Avant que la nuit ne tombe, avant que les portes ne se referment, avant que l’on ne se sente obli­gé de tirer le rideau métal­lique et de faire un peu le ménage par­mi ce qui a été et ne sera plus, je ras­semble mes affaires. Voi­ci quelques petites bribes écrites entre le 18 jan­vier et le 7 mars 2015, res­tées cachées dans un recoin de l’es­pace. Pour para­phra­ser Héra­clite et Hei­deg­ger, bien que cela n’ait vrai­ment rien à voir avec leur œuvre, il vaut mieux que ça se trouve ici plu­tôt que nulle part. Je ne repu­blie pas tout car tout n’est pas for­cé­ment l’ob­jet d’une cer­taine fier­té.

Jour­nal du sen­sible (18 jan­vier 2015)

Le sen­sible est au-delà des dieux aux­quels je ne crois plus depuis long­temps. Je n’arrête pas de dire que plu­tôt que de suivre les reli­gions, les Hommes devraient ten­ter de les com­prendre. Croire est tel­le­ment plus simple et beau­coup moins enga­geant que de com­prendre que la ten­ta­tion sim­pliste est de ver­ser dans la croyance sans ques­tion­ne­ment. La foi aveugle a détruit (eux disent « sau­vé ») tout ceux qui se sont sacri­fiés au nom d’un Dieu qui, s’il existe, se contre­fiche qu’on parle en son nom.

J’arrête mon regard sur les petits livres que j’ai ter­mi­nés ces der­niers temps et je contemple avec une cer­taine joie le tout der­nier que j’ai lu de Joseph Kes­sel. Disons plu­tôt que je conti­nue de le lire, je conti­nue une œuvre puis­sante qui me rap­proche de plus en plus de mes rêves et de mes envies. Ce sont des auteurs aux mains caleuses, au visage buri­né par l’âge et le vent de la mer, aux rêves hauts per­chés, aux âmes des­si­nés par les hor­reurs de la guerre et du sang qui a cou­lé.

Joseph-Kessel

La grande lumière fixe, éter­nelle, où tour­noient les vau­tours, les espaces où l’on sent Dieu — non pas un dieu étri­qué des reli­gions mais le Dieu des terres et des mers et des plantes et des pierres —, le galop des che­vaux sau­vages, la belle démarche des êtres pri­mi­tifs — tout cela qui a nour­ri mes yeux inno­cents et que je n’oublie que trop — je le retrouve dès que le ciel devient plus haut, plus sec, plus dur, que les hommes prennent un regard de bêtes aux songes pro­fonds et que la vie sou­dain plus vaste et plus calme res­pire comme une douce poi­trine impi­toyable.

Joseph Kes­sel, En Syrie
Gal­li­mard, suc­ces­sion Kes­sel © 2014

Pho­to d’en-tête : Dans une rue d’Alep, avril 2013 (MUS­TA­FA ALI/SIPA)

Une volup­té de dam­nés (19 jan­vier 2015)

J’aime le doux silence des heures sombres, sim­ple­ment éclai­ré par la lumière torve d’une bou­gie, dans les odeurs de cui­sine d’hiver, la soupe qui cuit au coin du feu, le poi­reau pré­do­mi­nant et mas­quant tout, même le poivre noir ver­sé à grandes rasades… Il y a de la beau­té dans les odieuses sen­teurs qui se cha­maillent.
Une image me trouble en ren­trant du tra­vail ; une mai­son en meu­lière sur le bord de la route, une mar­quise qui s’éclaire à mon pas­sage, une mosaïque verte et bleue tota­le­ment incon­grue mais d’une sen­sua­li­té venue d’ailleurs. Un moment de flot­te­ment, le bat­te­ment d’aile d’un papillon… Et j’y suis, l’Hippodrome d’Istanbul, At Mey­danı, les faïences qui ornent le bâti­ment de l’administration du registre fon­cier et du cadastre.
Je voyage même quand je rentre du tra­vail.

