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Indian Goods

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Troi­sième partie

Cha­pitre 8 — Le salon de thé du Temple du Boud­dha de Jade

Jan­vier 1949

Le mes­sage arri­va un matin, glis­sé sous la porte de l’ap­par­te­ment. Une feuille de papier pliée en quatre, sans enve­loppe, sans signa­ture. Chen la ramas­sa avec méfiance, la déplia. Quelques carac­tères tra­cés au pin­ceau, d’une main élégante :

Mon­sieur Chen Wei­ming. Salon de thé Yon­ghe, près du Temple du Boud­dha de Jade. Demain, trois heures de l’a­près-midi. Un ami qui sou­haite vous aider.

Chen relut le mes­sage plu­sieurs fois. Un ami ? Il n’a­vait pas d’a­mis — pas vrai­ment. Des connais­sances, des col­lègues d’au­tre­fois, des visages croi­sés au Cathay. Mais per­sonne qui lui glis­se­rait un billet sous la porte.

Il pen­sa à ne pas y aller. C’é­tait peut-être un piège — la police natio­na­liste qui cher­chait des boucs émis­saires, la Bande Verte qui recru­tait des infor­ma­teurs, ou sim­ple­ment un escroc qui avait enten­du par­ler de la prime de Sas­soon. Shan­ghai grouillait de gens déses­pé­rés, prêts à tout pour survivre.

Mais la curio­si­té fut plus forte que la pru­dence. Et puis, Chen n’a­vait rien d’autre à faire.

Le len­de­main, à trois heures pré­cises, il pous­sa la porte du salon de thé Yon­ghe. C’é­tait un éta­blis­se­ment modeste, coin­cé entre une bou­tique d’en­cens et un ate­lier de cal­li­gra­phie, à quelques pas du Temple du Boud­dha de Jade. La salle était presque vide — quelques vieillards jouaient au mah-jong dans un coin, une femme seule buvait du thé près de la fenêtre.

Et, à une table du fond, un homme l’attendait.

La qua­ran­taine, peut-être un peu plus. Cos­tume sombre bien cou­pé, cra­vate de soie, che­veux lis­sés en arrière. Un visage lisse, presque ano­din, avec des yeux qui ne cil­laient pas. Il aurait pu être ban­quier, pro­fes­seur, ou haut fonc­tion­naire. Rien, dans son appa­rence, ne tra­his­sait ce qu’il était vraiment.

— Mon­sieur Chen, dit l’homme en se levant. Je suis heu­reux que vous ayez accep­té mon invi­ta­tion. Asseyez-vous, je vous prie.

Chen s’as­sit face à lui. Une ser­veuse appa­rut aus­si­tôt, dépo­sa une théière et deux tasses, puis s’éclipsa.

— Vous avez l’a­van­tage sur moi, dit Chen. Vous connais­sez mon nom, mais j’i­gnore le vôtre.

— Appe­lez-moi Mon­sieur Luo. C’est suffisant.

— Et que me veut Mon­sieur Luo ?

Luo ver­sa le thé avec des gestes pré­cis, mesu­rés. Il pous­sa une tasse vers Chen.

— Je repré­sente cer­tains… inté­rêts, dit-il. Des inté­rêts qui connaissent votre par­cours. Vingt ans au ser­vice de Sir Vic­tor Sas­soon. Une connais­sance intime des réseaux com­mer­ciaux de Shan­ghai et de Hong Kong. Une dis­cré­tion exemplaire.

Chen ne tou­cha pas à sa tasse.

— Qui sont ces intérêts ?

Luo eut un sou­rire — un sou­rire mince, sans chaleur.

— Des hommes d’af­faires. Des prag­ma­tiques. Des gens qui voient venir les chan­ge­ments et qui sou­haitent… s’adapter.

Chen com­prit. La Bande Verte. Ou ce qu’il en res­tait — car la Bande Verte, comme tout à Shan­ghai, se dés­in­té­grait sous la pres­sion des évé­ne­ments. Du Yue­sheng lui-même, le grand patron, avait envoyé sa famille à Hong Kong. Les rats quit­taient le navire.

