La rose et la tulipe

Car­net de voyage à Istan­bul

Se rendre à Istan­bul, se dire qu’on va y res­ter une semaine, his­toire de prendre le temps, de s’im­pré­gner de l’o­deur des lieux, de se lais­ser racon­ter des his­toires par les gens qui y vivent même avec la bar­rière de la langue, aller y Istan­bul — déjà tout un pro­gramme — est une chose, en reve­nir est une autre, beau­coup plus com­pli­quée. On a beau se dire qu’on va dans un pays loin­tain (la Tur­quie, même si la ques­tion de son entrée dans l’Eu­rope com­mu­nau­taire est encore loin d’être d’ac­tua­li­té, se trouve à 2000 km de Paris, 3h30 d’a­vion mais c’est déjà le bout du monde) et qu’on va tout faire pour ne pas se com­por­ter comme un tou­riste (rien n’é­tait pré­vu, juste un vol, une chambre d’hô­tel), on est tou­jours un étran­ger qui erre et que rien ne dis­tingue d’un autre tou­riste. Je pré­fère le terme de voya­geur, quel­qu’un qui voyage est à mon sens plus hono­rable que celui qui vient juste “faire un tour” et n’entre pas dans une démarche consom­ma­trice.

Der makam‑i ‘Uzzal usules Devr‑i kebir

by Hes­pe­rion XXI et Jor­di Savall | Can­te­mir Dimi­trie (1673–1723)

A ce pro­pos, celui qui voyage n’est pas dans le tout pro­gram­mé, dans le tout pré­vu à l’a­vance, mais il est celui qui erre, sans but et sans rai­son, qui se déplace comme il peut pour fina­le­ment ne pas tou­jours arri­ver à la des­ti­na­tion vou­lue ; c’est géné­ra­le­ment ain­si qu’on voit de vrais gens et qu’on peut entendre de vraies his­toires. Voya­ger, c’est s’as­seoir à la table d’une gar­gote au niveau de la rue et des pas­sants, deman­der qu’on vous serve ce qu’il y a dans la vitrine et qu’on espère ayant appar­te­nu à un ani­mal connu (dési­gné du doigt) et man­ger vora­ce­ment avec les doigts en ten­tant de signi­fier à votre voi­sin de table qui s’a­muse de vous voir vous réga­ler que vous êtes le plus heu­reux des hommes d’être ici, et pas ailleurs. Non, le voya­geur ne veut qu’une seule chose, qu’on ne le remarque pas, qu’il puisse se fondre dans la masse, et ne pas reve­nir.

Celui qui voyage en Tur­quie veut deve­nir Turc.

En route, le mieux c’est de se perdre. Lors­qu’on s’é­gare, les pro­jets font place aux sur­prises et c’est alors, mais alors seule­ment, que le voyage com­mence. (Nico­las Bou­vier)

La ten­ta­tion est grande quand on va dans un pays qu’on ne connait pas de faire des com­pa­rai­sons entre ce qui est dif­fé­rent ici ou ce qui est pareil que là d’où on vient ; que ce doit être ennuyeux ! On voyage avant tout pour se perdre. Pas sim­ple­ment se perdre dans les rues, mais se perdre soi-même, oublier qui l’on est et d’où l’on vient. J’ai bien ten­té de me repé­rer sur le plan et de me dire que tout allait être simple, je me suis pro­cu­ré trois plans dif­fé­rents, mais je n’ai jamais réus­si à aus­si mal me repé­rer dans une ville qu’en uti­li­sant ces mau­dites cartes et je ne me suis jamais aus­si bien débrouillé qu’en uti­li­sant mon bon sens et en deman­dant mon che­min aux pas­sants. Vous vous per­drez quinze fois, peu importe, vous ferez quinze fois de belles décou­vertes. C’est la der­nière fois que je le dis, lais­sez les cartes chez vous pour orner les murs. Sur le ter­rain, rien ne vaut une bonne paire de chaus­sures (à lacets, même si vous devez les enle­ver quinze fois par jour pour entrer dans les mos­quées et qu’on vous demande de les enle­ver pour pas­ser le por­tique à l’aé­ro­port — au moins trois fois) et une bonne dose d’au­dace. Il faut se lais­ser por­ter, se faire abî­mer, se faire cas­ser la gueule par le voyage. Par­tir et reve­nir pareil n’a aucun inté­rêt. On doit se lais­ser gri­gno­ter, pha­go­cy­ter, dété­rio­rer par une ville comme celle-ci.

