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La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 5 à 8

 

Cha­pitre 5 — Birgu

Pour tra­ver­ser le Grand Har­bour, Lazare prit une dghajsa.

La barque l’at­ten­dait au pied du quai, en bas des esca­liers qui des­cen­daient depuis la Bar­rière — un canot peint en bleu et jaune, poin­tu aux deux bouts, avec un rameur debout à la poupe qui maniait ses avi­rons comme des ailes. Le rameur était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, brun, silen­cieux, avec des bras comme des cor­dages. Il ne dit pas un mot pen­dant toute la tra­ver­sée, ce qui conve­nait par­fai­te­ment à Lazare.

Le Grand Har­bour, vu du ras de l’eau, était immense. Les bas­tions de La Valette mon­taient à gauche comme une muraille de cathé­drale cou­chée sur le flanc. À droite, les Trois Cités — Bir­gu, Sen­glea, Cos­pi­cua — se pres­saient der­rière leurs propres rem­parts, plus bas, plus denses, plus secrètes. Entre les deux, l’eau était noire et hui­leuse, sillon­née par les dgha­j­sas et les cha­loupes de la Navy, ponc­tuée par les coques grises des bâti­ments mili­taires encore au mouillage. Des grues tour­naient sur les chan­tiers de répa­ra­tion navale. L’é­cho des mar­teaux sur l’a­cier rebon­dis­sait d’un rivage à l’autre.

La dgha­j­sa accos­ta à Bir­gu — Vit­to­rio­sa, disaient les cartes offi­cielles, la Vic­to­rieuse, nom don­né par les Che­va­liers après le Grand Siège. Lazare paya le rameur, qui empo­cha l’argent sans un mot et repar­tit sur l’eau sombre.

Bir­gu était un laby­rinthe. Les rues étaient si étroites que deux hommes ne pou­vaient y mar­cher de front. Les mai­sons se tou­chaient par le haut, les bal­cons fer­més des étages supé­rieurs se rejoi­gnant presque au-des­sus de la chaus­sée, de sorte qu’on mar­chait dans une pénombre per­pé­tuelle, même en plein jour. L’air sen­tait la les­sive et le pain. Des chats dor­maient sur les marches. Des icônes de saints étaient encas­trées dans les murs à chaque coin de rue — des niches éclai­rées par de petites veilleuses à huile qui brû­laient jour et nuit, des Vierges en plâtre peint avec des fleurs en plas­tique, des cru­ci­fixions minia­tures qui sai­gnaient dans leurs cadres dorés. Les morts et les vivants coha­bi­taient ici sans gêne, les uns au-des­sus des autres, les uns dans les murs des autres.

Lazare trou­va le Palais de l’In­qui­si­teur sans dif­fi­cul­té — c’é­tait le plus grand bâti­ment de la rue, une façade sobre avec un por­tail de pierre et un bal­con fer­mé au pre­mier étage. L’en­droit ser­vait main­te­nant de musée, à moi­tié fer­mé, à moi­tié oublié. Un gar­dien som­no­lait dans l’en­trée. Lazare lui don­na quelques shil­lings et entra.

L’in­té­rieur était frais et sombre. Des pièces vides, des murs épais, des cou­loirs étroits. Il y avait eu ici, pen­dant deux siècles, un tri­bu­nal ecclé­sias­tique qui jugeait les héré­tiques, les blas­phé­ma­teurs, les sor­ciers et qui­conque déplai­sait au Saint-Office. Les cel­lules étaient au sous-sol — Lazare y des­cen­dit. Petites, basses, avec des murs cou­verts de graf­fi­tis lais­sés par les pri­son­niers : des croix, des bateaux, des noms, des prières en ita­lien, en espa­gnol, en mal­tais. Un homme avait gra­vé un calen­drier dans la pierre — des barres paral­lèles, des jours comp­tés un par un, comme par­tout où l’on enferme des hommes.

Il remon­ta et sor­tit dans la lumière. Fort Saint-Ange était au bout de la langue de terre, à cinq minutes de marche. Il y alla.

La for­te­resse était mas­sive, tra­pue, plan­tée dans l’eau comme un poing fer­mé. C’é­tait ici que les Che­va­liers avaient résis­té aux Otto­mans en 1565 — ici que La Valette avait tenu, avec six cents hommes contre qua­rante mille. Et c’é­tait ici, dans une cel­lule quelque part dans cette masse de pierre, que le Cara­vage avait été empri­son­né en 1608, après la bagarre qui avait mis fin à son bref pas­sage dans l’Ordre.

L’ac­cès au fort était res­treint — les Bri­tan­niques l’u­ti­li­saient encore comme base navale. Mais Lazare n’a­vait pas l’in­ten­tion d’y entrer. Il vou­lait le voir, sim­ple­ment. Sen­tir le poids de la pierre, ima­gi­ner l’homme enfer­mé là-dedans, le peintre-meur­trier qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui s’é­tait enfui — com­ment ? Par où ? Per­sonne ne le savait vrai­ment. Les murs fai­saient trois mètres d’é­pais­seur. La mer entou­rait le fort de tous côtés. Et pour­tant, il s’é­tait éva­dé. Comme si les murs, eux aus­si, avaient des trous.

* * *

Le Père Ċen­su Bon­ni­ci offi­ciait à la paroisse de San Loren­zo, à Bir­gu, une église plus petite et moins dorée que la Co-Cathé­drale de La Valette mais ancienne — les Che­va­liers y avaient prié avant la construc­tion de Saint-Jean.

Lazare le trou­va dans la sacris­tie, une pièce étroite qui sen­tait l’en­cens froid et la cire fon­due. Bon­ni­ci était un homme d’une soixan­taine d’an­nées, petit, voû­té, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille et des mains d’une finesse remar­quable — des mains de musi­cien ou de chi­rur­gien, incon­grues au bout de ses bras de vieux prêtre. Il ran­geait des calices dans un pla­card et leva à peine les yeux quand Lazare entra.

— Père Bonnici ?

— Oui ?

