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Bons bai­sers de Lisbonne

Bons bai­sers de Lisbonne

Cha­pitres 1 à 3

Cha­pitre 1 — L’arrivée

L’a­vion per­ça les nuages au-des­sus de l’es­tuaire et la lumière entra d’un coup, comme une gifle.

Fle­ming fer­ma les yeux. Pas par réflexe — par néces­si­té. Depuis des mois, il vivait dans un pays éteint. Le Londres du bla­ckout, ses rues noires comme des tun­nels, ses fenêtres obtu­rées de papier kraft, cette obs­cu­ri­té pois­seuse qui ne sen­tait plus la nuit mais la peur. Et main­te­nant ça. Ce blanc. Ce bleu. Cette vio­lence du soleil sur l’eau du Tage qui scin­tillait en bas comme une cou­lée de métal en fusion, et les toits de Lis­bonne — rouges, ocres, roses, Sei­gneur, des cou­leurs — éta­lés le long des col­lines avec une indé­cence de carte postale.

Il rou­vrit les yeux. Son voi­sin, un atta­ché com­mer­cial por­tu­gais qui avait dor­mi tout le vol depuis Gibral­tar, se signait dis­crè­te­ment. L’a­vion s’in­cli­nait. La car­lingue trem­blait de ce trem­ble­ment par­ti­cu­lier des DC‑3 fati­gués, cette vibra­tion qui vous entrait dans les dents et ne vous lâchait plus. Fle­ming regar­da par le hublot. L’eau se rap­pro­chait. Il dis­tin­guait main­te­nant des bateaux de pêche, des voiles, un car­go rouillé immo­bile au milieu du fleuve comme un ani­mal endor­mi. Plus loin, la sil­houette du Christ — non, il n’y avait pas encore de Christ sur cette rive, il confon­dait avec une pho­to­gra­phie vue quelque part. Il y avait autre chose. Des col­lines. Des arbres. De l’espace.

De l’es­pace. C’é­tait peut-être ça le plus violent.

À Londres, l’es­pace avait dis­pa­ru. Les murs écrou­lés des immeubles bom­bar­dés ne créaient pas de l’es­pace mais du vide, ce qui n’est pas la même chose. Le vide est une absence. L’es­pace est une pro­messe. Et ce qu’il voyait par ce hublot sale, à tra­vers les éra­flures du plexi­glas et les traces de doigts de cent pas­sa­gers avant lui, c’é­tait une pro­messe. La pro­messe d’un pays qui n’é­tait pas en guerre. Qui ne brû­lait pas. Qui exis­tait, sim­ple­ment, avec ses toits et ses bateaux et sa lumière insen­sée, comme si tout cela — la des­truc­tion de l’Eu­rope, les nuits de Blitz, les convois tor­pillés dans l’At­lan­tique, la Rus­sie en flammes — n’é­tait qu’une rumeur loin­taine par­ve­nue d’un autre monde.

Fle­ming des­ser­ra sa cra­vate. Il por­tait un cos­tume bleu marine qu’il avait fait tailler chez Ben­son & Clegg avant la guerre et qui com­men­çait à fati­guer aux coudes, mais qu’il refu­sait de rem­pla­cer parce que les bons tis­sus avaient dis­pa­ru et qu’il pré­fé­rait l’é­lé­gance usée à la médio­cri­té neuve. C’é­tait le genre de pen­sée qui lui venait natu­rel­le­ment et qu’il détes­tait chez lui — cette atten­tion aux sur­faces, aux appa­rences, ce dan­dysme de bureau qui fai­sait sou­rire les vrais soldats.

Les vrais sol­dats. Peter, par exemple.

Il chas­sa son frère de sa tête. Pas main­te­nant. Peter était quelque part en Nor­vège ou en Grèce ou Dieu sait où, à faire des choses dont il ne pou­vait pas par­ler, des choses qui impli­quaient des para­chutes et des explo­sifs et du cou­rage phy­sique, ce cou­rage que Ian n’a­vait pas et qu’il rem­pla­çait par de l’in­tel­li­gence, de l’ob­ser­va­tion, du style — autant de mots pour dire qu’il res­tait assis pen­dant que d’autres se battaient.

L’a­vion tou­cha le sol avec un choc sourd et rebon­dit deux fois. Fle­ming ser­ra les accou­doirs. Il n’ai­mait pas voler. Il n’ai­mait pas par­ti­cu­liè­re­ment atter­rir non plus. Ce qu’il aimait, c’é­tait être arri­vé — ce moment pré­cis où le mou­ve­ment s’ar­rête et où un lieu nou­veau se déplie devant vous comme un jeu de cartes qu’on étale sur le tapis.

*

L’aé­ro­port de Por­te­la était un bâti­ment bas, blanc, d’une modes­tie pro­vin­ciale qui sur­pre­nait pour une capi­tale. Des pal­miers. Des bou­gain­vil­liers qui dégou­li­naient sur un muret. Un doua­nier mous­ta­chu qui tam­pon­na son pas­se­port diplo­ma­tique avec une len­teur céré­mo­nielle, comme s’il accom­plis­sait un geste sacré, et qui lui dit quelque chose en por­tu­gais qu’il ne com­prit pas mais auquel il répon­dit par un sou­rire — le sou­rire, cette mon­naie uni­ver­selle des hommes qui ne parlent pas la langue.

Dehors, la cha­leur. Pas la cha­leur écra­sante des tro­piques — quelque chose de plus doux, de plus sour­nois. Une cha­leur de novembre qui n’a­vait pas le droit d’exis­ter en novembre mais qui était là quand même, tiède, salée, char­gée d’une odeur qu’il n’i­den­ti­fia pas tout de suite : l’o­céan. L’At­lan­tique était quelque part der­rière ces col­lines, invi­sible mais pré­sent, et l’air por­tait son souffle comme une res­pi­ra­tion de dormeur.

Un homme l’at­ten­dait près d’une Aus­tin noire dont la car­ros­se­rie avait été récem­ment cirée. Petit, sec, la cin­quan­taine, une mous­tache taillée au mil­li­mètre. Il se pré­sen­ta en anglais avec un accent de Brom­ley — ce qui vou­lait dire qu’il tra­vaillait pour l’am­bas­sade et qu’il était d’un ennui pro­ba­ble­ment terminal.

— Com­man­der Fle­ming ? Je suis Bridges. Atta­ché de liai­son. La voi­ture est prête.

Fle­ming mon­ta à l’ar­rière. L’in­té­rieur sen­tait le cuir chauf­fé et le tabac froid. Bridges prit le volant et ils quit­tèrent l’aé­ro­port par une route droite bor­dée de pins para­sols qui jetaient sur le bitume des ombres en forme de para­pluies japo­nais. Fle­ming allu­ma une ciga­rette — une Mor­land Spe­cial qu’il fai­sait fabri­quer sur mesure avec un mélange de tabacs turcs et de Vir­gi­nie, trois bandes dorées sur le filtre, parce que même ses ciga­rettes devaient avoir du style, c’é­tait une maladie.

— Le tra­jet prend une tren­taine de minutes, dit Bridges. L’hô­tel vous attend. Chambre 214, vue sur la mer. L’am­bas­sa­deur vous rece­vra demain matin à dix heures.

— Par­fait.

— Vous connais­sez le Por­tu­gal, Commander ?

— Non.

— Vous ver­rez. C’est un drôle de pays. Neutre, comme ils disent. En réa­li­té, c’est un pays qui regarde la guerre par la fenêtre en man­geant des gâteaux. Sala­zar est un malin. Il vend du tungs­tène aux Alle­mands, il loue les Açores aux Amé­ri­cains, et il fait le signe de croix tous les matins en espé­rant que per­sonne ne vien­dra lui deman­der de comptes.

Fle­ming ne répon­dit pas. Il regar­dait par la vitre. Ils avaient quit­té la route des pins et tra­ver­saient main­te­nant la péri­phé­rie de Lis­bonne — des immeubles bas aux façades déla­vées, du linge qui séchait aux fenêtres, des femmes en noir por­tant des paniers sur la tête, des enfants pieds nus qui jouaient dans des ter­rains vagues. Ce n’é­tait pas la carte pos­tale. C’é­tait le des­sous de la carte pos­tale, la toile gros­sière sur laquelle le décor était peint, et Fle­ming l’en­re­gis­trait avec cette pré­ci­sion auto­ma­tique qui était sa malé­dic­tion et son seul talent : il voyait tout, il oubliait rien, et il ne pou­vait rien en faire.

Pas encore.

*

La route lon­gea la côte après Car­ca­ve­los et le pay­sage chan­gea. L’At­lan­tique appa­rut d’un coup, à gauche, immense et gris-bleu, avec des vagues pares­seuses qui venaient mou­rir sur des plages blondes. La lumière deve­nait dif­fé­rente ici — plus rasante, plus dorée, fil­trée par quelque chose d’im­pal­pable qui tenait à la proxi­mi­té de l’eau et don­nait aux contours des choses une net­te­té presque dou­lou­reuse. Fle­ming pen­sa à Tur­ner. Puis il pen­sa qu’il était pré­ten­tieux de pen­ser à Tur­ner et il se conten­ta de regarder.

