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La porte des heures

Cha­pitres 4 à 5

 

PAR­TIE I

CHA­PITRE IV

Le Pro­fes­seur Wolf­gang Stein arri­va au Pera Palace le soir même, sans avoir été invi­té, ce qui était deve­nu une tra­di­tion pour les visi­teurs impli­qués dans les mys­tères ottomans.

Il des­cen­dit d’un fiacre pous­sié­reux avec une valise fati­guée, des lunettes à mon­ture d’a­cier, et l’air hagard d’un homme ayant voya­gé trois jours en train depuis Ber­lin pour atteindre Constantinople.

Rupert le ren­con­tra dans le hall, aler­té par Yusuf qui avait déve­lop­pé un sixième sens pour détec­ter « les gens qui vont com­pli­quer votre vie, effendi. »

« Pro­fes­seur Stein, je pré­sume ? » dit Rupert prudemment.

« Com­ment savez-vous mon nom ? » L’Al­le­mand sem­bla surpris.

« Parce que vous avez exac­te­ment l’air d’un pro­fes­seur alle­mand arri­vant sans pré­ve­nir pour s’im­mis­cer dans une affaire secrète impli­quant des per­son­nages otto­mans. Je com­mence à être habi­tué à ce genre de situa­tion. C’est prévisible.. »

Wolf­gang eut la décence de paraître embar­ras­sé. « Je suis Pro­fes­seur d’his­toire otto­mane à l’U­ni­ver­si­té Hum­boldt. Spé­cia­liste de Mou­rad V. Et avant que vous ne deman­diez : oui, je suis le neveu de Herr Kraus. Mais non, je ne suis pas comme lui. »

« Kraus, répé­ta Rupert. Le gre­din qui a essayé de nous tuer. Plu­sieurs fois. »

« Mon oncle est… un per­son­nage pour le moins ambi­va­lent. Mais moi, je suis juste un his­to­rien. » Wolf­gang sor­tit une liasse de papiers de sa sacoche. « J’ai pas­sé quinze ans à étu­dier Mou­rad V. Le sul­tan dépo­sé, empri­son­né, soi-disant fou. Sauf qu’il n’é­tait pas fou. »

À ce moment, Ayşe des­cen­dit l’es­ca­lier. Elle s’ar­rê­ta net en voyant Wolfgang.

Wolf­gang la vit. Et Rupert obser­va quelque chose d’ex­tra­or­di­naire se pro­duire sur le visage nor­ma­le­ment stoïque du pro­fes­seur alle­mand : ses yeux s’é­car­quillèrent, ses joues rou­girent légè­re­ment, et il faillit lâcher ses papiers.

« Vous… vous êtes Ayşe Şeker­ci, bégaya-t-il. J’ai lu tous vos articles sur les archives sul­ta­niennes. Votre ana­lyse de la cor­res­pon­dance de Mou­rad avec les ambas­sa­deurs euro­péens était… était brillante. »

Ayşe le regar­da avec l’ex­pres­sion d’une per­sonne éva­luant un insecte poten­tiel­le­ment inté­res­sant mais pro­ba­ble­ment ennuyeux.

« Mer­ci, dit-elle sèche­ment. Et vous êtes ? »

« Wolf­gang Stein. Pro­fes­seur. Ber­lin. » Il se res­sai­sit légè­re­ment. « Je… j’é­tu­die Mou­rad V. »

« Fas­ci­nant, » dit Ayşe d’un ton qui sug­gé­rait exac­te­ment le contraire. « Mon­sieur Whit­combe, avons-nous fini de pré­pa­rer le voyage à Sofia ? »

« Sofia ? » Wolf­gang se redres­sa. « Vous allez à Sofia ? Pour le pre­mier secret ? L’é­glise Sve­ta Nedelya ? »

Le silence devint pesant.

« Com­ment, deman­da Rupert len­te­ment, savez-vous cela ? »

Wolf­gang sor­tit un télé­gramme frois­sé. « Mon oncle Kraus. Il m’a contac­té hier. Il a dit que vous aviez décou­vert les cinq secrets res­tants et que je devais vous aider. Que c’é­tait… » Il hési­ta. « Une chance de rache­ter l’hon­neur familial. »

« Kraus veut NOUS AIDER ? » Rupert faillit s’é­touf­fer. « L’homme qui a orga­ni­sé un incen­die pour nous tuer ? »

« Il dit qu’il a chan­gé. Que Der Schat­ten est dis­sout. Qu’il veut répa­rer ses erreurs. » Wolf­gang sem­bla mal à l’aise. « Je sais que ça paraît sus­pect. Mais… j’ai des contacts à Sofia. Des accès aux archives bul­gares. Je peux vous aider. »

