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Un style à poulpes

Un style à poulpes

Un style à poulpes

Un motif tra­verse la Méditerranée

Le poulpe sur l’argile

Un motif tra­verse la Médi­ter­ra­née, 1500–400 avant notre ère

Vingt-sept cen­ti­mètres, deux assiettes collées

L’ob­jet tient dans les deux mains. Vingt-sept cen­ti­mètres de haut, pas davan­tage. Une gourde ronde et plate, avec un col court et deux petites anses au som­met — la forme exacte de ce qu’on appel­le­ra plus tard une gourde de pèle­rin, et qui exis­tait déjà, sans pèle­rins, mille cinq cents ans avant notre ère.

Elle vient de Palai­kas­tro, à l’ex­tré­mi­té orien­tale de la Crète, là où la côte se replie sur une plaine étroite et où l’on culti­vait l’o­li­vier. Elle est aujourd’­hui au musée d’Hé­rak­lion, sous verre, éclai­rée par le bas.

La façon dont elle a été fabri­quée mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle explique une par­tie du reste. Le potier a tour­né deux assiettes très plates en argile fine, puis, avant que l’ar­gile ne sèche com­plè­te­ment — au stade dit du cuir, quand la matière est encore souple mais ne s’af­faisse plus —, il les a assem­blées dos à dos. On voit encore, au centre de chaque face, le cercle lais­sé par le tour. Le col, les anses et le pied ont été ajou­tés à la main. La gourde était faite pour conte­nir un liquide qui valait la peine d’être ver­sé len­te­ment. De l’huile par­fu­mée, probablement.

Ensuite quel­qu’un a peint un poulpe dessus.

Pas un poulpe déco­ra­tif, pas un poulpe en frise, pas un poulpe réduit à un motif géo­mé­trique. Un poulpe entier, vu de face, mais nageant en dia­go­nale, comme s’il tra­ver­sait la panse du vase en biais. Les bras s’é­cartent et couvrent la tota­li­té de la sur­face dis­po­nible. Entre eux, le peintre a glis­sé des our­sins, des tri­tons, des rochers avec des algues. Il ne reste aucun vide. C’est le prin­cipe que les his­to­riens de l’art appellent, avec cette élé­gance latine dont ils ont le secret, l’hor­ror vacui — la peur du vide.

Le musée d’Hé­rak­lion attri­bue cette pièce à un arti­san qu’on ne connaît que par sa main, et qu’on a fini par bap­ti­ser le Maître du style marin. On lui donne aus­si une jarre à étrier trou­vée à Gour­nia, à une tren­taine de kilo­mètres de là. Deux objets, un tem­pé­ra­ment. C’est tout ce qu’on aura jamais de lui.

Le pro­blème du peintre : cou­vrir une sphère

Il faut pen­ser à ce que c’est, maté­riel­le­ment, que de déco­rer un vase.

La sur­face est convexe. Elle fuit dans toutes les direc­tions. Une scène rec­tan­gu­laire, celle qu’on pein­drait sur un mur, s’y déforme immé­dia­te­ment : les per­son­nages s’é­crasent aux extré­mi­tés, les lignes hori­zon­tales se courbent, la com­po­si­tion se dérobe dès qu’on tourne l’ob­jet d’un quart de tour. Pen­dant des siècles, la solu­tion cré­toise avait consis­té à cou­vrir les vases de spi­rales, de rosaces, de motifs qui n’ont ni haut ni bas et qui acceptent donc n’im­porte quelle cour­bure. Les céra­miques dites de Kamares, claires sur fond sombre, sont le som­met de cette logique — et elles ne repré­sentent presque rien.

Et puis, au Minoen récent IB, autour de 1500 avant notre ère, deux choses changent en même temps.

D’a­bord l’in­ver­sion chro­ma­tique : on passe au sombre sur fond clair. Cette conven­tion-là tien­dra en Grèce, à peu de chose près, pen­dant mille ans. Ensuite l’ap­pa­ri­tion d’un réper­toire figu­ra­tif entiè­re­ment marin : poulpes, argo­nautes, tri­tons, murex, étoiles de mer, our­sins. Les archéo­logues rangent cet ensemble dans ce qu’ils nomment la Tra­di­tion pala­tiale spé­ciale, et le style marin en est la branche la plus spectaculaire.

Un détail de ce réper­toire mérite qu’on s’y arrête. Par­mi les vases du style marin figure un rhy­ton de Zakros entiè­re­ment cou­vert de murex. Le murex n’est pas un coquillage comme les autres : c’est celui dont on extrait, glande par glande, le colo­rant qui devien­dra la pourpre — la tein­ture la plus chère de l’An­ti­qui­té, celle des Phé­ni­ciens de Tyr, celle des our­lets de séna­teurs et des man­teaux d’empereurs byzantins.

Or l’ar­chéo­lo­gie cré­toise a mis au jour des amas de coquilles bri­sées et des ins­tal­la­tions de tein­ture bien anté­rieurs à tout ce qu’on connaît au Levant : à Kom­mos dès le Minoen moyen, sur l’î­lot de Chrys­si, à Kou­pho­ni­si. Et à Palai­kas­tro même, sur les pentes du Kas­tri, il y a un dépôt de murex écra­sés que Bosan­quet avait déjà signa­lé au début du siècle dernier.

Autre­ment dit, dans le vil­lage où l’on pei­gnait la plus belle gourde à poulpe de l’âge du bronze, on cas­sait aus­si des coquillages par mil­liers pour en tirer du vio­let. Le même monde, la même odeur de marée, deux indus­tries qui se tournent le dos et qui puisent dans le même sac.

Ce que je trouve remar­quable, c’est que le poulpe est la seule créa­ture de la Médi­ter­ra­née qui résolve le pro­blème du peintre au lieu de le poser. Il n’a pas d’o­rien­ta­tion. Il n’a pas de dos. Ses bras sont huit lignes souples qui peuvent par­tir dans huit direc­tions sans que rien paraisse contraint. On peut l’é­ti­rer, l’en­rou­ler, le faire épou­ser un col ou une panse : il reste lui-même. Un tau­reau sur un vase rond est un tau­reau défor­mé. Un poulpe sur un vase rond est un poulpe.

Je ne pré­tends pas que ce soit la rai­son pour laquelle il a été choi­si. Sim­ple­ment, c’est une rai­son suf­fi­sante pour qu’il ait duré.

Une date qui refuse de se fixer

Il faut main­te­nant par­ler de Thé­ra, parce que tout le monde en parle, et parce que la ques­tion est moins réglée qu’on ne le croit.

À une cen­taine de kilo­mètres au nord de la Crète, le vol­can de San­to­rin a explo­sé. C’est l’un des plus grands évé­ne­ments érup­tifs de l’Ho­lo­cène. Il a ense­ve­li la ville d’A­kro­ti­ri sous qua­rante mètres de cendre et de ponce, et la cendre s’est dépo­sée jus­qu’en Ana­to­lie et en Égypte.

Reste à savoir quand.

Deux méthodes donnent deux réponses, et l’é­cart entre elles est d’à peu près un siècle. Les data­tions au radio­car­bone effec­tuées sur des légu­mi­neuses et des grains scel­lés sous les dépôts érup­tifs, ain­si que sur une branche d’o­li­vier prise dans la ponce, situent l’é­vé­ne­ment autour de 1600 avant notre ère, voire un peu avant. Les syn­chro­nismes archéo­lo­giques — c’est-à-dire les cor­res­pon­dances éta­blies entre les couches cré­toises, les objets chy­priotes, les niveaux égyp­tiens et levan­tins — plaident au contraire pour un évé­ne­ment plus tar­dif, autour de 1500.

Cent ans. À cette échelle, ce n’est presque rien, et c’est énorme : c’est la dif­fé­rence entre une catas­trophe qui pré­cède l’a­po­gée minoenne et une catas­trophe qui l’interrompt.

