Bons baisers de Lisbonne
Bons baisers de Lisbonne
Chapitres 1 à 3
Chapitre 1 — L’arrivée
L’avion perça les nuages au-dessus de l’estuaire et la lumière entra d’un coup, comme une gifle.
Fleming ferma les yeux. Pas par réflexe — par nécessité. Depuis des mois, il vivait dans un pays éteint. Le Londres du blackout, ses rues noires comme des tunnels, ses fenêtres obturées de papier kraft, cette obscurité poisseuse qui ne sentait plus la nuit mais la peur. Et maintenant ça. Ce blanc. Ce bleu. Cette violence du soleil sur l’eau du Tage qui scintillait en bas comme une coulée de métal en fusion, et les toits de Lisbonne — rouges, ocres, roses, Seigneur, des couleurs — étalés le long des collines avec une indécence de carte postale.
Il rouvrit les yeux. Son voisin, un attaché commercial portugais qui avait dormi tout le vol depuis Gibraltar, se signait discrètement. L’avion s’inclinait. La carlingue tremblait de ce tremblement particulier des DC‑3 fatigués, cette vibration qui vous entrait dans les dents et ne vous lâchait plus. Fleming regarda par le hublot. L’eau se rapprochait. Il distinguait maintenant des bateaux de pêche, des voiles, un cargo rouillé immobile au milieu du fleuve comme un animal endormi. Plus loin, la silhouette du Christ — non, il n’y avait pas encore de Christ sur cette rive, il confondait avec une photographie vue quelque part. Il y avait autre chose. Des collines. Des arbres. De l’espace.
De l’espace. C’était peut-être ça le plus violent.
À Londres, l’espace avait disparu. Les murs écroulés des immeubles bombardés ne créaient pas de l’espace mais du vide, ce qui n’est pas la même chose. Le vide est une absence. L’espace est une promesse. Et ce qu’il voyait par ce hublot sale, à travers les éraflures du plexiglas et les traces de doigts de cent passagers avant lui, c’était une promesse. La promesse d’un pays qui n’était pas en guerre. Qui ne brûlait pas. Qui existait, simplement, avec ses toits et ses bateaux et sa lumière insensée, comme si tout cela — la destruction de l’Europe, les nuits de Blitz, les convois torpillés dans l’Atlantique, la Russie en flammes — n’était qu’une rumeur lointaine parvenue d’un autre monde.
Fleming desserra sa cravate. Il portait un costume bleu marine qu’il avait fait tailler chez Benson & Clegg avant la guerre et qui commençait à fatiguer aux coudes, mais qu’il refusait de remplacer parce que les bons tissus avaient disparu et qu’il préférait l’élégance usée à la médiocrité neuve. C’était le genre de pensée qui lui venait naturellement et qu’il détestait chez lui — cette attention aux surfaces, aux apparences, ce dandysme de bureau qui faisait sourire les vrais soldats.
Les vrais soldats. Peter, par exemple.
Il chassa son frère de sa tête. Pas maintenant. Peter était quelque part en Norvège ou en Grèce ou Dieu sait où, à faire des choses dont il ne pouvait pas parler, des choses qui impliquaient des parachutes et des explosifs et du courage physique, ce courage que Ian n’avait pas et qu’il remplaçait par de l’intelligence, de l’observation, du style — autant de mots pour dire qu’il restait assis pendant que d’autres se battaient.
L’avion toucha le sol avec un choc sourd et rebondit deux fois. Fleming serra les accoudoirs. Il n’aimait pas voler. Il n’aimait pas particulièrement atterrir non plus. Ce qu’il aimait, c’était être arrivé — ce moment précis où le mouvement s’arrête et où un lieu nouveau se déplie devant vous comme un jeu de cartes qu’on étale sur le tapis.
*
L’aéroport de Portela était un bâtiment bas, blanc, d’une modestie provinciale qui surprenait pour une capitale. Des palmiers. Des bougainvilliers qui dégoulinaient sur un muret. Un douanier moustachu qui tamponna son passeport diplomatique avec une lenteur cérémonielle, comme s’il accomplissait un geste sacré, et qui lui dit quelque chose en portugais qu’il ne comprit pas mais auquel il répondit par un sourire — le sourire, cette monnaie universelle des hommes qui ne parlent pas la langue.
Dehors, la chaleur. Pas la chaleur écrasante des tropiques — quelque chose de plus doux, de plus sournois. Une chaleur de novembre qui n’avait pas le droit d’exister en novembre mais qui était là quand même, tiède, salée, chargée d’une odeur qu’il n’identifia pas tout de suite : l’océan. L’Atlantique était quelque part derrière ces collines, invisible mais présent, et l’air portait son souffle comme une respiration de dormeur.
Un homme l’attendait près d’une Austin noire dont la carrosserie avait été récemment cirée. Petit, sec, la cinquantaine, une moustache taillée au millimètre. Il se présenta en anglais avec un accent de Bromley — ce qui voulait dire qu’il travaillait pour l’ambassade et qu’il était d’un ennui probablement terminal.
— Commander Fleming ? Je suis Bridges. Attaché de liaison. La voiture est prête.
Fleming monta à l’arrière. L’intérieur sentait le cuir chauffé et le tabac froid. Bridges prit le volant et ils quittèrent l’aéroport par une route droite bordée de pins parasols qui jetaient sur le bitume des ombres en forme de parapluies japonais. Fleming alluma une cigarette — une Morland Special qu’il faisait fabriquer sur mesure avec un mélange de tabacs turcs et de Virginie, trois bandes dorées sur le filtre, parce que même ses cigarettes devaient avoir du style, c’était une maladie.
— Le trajet prend une trentaine de minutes, dit Bridges. L’hôtel vous attend. Chambre 214, vue sur la mer. L’ambassadeur vous recevra demain matin à dix heures.
— Parfait.
— Vous connaissez le Portugal, Commander ?
— Non.
— Vous verrez. C’est un drôle de pays. Neutre, comme ils disent. En réalité, c’est un pays qui regarde la guerre par la fenêtre en mangeant des gâteaux. Salazar est un malin. Il vend du tungstène aux Allemands, il loue les Açores aux Américains, et il fait le signe de croix tous les matins en espérant que personne ne viendra lui demander de comptes.
Fleming ne répondit pas. Il regardait par la vitre. Ils avaient quitté la route des pins et traversaient maintenant la périphérie de Lisbonne — des immeubles bas aux façades délavées, du linge qui séchait aux fenêtres, des femmes en noir portant des paniers sur la tête, des enfants pieds nus qui jouaient dans des terrains vagues. Ce n’était pas la carte postale. C’était le dessous de la carte postale, la toile grossière sur laquelle le décor était peint, et Fleming l’enregistrait avec cette précision automatique qui était sa malédiction et son seul talent : il voyait tout, il oubliait rien, et il ne pouvait rien en faire.
Pas encore.
*
La route longea la côte après Carcavelos et le paysage changea. L’Atlantique apparut d’un coup, à gauche, immense et gris-bleu, avec des vagues paresseuses qui venaient mourir sur des plages blondes. La lumière devenait différente ici — plus rasante, plus dorée, filtrée par quelque chose d’impalpable qui tenait à la proximité de l’eau et donnait aux contours des choses une netteté presque douloureuse. Fleming pensa à Turner. Puis il pensa qu’il était prétentieux de penser à Turner et il se contenta de regarder.
Estoril. Le mot sonna dans sa tête comme un nom de cocktail ou de parfum — quelque chose de léger, de sucré, de faussement innocent. Bridges tourna dans une avenue bordée de palmiers royaux dont les troncs lisses montaient très haut avant de s’ouvrir en panaches verts. Des villas blanches apparaissaient derrière des grilles en fer forgé, avec des jardins où poussaient des choses qui n’auraient jamais survécu en Angleterre — des hibiscus, des jacarandas, des plantes grasses aux formes obscènes. Un vieillard promenait un lévrier sur un trottoir impeccable. Deux femmes en chapeau remontaient l’avenue d’un pas lent, comme si le temps ici obéissait à d’autres lois.