Ayşe croi­sa les bras. « Et en échange ? »

« Je veux prou­ver que Mou­rad n’é­tait pas fou. Mes recherches sug­gèrent qu’il a été empri­son­né parce qu’il savait quelque chose. Quelque chose d’é­norme. Si les cinq secrets le révèlent… » Ses yeux brillèrent der­rière ses lunettes. « C’est tout ce que je demande. La véri­té sur Mourad. »

Rupert échan­gea un regard avec Ayşe. Elle haus­sa imper­cep­ti­ble­ment les épaules — le geste uni­ver­sel pour « pour­quoi pas, on ver­ra bien. »

« D’ac­cord, dit Rupert. Mais à la pre­mière tra­hi­son, on vous aban­donne en Bulgarie. »

« Com­pris. » Wolf­gang sou­rit avec soulagement.

Ils mon­tèrent au salon où Per­ci­val, Niko­lai et Ley­la les atten­daient. Wolf­gang fut pré­sen­té avec une méfiance polie.

« Un autre Alle­mand, consta­ta Per­ci­val. Mer­veilleux. La der­nière fois s’est si bien passée. »

« Je ne suis pas mon oncle, » insis­ta Wolfgang.

« C’est exac­te­ment ce que dirait le neveu d’un traître, » obser­va Niko­lai joyeusement.

Wolf­gang com­men­ça à expli­quer ses théo­ries sur Mou­rad V — com­ment le sul­tan dépo­sé avait pré­dit l’ef­fon­dre­ment otto­man, com­ment ses « délires » étaient en fait des pro­phé­ties, com­ment tout était lié aux secrets d’Abdülhamid.

Il par­lait avec pas­sion, ges­ti­cu­lant, ses yeux brillant d’en­thou­siasme académique.

Et Rupert remar­qua qu’Ayşe — qui nor­ma­le­ment igno­rait super­be­ment les hommes qui par­laient trop — écou­tait avec une atten­tion inhabituelle.

À un moment, Wolf­gang cita un pas­sage obs­cur d’une lettre de Mou­rad, et Ayşe l’interrompit :

« Lettre du 15 mars 1878. Aux archives de Top­ka­pi. Sec­tion III, boîte 47. »

Wolf­gang la fixa. « Vous… vous la connais­sez par cœur ? »

« Je connais toutes les lettres de Mou­rad, » dit Ayşe simplement.

Le regard de Wolf­gang pas­sa de l’ad­mi­ra­tion pro­fes­sion­nelle à quelque chose de plus… personnel.

C’est à ce moment que Pacha II entra dans le salon.

Le chat blanc obser­va Wolf­gang avec ses yeux verts per­çants. Puis il mar­cha déli­bé­ré­ment vers lui, reni­fla ses chaus­sures, et émit un sif­fle­ment de pur mépris félin.

Ensuite, Pacha II alla se frot­ter contre les jambes d’Ayşe, ron­ron­nant bruyamment.

« Le chat me déteste, » consta­ta Wolf­gang tristement.

« Les chats sont d’ex­cel­lents juges de carac­tère, » dit Per­ci­val d’un ton satisfait.

« Ou, sug­gé­ra Ley­la avec un sou­rire, le chat est jaloux parce que quel­qu’un d’autre regarde Ayşe avec admiration. »

Wolf­gang rou­git vio­lem­ment. Ayşe leva les yeux au ciel.

« Nous par­tons pour Sofia demain à l’aube, annon­ça Rupert fer­me­ment. Orient-Express de 6h30. Tout le monde doit être prêt. »

« Miss Pen­wor­thy vient aus­si ? » deman­da Nikolai.

« Évi­dem­ment, répon­dit la voix gla­ciale de Miss Pen­wor­thy depuis l’embrasure de la porte. Quel­qu’un doit vous empê­cher de faire des bêtises. »

Elle entra, son para­pluie à la main comme tou­jours, et toi­sa Wolfgang.

« Un Alle­mand. Neveu de Kraus. » Elle reni­fla. « Je vous sur­veille, jeune homme. »

« Oui, madame, » dit Wolf­gang d’une petite voix.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Il res­ta à sa fenêtre, contem­plant Constan­ti­nople endormie.

Cinq secrets. Cinq villes. Un pro­fes­seur alle­mand sus­pect. Un chat jaloux. Une archi­viste brillante. Et un pigeon qui livrait des mes­sages posthumes.

« Qu’est-ce qui pour­rait mal tour­ner ? » mur­mu­ra-t-il à la nuit.