Le débat s’est dépla­cé récem­ment. Des mesures de radio­car­bone effec­tuées année par année sur des cernes d’arbres calen­dai­re­ment datés ont mon­tré un déca­lage par rap­port à la courbe de cali­bra­tion inter­na­tio­nale, ce qui ramène la four­chette vers le sei­zième siècle. En 2023, une étude por­tant sur un arbuste d’o­li­vier ense­ve­li à Thé­ra­sia est allée dans le même sens : milieu du sei­zième siècle. La branche d’o­li­vier de 2006, long­temps consi­dé­rée comme déci­sive, a par ailleurs été contes­tée — dater du bois d’o­li­vier est une opé­ra­tion dif­fi­cile, cet arbre pro­duit des cernes irré­gu­liers et par­fois discontinus.

Bref, on res­serre, on ne conclut pas.

Pour­quoi cela nous inté­resse ici : le style marin appar­tient au Minoen récent IB. L’é­rup­tion, elle, tombe à la fin du Minoen récent IA. Autre­ment dit, les plus beaux poulpes de Crète ont été peints après que la mon­tagne a sauté.

Un lec­teur du Per­ro­quet sué­dois avait pro­po­sé, il y a quelques années, une hypo­thèse sédui­sante : le tsu­na­mi consé­cu­tif à l’é­rup­tion aurait jeté sur les côtes des poulpes énormes, et le motif serait né de cette ren­contre. La chro­no­lo­gie ne lui donne pas tort sur l’ordre des évé­ne­ments. Elle ne lui donne pas rai­son non plus. Le poulpe figu­rait déjà, sous des formes plus timides, dans le réper­toire minoen anté­rieur ; et rien, dans les textes ou dans les images, ne relie expli­ci­te­ment le motif à la catastrophe.

Je note sim­ple­ment ceci, sans en tirer de thèse : une géné­ra­tion de peintres a pro­duit ses images les plus ten­dues, les plus satu­rées, les plus vivantes, dans les décen­nies qui ont sui­vi le plus grand désastre natu­rel connu de leur monde. Les his­to­riens de l’art se méfient de ce genre de coïn­ci­dence, et ils ont rai­son. Elle reste là quand même.

L’a­ni­mal qu’on avait sous les yeux

On oublie sou­vent que ces gens man­geaient des poulpes.

Ils les pêchaient à la nasse, au har­pon, à la main dans les trous de rocher. Ils les frap­paient contre la pierre pour atten­drir la chair, comme on le fait tou­jours dans les ports de la mer Égée. Ils savaient à quelle pro­fon­deur les trou­ver, en quelle sai­son, et ce que fait un poulpe quand on l’approche.

Cela se voit dans la pein­ture. Les grands yeux du poulpe de Palai­kas­tro, qui frappent tous les visi­teurs par leur air presque comique, ne sont pas une inven­tion déco­ra­tive : le poulpe a effec­ti­ve­ment des yeux dis­pro­por­tion­nés, laté­raux, avec une pupille hori­zon­tale, et il les tourne vers vous. Les ven­touses sont peintes sur toute la lon­gueur des bras, ce qu’au­cune pers­pec­tive réelle ne per­met­trait — mais c’est là un choix de savoir, pas d’i­gno­rance. Le peintre montre ce qu’il sait qui est là.

Il fau­dra attendre mille ans pour qu’un Grec écrive ce que tout le monde voyait. Aris­tote, dans l’His­toire des ani­maux, observe les cépha­lo­podes autour de Les­bos et note qu’ils changent de cou­leur, qu’ils émettent leur encre, que la seiche s’en sert non seule­ment par peur mais pour se dis­si­mu­ler — elle se montre devant son nuage puis recule dedans. Il dis­tingue les usages du poulpe, du cal­mar et de la seiche. Ce sont, dans toute la lit­té­ra­ture ancienne, quelques-unes des pages où l’on sent le plus net­te­ment quel­qu’un qui a regar­dé longtemps.

Cinq siècles après lui, Oppien, dans un poème didac­tique sur la pêche, écrit que per­sonne n’i­gnore l’art du poulpe, qui se rend sem­blable au rocher qu’il embrasse. Le mot qu’il emploie est technē. Un savoir-faire. Une technique.

Il y a là quelque chose que le Minoen de 1500 n’au­rait pas for­mu­lé ain­si mais qu’il connais­sait cer­tai­ne­ment : le poulpe est l’a­ni­mal qui imite. Celui qui devient la sur­face qu’il touche. Peindre un imi­ta­teur sur un vase, c’est-à-dire sur une sur­face qui prend elle-même la forme qu’on lui donne, n’est pas un geste inno­cent. Les Romains le com­pren­dront très bien, et met­tront des poulpes au centre de leurs mosaïques d’emble­ma­ta marins — à Pom­péi, le poulpe, la lan­gouste et la murène se dis­putent la place cen­trale d’un pave­ment, et le spec­ta­teur qui les regarde se sou­vient que le poulpe, lui, sait se faire pavement.

Le motif passe sur le continent

Les Mycé­niens l’ont vu, et ils l’ont voulu.

C’est un mou­ve­ment qu’on observe dans presque tous les domaines : la Crète pro­duit, le conti­nent copie, puis le conti­nent domine. À la fin du quin­zième siècle, Cnos­sos est détruit, l’in­fluence minoenne recule, et les ate­liers du Pélo­pon­nèse prennent la main sur les cir­cuits d’ex­por­ta­tion. Mais le poulpe, lui, passe.

L’ob­jet qui montre le mieux ce pas­sage est une amphore à trois anses conser­vée au Musée natio­nal d’A­thènes, trou­vée dans une tombe du cime­tière mycé­nien de Pro­sym­na, près d’Ar­gos. Elle date du quin­zième siècle. Elle appar­tient à la caté­go­rie des amphores dites pala­tiales, forme emprun­tée aux modèles cré­tois. Trois grands poulpes en couvrent la panse, avec des rochers et des algues. La main est mycé­nienne ; la gram­maire est encore entiè­re­ment crétoise.

Puis quelque chose se met à bou­ger, len­te­ment, dans le sens de la simplification.

Au Hel­la­dique récent IIIA, le réper­toire natu­ra­liste recule. La jarre à étrier devient une forme domi­nante. De nou­veaux motifs appa­raissent — le coquillage en volute, la fleur sty­li­sée — qui sont d’emblée des sché­mas, pas des obser­va­tions. Le style mycé­nien s’u­ni­for­mise sur une immense aire, de la Sicile au Levant, avec une régu­la­ri­té de pro­duc­tion presque industrielle.

Le poulpe sur­vit à cette nor­ma­li­sa­tion, mais il en sort trans­for­mé. Ce n’est plus l’a­ni­mal sai­si dans son mou­ve­ment. C’est un signe qui garde la mémoire d’un animal.

Comp­ter les bras

Il y a, au musée Get­ty, une jarre à étrier des îles grecques sur laquelle un poulpe est peint sans corps. Il n’a plus que six bras. Ses yeux sont deve­nus deux rosettes posées près de la base du vase. Le cata­logue emploie le mot dégé­né­ré, qui est un terme tech­nique et qui sonne quand même comme un jugement.

Ce genre de dérive est la règle. À par­tir du dou­zième siècle, on trouve des poulpes à sept bras, à six, à cinq, à quatre. On trouve des poulpes réduits à deux spi­rales symé­triques et à une paire de points. On trouve, sur cer­taines pièces tar­dives, des motifs qu’un œil non pré­ve­nu ne recon­naî­trait jamais comme des poulpes si l’on ne pou­vait pas remon­ter la série vase par vase jus­qu’à Palaikastro.

Un cas par­ti­cu­lier mérite d’être signa­lé, parce qu’il a pro­duit une petite contro­verse savante que j’aime bien. Le cercle des tombes A de Mycènes a livré des orne­ments funé­raires en feuille d’or en forme de poulpe. Tous ont sept bras. Un cher­cheur a pro­po­sé d’y voir la repré­sen­ta­tion d’une espèce réelle, Hali­phron atlan­ti­cus, le poulpe dit à sept bras — un ani­mal de haute mer, géla­ti­neux, dont les mâles dis­si­mulent leur hui­tième bras dans une poche située sous l’œil droit, ce qui leur donne effec­ti­ve­ment l’air d’en avoir sept. Un spé­cia­liste des cépha­lo­podes lui a répon­du, publi­ca­tion à l’ap­pui, que rien n’au­to­ri­sait cette iden­ti­fi­ca­tion : Hali­phron vit en pro­fon­deur, on ne le voit presque jamais, et la réduc­tion du nombre de bras est un phé­no­mène banal dans l’art égéen tardif.

