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Dalc’h mad

Dalc’h mad

Deuxième par­tie

Cha­pitre 4 — Le peintre

Her­vé Le Guel­lec ne par­lait pas aux gens. Il par­lait à la baie, et si quel­qu’un se trou­vait entre les deux, il l’in­cluait dans la conver­sa­tion par politesse.

C’est du moins ce qu’Au­ré­lien crut com­prendre le qua­trième jour, quand il s’as­sit pour de bon dans l’herbe du jar­din, à trois mètres du che­va­let, et que le vieux peintre com­men­ça à dire des choses — pas à lui, pas à per­sonne en par­ti­cu­lier, à la lumière peut-être, ou au pin­ceau, ou à la toile qui n’é­tait pas encore ter­mi­née et qui ne le serait peut-être jamais.

— Le pro­blème avec cette baie, disait Le Guel­lec en posant du gris sur du gris, c’est qu’elle ne reste pas tran­quille. Tu la peins verte, elle devient bleue. Tu la peins bleue, elle vire au mauve. C’est une men­teuse. La plus belle men­teuse du monde.

Auré­lien ne dit rien. Il avait appris, avec le père, que le silence est par­fois la meilleure façon de gar­der quel­qu’un. Si vous posez une ques­tion, l’a­dulte se rap­pelle que vous êtes un enfant et il sim­pli­fie, il cen­sure, il tra­duit. Si vous vous tai­sez, il oublie que vous êtes là et il dit les vraies choses.

Le Guel­lec pei­gnait avec des gestes qui sem­blaient lents mais qui étaient, Auré­lien le com­prit peu à peu, d’une pré­ci­sion presque chi­rur­gi­cale. Chaque touche de pin­ceau était un choix — pas un hasard, pas un auto­ma­tisme, un choix. La cou­leur, la pres­sion, l’angle, la direc­tion. Le vieil homme tra­vaillait debout, mal­gré son dos voû­té, et ne s’as­seyait jamais. Il por­tait un pan­ta­lon de velours taché de pein­ture, une che­mise à car­reaux dont les manches étaient retrous­sées jus­qu’aux coudes, et le cha­peau de paille qui ne le quit­tait pas, même quand le ciel était couvert.

— Je viens ici depuis 1952, dit Le Guel­lec à la baie. Trente-trois ans. Chaque été. Et chaque été, la lumière est dif­fé­rente. Tu crois la connaître, et puis un matin elle fait quelque chose que tu n’as jamais vu — un reflet, une ombre, un truc entre les nuages — et tu com­prends que tu ne la connaî­tras jamais. C’est pour ça qu’on reste.

Il trem­pa son pin­ceau dans un pot de téré­ben­thine, l’es­suya sur un chif­fon, chan­gea de cou­leur. Du gris au vert. Le vert était un vert qu’Au­ré­lien n’a­vait pas de mot pour décrire — un vert entre la mousse et le bronze, un vert sous-marin.

— Il y avait un homme qui venait ici, il y a très long­temps, reprit Le Guel­lec. Un petit homme avec des lunettes rondes et un béret. Drôle comme pas per­mis. Il fai­sait des gouaches sur les rochers, des aqua­relles sur les nappes des res­tau­rants, des des­sins sur n’im­porte quoi. Il racon­tait des blagues, il chan­tait, il inven­tait des mots. Les gens l’a­do­raient. Il avait des amis célèbres — des peintres, des poètes, des gens de Paris. Et ils venaient ici, à Tré­boul, parce qu’il y était. Un petit bon­homme qui atti­rait les génies.

Auré­lien savait de qui il par­lait. Il avait vu la gouache dans le salon — l’homme au béret devant le calvaire.

— Max Jacob, dit-il.

Le Guel­lec se retour­na pour la pre­mière fois. Il regar­da Auré­lien comme s’il le voyait vrai­ment — pas un enfant dans le jar­din, une personne.

— Mme Ker­meur t’a raconté ?

— Un peu.

— Elle raconte bien. Mais pas tout.

Le Guel­lec posa son pin­ceau. Il s’es­suya les mains sur son pan­ta­lon, sor­tit de la poche de sa che­mise un paquet de Gau­loises et en allu­ma une avec un bri­quet en argent. La fumée mon­ta droit dans l’air immo­bile d’août.

— Jacob ame­nait ses amis ici. Picas­so est venu. Tu sais qui est Picasso ?

— Oui, dit Auré­lien, légè­re­ment vexé.

— Picas­so venait et il man­geait des sar­dines grillées au port. Il pei­gnait un peu, mais sur­tout il man­geait. Il avait un appé­tit ter­rible. Derain venait aus­si. Derain se bai­gnait nu à la crique, ce qui scan­da­li­sait les pêcheurs. Les pêcheurs avaient vu toutes les mers du monde mais un peintre à poil dans leur crique, ça, ils ne l’a­vaient jamais vu.

Le Guel­lec sou­rit — un sou­rire qui tira les rides de son visage comme un rideau qu’on ouvre.

— Et puis il y avait un Anglais. Chris­to­pher Wood. Jeune, beau, maigre, avec des yeux de quel­qu’un qui ne dort pas assez. Il pei­gnait des bateaux et des mai­sons et des ciels. Des choses simples, mais avec quelque chose d’é­trange dedans, comme si les murs étaient un peu tor­dus et le ciel un peu trop bleu. Il est venu ici en 29, avec Jacob. Ils pei­gnaient ensemble, côte à côte, devant la baie. L’un avec son béret, l’autre avec ses mains qui tremblaient.

— Pour­quoi elles tremblaient ?

— Parce qu’il se dro­guait. L’o­pium. Et parce qu’il allait mou­rir. Il est mort l’an­née sui­vante, à vingt-neuf ans. Sous un train, en Angle­terre. On n’a jamais su si c’é­tait un acci­dent ou s’il avait sauté.

Le Guel­lec dit ça sans pathos, sans tris­tesse visible — avec la même pré­ci­sion qu’il met­tait dans ses coups de pin­ceau. Un fait. Un mort de plus dans la longue liste des morts de la pein­ture. Auré­lien ne savait pas quoi en faire. Un homme de vingt-neuf ans qui se jette sous un train, ça n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie de son expé­rience — c’é­tait trop loin et trop près en même temps, trop ter­rible et trop abstrait.

