Lorsque j’é­tais enfant, j’at­ten­dais avec impa­tience le retour de mon grand-père en comp­tant les jours et les nuits qui me sépa­raient de son retour. Même si je ne m’en ren­dais pas vrai­ment compte, j’a­vais un grand-père excep­tion­nel. J’au­rais pu dire à l’é­cole, et m’en van­ter, que mon grand-père n’al­lait pas tar­der à reve­nir du bout du monde, mais pour moi, c’é­tait quelque chose de somme toute assez nor­mal parce que c’é­tait comme ça qu’il vivait et qu’il tra­vaillait. Alors je pas­sais mon temps avec ma grand-mère que j’a­vais pour moi tout seul et le temps dérou­lait dou­ce­ment sa bobine de laine jus­qu’à son retour. Le temps était alors à la fois long et court. Aujourd’­hui encore, j’ai l’im­pres­sion que tout ceci remonte à une époque liée à une autre vie alors que tout me dit que c’é­tait hier. Les deux à la fois. Les retours avaient ce goût et cette odeur des jours que l’on ne connaît plus, ce qui nous fait dire que c’est du pas­sé et que rien ne pour­ra faire en sorte que cela se pro­duise à nou­veau.

J’ai en sou­ve­nir des odeurs, des mil­liers d’o­deurs, venues de l’autre bout du monde et du fond des tiroirs.
L’o­deur de la valise de mon grand-père, une odeur d’hu­mi­di­té, les vête­ments pliés, lavés, qui ont eu du mal à sécher dans l’air tro­pi­cal des îles… Une valise bleue que j’ai un jour pris avec moi pour par­tir en Ven­dée. Pas de rou­lettes, juste une poi­gnée avec un res­sort, des fer­me­tures méca­niques qui cla­quaient quand on appuyait des­sus pour les ouvrir, en même temps de pré­fé­rence. Une Del­sey mal­me­née par les tapis des aéro­ports, abî­mée et lourde. Une valise d’un autre âge.
Un petit réveil de voyage, pliable, lui aus­si d’un autre âge, d’une autre époque, mais qui sym­bo­lise à lui tout seul des années de trans­hu­mances et de réveils tro­pi­caux dans des hôtels moites, dans l’es­poir de se réveiller à l’heure pour prendre l’a­vion… Un bon vieux réveil méca­nique qu’on remonte à la force des doigts, comme pour impri­mer sur ce petit objet toute la force à laquelle on croit, celle des minutes pré­cieuses et qu’on ne doit pas lais­ser filer.

Une odeur de cuir. Une sacoche à main comme en por­taient tous les hommes encore dans les années 80, pati­née, lus­trée par les cals d’une main qui la tient ferme. L’o­deur de cuir d’un por­te­feuille où sont ran­gés conscien­cieu­se­ment des papiers. Un per­mis de conduire en un seul volet avec une pho­to datant des années 40, usé aux coins mais tou­jours en vie. Une carte d’i­den­ti­té à deux volets avec un timbre fis­cal col­lé sur le des­sus, tam­pon­né. Une odeur de cuir…
L’o­deur de tabac de dizaines de boîtes de ciga­rillos qu’il fumait en cra­po­tant dans son garage parce qu’il n’a­vait pas le droit de fumer dans la mai­son. Ma grand-mère en avait marre de laver les rideaux jau­nis par la nico­tine. Alors il a fini par arrê­ter, parce qu’il en avait marre de fumer reclus au milieu de ses outils, de ses boîtes de cigares métal­liques dans les­quelles il ran­geait ses clous et ses vis, de ses ins­tru­ments de mesure élec­triques cachées dans leur étuis en cuir, tou­jours le cuir, et la sacoche de bour­re­lier avec ses ins­tru­ments bar­bares, elle aus­si en cuir.
L’o­deur virile de tout ce qui lui appar­te­nait, une odeur d’homme, mus­quée, qui s’es­tompe avec le temps mais qui reste très pré­sente en moi. L’o­deur de fruits qu’il rame­nait des Antilles, des lit­chis, des fleurs tro­pi­cales, des jour­naux pliés et des livres qu’il ache­tait dans les halls des aéro­ports. L’o­deur des avions longs cour­riers qui l’ont mené en Gua­de­loupe, en Mar­ti­nique, en Guyane, à la Réunion, ses ter­rains de jeux de pré­di­lec­tion, là où il tra­vaillait à l’ex­pan­sion des réseaux élec­triques. Une vie d’homme bien rem­plie, pleine d’o­deurs, pleine de lui, et qu’il me trans­met­tait.
Ces odeurs, aujourd’­hui, je les sens encore, entre les pages d’un livre, quand je res­sors des affaires qui lui ont appar­te­nu et dont je ne me sers jamais parce que je n’en ai aucune uti­li­té, mais qui sont des mor­ceaux de ma vie d’a­vant, d’a­vec lui, et que je palpe avec ten­dresse : son cri­té­rium avec lequel il fai­sait ses mots croi­sés, son volt­mètre, sa cal­cu­la­trice, des feuilles qua­drillées volantes sur les­quels il avait décrit et des­si­né le cir­cuit élec­trique de sa mai­son, une règle de cal­cul, une petite boîte rec­tan­gu­laire conte­nant un jeu de 421, 3 dés et des jetons, le seul jeu avec lequel il aimait vrai­ment jouer avec moi, une bous­sole dans une toute petite sacoche de cuir.
Le cuir, tou­jours le cuir, l’o­deur du cuir et du tabac, pous­sée par la cou­leur du vent du désert, un vent de noma­disme ancré en moi, une odeur à la fois sèche et humide, ter­rienne, abso­lue et tendre, qui de temps, encore aujourd’­hui, creuse des sillons de larmes sur mes joues lorsque je pense à lui, huit ans après sa dis­pa­ri­tion.

 

Pho­to d’en-tête Mat­thew Hen­ry