Sinon, à quoi bon par­tir ?

Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prou­ver qu’il se suf­fit à lui-même. Cer­tains pensent qu’ils font un voyage, en fait, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. (Nico­las Bou­vier)

Je disais plus haut, se rendre à Istan­bul est chose facile, en reve­nir est une autre. La ville concentre sur un très petit ter­ri­toire une his­toire qui donne le tour­nis. D’a­bord cité grecque, capi­tale de la Thrace orien­tale, Byzance (το Βυζάντιον / to Byzán­tion) com­mence son his­toire au VIIème siècle avant Jésus-Christ et devient ensuite capi­tale de l’Empire Romain puis de l’Empire Byzan­tin (ou romain d’O­rient) à la chute du pré­cé­dent, sous l’im­pul­sion de l’empereur Constan­tin Ier qui lui don­ne­ra son nom en 330. La ville de Constan­ti­nople détrô­ne­ra Rome (qui ne sera plus que l’ombre d’elle-même jus­qu’à très récem­ment) et sera pen­dant plus d’un mil­lé­naire le vrai car­re­four entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent en plus d’être le siège d’une Église puis­sante qui se déta­che­ra pro­gres­si­ve­ment des dogmes de l’É­glise catho­lique et fon­de­ra l’Ortho­doxie à la suite d’une période fas­ci­nante ; la que­relle des images, mar­quée par des empe­reurs tout aus­si fas­ci­nants : Léon III l’I­sau­rien, Constan­tin V Copro­nyme, Léon V l’Ar­mé­nien ou l’Im­pé­ra­trice Théo­do­ra.

1453 marque la fin de l’in­va­sion des Turcs et le début de l’ère otto­mane qui la ver­ra rayon­ner jus­qu’au début du XXème siècle avec la nais­sance de la Répu­blique Turque vou­lue par Mus­ta­fa Kemal Atatürk ; en 1930 Constan­ti­nople devient Istan­bul (Istam­boul ou en turc İst­anb­ul) du nom de la vieille ville (cor­res­pon­dant aujourd’­hui au quar­tier de Sul­ta­nah­met) qu’on appe­lait Stam­boul. Istan­bul fait aujourd’­hui figure de ville-monde, de ville-phare, à la tête d’un pays en passe de deve­nir la 16ème puis­sance mon­diale et que les Fran­çais refusent aujourd’­hui (sous cou­vert de refus de la Tur­quie d’ad­mettre le géno­cide armé­nien) de voir inté­grer l’U­nion Euro­péenne, car trop musul­mane, trop proche de l’I­ran, de la Syrie et des Bal­kans, tel­le­ment trop dif­fé­rente de nous… Istan­bul n’a jamais décli­né, tou­jours debout, et elle porte en elle les stig­mates de plus de deux mille ans d’une his­toire qu’on peut presque recons­ti­tuer en sillon­nant ses rues et qui reste cris­tal­li­sée autour d’un monu­ment hors du com­mun, Aya­so­fia (Sainte-Sophie). Pour­tant, il est tou­te­fois assez triste de se rendre compte à quel point les ves­tiges de l’Em­pire Byzan­tin ont dis­pa­ru, mais j’en repar­le­rai le moment venu et il ne faut pas venir ici en se disant qu’on va mar­cher dans les pas de Théo­dose ou de Constan­tin.

