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Casi­no
Ther­mal

Casi­no Thermal

Cha­pitres 1 à 4

PAR­TIE I — L’HÔ­TEL SPLENDIDE

Cha­pitre 1

Le câble cou­rait sur le marbre comme un ser­pent mort. Un gros câble noir, gai­né de ruban adhé­sif gris, qui tra­ver­sait le lob­by du Grand Hotel Pupp en dia­go­nale, pas­sait sous le tapis per­san que six géné­ra­tions de Pupp avaient fou­lé, et dis­pa­rais­sait der­rière le comp­toir de la récep­tion où une femme en tailleur ten­tait d’en­re­gis­trer un couple de Bava­rois qui ne com­pre­naient pas pour­quoi on leur deman­dait de contour­ner leur propre hôtel par l’en­trée de service.

Tomáš Kříž enjam­ba le câble sans y pen­ser. Il fai­sait ça depuis quatre jours main­te­nant — enjam­ber des câbles, contour­ner des pro­jec­teurs, se pla­quer contre les murs pour lais­ser pas­ser des cha­riots char­gés de maté­riel, sou­rire à des élec­tri­ciens gal­lois qui lui deman­daient où trou­ver de la bière tchèque à sept heures du matin. Le Grand Hotel Pupp n’é­tait plus un hôtel. C’é­tait un pla­teau de ciné­ma qui ser­vait acces­soi­re­ment de lieu d’hébergement.

Il tra­ver­sa le hall en évi­tant le péri­mètre bali­sé par des cônes oranges — la récep­tion, fil­mée la veille, était encore confi­gu­rée en décor. Les clés en lai­ton avaient été rem­pla­cées par des clés en lai­ton légè­re­ment dif­fé­rentes. Les fleurs dans le vase de Moser avaient été chan­gées — des lys blancs au lieu des roses habi­tuelles, parce que quel­qu’un à Londres avait déci­dé que le Mon­té­né­gro sen­tait le lys. Tomáš avait tra­duit cette ins­truc­tion au fleu­riste de Tržiště sans sour­ciller. Le fleu­riste avait haus­sé les épaules. À Kar­lo­vy Vary, on avait l’ha­bi­tude des excen­tri­ci­tés des étran­gers. Depuis trois siècles, des gens venaient de très loin pour boire de l’eau chaude qui sen­tait l’œuf pour­ri. Des lys pour le Mon­té­né­gro, pour­quoi pas.

Il pous­sa la porte du Becher’s Bar et des­cen­dit les quelques marches. Le bar n’ou­vrait qu’à onze heures, mais Tomáš avait un arran­ge­ment avec Pavel, le bar­man du matin, qui lui pré­pa­rait un café avant le début du ser­vice. Un vrai café, pas la chose tiède et lai­teuse que les Anglais de la pro­duc­tion appe­laient cof­fee et qui n’a­vait de café que le nom et la cou­leur approximative.

Pavel était der­rière le comp­toir, en train d’a­li­gner des verres à Beche­rov­ka avec la pré­ci­sion d’un horloger.

— Le type est reve­nu, dit Pavel sans lever les yeux.

Tomáš s’as­sit sur un tabouret.

— Quel type ?

— Le type de Prague. Celui qui pose des questions.

Pavel posa un verre, en prit un autre, l’ins­pec­ta contre la lumière.

— Il a deman­dé si tu tra­vaillais aujourd’­hui. Je lui ai dit que tu tra­vaillais tous les jours. Il a com­man­dé un Fer­net, il est res­té vingt minutes, il est parti.

— Il a dit son nom ?

— Novák. Ou Novotný. Quelque chose en Nov.

Pavel fit cou­ler le café. La machine sif­fla. L’o­deur mon­ta dans le bar encore vide — le cuir des ban­quettes, le bois sombre, le rési­du de cigare de la veille, et main­te­nant le café, et en des­sous de tout ça, cette odeur que Tomáš connais­sait depuis l’en­fance, l’o­deur de Kar­lo­vy Vary elle-même, cette exha­lai­son miné­rale qui mon­tait du sol, des fis­sures, des sources, comme si la terre respirait.

— Mer­ci, Pavel.

Il but son café en regar­dant les bou­teilles ali­gnées der­rière le bar. Beche­rov­ka, sli­vo­vice, Fer­net Stock. Les trois piliers de la phar­ma­co­pée locale. Et ce type qui reve­nait. Novák ou Novotný. Quelque chose en Nov. Tomáš savait qui c’é­tait. Il le savait depuis la pre­mière fois, quatre jours plus tôt, quand Pavel avait men­tion­né un homme en cos­tume gris qui posait des ques­tions polies et buvait du Fer­net à dix heures du matin. Per­sonne ne boit du Fer­net à dix heures du matin. Sauf les alcoo­liques et les agents de ren­sei­gne­ment, et les alcoo­liques ne posent pas de ques­tions polies.

Il ter­mi­na son café, lais­sa vingt cou­ronnes sur le comp­toir, et remon­ta dans le hall.

Le tour­nage du jour devait com­men­cer à neuf heures. Scène du res­tau­rant — le dîner de Bond et Ves­per, celui où il invente le nom du cock­tail. On avait besoin de Tomáš pour coor­don­ner les figu­rants tchèques, des gens de Kar­lo­vy Vary recru­tés pour jouer les clients de l’Hô­tel Splen­dide au Mon­té­né­gro. Il y avait quelque chose de dou­ce­ment absurde à voir Mme Horá­ková, la phar­ma­cienne de Stará Lou­ka, maquillée et coif­fée pour incar­ner une tou­riste mon­té­né­grine de luxe, assise à une table du Grand Res­tau­rant Pupp où elle n’a­vait jamais mis les pieds de sa vie, pen­dant que des camé­ras la fil­maient en train de ne pas man­ger un repas qu’on lui avait inter­dit de toucher.

Mais Tomáš ne sou­riait pas. Pas ce matin. Parce que le type en cos­tume gris allait reve­nir, et Tomáš savait ce qu’il allait lui deman­der, et il savait aus­si qu’il ne pour­rait pas refuser.

*

Le Grand Res­tau­rant Pupp était une cathé­drale. Il n’y avait pas d’autre mot. Un pla­fond à cais­sons, des lustres de cris­tal Moser si lourds qu’on se deman­dait quel miracle d’in­gé­nie­rie empê­chait le pla­fond de s’ef­fon­drer, des murs crème et or, des fenêtres hautes qui don­naient sur la Teplá — la rivière dont le nom signi­fiait « tiède » et qui cou­lait, effec­ti­ve­ment tiède, au pied de l’hô­tel, chauf­fée par les sources ther­males qui fai­saient de Kar­lo­vy Vary cette ano­ma­lie géo­lo­gique, cette ville où l’eau bouillait sous vos pieds.