Je ne tranche pas. La pro­po­si­tion reste sur la table, contes­tée. Ce qui m’in­té­resse, c’est qu’elle est le symp­tôme d’un vrai malaise : dès qu’un motif ancien s’é­carte du réel, nous cher­chons déses­pé­ré­ment un réel qui l’ex­pli­que­rait. Il est plus dif­fi­cile d’ad­mettre qu’un peintre du dou­zième siècle avant notre ère ait sim­ple­ment ces­sé de compter.

Le poulpe des­cend dans les tombes

Et c’est ici que l’his­toire change de nature.

À par­tir du Minoen récent IIIB, au trei­zième siècle, le poulpe cesse d’être un orne­ment de pres­tige pour deve­nir autre chose. On le trouve de plus en plus sou­vent sur les lar­nakes, ces cuves d’ar­gile en forme de bai­gnoire ou de coffre dans les­quelles les Cré­tois inhu­maient leurs morts. Un poulpe, par­fois deux, peints sur le flanc du cercueil.

Au même moment, un ate­lier de Cha­nia, sur la côte nord-ouest de l’île, se met à pro­duire de petites jarres à étrier déco­rées d’un ou deux poulpes, avec une inven­ti­vi­té qui contraste avec la mono­to­nie ambiante. Ces jarres deviennent l’une des formes les plus carac­té­ris­tiques de la fin de l’âge du bronze égéen.

La sta­tis­tique est élo­quente. Les jarres à étrier au poulpe ne repré­sentent qu’une part infime du mobi­lier trou­vé dans les habi­tats — quelques pour­cents. Elles sont, en écra­sante majo­ri­té, des objets de tombe.

Que fai­sait-on avec elles ? Une jarre à étrier sert à conte­nir et à ver­ser de l’huile. Dans un contexte funé­raire, cela signi­fie des onc­tions, des liba­tions, des gestes accom­plis au bord de la fosse et dont il ne reste que le réci­pient. L’ob­jet est dépo­sé avec le mort, visible, déco­ra­tif, coû­teux. C’est un objet de mons­tra­tion autant qu’un contenant.

Reste à savoir pour­quoi le poulpe.

Une hypo­thèse, avan­cée par l’ar­chéo­lo­gie ita­lienne, relie le motif à l’eau, au pas­sage et à la régé­né­ra­tion. Elle a pour elle une cohé­rence médi­ter­ra­néenne large : la mer comme lieu de tra­ver­sée, l’a­ni­mal capable de repous­ser un bras arra­ché, la créa­ture qui vit dans les creux du rocher — dans les trous, lit­té­ra­le­ment, comme les morts.

Elle a contre elle qu’au­cun texte ne la confirme. Le linéaire B, quand on le déchiffre, parle de rations d’orge, de trou­peaux et de noms de divi­ni­tés ; il ne dit rien des poulpes.

Je pré­fère m’en tenir à ce qui est véri­fiable et qui suf­fit à don­ner le ver­tige : pen­dant envi­ron trois siècles, dans une grande par­tie de l’É­gée, on a dépo­sé auprès des morts des vases por­tant l’i­mage d’un ani­mal capable de se glis­ser dans n’im­porte quelle ouver­ture, de chan­ger de cou­leur, et de refaire ce qu’on lui a coupé.

avec les jarres d’huile

Un motif ne voyage pas seul. Il voyage avec ce qui le porte.

Pour mesu­rer ce que cela veut dire concrè­te­ment, il faut se sou­ve­nir de ce qu’on a remon­té du fond de l’eau au large d’U­lu­bu­run, sur la côte lycienne. Un navire cou­lé dans le der­nier tiers du XIVe siècle, quelque part entre 1335 et 1305. Dix tonnes de cuivre chy­priote en lin­gots à peau de bœuf — trois cent cin­quante-quatre pièces, ran­gées en quatre files dans la cale. Une tonne d’é­tain, le rap­port exact qu’il faut pour faire du bronze. Cent qua­rante-neuf jarres cana­néennes, dont la plu­part conte­naient de la résine de téré­binthe. De l’i­voire d’hip­po­po­tame et d’é­lé­phant, des ron­dins d’é­bène venus d’A­frique, des lin­gots de verre bleu de cobalt, plu­sieurs jeux de poids de balance aux stan­dards proche-orien­taux, des tablettes à écrire en bois pliantes à char­nières d’i­voire, un sca­ra­bée d’or au car­touche de Néfer­ti­ti. Et, au milieu de tout cela, de la céra­mique mycé­nienne et chy­priote. Une seule coque conte­nait le cata­logue d’un monde.

C’est dans ces cales-là que les vases cir­culent. Non comme car­gai­son prin­ci­pale — le poids et la valeur sont dans le métal — mais comme fret d’ac­com­pa­gne­ment, cadeau, effet per­son­nel de mar­chand, embal­lage d’une huile par­fu­mée qui vaut plus cher que son réci­pient. Le poulpe voyage à titre secon­daire. C’est presque tou­jours ain­si que les images voyagent.

La jarre à étrier est le conte­neur stan­dard du com­merce égéen de l’huile. On en trouve par mil­liers autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale, jus­qu’en Sicile et en Sar­daigne à l’ouest. Cer­taines, en Crète et sur le conti­nent, portent des ins­crip­tions peintes en linéaire B — des men­tions admi­nis­tra­tives, l’é­qui­valent d’une éti­quette d’ex­pé­di­tion. C’est un objet de logis­tique avant d’être un objet d’art.

Et voi­ci où on les retrouve.

À Ouga­rit, sur la côte syrienne, dans le port de Minet el-Bei­da, on a exhu­mé un rhy­ton égéen orné d’un poulpe peint. Le grand comp­toir levan­tin de la fin de l’âge du bronze, celui où l’on écri­vait en six langues et où l’on inven­tait un alpha­bet, avait dans ses mai­sons des vases venus de la mer Égée.

À Chypre, la céra­mique figu­ra­tive de la fin du bronze mêle pois­sons, hip­po­campes et poulpes, dans un réper­toire qui doit à la fois aux modèles mycé­niens, aux tra­di­tions orien­tales et aux usages locaux. L’i­co­no­gra­phie du pois­son y prend une valeur nette : vie, renais­sance, protection.

Sur la côte sud du Levant, au dou­zième siècle, appa­raît la céra­mique bichrome dite phi­lis­tine, dont les formes — le cra­tère, la jarre à étrier, la cruche à bec fil­trant — dérivent direc­te­ment des pro­to­types mycé­niens, tan­dis que le décor emprunte lar­ge­ment à Chypre. Les débats sur ce que cela signi­fie exac­te­ment — migra­tion, colo­ni­sa­tion, imi­ta­tion, appro­pria­tion — occupent l’ar­chéo­lo­gie levan­tine depuis qua­rante ans et ne sont pas près de se clore.

Et en Égypte, enfin, il faut évo­quer Tell el-Dab’a, l’an­cienne Ava­ris, dans le Del­ta. Des mil­liers de frag­ments de pein­tures murales y ont été mis au jour à par­tir des années 1990, dans un quar­tier pala­tial de la période thout­mo­side. La tech­nique est celle de la fresque sur enduit de chaux frais, incon­nue en Égypte avant Thout­mô­sis III et par­fai­te­ment attes­tée dans l’É­gée. Les conven­tions chro­ma­tiques sont minoennes — le bleu là où l’É­gypte met­trait du gris. Les motifs — sauts de tau­reau, grif­fons, frise de demi-rosettes — ren­voient à Cnos­sos, par­fois à l’é­chelle exacte des figures de la salle du trône.

L’ex­ca­va­teur en conclut que des artistes minoens ont tra­vaillé sur place. D’autres, dont Eric Cline, objectent qu’on ne peut pas le prou­ver et qu’il suf­fit d’in­vo­quer des arti­sans locaux pro­fon­dé­ment fami­liers de l’art égéen. Le débat reste ouvert, et il vaut mieux le pré­sen­ter comme tel.

Ce qu’on peut dire sans risque : au quin­zième siècle avant notre ère, dans un palais du Del­ta du Nil, quel­qu’un regar­dait des murs peints selon des conven­tions cré­toises. Le monde était plus petit qu’on ne l’i­ma­gine et plus grand qu’ils ne le pensaient.

il reste le poulpe

Puis tout tombe.