Esto­ril. Le mot son­na dans sa tête comme un nom de cock­tail ou de par­fum — quelque chose de léger, de sucré, de faus­se­ment inno­cent. Bridges tour­na dans une ave­nue bor­dée de pal­miers royaux dont les troncs lisses mon­taient très haut avant de s’ou­vrir en panaches verts. Des vil­las blanches appa­rais­saient der­rière des grilles en fer for­gé, avec des jar­dins où pous­saient des choses qui n’au­raient jamais sur­vé­cu en Angle­terre — des hibis­cus, des jaca­ran­das, des plantes grasses aux formes obs­cènes. Un vieillard pro­me­nait un lévrier sur un trot­toir impec­cable. Deux femmes en cha­peau remon­taient l’a­ve­nue d’un pas lent, comme si le temps ici obéis­sait à d’autres lois.

Puis l’hô­tel.

Fle­ming le vit avant que Bridges ne freine — impos­sible de ne pas le voir. Le Palá­cio Esto­ril se dres­sait au bout de l’a­ve­nue comme un grand paque­bot blanc échoué entre les jar­dins et la mer. Quatre étages de façade crème, des bal­cons en pierre, des fenêtres à per­siennes vertes, un per­ron flan­qué de colonnes qui avaient la pré­ten­tion dis­crète des palaces qui ne cherchent pas à impres­sion­ner mais qui vous écrasent quand même par leur seule pré­sence. Ce n’é­tait pas le Ritz. Ce n’é­tait pas le Savoy. C’é­tait autre chose — quelque chose qui tenait du sana­to­rium de luxe, de la vil­la médi­ter­ra­néenne et du décor de ciné­ma, avec cette blan­cheur de stuc qui absor­bait la lumière de l’a­près-midi et la ren­voyait adou­cie, tami­sée, comme si le bâti­ment fabri­quait sa propre clarté.

La voi­ture s’ar­rê­ta. Un por­tier en uni­forme bor­deaux ouvrit la por­tière avec un empres­se­ment cal­cu­lé — ni trop vite, ce qui eût été ser­vile, ni trop lent, ce qui eût été inso­lent. Fle­ming mit le pied sur le gra­vier de l’al­lée et sen­tit sous sa semelle ce cris­se­ment par­ti­cu­lier des gra­viers de palace, ce son qui dit l’argent, le calme, l’entre-soi.

Il leva les yeux vers la façade. Quelque part au troi­sième étage, une per­sienne cla­qua dou­ce­ment dans un cou­rant d’air. Un pal­mier bruis­sait à sa droite. Et de quelque part — du jar­din, de la ter­rasse, de der­rière les haies de buis — lui par­vint un rire de femme, clair et bref comme un éclat de verre brisé.

Il n’y avait pas de guerre ici. Il y avait un hôtel blanc, un ciel bleu, un rire, et cette odeur de jas­min et d’iode qui était l’o­deur d’Es­to­ril et qui allait, pen­dant dix jours, deve­nir l’o­deur de sa vie.

*

Le hall. Sol en marbre crème. Colonnes. Un lustre cen­tral qui devait peser une tonne et qui pen­dait du pla­fond avec l’as­su­rance tran­quille des objets qui savent qu’ils ne tom­be­ront jamais. Des fau­teuils en cuir fauve dis­po­sés en constel­la­tions savantes — ni trop près, ni trop loin, cha­cun offrant l’illu­sion de l’in­ti­mi­té dans un espace public. Des tapis per­sans dont les cou­leurs pas­sées racon­taient des décen­nies de pas feu­trés. Et par­tout, sur chaque sur­face hori­zon­tale, des fleurs — des roses, des orchi­dées, des arums blancs — en com­po­si­tions si par­faites qu’elles en deve­naient presque sus­pectes, comme si la beau­té ici était un tra­vail à plein temps.

Fle­ming s’ap­pro­cha de la récep­tion. Der­rière le comp­toir en aca­jou, un homme mince aux che­veux gomi­nés et au sou­rire cali­bré consul­ta son registre.

— Com­man­der Fle­ming. Bien­ve­nue au Palá­cio. Chambre 214, comme conve­nu. Vue sur la mer et le jar­din. Le baga­giste va vous accompagner.

Fle­ming signa le registre. En tour­nant la page pour trou­ver la ligne vierge, il aper­çut des noms — des vrais noms et des faux, cer­tai­ne­ment, mêlés avec cette désin­vol­ture propre aux hôtels de guerre où tout le monde ment sur quelque chose. Il remar­qua un nom alle­mand, deux noms espa­gnols, un nom fran­çais, quelque chose qui res­sem­blait à un titre nobi­liaire rou­main. Le monde entier avait échoué ici, dans cet hôtel blanc au bord de l’At­lan­tique, comme les débris d’un nau­frage reje­tés par la marée sur une plage propre.

Le baga­giste — un gar­çon brun d’une ving­taine d’an­nées, vif, silen­cieux — prit sa valise et le gui­da vers l’as­cen­seur. Ils mon­tèrent dans une cabine en bois ver­ni dont le miroir lui ren­voya son visage : mâchoire car­rée, yeux bleu-gris, un nez qu’il avait cas­sé dans sa jeu­nesse et qui don­nait à son pro­fil quelque chose de légè­re­ment asy­mé­trique qu’il avait appris à consi­dé­rer comme du carac­tère. Il avait trente-trois ans. Il en parais­sait trente-cinq. La guerre vieillis­sait tout le monde, même ceux qui ne la fai­saient pas.

*

La chambre 214 était plus grande qu’il ne l’a­vait espé­ré. Un lit large recou­vert d’un des­sus-de-lit en coton blanc. Une coif­feuse. Un bureau en bois sombre. Deux fau­teuils tour­nés vers la fenêtre. Et la fenêtre elle-même — ouverte, avec ses per­siennes vertes rabat­tues contre le mur exté­rieur — don­nait sur le jar­din de l’hô­tel, une masse végé­tale dense et sombre où des pal­miers se mêlaient à des lau­riers-roses, des dra­gon­niers, des plantes qu’il ne savait pas nom­mer, et au-delà, entre les cimes, une bande bleue. La mer.

Fle­ming s’ap­pro­cha. Le jar­din exha­lait un par­fum com­po­site — terre humide, fleurs, résine, quelque chose de sucré qu’il attri­bua aux oran­gers dont il aper­ce­vait les fruits, en bas, petites boules d’or dans le feuillage vert fon­cé. Un arro­seur des­si­nait des arcs d’eau qui cap­taient la lumière et la décom­po­saient en micro-arcs-en-ciel éphé­mères. Quelque part, un oiseau qu’il n’a­vait jamais enten­du — pas un merle, pas un rouge-gorge, quelque chose de plus exo­tique, de plus liquide — chan­tait une phrase musi­cale absurde qu’il répé­tait en boucle comme un disque rayé de la nature.

Il pen­sa : c’est un piège.

Pas au sens lit­té­ral. Pas un piège d’es­pion, pas une embus­cade. Un piège de beau­té. L’en­droit était trop beau. Trop calme. Trop par­fu­mé. Il savait — il le savait dans ses os, avec cette intel­li­gence du corps que l’in­tel­li­gence de l’es­prit méprise mais qui a tou­jours rai­son — que les endroits trop beaux sont des endroits dan­ge­reux. Parce qu’ils vous endorment. Parce qu’ils vous font croire que le monde est doux. Et le monde n’est pas doux. Le monde, en novembre 1941, est un char­nier à ciel ouvert, et cet hôtel blanc avec ses oran­gers et son oiseau fou est une ano­ma­lie, une bulle, un men­songe magnifique.

Il posa sa valise sur le lit sans la défaire. Il ôta sa veste, retrous­sa ses manches. Il allu­ma une Mor­land et fuma debout à la fenêtre, regar­dant le jar­din, la mer, le ciel, cette dou­ceur por­tu­gaise qui lui tom­bait des­sus comme un voile.

Sa mis­sion. Éva­luer les réseaux d’in­for­ma­tion bri­tan­niques au Por­tu­gal. Ren­con­trer les contacts de la Naval Intel­li­gence. Rédi­ger un rap­port pour l’a­mi­ral God­frey. Rien d’hé­roïque. Rien de dan­ge­reux. Du papier, des conver­sa­tions, des déjeu­ners à l’am­bas­sade, des mémos rédi­gés en triple exem­plaire avec la prose consti­pée de l’ad­mi­nis­tra­tion mili­taire. Il serait là dix jours. Peut-être douze. Puis il ren­tre­rait à Londres, dans le noir, dans le froid, dans la guerre, et per­sonne ne sau­rait qu’il était venu ici, et ça n’au­rait aucune importance.

C’est ce qu’il croyait.

En bas, dans le jar­din, un homme tra­ver­sait la pelouse d’un pas lent. Grand, voû­té, les che­veux blancs, vêtu d’un cos­tume croi­sé d’une coupe impec­cable mais démo­dée — le genre de coupe qu’on fai­sait à Rome en 1935 et qu’on ne fai­sait plus nulle part. Il mar­chait seul, les mains der­rière le dos, la tête légè­re­ment incli­née, comme s’il cher­chait quelque chose dans l’herbe. Un roi sans royaume. Un fan­tôme en cos­tume croi­sé. Fle­ming ne savait pas encore qui il était, mais il le sau­rait bien­tôt — on savait tou­jours, au Palá­cio, qui étaient les fantômes.

La lumière bais­sait. Le bleu de la mer virait à l’ar­doise. Les pal­miers deve­naient des sil­houettes noires décou­pées contre un ciel qui pas­sait du doré au rose avec une len­teur de spec­tacle. Fle­ming écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier en por­ce­laine de l’hô­tel — un petit objet rond, blanc, frap­pé des ini­tiales PE en lettres dorées — et pen­sa : demain, le casino.