Puis l’hôtel.
Fleming le vit avant que Bridges ne freine — impossible de ne pas le voir. Le Palácio Estoril se dressait au bout de l’avenue comme un grand paquebot blanc échoué entre les jardins et la mer. Quatre étages de façade crème, des balcons en pierre, des fenêtres à persiennes vertes, un perron flanqué de colonnes qui avaient la prétention discrète des palaces qui ne cherchent pas à impressionner mais qui vous écrasent quand même par leur seule présence. Ce n’était pas le Ritz. Ce n’était pas le Savoy. C’était autre chose — quelque chose qui tenait du sanatorium de luxe, de la villa méditerranéenne et du décor de cinéma, avec cette blancheur de stuc qui absorbait la lumière de l’après-midi et la renvoyait adoucie, tamisée, comme si le bâtiment fabriquait sa propre clarté.
La voiture s’arrêta. Un portier en uniforme bordeaux ouvrit la portière avec un empressement calculé — ni trop vite, ce qui eût été servile, ni trop lent, ce qui eût été insolent. Fleming mit le pied sur le gravier de l’allée et sentit sous sa semelle ce crissement particulier des graviers de palace, ce son qui dit l’argent, le calme, l’entre-soi.
Il leva les yeux vers la façade. Quelque part au troisième étage, une persienne claqua doucement dans un courant d’air. Un palmier bruissait à sa droite. Et de quelque part — du jardin, de la terrasse, de derrière les haies de buis — lui parvint un rire de femme, clair et bref comme un éclat de verre brisé.
Il n’y avait pas de guerre ici. Il y avait un hôtel blanc, un ciel bleu, un rire, et cette odeur de jasmin et d’iode qui était l’odeur d’Estoril et qui allait, pendant dix jours, devenir l’odeur de sa vie.
*
Le hall. Sol en marbre crème. Colonnes. Un lustre central qui devait peser une tonne et qui pendait du plafond avec l’assurance tranquille des objets qui savent qu’ils ne tomberont jamais. Des fauteuils en cuir fauve disposés en constellations savantes — ni trop près, ni trop loin, chacun offrant l’illusion de l’intimité dans un espace public. Des tapis persans dont les couleurs passées racontaient des décennies de pas feutrés. Et partout, sur chaque surface horizontale, des fleurs — des roses, des orchidées, des arums blancs — en compositions si parfaites qu’elles en devenaient presque suspectes, comme si la beauté ici était un travail à plein temps.
Fleming s’approcha de la réception. Derrière le comptoir en acajou, un homme mince aux cheveux gominés et au sourire calibré consulta son registre.
— Commander Fleming. Bienvenue au Palácio. Chambre 214, comme convenu. Vue sur la mer et le jardin. Le bagagiste va vous accompagner.
Fleming signa le registre. En tournant la page pour trouver la ligne vierge, il aperçut des noms — des vrais noms et des faux, certainement, mêlés avec cette désinvolture propre aux hôtels de guerre où tout le monde ment sur quelque chose. Il remarqua un nom allemand, deux noms espagnols, un nom français, quelque chose qui ressemblait à un titre nobiliaire roumain. Le monde entier avait échoué ici, dans cet hôtel blanc au bord de l’Atlantique, comme les débris d’un naufrage rejetés par la marée sur une plage propre.
Le bagagiste — un garçon brun d’une vingtaine d’années, vif, silencieux — prit sa valise et le guida vers l’ascenseur. Ils montèrent dans une cabine en bois verni dont le miroir lui renvoya son visage : mâchoire carrée, yeux bleu-gris, un nez qu’il avait cassé dans sa jeunesse et qui donnait à son profil quelque chose de légèrement asymétrique qu’il avait appris à considérer comme du caractère. Il avait trente-trois ans. Il en paraissait trente-cinq. La guerre vieillissait tout le monde, même ceux qui ne la faisaient pas.
*
La chambre 214 était plus grande qu’il ne l’avait espéré. Un lit large recouvert d’un dessus-de-lit en coton blanc. Une coiffeuse. Un bureau en bois sombre. Deux fauteuils tournés vers la fenêtre. Et la fenêtre elle-même — ouverte, avec ses persiennes vertes rabattues contre le mur extérieur — donnait sur le jardin de l’hôtel, une masse végétale dense et sombre où des palmiers se mêlaient à des lauriers-roses, des dragonniers, des plantes qu’il ne savait pas nommer, et au-delà, entre les cimes, une bande bleue. La mer.
Fleming s’approcha. Le jardin exhalait un parfum composite — terre humide, fleurs, résine, quelque chose de sucré qu’il attribua aux orangers dont il apercevait les fruits, en bas, petites boules d’or dans le feuillage vert foncé. Un arroseur dessinait des arcs d’eau qui captaient la lumière et la décomposaient en micro-arcs-en-ciel éphémères. Quelque part, un oiseau qu’il n’avait jamais entendu — pas un merle, pas un rouge-gorge, quelque chose de plus exotique, de plus liquide — chantait une phrase musicale absurde qu’il répétait en boucle comme un disque rayé de la nature.
Il pensa : c’est un piège.
Pas au sens littéral. Pas un piège d’espion, pas une embuscade. Un piège de beauté. L’endroit était trop beau. Trop calme. Trop parfumé. Il savait — il le savait dans ses os, avec cette intelligence du corps que l’intelligence de l’esprit méprise mais qui a toujours raison — que les endroits trop beaux sont des endroits dangereux. Parce qu’ils vous endorment. Parce qu’ils vous font croire que le monde est doux. Et le monde n’est pas doux. Le monde, en novembre 1941, est un charnier à ciel ouvert, et cet hôtel blanc avec ses orangers et son oiseau fou est une anomalie, une bulle, un mensonge magnifique.
Il posa sa valise sur le lit sans la défaire. Il ôta sa veste, retroussa ses manches. Il alluma une Morland et fuma debout à la fenêtre, regardant le jardin, la mer, le ciel, cette douceur portugaise qui lui tombait dessus comme un voile.
Sa mission. Évaluer les réseaux d’information britanniques au Portugal. Rencontrer les contacts de la Naval Intelligence. Rédiger un rapport pour l’amiral Godfrey. Rien d’héroïque. Rien de dangereux. Du papier, des conversations, des déjeuners à l’ambassade, des mémos rédigés en triple exemplaire avec la prose constipée de l’administration militaire. Il serait là dix jours. Peut-être douze. Puis il rentrerait à Londres, dans le noir, dans le froid, dans la guerre, et personne ne saurait qu’il était venu ici, et ça n’aurait aucune importance.
C’est ce qu’il croyait.
En bas, dans le jardin, un homme traversait la pelouse d’un pas lent. Grand, voûté, les cheveux blancs, vêtu d’un costume croisé d’une coupe impeccable mais démodée — le genre de coupe qu’on faisait à Rome en 1935 et qu’on ne faisait plus nulle part. Il marchait seul, les mains derrière le dos, la tête légèrement inclinée, comme s’il cherchait quelque chose dans l’herbe. Un roi sans royaume. Un fantôme en costume croisé. Fleming ne savait pas encore qui il était, mais il le saurait bientôt — on savait toujours, au Palácio, qui étaient les fantômes.
La lumière baissait. Le bleu de la mer virait à l’ardoise. Les palmiers devenaient des silhouettes noires découpées contre un ciel qui passait du doré au rose avec une lenteur de spectacle. Fleming écrasa sa cigarette dans le cendrier en porcelaine de l’hôtel — un petit objet rond, blanc, frappé des initiales PE en lettres dorées — et pensa : demain, le casino.