Vers 1200, les palais mycé­niens brûlent les uns après les autres. Ouga­rit dis­pa­raît. Hat­tu­sa est aban­don­née. Le sys­tème d’é­changes qui reliait l’É­gée, Chypre, le Levant et l’É­gypte cesse de fonc­tion­ner. On sait beau­coup de choses sur ce qui est détruit, très peu sur ce qui détruit.

Et dans les décen­nies qui suivent, dans un monde appau­vri, frag­men­té, sans admi­nis­tra­tion cen­trale, sans linéaire B, sans com­merce à longue dis­tance — le poulpe revient.

Les jarres à étrier au poulpe des dou­zième et onzième siècles consti­tuent l’un des rares groupes de céra­mique déco­ra­tive de qua­li­té pro­duits dans cette période. Elles sont grandes, ambi­tieuses, faites pour être vues. Elles appa­raissent au moment pré­cis où la plu­part des autres arts figu­ra­tifs de l’É­gée s’éteignent.

Une thèse consa­crée à ce cor­pus a mon­tré qu’on peut y dis­tin­guer des styles régio­naux nets : la Crète, le Dodé­ca­nèse, les Cyclades, l’At­tique déve­loppent cha­cun leurs conven­tions. Cette régio­na­li­sa­tion est en elle-même un docu­ment his­to­rique. Elle des­sine la carte d’un monde qui s’est défait en mor­ceaux et où chaque mor­ceau conti­nue, à sa manière, à peindre le même animal.

Il y a là un fait qui mérite qu’on s’y arrête sans en faire un sym­bole. Quand une civi­li­sa­tion perd ses palais, ses archives, ses cir­cuits, ses écri­tures, il lui reste des gestes. Un potier conti­nue de tour­ner. Un peintre conti­nue de tra­cer huit lignes qui partent d’un point. Il ne sait pro­ba­ble­ment plus d’où vient le motif ni ce qu’il vou­lait dire à Palai­kas­tro trois siècles plus tôt. Il le fait quand même, parce que c’est ce qu’on fait sur un vase.

Une vache, un poulpe, un car­ré creux

Le motif ne meurt pas avec l’âge du bronze. Il se réveille ailleurs, dans un contexte qui n’a plus rien à voir.

À Éré­trie, sur l’île d’Eu­bée, à la fin du sixième siècle avant notre ère, on frappe mon­naie. Les pre­mières émis­sions eubéennes sont contem­po­raines des pre­mières chouettes d’A­thènes. Sur l’a­vers, une vache qui se gratte le museau avec un sabot arrière — l’île était répu­tée pour son bétail. Sur le revers, dans un car­ré creux, un poulpe.

Il y res­te­ra. Le poulpe devient l’emblème civique d’É­ré­trie, et on le retrouve sur ses mon­naies pen­dant plus d’un siècle et demi.

À Syra­cuse, autre grande cité mari­time, on frappe des litrai d’argent ornées d’un poulpe dans les années 460, puis des bronzes où le poulpe figure au revers de la tête de la nymphe Aré­thuse. Le gra­veur syra­cu­sain observe l’a­ni­mal avec une exac­ti­tude qui n’a rien de mycé­nien : c’est un poulpe de natu­ra­liste, ramas­sé, bien pro­por­tion­né, les bras repliés.

Entre-temps, un potier de Corinthe a peint un poulpe sur un petit ary­balle à par­fum, vers 625–600. La forme n’a plus rien de cré­tois, le style non plus. Le motif, lui, a tenu neuf cents ans.

Je ne crois pas à une trans­mis­sion conti­nue et consciente. Il n’y a pas de lignée d’a­te­liers qui se seraient pas­sé le poulpe de géné­ra­tion en géné­ra­tion depuis Palai­kas­tro. Il y a une mer, un ani­mal abon­dant dans cette mer, des gens qui le pêchent et le mangent, et la pro­prié­té for­melle que j’é­vo­quais au début : huit bras conviennent admi­ra­ble­ment à un objet rond. Le motif se réin­vente chaque fois qu’on le laisse tran­quille assez longtemps.

L’in­con­nu

Reste, au bout de cette tra­ver­sée, une gêne qu’il faut nommer.

Nous appe­lons cela un sym­bole, et nous n’en savons rien. Nous par­lons de divi­ni­té marine, de régé­né­ra­tion, de pas­sage, parce que ce sont les caté­go­ries dont nous dis­po­sons et parce qu’un poulpe posé sur un cer­cueil demande une expli­ca­tion. Mais aucun Minoen, aucun Mycé­nien ne nous a lais­sé une phrase sur le sujet. Le cor­pus des textes de l’âge du bronze égéen est un cor­pus de comptabilité.

Ce qui sub­siste, c’est de la matière. De l’ar­gile fine tour­née très mince. Un pig­ment fer­ru­gi­neux qui vire au brun-noir à la cuis­son. Deux assiettes col­lées au stade du cuir. Un geste de pin­ceau, char­gé au départ, qui s’af­fine en s’é­loi­gnant du centre, exac­te­ment comme un bras de poulpe s’ef­file vers sa pointe.

Un jour de juillet, dans une crique de Crète orien­tale, j’ai vu un poulpe sor­tir d’une anfrac­tuo­si­té et se poser sur une pierre plate. En trois secondes, il a pris la cou­leur de la pierre. Il est res­té là, immo­bile, à peine visible, avec seule­ment un œil qui bougeait.

Je n’en tire aucune conclu­sion sur ce que pen­saient les gens de Palai­kas­tro. Je sais seule­ment qu’ils ont vu la même chose, dans la même eau, avec la même lumière, et qu’ils sont ren­trés à l’atelier.


Note de sources

Objets et attributions

  • Gourde du style marin de Palai­kas­tro, Minoen récent IB, h. 27 cm, Musée archéo­lo­gique d’Hé­rak­lion (inv. Π3383). Tech­nique d’as­sem­blage de deux plats tour­nés, décor de poulpe, our­sins, tri­tons, rochers et algues ; attri­bu­tion au « Maître du style marin », auquel est éga­le­ment don­née une jarre à étrier de Gour­nia. Notices du Musée d’Hé­rak­lion et de Smarthistory.
  • Amphore mycé­nienne à trois anses au décor de poulpes, XVe s. av. n.è., tombe 2 du cime­tière de Pro­sym­na, Musée natio­nal d’A­thènes, inv. Π 6725.
  • Jarre à étrier des îles à poulpe « dégé­né­ré » (six bras, yeux trans­for­més en rosettes), J. Paul Get­ty Museum.
  • Rhy­ton égéen à poulpe trou­vé à Minet el-Bei­da (Ouga­rit).
  • Ary­balle corin­thien à poulpe, v. 625–600 av. n.è., Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Art Museum.
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Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’Alep

La très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Il y a des objets qui contiennent plus d’his­toire que bien des monu­ments. Un pain de savon brun, fen­du d’un cœur vert, en sait plus long sur la Médi­ter­ra­née que la plu­part des livres qui pré­tendent la raconter.


I. Un cube brun dans la paume

Tout com­mence par un geste que je refais chaque fois avec la même len­teur un peu céré­mo­nieuse : prendre le pain de savon dans la paume, le sou­pe­ser, le por­ter au visage. Il pèse son poids d’o­live et de lau­rier, quelque chose entre la pierre et le pain, et il sent — com­ment dire — il sent la réserve d’un vieux pla­card orien­tal, l’huile chauf­fée, la feuille frois­sée, une pointe de fumée loin­taine, et der­rière tout cela une note verte, médi­ci­nale, qui est celle de la baie de lau­rier et qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans la par­fu­me­rie du monde. Ce n’est pas un par­fum qui séduit. C’est un par­fum qui ras­sure. Il dit : on m’a fait ain­si depuis très long­temps, et l’on continuera.