Ce fut sa der­nière pen­sée de la jour­née. La pre­mière pen­sée du len­de­main serait dif­fé­rente, plus trouble, char­gée de quelque chose qu’il ne savait pas encore nommer.

Mais pour l’ins­tant, il y avait cette chambre, cette fenêtre, ce silence qui n’en était pas un — des oiseaux, des vagues au loin, le mur­mure d’une conver­sa­tion en por­tu­gais mon­tant d’une ter­rasse en contre­bas, une cuillère tin­tant contre une tasse de café. La musique douce d’un monde qui fai­sait sem­blant d’être en paix.

Fle­ming fer­ma les per­siennes. L’obs­cu­ri­té revint, fami­lière, presque ras­su­rante. Il s’al­lon­gea sur le lit sans ôter ses chaus­sures — une habi­tude de sol­dat qu’il avait prise sans avoir jamais été sol­dat — et il fer­ma les yeux.

Dans le noir, der­rière ses pau­pières, il vit encore la lumière du Tage. Ce blanc. Ce bleu. Cette violence.

Il s’en­dor­mit avec.

Cha­pitre 2 — Le Palácio

Il se réveilla avec le goût du sel sur les lèvres.

Pen­dant quelques secondes, il ne sut pas où il était. Le pla­fond était trop blanc, trop haut. La lumière qui fil­trait à tra­vers les per­siennes n’a­vait pas la bonne cou­leur — pas le gris de Londres, pas cette clar­té malade de novembre anglais qui res­semble à de l’eau sale. Non. C’é­tait une lumière chaude, dorée, presque épaisse, qui décou­pait des lames obliques sur le sol de la chambre et des­si­nait sur le mur d’en face des lignes paral­lèles qui bou­geaient imper­cep­ti­ble­ment, comme si le soleil lui-même respirait.

Esto­ril. Oui.

Fle­ming se leva, pas­sa dans la salle de bain — car­re­lage blanc, robi­net­te­rie en cuivre, un miroir dans lequel il évi­ta de trop se regar­der — et se rasa avec soin. Le rasage était un rituel. Un homme qui se rase bien com­mence bien sa jour­née. C’é­tait une convic­tion stu­pide et il le savait, mais les convic­tions stu­pides sont les plus solides, et celle-ci avait l’a­van­tage de lui don­ner dix minutes de silence chaque matin, le blai­reau, le savon, la lame, le visage dans le miroir qui deve­nait len­te­ment présentable.

Il s’ha­billa. Pan­ta­lon de fla­nelle grise, che­mise blanche, bla­zer bleu marine. Pas de cra­vate. Il était en mis­sion, certes, mais il n’é­tait pas à Whi­te­hall, et l’ab­sence de cra­vate était une petite rébel­lion de vacan­cier qu’il s’au­to­ri­sait avec un plai­sir pué­ril. Il glis­sa ses Mor­land dans la poche inté­rieure de son bla­zer, véri­fia qu’il avait son bri­quet — un Ron­son chro­mé, cabos­sé, fidèle — et sortit.

*

Le cou­loir du deuxième étage était long, silen­cieux, recou­vert d’un tapis gre­nat qui absor­bait les pas comme du sable. Des appliques en bronze dif­fu­saient une lumière tami­sée qui sem­blait venir d’une autre époque — pas les années qua­rante, quelque chose d’an­té­rieur, de plus lent, l’é­clai­rage d’un monde où l’élec­tri­ci­té était encore un luxe et la hâte une vul­ga­ri­té. Des portes fer­mées s’a­li­gnaient de chaque côté, iden­tiques, numé­ro­tées en chiffres dorés, et der­rière cha­cune d’elles — Fle­ming le savait, le sen­tait — des vies entières se ter­raient, des secrets macé­raient dans le silence cli­ma­ti­sé, des gens atten­daient quelque chose : un visa, un télé­gramme, un miracle, la fin de la guerre, la fin de tout.

Il prit l’es­ca­lier plu­tôt que l’as­cen­seur. L’es­ca­lier était en marbre, large, avec une rampe en fer for­gé dont les volutes avaient été des­si­nées par quel­qu’un qui croyait encore que la beau­té des détails impor­tait. Au pre­mier étage, un homme en pei­gnoir de soie — les yeux bouf­fis, une ciga­rette éteinte au coin des lèvres, l’air d’un nau­fra­gé de luxe — le croi­sa sans le voir et dis­pa­rut dans un cou­loir laté­ral comme une appa­ri­tion de music-hall.

Le rez-de-chaus­sée. Le hall qu’il avait tra­ver­sé la veille pre­nait une autre dimen­sion dans la lumière du matin. Le lustre cen­tral, éteint, res­sem­blait main­te­nant à un grand ani­mal de cris­tal endor­mi. Les fau­teuils en cuir étaient vides — presque tous. Dans l’un d’eux, près d’une fenêtre, une vieille femme lisait un jour­nal en fran­çais. Elle por­tait une robe noire et des perles, beau­coup de perles, comme si les perles étaient une forme de pro­tec­tion, une armure de nacre contre les indi­gni­tés du monde. Elle ne leva pas les yeux.

Fle­ming tra­ver­sa le hall et sor­tit par les portes-fenêtres qui don­naient sur la terrasse.

*

La ter­rasse du Palá­cio Esto­ril était un théâtre.

Pas au sens méta­pho­rique — ou plu­tôt si, exac­te­ment au sens méta­pho­rique, mais avec une pré­ci­sion qui ren­dait la méta­phore presque lit­té­rale. Elle était dis­po­sée en gra­dins. Des tables rondes recou­vertes de nappes blanches des­cen­daient en paliers vers le jar­din, sépa­rées par des balus­trades basses et des jar­di­nières en pierre d’où débor­daient des géra­niums rouges et des bou­gain­vil­liers mauves. Chaque table était une loge. Chaque occu­pant, un acteur. Et la scène, c’é­tait le jar­din lui-même — cette masse végé­tale dense, verte, bruis­sante, qui s’é­ten­dait jus­qu’à une ligne de pins mari­times au-delà des­quels on devi­nait la mer.

Fle­ming s’as­sit à une table libre, légè­re­ment en retrait. Un ser­veur appa­rut — sur­git, plu­tôt, avec cette dis­cré­tion d’in­secte propre aux grands ser­veurs de palace, ces hommes qui n’ar­rivent jamais et ne partent jamais mais qui sont tou­jours là au moment exact où on les cherche.

— Café, s’il vous plaît. Noir. Et des toasts.

Le ser­veur incli­na la tête et s’ef­fa­ça. Fle­ming allu­ma une Mor­land et com­men­ça à regarder.

Regar­der. C’é­tait ce qu’il fai­sait de mieux. Ce qu’il fai­sait de pire aus­si, parce que regar­der sans agir est une forme de para­ly­sie, et Fle­ming, à trente-trois ans, com­men­çait à se deman­der si toute sa vie ne serait pas une longue para­ly­sie élé­gante — un homme assis dans des endroits inté­res­sants, obser­vant des gens inté­res­sants faire des choses inté­res­santes, et n’en fai­sant aucune lui-même.

Mais ce matin-là, sur cette ter­rasse, il y avait de quoi observer.

À trois tables de lui, un couple petit-déjeu­nait dans un silence qui avait la den­si­té du plomb. L’homme — la soixan­taine, le crâne dégar­ni, des lunettes rondes — beur­rait ses toasts avec une appli­ca­tion maniaque, comme si la répar­ti­tion exacte du beurre sur le pain était le der­nier pro­blème du monde qu’il pou­vait résoudre. La femme — plus jeune, brune, une beau­té lourde un peu fanée, des yeux de lionne fati­guée — fumait en regar­dant le jar­din. Ils ne se par­laient pas. Ils n’a­vaient pas besoin de se par­ler. Ils avaient cette inti­mi­té ter­rible des couples qui ont tout tra­ver­sé ensemble et qui savent que les mots ne servent plus à rien.

Fle­ming les recon­nut. Pas de vue — de des­crip­tion. Les rap­ports du Forei­gn Office qu’il avait lus à Londres men­tion­naient le roi Carol II de Rou­ma­nie et sa maî­tresse, Ele­na Lupes­cu, dite Mag­da, ins­tal­lés au Palá­cio depuis leur exil. Carol avait abdi­qué sous la pres­sion d’An­to­nes­cu et des Alle­mands. Il avait fui la Rou­ma­nie avec Mag­da, un chien, et — selon la légende — un wagon entier de tré­sors pillés dans les coffres de l’É­tat. Le chien était mort en route. Les tré­sors avaient en par­tie fon­du. Res­tait Mag­da. Fidèle, indé­ra­ci­nable, cette femme que tout Buca­rest avait haïe et que Carol avait choi­sie contre son trône, contre son fils, contre son pays.

Fle­ming les regar­da avec cette fas­ci­na­tion qu’il éprou­vait pour les puis­sants déchus — non pas de la com­pas­sion, quelque chose de plus froid, de plus inté­res­sé. L’é­tude d’un spé­ci­men. Un roi sans royaume est un ani­mal sans habi­tat : il conserve les gestes, les réflexes, l’al­lure, mais tout est déca­lé, tout sonne faux, comme un acteur qui conti­nue­rait à jouer après que le rideau est tom­bé et que la salle s’est vidée.

Carol beur­rait ses toasts. Mag­da fumait. Le soleil tom­bait sur leur table avec une indif­fé­rence magnifique.