— Je ne suis pas un homme d’af­faires, dit Chen. Je suis un secré­taire au chômage.

— Jus­te­ment. Un secré­taire au chô­mage qui connaît les anciens réseaux de la mai­son Sas­soon. Qui sait com­ment rédi­ger des lettres de cré­dit, des mani­festes d’ex­por­ta­tion, des cer­ti­fi­cats d’o­ri­gine. Qui a des contacts à Hong Kong — des contacts qui pour­raient faci­li­ter cer­taines… transactions.

Chen sen­tit son esto­mac se nouer. Il savait où cette conver­sa­tion menait.

— Quel genre de transactions ?

Luo but une gor­gée de thé, prit son temps pour répondre.

— Une der­nière car­gai­son, Mon­sieur Chen. Avant que les com­mu­nistes n’ar­rivent et ne ferment toutes les portes. De la mor­phine phar­ma­ceu­tique — de la vraie, de qua­li­té, pas la cochon­ne­rie qu’on trouve dans les fume­ries de Hong­kou. Des­ti­née à des cir­cuits médi­caux en Asie du Sud-Est. Tout à fait légal, en apparence.

— En apparence.

— Les appa­rences sont ce qui compte, n’est-ce pas ? Vous le savez mieux que per­sonne. Vous avez pas­sé vingt ans à main­te­nir les appa­rences pour Sir Victor.

Chen encais­sa le coup sans bron­cher. Luo avait rai­son, bien sûr. Les appa­rences — les euphé­mismes, les papiers en règle, les façades res­pec­tables — c’é­tait son métier depuis toujours.

— Et qu’est-ce que j’y gagne ? demanda-t-il.

— Assez d’argent pour par­tir. Hong Kong, Sin­ga­pour, où vous vou­drez. Assez pour refaire votre vie loin d’i­ci, avant que le rideau ne tombe.

Luo sor­tit de sa poche inté­rieure une enve­loppe, la posa sur la table.

— Consi­dé­rez ceci comme un acompte. Une marque de bonne foi.

Chen regar­da l’en­ve­loppe sans la tou­cher. Il savait ce qu’il y avait dedans. Il savait aus­si ce que cela signi­fie­rait s’il l’acceptait.

— J’ai besoin de temps pour réfléchir.

— Bien sûr, dit Luo en se levant. Pre­nez tout le temps qu’il vous faut. Mais n’ou­bliez pas : le temps est pré­ci­sé­ment ce qui nous manque à tous.

Il lais­sa quelques billets sur la table pour le thé, puis se diri­gea vers la sor­tie. À la porte, il se retourna.

— Vous savez com­ment me joindre, Mon­sieur Chen. J’es­père avoir de vos nou­velles bientôt.

Et il dis­pa­rut dans la rue.

Chen res­ta seul avec l’en­ve­loppe. Il la fixa long­temps, sans la tou­cher. Puis, len­te­ment, il la glis­sa dans sa poche.

Il ne l’a­vait pas accep­tée. Pas encore. Mais il ne l’a­vait pas refu­sée non plus.

* * *

Cha­pitre 9 — Margaret

Jan­vier 1949

Chen retour­na au Cathay le soir même, cher­chant quelque chose — un conseil, une pré­sence, une rai­son de ne pas faire ce qu’il savait qu’il allait faire. Le bar du Horse and Hound était presque désert. Fer­nan­dez lui ser­vit son whis­ky habi­tuel avec un hoche­ment de tête silencieux.

Il était là depuis une heure, res­sas­sant la pro­po­si­tion de Luo, quand une voix fami­lière réson­na der­rière lui.

— Tiens, le fan­tôme est de retour.

Chen se retour­na. Mar­ga­ret Hart­ley se tenait dans l’en­ca­dre­ment de la porte, vêtue d’une robe qui avait dû être élé­gante dix ans plus tôt. Elle avait encore mai­gri ; son visage était pâle, ses yeux cer­nés. Mais elle mar­chait droit, et sa voix avait gar­dé son mordant.