— Mon nom est Corte. Je m’in­té­resse à l’his­toire de l’Ordre. En par­ti­cu­lier au séjour du Cara­vage à Malte.

Bon­ni­ci le regar­da par-des­sus ses lunettes. C’é­tait un regard d’une pré­ci­sion décon­cer­tante — le regard d’un homme qui a pas­sé sa vie à lire des manus­crits en latin à la lumière d’une bou­gie et qui a déve­lop­pé, par néces­si­té, une acui­té visuelle redoutable.

— Beau­coup de gens s’y inté­ressent, dit-il. Les cher­cheurs, les his­to­riens de l’art, les roman­ciers. Et les autres.

— Les autres ?

— Ceux qui ne sont ni cher­cheurs, ni his­to­riens, ni roman­ciers. Ceux qui cherchent quelque chose de précis.

Il posa le der­nier calice et refer­ma le pla­card. Puis il s’as­sit sur un tabou­ret de bois, croi­sa les mains sur ses genoux, et atten­dit. C’é­tait un homme qui savait attendre — une com­pé­tence rare, que Lazare respectait.

— Je cherche quelque chose de pré­cis, dit Lazare.

— Je sais. Sal­vu Zam­mit est mon cou­sin. Nous n’a­vons pas de secrets entre nous, sauf ceux que nous avons.

Il y avait un humour sec dans cette phrase, à peine per­cep­tible, comme une épice dans un plat qui semble simple.

— Asseyez-vous, dit-il.

Lazare prit un tabou­ret. La sacris­tie était si petite que leurs genoux se tou­chaient presque. Au mur, un cru­ci­fix en bois sombre et un por­trait à l’huile de saint Laurent por­tant le gril de son mar­tyre — le patron de l’é­glise, peint par un artiste local du XVIIe, avec cette mal­adresse tou­chante des peintres de pro­vince qui imitent les grands sans tout à fait les atteindre.

— Le Cara­vage, dit Bon­ni­ci, est arri­vé à Malte en juillet 1607. C’est un fait. Il a été admis dans l’Ordre comme che­va­lier de grâce en juillet 1608. C’est un fait. Il a peint La Décol­la­tion et le Saint Jérôme. Fait. En août 1608, il a été impli­qué dans une bagarre et empri­son­né à Fort Saint-Ange. Fait. Il s’est éva­dé et a quit­té l’île. Fait. En décembre 1608, il a été expul­sé de l’Ordre lors d’une céré­mo­nie dans l’O­ra­toire, devant son propre tableau. Fait.

Il mar­qua une pause.

— Main­te­nant, il y a les choses qui ne sont pas dans les faits. Les trous entre les faits. Les his­to­riens n’aiment pas les trous. Moi, je suis prêtre — les trous ne me dérangent pas. La foi est un trou. On y croit ou on n’y croit pas, mais on ne peut pas le rem­plir avec des documents.

Il ôta ses lunettes et les essuya avec un mouchoir.

— Ce que les archives de l’Ordre disent, tout le monde peut le lire. Mais il y a d’autres archives à Malte. Celles de l’In­qui­si­tion. L’In­qui­si­tion mal­taise était indé­pen­dante de l’Ordre — elle répon­dait direc­te­ment au Pape, et les rap­ports entre l’In­qui­si­teur et le Grand Maître étaient sou­vent ten­dus. L’In­qui­si­teur sur­veillait les Che­va­liers autant que les héré­tiques. Et il pre­nait des notes.

Lazare sen­tit quelque chose se tendre en lui — un fil invi­sible, ce fil qu’il connais­sait bien, celui qui relie la patience à la trou­vaille et qui vibre quand on approche.

— Qu’est-ce que les notes de l’In­qui­si­teur disent sur le Caravage ?

— Elles disent ce que les archives de l’Ordre ne disent pas. Que l’ex­pul­sion du Cara­vage n’é­tait pas seule­ment due à la bagarre. Il y avait autre chose. Quelque chose qu’il avait peint. Ou quelque chose qu’il avait vu et peint. Les archives de l’In­qui­si­tion sont plus dis­crètes que celles de l’Ordre — elles ne nomment pas tou­jours les choses direc­te­ment. Mais il y a une men­tion, dans un registre de décembre 1608, d’une toile confis­quée dans les effets du prisonnier.

— Une toile.

Una pic­co­la tela, sog­get­to pro­fa­no. Une petite toile, sujet pro­fane. Confis­quée et remise au Prieur. Le Prieur de l’é­poque, c’é­tait Ippo­li­to Malas­pi­na — un homme puis­sant, le même qui avait com­man­dé le Saint Jérôme. La toile est entrée chez lui. Et après, plus rien. Plus de trace. Comme si elle n’a­vait jamais existé.

Le prêtre remit ses lunettes et regar­da Lazare.

— Mais les choses qui n’existent pas, mon­sieur Corte, ont ceci de par­ti­cu­lier qu’elles ne cessent jamais de revenir.

Un silence. Dans l’é­glise, der­rière la porte de la sacris­tie, on enten­dait une femme qui priait à voix basse — un mur­mure conti­nu, mono­tone, comme le bruit de la mer dans un coquillage.

— Où sont ces archives ? deman­da Lazare.

— Au Palais de l’In­qui­si­teur. Là où vous étiez ce matin.

Lazare le regar­da. Il n’a­vait dit à per­sonne qu’il était allé au Palais ce matin. Bon­ni­ci sou­rit — un vrai sou­rire, cette fois, pas comme celui de Finch, un sou­rire qui impli­quait tout le visage et qui disait : oui, c’est une petite île, et oui, je sais des choses, et non, ça ne devrait pas vous surprendre.

— Allez voir les registres de décembre 1608, dit Bon­ni­ci. Le gar­dien s’ap­pelle Kar­me­nu. Dites-lui que je vous envoie. Il vous lais­se­ra entrer dans la salle des archives. Et mon­sieur Corte —

Il se leva, et Lazare vit que mal­gré sa petite taille et sa voû­ture, le prêtre avait une pré­sence — une den­si­té, comme on dit d’une pierre qu’elle est dense.