Comme pour répondre, Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Le pigeon n’a­vait pas de mes­sage cette fois. Il se conten­ta de regar­der Rupert avec ce qui res­sem­blait sus­pi­cieu­se­ment à de la pitié aviaire.

Puis il s’en­vo­la dans la nuit.

Rupert sou­pi­ra et alla se coucher.

L’a­ven­ture com­men­ce­rait vrai­ment demain.

CHA­PITRE V

L’O­rient-Express de 6h30 pour Sofia était, comme tous les trains de luxe euro­péens, un monu­ment à l’é­lé­gance déca­dente d’une époque qui refu­sait de recon­naître qu’elle était terminée.

Bois poli, lai­ton brillant, velours cra­moi­si, et une atmo­sphère géné­rale de mys­tère et d’in­trigue qui aurait fait sali­ver n’im­porte quel roman­cier de romans policiers.

Rupert, Per­ci­val, Niko­lai, Ley­la, Ayşe, Wolf­gang et Miss Pen­wor­thy s’ins­tal­lèrent dans deux com­par­ti­ments adja­cents. Per­ci­val avait insis­té pour voya­ger en pre­mière classe — « Si nous devons cou­rir après des secrets otto­mans, autant le faire confortablement. »

Le train quit­ta Constan­ti­nople dans un panache de vapeur. Ils tra­ver­sèrent les fau­bourgs, puis les plaines de Thrace, direc­tion nord-ouest vers la Bulgarie.

Tout se pas­sait remar­qua­ble­ment bien.

Trop bien.

Ils étaient à deux heures de voyage quand Ley­la ouvrit sa valise pour sor­tir un livre.

Et décou­vrit Pacha II, rou­lé en boule sur ses robes de soi­rée, dor­mant paisiblement.

Le chat ouvrit un œil vert, la regar­da, et bâilla.

« Rupert ! » cria Leyla.

Tout le monde se pré­ci­pi­ta dans le com­par­ti­ment. Pacha II, per­tur­bé dans sa sieste, se leva, s’é­ti­ra lon­gue­ment, et sau­ta sur le siège de la fenêtre.

« Le chat, dit Per­ci­val inuti­le­ment, est dans le train. »

« Com­ment… » com­men­ça Rupert.

« Il a dû se cacher pen­dant que je fai­sais mes bagages, » dit Ley­la. « Mais com­ment savait-il que je par­tais pour Sofia ? »

« Les chats savent tou­jours, » cita Ayşe avec un sourire.

« Le pro­blème, inter­vint Miss Pen­wor­thy, c’est la fron­tière bul­gare. Ils vont véri­fier les pas­se­ports. Les chats n’ont pas de passeports. »

« Nous pou­vons le cacher, » sug­gé­ra Nikolai.

Pacha II le fixa avec un regard qui com­mu­ni­quait clai­re­ment : « Essaie un peu pour voir. »

« Je peux négo­cier avec les doua­niers, » pro­po­sa Wolf­gang. « J’ai des contacts diplomatiques. »

Deux heures plus tard, à la fron­tière bul­gare, ils décou­vrirent que « négo­cier avec les doua­niers » signi­fiait « payer un pot-de-vin consi­dé­rable tout en pré­ten­dant que le chat était un cadeau diplo­ma­tique pour le roi Boris III de Bulgarie. »

Le doua­nier bul­gare — un homme mous­ta­chu avec un uni­forme impec­cable et un sens de l’ab­surde bien déve­lop­pé — exa­mi­na Pacha II avec scepticisme.

« Un cadeau. Pour le roi. Un chat blanc turc. »

« Un chat, un Ango­ra turc de race pure, » pré­ci­sa Wolf­gang avec assu­rance. « Des­cen­dant direct des chats du Sul­tan Abdül­ha­mid II. Extrê­me­ment rare. Valeur inestimable. »

Pacha II, comme s’il com­pre­nait son rôle, se tint droit avec une majes­té impériale.

Le doua­nier tou­cha sa mous­tache pen­si­ve­ment. « Le roi aime les chats. »

« Pré­ci­sé­ment, » dit Wolf­gang. Il sor­tit dis­crè­te­ment plu­sieurs billets. « Pour le dédoua­ne­ment, naturellement. »

L’argent dis­pa­rut. Le doua­nier tam­pon­na les passeports.

« Bien­ve­nue en Bul­ga­rie. Le roi sera ravi de son cadeau. »

Une fois le train repar­ti, Rupert s’ef­fon­dra sur son siège. « Nous venons de pro­mettre Pacha II au roi de Bulgarie. »

« Tech­ni­que­ment, nous n’a­vons rien pro­mis, » cor­ri­gea Wolf­gang. « Nous avons seule­ment lais­sé entendre. La dis­tinc­tion est impor­tante en diplomatie. »

Pacha II s’ins­tal­la sur les genoux d’Ayşe et se mit à ronronner.