*

Le café arri­va. Noir, ser­ré, brû­lant, dans une tasse en por­ce­laine si fine qu’elle en deve­nait presque trans­lu­cide. Fle­ming but une gor­gée et sen­tit la caféine frap­per sa conscience comme un petit mar­teau pré­cis. Le café por­tu­gais. Il y avait donc ça aus­si, dans ce pays : le café. Il but encore, et le monde devint plus net, plus décou­pé, comme si quel­qu’un avait tour­né la bague de mise au point d’un objectif.

Il balaya la ter­rasse du regard.

Près de la balus­trade, un homme seul lisait le Times — un vrai Times, celui de Londres, arri­vé avec trois jours de retard par la valise diplo­ma­tique ou par quelque cir­cuit impro­bable de contre­bande d’in­for­ma­tions. Il avait le teint cuit des hommes qui vivent sous des lati­tudes exces­sives, des mains larges, un air de mili­taire en civil. Bri­tan­nique, pro­ba­ble­ment. Ou un de ces Sud-Afri­cains qui res­semblent tel­le­ment aux Bri­tan­niques qu’ils pour­raient les rem­pla­cer sans que per­sonne ne s’en aperçoive.

Plus loin, un groupe de trois femmes par­lait en espa­gnol avec des rires qui mon­taient trop haut et retom­baient trop vite — le rire des gens qui s’en­nuient et qui essaient de ne pas le savoir. Elles por­taient des robes claires, des cha­peaux, des gants, tout l’at­ti­rail d’une classe sociale qui se cram­pon­nait à ses rituels comme à une bouée dans la tem­pête. Des femmes de diplo­mates, sans doute. Ou des femmes de rien du tout qui jouaient aux femmes de quelque chose — au Palá­cio, la fron­tière entre les deux était invisible.

Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne voyait pas immé­dia­te­ment. Ceux qu’il fal­lait cher­cher. Un homme assis très droit à une table d’angle, le dos au mur — posi­tion clas­sique de l’agent de ren­sei­gne­ment ou du para­noïaque, les deux caté­go­ries se che­vau­chant lar­ge­ment. Il lisait un jour­nal por­tu­gais avec une concen­tra­tion exces­sive, ce qui signi­fiait soit qu’il appre­nait le por­tu­gais, soit qu’il ne lisait pas du tout. Un autre, debout près des portes-fenêtres, qui sem­blait attendre quel­qu’un mais dont les yeux ne ces­saient de se dépla­cer sur la ter­rasse — de table en table, de visage en visage — avec le mou­ve­ment lent et sys­té­ma­tique d’un phare côtier.

Fle­ming nota men­ta­le­ment. C’é­tait un exer­cice qu’il pra­ti­quait depuis des années, un jeu d’en­fance deve­nu méthode pro­fes­sion­nelle : obser­ver, clas­ser, archi­ver. Chaque visage dans un tiroir. Chaque détail enre­gis­tré. La marque d’une montre. La coupe d’un cos­tume. La façon dont un homme tient sa tasse — par l’anse ou par le corps, et ce que cela dit de lui. Le lan­gage muet des choses. Fle­ming lisait ce lan­gage comme d’autres lisent le latin : avec une aisance acquise qui res­sem­blait à de l’instinct.

*

Il ter­mi­na son café, refu­sa un deuxième — la dis­ci­pline, même en ter­ri­toire neutre — et des­cen­dit les marches de la ter­rasse pour entrer dans le jardin.

Le jar­din du Palá­cio était un monde en soi.

Depuis la ter­rasse, il avait l’air domes­ti­qué — des pelouses, des mas­sifs, de l’ordre. Mais une fois dedans, on com­pre­nait que l’ordre n’é­tait qu’une façade. Les allées de gra­vier sinuaient entre des mas­sifs de plantes tro­pi­cales qui avaient pous­sé au-delà de toute inten­tion pay­sa­gère, for­mant des murs végé­taux denses, opaques, où des espèces incom­pa­tibles coha­bi­taient dans un désordre fer­tile : des pal­miers-dat­tiers voi­si­naient avec des camé­lias, des fou­gères arbo­res­centes côtoyaient des rosiers, des dra­gon­niers cen­te­naires — ces arbres étranges, ven­trus, aux branches tor­dues qui semblent venus d’un autre âge géo­lo­gique — mon­taient la garde comme des sen­ti­nelles antédiluviennes.

L’air était dif­fé­rent dans le jar­din. Plus humide, plus dense, char­gé d’o­deurs qui se super­po­saient en couches — la terre mouillée en des­sous, puis le jas­min, puis quelque chose de plus vert, de plus cru, l’o­deur de la sève et de la chlo­ro­phylle, et par-des­sus tout, por­tée par des bouf­fées inter­mit­tentes quand le vent venait de la mer, cette sali­ni­té atlan­tique qui rap­pe­lait que l’o­céan était là, der­rière les pins, immense et patient.

Fle­ming mar­cha. L’al­lée tour­nait, des­cen­dait légè­re­ment, pas­sait sous une per­go­la cou­verte de gly­cine — pas en fleur, en novembre, mais la struc­ture tor­due des tiges suf­fi­sait à créer un tun­nel végé­tal d’une beau­té tour­men­tée. Un banc en pierre, à l’ombre d’un magno­lia. Un bas­sin où des pois­sons rouges tra­çaient des tra­jec­toires lentes dans une eau sombre. Un chat — tigré, maigre, abso­lu­ment indif­fé­rent à l’exis­tence humaine — tra­ver­sa l’al­lée devant lui et dis­pa­rut dans un mas­sif d’hor­ten­sias comme s’il avait un ren­dez-vous urgent avec quel­qu’un de plus important.

Ce jar­din. Fle­ming sen­tait que ce jar­din était essen­tiel. Pas seule­ment beau — essen­tiel. C’é­tait le lieu où les masques tom­baient, où les cou­loirs de l’hô­tel débou­chaient sur quelque chose de plus vrai, de plus sau­vage. Le Palá­cio était un théâtre. Le jar­din était les cou­lisses. Et dans les cou­lisses, on trou­vait tou­jours les vraies histoires.

*

Il trou­va la pis­cine. Elle était au bout d’une allée de cyprès, rec­tan­gu­laire, entou­rée de chaises longues en teck ali­gnées avec une rigueur mili­taire. Per­sonne ne nageait — le mois de novembre décou­ra­geait même les plus opti­mistes — mais un homme était allon­gé sur une chaise, en cos­tume com­plet, les yeux fer­més, le visage offert au soleil comme un tour­ne­sol sur mesure chez un bon tailleur.

Fle­ming pas­sa sans s’ar­rê­ter. Plus loin, un esca­lier en pierre des­cen­dait vers une grille en fer for­gé au-delà de laquelle on aper­ce­vait la route, et de l’autre côté de la route, le casino.

Le Casi­no Esto­ril. Il le regar­da un moment, à tra­vers les bar­reaux de la grille, comme on regarde une cage dont on ne sait pas encore si c’est soi qui est dedans ou dehors. Le bâti­ment était moderne — enfin, moderne à la façon des années trente, c’est-à-dire déjà un peu démo­dé, avec cette géo­mé­trie Art Déco qui avait l’ar­ro­gance des lignes droites et la naï­ve­té de croire que le monde pou­vait être mis en forme. Façade blanche, évi­dem­ment. Tout était blanc dans ce pays. Blanc et lumi­neux et propre et neutre, comme si la cou­leur elle-même était un par­ti pris que le Por­tu­gal refu­sait de prendre.

Ce soir. Il irait ce soir.

*

Il remon­ta par un che­min dif­fé­rent et débou­cha sur une par­tie du jar­din qu’il n’a­vait pas encore vue — un espace plus intime, pro­té­gé par des haies hautes, avec un kiosque en fer peint en blanc dont la pein­ture s’é­caillait par endroits, lais­sant appa­raître des couches anté­rieures — vert, puis bleu, puis un rouge pas­sé qui datait peut-être de l’i­nau­gu­ra­tion de l’hô­tel, trente ans plus tôt. Archéo­lo­gie domes­tique. Fle­ming aimait ça. Les couches. Les strates. Ce qui est dessous.

C’est là qu’il la revit. Mag­da Lupescu.

Elle était assise dans le kiosque, seule. Sans Carol. Sans les perles — non, avec les perles, les perles étaient tou­jours là, mais le reste avait chan­gé. La lionne fati­guée de la ter­rasse avait cédé la place à autre chose, quelque chose de plus concen­tré, de plus vigi­lant. Elle lisait un livre — en fran­çais, il aper­çut la cou­ver­ture blanche de Gal­li­mard — et sa manière de lire était étrange. Elle ne tour­nait pas les pages. Elle tenait le livre ouvert à la même page depuis qu’il l’ob­ser­vait, et ses yeux ne bou­geaient pas. Elle ne lisait pas. Elle se cachait der­rière le livre. Elle uti­li­sait le livre comme un paravent, un mur de papier entre elle et le monde.

Fle­ming hési­ta. La poli­tesse dic­tait de pas­ser son che­min. La curio­si­té — cette curio­si­té qui était chez lui une force aus­si irré­sis­tible que la faim — dic­tait autre chose.

La curio­si­té gagna.

— Par­don­nez-moi. Est-ce que ce banc est pris ?