— Ne cher­chez pas que dans les registres de l’Ordre. L’Ordre écri­vait l’his­toire offi­cielle. L’In­qui­si­tion écri­vait l’autre. Celle des ombres. C’est dans les ombres que vous trou­ve­rez ce que vous cher­chez. Mais faites atten­tion — les ombres, à Malte, sont pro­fondes. Plus pro­fondes qu’ailleurs.

Il le rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte de l’é­glise. Dehors, le soleil tapait sur les pavés de Bir­gu. Un chat tra­ver­sa la rue en cou­rant. La lumière était si blanche, si crue, qu’elle sem­blait effa­cer les reliefs et réduire les mai­sons à des sur­faces planes, comme un décor de carton.

Lazare reprit la dgha­j­sa pour La Valette. Sur l’eau, entre les deux rives, il pen­sa aux trous entre les faits, et à ce que le Cara­vage avait pu peindre de si trou­blant qu’il avait fal­lu le faire dis­pa­raître — pas le détruire, le faire dis­pa­raître, ce qui n’est pas la même chose. On détruit ce qui est dan­ge­reux. On cache ce qui est sacré. Ou ce qui est les deux à la fois.

Cha­pitre 6 — Les tunnels

Consue­lo dit oui un mar­di soir, sans explication.

Lazare ne lui avait pas vrai­ment deman­dé — il avait men­tion­né les sou­ter­rains, une fois, au détour d’une conver­sa­tion dans le hall du Phoe­ni­cia, et elle avait chan­gé de sujet. Il avait men­tion­né les tun­nels une deuxième fois, quelques jours plus tard, sur la ter­rasse, en fumant. Elle n’a­vait rien dit. Et puis ce mar­di, en le croi­sant dans l’es­ca­lier, elle lui avait sim­ple­ment dit : « Demain, cinq heures du matin. Devant l’hô­tel. Appor­tez une lampe. »

Il fai­sait encore nuit quand ils par­tirent. La Valette à cinq heures du matin était une ville de pierre et de silence — pas le silence de l’ab­sence, mais le silence plein et dense des lieux très anciens qui res­pirent dans le som­meil. Leurs pas réson­naient sur les dalles. Les réver­bères jetaient des ombres longues. Un bou­lan­ger ouvrait sa bou­tique quelque part, et l’o­deur du pain chaud mon­tait dans les rues vides, incon­grue et douce.

Consue­lo mar­chait vite, sans hési­ta­tion, par des ruelles que Lazare n’a­vait pas encore explo­rées — des pas­sages qui des­cen­daient en esca­lier entre les mai­sons, des venelles si étroites qu’il fal­lait tour­ner les épaules pour pas­ser. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile, des chaus­sures solides, un pull de laine mal­gré la dou­ceur de l’air. Elle avait une lampe torche à la main et une autre, de rechange, dans la poche de sa veste.

Ils s’ar­rê­tèrent devant une porte basse dans un mur de for­ti­fi­ca­tion, près du port. La porte était en fer, rouillée, fer­mée par un cade­nas que Consue­lo ouvrit avec une clé qu’elle tira de sa poche.

— Offi­ciel ou pas offi­ciel ? deman­da Lazare.

— Pas officiel.

— Com­ment avez-vous la clé ?

— Tout le monde a une clé. Pen­dant le siège, il y avait des dizaines d’en­trées. Les gens les ont gardées.

Elle pous­sa la porte. Un souffle d’air froid mon­ta de l’obs­cu­ri­té — pas l’air de la nuit, mais un air dif­fé­rent, plus ancien, char­gé d’une odeur de terre et de pierre humide, une odeur qui ne connais­sait pas le soleil.

Ils des­cen­dirent.

L’es­ca­lier était taillé dans le cal­caire, les marches usées en leur centre par des mil­liers de pieds. Au bout de vingt marches, la lumière du dehors dis­pa­rut. Il n’y avait plus que les deux fais­ceaux des lampes, qui décou­paient dans l’obs­cu­ri­té des frag­ments de mur, de voûte, de roche nue.

— Ici, c’est la par­tie de 1942, dit Consue­lo. Les abris antiaériens.

La gale­rie s’ou­vrit sur une salle basse et longue, creu­sée dans le roc. Des bancs de pierre étaient taillés le long des murs. Des cro­chets rouillés pen­daient de la voûte — pour les lampes, les hamacs, les rideaux de sépa­ra­tion. Le sol était de terre bat­tue. Dans un coin, un lit de camp effon­dré, un bidon d’eau cabos­sé, des boîtes de conserve vides dont les éti­quettes avaient disparu.

— Com­bien de per­sonnes vivaient ici ? deman­da Lazare.

— Dans cette salle, cin­quante ou soixante. Mais il y a des dizaines de salles comme celle-ci sous la ville. Des mil­liers de gens, au plus fort des bom­bar­de­ments. Des familles entières. Des enfants qui sont nés ici. Des vieux qui sont morts ici. On s’ins­tal­lait, on cui­si­nait sur des réchauds, on dor­mait. Quand les bombes s’ar­rê­taient, les hommes remon­taient tra­vailler. Les femmes res­taient en bas avec les enfants.

Sa voix était plate, fac­tuelle — la voix de quel­qu’un qui raconte des choses trop proches pour être racon­tées avec émotion.

— Je dor­mais là, dit-elle en éclai­rant un ren­fon­ce­ment dans le mur. Ma mère, mon frère et moi. Mon père était dans la Royal Mal­ta Artille­ry — il était en sur­face. On le voyait le soir, quand il des­cen­dait. Pas tou­jours. Par­fois il ne des­cen­dait pas. Ces nuits-là, on ne dor­mait pas.

