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Indian Goods

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Cin­quième partie

Cha­pitre 15 — L’encerclement

Mai 1949

Les com­mu­nistes encer­clèrent Shan­ghai dans les pre­miers jours de mai. On enten­dait le canon au loin — un gron­de­ment sourd qui rou­lait depuis les fau­bourgs comme un orage qui approche. Les réfu­giés affluaient des cam­pagnes, entas­sés sur des char­rettes, por­tant leurs maigres pos­ses­sions sur le dos. Les routes étaient cou­pées, les trains ne cir­cu­laient plus.

Chen res­ta ter­ré dans sa chambre de Zha­bei. L’hô­tel était un bouge infâme — murs tachés d’hu­mi­di­té, draps dou­teux, odeur de moi­sis­sure — mais c’é­tait le seul endroit où per­sonne ne posait de ques­tions. Il payait en liquide, ne sor­tait que la nuit, évi­tait les regards.

L’argent de Luo dimi­nuait rapi­de­ment. L’en­ve­loppe ne conte­nait que deux mille dol­lars — une frac­tion de ce qu’on lui avait pro­mis. Assez pour sur­vivre quelques semaines, pas assez pour fuir.

De sa fenêtre, Chen obser­vait la ville qui se pré­pa­rait au pire. Des sol­dats natio­na­listes pas­saient dans les rues, hagards, démo­ra­li­sés. Cer­tains déser­taient, jetant leurs uni­formes dans les cani­veaux. D’autres pillaient les bou­tiques fer­mées, empor­tant tout ce qu’ils pou­vaient avant l’ar­ri­vée de l’ennemi.

L’in­fla­tion avait atteint des som­mets absurdes. Un bol de nouilles coû­tait des mil­lions de yuans. Les com­mer­çants refu­saient les billets, exi­geaient de l’or ou des dol­lars. Les gens fai­saient la queue pen­dant des heures devant les banques, espé­rant reti­rer leurs éco­no­mies avant qu’il ne soit trop tard.

Chen sor­tait par­fois, la nuit, pour ache­ter de la nour­ri­ture ou sim­ple­ment res­pi­rer. Il mar­chait dans les rues désertes, croi­sant des sil­houettes fur­tives — déser­teurs, pillards, ou simples citoyens ter­ro­ri­sés comme lui. Shan­ghai res­sem­blait à une ville fan­tôme, atten­dant l’inévitable.

Un soir, il enten­dit des tirs tout proches — une fusillade qui dura plu­sieurs minutes, sui­vie de cris et de bruits de course. Il se pla­qua contre un mur, le cœur bat­tant, jus­qu’à ce que le silence revienne. Quand il osa bou­ger à nou­veau, il vit des corps dans la rue — des sol­dats natio­na­listes, abat­tus par leurs propres cama­rades dans une dis­pute sur le par­tage du butin.

La ville se dévo­rait elle-même.

* * *

Cha­pitre 16 — Retour au Cathay

23–24 mai 1949

Chen ne sut jamais pour­quoi il déci­da d’y retour­ner. Peut-être par nos­tal­gie, peut-être par besoin de bou­cler la boucle. Ou peut-être sim­ple­ment parce qu’il n’a­vait nulle part ailleurs où aller.

Le 23 mai, en fin d’a­près-midi, il quit­ta son hôtel de Zha­bei et mar­cha vers le sud, vers le Bund. Les rues étaient mécon­nais­sables — bar­ri­cades de sacs de sable, fils bar­be­lés, véhi­cules aban­don­nés. Des sol­dats natio­na­listes cou­raient dans tous les sens, cer­tains vers le front, d’autres vers le port, espé­rant trou­ver un bateau pour fuir.

Le Cathay était encore debout. Sa façade Art déco domi­nait le Bund comme elle l’a­vait tou­jours fait, son toit pyra­mi­dal vert-de-gris poin­tant vers un ciel gris de fumée. Mais l’hô­tel sem­blait aban­don­né — les portes de bronze étaient fer­mées, les fenêtres sombres.

Chen contour­na le bâti­ment, trou­va une porte de ser­vice entrou­verte. Il entra.

