Ko Phan­gan (Pha Ngan) est une petite île plan­tée au beau milieu du Golfe de Thaï­lande, à deux pas de sa grande sœur Ko Samui, plus connue, plus cos­sue, moins en retrait. Phan­gan, c’est un havre de paix qu’une bande d’a­bru­tis a ten­té de trans­for­mer en ter­rain de jeu pour fêtards noc­turnes, alcoo­li­sés et les neu­rones bom­bar­dés à l’ecs­ta­sy, lors de ces immenses fêtes don­nées sur les plages du sud de l’île, les fameuses full moon par­ties qui ont lieu tous les 28 jours… Alors pour­quoi aller se ter­rer là-bas si c’est pour vivre ça ? L’île est grande et pas for­cé­ment très acces­sible par­tout. Le sud n’est pas l’île (on pour­rait presque dire ça de la France aus­si…). Non, Phan­gan c’est aus­si une île qui vit au rythme de la mer, jamais vrai­ment pres­sée, tou­jours un peu lente…

2 - Carnet de Thaïlande - 02 - Haad Salad

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2 - Carnet de Thaïlande - 08 - Haad Salad

J’ai pas­sé quelques jours dans cette petite anse qui porte le nom étrange de Haad Salad, qui pour­rait évo­quer un légume vert qui ne pousse pas for­cé­ment sous ces lati­tudes, mais pas du tout, c’est un topo­nyme comme un autre, un petit bourg au bord d’une route qui fait le tour de l’île et par lequel on accède des deux côtés. On arrive par le vil­lage où l’on trouve quelques com­mer­çants, des loueurs de scoo­ters et de petits res­tau­rants qui ne paient pas de mine. De l’autre côté, on arrive par une grande côte que les scoo­ters pour­tant bien puis­sants ont du mal à gra­vir.

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C’est ici que j’ai posé mes valises, dans un petit hôtel dont je ne fais pas la pro­mo­tion, de peur qu’il soit trop cou­ru par la suite. Des bun­ga­lows sont accro­chés à la col­line dans un jeu d’é­qui­li­briste par­fois auda­cieux, tan­dis qu’un petit immeuble en béton, mais pas suf­fi­sam­ment grand pour être vrai­ment déran­geant, sur­plombe la petite baie coral­lienne de toute sa hau­teur et offre une vue à la fois sur la forêt et sur le large. Près de la plage, une grande cahute fait office de res­tau­rant, grande ouverte sur le ciel, les pal­miers et par­fois même le bruit des vagues rame­né par le vent.

La jour­née, je nage par­mi des petits pois­sons aux noms incon­nus, des our­sins noirs et des holo­thu­ries grosses comme des mol­lets, et par­mi les algues, un pois­son énorme qui se cache tant bien que mal, avec une grosse bouche en cœur et une épine sur le dos. Cer­tains de ces petits pois­sons sont exces­si­ve­ment agres­sifs ; ils tentent de vous atta­quer (toutes pro­por­tions gar­dées) pour vous signi­fier que le pneu qui gît par cin­quante cen­ti­mètres de fond est en réa­li­té leur habi­tat et qu’ils y gardent leur pro­gé­ni­ture bien à l’a­bri. Mal­gré son atti­tude un peu ner­veuse, il recule quand je tends la main vers lui. Le midi, je déjeune d’un pad thaï bien sucré sous un ciel qui se couvre de franges d’un beau gris fon­cé, connu sous nos lati­tudes sous le nom de « ciel de merde ».

2 - Carnet de Thaïlande - 16 - Haad Salad

Lorsque je reviens d’une balade à Baan Thong­sa­la, alors que la nuit est déjà tom­bée, je m’ac­croche tant bien que mal à l’ar­rière du pick up car je le vois évi­ter les flaques d’eau monu­men­tales qui se sont for­mées sur la route après l’a­verse de la jour­née. Sur le bord de la route, on vent de l’es­sence dans des bou­teilles de whis­ky bon mar­ché sous des petits étals en bam­bou éclai­rés par une ampoule soli­taire jusque tard dans la nuit. Sou­vent même, il n’y a per­sonne pour sur­veiller. Lais­sez une pièce dans la boîte et tirez-vous le réser­voir plein. Des buffles gras­souillets se com­plaisent dans leurs champs sous la pluie bat­tante.