Tomáš connais­sait cette salle depuis l’en­fance. Son père y avait tra­vaillé — ser­veur, puis maître d’hô­tel, de 1971 à 1989. Dix-huit ans à ser­vir des délé­ga­tions sovié­tiques, des cadres du Par­ti, des cos­mo­nautes en cure. L’hô­tel s’ap­pe­lait alors le Grand­ho­tel Mosk­va. Son père ser­vait les cama­rades avec la même incli­nai­son de tête qu’il aurait eue pour un archi­duc — pro­fes­sion­nelle, exacte, vidée de toute émo­tion. Tomáš avait gran­di dans l’ombre de cette salle, dans les cui­sines en sous-sol où il fai­sait ses devoirs en atten­dant la fin du ser­vice de son père, ber­cé par le cli­que­tis de l’ar­gen­te­rie et les ordres mur­mu­rés en tchèque, en russe, en allemand.

Main­te­nant la salle était enva­hie de tech­ni­ciens anglais en jeans et en polaires North Face. Des rails de tra­vel­ling avaient été posés entre les tables. Un homme qu’on appe­lait Mar­tin — le réa­li­sa­teur, avait com­pris Tomáš — dis­cu­tait avec le direc­teur de la pho­to­gra­phie devant la table numé­ro sept, celle qui serait la table de Bond et Ves­per. Deux dou­blures lumière étaient assises à la table, immo­biles, pen­dant qu’on réglait les éclai­rages. Tomáš les obser­va un ins­tant. L’homme avait les che­veux blonds de Daniel Craig, cou­pés court, la même car­rure, mais un visage quel­conque. La femme avait la sil­houette d’E­va Green sans en avoir la grâce. Ils étaient là pour absor­ber la lumière, rien d’autre. Des corps au ser­vice de l’i­mage d’autres corps.

— Tomáš ?

Une assis­tante de pro­duc­tion, Beth, vingt-cinq ans, écou­teurs autour du cou, tal­kie-wal­kie à la cein­ture, l’in­ter­cep­ta au bord de la salle.

— Les figu­rants sont en costume ?

— Ils se changent. Vingt minutes.

— Dix minutes. Mar­tin veut com­men­cer à neuf heures pile. Et il y en a une qui refuse le rouge à lèvres.

— Mme Horáková ?

— Je ne sais pas. La dame aux che­veux gris.

— Mme Horá­ková. Je m’en occupe.

Tomáš des­cen­dit au sous-sol, là où on avait ins­tal­lé les loges de for­tune pour les figu­rants. Un cou­loir étroit, bas de pla­fond, qui sen­tait le tuyau chaud et la poudre de maquillage. Les sources ther­males pas­saient sous le bâti­ment — les cana­li­sa­tions vibraient, les murs étaient moites. Mme Horá­ková était assise sur une chaise pliante, en robe de soi­rée bleue, les bras croi­sés, le visage nu.

— Madame Horáková.

— Je ne met­trai pas cette chose sur ma bouche. On dirait du sang.

— C’est du rouge à lèvres.

— C’est la cou­leur du sang. Je suis phar­ma­cienne, Tomáš. Je connais la cou­leur du sang.

Il la convain­quit en trois minutes — un mélange de flat­te­rie, de prag­ma­tisme et de cette auto­ri­té tran­quille qu’il avait déve­lop­pée au BIS, cette capa­ci­té à obte­nir des gens ce qu’il vou­lait sans jamais éle­ver la voix. Mme Horá­ková mit le rouge à lèvres. Elle res­sem­blait main­te­nant à une tou­riste mon­té­né­grine de luxe qui aurait pré­fé­ré être à sa pharmacie.

Quand il remon­ta, le type en cos­tume gris était assis dans le lob­by, dans le fau­teuil près de la fenêtre qui don­nait sur le parc Charles IV. Il lisait un jour­nal — le Mladá fron­ta Dnes, plié en quatre. Il ne leva pas les yeux quand Tomáš pas­sa, mais Tomáš sen­tit le regard. Cer­taines choses ne s’ou­blient pas. Le poids d’un regard entraî­né sur votre nuque, la qua­li­té par­ti­cu­lière de l’at­ten­tion d’un homme dont le métier est de faire atten­tion — ces choses-là res­tent dans le corps, comme une langue qu’on n’a pas par­lée depuis des années mais dont la gram­maire est intacte.

Tomáš ne s’ar­rê­ta pas. Il conti­nua vers le Grand Res­tau­rant. Il avait des figu­rants à coor­don­ner, un tour­nage à faci­li­ter, un hôtel à tra­duire d’une langue à l’autre — du tchèque à l’an­glais, du réel à la fic­tion, du Pupp au Splen­dide. Il ferait ça toute la jour­née. Et ce soir, ou demain, le type en cos­tume gris lui par­le­rait, et tout recommencerait.

Les lustres de Moser trem­blèrent imper­cep­ti­ble­ment quand l’é­quipe tech­nique allu­ma les pro­jec­teurs. Sous le plan­cher du Grand Res­tau­rant, les sources ther­males pour­sui­vaient leur tra­vail sou­ter­rain, chauf­fant la terre, dis­sol­vant la roche, trans­for­mant l’eau en quelque chose qui n’é­tait ni tout à fait liquide ni tout à fait miné­ral — un entre-deux, comme tout à Kar­lo­vy Vary. Comme Tomáš lui-même.

Cha­pitre 2

Il s’ap­pe­lait Bureš. Pas Novák, pas Novotný. Bureš. Tomáš aurait dû s’en sou­ve­nir — il l’a­vait croi­sé deux ou trois fois à Prague, dans les cou­loirs de Stodůl­ky, le bâti­ment sans âme où le BIS avait ses bureaux. Un immeuble de verre et d’a­cier plan­té dans une ban­lieue de centres com­mer­ciaux, conçu pour ne res­sem­bler à rien, pour décou­ra­ger le regard. Bureš y avait un bureau au troi­sième étage. Ou au qua­trième. Tomáš ne se sou­ve­nait plus.