Istanbul - avril 2012 - jour 4 - 037 - Tapu ve Kadastro Bolge Mudurlugu

Pho­to © Romuald

Nous remon­tâmes vers le dédale supé­rieur. Der­rière un rideau, cou­leur de gre­nade, un bou­lan­ger éta­lait de petits pains arabes, tout chauds. Un cyprès, comme un jet d’eau sombre s’élançait d’une cour vers le grand ciel d’Orient. Par la fenêtre ouverte d’une mai­son sous laquelle, dans la géhenne des niches se don­nait cours une volup­té de dam­nés, on enten­dait un enfant se plaindre et une voix de femme le cal­mer par des paroles confuses.

Joseph Kes­sel, En Syrie
Gal­li­mard, suc­ces­sion Kes­sel © 2014

Pho­to d’en-tête © Arch­net

Rue de Baby­lone (21 jan­vier 2015)

On ne devrait pas sor­tir quand il fait froid. Plus ça va, plus je me rata­tine à l’intérieur de moi-même quand le froid m’envahit. Je ne sais plus com­ment on fait. Peut-être l’âge, peut-être le fait d’avoir goû­té aux cha­leurs équa­to­riales, là où les sai­sons ne sont qu’humides ou chaudes, par­fois les deux pour un peu de fan­tai­sie, rien de bien grave.
Rue de Baby­lone, le vent s’engouffre et me fait pleu­rer de stu­peur ; je suis comme encap­su­lé à l’intérieur de moi-même. Pas loin de zéro degré. Ou du degré zéro de l’imagination.
Grandes bâtisses, un minis­tère, réforme de l’état ou quelque chose comme ça.
Juste en face du Jar­din Cathe­rine-Labou­ré, vide, imper­son­nel, sans charme et sans arbres.
Une enfi­lade de bâti­ment aux car­reaux de céra­miques ver­nies qui me fait pen­ser aux cours de Buda­pest, dans ces immenses rues inté­rieures du quar­tier juif. Une ancienne caserne qui pour­rait tout aus­si bien être une cité-jar­din. C’est la caserne Baby­lone, avec son contin­gent de la garde répu­bli­caine, c’est écrit en gros sur le fron­tis­pice.
Un bâti­ment hauss­man­nien, encore un, qui abri­tait l’appartement d’Yves Saint-Laurent qu’il a occu­pé jusqu’à sa mort.
Et puis l’ennui.
Et puis le froid et les cou­rants d’air.
Et puis moi un peu désa­bu­sé, un peu amu­sé. Tou­jours le regard alerte et la mine rigo­larde. Un peu gogue­nard, je m’amuse de mes bêtises soli­taires.
Et puis le che­min en sens inverse. Un café qui s’appelle Cou­tume, dans lequel j’aurais pu m’arrêter goû­ter un de ses cafés fins.
Un res­to qui s’appelle Mar­cel, murs gris bar­dés de miroirs, ampoules nues qui des­cendent du pla­fond, déco­ra­tion mini­ma­liste. Il me tente bien, Mar­cel, mais je suis tran­si de froid, je ne veux plus que rega­gner ma voi­ture.
Devant le ciné­ma La Pagode, deux ado­les­cents se bécotent comme ne se bécotent plus les adultes, avec une pas­sion neuve et bou­le­ver­sante, avec une dou­ceur d’enfant.
Je suis bien loin du désert et je cherche le guer­rier aux traits si fins…

Celui-là était d’une beau­té sai­sis­sante. Toute une race noble et prompte que n’ont jamais souillée ni le contact des villes, ni les tra­vaux séden­taires, qui s’est nour­rie depuis des siècles d’espace et de ciel, avait délé­gué le meilleur d’elle-même dans la per­sonne de Dhâm, chef de com­bat des guer­riers cham­mars. La finesse de ses traits et de ses attaches était telle qu’on la voit aux princes d’Orient sur les minia­tures. Ses mains par­faites repo­saient sur ses genoux, sans un tres­saille­ment. L’immobilité du visage en accu­sait la pure­té acé­rée : un front lisse cou­ron­né de l’« agal » aux tresses noires ; un nez bus­qué et d’un des­sin déli­cat, une bouche rouge, mince qui sou­riait altiè­re­ment ; et des yeux magni­fiques, taches d’onyx brû­lant, cer­nés d’une ligne bleue par le khôl.