— Et Jacob ? demanda-t-il.

Le Guel­lec tira sur sa Gau­loise. La fumée s’ef­fi­lo­cha dans la lumière d’août.

— Jacob a été arrê­té par les Alle­mands en février 1944. À Saint-Benoît-sur-Loire, où il vivait dans un monas­tère. Il était juif. Conver­ti au catho­li­cisme, mais juif quand même pour les Alle­mands. Ils l’ont envoyé à Dran­cy. Il y est mort en mars. Une pneu­mo­nie, dans le camp. Il avait soixante-sept ans.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence de gêne. C’é­tait un silence de poids — quelque chose de lourd qui se posait entre eux, dans le jar­din du Ty Mad, sous le soleil d’août, au milieu des hor­ten­sias et du chant des oiseaux. Auré­lien pen­sa au petit homme drôle et mal­heu­reux dont avait par­lé Mme Ker­meur. Un homme qui fai­sait des gouaches sur les nappes et qui est mort dans un camp. Les deux choses ne tenaient pas ensemble, et c’est exac­te­ment pour ça qu’elles étaient vraies.

— Tu sais ce que c’est, Dran­cy ? deman­da Le Guellec.

— Non.

— Demande à ton père.

Le peintre reprit ses pin­ceaux. La conver­sa­tion était finie — ou plu­tôt elle n’a­vait jamais com­men­cé, elle avait sim­ple­ment eu lieu, comme un grain qui passe et qui laisse tout mouillé. Auré­lien se leva, les jambes engour­dies, et remon­ta vers l’hôtel.

Le père lisait au salon. Le même Man­chette. Il leva les yeux quand Auré­lien entra.

— Ça va ?

— Oui. Papa, c’est quoi Drancy ?

Le père posa son livre. Len­te­ment, comme on pose quelque chose de fra­gile. Il regar­da Auré­lien, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’Au­ré­lien ne lui connais­sait pas — une gra­vi­té, une atten­tion entière, comme si la ques­tion méri­tait tout le sérieux du monde.

— Dran­cy, c’é­tait un camp. Pen­dant la guerre. Les Alle­mands y enfer­maient les Juifs avant de les envoyer dans d’autres camps, en Pologne, en Alle­magne. Des camps où on les tuait.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’ils étaient juifs.

— Mais pourquoi ?

Le père ne répon­dit pas tout de suite. Il y avait dans son silence quelque chose de dif­fé­rent des silences habi­tuels — pas une absence de mots, mais une recherche de mots, un effort pour trou­ver les bons, ceux qui ne mentent pas et qui ne blessent pas trop.

— Parce que des hommes avaient déci­dé que les Juifs n’é­taient pas des êtres humains, dit-il fina­le­ment. Et qu’as­sez de gens les ont crus, ou les ont lais­sés faire, pour que ça arrive.

Auré­lien res­ta debout devant le fau­teuil du père. La lumière du salon tom­bait en oblique sur le tapis, sur les livres, sur le visage de Patrick qui avait cet air qu’il avait rare­ment — pré­sent, com­plè­te­ment pré­sent, pas der­rière le jour­nal ou le polar ou la Gitane, là.

— Le vieux mon­sieur qui peint dans le jar­din m’a racon­té, dit Auré­lien. Pour Max Jacob. Le poète qui venait ici.

Le père hocha la tête.

— Je sais. Le Guel­lec m’en a par­lé aus­si, hier soir. C’est pour ça que j’ai choi­si cet hôtel, en par­tie. J’a­vais lu quelque chose là-dessus.

C’é­tait la pre­mière fois que le père disait pour­quoi il avait choi­si le Ty Mad. Auré­lien enre­gis­tra l’in­for­ma­tion sans la com­men­ter — le père avait lu quelque chose, le père avait choi­si un endroit pour une rai­son, le père était quel­qu’un qui fai­sait des choses pour des rai­sons. C’é­tait un savoir nou­veau, et il avait la saveur sur­pre­nante des choses qu’on découvre sur les gens qu’on croit connaître.

Ce soir-là, au dîner, ils par­lèrent. Pas beau­coup — le père n’é­tait pas un homme qui parle beau­coup — mais plus que d’ha­bi­tude. Le père racon­ta qu’il était venu en Bre­tagne quand il avait l’âge d’Au­ré­lien, avec ses propres parents, à Béno­det, et que la mer l’a­vait ter­ri­fié parce qu’elle n’a­vait pas de fond visible, pas de bord, pas de limite. Auré­lien dit que la mer ici ne lui fai­sait pas peur, sauf la marée, parce que la marée était quelque chose d’in­vi­sible et de puis­sant qui pou­vait vous pié­ger sans pré­ve­nir. Le père dit oui, la marée, c’est exac­te­ment ça, c’est le temps qui se manifeste.

Après le dîner, le père et Le Guel­lec burent leur whis­ky au salon. Auré­lien mon­ta mais ne se cou­cha pas. Il s’as­sit dans l’es­ca­lier, entre le pre­mier et le deuxième étage, là où le bois était usé par des décen­nies de pas, et il écouta.

Les voix mon­taient par la cage d’es­ca­lier, défor­mées par l’a­cous­tique du bois, et Auré­lien n’en­ten­dait pas tout, mais il enten­dait des frag­ments — le nom de Jacob qui reve­nait, et puis d’autres noms, Tan­guy, Hugo, Bre­ton, des noms qui étaient peut-être des noms de famille ou peut-être des noms de lieux, il ne savait pas. Le Guel­lec racon­tait, et le père écou­tait, et dans ce duo-là il y avait une har­mo­nie qu’Au­ré­lien ne retrou­vait nulle part ailleurs — le vieux peintre qui avait besoin de racon­ter et l’homme divor­cé qui avait besoin d’é­cou­ter, et l’un nour­ris­sait l’autre comme la marée nour­rit la crique.

À un moment, Le Guel­lec dit :

— Vous savez ce qu’il y a sous cette baie ?