Lazare ne dit rien. Il regar­da le ren­fon­ce­ment — un creux dans le cal­caire, à peine assez grand pour trois corps allon­gés, avec la voûte à un mètre au-des­sus de la tête. Vivre là-dedans pen­dant des mois. Dor­mir en écou­tant les bombes qui secouaient la roche au-des­sus, en sen­tant la pous­sière tom­ber du pla­fond, en comp­tant les secondes entre les impacts. Il avait connu la guerre, mais pas cette guerre-là — pas cette guerre de taupes, cette sur­vie sou­ter­raine, cette inti­mi­té for­cée avec l’in­té­rieur de la terre.

Ils conti­nuèrent. La gale­rie se rami­fiait en un réseau de cou­loirs et de salles, cer­tains encore équi­pés de leur mobi­lier de guerre — un pan­neau de la Défense civile, un réser­voir d’eau, une croix rouge peinte sur un mur au-des­sus de ce qui avait été un poste de secours. L’air était frais, constant, autour de dix-huit degrés quelle que soit la saison.

— Par ici, dit Consuelo.

Ils tour­nèrent dans un pas­sage plus étroit. Le sol chan­gea — ce n’é­tait plus de la terre bat­tue mais de la roche brute, irré­gu­lière. Les murs aus­si chan­gèrent. La taille était dif­fé­rente. Moins propre, moins géo­mé­trique. Plus ancienne.

— On sort des abris de 1942, dit Consue­lo. Ici, c’est plus vieux.

— Les Chevaliers ?

— Peut-être. Ou avant. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Pen­dant le siège, les gens qui creu­saient les abris tom­baient par­fois sur des gale­ries qui exis­taient déjà. Des tun­nels qu’ils ne connais­saient pas. Ils ne s’ar­rê­taient pas pour faire de l’ar­chéo­lo­gie — ils avaient besoin d’es­pace, ils élar­gis­saient et ils avan­çaient. Mais ils savaient qu’ils creu­saient dans quelque chose de plus ancien qu’eux.

Le pas­sage se rétré­cit encore. Lazare devait bais­ser la tête. Le cal­caire était humide ici, cou­vert d’une mousse fine et d’une conden­sa­tion froide. L’air avait chan­gé d’o­deur — plus pro­fond, plus miné­ral, avec une note qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier, quelque chose entre la terre mouillée et la cendre froide.

Et puis Consue­lo s’arrêta.

— Regar­dez, dit-elle.

Elle leva sa lampe vers la paroi, len­te­ment, et la lumière glis­sa sur la pierre.

Des spi­rales.

Elles étaient gra­vées dans le cal­caire — pas en sur­face, pas grif­fon­nées, mais creu­sées avec soin, avec régu­la­ri­té, chaque sillon pro­fond d’un bon cen­ti­mètre. Des spi­rales simples d’a­bord, puis des spi­rales qui s’en­rou­laient les unes dans les autres, for­mant des motifs com­plexes, des doubles hélices, des volutes qui tour­naient dans les deux sens, comme des coquillages vus en coupe, comme les tour­billons que l’eau fait en s’en­gouf­frant dans un trou.

Lazare posa la main sur la paroi. La pierre était froide, lisse dans les creux des spi­rales, rugueuse entre elles. Sous ses doigts, les motifs avaient une tex­ture presque vivante — comme si la pierre avait été molle un jour, comme si quel­qu’un y avait enfon­cé les doigts et que la roche avait gar­dé l’empreinte.

— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il.

— On ne sait pas. Ça res­semble à ce qu’on trouve dans les temples — à Ħaġar Qim, à Tarxien, à l’Hy­po­gée. Mais c’est ici, sous La Valette, dans une gale­rie que per­sonne n’a cata­lo­guée. Il y en a d’autres, plus loin. Des gale­ries entières dont les murs sont cou­verts de ces motifs. Per­sonne n’en parle. Les archéo­logues n’y ont pas accès — c’est sous la ville, sous les fon­da­tions des mai­sons, sous les caves des palais. On ne peut pas fouiller sans tout démo­lir au-dessus.

Lazare éclai­rait les spi­rales, une par une. Elles cou­vraient le mur sur plu­sieurs mètres, en ran­gées irré­gu­lières, cer­taines à hau­teur d’homme, d’autres presque au sol, comme si leurs auteurs avaient tra­vaillé dans des posi­tions dif­fé­rentes — debout, à genoux, cou­chés. Il y avait une logique dans leur dis­po­si­tion, un rythme, mais il ne par­ve­nait pas à le lire. C’é­tait comme un texte dans une langue qu’il ne connais­sait pas mais dont il per­ce­vait la musique.

— Com­bien de mil­liers d’an­nées ? dit-il.

— Cinq mille. Six mille. Peut-être plus. L’Hy­po­gée est daté de 4000 avant notre ère. Ces gale­ries pour­raient être contem­po­raines, ou plus anciennes encore. On ne sait pas. On ne sau­ra peut-être jamais.

Lazare reti­ra sa main de la paroi. Ses doigts étaient froids et humides. Il avait l’im­pres­sion d’a­voir tou­ché quelque chose de vivant — pas la pierre, mais ce qui était dans la pierre, der­rière la pierre, ce que les spi­rales des­si­naient sans le nommer.

— Le pas­sage est ébou­lé plus loin, dit Consue­lo. On ne peut pas aller au-delà. Mais les gens qui ont creu­sé les abris en 1942 disent que les gale­ries conti­nuent. Qu’elles descendent.

— Jus­qu’où ?

Elle ne répon­dit pas. Elle étei­gnit sa lampe un ins­tant — juste un ins­tant — et l’obs­cu­ri­té tom­ba sur eux comme une eau noire. Le silence était total. Pas le silence de la sur­face, qui est tou­jours peu­plé de bruits loin­tains — vent, oiseaux, moteurs. Un silence abso­lu, com­pact, le silence de ce qui est sous tout. Lazare sen­tit le poids de la ville au-des­sus de lui — les mai­sons, les églises, les bas­tions, les siècles — comme une main posée sur sa tête.

Consue­lo ral­lu­ma. Le fais­ceau troua le noir et retrou­va les spi­rales, qui sem­blèrent un ins­tant tour­ner dans la lumière, comme des roues.