Ils se retrou­vèrent à dix-neuf heures, quand le tour­nage s’ar­rê­ta pour la jour­née. Pas au Pupp — trop de monde, trop d’o­reilles anglaises. Bureš avait choi­si le res­tau­rant Embas­sy, dans Nová Lou­ka, à dix minutes à pied de l’hô­tel. Un endroit dis­cret, bour­geois, avec des nappes blanches et des ser­veurs qui savaient ne pas écou­ter. Le genre d’en­droit où les hommes d’af­faires russes de Kar­lo­vy Vary venaient déjeu­ner le dimanche avec leurs femmes tchèques et leurs enfants bilingues.

Bureš avait com­man­dé un svíč­ková. Tomáš n’a­vait pas faim. Il prit une bière — une Krušo­vice — et attendit.

— Tu as bonne mine, dit Bureš.

— Non.

— Non, admit Bureš. Mais tu as l’air en forme. L’air de la mon­tagne, les sources, tout ça.

— Qu’est-ce que tu veux, Bureš ?

Bureš cou­pa sa viande avec soin. Le svíč­ková était nap­pé de cette sauce à la crème qui était la fier­té de la cui­sine tchèque — douce, épaisse, avec des can­ne­berges sur le côté et des knedlí­ky tran­chés en ron­delles régu­lières. Bureš man­geait len­te­ment, métho­di­que­ment, comme un homme qui sait que la conver­sa­tion va être longue et qu’il vaut mieux avoir l’es­to­mac plein.

— Tu connais Arka­di Niko­laïe­vitch Voronov ?

— De vue. Tout le monde le connaît ici. Il pos­sède le sana­to­rium Kriváň, deux immeubles dans Sadová, une gale­rie dans Tržiště. Il joue au casi­no. Il fait des dons au fes­ti­val. Il parle un tchèque impec­cable. Les gens l’aiment bien.

— Les gens aiment bien les gens qui dépensent de l’argent.

— C’est ce qu’il fait, oui.

Bureš posa sa fourchette.

— Voro­nov est arri­vé à Kar­lo­vy Vary en 1994. Offi­ciel­le­ment, il a fait for­tune dans l’im­port-export après la chute de l’U­nion sovié­tique. Bois, métaux, un peu de pétrole. Il a inves­ti en Répu­blique tchèque très tôt — immo­bi­lier, prin­ci­pa­le­ment. Hôtels, sana­to­riums, appar­te­ments. Il a obte­nu un per­mis de rési­dence per­ma­nente en 2001. Sa femme est morte en 2003. Can­cer. Depuis, il vit seul dans une vil­la à Wes­tend, au-des­sus du Pupp. Il a un fils à Mos­cou qu’il ne voit pas. Il joue au casi­no deux ou trois soirs par semaine — des mises rai­son­nables, jamais de scan­dale. Il col­lec­tionne le cris­tal Moser et les estampes japo­naises. Il écoute Janáček.

Tomáš but une gor­gée de bière.

— Tu n’es pas venu de Prague pour me réci­ter sa fiche.

— Non.

Bureš sor­tit une enve­loppe de la poche inté­rieure de sa veste. Pas de dos­sier, pas de clas­seur — une simple enve­loppe blanche, for­mat A5, non cache­tée. Il la posa sur la table, entre la cor­beille de pain et la salière.

— Il y a six mois, la NÚKIB a inter­cep­té des com­mu­ni­ca­tions chif­frées entre un ser­veur basé à Kar­lo­vy Vary et un nœud du réseau diplo­ma­tique russe à Prague. Le chif­fre­ment était mili­taire — GRU, pas SVR. Pas le cir­cuit habi­tuel des affaires. Du ren­sei­gne­ment dur.

— Et ?

— Le ser­veur est héber­gé dans un local tech­nique du sana­to­rium Kriváň.

Tomáš ne tou­cha pas à l’en­ve­loppe. Il regar­da Bureš man­ger ses knedlí­ky. Dehors, par la fenêtre du res­tau­rant, il voyait Nová Lou­ka dans le cré­pus­cule d’a­vril — les façades pas­tel, rose, jaune, vert amande, les bal­cons en fer for­gé, les arbres en bour­geons le long de la Teplá. La lumière avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière de Kar­lo­vy Vary en fin de jour­née, quand le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines boi­sées et que la gorge de la rivière se rem­plis­sait d’une brume légère, une vapeur qui n’é­tait ni tout à fait du brouillard ni tout à fait la res­pi­ra­tion des sources, mais quelque chose entre les deux — un voile tiède qui adou­cis­sait les contours, effa­çait les angles, ren­dait tout un peu irréel.

— Tu veux que je sur­veille Voronov.

— Je veux que tu observes. Pas que tu sur­veilles. Il y a une différence.

— Non, Bureš. Il n’y a pas de dif­fé­rence. C’est ce qu’on dit tou­jours, et il n’y a jamais de différence.

Bureš sou­rit. Un sou­rire bref, pro­fes­sion­nel — le sou­rire de l’homme qui sait qu’il va obte­nir ce qu’il veut.

— Tu es déjà dans l’hô­tel. Tu tra­vailles sur le tour­nage. Tu croises Voro­nov au bar, au res­tau­rant, au casi­no. Tu es invi­sible — un inter­prète, per­sonne ne fait atten­tion aux inter­prètes. Tout ce qu’on te demande, c’est de noter ce que tu vois. Qui il ren­contre. Quand. Où. Ce qu’il boit, ce qu’il mange, avec qui il parle. Rien d’ac­tif. Pas de contact, pas d’ap­proche, pas de provocation.

— Pen­dant com­bien de temps ?

— Le tour­nage se ter­mine quand ?

— Dans dix jours. Peut-être douze.

— Voi­là.

Tomáš prit l’en­ve­loppe. Elle était légère — quelques feuilles, pas plus. Une pho­to, pro­ba­ble­ment. Un résu­mé. Le mini­mum opé­ra­tion­nel. Il la glis­sa dans la poche de sa veste sans l’ouvrir.

— Pour­quoi moi, Bureš ? Vous avez des gens sur place. Kar­lo­vy Vary n’est pas un trou per­du. Vous avez for­cé­ment quelqu’un.

Bureš finit son svíč­ková. Il essuya ses lèvres avec la ser­viette. Prit son temps.

— Parce que tu connais la ville. Tu connais l’hô­tel. Tu connais les Russes d’i­ci — tu as pas­sé deux ans à les car­to­gra­phier avant de par­tir. Et sur­tout, Tomáš, parce que Voro­nov te connaît. Tu lui as déjà tra­duit des docu­ments, il y a un an ou deux. Des actes nota­riés, quelque chose comme ça. Il te fait confiance. Enfin — il ne te consi­dère pas comme une menace.

— Je ne suis pas une menace.

— Exac­te­ment.