Ce fut sa dernière pensée de la journée. La première pensée du lendemain serait différente, plus trouble, chargée de quelque chose qu’il ne savait pas encore nommer.
Mais pour l’instant, il y avait cette chambre, cette fenêtre, ce silence qui n’en était pas un — des oiseaux, des vagues au loin, le murmure d’une conversation en portugais montant d’une terrasse en contrebas, une cuillère tintant contre une tasse de café. La musique douce d’un monde qui faisait semblant d’être en paix.
Fleming ferma les persiennes. L’obscurité revint, familière, presque rassurante. Il s’allongea sur le lit sans ôter ses chaussures — une habitude de soldat qu’il avait prise sans avoir jamais été soldat — et il ferma les yeux.
Dans le noir, derrière ses paupières, il vit encore la lumière du Tage. Ce blanc. Ce bleu. Cette violence.
Il s’endormit avec.
Chapitre 2 — Le Palácio
Il se réveilla avec le goût du sel sur les lèvres.
Pendant quelques secondes, il ne sut pas où il était. Le plafond était trop blanc, trop haut. La lumière qui filtrait à travers les persiennes n’avait pas la bonne couleur — pas le gris de Londres, pas cette clarté malade de novembre anglais qui ressemble à de l’eau sale. Non. C’était une lumière chaude, dorée, presque épaisse, qui découpait des lames obliques sur le sol de la chambre et dessinait sur le mur d’en face des lignes parallèles qui bougeaient imperceptiblement, comme si le soleil lui-même respirait.
Estoril. Oui.
Fleming se leva, passa dans la salle de bain — carrelage blanc, robinetterie en cuivre, un miroir dans lequel il évita de trop se regarder — et se rasa avec soin. Le rasage était un rituel. Un homme qui se rase bien commence bien sa journée. C’était une conviction stupide et il le savait, mais les convictions stupides sont les plus solides, et celle-ci avait l’avantage de lui donner dix minutes de silence chaque matin, le blaireau, le savon, la lame, le visage dans le miroir qui devenait lentement présentable.
Il s’habilla. Pantalon de flanelle grise, chemise blanche, blazer bleu marine. Pas de cravate. Il était en mission, certes, mais il n’était pas à Whitehall, et l’absence de cravate était une petite rébellion de vacancier qu’il s’autorisait avec un plaisir puéril. Il glissa ses Morland dans la poche intérieure de son blazer, vérifia qu’il avait son briquet — un Ronson chromé, cabossé, fidèle — et sortit.
*
Le couloir du deuxième étage était long, silencieux, recouvert d’un tapis grenat qui absorbait les pas comme du sable. Des appliques en bronze diffusaient une lumière tamisée qui semblait venir d’une autre époque — pas les années quarante, quelque chose d’antérieur, de plus lent, l’éclairage d’un monde où l’électricité était encore un luxe et la hâte une vulgarité. Des portes fermées s’alignaient de chaque côté, identiques, numérotées en chiffres dorés, et derrière chacune d’elles — Fleming le savait, le sentait — des vies entières se terraient, des secrets macéraient dans le silence climatisé, des gens attendaient quelque chose : un visa, un télégramme, un miracle, la fin de la guerre, la fin de tout.
Il prit l’escalier plutôt que l’ascenseur. L’escalier était en marbre, large, avec une rampe en fer forgé dont les volutes avaient été dessinées par quelqu’un qui croyait encore que la beauté des détails importait. Au premier étage, un homme en peignoir de soie — les yeux bouffis, une cigarette éteinte au coin des lèvres, l’air d’un naufragé de luxe — le croisa sans le voir et disparut dans un couloir latéral comme une apparition de music-hall.
Le rez-de-chaussée. Le hall qu’il avait traversé la veille prenait une autre dimension dans la lumière du matin. Le lustre central, éteint, ressemblait maintenant à un grand animal de cristal endormi. Les fauteuils en cuir étaient vides — presque tous. Dans l’un d’eux, près d’une fenêtre, une vieille femme lisait un journal en français. Elle portait une robe noire et des perles, beaucoup de perles, comme si les perles étaient une forme de protection, une armure de nacre contre les indignités du monde. Elle ne leva pas les yeux.
Fleming traversa le hall et sortit par les portes-fenêtres qui donnaient sur la terrasse.
*
La terrasse du Palácio Estoril était un théâtre.
Pas au sens métaphorique — ou plutôt si, exactement au sens métaphorique, mais avec une précision qui rendait la métaphore presque littérale. Elle était disposée en gradins. Des tables rondes recouvertes de nappes blanches descendaient en paliers vers le jardin, séparées par des balustrades basses et des jardinières en pierre d’où débordaient des géraniums rouges et des bougainvilliers mauves. Chaque table était une loge. Chaque occupant, un acteur. Et la scène, c’était le jardin lui-même — cette masse végétale dense, verte, bruissante, qui s’étendait jusqu’à une ligne de pins maritimes au-delà desquels on devinait la mer.
Fleming s’assit à une table libre, légèrement en retrait. Un serveur apparut — surgit, plutôt, avec cette discrétion d’insecte propre aux grands serveurs de palace, ces hommes qui n’arrivent jamais et ne partent jamais mais qui sont toujours là au moment exact où on les cherche.
— Café, s’il vous plaît. Noir. Et des toasts.
Le serveur inclina la tête et s’effaça. Fleming alluma une Morland et commença à regarder.
Regarder. C’était ce qu’il faisait de mieux. Ce qu’il faisait de pire aussi, parce que regarder sans agir est une forme de paralysie, et Fleming, à trente-trois ans, commençait à se demander si toute sa vie ne serait pas une longue paralysie élégante — un homme assis dans des endroits intéressants, observant des gens intéressants faire des choses intéressantes, et n’en faisant aucune lui-même.
Mais ce matin-là, sur cette terrasse, il y avait de quoi observer.
À trois tables de lui, un couple petit-déjeunait dans un silence qui avait la densité du plomb. L’homme — la soixantaine, le crâne dégarni, des lunettes rondes — beurrait ses toasts avec une application maniaque, comme si la répartition exacte du beurre sur le pain était le dernier problème du monde qu’il pouvait résoudre. La femme — plus jeune, brune, une beauté lourde un peu fanée, des yeux de lionne fatiguée — fumait en regardant le jardin. Ils ne se parlaient pas. Ils n’avaient pas besoin de se parler. Ils avaient cette intimité terrible des couples qui ont tout traversé ensemble et qui savent que les mots ne servent plus à rien.
Fleming les reconnut. Pas de vue — de description. Les rapports du Foreign Office qu’il avait lus à Londres mentionnaient le roi Carol II de Roumanie et sa maîtresse, Elena Lupescu, dite Magda, installés au Palácio depuis leur exil. Carol avait abdiqué sous la pression d’Antonescu et des Allemands. Il avait fui la Roumanie avec Magda, un chien, et — selon la légende — un wagon entier de trésors pillés dans les coffres de l’État. Le chien était mort en route. Les trésors avaient en partie fondu. Restait Magda. Fidèle, indéracinable, cette femme que tout Bucarest avait haïe et que Carol avait choisie contre son trône, contre son fils, contre son pays.
Fleming les regarda avec cette fascination qu’il éprouvait pour les puissants déchus — non pas de la compassion, quelque chose de plus froid, de plus intéressé. L’étude d’un spécimen. Un roi sans royaume est un animal sans habitat : il conserve les gestes, les réflexes, l’allure, mais tout est décalé, tout sonne faux, comme un acteur qui continuerait à jouer après que le rideau est tombé et que la salle s’est vidée.
Carol beurrait ses toasts. Magda fumait. Le soleil tombait sur leur table avec une indifférence magnifique.