— On remonte, dit-elle.

Ils remon­tèrent en silence. Quand ils sor­tirent par la porte de fer, le jour s’é­tait levé. La lumière de La Valette les frap­pa comme une gifle — dorée, vio­lente, pleine de bruit et de cha­leur et de pré­sence. Des mar­chands ouvraient leurs bou­tiques. Un âne tirait une char­rette char­gée de légumes. Les cloches sonnaient.

Lazare cli­gna des yeux. Il avait l’im­pres­sion de remon­ter de très loin — pas seule­ment des sou­ter­rains, mais d’un temps si ancien qu’il n’a­vait pas de nom, un temps d’a­vant les mots, d’a­vant les dieux, un temps de pierre et de spirale.

— Mer­ci, dit-il à Consuelo.

Elle refer­ma le cade­nas et mit la clé dans sa poche.

— Ne remer­ciez pas. Vous avez vu. Main­te­nant, vous savez que cette île n’est pas ce qu’elle semble être. Ce que vous faites de ça, c’est votre affaire.

Elle s’é­loi­gna vers le Phoe­ni­cia. Lazare res­ta un moment devant la porte de fer, dans le soleil, avec le froid des sou­ter­rains encore sur sa peau et les spi­rales encore sous ses doigts.

Cha­pitre 7 — L’Inquisiteur

Kar­me­nu était un homme qui res­sem­blait à ses archives — petit, sec, jau­ni, et plein de choses qu’il ne disait pas.

Lazare le trou­va au Palais de l’In­qui­si­teur, dans une pièce du pre­mier étage qui ser­vait de réserve et de bureau, der­rière une table cou­verte de registres empi­lés. Kar­me­nu por­tait un cos­tume trop grand et des lunettes rafis­to­lées au scotch. Il avait l’air d’un homme qui attend depuis long­temps quel­qu’un qui ne vient jamais, et qui a fini par trou­ver dans cette attente une forme de confort.

— Le Père Bon­ni­ci m’en­voie, dit Lazare.

— Je sais, dit Kar­me­nu. Il m’a prévenu.

Il ne deman­da pas pour­quoi. Il ne deman­da pas non plus ce que Lazare cher­chait. Il se leva, prit un trous­seau de clés à sa cein­ture — un trous­seau énorme, qui pen­dait comme un cha­pe­let de fer — et fit signe à Lazare de le suivre.

La salle des archives était au deuxième étage, une pièce longue et basse avec des fenêtres étroites qui lais­saient entrer des lames de lumière oblique. Les murs étaient cou­verts d’é­ta­gères en bois, et sur les éta­gères, des registres — des cen­taines de registres reliés en cuir, cer­tains en bon état, d’autres gon­flés d’hu­mi­di­té, d’autres encore dont la reliure se défai­sait en lam­beaux. L’o­deur était celle de tous les dépôts d’ar­chives du monde — pous­sière, cuir, papier vieux, encre sèche — mais avec quelque chose en plus, une note saline, mari­time, comme si les docu­ments avaient absor­bé l’air de la mer à tra­vers les murs pen­dant des siècles.

— Décembre 1608, dit Lazare.

Kar­me­nu ne cil­la pas. Il alla direc­te­ment à une éta­gère, tira un registre sans hési­ter — un volume de taille moyenne, relié en cuir brun, avec une éti­quette sur le dos : Pro­ces­sus Inqui­si­tio­nis, 1607–1610.

— Ici, dit-il en posant le registre sur une table. Vous pou­vez le consul­ter. Ne tou­chez pas les pages avec les doigts mouillés. Ne pre­nez pas de notes à l’encre — crayon seulement.

Il ten­dit à Lazare un crayon de papier, très court, usé jus­qu’au bout, et s’en alla.

Lazare ouvrit le registre.

Le latin était ser­ré, angu­leux, écrit par une main de gref­fier habi­tuée à la vitesse. Les pages étaient jau­nies mais lisibles, à condi­tion de pen­cher le visage dans la lumière et de déchif­frer les abré­via­tions. Lazare savait lire le latin — il l’a­vait appris Dieu sait où, pro­ba­ble­ment dans un monas­tère du sud de la France où il avait pas­sé un hiver pen­dant la guerre, ou peut-être avant, dans une autre vie.

Il tour­na les pages len­te­ment. Les pro­cès de l’In­qui­si­tion mal­taise n’é­taient pas tous des affaires de foi — il y avait des plaintes pour blas­phème, des dénon­cia­tions pour sor­cel­le­rie, des accu­sa­tions de biga­mie, des conflits de pro­prié­té entre l’Ordre et le cler­gé sécu­lier. La vie quo­ti­dienne d’une île sous double juri­dic­tion — le Grand Maître d’un côté, l’In­qui­si­teur de l’autre, cha­cun vou­lant avoir le der­nier mot.

Puis il trouva.

Décembre 1608. Un feuillet glis­sé entre deux pages de pro­cès, comme s’il n’ap­par­te­nait pas vrai­ment au registre mais qu’on l’y avait insé­ré faute de meilleur endroit. L’é­cri­ture était dif­fé­rente — plus petite, plus soi­gnée, celle d’un secré­taire par­ti­cu­lier plu­tôt que d’un gref­fier. Et le texte n’é­tait pas un acte de pro­cé­dure mais une note, un mémo­ran­dum adres­sé à l’In­qui­si­teur par un subordonné.

Lazare le lut, mot par mot.