Joseph Kes­sel, En Syrie
Gal­li­mard, suc­ces­sion Kes­sel © 2014

Pho­to © YSL

Le pli de la nuit (24 jan­vier 2015)

La nuit se tait avec com­plai­sance, elle ron­ronne ter­ri­ble­ment dans son inté­rieur et ne dit rien de son inti­mi­té.
Il est presque trois heures et j’ai dor­mi un peu sur le cana­pé, ava­chi devant la télé, ne sachant pas réel­le­ment ce qu’il s’est pas­sé ses der­nières heures ; mais tout me va, je ne suis pas dif­fi­cile, je me satis­fais de peu, de plus en plus. De mes rup­tures et de mes petits foyers d’infection, je me suis fait une rai­son et je n’ose à pré­sent plus explo­rer le monde qu’en me disant que le hasard et la richesse du monde sont lar­ge­ment suf­fi­sant pour me satis­faire.
Je n’ai bu qu’un verre de vin, un bon Che­va­lier de Las­combes, Mar­gaux 2011, mais la fatigue aidant, je me suis endor­mi. Ce n’est pas bien grave, je ne suis rede­vable de rien à ce pro­pos. Une fois cou­ché, le som­meil n’a pas dai­gné s’emparer de moi. Je m’y suis fait. On se fait bien à tout, fina­le­ment. Il suf­fit de ne pas sys­té­ma­ti­que­ment entrer en résis­tance.
Alors je retourne sur le cana­pé, l’envie de dor­mir cachée, bien cachée, assis des­sus, et j’entre dans Che­min fai­sant, connaître la Chine, relan­cer la phi­lo­so­phie, de Fran­çois Jul­lien, et je me satis­fais éga­le­ment par­fai­te­ment de ces mots de Michel Fou­cault :

Il y a les cri­tiques aux­quelles on répond, et celles aux­quelles on réplique. A tort, peut-être. Pour­quoi ne pas prê­ter une oreille uni­for­mé­ment atten­tive à l’incompréhension, à la bana­li­té, à l’ignorance ou à la mau­vaise foi ?

Michel Fou­cault, Dits et écrits I
Gal­li­mard

Sim­ple­ment conti­nuer à vivre (25 jan­vier 2015)

Cette année com­men­çait bien. Je ne dis pas que je n’étais pas stres­sé car au sor­tir de ces fêtes de fin d’année, j’étais un peu fati­gué. Sim­ple­ment, il me res­tait une étape à fran­chir ; sou­te­nir ma note d’investigation pour ce mas­ter recherche dans lequel je m’étais inves­ti depuis un an. Peut-être le 12 jan­vier, la date n’était pas vrai­ment fixée. Et puis avant Noël, Jean-Jacques me dit que ce sera le 7 jan­vier. Le 7 jan­vier !!! Une date dont il fau­dra que je me sou­vienne.

Ah ça oui, je vais m’en sou­ve­nir. Je pars d’Argenteuil sur les coups de midi, je reçois un tex­to qui me dit de regar­der les news sur inter­net, mais je suis au volant, je ne fais pas atten­tion. Je roule vers Cer­gy et le pro­gramme de France Inter s’interrompt pour un flash spé­cial. Un atten­tat à Char­lie Heb­do, une fusillade, il y a des morts, on n’en sait pas plus. A Cer­gy, j’embrasse mes col­lègues, je ras­semble mes affaires, passe le bon­jour à mes anciens sta­giaires ; ils ne savent rien pour l’instant. Et puis Lau­rie m’annonce que c’est cer­tain, Charb, Cabu et Wolins­ki sont morts. Samy se prend la tête dans les mains, Lau­rie est blême. J’ai envie de vomir, vio­lem­ment.