Et le père dit non, et Le Guel­lec com­men­ça à par­ler d’une ville, une ville englou­tie, et sa voix chan­gea — elle devint plus basse, plus lente, comme s’il des­cen­dait lui-même sous l’eau en par­lant. Auré­lien se pen­cha en avant, les coudes sur les genoux, et écou­ta l’his­toire de la ville d’Ys mon­ter dans l’es­ca­lier du Ty Mad, por­tée par la voix d’un vieil homme et l’o­deur du whis­ky, un soir d’août 1985.

Cha­pitre 5 — Douarnenez

Le père déci­da que ce jour-là serait un jour de sortie.

Il l’an­non­ça au petit déjeu­ner, devant les confi­tures et le beurre en motte, avec une déter­mi­na­tion qui tra­his­sait la pré­pa­ra­tion — il avait dû y pen­ser la veille, peut-être pen­dant le whis­ky avec Le Guel­lec, ou dans sa chambre avant de s’en­dor­mir, cher­chant quelque chose à pro­po­ser, quelque chose qui res­sem­ble­rait à ce que font les pères avec leurs fils quand tout va bien. Demain, on va à Douarnenez.

Ils prirent la voi­ture. Cinq minutes de route — Tré­boul et Douar­ne­nez se tou­chaient, s’in­ter­pé­né­traient, et la fron­tière entre les deux n’exis­tait que pour les habi­tants, qui savaient exac­te­ment où l’un finis­sait et l’autre com­men­çait, comme on sait où finit son jar­din et où com­mence celui du voisin.

Le père se gara près du port du Ros­meur. Auré­lien sor­tit de la voi­ture et l’o­deur le frap­pa comme un mur — pas une odeur, une pré­sence olfac­tive, un pay­sage de nez. Le pois­son, d’a­bord, par­tout, un relent puis­sant de marée, de coquillage, de chair marine qui n’é­tait ni agréable ni désa­gréable mais qui était là, incon­tour­nable, fon­da­men­tale. Des­sous, le gou­dron chaud des quais. Le gasoil des bateaux. Et quelque chose de plus doux, de plus insi­dieux, qui venait de quelque part en retrait — une odeur de cuis­son, de conserve, de sar­dine en train de deve­nir quelque chose d’autre.

— Les conser­ve­ries, dit le père. Ça fonc­tionne encore. La plus ancienne du monde est ici.

Le port du Ros­meur était beau de cette beau­té qui n’es­saie pas — les façades colo­rées le long du quai, orange, bleu, jaune, vert d’eau, comme si quel­qu’un avait secoué une boîte de crayons sur les mai­sons. Des bateaux de pêche étaient amar­rés le long des pon­tons, des cha­lu­tiers bleus et blancs avec des noms écrits à la proue en lettres grasses : Ar Mor Braz, Penn Sar­din II, Notre-Dame de Tré­boul. Des filets séchaient sur les quais, les mouettes tour­naient en criant, et des hommes en cirés fai­saient des choses que les hommes en cirés font au bord des bateaux — des choses avec des cordes, des caisses, des gestes effi­caces et pré­cis qu’Au­ré­lien regar­dait avec l’ad­mi­ra­tion qu’on a pour ce qu’on ne com­prend pas.

— Penn Sar­din, dit le père. C’est le sur­nom des gens d’i­ci. Tête de sar­dine. À cause de la coiffe que por­taient les femmes, autrefois.

Ils lon­gèrent le quai. Le père mar­chait len­te­ment, les mains dans les poches, et regar­dait les bateaux, les mai­sons, les gens, avec une atten­tion qu’Au­ré­lien ne lui connais­sait pas — ou qu’il n’a­vait pas remar­quée avant. Le père regar­dait les choses. À Paris, il ne regar­dait rien — il allait d’un point à un autre, le métro, le bureau, le super­mar­ché, l’ap­par­te­ment, sans lever les yeux. Ici, il regar­dait. Et quand il regar­dait, il deve­nait quel­qu’un d’autre — quel­qu’un de plus ouvert, de plus large, comme s’il avait de la place en lui pour accueillir ce qu’il voyait.

— Tu vois l’ar­chi­tec­ture ? dit-il en mon­trant une mai­son au bout du quai. C’est du gra­nit local. Les joints sont faits avec du mor­tier de chaux et de sable de mer. Ça tient depuis deux cents ans.

Le père était ingé­nieur. Des struc­tures, des ponts, des choses en béton. Il ne par­lait jamais de son tra­vail à la mai­son — à la mai­son d’a­vant, celle de la mère — mais ici, devant ces murs de pierre qui tenaient debout depuis deux siècles, quelque chose se déblo­quait. Il par­lait des toits d’ar­doise, des lucarnes, de la façon dont les mai­sons étaient orien­tées pour se pro­té­ger du vent d’ouest. Il par­lait des bateaux aus­si — de la coque, de la quille, du rap­port entre la forme et la fonc­tion. Auré­lien écou­tait. Ce n’é­tait pas pas­sion­nant en soi, mais c’é­tait le père qui par­lait, et le père qui parle est tou­jours pas­sion­nant quand on a douze ans et qu’il ne parle pas souvent.

Ils mar­chèrent vers le Port-Rhu. Le port-musée, avec ses grands bateaux à quai, ses mâts qui se balan­çaient. Le père vou­lut entrer — Auré­lien dit d’ac­cord. À l’in­té­rieur, des coques retour­nées, des voiles pliées, des maquettes dans des vitrines. Le père s’ar­rê­tait devant chaque pan­neau, lisait, com­men­tait. Auré­lien traî­nait der­rière. Dans une salle, il y avait un bateau de sau­ve­tage — un canot orange, avec des rames et un gou­ver­nail — et un pan­neau qui racon­tait des nau­frages. Des bateaux per­dus dans la baie, des équi­pages dis­pa­rus, des corps retrou­vés ou pas retrou­vés. Auré­lien lut les noms, les dates, et pen­sa aux tombes du cime­tière marin qui regar­daient la mer.

Dehors, le soleil d’août tapait sur les quais. Le père pro­po­sa une crê­pe­rie. Ils en trou­vèrent une dans une rue der­rière le port — petite, sombre, avec des tables en bois et des nappes à car­reaux et une femme en coiffe qui fai­sait les galettes sur une plaque ronde en fonte. Le père com­man­da une com­plète (jam­bon, œuf, fro­mage) et une bolée de cidre. Auré­lien prit une galette au beurre sucre et un Coca dans une bou­teille en verre.