Bureš paya l’ad­di­tion en liquide. Ils sor­tirent dans Nová Lou­ka. L’air du soir était frais, char­gé de cette odeur de soufre et de forêt qui était l’o­deur même de Kar­lo­vy Vary — les sources et les pins, le miné­ral et le végé­tal, la terre qui cui­sait et les arbres qui pous­saient des­sus mal­gré tout. Quelque part en contre­bas, la Teplá fai­sait son bruit de rivière pres­sée. Un couple de curistes alle­mands pas­sait en pei­gnoir de bain, san­dales aux pieds, gobe­let ther­mal à la main, comme si se pro­me­ner à demi-nus dans la rue à sept heures du soir était la chose la plus natu­relle du monde. À Kar­lo­vy Vary, ça l’était.

— Une der­nière chose, dit Bureš en bou­ton­nant sa veste. Le tour­nage — ce film, Casi­no Royale, c’est un film sur quoi exactement ?

Tomáš le regarda.

— James Bond.

— Ah, fit Bureš. Et il sou­rit à nou­veau, de ce sou­rire qui ne sou­riait pas. Comme c’est approprié.

Il remon­ta Nová Lou­ka vers le centre. Tomáš le regar­da s’é­loi­gner — sil­houette grise dans la brume du soir, de plus en plus indis­tincte, jus­qu’à ce qu’elle se confonde avec les façades, la vapeur, le cré­pus­cule. Puis il prit la direc­tion oppo­sée, vers le Pupp, et sen­tit dans sa poche le poids de l’en­ve­loppe. Quelques grammes de papier. Le poids exact d’une pro­messe qu’on n’au­rait pas dû faire.

*

Il ouvrit l’en­ve­loppe dans sa chambre, au troi­sième étage de l’aile River­side — pas une chambre de client, mais un stu­dio mis à dis­po­si­tion du per­son­nel du tour­nage, avec un lit étroit, une salle de bain sans bai­gnoire et une vue sur le par­king où, dans le film, l’As­ton Mar­tin de James Bond serait garée. Pour l’ins­tant, il n’y avait que des camions de maté­riel et une remorque por­tant l’ins­crip­tion HAIR & MAKE-UP.

Trois feuilles. Une photo.

La pho­to mon­trait un homme de cin­quante-cinq ans envi­ron, front haut, che­veux gris pei­gnés en arrière, mâchoire car­rée, yeux clairs. Voro­nov por­tait un cos­tume sombre et tenait un verre de cham­pagne. Il sou­riait à quel­qu’un hors cadre. L’ar­rière-plan sug­gé­rait une récep­tion — lumières dorées, reflets de cris­tal. La pho­to avait été prise au Pupp, pro­ba­ble­ment lors du fes­ti­val de l’é­té pré­cé­dent. Tomáš recon­nais­sait les mou­lures du plafond.

Il connais­sait ce visage. Voro­nov était un de ces Russes de Kar­lo­vy Vary qu’on croi­sait par­tout sans jamais vrai­ment les ren­con­trer — au mar­ché, à la colonne de la Tri­ni­té, au café Pupp, dans les bou­tiques de Moser où ils ache­taient des verres à trois cents euros sans regar­der le prix. Tomáš lui avait effec­ti­ve­ment tra­duit des docu­ments, deux ans plus tôt — un contrat d’ac­qui­si­tion immo­bi­lière. Voro­nov avait été cour­tois, pré­cis, et avait payé sans dis­cu­ter le tarif. Rien de mémo­rable. Rien d’a­lar­mant. Un client comme un autre dans une ville qui vivait de ses clients étran­gers depuis Charles IV.

Les trois feuilles étaient sobres. Bio­gra­phie résu­mée. Arri­vée en Répu­blique tchèque. Inves­tis­se­ments. Rela­tions connues. Et cette ligne, tout en bas de la troi­sième feuille, sou­li­gnée : Pos­sible offi­cier trai­tant iden­ti­fié — Colo­nel You­ri M. Petrov, SVR, poste Prague. Contact pré­su­mé depuis 2002 au minimum.

SVR. Pas GRU. Bureš avait dit que les com­mu­ni­ca­tions inter­cep­tées étaient du GRU. Mais le contact pré­su­mé de Voro­nov était SVR. Deux ser­vices russes dif­fé­rents, deux logiques, deux chaînes de com­man­de­ment. Ce n’é­tait pas inco­hé­rent — il arri­vait que le GRU uti­lise les infra­struc­tures d’un agent du SVR sans que celui-ci le sache. Mais c’é­tait le genre de détail qui avait un goût amer, le goût de quelque chose qu’on ne vous dit pas.

Tomáš ran­gea les feuilles dans l’en­ve­loppe, l’en­ve­loppe dans le tiroir de la table de nuit, sous le guide tou­ris­tique de Kar­lo­vy Vary qu’il n’a­vait jamais ouvert. Il se désha­billa, se cou­cha, étei­gnit la lumière.

Par la fenêtre, il enten­dait le gron­de­ment sourd des cana­li­sa­tions ther­males sous le bâti­ment. Le Pupp était bâti sur les sources comme un navire sur l’o­céan — il vibrait, en per­ma­nence, d’un trem­ble­ment si léger qu’on finis­sait par ne plus le sen­tir, sauf la nuit, quand tout était silen­cieux, quand les câbles et les pro­jec­teurs dor­maient, quand l’hô­tel ces­sait d’être un pla­teau de ciné­ma et rede­ve­nait ce qu’il avait tou­jours été : un lieu bâti sur de l’eau bouillante, un édi­fice de marbre et de dorures posé sur la peau fra­gile d’une terre qui pou­vait, à tout moment, s’ouvrir.

Cha­pitre 3

Helen Ash­ford appa­rut le len­de­main, un mar­di, par le train de Prague qui arri­vait à 10h47.

Tomáš ne la remar­qua pas tout de suite. Il était dans le lob­by, en train de régler un pro­blème de per­mis avec un poli­cier muni­ci­pal qui n’ac­cep­tait pas que la pro­duc­tion bloque le par­king de l’hô­tel pour une scène de pour­suite auto­mo­bile. Le poli­cier, un cer­tain Jelí­nek, petit, mous­ta­chu, rigide, exi­geait un for­mu­laire que per­sonne n’a­vait rem­pli. Tomáš tra­dui­sait entre Jelí­nek et un régis­seur irlan­dais appe­lé Declan qui ne com­pre­nait pas pour­quoi il fal­lait un for­mu­laire pour garer une voi­ture dans un parking.