*
Le café arriva. Noir, serré, brûlant, dans une tasse en porcelaine si fine qu’elle en devenait presque translucide. Fleming but une gorgée et sentit la caféine frapper sa conscience comme un petit marteau précis. Le café portugais. Il y avait donc ça aussi, dans ce pays : le café. Il but encore, et le monde devint plus net, plus découpé, comme si quelqu’un avait tourné la bague de mise au point d’un objectif.
Il balaya la terrasse du regard.
Près de la balustrade, un homme seul lisait le Times — un vrai Times, celui de Londres, arrivé avec trois jours de retard par la valise diplomatique ou par quelque circuit improbable de contrebande d’informations. Il avait le teint cuit des hommes qui vivent sous des latitudes excessives, des mains larges, un air de militaire en civil. Britannique, probablement. Ou un de ces Sud-Africains qui ressemblent tellement aux Britanniques qu’ils pourraient les remplacer sans que personne ne s’en aperçoive.
Plus loin, un groupe de trois femmes parlait en espagnol avec des rires qui montaient trop haut et retombaient trop vite — le rire des gens qui s’ennuient et qui essaient de ne pas le savoir. Elles portaient des robes claires, des chapeaux, des gants, tout l’attirail d’une classe sociale qui se cramponnait à ses rituels comme à une bouée dans la tempête. Des femmes de diplomates, sans doute. Ou des femmes de rien du tout qui jouaient aux femmes de quelque chose — au Palácio, la frontière entre les deux était invisible.
Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne voyait pas immédiatement. Ceux qu’il fallait chercher. Un homme assis très droit à une table d’angle, le dos au mur — position classique de l’agent de renseignement ou du paranoïaque, les deux catégories se chevauchant largement. Il lisait un journal portugais avec une concentration excessive, ce qui signifiait soit qu’il apprenait le portugais, soit qu’il ne lisait pas du tout. Un autre, debout près des portes-fenêtres, qui semblait attendre quelqu’un mais dont les yeux ne cessaient de se déplacer sur la terrasse — de table en table, de visage en visage — avec le mouvement lent et systématique d’un phare côtier.
Fleming nota mentalement. C’était un exercice qu’il pratiquait depuis des années, un jeu d’enfance devenu méthode professionnelle : observer, classer, archiver. Chaque visage dans un tiroir. Chaque détail enregistré. La marque d’une montre. La coupe d’un costume. La façon dont un homme tient sa tasse — par l’anse ou par le corps, et ce que cela dit de lui. Le langage muet des choses. Fleming lisait ce langage comme d’autres lisent le latin : avec une aisance acquise qui ressemblait à de l’instinct.
*
Il termina son café, refusa un deuxième — la discipline, même en territoire neutre — et descendit les marches de la terrasse pour entrer dans le jardin.
Le jardin du Palácio était un monde en soi.
Depuis la terrasse, il avait l’air domestiqué — des pelouses, des massifs, de l’ordre. Mais une fois dedans, on comprenait que l’ordre n’était qu’une façade. Les allées de gravier sinuaient entre des massifs de plantes tropicales qui avaient poussé au-delà de toute intention paysagère, formant des murs végétaux denses, opaques, où des espèces incompatibles cohabitaient dans un désordre fertile : des palmiers-dattiers voisinaient avec des camélias, des fougères arborescentes côtoyaient des rosiers, des dragonniers centenaires — ces arbres étranges, ventrus, aux branches tordues qui semblent venus d’un autre âge géologique — montaient la garde comme des sentinelles antédiluviennes.
L’air était différent dans le jardin. Plus humide, plus dense, chargé d’odeurs qui se superposaient en couches — la terre mouillée en dessous, puis le jasmin, puis quelque chose de plus vert, de plus cru, l’odeur de la sève et de la chlorophylle, et par-dessus tout, portée par des bouffées intermittentes quand le vent venait de la mer, cette salinité atlantique qui rappelait que l’océan était là, derrière les pins, immense et patient.
Fleming marcha. L’allée tournait, descendait légèrement, passait sous une pergola couverte de glycine — pas en fleur, en novembre, mais la structure tordue des tiges suffisait à créer un tunnel végétal d’une beauté tourmentée. Un banc en pierre, à l’ombre d’un magnolia. Un bassin où des poissons rouges traçaient des trajectoires lentes dans une eau sombre. Un chat — tigré, maigre, absolument indifférent à l’existence humaine — traversa l’allée devant lui et disparut dans un massif d’hortensias comme s’il avait un rendez-vous urgent avec quelqu’un de plus important.
Ce jardin. Fleming sentait que ce jardin était essentiel. Pas seulement beau — essentiel. C’était le lieu où les masques tombaient, où les couloirs de l’hôtel débouchaient sur quelque chose de plus vrai, de plus sauvage. Le Palácio était un théâtre. Le jardin était les coulisses. Et dans les coulisses, on trouvait toujours les vraies histoires.
*
Il trouva la piscine. Elle était au bout d’une allée de cyprès, rectangulaire, entourée de chaises longues en teck alignées avec une rigueur militaire. Personne ne nageait — le mois de novembre décourageait même les plus optimistes — mais un homme était allongé sur une chaise, en costume complet, les yeux fermés, le visage offert au soleil comme un tournesol sur mesure chez un bon tailleur.
Fleming passa sans s’arrêter. Plus loin, un escalier en pierre descendait vers une grille en fer forgé au-delà de laquelle on apercevait la route, et de l’autre côté de la route, le casino.
Le Casino Estoril. Il le regarda un moment, à travers les barreaux de la grille, comme on regarde une cage dont on ne sait pas encore si c’est soi qui est dedans ou dehors. Le bâtiment était moderne — enfin, moderne à la façon des années trente, c’est-à-dire déjà un peu démodé, avec cette géométrie Art Déco qui avait l’arrogance des lignes droites et la naïveté de croire que le monde pouvait être mis en forme. Façade blanche, évidemment. Tout était blanc dans ce pays. Blanc et lumineux et propre et neutre, comme si la couleur elle-même était un parti pris que le Portugal refusait de prendre.
Ce soir. Il irait ce soir.
*
Il remonta par un chemin différent et déboucha sur une partie du jardin qu’il n’avait pas encore vue — un espace plus intime, protégé par des haies hautes, avec un kiosque en fer peint en blanc dont la peinture s’écaillait par endroits, laissant apparaître des couches antérieures — vert, puis bleu, puis un rouge passé qui datait peut-être de l’inauguration de l’hôtel, trente ans plus tôt. Archéologie domestique. Fleming aimait ça. Les couches. Les strates. Ce qui est dessous.
C’est là qu’il la revit. Magda Lupescu.
Elle était assise dans le kiosque, seule. Sans Carol. Sans les perles — non, avec les perles, les perles étaient toujours là, mais le reste avait changé. La lionne fatiguée de la terrasse avait cédé la place à autre chose, quelque chose de plus concentré, de plus vigilant. Elle lisait un livre — en français, il aperçut la couverture blanche de Gallimard — et sa manière de lire était étrange. Elle ne tournait pas les pages. Elle tenait le livre ouvert à la même page depuis qu’il l’observait, et ses yeux ne bougeaient pas. Elle ne lisait pas. Elle se cachait derrière le livre. Elle utilisait le livre comme un paravent, un mur de papier entre elle et le monde.
Fleming hésita. La politesse dictait de passer son chemin. La curiosité — cette curiosité qui était chez lui une force aussi irrésistible que la faim — dictait autre chose.
La curiosité gagna.
— Pardonnez-moi. Est-ce que ce banc est pris ?
Il désignait un banc en pierre à quelques mètres du kiosque. La question était absurde — le jardin était vide, il y avait cinquante bancs disponibles — et ils le savaient tous les deux. Magda le regarda par-dessus son livre. Ses yeux étaient d’un brun très foncé, presque noir, avec quelque chose de dur au fond — un noyau de résistance, de méfiance, le regard d’une femme qui a été trop souvent trahie pour faire confiance à un sourire.
