essuyait un verre qui n’exis­tait plus.

— Du thé, dis-je.

Il prit un verre. Le but len­te­ment. Et dit :

— L’hô­tel tiendra.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un espoir. C’é­tait un constat — le constat d’un bar­man qui connais­sait son bâti­ment comme un marin connaît son navire, par les cra­que­ments, les vibra­tions, les grin­ce­ments de la coque dans la tem­pête. Ahmad savait que l’hô­tel tien­drait. Il ne savait pas pour­quoi. Moi, je croyais le savoir — mais ce que je croyais savoir, je ne pou­vais le dire à per­sonne, parce que c’é­tait une folie, une super­sti­tion, une pen­sée de sous-sol, et que les pen­sées de sous-sol n’ont pas leur place à la surface.

Dehors, une explo­sion fit trem­bler les murs. De la pous­sière tom­ba du pla­fond. Les verres — les vrais, ceux qui res­taient — tin­tèrent dans leurs éta­gères. Ahmad ne bron­cha pas. Je ne bron­chai pas. Le thé fumait dans nos verres.

Sous nos pieds, sous le lob­by, sous le sous-sol, sous le mur de Salim, l’es­pace de pierre noire conti­nuait. Patient. Miné­ral. Ancien. Avec ses traits gra­vés et ses yeux fer­més et ses che­mins usés par des pas que per­sonne n’a­vait jamais vus. Avec, peut-être, quelque part dans son obs­cu­ri­té, un homme assis avec un mètre ruban, qui mesu­rait l’éternité.

L’hô­tel tiendrait.

La ville brû­le­rait, et se vide­rait, et se rem­pli­rait de nou­veau, et brû­le­rait encore, parce que c’est ce que font les villes qui sont bâties sur un cœur — elles battent, elles s’ar­rêtent, elles repartent. Et l’hô­tel, au-des­sus du cœur, tien­drait. Parce que c’é­tait sa fonc­tion. Pas d’ac­cueillir des clients, pas de ser­vir des cock­tails, pas d’im­pres­sion­ner des ambas­sa­deurs. Sa fonc­tion était de cou­vrir. De poser une sur­face lisse sur l’in­di­cible. De ser­vir le thé pen­dant que le monde s’ef­fondre, et de sou­rire à la récep­tion pen­dant que quelque chose de très ancien res­pire sous les marbres du lobby.

C’est le métier. Mon métier. Le métier de la surface.

Je finis mon thé. Je posai le verre sur le comp­toir. Et je retour­nai ser­vir le thé aux jour­na­listes, dans le noir, dans le bruit des obus, au-des­sus du silence.

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