Géo­gra­phi­que­ment, Istan­bul désigne aujourd’­hui une agglo­mé­ra­tion de 14 mil­lions d’ha­bi­tants répar­tis sur les deux rives du Bos­phore. La vieille ville, Sul­ta­nah­met (dont le nom vient de sul­tan Ahmet Ier qui a fait construire ce qu’on appelle la Mos­quée Bleue face à la Basi­lique Sainte-Sophie) concentre (presque) l’his­toire de la ville. Si je peux me per­mettre un conseil, j’ai lu quelque part qu’il était indis­pen­sable de se rendre à Beyoğ­lu, quar­tier euro­péen qui fut le quar­tier géné­ral des ambas­sades et de tous ces pauvres petits euro­péens en mal d’exo­tisme. N’y allez pas, c’est une escro­que­rie. J’ai des­cen­du İst­ikl­âl Cad­de­si (grande ave­nue de Péra) depuis Tak­sim Mey­danı jus­qu’à Şiş­hane et je n’ai jamais eu autant l’im­pres­sion de me retrou­ver sur les Champs-Ély­sées (que par ailleurs j’abhorre par tous les pores de ma peau). C’est un monde qui n’est pas le mien. Le vieil Istan­bul est bruyant, pous­sié­reux, par­fois insa­lubre, il court à 100 à l’heure, mais il est tel­le­ment plus sédui­sant que cet Istan­bul moderne qui n’a aucun inté­rêt à mes yeux. Même si j’ai l’im­pres­sion d’a­voir per­du mon temps en m’y ren­dant, je suis content d’a­voir vu cela pour savoir que je n’y retour­ne­rai pas. D’ailleurs, si vous ne savez pas pro­non­cer Beyoğ­lu, sachez que ce sera pour votre salut. Le seul point posi­tif, c’est que j’y ai décou­vert le börek, un déli­cieux pain à la viande qu’on mange décou­pé dans une bar­quette..

Toute Istan­bul est tour­née vers la mer. Scin­dée en deux par le Bos­phore qui voit pas­ser tous les jours des cen­taines de navettes (prix défiant toute concur­rence : 2TL — envi­ron 1€) et d’im­menses car­gos porte-contai­ners se ren­dant jus­qu’en Mer Noire, la ville est bor­dée au sud par la Mer de Mar­ma­ra et décou­pée au nord par la Corne d’Or (Haliç), un bras de mer qui remonte jus­qu’au-des­sus d’Eyüp et coupe (avec bon­heur) la vieille ville de l’an­cienne colo­nie génoise de Gala­ta et Beyoğ­lu.
C’est cette proxi­mi­té avec la Médi­ter­ra­née qu’on oublie par­fois et qu’on se remé­more lors­qu’on entend les goé­lands railler au-des­sus de nos têtes dans le silence de Kadir­ga.

Je n’ai pas encore fini de trier mes pho­tos (plus de 1200), que je compte clas­ser par jour, renom­mer pour leur conser­ver la mémoire de tout ce que j’ai fait tant que c’est encore frais et fina­le­ment clas­ser par thème, car c’est ain­si que je compte rendre compte de mon voyage. Vous y ver­rez sou­vent les mêmes pho­tos car j’ai pris sans comp­ter, sui­vant mon cœur et mes envies dans des quar­tiers que je venais à nou­veau sillon­ner. Ain­si vous ver­rez beau­coup de pho­tos d’Aya­so­fia (Sainte-Sophie) et de Sul­tan Ahmet Parkı, mais aus­si d’Eminönü qui reste de loin mon coup de cœur, ain­si qu’Eyüp.

Dans mon car­net de voyage, j’ai volon­tai­re­ment gar­dé les mots turcs dans leur gra­phie ori­gi­nale qui ne tient pas à une quel­conque pédan­te­rie de ma part, mais sim­ple­ment parce que quand on est sur place, mieux vaut pro­non­cer les mots tels qu’ils se pro­noncent et non tels qu’on les écrit si on veut deman­der son che­min, mais aus­si parce qu’on ne trouve pas la Mos­quée Bleue, mais Sul­ta­nah­met Camii. On ne trouve pas Sainte-Sophie, mais Aya­so­fia. On ne trouve pas le Grand Bazar mais Kapalı­çarşı (qui se pro­nonce KAPA­Lè TCHAR­CHè). Ain­si on ne dit pas Emi­no­nou (qui s’é­crit Eminönü) mais EMI­NEU­NU. Bien évi­dem­ment, les Turcs parlent anglais, cer­tains parlent même fran­çais, mais si vous vou­lez gagner le cœur d’un Turc, fen­dez-vous d’ap­prendre deux ou trois mots qui feront la dif­fé­rence. Aux toi­lettes de la mos­quée de Beya­zit, le vieux qui don­nait les jetons ne m’a pas regar­dé, qu’est-ce qu’un tou­riste ? Alors je lui ai dit Merha­ba (salut !), il m’a regar­dé et m’a ten­du un jeton et lorsque je lui ai dit teşekkür ede­rim (mer­ci), il m’a sou­ri gen­ti­ment et je pou­vais voir qu’il avait appré­cié. Ça ne mange pas de pain et on vous regarde autre­ment. Après, c’est une ques­tion de salut : si vous vou­lez du thé à la pomme et pas un simple thé, dites elma çay au lieu de çay et on vous ser­vi­ra un thé à la pomme. Et puis si vous êtes une fei­gnasse, faites comme les anglais et les amé­ri­cains qu’on n’aime pas beau­coup là-bas, par­lez anglais, mais pré­pa­rez-vous à une vie com­pli­quée, une vie de tou­riste.