— Les bancs n’appartiennent à personne, dit-elle en anglais. Comme les pays, apparemment.
Fleming sourit. Il s’assit. Il n’avait rien préparé — pas de question, pas de stratégie. Il voulait simplement être là, près de cette femme qui avait été la maîtresse d’un roi et qui lisait seule dans un kiosque écaillé, dans un jardin d’exil, au bout de l’Europe.
Ils restèrent silencieux un moment. Ce n’était pas un silence gêné. C’était un silence de jardin — plein d’oiseaux, de bruissements, du murmure lointain de la mer. Le silence de deux étrangers qui n’ont aucune raison de se parler et qui en tirent un confort paradoxal.
Ce fut elle qui brisa le silence, sans lever les yeux de son livre qu’elle ne lisait toujours pas :
— Vous êtes anglais.
— C’est si visible ?
— Le blazer. La mâchoire. Et cette façon de s’asseoir sur un banc comme si vous rendiez un service au banc.
Fleming rit. Un vrai rire, pas un rire social. Elle avait de l’esprit. Les rapports du Foreign Office ne mentionnaient pas l’esprit de Magda Lupescu. Ils mentionnaient son influence sur Carol, sa rapacité supposée, ses origines juives que l’aristocratie roumaine lui avait jetées au visage pendant vingt ans. Ils ne mentionnaient pas qu’elle était drôle.
— Ian Fleming, dit-il. Attaché naval. Rien de passionnant.
— Elena Lupescu. Rien de passionnant non plus.
Elle avait dit son vrai prénom — Elena, pas Magda. Comme si le Palácio était un lieu où l’on pouvait se débarrasser de son personnage public le temps d’une conversation de jardin. Ou comme si elle testait Fleming, pour voir s’il savait qui elle était. Il savait. Elle savait qu’il savait. Et cette double connaissance, non dite, créa entre eux une complicité minuscule — la complicité des gens qui mentent tous les deux et qui le savent tous les deux.
— Vous allez rester longtemps ? demanda-t-elle.
— Dix jours. Peut-être douze.
— Nous, cela fait un an. Carol dit que c’est temporaire. Il dit cela tous les matins. Temporaire. Comme si le mot pouvait empêcher le temps de passer. Un an de temporaire, ça fait quoi ? De la permanence, je suppose.
Elle ferma son livre. Colette. C’était du Colette. Fleming aperçut le titre — La Chatte — et pensa que c’était un choix parfait pour cette femme : Colette, la seule écrivaine qui comprenait que l’amour est un sport de combat.
— Cet hôtel, dit Magda en regardant le jardin autour d’elle, comme si elle le voyait pour la première fois ou pour la dernière. Cet hôtel est un purgatoire. Vous savez ce qu’est le purgatoire ? Ce n’est ni l’enfer ni le paradis. C’est l’attente. On attend que quelqu’un décide si vous allez monter ou descendre. Et pendant que vous attendez, on vous sert du café et on vous fait signer des registres.
Fleming ne répondit pas tout de suite. Il regardait cette femme qui avait partagé la couche d’un roi, provoqué un scandale qui avait ébranlé une monarchie, traversé l’Europe en guerre avec des bijoux dans ses valises et la haine de tout un pays sur les épaules, et qui était là, dans un kiosque à la peinture écaillée, à résumer sa condition en trois phrases d’un cynisme triste.
— Et le roi ? demanda-t-il doucement. Il attend aussi ?
Magda eut un sourire. Pas un sourire joyeux. Un sourire qui contenait des années — des années de protocole, de chuchotements, de dîners officiels où elle n’était pas invitée, de journaux qui l’appelaient l’aventurière, la juive, la putain.
— Carol ne sait pas qu’il attend. C’est son talent. Il croit que chaque jour est un jour de plus vers le retour. Moi, je sais que chaque jour est un jour de plus vers nulle part. Mais je ne le lui dis pas. À quoi bon ? Les rois ont besoin de croire. Sinon ils ne sont plus rois. Ils sont juste des vieillards dans de beaux costumes.
Elle se leva. Le livre sous le bras. Les perles luisant doucement dans la lumière filtrée du kiosque.
— Bienvenue au Palácio, monsieur Fleming. Vous verrez. On s’habitue. C’est le pire.
Elle s’éloigna dans l’allée, silhouette sombre entre les massifs verts, et Fleming la regarda partir en pensant qu’elle venait de lui dire quelque chose d’important — pas sur l’hôtel, pas sur l’exil, mais sur la nature même des lieux intermédiaires, ces lieux où la vie est suspendue et où les gens deviennent lentement les fantômes d’eux-mêmes.
*
Il passa le reste de la matinée à explorer.
Le restaurant du Palácio — une salle oblongue avec des baies vitrées donnant sur la mer, des tables rondes, des chaises tapissées de velours bordeaux, et cette odeur particulière des salles à manger de palace, mélange de cire, de pain chaud et de fleurs coupées. Un maître d’hôtel spectral lui indiqua qu’on servait le déjeuner à partir de treize heures et le dîner à partir de vingt heures, et que les messieurs étaient priés de porter une veste.
Le bar — ah, le bar. C’était le cœur de l’hôtel, le vrai centre gravitationnel, et Fleming le comprit dès qu’il y mit les pieds. Une pièce lambrissée de bois sombre — noyer ? acajou ? — avec un comptoir long, lustré, derrière lequel des bouteilles s’alignaient comme des soldats de verre. Des tabourets hauts. Des tables basses entourées de fauteuils profonds. Un éclairage tamisé même en plein jour, parce que le bar était le seul endroit du Palácio où le soleil n’avait pas le droit d’entrer, le seul lieu voué à l’ombre dans cet hôtel de lumière. Et c’est précisément pour cela qu’on y disait les choses qu’on ne disait nulle part ailleurs.
Le barman — la trentaine, des mains de pianiste, un visage portugais aux traits nets — essuyait des verres avec la lenteur rituelle des barmans du monde entier. Il salua Fleming d’un signe de tête, comme s’il le connaissait déjà, comme s’il connaissait tout le monde — ce qui était probablement le cas. Les barmans des grands hôtels en savent plus que les services secrets. Ils voient qui boit avec qui, qui boit trop, qui boit seul. Ils entendent les conversations que les clients croient murmurer mais qu’en réalité ils prononcent à voix haute parce que l’alcool est un amplificateur, et les barmans sont des antennes.
— Qu’est-ce que vous recommandez ? demanda Fleming.
— Il est onze heures du matin, monsieur.
— Je n’ai pas demandé l’heure. J’ai demandé une recommandation.
Le barman sourit. Le sourire professionnel de l’homme qui ne juge pas — ou qui juge en silence, ce qui revient au même.
— Un porto blanc. Sec. En apéritif. C’est la coutume ici.
Le porto arriva dans un petit verre. Pâle, froid, avec une sécheresse qui surprit Fleming — il s’attendait à quelque chose de sucré, de lourd, et c’était tout le contraire : un goût de noix, d’amande, de salinité, un goût qui avait la couleur de ce pays. Il but lentement, assis au comptoir, et regarda le bar se remplir — imperceptiblement, par petites vagues, comme la marée.
Un homme entra. Puis deux. Puis un groupe. Des conversations s’allumaient comme des bougies dans une église — une ici, une là, chacune avec sa flamme particulière, sa langue particulière. Fleming entendit de l’anglais, de l’allemand, du français, du portugais, quelque chose qui ressemblait à du hongrois, et au fond de la salle, dans un fauteuil profond, un homme qui parlait tout seul dans une langue qu’il n’identifia pas — du roumain, peut-être, ou une forme de prière, ou de folie. Au Palácio, les trois se confondaient.