Il dési­gnait un banc en pierre à quelques mètres du kiosque. La ques­tion était absurde — le jar­din était vide, il y avait cin­quante bancs dis­po­nibles — et ils le savaient tous les deux. Mag­da le regar­da par-des­sus son livre. Ses yeux étaient d’un brun très fon­cé, presque noir, avec quelque chose de dur au fond — un noyau de résis­tance, de méfiance, le regard d’une femme qui a été trop sou­vent tra­hie pour faire confiance à un sourire.

— Les bancs n’ap­par­tiennent à per­sonne, dit-elle en anglais. Comme les pays, apparemment.

Fle­ming sou­rit. Il s’as­sit. Il n’a­vait rien pré­pa­ré — pas de ques­tion, pas de stra­té­gie. Il vou­lait sim­ple­ment être là, près de cette femme qui avait été la maî­tresse d’un roi et qui lisait seule dans un kiosque écaillé, dans un jar­din d’exil, au bout de l’Europe.

Ils res­tèrent silen­cieux un moment. Ce n’é­tait pas un silence gêné. C’é­tait un silence de jar­din — plein d’oi­seaux, de bruis­se­ments, du mur­mure loin­tain de la mer. Le silence de deux étran­gers qui n’ont aucune rai­son de se par­ler et qui en tirent un confort paradoxal.

Ce fut elle qui bri­sa le silence, sans lever les yeux de son livre qu’elle ne lisait tou­jours pas :

— Vous êtes anglais.

— C’est si visible ?

— Le bla­zer. La mâchoire. Et cette façon de s’as­seoir sur un banc comme si vous ren­diez un ser­vice au banc.

Fle­ming rit. Un vrai rire, pas un rire social. Elle avait de l’es­prit. Les rap­ports du Forei­gn Office ne men­tion­naient pas l’es­prit de Mag­da Lupes­cu. Ils men­tion­naient son influence sur Carol, sa rapa­ci­té sup­po­sée, ses ori­gines juives que l’a­ris­to­cra­tie rou­maine lui avait jetées au visage pen­dant vingt ans. Ils ne men­tion­naient pas qu’elle était drôle.

— Ian Fle­ming, dit-il. Atta­ché naval. Rien de passionnant.

— Ele­na Lupes­cu. Rien de pas­sion­nant non plus.

Elle avait dit son vrai pré­nom — Ele­na, pas Mag­da. Comme si le Palá­cio était un lieu où l’on pou­vait se débar­ras­ser de son per­son­nage public le temps d’une conver­sa­tion de jar­din. Ou comme si elle tes­tait Fle­ming, pour voir s’il savait qui elle était. Il savait. Elle savait qu’il savait. Et cette double connais­sance, non dite, créa entre eux une com­pli­ci­té minus­cule — la com­pli­ci­té des gens qui mentent tous les deux et qui le savent tous les deux.

— Vous allez res­ter long­temps ? demanda-t-elle.

— Dix jours. Peut-être douze.

— Nous, cela fait un an. Carol dit que c’est tem­po­raire. Il dit cela tous les matins. Tem­po­raire. Comme si le mot pou­vait empê­cher le temps de pas­ser. Un an de tem­po­raire, ça fait quoi ? De la per­ma­nence, je suppose.

Elle fer­ma son livre. Colette. C’é­tait du Colette. Fle­ming aper­çut le titre — La Chatte — et pen­sa que c’é­tait un choix par­fait pour cette femme : Colette, la seule écri­vaine qui com­pre­nait que l’a­mour est un sport de combat.

— Cet hôtel, dit Mag­da en regar­dant le jar­din autour d’elle, comme si elle le voyait pour la pre­mière fois ou pour la der­nière. Cet hôtel est un pur­ga­toire. Vous savez ce qu’est le pur­ga­toire ? Ce n’est ni l’en­fer ni le para­dis. C’est l’at­tente. On attend que quel­qu’un décide si vous allez mon­ter ou des­cendre. Et pen­dant que vous atten­dez, on vous sert du café et on vous fait signer des registres.

Fle­ming ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait cette femme qui avait par­ta­gé la couche d’un roi, pro­vo­qué un scan­dale qui avait ébran­lé une monar­chie, tra­ver­sé l’Eu­rope en guerre avec des bijoux dans ses valises et la haine de tout un pays sur les épaules, et qui était là, dans un kiosque à la pein­ture écaillée, à résu­mer sa condi­tion en trois phrases d’un cynisme triste.

— Et le roi ? deman­da-t-il dou­ce­ment. Il attend aussi ?

Mag­da eut un sou­rire. Pas un sou­rire joyeux. Un sou­rire qui conte­nait des années — des années de pro­to­cole, de chu­cho­te­ments, de dîners offi­ciels où elle n’é­tait pas invi­tée, de jour­naux qui l’ap­pe­laient l’a­ven­tu­rière, la juive, la putain.

— Carol ne sait pas qu’il attend. C’est son talent. Il croit que chaque jour est un jour de plus vers le retour. Moi, je sais que chaque jour est un jour de plus vers nulle part. Mais je ne le lui dis pas. À quoi bon ? Les rois ont besoin de croire. Sinon ils ne sont plus rois. Ils sont juste des vieillards dans de beaux costumes.

Elle se leva. Le livre sous le bras. Les perles lui­sant dou­ce­ment dans la lumière fil­trée du kiosque.

— Bien­ve­nue au Palá­cio, mon­sieur Fle­ming. Vous ver­rez. On s’ha­bi­tue. C’est le pire.

Elle s’é­loi­gna dans l’al­lée, sil­houette sombre entre les mas­sifs verts, et Fle­ming la regar­da par­tir en pen­sant qu’elle venait de lui dire quelque chose d’im­por­tant — pas sur l’hô­tel, pas sur l’exil, mais sur la nature même des lieux inter­mé­diaires, ces lieux où la vie est sus­pen­due et où les gens deviennent len­te­ment les fan­tômes d’eux-mêmes.

*

Il pas­sa le reste de la mati­née à explorer.

Le res­tau­rant du Palá­cio — une salle oblongue avec des baies vitrées don­nant sur la mer, des tables rondes, des chaises tapis­sées de velours bor­deaux, et cette odeur par­ti­cu­lière des salles à man­ger de palace, mélange de cire, de pain chaud et de fleurs cou­pées. Un maître d’hô­tel spec­tral lui indi­qua qu’on ser­vait le déjeu­ner à par­tir de treize heures et le dîner à par­tir de vingt heures, et que les mes­sieurs étaient priés de por­ter une veste.

Le bar — ah, le bar. C’é­tait le cœur de l’hô­tel, le vrai centre gra­vi­ta­tion­nel, et Fle­ming le com­prit dès qu’il y mit les pieds. Une pièce lam­bris­sée de bois sombre — noyer ? aca­jou ? — avec un comp­toir long, lus­tré, der­rière lequel des bou­teilles s’a­li­gnaient comme des sol­dats de verre. Des tabou­rets hauts. Des tables basses entou­rées de fau­teuils pro­fonds. Un éclai­rage tami­sé même en plein jour, parce que le bar était le seul endroit du Palá­cio où le soleil n’a­vait pas le droit d’en­trer, le seul lieu voué à l’ombre dans cet hôtel de lumière. Et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’on y disait les choses qu’on ne disait nulle part ailleurs.

Le bar­man — la tren­taine, des mains de pia­niste, un visage por­tu­gais aux traits nets — essuyait des verres avec la len­teur rituelle des bar­mans du monde entier. Il salua Fle­ming d’un signe de tête, comme s’il le connais­sait déjà, comme s’il connais­sait tout le monde — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Les bar­mans des grands hôtels en savent plus que les ser­vices secrets. Ils voient qui boit avec qui, qui boit trop, qui boit seul. Ils entendent les conver­sa­tions que les clients croient mur­mu­rer mais qu’en réa­li­té ils pro­noncent à voix haute parce que l’al­cool est un ampli­fi­ca­teur, et les bar­mans sont des antennes.

— Qu’est-ce que vous recom­man­dez ? deman­da Fleming.

— Il est onze heures du matin, monsieur.

— Je n’ai pas deman­dé l’heure. J’ai deman­dé une recommandation.

Le bar­man sou­rit. Le sou­rire pro­fes­sion­nel de l’homme qui ne juge pas — ou qui juge en silence, ce qui revient au même.

— Un por­to blanc. Sec. En apé­ri­tif. C’est la cou­tume ici.

Le por­to arri­va dans un petit verre. Pâle, froid, avec une séche­resse qui sur­prit Fle­ming — il s’at­ten­dait à quelque chose de sucré, de lourd, et c’é­tait tout le contraire : un goût de noix, d’a­mande, de sali­ni­té, un goût qui avait la cou­leur de ce pays. Il but len­te­ment, assis au comp­toir, et regar­da le bar se rem­plir — imper­cep­ti­ble­ment, par petites vagues, comme la marée.

Un homme entra. Puis deux. Puis un groupe. Des conver­sa­tions s’al­lu­maient comme des bou­gies dans une église — une ici, une là, cha­cune avec sa flamme par­ti­cu­lière, sa langue par­ti­cu­lière. Fle­ming enten­dit de l’an­glais, de l’al­le­mand, du fran­çais, du por­tu­gais, quelque chose qui res­sem­blait à du hon­grois, et au fond de la salle, dans un fau­teuil pro­fond, un homme qui par­lait tout seul dans une langue qu’il n’i­den­ti­fia pas — du rou­main, peut-être, ou une forme de prière, ou de folie. Au Palá­cio, les trois se confondaient.