L’ob­jet lui-même a la beau­té fruste des choses qui n’ont jamais cher­ché à plaire. Un cube irré­gu­lier, taillé à la main, aux arêtes émous­sées comme un galet de rivière qui aurait des angles. La croûte est d’un brun doré, cou­leur de pain trop cuit ou de terre d’é­té. On y lit, frap­pé au tam­pon de bronze, le nom du fabri­cant en carac­tères arabes, et sou­vent le mot حلب — Halab, Alep. Cou­pez-le en deux : l’in­té­rieur est vert. D’un vert pro­fond, dense, presque végé­tal, un vert d’o­live noire ou de feuillage sous la pluie. Ce vert est le secret du savon, la preuve de sa jeu­nesse enfer­mée sous la patine des ans. Car le brun n’est que l’œuvre du temps : le savon sort vert des ate­liers, et c’est le séchage, des mois durant, par­fois des années, qui oxyde sa sur­face et la dore. Sous la croûte, le cœur reste vert. Un savon d’A­lep porte son âge comme un arbre, en cernes invisibles.

J’ai ache­té mon pre­mier pain de savon d’A­lep il y a long­temps, dans une de ces bou­tiques du Marais où l’O­rient se vend au détail, entre les lou­koums et les verres à thé. Le mar­chand me l’a­vait ten­du comme on tend un fruit : sen­tez d’a­bord. J’ai sen­ti. J’ai ache­té. Et depuis, ce cube brun a tou­jours occu­pé un coin de ma salle de bains, rem­pla­cé fidè­le­ment quand il finit par n’être plus qu’une lamelle trans­lu­cide qu’on hésite à jeter, tant elle a l’air d’a­voir méri­té une autre fin.

On me dira qu’il y a des sujets plus consi­dé­rables qu’un savon. Je n’en suis pas sûr. Sui­vez ce cube à rebours, remon­tez la chaîne de ses arti­sans, de ses cara­vanes, de ses chau­drons, et vous tra­ver­sez quatre mille ans d’his­toire, deux ou trois empires, une des plus vieilles villes du monde, une guerre récente et ter­rible, et vous finis­sez, détail piquant, par croi­ser en che­min le savon de Mar­seille — qui est son petit-fils, son élève, son loin­tain héri­tier pro­ven­çal, quoi qu’en disent les éti­quettes qui se donnent des airs d’an­cêtre. Car c’est bien le sens de ce voyage : quand Mar­seille com­mence à cuire ses pre­mières huiles, Alep savonne déjà depuis des siècles. Peut-être des mil­lé­naires. L’an­té­rio­ri­té n’est pas une coquet­te­rie d’his­to­rien ; elle est ins­crite dans la géo­gra­phie même de la Médi­ter­ra­née, dans le sens de cir­cu­la­tion des tech­niques, qui a presque tou­jours été, pour les choses du corps et du raf­fi­ne­ment, d’est en ouest.

II. Alep avant toute chose

Il faut d’a­bord par­ler de la ville, parce que le savon n’est pas né n’im­porte où. Il est né dans une cité qui dis­pute à Damas et à Jéri­cho le titre de plus ancienne ville conti­nû­ment habi­tée du monde — que­relle inso­luble et au fond assez vaine, car à ces pro­fon­deurs-là, l’ar­chéo­lo­gie devient de la géo­lo­gie. On habite le site d’A­lep depuis au moins cinq mille ans. Les tablettes d’E­bla et de Mari, au troi­sième mil­lé­naire avant notre ère, men­tionnent déjà Halab et son grand temple du dieu de l’o­rage. Les Hit­tites l’ont convoi­tée, les Assy­riens l’ont prise, Alexandre est pas­sé dans les parages, les Séleu­cides l’ont rebap­ti­sée Beroia — nom grec qui n’a pas tenu, car les villes très anciennes finissent tou­jours par reprendre leur pre­mier nom, comme les fleuves reprennent leur lit.

Ce qui a fait Alep, c’est sa posi­tion. Ouvrez une carte : la ville se tient exac­te­ment là où la route qui vient de la Médi­ter­ra­née, par Antioche, croise celle qui des­cend de l’A­na­to­lie vers l’Eu­phrate et, au-delà, vers Bag­dad, la Perse, et les pays de la soie. Alep est un car­re­four fait ville. Pen­dant des siècles, tout ce que l’A­sie envoyait vers l’Eu­rope — soie­ries, épices, pierres, tein­tures, drogues — et tout ce que l’Eu­rope ren­voyait vers l’A­sie — draps, verre, métaux, mon­naies — pas­sait par ses portes, s’y pesait, s’y taxait, s’y reven­dait. Les cara­vanes y fai­saient étape dans des khans dont cer­tains comptent par­mi les plus beaux du monde isla­mique : cours dal­lées, arcades de pierre blonde, un pla­tane ou un citron­nier au centre, et à l’é­tage les chambres des mar­chands, véni­tiens, per­sans, armé­niens, anglais, fran­çais. Au XVIᵉ siècle, Venise y entre­te­nait un consul ; les mar­chands de Mar­seille — rete­nons ce détail, il ser­vi­ra — y avaient leurs comp­toirs, leurs entre­pôts, leurs habi­tudes. Sha­kes­peare lui-même fait dire à une sor­cière de Mac­beth que le mari d’une de ses vic­times est par­ti pour Alep, patron d’un navire : c’est dire si le nom de la ville son­nait fami­liè­re­ment aux oreilles de Londres vers 1606.

Le cœur de tout cela, c’é­tait le souk. Le plus grand mar­ché cou­vert du monde, dit-on : une dou­zaine de kilo­mètres de gale­ries voû­tées ser­pen­tant au pied de la cita­delle, un laby­rinthe de pierre fraîche où le soleil n’en­trait que par des ocu­li per­cés dans les voûtes, colonnes de lumière pou­dreuse tom­bant droit sur les étals. Chaque métier y avait sa rue, selon la vieille logique des villes d’is­lam : le souk des cor­diers, celui des tein­tu­riers, celui de la laine, celui des épices où l’air lui-même sem­blait comes­tible. Et celui du savon. Car dans cette ville de mar­chands, le savon n’é­tait pas une mar­chan­dise par­mi d’autres : c’é­tait, avec les tex­tiles et la pis­tache, une des gloires locales, un pro­duit qu’on expor­tait vers Istan­bul, vers Le Caire, vers Bag­dad, et dont les ham­mams de tout l’Em­pire otto­man fai­saient leur ordi­naire de luxe.

J’aime me repré­sen­ter ce que devait être, un matin d’hi­ver au XVIIIᵉ siècle, la rue des savon­niers d’A­lep : la vapeur sor­tant des ate­liers, l’o­deur d’huile cuite se mêlant à celle du crot­tin des ânes de bât, les por­te­faix char­gés de pains verts empi­lés comme des briques, le mar­chand assis en tailleur sur son banc de pierre, fai­sant cla­quer deux savons l’un contre l’autre pour en faire entendre la sono­ri­té — car un bon savon sec sonne, comme sonne une bonne pote­rie. Tout cela n’est pas une rêve­rie gra­tuite : les voya­geurs euro­péens qui pas­sèrent par Alep, de Jean de La Roque à Vol­ney, ont décrit ces souks avec une pré­ci­sion d’in­ven­taire, et le savon y figure tou­jours, quelque part entre les soie­ries et les cuirs, comme une évidence.

III. Le plus vieux geste du monde propre

Mais d’où vient-il, ce savon ? De plus loin encore que la ville, s’il faut en croire les tablettes.

Car le savon n’a pas été inven­té une fois, pro­pre­ment, par un génie iden­ti­fiable. Il a été décou­vert, pro­ba­ble­ment plu­sieurs fois, par l’hu­ma­ni­té entière, chaque fois qu’une graisse et une cendre se sont ren­con­trées en pré­sence d’eau. La cendre de bois contient de la potasse ; la graisse contient des acides gras ; mélan­gez, chauf­fez, et la chi­mie fait le reste — cette réac­tion que les manuels appellent sapo­ni­fi­ca­tion et qui est, à tout prendre, une des plus vieilles opé­ra­tions chi­miques maî­tri­sées par l’homme, bien avant qu’on sût qu’elle était de la chi­mie. Les Sumé­riens, au troi­sième mil­lé­naire avant notre ère, notaient déjà sur l’ar­gile des recettes mêlant huiles et cendres végé­tales, pour laver la laine, soi­gner les peaux malades, puri­fier les offi­ciants avant les rites. À Baby­lone, on a retrou­vé des cylindres conte­nant des restes d’une matière savon­neuse vieille de plus de quatre mille ans. Les Égyp­tiens, grands maniaques de la pro­pre­té rituelle, avaient leurs pâtes net­toyantes ; le papy­rus Ebers, vers 1550 avant notre ère, en donne des formules.