*
Il déjeuna seul au restaurant. Sole grillée, riz, salade. Un vin blanc du Douro qui avait le goût de la pierre chaude et du citron. Il mangea face à la fenêtre, regardant la mer, pensant à rien — ou plutôt pensant à tout en même temps, ce qui revient au même. La mission. Le rapport. L’ambassadeur qu’il verrait à seize heures — rendez-vous décalé, Bridges avait laissé un message à la réception. Carol et Magda. Le bar. Le casino, ce soir.
Il pensa aussi à Londres. À son bureau du Room 39, l’Amirauté, la pièce où l’amiral Godfrey coordonnait les opérations de renseignement naval et où Fleming servait d’assistant personnel — un titre flatteur pour une fonction qui consistait essentiellement à rédiger des mémos, à trier du courrier classifié et à inventer des plans que personne n’exécuterait jamais. Ses plans. C’était sa spécialité secrète, sa contribution la plus étrange à l’effort de guerre : inventer des opérations. Des scénarios. Des intrigues. L’Opération Goldeneye — un plan de résistance en cas d’invasion allemande de l’Espagne et du Portugal. L’Opération Ruthless — un stratagème délirant qui consistait à piéger un avion allemand pour voler une machine Enigma. Des fictions opérationnelles. Des romans qui n’en portaient pas encore le nom.
Fleming repoussa son assiette. Le serveur apporta un café. Il le but en regardant deux mouettes se disputer un morceau de quelque chose sur la balustrade de la terrasse, et il pensa — avec cette lucidité cruelle qu’il retournait contre lui-même comme une lame — qu’il était un homme dont le vrai talent était d’inventer des histoires, et que ce talent ne servait à rien dans une guerre où les histoires tuaient des gens ou ne tuaient personne, sans entre-deux possible.
*
L’après-midi glissa. Il rencontra l’ambassadeur à la chancellerie de Lisbonne — un homme affable, prudent, qui lui expliqua la situation du Portugal avec des périphrases de diplomate et lui remit une liste de contacts à voir pendant son séjour. Des noms. Des adresses. Des notes griffonnées. Fleming rangea le tout dans la poche intérieure de son blazer, à côté de ses cigarettes, et ressortit dans la lumière.
Il prit un taxi pour rentrer à Estoril. Le chauffeur conduisait comme si les règles de la route étaient des suggestions optionnelles, et Fleming, cramponné à la poignée de la portière, eut le loisir d’observer la côte défiler — des plages, des rochers, des villas, des pêcheurs raccommodant des filets sur la grève, et partout cette lumière, cette lumière de fin d’après-midi qui touchait les choses avec une tendresse de peintre et les rendait plus belles qu’elles n’avaient le droit de l’être.
Il arriva au Palácio à dix-huit heures. Le soleil descendait derrière les pins. Le hall était plus animé qu’au matin — des voix, des parfums, des gens en tenue de soirée qui commençaient à converger vers le bar comme des papillons vers la lumière, sauf qu’ici c’était vers l’ombre, l’ombre du bar, l’ombre protectrice où l’on pouvait boire et parler et mentir et être soi-même, ce qui revenait souvent au même.
Fleming monta se changer. Il passa un costume sombre, remit une cravate — une concession au soir — et redescendit.
Le bar l’attendait.
Et le casino, de l’autre côté de la rue, dans la nuit naissante, avec ses lumières qui commençaient à s’allumer une à une comme les yeux d’une bête qui se réveille.
Ce soir.
Chapitre 3 — Le casino
Il traversa la rue à vingt et une heures.
Ce n’était pas une rue — c’était une frontière. Trente mètres de bitume entre le Palácio et le casino, trente mètres que l’on franchissait à pied, en voiture ou en pensée, et de l’autre côté tout changeait. L’hôtel était le jour. Le casino était la nuit. L’hôtel était le refuge, le lieu où l’on se reposait, où l’on faisait semblant d’être ce que l’on prétendait être. Le casino était l’arène, le lieu où l’on jouait — pas seulement aux cartes, pas seulement à la roulette, mais à être vivant, à être riche, à être chanceux, à être quelqu’un d’autre.
Fleming franchit les portes vitrées et entra.
*
Le hall du Casino Estoril sentait le marbre froid, le parfum de femme et quelque chose de plus subtil — l’adrénaline. Pas l’adrénaline brutale du combat ou de la peur, mais l’adrénaline lente, insidieuse, du jeu. Cette tension particulière qui flotte dans l’air des casinos comme un gaz invisible et qui entre par les pores de la peau, par les narines, par les yeux, et qui vous dit : ici, tout est possible. Ici, les lois ordinaires du monde sont suspendues. L’argent circule. Les fortunes changent de mains. Et vous — oui, vous, avec votre costume sombre et votre cravate et votre verre vide — vous pourriez être celui à qui tout arrive ce soir.
C’est un mensonge, bien sûr. Le casino ne donne rien. Le casino prend. Mais c’est un mensonge si bien construit, si parfaitement enveloppé dans le velours et le cristal et la lumière tamisée, que même les intelligences les plus aiguës finissent par y croire — ne serait-ce qu’une seconde, ne serait-ce que le temps de poser un jeton sur le tapis.
Fleming connaissait ce mensonge. Il l’aimait.
Il traversa le hall, passa devant le vestiaire où un employé prenait les chapeaux et les manteaux avec la gravité d’un prêtre recevant des offrandes, et monta l’escalier qui menait aux salles de jeu. L’escalier était large, recouvert d’un tapis rouge — rouge, pas grenat, pas bordeaux, rouge, le rouge du sang et de l’argent et des lèvres de femme, le rouge qui dit : vous quittez le monde réel. En haut des marches, une double porte capitonnée. Un portier en livrée. Et derrière la porte, le bruit.
Le bruit d’un casino est unique. Ce n’est pas un vacarme. Ce n’est pas un brouhaha. C’est un murmure amplifié, une somme de sons discrets qui produisent ensemble quelque chose de presque musical — le cliquetis des jetons, le ronronnement de la bille de roulette, le froissement des cartes qu’on distribue, les voix basses des joueurs, les voix plus basses encore des croupiers, et de temps en temps, surgissant de cette nappe sonore comme une bulle à la surface d’un étang, un éclat — un rire, une exclamation, le choc d’un verre posé trop vite sur une table. Fleming s’arrêta un instant sur le seuil, comme on s’arrête sur le bord d’un plongeoir, et il écouta.
Puis il entra.
*
La grande salle de jeu du Casino Estoril était un rectangle de lumière. Des lustres en cristal — six, il les compta par réflexe — pendaient du plafond à intervalles réguliers, chacun irradiant une clarté chaude, dorée, qui tombait sur les tables de jeu comme des projecteurs de théâtre sur une scène. Le reste de la salle restait dans une semi-obscurité complice — les murs tendus de tissu sombre, les colonnes en faux marbre, les recoins où des fauteuils invitaient à l’observation. Le contraste était calculé : la lumière pour les tables, l’ombre pour tout le reste. On voyait les mains des joueurs, leurs jetons, leurs cartes. On ne voyait pas nécessairement leurs visages.
Fleming s’avança lentement, les mains dans les poches, avec cette démarche de flâneur qu’il adoptait dans les lieux inconnus — pas trop rapide, pas trop lente, le rythme d’un homme qui est chez lui partout parce qu’il n’est chez lui nulle part.
La roulette d’abord. Trois tables, chacune entourée d’une grappe de joueurs aux physionomies diverses — des visages tendus, des visages impassibles, des visages déjà vaincus qui continuaient par inertie, par superstition, par cette conviction absurde que la chance tourne et que la prochaine fois sera la bonne. Un vieil homme en smoking jouait sur les numéros avec une méthode qui semblait impliquer des calculs complexes et une foi inébranlable dans les mathématiques, ce qui au casino est la forme la plus élégante du suicide financier. Une femme blonde, jeune, très maquillée, posait ses jetons au hasard avec des gestes de somnambule — elle ne jouait pas, elle effectuait un rituel dont le sens lui échappait mais auquel elle se soumettait par habitude ou par désespoir. Le croupier, impassible, lançait la bille. La bille tournait. Le monde rétrécissait autour de cette bille minuscule, de ce petit objet d’ivoire qui contenait, pendant les quelques secondes de sa rotation, toute l’espérance et toute la terreur de l’espèce humaine.