La galette était cra­quante sur les bords, molle au centre, avec le beurre fon­du et le sucre qui fai­saient une croûte dorée. Le cidre du père sen­tait la pomme et l’al­cool et quelque chose de brut qu’Au­ré­lien asso­cie­rait plus tard au mot ter­roir. La femme à la coiffe tour­na la galette sui­vante avec un râteau en bois, un geste si rapide et si pré­cis que la galette fit un tour com­plet en l’air avant de retom­ber sur la plaque.

Le père man­geait sa com­plète avec ses doigts, en arra­chant des mor­ceaux, sans cou­teau ni four­chette. Auré­lien le regar­da et com­prit que le père était content. Pas heu­reux — le bon­heur était un mot trop grand pour Patrick Bal­san, un mot qui ne ren­trait pas dans sa bouche — mais content. Satis­fait d’être là, dans cette crê­pe­rie de Douar­ne­nez, avec son fils, à man­ger des galettes et boire du cidre un mar­di d’août 1985. C’é­tait peu et c’é­tait beaucoup.

— Après, dit le père en s’es­suyant les mains sur la nappe à car­reaux, on va ache­ter du kouign-amann.

— C’est quoi ?

— Un gâteau. Le gâteau de Douar­ne­nez. Tu vas voir.

La bou­lan­ge­rie était dans une autre rue, étroite, pen­tue, avec des mai­sons qui se pen­chaient les unes vers les autres comme pour se racon­ter des secrets. Le père entra, res­sor­tit avec un paquet qui pesait lourd dans la main et qui sen­tait le beurre, le sucre, et quelque chose de presque brû­lé. Ils s’as­sirent sur un banc face au port et le père ouvrit le paquet. Le koui­gn-amann res­sem­blait à un disque de pâte dorée, feuille­tée, lui­sante de beurre cara­mé­li­sé. Le père cou­pa un mor­ceau. Auré­lien mor­dit dedans.

C’é­tait chaud, gras, sucré, salé — tout en même temps. Le beurre fon­du cou­lait entre les feuillets de pâte, le cara­mel cra­quait sous les dents, et le sel reve­nait à la fin comme un rap­pel, comme un écho de la mer qui était par­tout ici, même dans les gâteaux.

— C’est bon, dit Aurélien.

— C’est le meilleur truc du monde, dit le père.

Ils man­gèrent le koui­gn-amann sur le banc, en silence, face aux bateaux et aux mouettes, et ce silence-là était le pre­mier bon silence des vacances — pas un silence de gêne, pas un silence d’ha­bi­tude, un silence de gens qui par­tagent quelque chose et qui n’ont pas besoin de le dire.

Dans la voi­ture, sur le che­min du retour, Auré­lien pen­sa à Max Jacob et à Dran­cy et à la ques­tion qu’il n’a­vait pas posée au père — pas la bonne ques­tion, en tout cas, pas la vraie. Il avait deman­dé « c’est quoi, Dran­cy ? » et le père avait répon­du. Mais la vraie ques­tion était : com­ment est-ce qu’on peut être un petit homme drôle qui fait des gouaches sur les nappes et mou­rir dans un camp ? Com­ment est-ce que les deux tiennent ensemble ? Et la réponse, Auré­lien le sen­tait confu­sé­ment, c’est que jus­te­ment elles ne tiennent pas, et que c’est ça le monde — des choses qui ne tiennent pas ensemble et qui arrivent quand même, les galettes et les camps, le beurre salé et la mort, le rire et le train de Chris­to­pher Wood.

— Papa ?

— Oui ?

— C’est quoi, Drancy ?

Le père tour­na la tête, surpris.

— Je t’ai déjà répon­du, non ?

— Oui. Mais je veux dire… le camp, il est encore là ?

— Les bâti­ments, oui. C’est des immeubles main­te­nant. Des gens y habitent.

— Des gens habitent là-dedans ?

— Oui.

— C’est pas bizarre ?

Le père réflé­chit. La voi­ture des­cen­dait vers Tré­boul, les virages, les hortensias.

— Si, dit-il. C’est bizarre. Mais c’est comme ça. Les endroits conti­nuent d’exis­ter après ce qui s’y est pas­sé. Les murs ne savent pas.

Auré­lien regar­da par la vitre. La baie appa­rut — immense, grise et dorée, avec le soleil qui des­cen­dait et l’île Tris­tan qui flot­tait au milieu.

— Est-ce que la baie sait ? demanda-t-il.

Le père ne com­prit pas la ques­tion, ou fit semblant.

— Sait quoi ?

— Pour la ville. La ville sous l’eau. Ys.

Le père sourit.

— C’est une légende, Aurélien.

— Je sais. Mais est-ce que la baie sait ?

Le père ne répon­dit pas. Il se gara devant l’hô­tel, cou­pa le moteur. Le silence revint — mais c’é­tait un silence dif­fé­rent de celui du pre­mier jour. Plus doux. Plus habité.

— Allez, dit le père. On va se débar­bouiller avant le dîner.

Auré­lien des­cen­dit de voi­ture. Il regar­da la baie une der­nière fois. Le soleil posait sur l’eau des plaques d’or qui bou­geaient len­te­ment, comme si quelque chose en des­sous les poussait.

Cha­pitre 6 — Ys

La pluie arri­va le sixième jour.

Pas une pluie de pas­sage, pas une averse d’é­té qui tra­verse et qui laisse le ciel lavé — une pluie bre­tonne, obs­ti­née, grise, qui s’ins­tal­lait sur la baie comme un rideau qu’on tire et qui disait clai­re­ment : aujourd’­hui, vous n’i­rez nulle part. L’hô­tel se refer­ma sur lui-même. Les fenêtres embuées trans­for­maient la baie en une aqua­relle floue, l’île Tris­tan avait dis­pa­ru dans la brume, et le jar­din, avec ses hor­ten­sias bat­tus et ses chaises longues trem­pées, res­sem­blait au pont d’un navire dans la tempête.