*

Il déjeu­na seul au res­tau­rant. Sole grillée, riz, salade. Un vin blanc du Dou­ro qui avait le goût de la pierre chaude et du citron. Il man­gea face à la fenêtre, regar­dant la mer, pen­sant à rien — ou plu­tôt pen­sant à tout en même temps, ce qui revient au même. La mis­sion. Le rap­port. L’am­bas­sa­deur qu’il ver­rait à seize heures — ren­dez-vous déca­lé, Bridges avait lais­sé un mes­sage à la récep­tion. Carol et Mag­da. Le bar. Le casi­no, ce soir.

Il pen­sa aus­si à Londres. À son bureau du Room 39, l’A­mi­rau­té, la pièce où l’a­mi­ral God­frey coor­don­nait les opé­ra­tions de ren­sei­gne­ment naval et où Fle­ming ser­vait d’as­sis­tant per­son­nel — un titre flat­teur pour une fonc­tion qui consis­tait essen­tiel­le­ment à rédi­ger des mémos, à trier du cour­rier clas­si­fié et à inven­ter des plans que per­sonne n’exé­cu­te­rait jamais. Ses plans. C’é­tait sa spé­cia­li­té secrète, sa contri­bu­tion la plus étrange à l’ef­fort de guerre : inven­ter des opé­ra­tions. Des scé­na­rios. Des intrigues. L’O­pé­ra­tion Gol­de­neye — un plan de résis­tance en cas d’in­va­sion alle­mande de l’Es­pagne et du Por­tu­gal. L’O­pé­ra­tion Ruth­less — un stra­ta­gème déli­rant qui consis­tait à pié­ger un avion alle­mand pour voler une machine Enig­ma. Des fic­tions opé­ra­tion­nelles. Des romans qui n’en por­taient pas encore le nom.

Fle­ming repous­sa son assiette. Le ser­veur appor­ta un café. Il le but en regar­dant deux mouettes se dis­pu­ter un mor­ceau de quelque chose sur la balus­trade de la ter­rasse, et il pen­sa — avec cette luci­di­té cruelle qu’il retour­nait contre lui-même comme une lame — qu’il était un homme dont le vrai talent était d’in­ven­ter des his­toires, et que ce talent ne ser­vait à rien dans une guerre où les his­toires tuaient des gens ou ne tuaient per­sonne, sans entre-deux possible.

*

L’a­près-midi glis­sa. Il ren­con­tra l’am­bas­sa­deur à la chan­cel­le­rie de Lis­bonne — un homme affable, pru­dent, qui lui expli­qua la situa­tion du Por­tu­gal avec des péri­phrases de diplo­mate et lui remit une liste de contacts à voir pen­dant son séjour. Des noms. Des adresses. Des notes grif­fon­nées. Fle­ming ran­gea le tout dans la poche inté­rieure de son bla­zer, à côté de ses ciga­rettes, et res­sor­tit dans la lumière.

Il prit un taxi pour ren­trer à Esto­ril. Le chauf­feur condui­sait comme si les règles de la route étaient des sug­ges­tions option­nelles, et Fle­ming, cram­pon­né à la poi­gnée de la por­tière, eut le loi­sir d’ob­ser­ver la côte défi­ler — des plages, des rochers, des vil­las, des pêcheurs rac­com­mo­dant des filets sur la grève, et par­tout cette lumière, cette lumière de fin d’a­près-midi qui tou­chait les choses avec une ten­dresse de peintre et les ren­dait plus belles qu’elles n’a­vaient le droit de l’être.

Il arri­va au Palá­cio à dix-huit heures. Le soleil des­cen­dait der­rière les pins. Le hall était plus ani­mé qu’au matin — des voix, des par­fums, des gens en tenue de soi­rée qui com­men­çaient à conver­ger vers le bar comme des papillons vers la lumière, sauf qu’i­ci c’é­tait vers l’ombre, l’ombre du bar, l’ombre pro­tec­trice où l’on pou­vait boire et par­ler et men­tir et être soi-même, ce qui reve­nait sou­vent au même.

Fle­ming mon­ta se chan­ger. Il pas­sa un cos­tume sombre, remit une cra­vate — une conces­sion au soir — et redescendit.

Le bar l’attendait.

Et le casi­no, de l’autre côté de la rue, dans la nuit nais­sante, avec ses lumières qui com­men­çaient à s’al­lu­mer une à une comme les yeux d’une bête qui se réveille.

Ce soir.

Cha­pitre 3 — Le casino

Il tra­ver­sa la rue à vingt et une heures.

Ce n’é­tait pas une rue — c’é­tait une fron­tière. Trente mètres de bitume entre le Palá­cio et le casi­no, trente mètres que l’on fran­chis­sait à pied, en voi­ture ou en pen­sée, et de l’autre côté tout chan­geait. L’hô­tel était le jour. Le casi­no était la nuit. L’hô­tel était le refuge, le lieu où l’on se repo­sait, où l’on fai­sait sem­blant d’être ce que l’on pré­ten­dait être. Le casi­no était l’a­rène, le lieu où l’on jouait — pas seule­ment aux cartes, pas seule­ment à la rou­lette, mais à être vivant, à être riche, à être chan­ceux, à être quel­qu’un d’autre.

Fle­ming fran­chit les portes vitrées et entra.

*

Le hall du Casi­no Esto­ril sen­tait le marbre froid, le par­fum de femme et quelque chose de plus sub­til — l’a­dré­na­line. Pas l’a­dré­na­line bru­tale du com­bat ou de la peur, mais l’a­dré­na­line lente, insi­dieuse, du jeu. Cette ten­sion par­ti­cu­lière qui flotte dans l’air des casi­nos comme un gaz invi­sible et qui entre par les pores de la peau, par les narines, par les yeux, et qui vous dit : ici, tout est pos­sible. Ici, les lois ordi­naires du monde sont sus­pen­dues. L’argent cir­cule. Les for­tunes changent de mains. Et vous — oui, vous, avec votre cos­tume sombre et votre cra­vate et votre verre vide — vous pour­riez être celui à qui tout arrive ce soir.

C’est un men­songe, bien sûr. Le casi­no ne donne rien. Le casi­no prend. Mais c’est un men­songe si bien construit, si par­fai­te­ment enve­lop­pé dans le velours et le cris­tal et la lumière tami­sée, que même les intel­li­gences les plus aiguës finissent par y croire — ne serait-ce qu’une seconde, ne serait-ce que le temps de poser un jeton sur le tapis.

Fle­ming connais­sait ce men­songe. Il l’aimait.

Il tra­ver­sa le hall, pas­sa devant le ves­tiaire où un employé pre­nait les cha­peaux et les man­teaux avec la gra­vi­té d’un prêtre rece­vant des offrandes, et mon­ta l’es­ca­lier qui menait aux salles de jeu. L’es­ca­lier était large, recou­vert d’un tapis rouge — rouge, pas gre­nat, pas bor­deaux, rouge, le rouge du sang et de l’argent et des lèvres de femme, le rouge qui dit : vous quit­tez le monde réel. En haut des marches, une double porte capi­ton­née. Un por­tier en livrée. Et der­rière la porte, le bruit.

Le bruit d’un casi­no est unique. Ce n’est pas un vacarme. Ce n’est pas un brou­ha­ha. C’est un mur­mure ampli­fié, une somme de sons dis­crets qui pro­duisent ensemble quelque chose de presque musi­cal — le cli­que­tis des jetons, le ron­ron­ne­ment de la bille de rou­lette, le frois­se­ment des cartes qu’on dis­tri­bue, les voix basses des joueurs, les voix plus basses encore des crou­piers, et de temps en temps, sur­gis­sant de cette nappe sonore comme une bulle à la sur­face d’un étang, un éclat — un rire, une excla­ma­tion, le choc d’un verre posé trop vite sur une table. Fle­ming s’ar­rê­ta un ins­tant sur le seuil, comme on s’ar­rête sur le bord d’un plon­geoir, et il écouta.

Puis il entra.

*

La grande salle de jeu du Casi­no Esto­ril était un rec­tangle de lumière. Des lustres en cris­tal — six, il les comp­ta par réflexe — pen­daient du pla­fond à inter­valles régu­liers, cha­cun irra­diant une clar­té chaude, dorée, qui tom­bait sur les tables de jeu comme des pro­jec­teurs de théâtre sur une scène. Le reste de la salle res­tait dans une semi-obs­cu­ri­té com­plice — les murs ten­dus de tis­su sombre, les colonnes en faux marbre, les recoins où des fau­teuils invi­taient à l’ob­ser­va­tion. Le contraste était cal­cu­lé : la lumière pour les tables, l’ombre pour tout le reste. On voyait les mains des joueurs, leurs jetons, leurs cartes. On ne voyait pas néces­sai­re­ment leurs visages.

Fle­ming s’a­van­ça len­te­ment, les mains dans les poches, avec cette démarche de flâ­neur qu’il adop­tait dans les lieux incon­nus — pas trop rapide, pas trop lente, le rythme d’un homme qui est chez lui par­tout parce qu’il n’est chez lui nulle part.