Fleming passa. La roulette ne l’intéressait pas. Trop mécanique. Trop impersonnel. Le joueur contre la roue — il n’y a pas de duel, pas de regard, pas de psychologie. Juste les nombres et le hasard, cette combinaison mortelle.
Il cherchait autre chose.
Le baccara.
*
La table de baccara était au fond de la salle, dans un espace légèrement surélevé, séparé du reste par une balustrade basse qui créait une frontière invisible — le carré VIP, le saint des saints, l’endroit où les mises n’avaient plus rien de raisonnable et où les joueurs n’étaient plus des amateurs mais des professionnels du risque. Ou des fous. La frontière entre les deux, au baccara, est une question de perspective.
Fleming s’approcha. Il ne s’assit pas — pas ce soir, pas encore. Il resta debout, légèrement en retrait, un verre de whisky à la main qu’il avait pris au passage sans s’en rendre compte, et il regarda.
Six joueurs autour de la table. Un croupier. Un chef de partie debout derrière le croupier, les bras croisés, surveillant les opérations avec l’intensité silencieuse d’un arbitre de boxe. La table elle-même — un ovale de feutrine verte, ce vert particulier des tables de jeu qui ne ressemble à aucun autre vert de la nature, un vert artificiel, un vert d’argent, un vert qui dit : ici, les règles sont différentes.
Les jetons étaient empilés devant chaque joueur en colonnes inégales — certaines hautes, d’autres basses, et cette géographie des colonnes racontait déjà une histoire, l’histoire de la soirée, qui gagnait, qui perdait, qui résistait. Fleming lut les colonnes comme on lit un texte. Trois joueurs en difficulté. Deux qui tenaient. Et un —
Et un.
*
Il était assis au centre de la table, face au croupier, dans la position du banquier — celui qui tient la main, celui contre qui les autres jouent. Un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être moins, peut-être plus — le genre de visage que l’âge n’altère pas vraiment mais patine, comme il patine le cuir ou le bois noble. Des cheveux blonds coupés très court, presque ras, qui accentuaient la géométrie du crâne — un crâne germanique, large, régulier, le crâne d’une race qui croit aux structures. Des yeux gris. Pas bleus, pas verts — gris, de ce gris métallique des ciels d’hiver du Nord, un gris sans chaleur et sans froideur, un gris de neutralité parfaite qui ne révélait absolument rien. Des mains — c’est ce que Fleming remarqua ensuite, les mains. Longues, sèches, les doigts fuselés, les ongles coupés court et nets. Des mains qui manipulaient les jetons sans bruit, avec une économie de gestes qui confinait à l’art. Pas de mouvement inutile. Pas de tic. Pas de tremblement. Rien.
L’homme portait un costume anthracite d’une coupe berlinoise — les épaules légèrement plus larges qu’une coupe anglaise, la taille plus ajustée, ce qui donnait à la silhouette une allure à la fois martiale et élégante. Chemise blanche. Cravate en soie noire. Un bouton de manchette en or — discret, sans monogramme. Pas de bague. Pas de montre visible. L’absence d’ornement comme ornement ultime.
Il jouait.
Fleming le regarda jouer. C’est-à-dire que Fleming regarda un homme accomplir quelque chose qu’il n’avait jamais vu accompli de cette façon — avec cette combinaison de précision, de calme et de ce qu’il faudrait bien appeler de la beauté. Parce que c’était beau. La façon dont il retournait ses cartes — lentement, du bout des doigts, sans les regarder tout de suite, comme s’il savait déjà ce qu’elles contenaient et que le geste de les révéler n’était qu’une formalité, une politesse faite au hasard. La façon dont il annonçait ses décisions — banco, suivi, passe — d’une voix basse, neutre, sans inflexion, la voix d’un homme qui ne s’adresse pas aux autres joueurs mais à lui-même, ou peut-être aux cartes, ou peut-être à personne. La façon dont il gagnait — sans sourire, sans triomphe, sans même un changement d’expression, comme si gagner était un état naturel et non une victoire, comme si l’argent qui affluait vers lui n’était qu’un effet secondaire d’un processus plus profond, un processus qui n’avait rien à voir avec l’argent.
Fleming but une gorgée de whisky. Il ne sentit pas le goût.
L’homme gagnait. Méthodiquement. Pas à chaque main — il perdait parfois, et quand il perdait, il ne changeait rien, ni la posture ni l’expression ni le rythme, il encaissait la perte avec la même indifférence polie qu’il accueillait le gain, et cette indifférence était son arme la plus redoutable, parce qu’elle déstabilisait les autres joueurs. Un joueur qui ne réagit pas est un joueur qu’on ne peut pas lire. Et un joueur qu’on ne peut pas lire est un joueur qu’on ne peut pas battre — non pas parce qu’il est meilleur, mais parce qu’il n’existe pas. Il est un mur. Un miroir. Un trou dans le tissu de la réalité où les émotions des autres tombent et ne reviennent pas.
Fleming observa les autres joueurs. Ils le sentaient. Celui qui était assis à la gauche de l’Allemand — un Espagnol, peut-être, brun, agité, une moustache fine — transpirait légèrement aux tempes et ses mises devenaient erratiques, trop hautes puis trop basses, le signe infaillible d’un homme qui perd son sang-froid. Celui d’en face — un Anglais, Fleming le devina à la coupe du costume et à la rigidité du dos — jouait avec une correction mécanique qui dissimulait mal une fureur croissante. Il perdait avec dignité, c’est-à-dire qu’il perdait en silence, ce qui chez un Anglais est la forme la plus violente de rage.
L’Allemand ne les voyait pas. Ou plutôt, il les voyait mais ne les regardait pas. Il y avait une différence, et Fleming — qui connaissait cette différence mieux que quiconque, parce que c’était la sienne — la perçut immédiatement. L’Allemand voyait tout. Il enregistrait tout. Mais il ne donnait rien en retour. Il absorbait l’information comme un trou noir absorbe la lumière — silencieusement, totalement, irréversiblement.
*
La partie dura. Fleming resta debout, immobile, pendant presque deux heures. Il changea de verre deux fois — whisky, puis whisky encore, parce que la constance dans le choix de la boisson est la seule constance sur laquelle un homme puisse compter dans un casino. Il fuma trois Morland. Il ne parla à personne. Il ne regarda personne d’autre que l’Allemand. Et pendant ces deux heures, quelque chose se produisit en lui — quelque chose qu’il ne comprit pas sur le moment et qu’il ne comprendrait que bien plus tard, des années plus tard, devant une machine à écrire en Jamaïque.
Il commença à inventer.
Pas consciemment. Pas délibérément. Mais de la même façon que l’œil invente des formes dans les nuages ou que l’oreille invente des mélodies dans le bruit du vent — automatiquement, inévitablement, par une opération de l’esprit qui n’a pas de nom mais qui est peut-être ce qu’on appelle l’imagination, ou la folie, ou le génie, et qui n’est en réalité rien d’autre que l’incapacité de certains cerveaux à regarder le réel sans le transformer.
Fleming regardait l’Allemand et il voyait autre chose. Il voyait un personnage. Un homme dans un roman qui n’existait pas encore, un roman dont il ne connaissait ni le titre ni l’intrigue ni le premier mot, mais dont il sentait la présence avec la certitude physique d’un homme qui sent venir l’orage. L’Allemand devenait, sous son regard, quelque chose de plus que lui-même — un archétype, un symbole, l’incarnation d’une idée qui n’avait pas encore de forme mais qui en cherchait une avec l’urgence d’un papillon sortant de sa chrysalide.