Auré­lien des­cen­dit au salon. Tout le monde était là — ou presque. Le père dans un fau­teuil avec un nou­veau polar (il avait fini le Man­chette et atta­qué un Sime­non, iro­ni­que­ment le même que la dame de l’autre fau­teuil, un Mai­gret dont Auré­lien ne retint pas le titre). Les Del­vaux, côte à côte sur le cana­pé, lui avec un maga­zine, elle avec un verre de quelque chose de blanc, bien qu’il ne fût que onze heures du matin. Le couple anglais, dans un coin, silen­cieux comme tou­jours, avec une grille de mots croi­sés du Times entre eux. La dame au Sime­non — mais jus­te­ment, plus au Sime­non, elle était pas­sée à un gros livre à cou­ver­ture rouge dont le titre était en anglais. Et Le Guel­lec, qui ne pei­gnait pas, pour une fois, et qui était assis près de la fenêtre avec un verre de whis­ky et l’air de quel­qu’un qui regarde la pluie avec recon­nais­sance, comme un jour de congé.

L’hô­tel, les jours de pluie, deve­nait un autre endroit. Plus petit, plus chaud, plus dense. Les murs se rap­pro­chaient. Les bruits s’am­pli­fiaient — le cra­que­ment du par­quet, le tic-tac de la pen­dule du salon, le cli­que­tis de la pluie sur les vitres, et ce gron­de­ment sourd et conti­nu de la mer en des­sous, qui mon­tait par le sol comme une basse conti­nue. Les odeurs aus­si se concen­traient — la cire, le feu de bois (Mme Ker­meur avait allu­mé la che­mi­née, en plein août, et per­sonne ne trou­va ça absurde), le café, et quelque chose de plus ancien, une odeur de mai­son qui a vécu, une odeur de sou­ve­nirs impré­gnés dans la pierre.

Auré­lien prit un livre dans la biblio­thèque — un Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, qu’il avait déjà lu mais qu’il relut avec un plai­sir dif­fé­rent, ici, au bord de la vraie mer, à quelques mètres d’une vraie baie sous laquelle une vraie légende disait qu’une ville dor­mait. Il lut dans le fau­teuil, les jambes repliées, pen­dant que la pluie fai­sait son tra­vail de pluie et que le temps s’é­ti­rait comme un élastique.

À midi, le déjeu­ner fut une soupe de pois­son — épaisse, oran­gée, avec des croû­tons et de la rouille et du gruyère râpé qu’on posait sur les croû­tons et qu’on lais­sait fondre dans la soupe. Le père man­gea deux assiettes. Auré­lien aus­si. La soupe avait un goût de pro­fon­deur — de fond marin, de choses long­temps cuites, de patience. Mme Ker­meur dit que c’é­tait la recette de sa mère, qui la tenait de sa mère, et qu’elle ne la don­ne­rait à personne.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. La pluie ne ces­sait pas. Auré­lien finit le Jules Verne, erra dans les cou­loirs, mon­ta dans sa chambre, redes­cen­dit. Le père dor­mait dans son fau­teuil, le Sime­non ouvert sur la poi­trine, et Auré­lien le regar­da dor­mir un moment — le visage relâ­ché du père, plus jeune dans le som­meil, les rides moins pro­fondes, la bouche entrou­verte, un air de gar­çon qu’on ne lui voyait jamais éveillé. Auré­lien se deman­da à quoi res­sem­blait le père quand il avait douze ans. Est-ce qu’il lisait des Jules Verne ? Est-ce qu’il avait peur de la marée ? Est-ce qu’il y avait une fille aux pieds nus sur les rochers ?

Vers cinq heures, Mme Ker­meur appor­ta le thé et les palets bre­tons, et quelque chose se pro­dui­sit. Per­sonne ne l’a­vait déci­dé, per­sonne ne l’a­vait annon­cé, mais les gens du salon com­men­cèrent à par­ler. Pas entre eux — à tra­vers le salon, comme si la pluie avait dis­sous les cloi­sons invi­sibles qui d’ha­bi­tude séparent les clients d’un hôtel. Del­vaux dit quelque chose sur la météo, sa femme rit, le père leva les yeux de son Sime­non, et Le Guel­lec, du fond de son fau­teuil, dit :

— La pluie, ici, c’est pas un pro­blème. C’est un état du monde.

Quel­qu’un rit. Mme Ker­meur posa le pla­teau et res­ta, debout près de la che­mi­née, les bras croi­sés, avec l’air de quel­qu’un qui sait que quelque chose va arri­ver — pas un évé­ne­ment, une ambiance, une de ces heures sus­pen­dues où les gens qui ne se connaissent pas se parlent comme s’ils se connais­saient depuis toujours.

— Vous connais­sez la légende ? dit Le Guellec.

Il ne dit pas laquelle. Il n’a­vait pas besoin. Ici, la légende, c’é­tait tou­jours la même.

— Ah, dit Del­vaux en se pen­chant en avant. La ville sous la mer. Com­ment elle s’ap­pelle, déjà ?

— Ys, dit Mme Kermeur.

Elle le pro­non­ça d’une cer­taine façon — pas comme un nom, comme un son. Un son qui des­cen­dait, qui s’en­fon­çait, qui avait la forme de quelque chose qu’on perd.

— Il y a très long­temps, commença-t-elle.

Et elle raconta.

Le roi Grad­lon, sou­ve­rain de Cor­nouaille, et sa fille Dahut, la plus belle, la plus orgueilleuse, la plus impru­dente. La ville d’Ys, construite au fond de la baie, en des­sous du niveau de la mer, pro­té­gée par une digue immense dont le roi por­tait la clé autour du cou. Une ville somp­tueuse — des palais, des jar­dins, de la musique, des fêtes qui ne finis­saient jamais. Dahut y régnait en maî­tresse, atti­rant les hommes, les navires, les richesses du monde. Mais Dahut était insa­tiable. Elle vou­lait plus — plus de beau­té, plus de pou­voir, plus de tout. Et une nuit, un étran­ger est venu. Un homme en rouge, dont per­sonne ne connais­sait le nom, et Dahut est tom­bée amou­reuse — ou ce qui res­semble à l’a­mour quand l’a­mour est une forme de des­truc­tion. Et l’é­tran­ger a dit : donne-moi la clé. Et Dahut, pen­dant que le roi dor­mait, a pris la clé autour de son cou, et elle l’a donnée.