— Ce n’est pas une voi­ture, dit Jelí­nek. C’est un acces­soire de ciné­ma. Un acces­soire de ciné­ma n’est pas une voi­ture. Un acces­soire de ciné­ma néces­site un for­mu­laire d’oc­cu­pa­tion tem­po­raire de voie, même si la voie est pri­vée, dès lors que l’ac­ces­soire dépasse trois mètres cin­quante de long.

Tomáš tra­dui­sit. Declan regar­da Jelí­nek avec l’ex­pres­sion d’un homme à qui on vient d’ex­pli­quer que la Terre est plate.

— C’est une Aston Mar­tin. C’est une voi­ture. Elle a quatre roues, un moteur et un volant.

— Elle a aus­si une plaque d’im­ma­tri­cu­la­tion fic­tive, répon­dit Jelí­nek. Ce qui en fait, léga­le­ment, un accessoire.

Tomáš était en train de cher­cher un com­pro­mis diplo­ma­tique quand il la vit. Elle tra­ver­sait le lob­by avec un sac de voyage noir et un étui d’or­di­na­teur por­table, les che­veux châ­tains tirés en queue de che­val, un trench-coat beige sur un pull gris. Elle ne res­sem­blait pas aux autres membres de l’é­quipe — trop propre, trop calme, pas de polaire, pas de tal­kie-wal­kie, pas cette agi­ta­tion per­pé­tuelle des gens de ciné­ma. Elle s’ar­rê­ta à la récep­tion, échan­gea quelques mots avec la récep­tion­niste, reçut une clé. Puis elle regar­da autour d’elle, len­te­ment, avec cette atten­tion par­ti­cu­lière que Tomáš recon­nais­sait — l’at­ten­tion de quel­qu’un qui car­to­gra­phie un lieu, qui note les entrées, les sor­ties, les angles morts.

Leurs regards se croi­sèrent. Elle sou­rit — un sou­rire bref, neutre, poli. Il ne répon­dit pas. Il était en train de convaincre Jelí­nek qu’une Aston Mar­tin pou­vait être simul­ta­né­ment une voi­ture et un acces­soire, et qu’un for­mu­laire n’é­tait peut-être pas la réponse à cette ques­tion ontologique.

Il la revit deux heures plus tard, sur le pla­teau. Elle par­lait avec Beth, l’as­sis­tante de pro­duc­tion, près de la table de ser­vice où les tech­ni­ciens venaient cher­cher du café et des párek v rohlí­ku — des sau­cisses en brioche, la nour­ri­ture de base de tout tra­vailleur tchèque. Helen avait reti­ré son trench-coat. Pull gris, pan­ta­lon noir, une montre d’homme au poi­gnet gauche. Pas de maquillage, ou si peu qu’on ne le voyait pas. Beth lui mon­trait quelque chose sur une tablette — le plan­ning de tour­nage, probablement.

— Tomáš, appe­la Beth. Viens. Je te pré­sente Helen Ash­ford. Elle arrive de Londres, post-pro­duc­tion, elle est avec nous pour la der­nière semaine.

Helen ten­dit la main. Sa poi­gnée de main était ferme, sèche, un peu trop brève — le genre de poi­gnée de main qu’on apprend, pas celle qu’on a naturellement.

— Enchan­tée. Beth me dit que tu es l’homme indispensable.

— Je tra­duis, dit Tomáš. Ce n’est pas la même chose.

— C’est exac­te­ment la même chose, dit Helen. Tra­duire, c’est rendre pos­sible ce qui ne le serait pas sans vous. Rien n’est plus indispensable.

Elle avait dit ça en anglais, mais avec quelque chose dans l’in­to­na­tion qui n’é­tait pas tout à fait Oxford, pas tout à fait Londres — une inflexion qu’il n’ar­ri­vait pas à pla­cer. Les Mid­lands, peut-être. Ou quel­qu’un qui avait long­temps vécu ailleurs et dont l’ac­cent d’o­ri­gine s’é­tait érodé.

— Vous par­lez tchèque ? deman­da-t-il en tchèque.

— Très mal, répon­dit-elle en tchèque, avec un accent épou­van­table et une gram­maire presque correcte.

C’est la gram­maire qui aler­ta Tomáš. Pas l’ac­cent — n’im­porte qui pou­vait apprendre quelques phrases pour faire bonne figure. Mais la gram­maire tchèque est un laby­rinthe de sept cas, de décli­nai­sons impré­vi­sibles et de pièges pour étran­gers que même les Slaves non tchèques mettent des années à maî­tri­ser. On ne parle pas un tchèque « très mal » avec une gram­maire presque cor­recte. On parle un tchèque déli­bé­ré­ment mal.

Il ne dit rien. Il sou­rit, hocha la tête, retour­na à ses figurants.

Mais il la regar­da, tout au long de la jour­née, du coin de l’œil, comme on regarde un objet qu’on n’ar­rive pas à iden­ti­fier — avec cette atten­tion flot­tante, péri­phé­rique, que le BIS lui avait ensei­gnée et dont il n’a­vait jamais réus­si à se débar­ras­ser com­plè­te­ment. L’at­ten­tion de l’homme qui ne regarde pas mais qui voit.

Helen Ash­ford se dépla­çait sur le pla­teau avec une aisance qui n’é­tait pas celle d’une habi­tuée des tour­nages. Elle connais­sait les codes — elle appe­lait Mar­tin par son pré­nom, elle savait quand res­ter en retrait pen­dant les prises, elle uti­li­sait le voca­bu­laire tech­nique du ciné­ma avec natu­rel. Mais il y avait des micro-déca­lages. Elle obser­vait le pla­teau comme Tomáš obser­vait Voro­nov — avec un inté­rêt qui dépas­sait les néces­si­tés de son tra­vail. Elle notait les gens, pas les plans. Elle s’in­té­res­sait aux figu­rants tchèques, à leur iden­ti­té, à leurs habi­tudes. Elle posait des ques­tions à Pavel, au bar. Des ques­tions légères, ami­cales, sur la ville, les rési­dents, la com­mu­nau­té russe.

À dix-sept heures, le tour­nage s’in­ter­rom­pit pour un chan­ge­ment de lumière. Le soleil avait tour­né et n’en­trait plus par les fenêtres du Grand Res­tau­rant de la bonne façon. On atten­dait la gol­den hour — cette demi-heure où la lumière d’a­vril à Kar­lo­vy Vary deve­nait dorée, ambrée, presque liquide, et trans­for­mait les façades de l’hô­tel en décor d’o­pé­rette vien­noise. Tomáš sor­tit dans le parc Charles IV, entre le Pupp et le Kai­ser­bad Spa — ce bâti­ment néo-Renais­sance fer­mé depuis 1994 dont la façade majes­tueuse, avec ses colonnes et ses fenêtres à arc, avait été choi­sie pour incar­ner l’ex­té­rieur du Casi­no Royale dans le film.