— Madame Hart­ley. Je vous croyais partie.

— Par­tie ? Pour aller où ? Non, mon cher, ils m’ont sim­ple­ment dépla­cée. Une chambre au sixième étage, sans vue. L’hô­tel a eu pitié de moi — ou peut-être qu’ils ont oublié que j’exis­tais. C’est pareil, au fond.

Elle s’as­sit à côté de lui, fit signe à Fernandez.

— Gin. Double.

Le bar­man hési­ta — Chen vit dans ses yeux la même expres­sion de pitié embar­ras­sée que la der­nière fois — puis obtempéra.

— Vous avez l’air pré­oc­cu­pé, dit Mar­ga­ret en allu­mant une ciga­rette. Plus que d’ha­bi­tude, je veux dire.

— C’est possible.

— Des ennuis ?

Chen hési­ta. Il ne savait pas pour­quoi il avait envie de par­ler — peut-être parce que Mar­ga­ret était la seule per­sonne à Shan­ghai qui ne lui deman­dait rien, qui n’at­ten­dait rien de lui.

— On m’a fait une pro­po­si­tion, dit-il. Une pro­po­si­tion… délicate.

— Quel genre ?

— Le genre qui pour­rait me per­mettre de par­tir. Mais qui implique de faire quelque chose que je ne devrais pas faire.

Mar­ga­ret aspi­ra une bouf­fée de ciga­rette, exha­la lentement.

— Quelque chose d’illégal ?

— Quelque chose d’im­mo­ral. Ce n’est pas tout à fait pareil.

Elle eut un rire bref.

— L’im­mo­ra­li­té. Voi­là bien un sou­ci de Chi­nois. Nous autres Bri­tan­niques, nous ne nous pré­oc­cu­pons que de la léga­li­té. Si c’est légal, c’est moral. Simple, non ?

— Et si ce n’est ni l’un ni l’autre ?

Mar­ga­ret but une gor­gée de gin, réfléchit.

— Alors il faut se deman­der : est-ce que ça fait du mal à quel­qu’un ? Et si oui, est-ce que le mal qu’on fait est pire que le mal qu’on subi­rait en refusant ?

Chen pen­sa à la mor­phine. À la Bande Verte. Aux mil­lions de Chi­nois qui avaient été détruits par l’o­pium — et à lui-même, qui fumait encore.

— Ça fait du mal, dit-il. À beau­coup de gens.

— Alors ne le faites pas.

— Et si je n’ai pas le choix ?

Mar­ga­ret le regar­da avec une inten­si­té nouvelle.

— On a tou­jours le choix, Chen. Tou­jours. On peut choi­sir de sur­vivre à n’im­porte quel prix, ou on peut choi­sir de mou­rir debout. Les deux sont des choix.

Elle écra­sa sa ciga­rette, vida son verre.

— Moi, j’ai choi­si de sur­vivre. À n’im­porte quel prix. Regar­dez où ça m’a menée.

Elle fit un geste vers la salle vide, vers sa robe défraî­chie, vers son visage ravagé.

— Je ne suis pas sûre que ce soit un bon exemple à suivre.

Chen ne répon­dit pas. Il pen­sa à Maître Zhou, à la cal­li­gra­phie sur son mur, à la rec­ti­tude du cœur. Puis il pen­sa à l’en­ve­loppe dans sa poche, à l’argent qu’elle conte­nait, à la pos­si­bi­li­té de fuir.

— Mer­ci, dit-il en se levant.

— De quoi ?

— D’être honnête.

Mar­ga­ret eut un sou­rire triste.

— C’est la seule chose qui me reste. L’hon­nê­te­té des vaincus.

Chen posa quelques billets sur le comp­toir pour payer son whis­ky et celui de Mar­ga­ret. Puis il quit­ta le bar, tra­ver­sa le lob­by, sor­tit sur le Bund.