Mme Ker­meur par­lait avec une voix dif­fé­rente de sa voix de tous les jours — plus basse, plus lente, avec des silences entre les phrases comme des marches d’es­ca­lier. Auré­lien, assis par terre devant la che­mi­née, les bras autour des genoux, ne res­pi­rait plus.

L’é­tran­ger a ouvert les vannes. La mer est entrée. D’a­bord un filet, puis un fleuve, puis un mur d’eau noire. Le roi Grad­lon s’est réveillé. Il a enfour­ché son che­val et il a fui, avec Dahut accro­chée der­rière lui, et la mer les pour­sui­vait, et les mai­sons tom­baient, et les gens criaient, et la musique jouait encore dans les palais tan­dis que l’eau mon­tait. Et saint Gué­no­lé, le moine, est appa­ru sur le che­min et il a dit au roi : lâche-la. Lâche ta fille. C’est elle qui a cau­sé tout ça. Et Grad­lon a lâché. Et Dahut est tom­bée dans la mer, et la mer s’est refer­mée sur elle, et Ys a disparu.

Mme Ker­meur se tut. La pluie bat­tait les vitres. Le feu cra­quait dans la cheminée.

— On dit que par temps calme, quand la baie est par­fai­te­ment plate, on peut entendre les cloches d’Ys son­ner sous l’eau, ajouta-t-elle.

— Je les ai enten­dues, dit la dame au gros livre rouge.

Tout le monde se tour­na vers elle. C’é­tait la pre­mière fois qu’elle par­lait en public — d’ha­bi­tude elle lisait, man­geait, mon­tait dans sa chambre, et c’é­tait tout. Elle avait un visage angu­leux, des yeux clairs, et un air de cer­ti­tude qui ne cher­chait pas à convaincre.

— L’an­née der­nière, dit-elle. Je me pro­me­nais sur le sen­tier côtier, du côté des Sables Blancs. Il n’y avait pas de vent. La baie était comme un miroir. Et j’ai enten­du un son — pas un son nor­mal, quelque chose de très loin et de très pro­fond, comme une cloche sous une couverture.

Del­vaux sou­rit — un sou­rire poli, un sou­rire de Bruxel­lois qui ne croit pas aux légendes mais qui trouve char­mant qu’on y croie. Sa femme prit une gor­gée de vin blanc. Le couple anglais échan­gea un regard. Le père d’Au­ré­lien ne sou­rit pas. Le Guel­lec non plus.

— Les vieux marins d’i­ci le savent, dit Mme Ker­meur. Il y a des jours où la baie fait un bruit qu’elle ne fait pas d’ha­bi­tude. On peut appe­ler ça les cloches, ou la houle, ou le vent dans les grottes sous-marines. Les noms changent. Le bruit, non.

Le soir tom­ba. La pluie conti­nuait. Le dîner fut tar­dif, arro­sé, un peu plus bruyant que d’ha­bi­tude — la jour­née enfer­mée avait créé quelque chose entre les clients, une cama­ra­de­rie de cir­cons­tance, une inti­mi­té de nau­fra­gés. Le père but plus que d’ha­bi­tude, rit à une blague de Del­vaux, dis­cu­ta avec l’An­glais de quelque chose qui res­sem­blait à du cri­cket. Le Guel­lec ouvrit une bou­teille de lam­big — un alcool de pomme bre­ton qui sen­tait le feu et le ver­ger — et en pro­po­sa à tout le monde.

Auré­lien mon­ta se cou­cher à dix heures. L’hô­tel bruis­sait en des­sous de lui — les voix, les rires, le tin­te­ment des verres. Il se mit en pyja­ma, se bros­sa les dents. Alla à la fenêtre.

La pluie avait ces­sé. Comme ça, d’un coup, entre deux res­pi­ra­tions. La baie était là, sous un ciel lavé, avec des étoiles qui sor­taient une à une, et la lune qui décou­pait l’île Tris­tan en ombre chinoise.

Auré­lien attendit.

Cinq minutes. Dix. Le phare cli­gno­tait. La mer fai­sait son bruit. Et puis la lumière. Là, sur l’île, du côté sud, der­rière les arbres — une lueur faible, trem­blante, comme une bou­gie der­rière une vitre sale. Elle appa­rut, bou­gea, s’im­mo­bi­li­sa, puis bou­gea de nou­veau, comme si quel­qu’un mar­chait d’une pièce à l’autre dans une mai­son invisible.

Auré­lien la regar­da long­temps. Il ne pen­sait plus aux cloches d’Ys, ni à Dahut, ni au roi Grad­lon. Il pen­sait à quel­qu’un — une per­sonne réelle, en chair et en os, qui vivait sur cette île la nuit, seule, avec une bou­gie. Qui était-ce ? Pour­quoi ? Qu’est-ce qu’on fai­sait, seul sur une île la nuit, quand tout le monde dormait ?

Il pen­sa à Nol­wenn. Nol­wenn qui connais­sait chaque crique, chaque marée. Nol­wenn qui allait seule sur l’île Tris­tan. Est-ce qu’elle savait ?

La lumière s’é­tei­gnit. L’île rede­vint une ombre par­mi les ombres. Auré­lien res­ta à la fenêtre encore un moment, les mains sur le rebord, à écou­ter la mer et les der­niers bruits de l’hô­tel en des­sous — un rire, une porte, un pas dans l’es­ca­lier, le père qui mon­tait se cou­cher, qui pas­sait devant sa porte, qui hési­tait peut-être, qui continuait.

Le par­quet cra­qua. Puis plus rien.

Cha­pitre 7 — L’île

Il la trou­va à la crique le len­de­main matin.

Le soleil était reve­nu, plus fort après la pluie, et la baie avait cette clar­té presque irréelle qu’elle pre­nait quand l’air était lavé — chaque détail net, chaque arête de rocher décou­pée, l’île Tris­tan si proche qu’on aurait dit qu’on pou­vait la tou­cher en ten­dant le bras. Nol­wenn était assise à sa place habi­tuelle, sur le rocher plat, les pieds dans l’eau. Elle ne s’é­tait pas mon­trée depuis deux jours. Auré­lien avait guet­té — dans la rue, sur le sen­tier, à la crique — sans la voir, et il avait fini par se deman­der si elle exis­tait vrai­ment ou si elle était une des choses que cet endroit fai­sait appa­raître et dis­pa­raître à sa guise.