Il s’as­sit sur un banc. L’air sen­tait le prin­temps de Bohême — une odeur de terre mouillée, de bour­geons, de résine, avec en des­sous cette note sul­fu­reuse per­ma­nente, ce souffle chaud qui mon­tait des grilles d’aé­ra­tion le long de la rivière. La Teplá cou­lait à ses pieds, fumante par endroits, et sur l’autre rive les colon­nades — la colon­nade du Mou­lin, la colon­nade du Mar­ché — dérou­laient leurs arcades comme des phrases inachevées.

Helen Ash­ford s’as­sit à côté de lui. Sans y être invi­tée, sans deman­der la per­mis­sion. Comme si le banc lui appar­te­nait aussi.

— C’est beau, dit-elle.

— Oui.

— Il y a cette vapeur qui monte de la rivière. On se croi­rait dans un film.

— On est dans un film.

Elle rit. Un vrai rire, bref, sur­pris — pas le rire social qu’elle uti­li­sait avec l’équipe.

— C’est vrai. On est dans un film. Mais ce que je veux dire, c’est que même sans le film, cette ville aurait l’air d’un décor. Tout est presque trop beau. Les cou­leurs, les colon­nades, cette brume. Comme si quel­qu’un avait déci­dé de construire un lieu qui res­semble à l’i­dée qu’on se fait d’un lieu.

Tomáš la regar­da. Elle fixait la rivière. Dans la lumière du soir, son pro­fil avait quelque chose de tran­chant — l’a­rête du nez, la mâchoire, le des­sin net de la bouche. Un visage fait pour la déci­sion, pas pour l’hésitation.

— Vous êtes ici pour long­temps ? demanda-t-il.

— Jus­qu’à la fin du tour­nage. Dix jours, peut-être un peu plus. Ensuite, retour à Londres.

— Et que fait exac­te­ment quel­qu’un de la post-pro­duc­tion sur un tour­nage en cours ?

Elle tour­na la tête vers lui. Leurs regards se ren­con­trèrent. Il vit dans ses yeux quelque chose — une lueur d’a­mu­se­ment, ou de recon­nais­sance, la lueur de quel­qu’un qui com­prend qu’on a posé la bonne question.

— Je super­vise la conti­nui­té visuelle. Les élé­ments de décor, les acces­soires, l’é­clai­rage — tout ce qui devra être rac­cor­dé en post-pro­duc­tion avec les scènes tour­nées en stu­dio à Pine­wood. C’est un tra­vail tech­nique. Assez ennuyeux, en fait.

— Ça n’a pas l’air de vous ennuyer.

— Non, admit-elle. Ça ne m’en­nuie pas du tout.

Un silence. La Teplá fumait. Sur l’autre rive, un vieil homme en pei­gnoir de bain rem­plis­sait son gobe­let ther­mal à la source du Mou­lin, accom­plis­sant le geste que des mil­liers de curistes accom­plis­saient depuis le XVIIIe siècle — por­ter l’eau chaude à ses lèvres, boire len­te­ment, gri­ma­cer, recom­men­cer. La cure. La patience du corps qui attend que l’eau le répare.

— Tomáš, dit Helen — et il remar­qua qu’elle uti­li­sait son pré­nom pour la pre­mière fois, sans effort, comme si elle l’a­vait tou­jours connu —, est-ce que vous pour­riez me faire visi­ter la ville ? Demain matin, avant le tour­nage ? J’ai­me­rais com­prendre l’en­droit. Pas en tou­riste. En quel­qu’un qui va y vivre pen­dant dix jours.

Il aurait dû dire non. Quelque chose dans sa for­ma­tion, dans les réflexes anciens du BIS, dans la gram­maire intacte de la méfiance, lui disait de dire non. Une femme qui parle un tchèque « très mal » avec une gram­maire cor­recte, qui pose des ques­tions sur la com­mu­nau­té russe, qui arrive de Londres une semaine avant la fin du tour­nage — une femme comme ça ne vous invite pas à visi­ter la ville. Elle vous recrute.

Mais le soir tom­bait sur Kar­lo­vy Vary, et la lumière était dorée, et la vapeur mon­tait de la rivière comme un rideau qu’on lève, et Helen Ash­ford le regar­dait avec des yeux qui atten­daient une réponse, et Tomáš dit oui.

Cha­pitre 4

Ils se retrou­vèrent à sept heures du matin devant le Café Pupp — l’an­cienne Mai­son de l’Œil de Dieu, le der­nier bâti­ment que la famille Pupp avait acquis, en 1936, juste avant que le monde s’ef­fondre. Helen por­tait un blou­son de cuir brun sur un col rou­lé noir, des chaus­sures de marche, pas de sac. Tomáš remar­qua l’ab­sence de sac. Les tou­ristes portent des sacs. Les gens en mis­sion voyagent léger.

Il l’emmena d’a­bord le long de la Teplá, vers le nord, en remon­tant le cours de la rivière. À sept heures, Kar­lo­vy Vary appar­te­nait encore aux locaux — les curistes dor­maient, les tou­ristes dor­maient, la ville se mon­trait telle qu’elle était sans son cos­tume de scène. Des femmes en tablier lavaient les vitrines des bou­tiques de cris­tal. Un chien errait devant la colon­nade du Mar­ché. Le Vříd­lo — le gey­ser, la source prin­ci­pale, celle qui jaillis­sait à 72 degrés — cra­chait sa colonne de vapeur dans l’air frais du matin, et le hall de verre qui l’a­bri­tait res­sem­blait à une serre tro­pi­cale plan­tée au milieu de la Bohême.

— Goû­tez, dit Tomáš en lui ten­dant un gobe­let qu’il avait rem­pli à la source.

Helen but. Son visage ne chan­gea pas.

— C’est tiède. Et ça a un goût de…

— De fer. De soufre. D’œuf. De terre.

— De terre, oui. C’est exac­te­ment ça. On boit la terre.

— Les gens viennent ici depuis six cents ans pour boire la terre. Au XVIIIe siècle, on ne la buvait pas — on se bai­gnait dedans pen­dant des heures, jus­qu’à ce que la peau se fripe et saigne. Le doc­teur Becher a chan­gé ça. Il a convain­cu les curistes de boire l’eau au lieu de s’y trem­per. C’est lui qui a inven­té la pro­me­nade ther­male — on marche, on boit, on marche, on boit. Toute la ville a été redes­si­née autour de ce geste : por­ter le gobe­let à ses lèvres.