Je pars pour Paris XVIIIè et sur la route j’écoute France-Info qui pré­cise de plus en plus la situa­tion. Je suis au bord des larmes, je ne com­prends pas vrai­ment ce qui se passe. 15h20, j’arrive rue Cus­tine et je me gare. Je n’ai pas eu le temps de man­ger et c’est seule­ment là, 10 minutes avant de sou­te­nir que je m’en rends compte. Tant pis, je n’ai pas vrai­ment faim. Je pense à Cabu, aux bou­quins que mon père avait sur ses éta­gères, le grand Duduche et son irré­vé­rence un peu potache, et sur­tout, je pense à lui quand il des­si­nait dans Récré A2 à côté de Doro­thée. Ça, je peux dire que c’est vrai­ment mon enfance. Juste avant de des­cendre de voi­ture, j’entends que Ber­nard Maris est mort lui aus­si. Quelle est cette folie ? Quel est le nom de cette folie ?

J’entre chez Chris­tine, accueilli par Jean-Claude. J’adore Jean-Claude. Il est la dou­ceur, tou­jours content de me voir. Jean-Jacques est là, il me serre la main, je dis bon­jour éga­le­ment à Marianne que je ne connais pas encore. Et je m’installe, nous com­men­çons. C’est une sou­te­nance et dehors c’est le chaos… Nous sommes tous aba­sour­dis mais il faut y aller, c’est aujourd’hui le grand jour. Le sujet de Marianne concerne la créa­tion d’une coopé­ra­tive citoyenne sur Mor­laix. Je l’écoute de loin, mais je ne suis pas vrai­ment là, mes yeux sont lourds de larmes qui s’échappent len­te­ment.

Les membres du jury s’expriment sur son compte, puis vient mon tour. L’année der­nière, j’avais ter­mi­né mon mas­ter pro en par­lant des poli­tiques sociales et des ins­ti­tu­tions comme celles dans laquelle je tra­vaille ; mon pro­pos était de dire que leur propre était de créer des « contextes amou­reux » au sens où l’entend Alain Badiou, dans les­quels on devait tendre vers la sub­sti­tu­tion de l’invisibilité (Axel Hon­neth) du public à sa visi­bi­li­té en tant que per­sonne, neu­tra­li­ser le mépris dont il est vic­time dans une socié­té aux indi­vi­dua­lismes exa­cer­bés.
Cette année en mas­ter recherche, j’ai un peu plus la bride sur le cou. Mon sujet explore la socio­lo­gie, la phi­lo­so­phie, occi­den­tale et chi­noise, mais aus­si, on ne se refait pas, le récit de voyage. Si mon sujet a du mal à se des­si­ner, j’y parle de la condi­tion d’étranger revi­ta­li­sée grâce à une pen­sée de l’écart telle que la struc­ture Fran­çois Jul­lien dans ses écrits (L’Écart et l’Entre, Les trans­for­ma­tions silen­cieuses), j’y parle de l’hospitalité incon­di­tion­née et du don de soi dans les rela­tions d’échanges qui se vivent au tra­vers des par­cours d’intégration socio-pro­fes­sion­nelle, j’y parle de la capa­ci­té de construc­tion de soi des per­sonnes au tra­vers des récits de voyage, s’inscrivant dans la décons­truc­tion de soi, dans cet entre­lacs sub­til que deviennent les récits de vie. J’ai eu du mal à écrire vingt pages au début, et je me suis retrou­vé avec une petite qua­ran­taine de pages que je n’arrivais plus à réduire. J’ai écrit comme un for­ce­né pour en accou­cher, tou­jours moti­vé par mon expé­rience pro­fes­sion­nelle et per­son­nelle. Ce dont je me rends compte, c’est que ce n’est qu’un seul sujet : l’accueil de l’autre, l’accueil de l’autre en soi.

Et les tirs de Kalach­ni­kov résonnent encore en moi dans cette salle de rédac­tion, dans la rue, le cla­que­ment des balles emplit mon esprit et me trouble. Com­ment on peut faire ça au nom d’un dieu qui se contre­fiche qu’on parle en son nom ? Quel dieu mar­tial pour­rait vou­loir la mort des autres ? Cer­tai­ne­ment pas le dieu du Coran qui n’est qu’amour et res­pect de son pro­chain. Les humains font de erreurs.