— Nol­wenn.

Elle leva les yeux. Il ne savait pas com­ment dire ce qu’il vou­lait dire. Il ne savait même pas exac­te­ment ce qu’il vou­lait dire. Il vou­lait lui par­ler de la lumière sur l’île. Il vou­lait lui deman­der si elle savait. Il vou­lait aller là-bas.

— Tu peux m’emmener sur l’île ? dit-il.

Nol­wenn le regar­da un long moment, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’Au­ré­lien ne sut pas déchif­frer — pas de la sur­prise, pas de la réti­cence, plu­tôt une éva­lua­tion, comme si elle mesu­rait quelque chose en lui, sa capa­ci­té à com­prendre ou sa capa­ci­té à se taire.

— La marée est basse à qua­torze heures, dit-elle. Tu me retrouves ici à moins le quart.

Elle se leva et dis­pa­rut, comme d’ha­bi­tude, par le sen­tier dans les ajoncs.

Auré­lien pas­sa la mati­née dans un état d’ex­ci­ta­tion qu’il n’a­vait pas connu depuis long­temps — depuis quand ? Depuis les matins de Noël, peut-être, ou les veilles de départ en vacances du temps d’a­vant, quand les vacances étaient encore une chose fami­liale, entière, non divi­sée. Il lut sans lire, man­gea sans goû­ter, répon­dit au père par auto­ma­tisme. Le père ne remar­qua rien, ou fit sem­blant — il avait cette capa­ci­té des adultes dis­traits de ne pas voir ce qui se passe juste sous leurs yeux, ou de le voir et de choi­sir de ne pas inter­ve­nir, ce qui est peut-être la même chose.

À treize heures qua­rante-cinq, Auré­lien était à la crique. Nol­wenn arri­va deux minutes plus tard, avec un sac à dos sur l’é­paule. Elle ne dit pas ce qu’il y avait dedans. Elle ne dit rien. Elle regar­da la mer, regar­da l’île, regar­da le sable mouillé qui appa­rais­sait entre les rochers.

— On y va.

La tra­ver­sée se fai­sait à pied — c’est ce qu’Au­ré­lien savait mais n’a­vait pas encore éprou­vé. À marée basse, un pas­sage de sable et de rochers reliait la terre à l’île, un che­min natu­rel que la mer recou­vrait deux fois par jour et qui n’exis­tait que pen­dant une fenêtre de deux heures, peut-être trois. Nol­wenn mar­chait devant, les pieds nus sur le sable mouillé, entre les flaques et les algues. Auré­lien sui­vait en san­dales, les pieds trem­pés au pre­mier pas, le cœur bat­tant. Le pas­sage n’é­tait pas droit — il zig­za­guait entre les rochers, contour­nait des trous d’eau sombre, fran­chis­sait des arêtes de pierre cou­vertes de moules tran­chantes. Par endroits, l’eau venait encore aux che­villes, tiède, avec des cou­rants minus­cules qui tiraient le sable sous les pieds.

L’île appro­chait. Vue de près, elle n’a­vait rien de l’a­ni­mal endor­mi qu’Au­ré­lien voyait de sa fenêtre. C’é­tait un lieu — un vrai lieu, avec de la terre, des arbres, des murs. La végé­ta­tion com­men­çait dès le rivage : des ajoncs, des fou­gères, des buis­sons de tama­ris bat­tus par le vent. Plus haut, des arbres — des pins tor­dus, un figuier, et quelque chose qui res­sem­blait à un ver­ger aban­don­né. Le sol était inégal, cou­vert de mousse et de lichen. Ça sen­tait la terre humide, le varech, et quelque chose de plus doux — les fleurs sau­vages qui pous­saient dans les creux.

— Par là, dit Nolwenn.

Elle prit un sen­tier qui mon­tait entre les ajoncs. Auré­lien la sui­vit. Ils pas­sèrent devant les ruines de ce qui avait été une conser­ve­rie — des murs de pierre noir­cis, un toit effon­dré, des cuves rouillées qui avaient conte­nu de la sar­dine un siècle plus tôt. Plus loin, le phare — blanc, tra­pu, avec sa lan­terne éteinte en plein jour. Et encore plus loin, au som­met de l’île, la maison.

La mai­son Riche­pin. Auré­lien avait enten­du ce nom sans savoir ce qu’il dési­gnait. C’é­tait une bâtisse de pierre, plus grande qu’il ne s’y atten­dait, avec un pavillon d’angle à grandes baies vitrées et un jar­din clos de murs. Les volets étaient fer­més. La porte était fer­mée. L’en­droit avait l’air inha­bi­té — mais inha­bi­té depuis peu, comme si quel­qu’un était par­ti la veille avec l’in­ten­tion de revenir.

— C’é­tait la mai­son d’un poète, dit Nol­wenn. Enfin, du fils d’un poète. Sa femme était actrice. Ils rece­vaient des gens de Paris.

Elle dit ça comme on parle d’une espèce dis­pa­rue — avec une curio­si­té dis­tante, sans nostalgie.

Ils contour­nèrent la mai­son. Der­rière, un che­min des­cen­dait vers la côte sud de l’île, la côte qu’on ne voyait pas depuis Tré­boul, la côte qui don­nait sur le large. La végé­ta­tion était plus dense ici — des ronces, du lierre, des arbres dont les branches for­maient une voûte au-des­sus du sen­tier. Nol­wenn s’ar­rê­ta devant un pan de mur cou­vert de lierre, un reste de for­ti­fi­ca­tion ou de bâti­ment agri­cole, impos­sible à dire.

— C’est là, dit-elle.

Elle écar­ta le lierre. Der­rière, une ouver­ture — pas une porte, un trou dans le mur, assez large pour pas­ser en se bais­sant. Nol­wenn entra. Auré­lien hési­ta une seconde, puis la suivit.