Il lui mon­tra les colon­nades, l’une après l’autre. La colon­nade du Mou­lin — néo-Renais­sance, cent vingt-quatre colonnes, conçue par Josef Zítek, le même archi­tecte que le Théâtre natio­nal de Prague. La colon­nade du Mar­ché — plus intime, en bois blanc, avec son bas-relief de Charles IV décou­vrant les sources. La colon­nade du Parc — légère, en fer for­gé, comme un kiosque à musique éti­ré. Chaque colon­nade abri­tait des sources de tem­pé­ra­tures dif­fé­rentes, et Tomáš connais­sait cha­cune — la source du Ser­pent à 30 degrés, la source Charles IV à 64, la source de la Liber­té à 60 — comme on connaît les carac­tères des membres de sa famille.

— Votre père tra­vaillait à l’hô­tel, dit Helen.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Tomáš s’arrêta.

— Qui vous a dit ça ?

— Pavel. Le bar­man. Hier soir, après votre départ. Je suis redes­cen­due au Becher’s Bar. Il m’a racon­té. Votre père était maître d’hô­tel au Pupp pen­dant la période com­mu­niste. Pavel dit qu’il était le meilleur — qu’il pou­vait ser­vir un géné­ral sovié­tique et un dis­si­dent le même soir sans que ni l’un ni l’autre ne se sente offensé.

— Pavel parle trop.

— Pavel est bar­man. C’est son métier de parler.

Ils mar­chaient le long de la Stará Lou­ka — la Vieille Prai­rie, l’ar­tère prin­ci­pale, bor­dée de bou­tiques de por­ce­laine Thun, de cris­tal Moser, de maga­sins de gau­frettes Koloná­da. Les façades étaient pas­tel — abri­cot, pis­tache, lavande, crème — et chaque bâti­ment por­tait une his­toire. Tomáš les connais­sait toutes. Celui-ci avait été un sana­to­rium pour offi­ciers aus­tro-hon­grois. Celui-là avait abri­té un bor­del de luxe au XIXe siècle, fré­quen­té par des princes russes. Celui du coin avait été un maga­sin alle­mand jus­qu’en 1945, quand ses pro­prié­taires avaient été expul­sés avec trois mil­lions d’autres ger­ma­no­phones, et leurs noms effa­cés des enseignes, et leurs meubles dis­tri­bués aux nou­veaux arri­vants tchèques, et leur mémoire enter­rée sous les trot­toirs neufs de la ville renommée.

Il ne dit rien de tout ça à Helen. Il lui mon­tra l’é­glise Sainte-Marie-Made­leine de Kilián Ignác Dient­zen­ho­fer, baroque, mas­sive, avec ses deux tours qui domi­naient la gorge de la Teplá. Il lui mon­tra le théâtre muni­ci­pal, réplique minia­ture du théâtre de Vienne. Il lui mon­tra la mai­son où Goethe avait séjour­né, et celle de Bee­tho­ven, et celle de Cho­pin, et celle de Karl Marx — parce qu’à Kar­lo­vy Vary, même Marx avait pris les eaux.

Puis il l’emmena en haut. Le funi­cu­laire de Dia­na par­tait de der­rière le Pupp — une cabine rouge et blanche qui mon­tait à tra­vers la forêt de pins jus­qu’à la tour d’ob­ser­va­tion, à 562 mètres. Dans la cabine, ils étaient seuls. La ville s’é­loi­gnait en des­sous d’eux — les toits, les clo­chers, la boucle de la Teplá, et le Pupp, vu d’en haut, énorme, néo-baroque, posé au fond de la gorge comme un paque­bot échoué dans une vallée.

— Il est immense, dit Helen.

— Il n’a pas été construit d’un seul coup. C’est une accu­mu­la­tion — le Sál saský, le Sál český, des bâti­ments ache­tés un par un au fil des siècles, puis réunis par Fell­ner et Hel­mer en 1907. Chaque chambre est dif­fé­rente parce que chaque par­tie de l’hô­tel vient d’une époque dif­fé­rente. C’est un ani­mal fait de pièces rapportées.

— Comme la Répu­blique tchèque.

Tomáš la regar­da. C’é­tait une remarque fine — plus fine que ce qu’une coor­di­na­trice de post-pro­duc­tion avait besoin de faire.

En haut, la tour Dia­na offrait un pano­ra­ma cir­cu­laire — les col­lines boi­sées des Kruš­né hory, les forêts de la Slav­kovský les, et en contre­bas, nichée dans sa gorge, Kar­lo­vy Vary, avec ses façades de cou­leur et sa vapeur per­ma­nente, comme une ville posée sur le cou­vercle d’une mar­mite. Helen s’ac­cou­da au para­pet. Le vent por­tait l’o­deur des pins et, en des­sous, cette note miné­rale, cette haleine de la terre.

— Tomáš, dit-elle sans le regar­der, vous connais­sez un cer­tain Voro­nov ? Arka­di Voronov ?

Le vent souf­flait. Les pins mur­mu­raient. Tomáš sen­tit le sang quit­ter ses mains — un réflexe ancien, phy­sio­lo­gique, la réac­tion du corps qui se pré­pare à fuir ou à frap­per. Il ne fit ni l’un ni l’autre. Il res­ta immo­bile, les mains sur le para­pet, et regar­da la ville en contrebas.

— Pour­quoi cette question ?

— Il fait par­tie de nos contacts locaux. La pro­duc­tion a loué des espaces dans un de ses immeubles pour le sto­ckage du maté­riel. On m’a dit de le ren­con­trer pour régler les détails du contrat. Mais je ne connais per­sonne ici, et je me suis dit que vous pour­riez me présenter.

C’é­tait plau­sible. Par­fai­te­ment plau­sible. Voro­nov pos­sé­dait des locaux com­mer­ciaux dans Sadová, et une pro­duc­tion de cette taille avait besoin d’es­pace de sto­ckage. C’é­tait exac­te­ment le genre de chose qu’un inter­prète local se ver­rait deman­der — un coup de fil, une intro­duc­tion, rien de plus.

C’é­tait plau­sible, et c’é­tait peut-être vrai, et c’é­tait peut-être faux, et Tomáš n’a­vait aucun moyen de le savoir. Pas encore.

— Je le connais un peu, dit-il. Je peux arran­ger ça.