« Le chat vous aime, » obser­va Wolf­gang avec une pointe de jalousie.

« Les chats aiment les per­sonnes intel­li­gentes, » répon­dit Ayşe en cares­sant dis­trai­te­ment Pacha II.

Wolf­gang sem­bla blessé.

Le reste du voyage se pas­sa dans une paix rela­tive. Ils déjeu­nèrent dans le wagon-res­tau­rant — Pacha II reçut du sau­mon poché que le ser­veur appor­ta « pour le cadeau diplo­ma­tique » avec un clin d’œil complice.

L’a­près-midi, Wolf­gang ten­ta d’im­pres­sion­ner Ayşe avec ses connais­sances sur Mou­rad V.

« Saviez-vous que Mou­rad avait pré­dit la révo­lu­tion Jeune-Turque de 1908 avec quinze ans d’avance ? »

« Oui, » dit Ayşe sans lever les yeux de son livre. « Lettre du 12 juin 1893. Archives de Yıldız. »

« Oh. Et que Mou­rad par­lait cou­ram­ment sept langues ? »

« Huit. Vous oubliez le persan. »

Wolf­gang soupira.

Per­ci­val, obser­vant la scène avec amu­se­ment, mur­mu­ra à Rupert : « Le pauvre gar­çon est com­plè­te­ment épris. »

« Et le chat est jaloux, » ajou­ta Nikolai.

Effec­ti­ve­ment, Pacha II fixait Wolf­gang avec une inten­si­té qui sug­gé­rait qu’il pla­ni­fiait quelque chose de désa­gréable impli­quant des griffes.

« Ce tri­angle amou­reux chat-humain-humain va mal finir, » pré­dit Ley­la joyeusement.

Le soir tom­bait quand ils appro­chèrent de Sofia. La ville se des­si­nait dans le cré­pus­cule — dômes byzan­tins, mina­rets otto­mans, et main­te­nant l’ar­chi­tec­ture baroque bul­gare, super­po­si­tion de civi­li­sa­tions comme tou­jours dans les Balkans.

Yusuf avait réser­vé des chambres au Grand Hôtel Sofia — moins pres­ti­gieux que le Pera Palace, mais confortable.

Cette nuit-là, Rupert ouvrit l’en­ve­loppe que Madame Nefise lui avait don­née. Celle mar­quée « Sofia. »

À l’in­té­rieur, un mes­sage en ottoman :

Le pre­mier secret dort sous l’aigle à deux têtes. L’é­glise Sve­ta Nede­lya. Le gar­dien est de la famille Dimi­triev. Cher­chez l’i­cône de Saint Georges. Der­rière, un pas­sage. Sous l’au­tel, une boîte scel­lée. À l’in­té­rieur : la moi­tié d’un médaillon et un par­che­min. Le secret n’est com­plet que si vous trou­vez l’autre moi­tié. Le Fou connaît le che­min. — Abdül­ha­mid II, 1917

« Le Fou, » mur­mu­ra Rupert. « Qui est le Fou ? »

Il n’eut pas à attendre long­temps pour la réponse.

Le len­de­main matin, un mes­sage atten­dait à la réception.

Livré par pigeon, naturellement.

Le Fou vous attend à Salo­nique. Trou­vez d’a­bord Sofia. Puis cher­chez le Fou dans l’a­sile de Mou­rad. — Un ami de Meh­med II

« L’a­sile de Mou­rad, » dit Wolf­gang quand Rupert lui mon­tra le mes­sage. « Salo­nique. L’an­cien asile psy­chia­trique. C’est là que Mou­rad a séjour­né en 1880, incognito. »

« Vous le saviez ? »

« C’est ma spé­cia­li­té. » Wolf­gang sou­rit. « Je vous l’a­vais dit. Je peux vous aider. »

Ayşe leva les yeux de son café. « Alors nous trou­vons le pre­mier secret à Sofia aujourd’­hui, puis nous par­tons pour Salo­nique demain. »

« Simple et effi­cace, » approu­va Percival.

Pacha II, ins­tal­lé sur une chaise à côté d’Ayşe, miau­la une fois.

Ce qui, dans le lan­gage félin, signi­fiait pro­ba­ble­ment : « Vous êtes tous des idiots si vous pen­sez que ça va être simple. »

Et comme tou­jours, le chat avait raison.

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