Un méchant. Voilà ce que Fleming voyait. Un méchant magnifique. Un méchant qui ne crie pas, qui ne menace pas, qui ne porte pas de cicatrice ni de monocle ni aucun des attributs grossiers de la vilenie de cinéma. Un méchant qui joue aux cartes avec des mains parfaites et qui gagne parce qu’il n’a rien à perdre — pas parce qu’il est riche, mais parce que quelque chose en lui est déjà mort, et que les morts n’ont peur de rien.
Le Chiffre.
Le mot n’existait pas encore. Il n’existerait que dans douze ans. Mais la graine était là, ce soir-là, dans cette salle de casino éclairée par six lustres en cristal, devant cette table de baccara où un Allemand en costume anthracite retournait ses cartes avec la grâce d’un chirurgien ouvrant un thorax.
*
À vingt-trois heures, l’Allemand se leva.
Il se leva comme il avait joué — sans hâte, sans cérémonie. Il rassembla ses jetons d’un geste, les fit glisser vers le croupier qui les compta avec la rapidité d’un automate, lui remit un reçu qu’il plia et glissa dans la poche intérieure de son costume. Puis il se leva, boutonna sa veste — un seul bouton, le bouton du milieu, le geste de l’homme qui sait s’habiller — et s’éloigna de la table.
C’est à ce moment-là que leurs regards se croisèrent.
L’Allemand marchait vers la sortie. Fleming était toujours debout près de la balustrade, son verre vide à la main. L’Allemand passa devant lui. Leurs yeux se rencontrèrent — une seconde, pas plus, ce temps infinitésimal pendant lequel deux consciences s’évaluent et se classent avec une vitesse qui dépasse tout calcul humain. Les yeux gris de l’Allemand enregistrèrent Fleming. Le costume. La posture. La Morland entre les doigts. L’immobilité de celui qui a regardé toute la soirée sans jouer. Et dans ce regard — Fleming le sentit, comme on sent un courant d’air froid dans une pièce chaude — il y eut une lueur de reconnaissance. Pas au sens de je-vous-connais. Au sens de je-sais-ce-que-vous-êtes. Un observateur reconnaissant un autre observateur. Un joueur reconnaissant un joueur qui ne joue pas encore.
L’Allemand inclina la tête d’un millimètre — un salut si infime qu’il aurait pu être une illusion — et sortit.
Fleming resta immobile. Son cœur battait un peu plus vite qu’il n’aurait dû. Ce n’était pas de la peur. Ce n’était pas de l’excitation. C’était quelque chose entre les deux, un sentiment qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps et qui ressemblait à ce qu’un chasseur ressent quand il aperçoit pour la première fois l’animal qu’il va traquer — non pas le désir de tuer, mais le désir de comprendre, de se mesurer, de savoir.
Qui était cet homme ?
Il le saurait. Demain. Par les canaux habituels — l’ambassade, les contacts, le réseau. Demain, cet homme aurait un nom, une fonction, une histoire. Mais ce soir, il n’était qu’une silhouette en costume anthracite qui s’éloignait dans le hall du casino, et cette absence de nom, cette pure forme sans étiquette, était peut-être ce qu’il y avait de plus fascinant. Parce que Fleming pouvait encore y projeter ce qu’il voulait. L’homme était encore une page blanche. Un personnage en puissance. Un chiffre.
*
Il sortit du casino à minuit. L’air de la nuit le frappa — pas froid, tiède encore, chargé de cette humidité atlantique qui déposait sur la peau une pellicule impalpable de sel et de brume. La rue entre le casino et l’hôtel était presque déserte. Un réverbère jetait un cône de lumière jaunâtre sur le trottoir. Les palmiers de l’avenue bruissaient dans un vent léger qui venait de la mer — un vent de large, un vent qui avait traversé l’Atlantique et qui portait en lui l’odeur de continents lointains, d’Amérique, de liberté, de tout ce qui était de l’autre côté.
Fleming alluma une dernière Morland. Il fuma en marchant les trente mètres qui le séparaient du Palácio. Trente mètres. La frontière. Il la refranchit dans l’autre sens, du noir vers le blanc, du casino vers l’hôtel, de la nuit vers — non, pas le jour. Vers une autre nuit. Plus feutrée. Plus silencieuse. La nuit du Palácio, qui n’était pas l’obscurité mais une lumière tamisée jusqu’à l’intime, une pénombre dorée de veilleuse d’enfant.
Le hall était presque vide. Le concierge de nuit, assis derrière son comptoir, lisait un journal et ne leva pas les yeux. Quelque part, très loin — dans un couloir, dans une chambre dont la porte était mal fermée, ou peut-être au bar, s’il était encore ouvert — un piano jouait. Quelques notes. Un air que Fleming ne reconnut pas. Quelque chose de lent, de triste, de portugais — un fado transposé au piano, dépouillé de ses paroles, réduit à sa mélodie nue, et cette nudité le rendait plus beau, plus insupportable, comme ces visages de femmes qui sont plus beaux démaquillés.
Il monta l’escalier. Le tapis grenat. Les appliques en bronze. Le couloir du deuxième étage. Sa porte. La clé. Le geste familier de tourner la serrure dans l’obscurité — il connaissait déjà cette porte, après une seule nuit, et ce constat le troubla, parce qu’il signifiait que le Palácio faisait déjà son travail, ce travail silencieux des lieux qui vous absorbent et vous font croire que vous leur appartenez.
Il entra. La chambre était telle qu’il l’avait laissée — le lit défait, la fenêtre entrouverte, les persiennes battant doucement dans le courant d’air nocturne. Il ôta sa veste, sa cravate, ses chaussures. Il ne se coucha pas tout de suite. Il s’assit à la fenêtre.
Le jardin, en bas, était une masse noire piquée de points lumineux — des lanternes ? des lucioles ? Il ne savait pas. La mer, invisible, faisait entendre ce bruit régulier qui est le bruit le plus ancien du monde, le bruit que l’on entendait avant les villes, avant les langues, avant les guerres, et qui continuera quand tout le reste aura disparu.
Fleming pensa à l’Allemand.
Aux mains. Aux yeux gris. À cette façon de retourner les cartes. À ce regard — une seconde, pas plus — qui avait contenu une vie entière de reconnaissance mutuelle.
Il ouvrit le tiroir de la table de nuit — un réflexe, pour voir ce qu’il contenait. Un bloc-notes à en-tête de l’hôtel. Un crayon. Une bible en portugais. Il prit le bloc-notes et le crayon. Il ne savait pas pourquoi. Ou plutôt si — il le savait, mais il n’avait pas encore les mots pour le dire.
Il écrivit trois lignes.
La première était un nom — pas le vrai nom de l’Allemand, qu’il ne connaissait pas encore, mais un mot. Un seul mot qui était venu seul, sans effort, sans réflexion, comme les mots les plus justes viennent toujours — dans le silence, après minuit, quand les défenses de l’esprit conscient sont baissées et que quelque chose de plus profond parle à leur place.
Il regarda le mot.
Puis il arracha la feuille, la plia en quatre, et la glissa dans la poche de son blazer, à côté des Morland et du Ronson et de la liste de contacts de l’ambassadeur.
Il se coucha. Il dormit. Il ne rêva pas — ou s’il rêva, il ne s’en souvint pas, ce qui revient au même, parce que les rêves oubliés sont les rêves les plus importants, ceux qui travaillent en silence, sous la surface, comme des racines dans la terre noire.
Dehors, la mer continuait. Les palmiers bruissaient. Le piano s’était tu. Et dans la poche du blazer accroché au dossier de la chaise, sur un morceau de papier plié en quatre, un mot attendait — un mot qui ne signifiait encore rien et qui signifierait tout, un jour, dans un livre, dans un autre pays, dans une autre vie.
Un chiffre.