Sur les Turcs, j’au­rais beau­coup à dire le moment venu, mais je ne cache pas que j’ai été conquis. J’au­rais donc à cœur de par­ler d’Is­tan­bul en ne retra­çant pas les jour­nées les unes après les autres mais en par­lant des aspects qui ont rete­nu mon atten­tion. Istan­bul n’est pas une ville arabe, elle n’est pas non plus musul­mane, elle n’est pas grecque ni glo­ba­le­ment moyen-orien­tale, elle est avant tout otto­mane et par-des­sus tout… turque et sacré­ment stam­bou­liote…

Enfin, pour conclure, je sou­haite par­ta­ger ces quelques lignes, extraites de L’i­co­no­claste, d’Alain Nadaud (aux édi­tions Quai Vol­taire), dont j’au­rais l’oc­ca­sion de par­ler à nou­veau et qui évoquent l’am­biance dans les rues de Constan­ti­nople tan­dis que se dis­cu­taient en synodes et conciles la place des images dans les sanc­tuaires et sur les places publiques.

La tenue du concile d’Hié­ria fut donc pré­cé­dée de com­mu­ni­ca­tions écrites de l’empereur — dont les Treize inter­ro­ga­tions — et d’in­nom­brables débats à tra­vers toutes les pro­vinces. Y par­ti­ci­paient non seule­ment le peuple mais aus­si les notables, gou­ver­neurs et évêques. Que la popu­la­tion se pas­sion­nât pour ce genre de pro­blème consti­tue bien l’un des traits les plus sin­gu­liers de la vie byzan­tine. A titre d’exemple, ne dit-on pas que deux choses pou­vaient jeter les habi­tants de Constan­ti­nople dans la rue et pro­vo­quer l’é­meute ? Les courses de che­vaux à l’Hip­po­drome et les ques­tions de théo­lo­gie : consub­stan­tia­li­té du Père et du Fils, véri­table nature du Christ, mys­tère de l’in­car­na­tion, etc. On en dis­cu­tait avec pas­sion sous les por­tiques de l’Au­gus­teon, à la devan­ture des librai­ries, au mar­ché où les pois­son­nières s’in­ju­riaient pour n’être pas d’ac­cord entre elles, et jusque dans la bou­tique du bou­lan­ger où il arri­vait même qu’on échan­geât des coups. Ces réunions sur les images étaient donc fort ani­mées. Par­ti­sans et adver­saires de celles-ci en arri­vaient vite aux mains. Pour empê­cher que ces confron­ta­tions ne sus­citent trop de troubles, on pre­nait soin aupa­ra­vant de qua­driller l’as­sis­tance de silen­tiaires, agents char­gés de limi­ter dans le temps les harangues de cha­cun et d’im­po­ser le silence aux autres, en par­ti­cu­lier grâce à de longues perches ter­mi­nées d’une boule de plomb ou d’un cro­chet. Sou­vent ces dis­cus­sions duraient jus­qu’à la nuit. On pro­fi­tait ensuite de l’obs­cu­ri­té pour filer les contra­dic­teurs les plus achar­nés, puis les arrê­ter ou les mettre hors d’é­tat de nuire.

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