La pièce à l’in­té­rieur était petite, basse, avec des murs de pierre brute et un sol de terre bat­tue. La lumière entrait par des fis­sures dans le mur et par un trou dans le pla­fond qui devait avoir été une fenêtre autre­fois. Et il y avait des choses. Des choses qui n’au­raient pas dû être là — un sac de cou­chage bleu marine, rou­lé dans un coin, un réchaud de cam­ping, des boîtes de conserve (des sar­dines, et l’i­ro­nie de la chose, des sar­dines sur l’île qui avait eu sa propre conser­ve­rie, ne lui échap­pa pas plus tard, quand il y repen­sa, mais sur le moment il ne vit que les boîtes). Un bidon d’eau. Un sac en toile avec des vête­ments. Et des livres — une pile de livres de poche, posés sur une pierre plate qui ser­vait d’é­ta­gère. Et des bou­gies. Trois bou­gies à moi­tié consu­mées, fichées dans des bou­teilles vides, avec des sta­lac­tites de cire séchée le long du verre.

Les bou­gies. La lumière.

— Quel­qu’un vit ici, dit Aurélien.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Nol­wenn ne répon­dit pas. Elle posa son sac à dos par terre — il enten­dit un bruit de métal et de verre — et s’as­sit sur une pierre. Elle le regarda.

— Tu dois pas en parler.

— Qui c’est ?

— Tu dois pas en par­ler. Ni à ton père, ni à per­sonne de l’hô­tel. À personne.

— D’ac­cord. Mais qui c’est ?

Nol­wenn regar­dait ses mains. Ses mains brunes de fille qui vit dehors, avec des ongles cou­pés court et une cica­trice au pouce gauche. Elle ne répon­dait pas. Auré­lien com­prit qu’il n’ob­tien­drait rien de plus — pas main­te­nant, pas ici, dans cette pièce qui sen­tait la pierre et la bou­gie et la vie clandestine.

Il regar­da les livres. Il s’ac­crou­pit, pen­cha la tête pour lire les titres. Kerouac, Sur la route. Ste­ven­son, L’Île au tré­sor. Cor­to Mal­tese, La Bal­lade de la mer salée. Un recueil de poèmes dont le nom de l’au­teur était Georges Per­ros. Et un cahier — un cahier d’é­co­lier, à cou­ver­ture car­ton­née, avec des pages écrites au sty­lo bleu, une écri­ture ser­rée, pen­chée, qu’Au­ré­lien ne put pas lire dans la pénombre.

— Faut qu’on rentre, dit Nol­wenn en se levant. La marée.

Ils sor­tirent. L’air du dehors, après l’obs­cu­ri­té de la pièce, fut un choc — la lumière, le vent, le bruit de la mer, tout d’un coup. Ils redes­cen­dirent vers le pas­sage. L’eau avait déjà com­men­cé à mon­ter — les flaques se rejoi­gnaient, le sable dis­pa­rais­sait sous une pel­li­cule brillante. Nol­wenn accé­lé­ra. Auré­lien sui­vait, le souffle court, les san­dales aspi­rées par le sable mou. L’eau leur arri­vait aux genoux à un endroit, aux cuisses à un autre. Le cou­rant tirait. Nol­wenn mar­chait droit, sans hési­ter, comme si elle avait un plan du fond marin dans la tête. Auré­lien tré­bu­cha, se rat­tra­pa, tré­bu­cha de nou­veau. Une vague le pous­sa de côté.

— Cours ! dit Nolwenn.

Ils cou­rurent. Les der­niers mètres dans l’eau qui mon­tait, les pieds qui déra­paient sur les rochers, le souffle cou­pé, le cœur dans la gorge. Ils attei­gnirent la crique trem­pés jus­qu’à la taille, essouf­flés, et Auré­lien se lais­sa tom­ber sur le sable avec un sen­ti­ment qu’il n’a­vait jamais éprou­vé — la peur rétros­pec­tive, celle qui arrive après, quand on com­prend ce qui aurait pu se passer.

Nol­wenn était debout, à peine essouf­flée. Elle regar­da le pas­sage — déjà dis­pa­ru sous l’eau, comme s’il n’a­vait jamais existé.

— T’as eu peur, dit-elle. C’est nor­mal. Moi aus­si j’ai eu peur les pre­mières fois.

C’é­tait la chose la plus douce qu’elle lui avait dite. Auré­lien la regar­da et sen­tit de nou­veau ce ser­re­ment dans la poi­trine, ce muscle incon­nu qui se contractait.

Ils remon­tèrent vers l’hô­tel. Le père était là, debout dans le jar­din, les mains dans les poches, et quand il vit Auré­lien — trem­pé, rouge, du sable dans les che­veux — quelque chose chan­gea dans son visage. Pas de la colère — de l’in­quié­tude, une vraie inquié­tude, celle qui vient du ventre et qui fait que le visage se défait.

— Qu’est-ce qui s’est pas­sé ? T’é­tais où ?

— À la plage.

— T’es trem­pé. Tu…

— C’est rien. La marée.

— La marée ? Tu es allé dans l’eau habillé ?

Le père le regar­dait, et dans ce regard Auré­lien vit quelque chose qu’il n’a­vait pas vu depuis long­temps — de la peur. Le père avait peur. Le père, qui ne sem­blait jamais rien res­sen­tir de plus fort qu’un aga­ce­ment dis­cret ou un plai­sir tem­pé­ré, avait peur pour son fils. Et cette peur était presque belle — elle était la preuve que quelque chose exis­tait, là, sous le silence et les polars et les Gitanes sans filtre, quelque chose de vivant et de brut que le divorce n’a­vait pas tué.

— Monte te chan­ger, dit le père d’une voix rauque. Et la pro­chaine fois, tu me dis où tu vas.

Auré­lien mon­ta. Il se chan­gea. Il s’as­sit sur le lit et regar­da ses mains, qui trem­blaient encore un peu — la course, le froid, la peur, le secret. Le secret sur­tout. Il avait un secret main­te­nant, quelque chose qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et à Nol­wenn, quelque chose qu’il ne dirait pas au père, et cette pos­ses­sion d’un secret — le pre­mier vrai secret de sa vie — lui don­nait un sen­ti­ment de ver­tige qui res­sem­blait autant à de la culpa­bi­li­té qu’à de la joie. 

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