La nuit était froide, sans étoiles. Le fleuve cou­lait, noir et silen­cieux. Chen mar­cha long­temps, jus­qu’à ce que ses pieds lui fassent mal, jus­qu’à ce que le froid lui engour­dit les pensées.

Quand il ren­tra chez lui, il savait ce qu’il allait faire.

* * *

Cha­pitre 10 — La décision

Février 1949

Chen écri­vit le mes­sage le len­de­main matin, sur une feuille de papier qu’il plia en quatre. Trois mots : J’ac­cepte. Où ?

Il le fit por­ter à l’a­dresse que Luo lui avait indi­quée — un bureau de change de Fuz­hou Road, façade ano­dine der­rière laquelle se cachaient des affaires moins avouables. La réponse arri­va le soir même : un ren­dez-vous dans trois jours, dans un appar­te­ment de la Conces­sion française.

Pen­dant ces trois jours, Chen vécut dans une sorte de brouillard. Il man­gea, dor­mit, but du thé, accom­plit les gestes de la vie quo­ti­dienne sans vrai­ment les sen­tir. De temps en temps, il sor­tait l’en­ve­loppe de Luo et comp­tait les billets — cinq mille dol­lars amé­ri­cains, une for­tune. L’a­compte d’une trahison.

La veille du ren­dez-vous, il retour­na à la fume­rie de Madame Qian. Non pas pour fumer — pas cette fois — mais pour parler.

La vieille femme l’ac­cueillit sans sur­prise, comme si elle l’attendait.

— Vous avez des ennuis, dit-elle. Je le vois sur votre visage.

— Pas encore. Mais bientôt.

— Asseyez-vous. Buvez du thé.

Chen s’as­sit dans l’ar­rière-bou­tique, une pièce encom­brée de meubles anciens et de bibe­lots pous­sié­reux. Madame Qian lui ser­vit du thé noir, épais et amer.

— Vous connais­sez les cir­cuits, dit Chen. Les réseaux. Les gens qui font pas­ser des marchandises.

— Je connais beau­coup de choses. C’est mon métier de connaître.

— Quel­qu’un m’a deman­dé de l’ai­der. Pour une der­nière car­gai­son. Avant que tout s’effondre.

Madame Qian le regar­da par-des­sus sa tasse.

— Et vous avez accepté.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Pour­quoi ?

Chen réflé­chit. Pour­quoi, en effet ? L’argent ? La sur­vie ? Ou quelque chose de plus sombre — le désir de deve­nir enfin ce qu’il avait tou­jours été, de ces­ser de faire semblant ?

— Parce que je n’ai plus rien à perdre, dit-il.

Madame Qian hocha len­te­ment la tête.

— C’est une mau­vaise rai­son. Les hommes qui n’ont plus rien à perdre sont les plus dan­ge­reux — mais aus­si les plus fra­giles. On les brise facilement.

— Vous pen­sez que je ne devrais pas ?

— Je pense que vous faites ce que vous avez à faire. Comme nous tous. Mais ne vous faites pas d’illu­sions, Mon­sieur Chen. Ces gens-là — ceux qui vous ont contac­té — ils ne sont pas vos amis. Quand ils n’au­ront plus besoin de vous, ils vous jet­te­ront. Ou pire.

Chen but son thé. Il savait que Madame Qian avait rai­son. Mais il était trop tard pour recu­ler. L’en­gre­nage était en marche.

— Mer­ci pour le conseil, dit-il.

— Ce n’est pas un conseil. C’est un avertissement.

Il se leva, paya son thé, se diri­gea vers la sortie.

— Mon­sieur Chen, appe­la Madame Qian.

Il se retourna.

— Si les choses tournent mal, ne reve­nez pas ici. Je ne pour­rai pas vous aider.

Chen hocha la tête. Il com­pre­nait. Dans le monde qui venait, cha­cun se bat­trait pour sa propre survie.

Il sor­tit dans la nuit. Demain, tout commencerait.

* * *

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