Les Grecs et les Romains, curieu­se­ment, sont res­tés long­temps réfrac­taires. Eux se frot­taient d’huile et se raclaient au stri­gile — méthode qui a son élé­gance mais qui déplace la crasse plus qu’elle ne l’ôte. Pline l’An­cien men­tionne bien le sapo, mais comme une inven­tion des Gau­lois, une pom­made de suif et de cendres dont ces bar­bares du Nord se rou­gis­saient les che­veux. Le mot est res­té — savon, sapone, jabón, soap, tous fils du sapo de Pline — mais la chose, chez Pline, n’est encore qu’une tein­ture capil­laire. Il fau­dra des siècles pour que la Médi­ter­ra­née adopte fran­che­ment l’objet.

Et c’est ici que le Levant reprend la main. Car ce qui man­quait aux pâtes molles de l’An­ti­qui­té pour deve­nir le savon que nous connais­sons — dur, sec, trans­por­table, conser­vable, expor­table —, c’é­taient deux choses que la Syrie du Nord pos­sé­dait en abon­dance : l’huile d’o­live, et la soude. Non pas la potasse des cendres de bois, qui donne des savons mous, mais la soude véri­table, celle qu’on tire des plantes des steppes salées — sali­cornes, sal­so­las, ces buis­sons gris qui poussent dans les terres où rien d’autre ne veut pous­ser, entre Alep et Pal­myre, et qu’on brû­lait en meules pour en recueillir des blocs de cendre alca­line. Les Arabes appe­laient cette cendre al-qaly — et le mot, pas­sé dans toutes les langues de la science, est deve­nu notre alca­li, comme al-kohl est deve­nu alcool et al-kimiya la chi­mie : petite armée de mots en al- qui rap­pelle, à qui veut bien l’en­tendre, où l’Eu­rope a appris ses sciences de laboratoire.

Avec la soude végé­tale et l’huile d’o­live, les arti­sans du Levant obtinrent ce que per­sonne n’a­vait obte­nu avant eux à cette échelle : un savon dur. Un savon qui se démoule, se coupe, se tam­ponne, s’empile, voyage à dos de cha­meau et tra­verse les mers sans fondre ni ran­cir. Dès les pre­miers siècles de l’is­lam, les savon­ne­ries — mas­ban, masa­bin au plu­riel — sont attes­tées dans les grandes villes de Syrie et de Pales­tine : Naplouse, Damas, Tri­po­li, Alep. Les géo­graphes arabes du Xᵉ siècle en parlent comme d’une indus­trie éta­blie, pros­père, taxée — signe infaillible d’an­cien­ne­té, car le fisc n’ar­rive jamais le pre­mier. Quand Alep a‑t-elle cuit son pre­mier chau­dron ? Les savon­niers alé­pins, qui ne doutent de rien, vous diront volon­tiers : il y a trois mille ans. Les his­to­riens, plus pru­dents, s’ac­cordent sur ceci : au VIIIᵉ siècle de notre ère, la chose est faite, docu­men­tée, ins­tal­lée. Ce qui laisse tout de même au savon d’A­lep, sur son cou­sin mar­seillais, une avance confor­table de cinq à six cents ans au bas mot — et bien davan­tage si l’on fait remon­ter la lignée aux cendres sumé­riennes, ce qui n’est pas dérai­son­nable, la Syrie du Nord étant la fille directe de ce monde-là.

IV. Trois ingré­dients, pas un de plus

La recette tient en une phrase, et c’est ce qui la rend admi­rable : de l’huile d’o­live, de l’huile de baies de lau­rier, de la soude, de l’eau. Rien d’autre. Pas de graisse ani­male, pas de par­fum ajou­té, pas de colo­rant, pas de conser­va­teur — le savon d’A­lep se conserve tout seul, et se boni­fie même, comme cer­tains vins et cer­taines per­sonnes. Quatre ingré­dients dont deux ne sont que des véhi­cules, et l’af­faire est enten­due. Mais dans cette sim­pli­ci­té, comme tou­jours, loge un monde.

L’huile d’o­live, d’a­bord. La Syrie du Nord est un très vieux pays d’o­li­viers — cer­tains font de la région d’Id­lib et du mas­sif cal­caire, avec ses villes mortes byzan­tines entou­rées de pres­soirs antiques, un des ber­ceaux mêmes de l’o­léi­cul­ture. Pour le savon, on n’u­ti­lise pas l’huile fine de pre­mière pres­sion, celle qui va à la table : ce serait un gas­pillage que la sagesse pay­sanne réprouve. On prend l’huile de deuxième ou troi­sième pres­sion, celle des gri­gnons, plus verte, plus char­gée, impropre à l’as­sai­son­ne­ment mais par­faite pour le chau­dron. Le savon est ain­si, depuis tou­jours, l’a­val de l’o­li­vier, la valo­ri­sa­tion de ce que la table refuse — éco­no­mie cir­cu­laire, dirait-on aujourd’­hui avec des airs d’a­voir inven­té quelque chose.

L’huile de baies de lau­rier, ensuite. C’est elle, l’âme du savon, ce qui le dis­tingue de tous les autres savons d’o­live de la Médi­ter­ra­née. Le lau­rier noble, Lau­rus nobi­lis — celui des cou­ronnes antiques, celui des pot-au-feu — pousse à l’é­tat sau­vage sur les col­lines du nord-ouest syrien et du sud turc, entre Afrine, Anta­kya et la côte. À l’au­tomne, on en récolte les baies, petites olives noires et lui­santes, qu’on fait bouillir lon­gue­ment dans l’eau : l’huile monte en sur­face, on l’é­cume, on la recueille. C’est un tra­vail lent, de cueillette et de patience, qui donne une huile épaisse, vert sombre, au par­fum puis­sant, cam­phré, presque médi­ci­nal. Les Alé­pins l’ap­pellent zayt al-ghar, l’huile de ghar — et c’est sous ce nom, savon Ghar, que l’ar­ti­sa­nat alé­pin est entré en 2024 au patri­moine de l’U­NES­CO. La pro­por­tion d’huile de lau­rier fait toute la hié­rar­chie des savons : de quelques pour cent pour l’u­sage cou­rant jus­qu’à trente, qua­rante pour cent pour les pains les plus riches, les plus verts, les plus chers, ceux qu’on réserve aux peaux dif­fi­ciles et aux cadeaux impor­tants. Le chiffre est frap­pé sur le pain avec le tam­pon du fabri­cant, et l’on dis­cute de ces pour­cen­tages, dans les bou­tiques, avec le sérieux qu’ailleurs on met aux millésimes.

La soude, enfin. Jadis végé­tale, tirée des plantes de la steppe, appor­tée par cara­vanes entières depuis les envi­rons de Pal­myre — il y avait des routes de la soude comme il y avait des routes de la soie, plus humbles mais non moins néces­saires. Aujourd’­hui la soude est indus­trielle, et les puristes en sou­pirent, mais la réac­tion, elle, n’a pas chan­gé d’un atome depuis Sumer.

Trois ingré­dients du pays, donc, et pas un qui vienne de plus de deux cents kilo­mètres. Le savon d’A­lep est un conden­sé de sa géo­gra­phie : l’o­li­vier des col­lines, le lau­rier des mon­tagnes côtières, la soude de la steppe. On pour­rait le lire comme une carte. Il suf­fit de savoir sentir.

V. Les chau­drons de novembre

La fabri­ca­tion est une affaire de sai­son. On cuit le savon l’hi­ver, de novembre à mars, quand la récolte des olives est faite, que l’huile nou­velle est pres­sée et que la fraî­cheur per­met à la pâte de prendre. Le reste de l’an­née, le savon sèche. Ce calen­drier n’a pas varié depuis des siècles, et il donne à toute l’in­dus­trie un rythme agri­cole, presque litur­gique : il y a un temps pour cuire et un temps pour attendre.