— Mer­ci.

Ils redes­cen­dirent par le sen­tier fores­tier — un che­min en lacets à tra­vers les pins, tapis­sé d’ai­guilles sèches, avec par moments des trouées d’où l’on voyait la ville en frag­ments : un bout de colon­nade, un toit d’é­glise, la courbe de la Teplá. Helen mar­chait devant. Elle avait le pas sûr de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de mar­cher en ter­rain acci­den­té. Pas le pas d’une femme de bureau londonienne.

À mi-che­min, ils croi­sèrent un cerf. L’a­ni­mal se tenait au milieu du sen­tier, immo­bile, et les regar­dait avec une indif­fé­rence majes­tueuse. Helen s’ar­rê­ta. Le cerf ne bou­gea pas. Ils res­tèrent ain­si, tous les trois, dans le silence de la forêt, pen­dant peut-être dix secondes — un temps sus­pen­du, hors de l’hô­tel, hors du tour­nage, hors de la mis­sion, hors de tout. Puis le cerf tour­na la tête et dis­pa­rut entre les arbres, et le temps reprit, et ils des­cen­dirent vers le Pupp, et vers tout ce qui les attendait.

*

Le soir, Tomáš vit Voro­nov pour la pre­mière fois depuis le début du tournage.

Il était au Becher’s Bar, à sa place habi­tuelle — le tabou­ret du coin, celui qui per­met­tait de voir la salle entière sans être vu de l’en­trée. Il buvait un whis­ky — du Macal­lan, pré­ci­sa Pavel d’un regard — et lisait un livre. Un livre en tchèque. Tomáš plis­sa les yeux pour lire le titre : Pří­liš hlučná samo­ta, de Bohu­mil Hra­bal. Une trop bruyante soli­tude. L’his­toire d’un homme qui com­pacte des livres dans une presse hydrau­lique et qui sauve ceux qu’il aime en les cachant dans son appar­te­ment. Un roman sur la des­truc­tion et la pré­ser­va­tion. Un choix curieux, pour un Russe à Kar­lo­vy Vary.

Voro­nov leva les yeux de son livre et croi­sa le regard de Tomáš. Il hocha la tête — une incli­nai­son brève, cour­toise, la recon­nais­sance mutuelle de deux habi­tués. Tomáš répon­dit par le même geste. Puis il com­man­da une bière et s’as­sit au bar, le dos à Voro­nov, mais face au miroir qui cou­rait der­rière les bou­teilles — un vieux truc, le plus vieux truc du métier, le miroir du bar, qui vous per­met­tait d’ob­ser­ver quel­qu’un tout en lui mon­trant votre dos.

Dans le miroir, Voro­nov lisait. Il tour­nait les pages len­te­ment, régu­liè­re­ment, comme un homme qui lit vrai­ment, pas comme un homme qui fait sem­blant de lire. Ses mains étaient grandes, soi­gnées, avec une che­va­lière en or à l’an­nu­laire droit. Il por­tait un cos­tume bleu nuit, sans cra­vate, col ouvert. Ses che­veux gris étaient pei­gnés en arrière avec une pré­ci­sion qui rele­vait soit de la vani­té, soit de la dis­ci­pline. Pro­ba­ble­ment les deux.

À vingt et une heures, un homme entra dans le bar. Un homme que Tomáš ne connais­sait pas — la cin­quan­taine, cor­pu­lent, cos­tume frois­sé, visage rouge, l’air d’un homme d’af­faires en dépla­ce­ment qui a pas­sé trop de temps dans un train. Il regar­da autour de lui, vit Voro­nov, alla s’as­seoir à côté de lui. Ils ne se ser­rèrent pas la main. Pas de salu­ta­tion visible. L’homme com­man­da une bière — une Pils­ner — et ils par­lèrent à voix basse, en russe, pen­dant vingt minutes.

Tomáš ne pou­vait pas entendre la conver­sa­tion. Trop loin, trop de bruit ambiant — l’é­quipe tech­nique du tour­nage avait inves­ti l’autre extré­mi­té du bar et célé­brait la fin d’une jour­née de prises avec un enthou­siasme pro­por­tion­nel à la quan­ti­té de bière ingé­rée. Mais il obser­vait les visages dans le miroir. Voro­nov était calme, presque immo­bile — il écou­tait plus qu’il ne par­lait. L’autre homme ges­ti­cu­lait davan­tage, les mains agi­tées, le front en sueur. Il avait l’air ner­veux. Ou pres­sé. Ou les deux.

À vingt et une heures vingt, l’homme se leva, lais­sa un billet sur le comp­toir, et sor­tit sans se retour­ner. Voro­nov reprit son livre. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Comme si l’homme n’a­vait jamais existé.

Tomáš ter­mi­na sa bière. Dans le miroir, il croi­sa le regard de Pavel, qui essuya un verre sans rien dire. Pavel avait cette qua­li­té rare des bons bar­mans — il voyait tout et ne disait que ce qu’on lui deman­dait. Sauf, appa­rem­ment, quand une Anglaise aux yeux verts lui posait des ques­tions sur le père de Tomáš.

En remon­tant dans sa chambre, Tomáš nota dans un car­net — un vrai car­net, papier, pas de trace numé­rique, un autre vieux réflexe — la date, l’heure, la des­crip­tion de l’homme : la cin­quan­taine, cor­pu­lent, cos­tume gris fon­cé frois­sé, cra­vate des­ser­rée, visage rouge, pro­ba­ble­ment slave, parle russe. Durée de la ren­contre : vingt minutes. Nature : inconnue.

Il refer­ma le car­net et regar­da par la fenêtre. Le par­king était vide — l’é­quipe avait fini pour la nuit, les camions étaient par­tis, et dans la lumière jaune des réver­bères, il pou­vait voir l’emplacement exact où, dans le film, l’As­ton Mar­tin de Bond serait garée. Un rec­tangle de gou­dron vide. L’ab­sence de la voi­ture fic­tive d’un espion fic­tif, dans le par­king réel d’un hôtel qui ne savait plus très bien ce qu’il était.

Quelque part dans l’hô­tel, Helen Ash­ford dor­mait. Ou ne dor­mait pas. Et quelque part dans sa vil­la de Wes­tend, Voro­nov avait peut-être ter­mi­né son Hra­bal, cette his­toire d’un homme qui détruit des livres et en sauve quelques-uns, et qui finit écra­sé par sa propre presse.

Les cana­li­sa­tions vibrèrent. La terre res­pi­ra. Tomáš étei­gnit la lumière.

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