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2 - Carnet de Thaïlande - 14 - Haad Salad

Intri­gué par des petites lumières qui s’al­lument sur l’ho­ri­zon, j’a­pos­trophe le chauf­feur qui me dit que ce sont des pêcheurs au large qui uti­lisent la lumière pour faire remon­ter leurs futures prises à la sur­face. Il est inca­pable de me trou­ver le mot en anglais pour me dire ce qu’ils pêchent mais ce ne sont pas des pois­sons, il me fait des signes que je ne com­prends pas ; d’un com­mun accord, nous pré­fé­rons en res­ter là pour gar­der la face… Je pense à des cre­vettes, mais je doute que ce soit ça…

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Toutes sortes d’a­ni­maux vivent ici en toute tran­quilli­té au beau milieu d’une nature pim­pante que per­sonne ne vient révo­lu­tion­ner. Des iguanes, des tout petits lézards frin­gants, un élé­phant, des oiseaux hauts sur pattes avec le cou bien droit qui font de drôles de bruits et que j’i­ma­gine être des mai­nates, une arai­gnée grande comme la main ouverte pen­due à un pan­neau d’af­fi­chage, atten­dant son dîner en me regar­dant pas­ser, un chien à trois pattes ado­rable qui cherche les caresses et qui vient me cher­cher à chaque fois que je des­cends sur la plage, que je fini­rai par appe­ler avec une tonne d’i­ma­gi­na­tion « trois pattes », des petits cor­niauds ridi­cules qui se grattent tous les temps avec la patte arrière, des papillons énormes, noirs, blancs, insai­sis­sables…

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Tan­dis que je dîne mol­le­ment d’un cur­ry vert, vau­tré sur les cous­sins du res­tau­rant, les ser­veurs tirent les bâches du res­tau­rant pour pro­té­ger l’a­van­cée de la gale­rie d’une éven­tuelle grosse averse noc­turne. J’ai pris l’ha­bi­tude de ne pas m’in­quié­ter de la météo ; ici, même une grosse averse signi­fie qu’elle sera balayée pour le pro­chain rayon de soleil qui arrive aus­si vite que les nuages s’en­fuient.

Au petit matin, une dou­ceur humide vient cares­ser l’ombre de la ter­rasse ; le pay­sage est trem­pé d’une pluie légère, lus­trant les col­lines ver­doyantes, ver­nis­sant les feuilles dans une ambiance dégou­li­nante de tro­pique esso­rée. La marée est plus haute que d’ha­bi­tude, lèche à cer­tains endroits les cahutes du bord de la plage et les contre­forts de cet ancien repaire de pirates. Des vagues hautes viennent se fra­cas­ser contre la bar­rière de corail qui ferme l’anse dans un bruit ron­ron­nant qui monte jus­qu’à mon hamac. Sur la plage, des jeunes gar­çons dépe­naillés, la tête cou­verte par un large cha­peau de paille effi­lo­chée ratissent le sable, chassent les feuilles que le vent a fait tom­ber pen­dant la nuit.

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Par­fois le matin, l’eau est trou­blée par les vagues, retour­nant le sable avec légè­re­té, la marée monte de plus en plus haut. Ce n’est pas la Médi­ter­ra­née ici, on est bel et bien au bord de l’o­céan mal­gré la double enclave que construit le Golfe de Thaï­lande et la petite anse au nord de l’île… Mal­gré un temps un peu bous­cu­lé, la mati­née passe vite à lézar­der sur une plage déser­tée ou dans l’eau que je finis par trou­ver un peu plus fraîche que ce que j’a­vais ima­gi­né ; on reste quand-même dans des ordres de gran­deur qu’on n’o­se­rait pas ima­gi­ner sur une plage du Rous­sillon…

Un petit che­min remonte à tra­vers le jar­din d’un hôtel pour rega­gner le petit bourg com­mer­çant, un che­min de terre rouge ravi­né par les averses où s’ac­cu­mulent des déchets char­riés par la der­nière pluie. D’i­ci je prends sou­vent un taxi choi­si au hasard pour rega­gner Baan Thong­sa­la par les routes inon­dées.

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2 - Carnet de Thaïlande - 43 - Haad Salad

Un matin, je me réveille tôt, signe que je suis enfin repo­sé ; il fait chaud et les vagues s’é­crasent dans un bruit sourd sur la bar­rière de rochers et sur la plage à pré­sent. Un soleil humide perce la couche de brume lai­teuse. « Trois pattes » a dor­mi toute la nuit sur mon bal­con ; quelques caresses et il s’en­fuit pour rejoindre la plage.