Voi­ci com­ment les choses se passent, telles qu’on peut encore les voir dans les savon­ne­ries tra­di­tion­nelles. Dans une grande cuve — jadis un chau­dron de cuivre enter­ré, chauf­fé par-des­sous au feu de bois — on verse l’huile d’o­live, l’eau et la soude. Et l’on cuit. Trois jours durant, par­fois plus, la pâte bout, tourne, épais­sit, sous la garde du maître savon­nier qui la goûte — oui, la goûte, du bout de la langue, pour juger de la caus­ti­ci­té res­tante — la tra­vaille à la rame de bois, la sur­veille comme on sur­veille un malade ou une confi­ture. C’est le pro­cé­dé dit à chaud, l’an­cêtre de toutes les sapo­ni­fi­ca­tions indus­trielles, mais conduit ici à l’ins­tinct, sans ther­mo­mètre ni pH-mètre, au coup d’œil et au coup de langue. En fin de cuis­son seule­ment, quand la pâte est faite, on ajoute l’huile de lau­rier : elle arrive en der­nière, comme un par­fum qu’on ne veut pas brû­ler, et c’est elle qui donne au savon frais sa belle cou­leur d’algue.

Puis vient le moment que tous les visi­teurs de savon­ne­rie décrivent avec la même stu­peur émer­veillée : la cou­lée. On étale la pâte chaude, verte, lui­sante, à même le sol de l’a­te­lier — un sol immense, préa­la­ble­ment tapis­sé de papier — en une nappe conti­nue de quelques cen­ti­mètres d’é­pais­seur. Des ouvriers en bottes lissent cette mer verte avec le mas­dah, une planche de bois mon­tée sur manche, en mar­chant des­sus à recu­lons, avec des gestes de fau­cheurs ou de jar­di­niers zen ratis­sant un sable qui serait tiède et sen­ti­rait le lau­rier. On véri­fie l’é­pais­seur à la pique. Puis on laisse refroi­dir une nuit, et le len­de­main, la mer est deve­nue ban­quise : une dalle ferme qu’on découpe au cor­deau et au rateau gan­té de lames, en car­rés régu­liers, ligne après ligne, comme on qua­drille un champ.

Alors passent les tam­pon­neurs. Accrou­pis, avan­çant en crabe sur la dalle, ils frappent chaque cube d’un coup de maillet sur le tam­pon de bronze : le nom de la mai­son, la ville, par­fois la teneur en lau­rier, s’im­priment en creux dans la pâte encore tendre. Ce geste-là — des cen­taines, des mil­liers de coups de tam­pon par jour, dans une cadence de per­cus­sion­niste — est peut-être le plus beau de toute la chaîne, et le plus ancien : on scel­lait déjà ain­si les jarres et les briques dans la Méso­po­ta­mie des rois. Le savon est signé comme une œuvre, et il l’est à bon droit.

Reste le plus long : ne rien faire. Les cubes sont mon­tés dans les étages des savon­ne­ries et empi­lés en tours ajou­rées — che­mi­nées, puits, spi­rales de savons dis­po­sés en quin­conce pour que l’air cir­cule entre tous. Ces tours vertes qui bru­nissent len­te­ment, dres­sées par cen­taines dans la pénombre des gre­niers, com­posent un des spec­tacles les plus étranges qui soient : on dirait une ville de ter­mi­tières, ou les tours funé­raires de quelque Pal­myre en réduc­tion, ou un jeu de construc­tion pour géants patients. Là, le savon sèche. Neuf mois au mini­mum, un an le plus sou­vent, et pour les grandes cuvées davan­tage encore — il se vend des savons d’A­lep affi­nés comme des com­tés, trois ans, cinq ans, dont la croûte a pris une cou­leur de pain d’é­pices et dont le par­fum s’est arron­di. Pen­dant tout ce temps, le savon perd son eau, dur­cit, s’a­dou­cit — l’al­ca­li­ni­té rési­duelle s’é­teint dou­ce­ment — et sa sur­face s’oxyde en ce brun doré qui le fait recon­naître entre mille. Le cœur, pro­té­gé, reste vert : c’est la fameuse coupe bico­lore, brune dehors, verte dedans, qui est au savon d’A­lep ce que la croûte fleu­rie est au camem­bert — une signa­ture du temps.

Neuf mois. Le chiffre laisse son­geur, à une époque où l’in­dus­trie cos­mé­tique compte en heures de chaîne. Un savon d’A­lep, entre la cueillette des olives et la vente au souk, a l’âge d’un enfant qui naît. On com­prend mieux, à cette aune, pour­quoi il coûte ce qu’il coûte — c’est-à-dire, tout bien pesé, presque rien pour tant de temps enfermé.

VI. Les mai­sons et les khans

À Alep, le savon fut tou­jours une affaire de familles. Les grandes mai­sons savon­nières — les Zana­bi­li, les Jbei­li, les Fan­sa, les Naj­jar, d’autres encore — se trans­mettent les tam­pons de bronze, les tours de main et les car­nets de clients depuis des géné­ra­tions, par­fois depuis des siècles. Le métier a ses dynas­ties comme la musique a les siennes, et l’on y entre enfant, en por­tant les cubes, avant d’y régner vieillard, en goû­tant la pâte. Cer­taines savon­ne­ries de la vieille ville occu­paient des bâti­ments qui sont eux-mêmes des monu­ments : d’an­ciens khans aux voûtes de pierre, des fon­da­tions mame­loukes ou otto­manes, avec leurs cours où séchaient les pyra­mides vertes et leurs cel­liers pro­fonds où les meilleurs pains atten­daient leur heure dans une odeur de lau­rier, d’huile et de pierre froide qui, au dire de tous ceux qui l’ont res­pi­rée, ne s’ou­blie pas.

Le savon d’A­lep fut ain­si, très tôt, davan­tage qu’un pro­duit : une ins­ti­tu­tion urbaine. Il payait des impôts consi­dé­rables, entre­te­nait des cor­po­ra­tions, dotait des fon­da­tions pieuses — plus d’un waqf alé­pin fut assis sur les reve­nus d’une savon­ne­rie, si bien que le savon lavait les corps et finan­çait les mos­quées, les écoles et les fon­taines, double emploi de la pro­pre­té qui aurait plu aux théo­lo­giens. Il ser­vait de mon­naie de pres­tige : on en offrait aux hôtes de marque, on en gar­nis­sait les trous­seaux des mariées, on en envoyait aux gou­ver­neurs qu’il fal­lait adou­cir. Et il voya­geait. Vers Istan­bul, où le sérail en consom­mait ; vers les ham­mams d’A­na­to­lie et d’É­gypte ; vers Bag­dad et la Perse par les cara­vanes de l’est ; et vers l’Eu­rope par Alexan­drette, le port d’A­lep, où les navires véni­tiens, génois, mar­seillais char­geaient, avec la soie et la galle, des caisses de savon levantin.

Car l’Eu­rope, pen­dant tout le Moyen Âge, fut cliente avant d’être concur­rente. Le savon dur d’O­rient y arri­vait comme un pro­duit de luxe, au même titre que le sucre ou le poivre, et les inven­taires des apo­thi­caires et des princes en font men­tion sous des noms qui disent son ori­gine : savon sar­ra­si­nois, savon de Damas, savon d’outre-mer. Il fal­lut du temps — et quelques guerres saintes — pour que la recette elle-même fît le voyage.

VII. Paren­thèse au hammam

On ne com­prend rien au savon d’A­lep si l’on oublie pour quoi il fut fait : le ham­mam. Le savon et le bain de vapeur sont nés l’un pour l’autre, comme le pain et le four, et pen­dant des siècles c’est dans la pénombre embuée des bains publics que le cube vert a accom­pli l’es­sen­tiel de sa carrière.

Alep comp­tait, aux grandes heures otto­manes, plu­sieurs dizaines de ham­mams — le ham­mam Yal­bou­gha al-Nas­ri, joyau mame­louk posé au pied de la cita­delle avec ses cou­poles per­cées d’é­toiles de verre, pas­sait pour l’un des plus beaux du monde arabe. On y allait comme on va aujourd’­hui au café et à la salle de sport réunis : pour se laver, certes, mais sur­tout pour trans­pi­rer, se faire frot­ter, par­ler affaires, marier les enfants — les mères y exa­mi­naient les futures brus avec un œil de maqui­gnon —, célé­brer les rele­vailles et les veilles de noces. Le savon y avait son rituel : ramol­li par la vapeur, mon­té en mousse dans une tais­sa de cuivre, éta­lé au gant de crin par le frot­teur dont le métier consis­tait, très exac­te­ment, à vous reti­rer de la peau une semaine de ville. Ceux qui ont connu cela — la cha­leur en trois salles, la brû­lure douce du gant, l’o­deur de lau­rier flot­tant sous les cou­poles, le thé gla­cé de la sor­tie — en parlent tous de la même manière : comme d’une des rares expé­riences où l’hy­giène touche à la méta­phy­sique. On entre au ham­mam avec son corps, on en sort avec un corps neuf, et entre les deux il y a eu un cube vert.