Je ter­mine la lec­ture de mon texte comme dans un sou­pir, je n’ai plus de voix, je me rends compte que je suis plein d’émotions, plein de chaos à l’intérieur. Je suis tout autant décons­truit que les per­son­nages dont il est ques­tion dans mon mémoire. Et le jury m’interroge sur Tobie Nathan dont j’invoque l’étranger. Je ne sais plus ce que j’ai écrit, ça fait un mois que je ne peux plus lire ce que j’ai écrit. Ce texte m’angoisse car il touche à des choses tel­le­ment per­son­nelles. Je ne sais même plus quelle dis­tance j’ai mis dans tout ça. Je ne sais plus ce que j’ai dit, ma voix s’éteint, ma gorge se noue, j’ai envie de pleu­rer, mais c’est ma sou­te­nance, bor­del !! Je ne peux pas sor­tir d’ici en n’ayant pas défen­du mon texte ! Les ques­tions et les avis fusent, Jean-Jacques parle de choses que je n’arrive pas à fixer. Jean-Claude dit oui bien sûr c’est ça, c’est ton voyage à toi, tu nous emmènes avec toi dans une écri­ture qui ne fait pas tou­jours les liens, mais moi je les fais les liens ! Chris­tine à son tour dit très belle écri­ture, tu m’as vrai­ment emme­né avec toi, et quand tu parles des récits de la décons­truc­tion, c’est exac­te­ment ça, je suis d’accord avec toi tout le temps, oui oui oui !!

Je crois que j’ai réus­si. Dehors c’est la haine et ici c’est la vic­toire de l’amour des autres. Marianne et moi sor­tons quelques ins­tants à la demande de Jean-Claude. Déli­bé­ra­tion. Je sais qu’ils ne déli­bèrent pas, tout est déjà fait. C’est plié. Depuis long­temps. Nous par­lons de nos expé­riences d’écriture pour ne pas par­ler du reste, mais je suis à fleur de peau, j’ai toute mon émo­tion entre ma gorge et mes yeux.

Quand nous remon­tons, la table en bois compte 5 assiettes, des verres, une bou­teille de Cré­mant Wolf­ber­ger (très bon goût pari­sien, je trouve) et une galette. Je crois que je n’aurais plus jamais l’occasion de vivre une sou­te­nance dans ces condi­tions. Jean-Jacques nous demande de nous lever. Chris­tine, elle, reste assise avec sa patte en vrac. Le jury a déli­bé­ré. Il met les formes, il y tient. Moi aus­si. Et il a déci­dé, à l’unanimité, de vous attri­buer, à tous les deux, la note de 17, ce qui équi­vaut à une men­tion très bien. Féli­ci­ta­tions à tous les deux. Je n’y crois pas ! J’ai encore réus­si ! J’ai envie de pleu­rer, je me sens à la fois éteint émo­tion­nel­le­ment et heu­reux comme un gamin qui ouvre ses cadeaux de Noël et je pense aux morts qui étaient encore en vie hier, je pense à mon grand-père qui aurait tel­le­ment été fier de son petit-fils, je pense à ma grand-mère qui ne doute pas du tout de moi et qui sait déjà tout ça, elle n’a jamais dou­té de moi.

Nous nous disons au revoir après avoir man­gé ensemble une déli­cieuse galette. Il faut que je reparte chez moi, il est temps. A peine assis dans ma voi­ture, c’est plus fort que moi, je m’effondre, je pleure vio­lem­ment pen­dant des minutes qui s’étirent jusqu’à ne plus savoir ce que je fais là, j’ai ouvert les vannes ; je ne peux plus m’arrêter. Ce sont des larmes qui sont à la fois des larmes de joie, d’émotion, de tris­tesse, de mort, ce sont les larmes d’un homme qui a vécu trop de choses en trop peu de temps et qui déborde de tout ce qu’il a de bon en lui et qu’il aime­rait pou­voir par­ta­ger avec le monde entier.

Dans les pre­miers ins­tants, on se demande com­ment on va faire après. Les choses ne changent pas vrai­ment. Le mas­ter, oui, il est der­rière, c’est ter­mi­né. Il faut pen­ser à l’après, sinon on meurt. Et puis il y a Char­lie. Il faut aus­si pen­ser à l’après, parce que là aus­si, sinon, on meurt. Il faut pen­ser à com­ment on va vivre avec les autres. Vivre avec les autres, ça, je sais faire, c’est même mon métier, c’est ce que je fais tous les jours et que j’apprends aux jeunes à faire, pour qu’au bout du compte, per­sonne sur terre ne se com­porte comme des assas­sins et qu’on puisse vivre ensemble sans se détes­ter.