En repen­sant à ce que j’ai vu la veille à Thong­sa­la, je m’in­quiète de voir une Thaï­lande encore un peu maî­tresse d’elle-même se faire vam­pi­ri­ser par une armée de fan­tômes. Juste de retour des choses, elle leur suce le sang par le petit trou du porte-mon­naie. Des Euro­péens enva­hissent les moindres recoins avec leurs bou­teilles de bière et leurs dol­lars plein les poches, se perdent dans un pays cha­leu­reux qui les pompent ; on ne s’é­tonne pas vrai­ment de voir de vieux Alle­mands ou des Néer­lan­dais errer le regard per­du dans les ruelles sombres et cras­seuses à la recherche d’une assiette de pad thaï jetée dans un contai­ner. Ils ont pen­sé pou­voir vivre ici, sous un soleil cui­sant, parce qu’i­ci on peut vivre dehors sans mou­rir de froid, mais ce qui les tue est bien plus per­ni­cieux, c’est la sen­sa­tion de toute puis­sance du colon qui se trouve bien vite rame­né à ce qu’il est en réa­li­té… une merde d’é­lé­phant… et encore ! Avec celle-ci, on peut faire du papier…

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La veille, les bateaux de pêche avec leurs petits lumi­gnons verts et jaunes sont res­tés au large toute la jour­née. Ce sont des pêcheurs de cala­mars. Cette nuit, les oiseaux ont bavar­dé jusque tard. Je passe ma mati­née dans l’eau, masque et tuba sur le nez, fais la connais­sance d’un petit tri­dacne (béni­tier) aux lèvres vertes pul­peuses qui don­ne­raient presque envie de l’embrasser à pleine bouche, mais aus­si d’un petit pois­son qui nage à recu­lons pour se cacher dans une coquille ronde ; étrange sym­biose natu­relle. Sur la plage tan­dis que le soleil décline, je me fais mas­ser par un Kha­toey (กะเทย), en tout bien tout hon­neur, pour une poi­gnée de bahts, qui a réus­si à me dénouer défi­ni­ti­ve­ment les muscles du dos… Les chiens eux, se délassent sur le sable qu’ils creusent pour se blot­tir dans la frai­cheur d’une fin de jour­née haras­sante où ils se sont mor­dillés gen­ti­ment pour défendre leur bout de plage.

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Les grandes fleurs blanches des fran­gi­pa­niers dis­til­lent dans l’air leur par­fum suave, m’in­di­quant que je vais devoir finir par par­tir en empor­tant ça avec moi. Le temps ici s’est ralen­ti, je ne fais que man­ger, dor­mir, bou­qui­ner un peu, nager dans une eau tur­quoise au beau milieu de pois­sons qui ne songent à rien. Moi qui ne suis pas un être d’eau, je passe le plus clair de mon temps à faire la planche dans une eau aus­si chaude que l’air, les yeux tour­nés vers le ciel. Je ne ramè­ne­rai rien d’autre d’i­ci que des sou­ve­nirs tendres, les caresses atten­dues d’un chien qui a per­du sa patte, les cris des geckos le soir tan­dis que mon assiette se rem­plit de mo manao (porc épi­cé au citron vert), de samous­sas tendres au pou­let et de jus de mangue fraiche. Et de quelques moji­tos…

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Pois­sons fleurs, pois­sons rayés, pois­sons plats, pois­sons far­ceurs, our­sins sur les­quels j’au­rais réus­si à mar­cher, me plan­tant un pic à bro­chettes sous la plante du pied, pois­sons ogives, pois­sons cache-cache… Inca­pable de mettre un nom sur toute cette faune, j’in­vente des noms comme le fai­saient les anciens, au plus proche de ce que je découvre…

Mis­ter Sim et Mis­ter Sia se sont assis ma table quelques ins­tants pour papo­ter dans un anglais approxi­ma­tif qui nous a tout de même per­mis d’é­chan­ger un peu sur leur vie ici. Ils vivent ici à l’an­née avec femme et enfants qui s’é­brouent dans les arrière-cours de l’hô­tel. Quand ils me demandent d’où je viens, ils ne savent pas où se situe la France. Paris ? Ah Paris !!! Le par­fum, la Tour Eif­fel, l’argent… Oui, mais non… Paris ce n’est pas ça, même si d’i­ci ça y res­semble. Mieux vaut les lais­ser avec ces images puis­qu’ils n’i­ront cer­tai­ne­ment jamais, pour leur plus grand bien…

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Quand je par­ti­rai d’i­ci, la fille de la récep­tion tien­dra à s’oc­cu­per de tout, taxi jus­qu’à Thong­sa­la, billets pour le bateau qui me ramène à Samui, et jus­qu’au taxi qui me per­met­tra de rejoindre l’aé­ro­port. Je n’au­rai rien à faire, sinon à payer…

Haad Salad ne s’ef­face pas de mon sou­ve­nir, la petite anse enser­rée entre les col­lines plon­geant dans l’eau chaude et calme reste pré­sente au creux de moi, ses odeurs et ses bruits de cigales, les geckos râlant dans la nuit sous le por­trait du roi Rama V, les fran­gi­pa­niers et les arbres du voya­geurs éten­dant leurs longs bras au-des­sus des petites che­mins qui regagnent les chambres… Un petit rêve dans lequel on ne se pré­oc­cupe de rien, sinon d’être bien, loin de tout, loin du tumulte des grandes villes, loin des avions qu’on n’en­tend plus.

Haad Salad…

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