Illus­tris­si­mo et Reve­ren­dis­si­mo Signore,

Confor­mé­ment aux ins­truc­tions de Votre Sei­gneu­rie, j’ai pro­cé­dé à l’in­ven­taire des effets trou­vés dans la cel­lule du pri­son­nier Miche­lan­ge­lo Meri­si, dit le Cara­vage, che­va­lier déchu de l’Ordre, après son éva­sion de Fort Saint-Ange. Les objets sui­vants ont été réper­to­riés et mis sous scellés :

— un man­teau de drap noir, usé

— deux chemises

— un néces­saire de peintre conte­nant pig­ments, huiles et pinceaux

— trois des­sins pré­pa­ra­toires sur papier, de fac­ture médiocre

— una pic­co­la tela, sog­get­to pro­fa­no, raf­fi­gu­rante un gio­vane con un frut­to — une petite toile, sujet pro­fane, repré­sen­tant un jeune homme avec un fruit

Ladite toile a été exa­mi­née et jugée incon­ve­nante en rai­son de la nature de la repré­sen­ta­tion. Elle a été confis­quée et remise, sur ordre de Votre Sei­gneu­rie, au Très Illustre Prieur Fra’ Ippo­li­to Malas­pi­na, qui a accep­té d’en assu­rer la garde.

Il est noté que le pri­son­nier a pro­tes­té vigou­reu­se­ment contre cette confis­ca­tion avant son éva­sion, décla­rant que la toile était « la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte ». Cette décla­ra­tion a été consi­gnée mais non ver­sée au pro­cès-ver­bal offi­ciel, à la demande du Prieur.

Votre très humble serviteur,

Fra’ Dome­ni­co Cal­lus, notaire

Lazare relut le texte trois fois. Puis il le relut une quatrième.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

D’un homme qui avait peint La Décol­la­tion de saint Jean-Bap­tiste, Judith déca­pi­tant Holo­pherne, La Conver­sion de saint Paul, Le Sou­per à Emmaüs — d’un homme qui avait révo­lu­tion­né la pein­ture occi­den­tale et qui avait mis dans cha­cune de ses toiles une véri­té si bru­tale qu’elle avait cho­qué les papes et les car­di­naux — cet homme avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était une petite toile repré­sen­tant un jeune homme avec un fruit.

Qu’est-ce que le Cara­vage avait mis dans cette toile ? Qu’est-ce qu’il avait vu, qu’est-ce qu’il avait com­pris, qu’est-ce qu’il avait peint de si vrai que tout le reste — les mar­tyrs, les saints, les conver­sions, les miracles — deve­nait par com­pa­rai­son du mensonge ?

Lazare posa le crayon. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de peur, pas d’ex­ci­ta­tion, mais de cette vibra­tion par­ti­cu­lière qui sai­sit le corps quand l’es­prit touche à quelque chose qui le dépasse. Il avait cher­ché un tableau. Il avait trou­vé un docu­ment. Mais le docu­ment ouvrait sur un abîme — pas un abîme de ténèbres, un abîme de lumière, cette lumière aveu­glante que le Cara­vage maniait comme per­sonne, la lumière qui tranche et qui révèle et qui ne ment pas.

Il nota les termes exacts sur un bout de papier avec le crayon de Kar­me­nu, refer­ma le registre, et descendit.

Kar­me­nu était à sa table, exac­te­ment comme il l’a­vait laissé.

— Vous avez trou­vé ce que vous cher­chiez ? dit-il sans lever les yeux.

— Oui.

— Bien. Tout le monde finit par trou­ver quelque chose dans ces registres. Ce n’est pas tou­jours ce qu’on cher­chait, mais c’est tou­jours ce qu’on devait trouver.

Lazare le remer­cia et sor­tit. Il tra­ver­sa Bir­gu dans un état second, sans voir les rues, les chats, les saints dans les niches. Il ne prit pas la dgha­j­sa — il mar­cha le long du port, contour­na les anses et les bas­sins, tra­ver­sa Cos­pi­cua et ses chan­tiers navals, et revint à La Valette par la route, à pied, en une heure de marche sous le soleil de l’après-midi.

Il mar­chait vite. Il pen­sait au Cara­vage dans sa cel­lule, le peintre qui savait qu’il allait s’é­va­der ou mou­rir, et qui pro­tes­tait non pas contre son empri­son­ne­ment mais contre la confis­ca­tion d’une petite toile, un gar­çon avec un fruit, la seule chose vraie.

Et il pen­sait aux spi­rales dans les sou­ter­rains, sous ses pieds, sous la route, sous la ville, sous l’île — ces signes qui tour­naient dans la pierre depuis cinq mille ans et que le Cara­vage, d’une manière ou d’une autre, avait vus, avait com­pris, avait peints dans le fond noir de sa toile.

Quand il arri­va au Phoe­ni­cia, le soleil se cou­chait. Le cal­caire des bas­tions rou­geoyait. L’hô­tel brillait de toutes ses fenêtres dans le cré­pus­cule, comme un phare — ou comme un piège, son­gea Lazare en pous­sant la porte. Mais les pièges, il les connais­sait. Ce qui l’in­quié­tait davan­tage, c’é­tait la lumière.

Cha­pitre 8 — Għana

Il ne cher­cha pas Consue­lo ce soir-là. C’est elle qui le trouva.

Il était au bar du Phoe­ni­cia, seul, devant un verre de vin mal­tais qu’il ne buvait pas. Le Major Finch n’é­tait pas à son tabou­ret — pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Lazare, le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche était vide. Cette absence était plus élo­quente qu’une présence.

Consue­lo entra par la porte de ser­vice, encore en tenue de tra­vail — jupe sombre, che­mi­sier blanc, les che­veux rete­nus par un peigne d’é­caille. Elle vit Lazare et vint s’as­seoir à côté de lui sans deman­der la per­mis­sion. Le bar­man, un jeune homme timide qui por­tait son nœud papillon comme un licol, lui ser­vit un Kin­nie sans qu’elle ait besoin de com­man­der — la bois­son mal­taise aux oranges amères, sombre et pétillante, qui sen­tait les herbes et l’hiver.

— Vous avez trou­vé quelque chose, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle avait cette capa­ci­té — Lazare l’a­vait remar­qué — de voir les choses sur les visages des gens, de lire les états inté­rieurs comme d’autres lisent les jour­naux, sans effort appa­rent et sans indiscrétion.

— Oui.

— Vous vou­lez en parler ?

— Pas ici.

