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Indian Goods

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Sixième par­tie

Cha­pitre 18 — Les sol­dats endormis

26 mai 1949, matin

Le soleil se leva sur un monde transformé.

Chen sor­tit du Cathay à l’aube, cli­gnant des yeux dans la lumière grise. Le Bund qu’il connais­sait avait dis­pa­ru. À sa place, une scène irréelle : des cen­taines — non, des mil­liers — de sol­dats de l’Ar­mée popu­laire de libé­ra­tion, allon­gés sur les trot­toirs, endormis.

Ils dor­maient par­tout. Sur les bancs, contre les réver­bères, le long des bâti­ments. Leurs fusils étaient posés à côté d’eux, leurs sacs à dos ser­vaient d’o­reillers. Ils avaient mar­ché pen­dant des jours, s’é­taient bat­tus pen­dant des heures, et main­te­nant ils dor­maient, épui­sés, dans les rues de la ville qu’ils venaient de conquérir.

Chen mar­cha par­mi eux, fas­ci­né. C’é­taient des jeunes pour la plu­part — des pay­sans, à en juger par leurs visages hâlés et leurs mains cal­leuses. Ils avaient l’air si ordi­naires, si humains. Pas du tout les démons san­gui­naires que la pro­pa­gande natio­na­liste décrivait.

Il remar­qua quelque chose d’é­trange : aucun d’eux n’é­tait entré dans les mai­sons. Ils auraient pu piller, réqui­si­tion­ner, s’ins­tal­ler dans les hôtels et les appar­te­ments. Mais ils dor­maient dehors, par dis­ci­pline, par res­pect pour la popu­la­tion civile.

Chen n’a­vait jamais rien vu de tel.

Il conti­nua à mar­cher, remon­tant le Bund vers le nord. Des jeunes gens en bras­sards rouges ins­tal­laient des por­traits de Mao sur les façades des bâti­ments. Des haut-par­leurs, accro­chés aux réver­bères, com­men­çaient à dif­fu­ser des chants révo­lu­tion­naires — des mélo­dies mar­tiales et joyeuses qui réson­naient dans le silence du matin.

Le monde d’hier s’ef­fa­çait. Un autre pre­nait sa place.

Chen croi­sa un groupe de civils qui regar­daient les sol­dats endor­mis avec un mélange de crainte et de curio­si­té. Une vieille femme s’ap­pro­cha d’un jeune sol­dat, posa une cou­ver­ture sur ses épaules. Le sol­dat ne se réveilla pas.

Plus loin, un homme en cos­tume — un fonc­tion­naire, peut-être, ou un com­mer­çant — se tenait immo­bile devant sa bou­tique fer­mée, les bras bal­lants, le regard vide. Il ne sem­blait pas savoir s’il devait se réjouir ou pleurer.

Chen le com­pre­nait. Il res­sen­tait la même chose.

* * *

Cha­pitre 19 — Vers le fleuve

26 mai 1949

Chen mar­cha vers le Huangpu.

Il ne savait pas pour­quoi. Ses pieds le por­taient, c’est tout. Il tra­ver­sa le Bund, pas­sa devant les bâti­ments de la conces­sion inter­na­tio­nale — les banques, les mai­sons de com­merce, les consu­lats — qui sem­blaient si impo­sants hier et qui n’é­taient plus aujourd’­hui que des coquilles vides, des reliques d’un empire révolu.

Le fleuve appa­rut, large et gris, char­riant ses eaux boueuses vers la mer de Chine. Des jonques pas­saient encore, char­gées de mar­chan­dises ou de réfu­giés. Quelques bateaux de guerre natio­na­listes, au loin, fuyaient vers Taï­wan. Le port était silen­cieux, presque désert.

Chen s’ap­pro­cha du quai. L’o­deur du fleuve l’en­ve­lop­pa — une odeur de vase, de sel, de pois­son, qu’il connais­sait depuis tou­jours. Le Huang­pu. Le fleuve qui avait vu arri­ver les pre­miers navires de l’o­pium, un siècle plus tôt. Le fleuve sur lequel les Sas­soon avaient bâti leur for­tune. Le fleuve qui avait char­rié les corps des vic­times de toutes les guerres, de toutes les révolutions.

Chen pen­sa à Sir Vic­tor, quelque part aux Baha­mas, dans sa vil­la au bord de la mer. Avait-il appris la nou­velle ? Savait-il que le monde qu’il avait construit venait de s’effondrer ?

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, dis­pa­rue dans le chaos des der­nières semaines. Était-elle par­tie ? Était-elle morte ? Il ne le sau­rait jamais.

Il pen­sa à Xiao­wu, le jeune lif­tier aux yeux fié­vreux. Lui, au moins, avait trou­vé sa place dans le monde nou­veau. Il était du bon côté de l’his­toire — si tant est qu’il y eût un bon côté.

Il pen­sa à Maître Zhou, mort depuis six ans, qui n’a­vait jamais vu ce que son élève était deve­nu. Peut-être valait-il mieux ainsi.

Et il pen­sa à Mei­ling. Mei­ling qui avait peut-être rejoint les com­mu­nistes, il y avait des années de cela. Mei­ling qui mar­chait peut-être, en ce moment même, avec les sol­dats vic­to­rieux, quelque part dans cette ville qu’ils avaient conquise ensemble.

Où es-tu, Mei­ling ? Es-tu vivante ? Me cherches-tu ?

Les ques­tions flot­taient dans l’air du matin, sans réponse.

Chen res­ta long­temps immo­bile sur le quai, regar­dant le fleuve cou­ler. Il pen­sa à tout ce qu’il avait fait — les vingt ans de ser­vice pour Sas­soon, les docu­ments qu’il avait rédi­gés pour la Bande Verte, l’o­pium qu’il avait fumé pour oublier. Toute une vie de com­pro­mis, de lâche­tés, de silences.

Rec­ti­fier son cœur. Les mots de Maître Zhou lui revinrent, por­tés par la brise du fleuve. Rendre sin­cères ses intentions.

Était-il encore temps ?

Une jonque pas­sa len­te­ment devant lui, cap vers l’est, vers la mer. Le bate­lier, un vieil homme au visage tan­né, lui adres­sa un signe de la main. Chen ne répon­dit pas.

Il regar­da le fleuve. Le fleuve ne répon­dait pas.

Le soleil mon­tait dans le ciel, dis­si­pant les der­nières brumes de la nuit. Der­rière lui, Shan­ghai s’é­veillait à sa nou­velle vie — les haut-par­leurs dif­fu­saient leurs chants révo­lu­tion­naires, les sol­dats se levaient de leurs bivouacs impro­vi­sés, les pre­miers dra­peaux rouges appa­rais­saient aux fenêtres.

Chen Wei­ming res­ta sur le quai, seul, face au fleuve qui cou­lait vers la mer.

Et le récit s’ar­rête là.

* * *

FIN

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