Pho­to © Fran­çois Lar­tigue

Chez Mar­cel (1er février 2015)

De temps en temps, j’aime bien aller chez Mar­cel. Mar­cel — pour­quoi ce pré­nom que je déteste tant ? — c’est une épi­ce­rie fatras caphar­naüm. Il y fait tout le temps froid, mais on y trouve là tout ce qu’il faut pour cui­si­ner des recettes de tous les pays. C’est le seul endroit que je connaisse dans la région où l’on trouve aus­si bien des fruits exo­tiques, des nouilles déshy­dra­tées, des ravio­lis sur­ge­lés, des sodas antillais, du bouillon de cre­vettes fumées, de la sauce satay, des groins de porc en sau­mure ven­dus en seaux, des bou­gies pour Sainte Rita et des pas­tiches pour che­veux afri­cains. C’est un lieu hété­ro­clite, sur­pre­nant, tenu par des Chi­nois mal aimables, où sur­tout l’on sent cette odeur si par­ti­cu­lière qu’on retrouve dans toutes les épi­ce­ries d’Asie où j’ai traî­né mes guêtres, en Thaï­lande ou en Indo­né­sie. Quelque chose comme une odeur de mangue pour­rie, ou de durian, une odeur de putré­fac­tion de fruit assez pré­gnante mais pas fon­ciè­re­ment désa­gréable. C’est une odeur qui rap­pelle la cha­leur, l’ambiance tro­pi­cale des jours moites, les expé­riences mal­heu­reuses des choses qu’on aurait mieux fait de ne pas man­ger.
Je suis res­sor­ti de là avec tout un tas de choses que je n’aurais peut-être pas trou­vées ailleurs. De la citron­nelle en branches, des rhi­zomes de galan­gal, des cham­pi­gnons de paille entiers, de la sauce satay pour les bro­chettes de pou­let (ah le mar­ché du dimanche de Chiang Mai !), du lait de coco, tout ce qu’il faut pour faire un Tom Yum ou un Tom Kha Kai.
Allez chez Mar­cel, c’est déjà mar­cher dans ses propres pas à la ren­contre de ses voyages culi­naires.
En sor­tant de là, je tombe sur une dizaine de types en cos­tard et lunettes de soleil (il fait 3°C les mecs !!), l’un d’eux dit aux autres : « on va à Istan­bul ? ». Je fronce les sour­cils… Ce n’est que le nom du kebab qui se trouve juste à côté…

Dans la brume, dans le froid… (7 février 2015)

Ces der­niers jours sont des jours durs parce qu’il y fait froid. Le vent s’agite dans un ciel de cris­tal, fai­sant dan­ser les colonnes de fumée des che­mi­nées sur l’horizon, lais­sant croire à des paque­bots en par­tance sur une mer d’huile. Il fait un ciel d’oranges et de roses bleu­tés qui disent que la jour­née sera froide et les autres encore après elle… C’est un vrai hiver. Avec de la neige qui est tom­bée, mais le sol pas suf­fi­sam­ment gelé a tout absor­bé. On ne pour­ra pas dire qu’on n’a pas eu d’hiver cette année. Oh bien sûr, ça n’a rien à voir avec un hiver de mon­tagne ou un hiver de pays scan­di­nave, mais ça reste un bon hiver que déjà je com­mence à trou­ver long.