Elle hocha la tête. Puis, après un silence pen­dant lequel elle but une gor­gée de Kin­nie et regar­da le bar avec l’at­ten­tion déta­chée de quel­qu’un qui connaît un lieu si bien qu’elle peut y repé­rer la moindre ano­ma­lie les yeux fermés :

— Il y a un endroit, dit-elle. Un bar dans Strait Street. Il y a du għa­na ce soir.

* * *

Strait Street — Stra­da Stret­ta en mal­tais, la Rue Étroite — était une longue artère qui des­cen­dait en pente douce à tra­vers La Valette, paral­lèle à Repu­blic Street mais dans un autre monde. Pen­dant la guerre, c’é­tait le quar­tier des marins, des pros­ti­tuées, des bars à sol­dats, le lieu où la Navy bri­tan­nique venait boire, dan­ser et oublier que des bombes pou­vaient tom­ber à tout moment. On l’ap­pe­lait The Gut — les tripes. Les Mal­tais res­pec­tables n’y allaient pas. Les Mal­tais moins res­pec­tables y allaient tout le temps.

En 1947, Strait Street conser­vait quelque chose de cette éner­gie — atté­nuée, assa­gie, mais vivante. Les bars étaient encore ouverts, les portes don­naient sur des salles basses et enfu­mées d’où sor­taient des bruits de voix et de musique. Des marins bri­tan­niques en per­mis­sion traî­naient d’un bar à l’autre. Des Mal­tais buvaient de la bière et jouaient aux cartes. Des femmes regar­daient depuis les bal­cons, accou­dées, fumant dans le noir.

Consue­lo pous­sa la porte d’un bar sans enseigne — juste une porte verte dans un mur de cal­caire, avec une ampoule nue au-des­sus. L’in­té­rieur était petit, bas de pla­fond, éclai­ré par des lampes à huile et quelques ampoules fati­guées. Les murs étaient peints en bleu fon­cé — ce bleu pro­fond qu’on trouve sur les luz­zu, le bleu des pêcheurs, un bleu qui avale la lumière. Des tables en bois, des chaises dépa­reillées, un comp­toir en zinc. Ça sen­tait le tabac, le vin, la sueur et la pierre chaude.

L’en­droit était plein. Des hommes, sur­tout — des ouvriers, des marins, des pêcheurs, les mains cal­leuses, les visages mar­qués. Quelques femmes aus­si, mais peu, et tou­jours accom­pa­gnées. Consue­lo salua le patron — un homme mas­sif, mous­ta­chu, qui lui fit un signe de tête sans sur­prise, comme si elle venait là souvent.

Ils trou­vèrent une table dans un coin. On leur appor­ta du vin sans qu’ils com­mandent — un rouge sombre, presque noir, dans des verres épais. Lazare but une gor­gée. Le vin avait un goût de terre et de soleil, âpre, puis­sant, un vin qui ne cher­chait pas à plaire mais qui disait la véri­té de son ter­roir — une île de roche et de sel où les vignes poussent dans la poussière.

Puis le għa­na commença.

Ce ne fut pas annon­cé. Il n’y eut pas de pré­sen­ta­tion, pas de scène, pas d’ap­plau­dis­se­ments. Sim­ple­ment, dans un coin du bar, un homme se mit à chanter.

Il était debout, appuyé contre le mur, un verre de vin à la main. La cin­quan­taine, gros, avec un visage de bou­le­dogue — des bajoues lourdes, un front bas, des yeux enfon­cés dans la graisse. Il n’a­vait rien d’un chan­teur. Il avait l’air d’un docker ou d’un maçon, un homme qui por­tait des pierres et qui était fati­gué de por­ter des pierres. Mais quand il ouvrit la bouche, la voix qui en sor­tit n’ap­par­te­nait pas à son corps.

C’é­tait une voix ser­rée, ten­due, qui mon­tait de la gorge comme un cri conte­nu — pas un cri de dou­leur mais un cri de résis­tance, la voix de quel­qu’un qui refuse de céder. Les mots étaient en mal­tais, incom­pré­hen­sibles pour Lazare, mais la mélo­die n’a­vait pas besoin de mots. Elle racon­tait quelque chose d’u­ni­ver­sel — la perte, le défi, la beau­té de ce qui est condam­né à disparaître.

Trois gui­ta­ristes l’ac­com­pa­gnaient, assis sur des chaises contre le mur. Leurs gui­tares avaient un son étrange — pas tout à fait espa­gnol, pas tout à fait arabe, quelque chose entre les deux, une har­mo­nie qui ne se résol­vait jamais com­plè­te­ment, qui res­tait en sus­pen­sion comme une ques­tion sans réponse. Le gui­ta­riste prin­ci­pal impro­vi­sait des lignes mélo­diques autour de la voix, par­fois en avance, par­fois en retard, comme un oiseau qui tourne autour d’un phare.

Le pre­mier chan­teur finit son cou­plet. Un silence d’une seconde. Puis un deuxième homme se leva d’une table — plus jeune, plus maigre, le visage angu­leux et sérieux. Il répon­dit. Sa voix était dif­fé­rente — plus aiguë, plus tran­chante, presque agres­sive. Il chan­tait dans la même langue, sur la même mélo­die, mais en chan­geant les paroles. Il répon­dait au pre­mier, le contre­di­sait, le pro­vo­quait. Le pre­mier répli­qua. Le deuxième contra.

— Spir­tu pront, mur­mu­ra Consue­lo. L’es­prit vif. C’est un duel. Ils impro­visent les paroles sur le moment — cha­cun doit répondre à l’autre sans hési­ter, en rimes, en vers. Le meilleur gagne.

Lazare écou­tait, cap­ti­vé. Il ne com­pre­nait pas un mot, mais il com­pre­nait tout. Il avait enten­du ça ailleurs — cette même joute ver­bale, cette même ten­sion entre deux voix qui se mesurent — dans les cafés d’A­lexan­drie où les poètes arabes se défiaient en vers, dans les tavernes du Pirée où le rebe­ti­ko mon­tait des bas-fonds comme une prière inver­sée, dans les mai­sons de fado de Lis­bonne où les femmes chan­taient la sau­dade avec une rage froide. La même chose, par­tout, autour de la Médi­ter­ra­née — cette musique qui nais­sait de la perte et qui trans­for­mait la perte en beauté.