La rou­lette d’a­bord. Trois tables, cha­cune entou­rée d’une grappe de joueurs aux phy­sio­no­mies diverses — des visages ten­dus, des visages impas­sibles, des visages déjà vain­cus qui conti­nuaient par iner­tie, par super­sti­tion, par cette convic­tion absurde que la chance tourne et que la pro­chaine fois sera la bonne. Un vieil homme en smo­king jouait sur les numé­ros avec une méthode qui sem­blait impli­quer des cal­culs com­plexes et une foi inébran­lable dans les mathé­ma­tiques, ce qui au casi­no est la forme la plus élé­gante du sui­cide finan­cier. Une femme blonde, jeune, très maquillée, posait ses jetons au hasard avec des gestes de som­nam­bule — elle ne jouait pas, elle effec­tuait un rituel dont le sens lui échap­pait mais auquel elle se sou­met­tait par habi­tude ou par déses­poir. Le crou­pier, impas­sible, lan­çait la bille. La bille tour­nait. Le monde rétré­cis­sait autour de cette bille minus­cule, de ce petit objet d’i­voire qui conte­nait, pen­dant les quelques secondes de sa rota­tion, toute l’es­pé­rance et toute la ter­reur de l’es­pèce humaine.

Fle­ming pas­sa. La rou­lette ne l’in­té­res­sait pas. Trop méca­nique. Trop imper­son­nel. Le joueur contre la roue — il n’y a pas de duel, pas de regard, pas de psy­cho­lo­gie. Juste les nombres et le hasard, cette com­bi­nai­son mortelle.

Il cher­chait autre chose.

Le bac­ca­ra.

*

La table de bac­ca­ra était au fond de la salle, dans un espace légè­re­ment sur­éle­vé, sépa­ré du reste par une balus­trade basse qui créait une fron­tière invi­sible — le car­ré VIP, le saint des saints, l’en­droit où les mises n’a­vaient plus rien de rai­son­nable et où les joueurs n’é­taient plus des ama­teurs mais des pro­fes­sion­nels du risque. Ou des fous. La fron­tière entre les deux, au bac­ca­ra, est une ques­tion de perspective.

Fle­ming s’ap­pro­cha. Il ne s’as­sit pas — pas ce soir, pas encore. Il res­ta debout, légè­re­ment en retrait, un verre de whis­ky à la main qu’il avait pris au pas­sage sans s’en rendre compte, et il regarda.

Six joueurs autour de la table. Un crou­pier. Un chef de par­tie debout der­rière le crou­pier, les bras croi­sés, sur­veillant les opé­ra­tions avec l’in­ten­si­té silen­cieuse d’un arbitre de boxe. La table elle-même — un ovale de feu­trine verte, ce vert par­ti­cu­lier des tables de jeu qui ne res­semble à aucun autre vert de la nature, un vert arti­fi­ciel, un vert d’argent, un vert qui dit : ici, les règles sont différentes.

Les jetons étaient empi­lés devant chaque joueur en colonnes inégales — cer­taines hautes, d’autres basses, et cette géo­gra­phie des colonnes racon­tait déjà une his­toire, l’his­toire de la soi­rée, qui gagnait, qui per­dait, qui résis­tait. Fle­ming lut les colonnes comme on lit un texte. Trois joueurs en dif­fi­cul­té. Deux qui tenaient. Et un —

Et un.

*

Il était assis au centre de la table, face au crou­pier, dans la posi­tion du ban­quier — celui qui tient la main, celui contre qui les autres jouent. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, peut-être moins, peut-être plus — le genre de visage que l’âge n’al­tère pas vrai­ment mais patine, comme il patine le cuir ou le bois noble. Des che­veux blonds cou­pés très court, presque ras, qui accen­tuaient la géo­mé­trie du crâne — un crâne ger­ma­nique, large, régu­lier, le crâne d’une race qui croit aux struc­tures. Des yeux gris. Pas bleus, pas verts — gris, de ce gris métal­lique des ciels d’hi­ver du Nord, un gris sans cha­leur et sans froi­deur, un gris de neu­tra­li­té par­faite qui ne révé­lait abso­lu­ment rien. Des mains — c’est ce que Fle­ming remar­qua ensuite, les mains. Longues, sèches, les doigts fuse­lés, les ongles cou­pés court et nets. Des mains qui mani­pu­laient les jetons sans bruit, avec une éco­no­mie de gestes qui confi­nait à l’art. Pas de mou­ve­ment inutile. Pas de tic. Pas de trem­ble­ment. Rien.

L’homme por­tait un cos­tume anthra­cite d’une coupe ber­li­noise — les épaules légè­re­ment plus larges qu’une coupe anglaise, la taille plus ajus­tée, ce qui don­nait à la sil­houette une allure à la fois mar­tiale et élé­gante. Che­mise blanche. Cra­vate en soie noire. Un bou­ton de man­chette en or — dis­cret, sans mono­gramme. Pas de bague. Pas de montre visible. L’ab­sence d’or­ne­ment comme orne­ment ultime.

Il jouait.

Fle­ming le regar­da jouer. C’est-à-dire que Fle­ming regar­da un homme accom­plir quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu accom­pli de cette façon — avec cette com­bi­nai­son de pré­ci­sion, de calme et de ce qu’il fau­drait bien appe­ler de la beau­té. Parce que c’é­tait beau. La façon dont il retour­nait ses cartes — len­te­ment, du bout des doigts, sans les regar­der tout de suite, comme s’il savait déjà ce qu’elles conte­naient et que le geste de les révé­ler n’é­tait qu’une for­ma­li­té, une poli­tesse faite au hasard. La façon dont il annon­çait ses déci­sions — ban­co, sui­vi, passe — d’une voix basse, neutre, sans inflexion, la voix d’un homme qui ne s’a­dresse pas aux autres joueurs mais à lui-même, ou peut-être aux cartes, ou peut-être à per­sonne. La façon dont il gagnait — sans sou­rire, sans triomphe, sans même un chan­ge­ment d’ex­pres­sion, comme si gagner était un état natu­rel et non une vic­toire, comme si l’argent qui affluait vers lui n’é­tait qu’un effet secon­daire d’un pro­ces­sus plus pro­fond, un pro­ces­sus qui n’a­vait rien à voir avec l’argent.

Fle­ming but une gor­gée de whis­ky. Il ne sen­tit pas le goût.

L’homme gagnait. Métho­di­que­ment. Pas à chaque main — il per­dait par­fois, et quand il per­dait, il ne chan­geait rien, ni la pos­ture ni l’ex­pres­sion ni le rythme, il encais­sait la perte avec la même indif­fé­rence polie qu’il accueillait le gain, et cette indif­fé­rence était son arme la plus redou­table, parce qu’elle désta­bi­li­sait les autres joueurs. Un joueur qui ne réagit pas est un joueur qu’on ne peut pas lire. Et un joueur qu’on ne peut pas lire est un joueur qu’on ne peut pas battre — non pas parce qu’il est meilleur, mais parce qu’il n’existe pas. Il est un mur. Un miroir. Un trou dans le tis­su de la réa­li­té où les émo­tions des autres tombent et ne reviennent pas.

Fle­ming obser­va les autres joueurs. Ils le sen­taient. Celui qui était assis à la gauche de l’Al­le­mand — un Espa­gnol, peut-être, brun, agi­té, une mous­tache fine — trans­pi­rait légè­re­ment aux tempes et ses mises deve­naient erra­tiques, trop hautes puis trop basses, le signe infaillible d’un homme qui perd son sang-froid. Celui d’en face — un Anglais, Fle­ming le devi­na à la coupe du cos­tume et à la rigi­di­té du dos — jouait avec une cor­rec­tion méca­nique qui dis­si­mu­lait mal une fureur crois­sante. Il per­dait avec digni­té, c’est-à-dire qu’il per­dait en silence, ce qui chez un Anglais est la forme la plus vio­lente de rage.

L’Al­le­mand ne les voyait pas. Ou plu­tôt, il les voyait mais ne les regar­dait pas. Il y avait une dif­fé­rence, et Fle­ming — qui connais­sait cette dif­fé­rence mieux que qui­conque, parce que c’é­tait la sienne — la per­çut immé­dia­te­ment. L’Al­le­mand voyait tout. Il enre­gis­trait tout. Mais il ne don­nait rien en retour. Il absor­bait l’in­for­ma­tion comme un trou noir absorbe la lumière — silen­cieu­se­ment, tota­le­ment, irréversiblement.

*

La par­tie dura. Fle­ming res­ta debout, immo­bile, pen­dant presque deux heures. Il chan­gea de verre deux fois — whis­ky, puis whis­ky encore, parce que la constance dans le choix de la bois­son est la seule constance sur laquelle un homme puisse comp­ter dans un casi­no. Il fuma trois Mor­land. Il ne par­la à per­sonne. Il ne regar­da per­sonne d’autre que l’Al­le­mand. Et pen­dant ces deux heures, quelque chose se pro­dui­sit en lui — quelque chose qu’il ne com­prit pas sur le moment et qu’il ne com­pren­drait que bien plus tard, des années plus tard, devant une machine à écrire en Jamaïque.

Il com­men­ça à inventer.

Pas consciem­ment. Pas déli­bé­ré­ment. Mais de la même façon que l’œil invente des formes dans les nuages ou que l’o­reille invente des mélo­dies dans le bruit du vent — auto­ma­ti­que­ment, inévi­ta­ble­ment, par une opé­ra­tion de l’es­prit qui n’a pas de nom mais qui est peut-être ce qu’on appelle l’i­ma­gi­na­tion, ou la folie, ou le génie, et qui n’est en réa­li­té rien d’autre que l’in­ca­pa­ci­té de cer­tains cer­veaux à regar­der le réel sans le transformer.