Je me remets à rêver d’atmosphères cli­ma­ti­sées, les immenses sta­tues de plâtre colo­ré qui ornent l’intérieur de l’aéroport Suvar­nabhu­mi de Bang­kok, avec son atmo­sphère lente et sur-refroi­die. Sur les allées qui per­mettent aux taxis d’emporter leurs clients, des hommes fument dans la lumière jaune et moite du matin. L’aéroport est en plein milieu des maré­cages. Et ces odeurs d’humidité, de pour­ri­ture… tout ici res­pire le com­pas­sé, mais c’est une impres­sion incom­pa­rable, rien de ce qu’on connaît ici.
Je repense aus­si à cet été en Tur­quie que je suis en train de ten­ter de finir de racon­ter, avec ses églises chré­tiennes per­dues dans des val­lées de pierre blanche, un patri­moine qui se détache de la paroi, qu’on ne ver­ra peut-être plus pour long­temps, ses odeurs de nour­ri­ture salée, le thé noir qui fré­mit sur le feu, et toutes ces mai­sons petites, étri­quées, épaisses, qui sentent elles-aus­si l’humidité… il nei­ge­ra aujourd’hui à Göreme.
Et dire que tous les jours je passe devant cette basi­lique froide et majes­tueuse, per­due entre les immeubles réha­bi­li­tés de ce vieux quar­tier qui contient, ici comme à Trêves, la tunique du Christ (une tunique du Christ, qui dit la véri­té) ?, expo­sée au public, dans laquelle je ne suis jamais entré.
Le jour s’est levé, il est rose oran­gé, sobre, froid, comme tous les autres jours. Les jours de cha­leur sont bien loin.

J’ai eu peur. J’ai redres­sé la tête, avec crainte, et j’ai regar­dé autour de moi : c’est tou­jours le même uni­vers, l’ancien et celui d’aujourd’hui ! Mais ma chambre et mes meubles sont plon­gés dans le som­meil. J’ai trans­pi­ré. J’ai envie de voir quelqu’un à qui par­ler, de le tou­cher de la main.

Orhan Pamuk, La mai­son du silence
Gal­li­mard, 1983

Lieux de la ten­dresse (8 février 2015)

Je refais le che­min, sans cesse, sur les lieux de mon enfance, à par­tir de bribes de sou­ve­nirs, je par­cours sans cesse, par­fois sans vrai­ment le faire exprès ou consciem­ment les endroits dans les­quels j’allais ou par les­quels je pas­sais avec mes grands-parents, tou­jours avec mes grands-parents.
Le Pecq, son rond-point où je repas­sais encore il y a quelques années, avec sa fon­taine et son étrange boule, son bas­sin que quelque petit malin trou­vait par­fois bon de sau­pou­drer de les­sive ; la fon­taine fai­sait alors des langues d’écume qui se dis­per­saient avec le vent et le gamin que j’étais se mar­rait comme une baleine. Saint-Ger­main-en-Laye, le parc du châ­teau, le café Sou­bise, le musée des anti­qui­tés natio­nales, le rond-point près du châ­teau où se trouvent encore des bâti­ments de l’armée, où rien n’a chan­gé depuis Louis XIV, et puis il y a aus­si cette longue route qui longe la Seine et remonte vers Lou­ve­ciennes, passe par Port-Mar­ly, Mar­ly-le-Roi, l’Abreuvoir que je n’avais pas vu depuis des années et qui res­tait pour moi l’archétype de cette époque.
Évi­dem­ment, je ne retourne pas à ces endroits de gaî­té de cœur, c’est même pour le coup assez triste, mais je prends tout ceci avec assez de froi­deur pour ne pas m’effondrer. Peut-être le devrais-je ? M’effondrer. Si j’ai le choix, je ne pré­fère pas.
Je regarde mes mains, mes mains d’homme qui a par­cou­ru un peu de che­min ; je ne suis plus l’enfant calme et tai­seux qui regar­dait par la fenêtre de la voi­ture. Ins­tal­lé der­rière ma grand-mère, je regar­dais les mains gan­tées de cuir de mon grand-père sur le volant de sa voi­ture que, plus tard, je condui­rais à mon tour.
Pas­ser par les terres blanches où le bus s’arrêtait en pleine jour­née dans des quar­tiers vides de toute vie, le jour où j’avais pris un congé pour accom­pa­gner mon grand-père à Paris pour qu’il passe des exa­mens car­diaques, avant qu’il ne tombe gra­ve­ment malade. Je suis res­té à côté de lui, assis dans le bus. Je crois que nous n’avions jamais pas­sé autant de temps à par­ler de tout et de rien, cin­quante années nous sépa­rant… Il était à fleur de peau comme il ne l’avait jamais été. Déjà. Un moment de ten­dresse pure comme il n’en exis­te­ra peut-être plus jamais.
Tout me relie tout le temps à mes grands-parents, rien ne se passe sans qu’ils soient pré­sents auprès de moi. Et ma vie conti­nue avec leur pré­sence dans les replis de mon être.
L’absence ne compte pas. Elle ne compte pour rien. Elle n’existe pas.