Les deux chan­teurs se répon­daient de plus en plus vite, les voix de plus en plus ten­dues, les gui­tares de plus en plus ner­veuses. Le public les encou­ra­geait — pas par des cris mais par des mur­mures, des hoche­ments de tête, des sou­rires enten­dus quand une rime était par­ti­cu­liè­re­ment bien trou­vée. C’é­tait un com­bat, mais un com­bat élé­gant, codi­fié, où la vio­lence pas­sait par les mots et où les mots avaient le tran­chant des couteaux.

Puis le pre­mier chan­teur — le gros, le docker — lan­ça une der­nière phrase, et le bar entier écla­ta de rire. Le deuxième chan­teur leva les mains en signe de red­di­tion, sou­riant mal­gré sa défaite. On leur offrit du vin. Les gui­ta­ristes jouèrent quelques accords légers, de tran­si­tion, pour lais­ser retom­ber la tension.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? deman­da Lazare.

— Il a dit que l’autre chan­tait comme un chien qui a ava­lé un chat, mais qu’au moins le chat avait du rythme.

Lazare rit. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Malte, il rit vrai­ment — un rire qui venait du ventre, qui était fait de vin et de fatigue et de cette joie simple d’être vivant dans un bar enfu­mé, à écou­ter des hommes rudes chan­ter des choses belles.

Consue­lo le regar­dait. Elle sou­riait aus­si — pas le sou­rire de poli­tesse qu’elle arbo­rait au Phoe­ni­cia, mais un sou­rire plus lent, plus pro­fond, le sou­rire de quel­qu’un qui retrouve un lieu qu’elle aime et qui y emmène quel­qu’un pour la pre­mière fois.

— Vous avez vu beau­coup de ports, dit-elle.

— Oui.

— Ça s’en­tend. Vous écou­tez le għa­na comme quel­qu’un qui a déjà enten­du d’autres musiques. D’autres pays.

— Beau­coup d’autres pays. Mais celui-ci est différent.

— Pour­quoi ?

Lazare réflé­chit. Le vin aidait — pas à pen­ser plus vite, mais à pen­ser plus jus­te­ment, en contour­nant les pru­dences habituelles.

— Parce que cette île est au milieu de tout. Au milieu de la mer, au milieu de l’his­toire, au milieu de tout ce qui s’est pas­sé autour d’elle depuis cinq mille ans. Et le għa­na, c’est le son de ce milieu — pas euro­péen, pas arabe, pas afri­cain, mais tout ça à la fois, et autre chose encore. Quelque chose qui n’a pas de nom.

Consue­lo ne dit rien pen­dant un moment. Puis, à voix basse, comme si elle se par­lait à elle-même :

— Pen­dant le siège, il y avait des gens qui chan­taient dans les abris. Pas du għa­na — des can­tiques, des ber­ceuses, n’im­porte quoi. Les bombes tom­baient au-des­sus et les gens chan­taient en des­sous. Je me sou­viens de la voix de ma mère — elle chan­tait un can­tique de Pâques, tou­jours le même, chaque nuit. Chris­tus Resur­rexit. Le Christ est res­sus­ci­té. Comme si le fait de chan­ter ça pou­vait nous res­sus­ci­ter aus­si, si les bombes nous tuaient.

Elle but une gor­gée de vin.

— On nous a don­né la George Cross. La médaille de bra­voure. On nous a déco­rés pour avoir eu peur dans des trous. La bra­voure, c’est un mot que les gens uti­lisent quand ils ne savent pas quoi dire d’autre. Ce qu’on fai­sait, ce n’é­tait pas de la bra­voure. C’é­tait de la sur­vie. C’est très différent.

Lazare la regar­da. Il y avait dans son visage, sous la fatigue et la com­pé­tence pro­fes­sion­nelle, quelque chose de farou­che­ment intact — une zone que le siège, les bombes, la peur et les années n’a­vaient pas atteinte. Une zone de colère, peut-être, ou de fier­té, ou de cha­grin si ancien qu’il s’é­tait fos­si­li­sé en quelque chose de dur et de brillant, comme du cal­caire poli.

Il eut envie de lui prendre la main. Il ne le fit pas. Pas par timi­di­té — par res­pect. Cer­taines mains ne se prennent pas. On les laisse là où elles sont, sur la table, à côté du verre de vin, et on les regarde.

Ils sor­tirent du bar vers minuit. Strait Street était presque vide — quelques marins titu­baient vers le port, une femme fer­mait ses volets. L’air de la nuit sen­tait le jas­min et la pierre chaude.

Ils remon­tèrent vers le Phoe­ni­cia en silence. Leurs pas réson­naient ensemble dans les rues vides, un rythme à deux temps, comme le spir­tu pront — deux voix qui se répondent, deux pas qui alternent.

Au coin de la rue qui menait à l’hô­tel, Lazare vit quelque chose et s’ar­rê­ta. Une voi­ture noire était garée un peu plus loin, tous feux éteints, le moteur cou­pé. Der­rière le pare-brise, une braise de ciga­rette rou­geoyait briè­ve­ment, puis s’éteignait.

Consue­lo sui­vit son regard.

— Finch, dit-elle, sans émo­tion par­ti­cu­lière. Il fait ça depuis que vous êtes arrivé.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde connaît tout le monde, à Malte. C’est la malé­dic­tion et la béné­dic­tion de cette île. On ne peut rien cacher. On peut seule­ment espé­rer que les gens qui savent décident de ne pas parler.

Elle le regarda.

— Bonne nuit, Lazare.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle uti­li­sait son pré­nom. Elle tour­na les talons et dis­pa­rut dans le hall du Phoe­ni­cia, lais­sant Lazare dans la rue, avec la braise de la ciga­rette de Finch qui pul­sait dans le noir comme un œil.

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