Le lob­by était désert. Les lustres de cris­tal ne brillaient plus — l’élec­tri­ci­té avait été cou­pée. Les mosaïques dorées lui­saient fai­ble­ment dans la lumière qui fil­trait par les fenêtres. Des meubles avaient été ren­ver­sés, des papiers jon­chaient le sol. L’hô­tel avait été éva­cué à la hâte.

Chen mon­ta l’es­ca­lier jus­qu’au pre­mier étage, puis jus­qu’au qua­trième — les suites natio­nales. La suite chi­noise était ouverte, vide. Les meubles de palis­sandre étaient tou­jours là, les para­vents de soie, les vases de por­ce­laine. Per­sonne n’a­vait pris le temps de les emporter.

Il s’as­sit dans l’un des fau­teuils, comme il l’a­vait fait des mois plus tôt. Le bois était froid sous ses mains. Par la fenêtre, il voyait le Bund en contre­bas — les bar­ri­cades, les sol­dats, la fumée qui mon­tait des faubourgs.

Il res­ta là long­temps, immo­bile, regar­dant le monde s’effondrer.

Quand la nuit tom­ba, il des­cen­dit au bar du Horse and Hound. Le comp­toir de cuivre était tou­jours là, mais les bou­teilles avaient dis­pa­ru — pillées ou empor­tées. Chen s’as­sit sur son tabou­ret habi­tuel, celui du bout, près de la fenêtre.

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, à ses gin tonics, à sa phrase : “Nous sommes des fan­tômes.” Il pen­sa à Fer­nan­dez, le bar­man por­tu­gais qui ser­vait les whis­kys sans poser de ques­tions. Il pen­sa à tous ceux qui avaient tra­ver­sé ce bar pen­dant des années — les tai­pans, les cour­tiers, les jour­na­listes, les espions — et qui avaient dis­pa­ru, les uns après les autres, empor­tés par la guerre, l’exil ou la mort.

Il était le der­nier. Le der­nier fan­tôme du Cathay.

* * *

Cha­pitre 17 — La nuit du 25 mai

25 mai 1949

La bataille com­men­ça au crépuscule.

Chen était tou­jours au Cathay, inca­pable de par­tir. Il avait pas­sé la nuit dans un fau­teuil du lob­by, som­meillant par inter­mit­tences, réveillé par les bruits de l’ex­té­rieur — tirs spo­ra­diques, explo­sions loin­taines, cris.

Vers dix heures du soir, les com­bats se rap­pro­chèrent. On enten­dait des rafales d’armes auto­ma­tiques, le fra­cas des obus, le gron­de­ment des blin­dés. Les vitres du Cathay trem­blaient à chaque explosion.

Chen mon­ta sur le toit-ter­rasse — celui où Sas­soon don­nait autre­fois ses fêtes légen­daires. De là, il voyait toute la ville. Au nord, des incen­dies illu­mi­naient le ciel ; des tra­çantes rouges et vertes zébraient l’obs­cu­ri­té. Au sud, le fleuve scin­tillait sous les lumières des der­niers bateaux qui fuyaient vers la mer.

Shan­ghai était en train de mou­rir. Et lui, Chen Wei­ming, regar­dait depuis le toit du Cathay, comme un spec­ta­teur impuis­sant de sa propre fin.

Vers trois heures du matin, un silence étrange s’ins­tal­la. Les tirs ces­sèrent, les explo­sions se turent. Chen ten­dit l’o­reille, le cœur bat­tant. Puis il enten­dit autre chose — un bruit de pas. Beau­coup de pas. Des mil­liers de pas, régu­liers, disciplinés.

Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée, s’ap­pro­cha des fenêtres du lob­by. Dehors, sur le Bund, des colonnes de sol­dats avan­çaient dans la pénombre. Ils por­taient des uni­formes vert mate­las­sé, des cas­quettes étoi­lées. Ils mar­chaient en silence, sans crier, sans tirer.

L’Ar­mée popu­laire de libé­ra­tion était là.

Les com­mu­nistes entraient dans Shanghai.

* * *

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