L’écriture com­po­sée (24 février 2015)

C’est une ques­tion qui me taraude depuis quelques temps. Depuis, en réa­li­té, que j’ai pas­sé avec suc­cès l’épreuve un peu dou­lou­reuse du jury devant lequel j’ai pré­sen­té mes deux mas­ters. Si aupa­ra­vant je me posais la ques­tion de la per­ti­nence de mes écrits, il aura fal­lu quelques temps pour que je finisse par croire en la réa­li­té des attentes qui pesaient sur moi. Aujourd’hui, c’est la ques­tion de l’écriture de la thèse de doc­to­rat qui se pose à moi. Si j’ai l’impression de ne pas avoir beau­coup vécu ces der­nières années, au regard de l’effort four­ni, je garde au fond de moi la ter­rible envie de déployer à pré­sent ce qui m’a tou­jours ani­mé et que j’ai cru voir pos­sible au tra­vers de quelques mots pro­non­cés par mon direc­teur de recherches ; ame­ner la pen­sée à pen­ser le voyage comme une manière de se décons­truire dans le monde. La mon­dia­li­sa­tion de soi autour de repré­sen­ta­tions qui s’actualisent dans le flot des décons­truc­tions suc­ces­sives et empi­lables devient pour moi la seule manière de se repré­sen­ter le monde et les rela­tions inter­per­son­nelles directes. Il devient assez affli­geant de voir à quel point la plon­gée dans un monde mou­vant et de plus en plus com­plexe génère autour de rap­ports dou­lou­reux, vio­lents, alors que tous les indi­ca­teurs sont aux verts pour que les choses se passent pour le mieux. On m’a déjà cri­ti­qué en me disant que mon angé­lisme était pathé­tique, mais il reste quoi à part ça ? Le désen­chan­te­ment ? Le meilleur moyen de som­brer dans la haine de soi, et par voie de consé­quence des autres.
J’ai pris ma déci­sion. Si je n’entame pas ce tra­vail doc­to­ral, je ferai cava­lier seul et j’écrirai quand-même ce que j’ai amor­cé. Si à pré­sent je ne peux plus écrire ce que j’écrivais il y a dix ans, je suis en capa­ci­té de faire autre chose. Signe, cer­tai­ne­ment, que j’ai vieilli, ou mûri.
Pro­chaine échéance, le 7 mars, date qui déci­de­ra ou non de ma pour­suite d’études.

Les matins du pos­sible (7 mars 2015)

On se prend à rêver que l’on est vierge de tout, frais comme un enfant qui revient du dehors, atten­tif au moindre bruis­se­ment de la nature, mais la gros­siè­re­té nous accable en fin de compte. Il n’y a rien de neuf dans ce monde qui ne soit construit par sa propre ima­gi­na­tion, rien qui ne soit renou­ve­lé sans le mou­ve­ment de sa propre volon­té. Les pos­sibles n’adviennent que lorsque nous sommes dans les bonnes dis­po­si­tions, pas avant, pas après, juste pen­dant.

Cherche ta main fouis­seuse dans la terre encore froide les petites pierres qui feront les rochers de demain, modèle encore ces moments de grâce, un moment léger comme le bat­te­ment d’aile d’un papillon qui sur­vient dans une vague subrep­tice.

L’ombre per­siste, sous les cieux clairs, sous des yeux brû­lants, dans l’air gla­cial du matin encore endor­mi. Quelques pages frois­sées, une odeur de froid piquant et dénué de toute sco­rie, la café m’étrille l’estomac et je finis par me ren­dor­mir.

Plus qu’un être sans fond
plus qu’une pâleur affo­lante
l’esquisse d’un cadavre aveugle
et dans les traits d’un pin­ceau sans encre
demeure la vision des petites aubes nues
des matins sans ombre
des jours qui ne s’endorment plus
Il fau­dra reve­nir…