Fle­ming regar­dait l’Al­le­mand et il voyait autre chose. Il voyait un per­son­nage. Un homme dans un roman qui n’exis­tait pas encore, un roman dont il ne connais­sait ni le titre ni l’in­trigue ni le pre­mier mot, mais dont il sen­tait la pré­sence avec la cer­ti­tude phy­sique d’un homme qui sent venir l’o­rage. L’Al­le­mand deve­nait, sous son regard, quelque chose de plus que lui-même — un arché­type, un sym­bole, l’in­car­na­tion d’une idée qui n’a­vait pas encore de forme mais qui en cher­chait une avec l’ur­gence d’un papillon sor­tant de sa chrysalide.

Un méchant. Voi­là ce que Fle­ming voyait. Un méchant magni­fique. Un méchant qui ne crie pas, qui ne menace pas, qui ne porte pas de cica­trice ni de monocle ni aucun des attri­buts gros­siers de la vile­nie de ciné­ma. Un méchant qui joue aux cartes avec des mains par­faites et qui gagne parce qu’il n’a rien à perdre — pas parce qu’il est riche, mais parce que quelque chose en lui est déjà mort, et que les morts n’ont peur de rien.

Le Chiffre.

Le mot n’exis­tait pas encore. Il n’exis­te­rait que dans douze ans. Mais la graine était là, ce soir-là, dans cette salle de casi­no éclai­rée par six lustres en cris­tal, devant cette table de bac­ca­ra où un Alle­mand en cos­tume anthra­cite retour­nait ses cartes avec la grâce d’un chi­rur­gien ouvrant un thorax.

*

À vingt-trois heures, l’Al­le­mand se leva.

Il se leva comme il avait joué — sans hâte, sans céré­mo­nie. Il ras­sem­bla ses jetons d’un geste, les fit glis­ser vers le crou­pier qui les comp­ta avec la rapi­di­té d’un auto­mate, lui remit un reçu qu’il plia et glis­sa dans la poche inté­rieure de son cos­tume. Puis il se leva, bou­ton­na sa veste — un seul bou­ton, le bou­ton du milieu, le geste de l’homme qui sait s’ha­biller — et s’é­loi­gna de la table.

C’est à ce moment-là que leurs regards se croisèrent.

L’Al­le­mand mar­chait vers la sor­tie. Fle­ming était tou­jours debout près de la balus­trade, son verre vide à la main. L’Al­le­mand pas­sa devant lui. Leurs yeux se ren­con­trèrent — une seconde, pas plus, ce temps infi­ni­té­si­mal pen­dant lequel deux consciences s’é­va­luent et se classent avec une vitesse qui dépasse tout cal­cul humain. Les yeux gris de l’Al­le­mand enre­gis­trèrent Fle­ming. Le cos­tume. La pos­ture. La Mor­land entre les doigts. L’im­mo­bi­li­té de celui qui a regar­dé toute la soi­rée sans jouer. Et dans ce regard — Fle­ming le sen­tit, comme on sent un cou­rant d’air froid dans une pièce chaude — il y eut une lueur de recon­nais­sance. Pas au sens de je-vous-connais. Au sens de je-sais-ce-que-vous-êtes. Un obser­va­teur recon­nais­sant un autre obser­va­teur. Un joueur recon­nais­sant un joueur qui ne joue pas encore.

L’Al­le­mand incli­na la tête d’un mil­li­mètre — un salut si infime qu’il aurait pu être une illu­sion — et sortit.

Fle­ming res­ta immo­bile. Son cœur bat­tait un peu plus vite qu’il n’au­rait dû. Ce n’é­tait pas de la peur. Ce n’é­tait pas de l’ex­ci­ta­tion. C’é­tait quelque chose entre les deux, un sen­ti­ment qu’il n’a­vait pas éprou­vé depuis long­temps et qui res­sem­blait à ce qu’un chas­seur res­sent quand il aper­çoit pour la pre­mière fois l’a­ni­mal qu’il va tra­quer — non pas le désir de tuer, mais le désir de com­prendre, de se mesu­rer, de savoir.

Qui était cet homme ?

Il le sau­rait. Demain. Par les canaux habi­tuels — l’am­bas­sade, les contacts, le réseau. Demain, cet homme aurait un nom, une fonc­tion, une his­toire. Mais ce soir, il n’é­tait qu’une sil­houette en cos­tume anthra­cite qui s’é­loi­gnait dans le hall du casi­no, et cette absence de nom, cette pure forme sans éti­quette, était peut-être ce qu’il y avait de plus fas­ci­nant. Parce que Fle­ming pou­vait encore y pro­je­ter ce qu’il vou­lait. L’homme était encore une page blanche. Un per­son­nage en puis­sance. Un chiffre.

*

Il sor­tit du casi­no à minuit. L’air de la nuit le frap­pa — pas froid, tiède encore, char­gé de cette humi­di­té atlan­tique qui dépo­sait sur la peau une pel­li­cule impal­pable de sel et de brume. La rue entre le casi­no et l’hô­tel était presque déserte. Un réver­bère jetait un cône de lumière jau­nâtre sur le trot­toir. Les pal­miers de l’a­ve­nue bruis­saient dans un vent léger qui venait de la mer — un vent de large, un vent qui avait tra­ver­sé l’At­lan­tique et qui por­tait en lui l’o­deur de conti­nents loin­tains, d’A­mé­rique, de liber­té, de tout ce qui était de l’autre côté.

Fle­ming allu­ma une der­nière Mor­land. Il fuma en mar­chant les trente mètres qui le sépa­raient du Palá­cio. Trente mètres. La fron­tière. Il la refran­chit dans l’autre sens, du noir vers le blanc, du casi­no vers l’hô­tel, de la nuit vers — non, pas le jour. Vers une autre nuit. Plus feu­trée. Plus silen­cieuse. La nuit du Palá­cio, qui n’é­tait pas l’obs­cu­ri­té mais une lumière tami­sée jus­qu’à l’in­time, une pénombre dorée de veilleuse d’enfant.

Le hall était presque vide. Le concierge de nuit, assis der­rière son comp­toir, lisait un jour­nal et ne leva pas les yeux. Quelque part, très loin — dans un cou­loir, dans une chambre dont la porte était mal fer­mée, ou peut-être au bar, s’il était encore ouvert — un pia­no jouait. Quelques notes. Un air que Fle­ming ne recon­nut pas. Quelque chose de lent, de triste, de por­tu­gais — un fado trans­po­sé au pia­no, dépouillé de ses paroles, réduit à sa mélo­die nue, et cette nudi­té le ren­dait plus beau, plus insup­por­table, comme ces visages de femmes qui sont plus beaux démaquillés.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir du deuxième étage. Sa porte. La clé. Le geste fami­lier de tour­ner la ser­rure dans l’obs­cu­ri­té — il connais­sait déjà cette porte, après une seule nuit, et ce constat le trou­bla, parce qu’il signi­fiait que le Palá­cio fai­sait déjà son tra­vail, ce tra­vail silen­cieux des lieux qui vous absorbent et vous font croire que vous leur appartenez.

Il entra. La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée — le lit défait, la fenêtre entrou­verte, les per­siennes bat­tant dou­ce­ment dans le cou­rant d’air noc­turne. Il ôta sa veste, sa cra­vate, ses chaus­sures. Il ne se cou­cha pas tout de suite. Il s’as­sit à la fenêtre.

Le jar­din, en bas, était une masse noire piquée de points lumi­neux — des lan­ternes ? des lucioles ? Il ne savait pas. La mer, invi­sible, fai­sait entendre ce bruit régu­lier qui est le bruit le plus ancien du monde, le bruit que l’on enten­dait avant les villes, avant les langues, avant les guerres, et qui conti­nue­ra quand tout le reste aura disparu.

Fle­ming pen­sa à l’Allemand.

Aux mains. Aux yeux gris. À cette façon de retour­ner les cartes. À ce regard — une seconde, pas plus — qui avait conte­nu une vie entière de recon­nais­sance mutuelle.

Il ouvrit le tiroir de la table de nuit — un réflexe, pour voir ce qu’il conte­nait. Un bloc-notes à en-tête de l’hô­tel. Un crayon. Une bible en por­tu­gais. Il prit le bloc-notes et le crayon. Il ne savait pas pour­quoi. Ou plu­tôt si — il le savait, mais il n’a­vait pas encore les mots pour le dire.

Il écri­vit trois lignes.

La pre­mière était un nom — pas le vrai nom de l’Al­le­mand, qu’il ne connais­sait pas encore, mais un mot. Un seul mot qui était venu seul, sans effort, sans réflexion, comme les mots les plus justes viennent tou­jours — dans le silence, après minuit, quand les défenses de l’es­prit conscient sont bais­sées et que quelque chose de plus pro­fond parle à leur place.

Il regar­da le mot.

Puis il arra­cha la feuille, la plia en quatre, et la glis­sa dans la poche de son bla­zer, à côté des Mor­land et du Ron­son et de la liste de contacts de l’ambassadeur.

Il se cou­cha. Il dor­mit. Il ne rêva pas — ou s’il rêva, il ne s’en sou­vint pas, ce qui revient au même, parce que les rêves oubliés sont les rêves les plus impor­tants, ceux qui tra­vaillent en silence, sous la sur­face, comme des racines dans la terre noire.

Dehors, la mer conti­nuait. Les pal­miers bruis­saient. Le pia­no s’é­tait tu. Et dans la poche du bla­zer accro­ché au dos­sier de la chaise, sur un mor­ceau de papier plié en quatre, un mot atten­dait — un mot qui ne signi­fiait encore rien et qui signi­fie­rait tout, un jour, dans un livre, dans un autre pays, dans une autre vie.

Un chiffre.

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