Ce com­pa­gnon­nage du bain et du savon explique un trait qui étonne tou­jours les Occi­den­taux : au Levant, le savon fut d’a­bord une affaire publique, col­lec­tive, presque civique, avant de deve­nir l’ob­jet intime de nos salles d’eau. Il appar­te­nait à la ville comme les fon­taines et les fours. Et quand les ham­mams d’A­lep ont fer­mé un à un — moder­ni­té, salles de bains pri­vées, puis la guerre, qui a endom­ma­gé jus­qu’au vieux Yal­bou­gha, res­tau­ré depuis —, le savon leur a sur­vé­cu en empor­tant avec lui, dans chaque cube, un peu de cette socia­bi­li­té per­due. C’est peut-être pour cela qu’il dégage, même seul sur le rebord d’un lava­bo pari­sien, cette impres­sion de venir d’un monde plus habi­té que le nôtre : il a pas­sé mille ans dans des lieux où l’on se lavait ensemble.

Fer­mons la paren­thèse, et repre­nons la route de l’ouest.

VIII. Le voyage vers l’ouest, ou com­ment Mar­seille apprit à se savonner

C’est ici que l’his­toire prend son tour le plus savou­reux, celui qui jus­ti­fie le titre de cet article et qu’on devrait affi­cher dans toutes les dro­gue­ries de Pro­vence, par simple hon­nê­te­té généalogique.

Com­ment la recette du savon dur pas­sa-t-elle en Occi­dent ? Par les voies habi­tuelles de la Médi­ter­ra­née, qui sont la guerre, le com­merce et le pèle­ri­nage, trois acti­vi­tés que le Moyen Âge pra­ti­quait volon­tiers ensemble. La tra­di­tion veut que les croi­sés, aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, aient décou­vert au Levant ce savon d’o­live qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’ils connais­saient, et en aient rap­por­té le goût, puis le secret. La tra­di­tion sim­pli­fie, comme tou­jours : les Ita­liens n’a­vaient pas atten­du les croi­sades pour com­mer­cer avec la Syrie, et l’Es­pagne musul­mane, de son côté, savon­nait déjà — le fameux savon de Cas­tille, blanc, tout d’o­live, est un enfant d’al-Anda­lus, c’est-à-dire un autre reje­ton de la même souche orien­tale, arri­vé par le sud pen­dant que son frère arri­vait par la mer. Mais l’i­dée géné­rale est juste : entre le XIIᵉ et le XIVᵉ siècle, la tech­nique du savon dur à l’huile d’o­live et à la soude remonte d’est en ouest, d’es­cale en escale, comme remon­tèrent le papier, la bous­sole, le chiffre arabe et l’a­bri­cot. Ali­cante, Mala­ga, Car­tha­gène ; Naples, Gênes, Venise ; Savone enfin — dont cer­tains veulent, éty­mo­lo­gie trop belle pour être hon­nête, tirer le mot savon, alors que Pline nous attend depuis deux mille ans avec son sapo gaulois.

Mar­seille vient en bout de chaîne, et rela­ti­ve­ment tard. On y signale bien un savon­nier au XIVᵉ siècle — un cer­tain Cres­cas Davin, en 1371, dont le nom passe pour celui du pre­mier de la pro­fes­sion dans la ville — mais il s’a­git encore d’un arti­sa­nat modeste, qui tra­vaille pour le voi­si­nage. La grande indus­trie mar­seillaise ne décolle qu’aux XVIᵉ et sur­tout XVIIᵉ siècles, quand la ville, port du Levant s’il en fut, com­prend qu’elle a tout sous la main pour fabri­quer elle-même ce qu’elle importe : l’huile de Pro­vence, la soude des sali­cornes de Camargue, le char­bon des col­lines, et des mar­chés entiers à prendre. Col­bert fait le reste. L’é­dit de 1688, signé par Louis XIV, fixe la doc­trine : ne pour­ra s’ap­pe­ler savon de Mar­seille que le savon cuit en grandes chau­dières, aux huiles d’o­live pures, sans graisse ani­male. C’est un beau texte, fon­da­teur d’une des plus hono­rables indus­tries fran­çaises — mais notons la date. 1688. À ce moment-là, les savon­ne­ries d’A­lep cui­saient depuis huit ou neuf siècles au bas mot. Quand Mar­seille codi­fie, Alep com­mé­more déjà.

Il ne s’a­git pas d’hu­mi­lier le cube pro­ven­çal, qui a ses lettres de noblesse, son hon­nê­te­té d’ar­ti­san et sa place dans toutes les buan­de­ries de mon enfance. Il s’a­git de remettre la filia­tion à l’en­droit. Le savon de Mar­seille est au savon d’A­lep ce que le loin­tain cou­sin est au patriarche : même sang, autre mai­son. Tech­ni­que­ment, d’ailleurs, les deux se dis­tinguent net­te­ment. Mar­seille, savon de les­sive autant que de toi­lette, cuit à l’huile d’o­live ou — de plus en plus, au fil des siècles — aux huiles de coprah et de palme, et se défi­nit par ses 72 % d’a­cides gras frap­pés sur le cube. Alep n’a jamais tran­si­gé sur l’o­live et garde son lau­rier, dont Mar­seille ignore tout : c’est le ghar qui fait la dif­fé­rence, au nez comme sur la peau. Mar­seille est vert ou blanc dans la masse ; Alep est brun dehors et vert dedans, parce qu’il a séché des mois là où Mar­seille sèche des semaines. L’un est un excellent savon. L’autre est, en plus, une mémoire.

Et puisque nous en sommes aux généa­lo­gies : presque tous les savons durs du monde des­cendent, par des che­mins plus ou moins directs, de cette souche levan­tine. Le savon de Cas­tille, on l’a dit. Le savon de Naplouse, frère pales­ti­nien tout d’o­live, blanc et car­ré. Les savons anglais et amé­ri­cains dits cas­tile soaps, qui avouent leur ori­gine dans leur nom. Toute la savon­ne­rie fine euro­péenne du XIXᵉ siècle, qui n’a fait qu’in­dus­tria­li­ser la vieille cuis­son syrienne. Quand vous vous lavez les mains, où que vous soyez sur la pla­nète, il y a de fortes chances qu’un peu d’A­lep vous coule entre les doigts sans que vous le sachiez. C’est une forme de gloire dis­crète — la meilleure, sans doute, mais aus­si la plus injuste, puisque per­sonne ne songe à en remer­cier la ville.

IX. Les années de cendres

Il faut main­te­nant par­ler de ce dont on par­le­rait volon­tiers à voix basse. En 2011, la guerre est entrée en Syrie, et en 2012 elle est entrée dans Alep. Pen­dant quatre ans, la ville a été cou­pée en deux, pilon­née, affa­mée, et la bataille d’A­lep — 2012–2016 — res­te­ra comme l’un des épi­sodes les plus atroces de ce début de siècle. La vieille ville, clas­sée au patri­moine mon­dial, s’est trou­vée sur la ligne de front. Le mina­ret seld­jou­kide de la Grande Mos­quée, mille ans d’âge, s’est effon­dré un jour d’a­vril 2013. Et les souks — les douze kilo­mètres de gale­ries, les khans, les fon­douks, la rue des savon­niers — ont brû­lé, dès l’au­tomne 2012, dans un incen­die que les pho­to­gra­phies montrent dévo­rant les voûtes comme un four à pain deve­nu fou. Plus de la moi­tié de la vieille ville, sans doute davan­tage, est sor­tie de la guerre en ruines.

L’in­dus­trie du savon a subi le sort de sa ville. Les chiffres, ici, parlent avec une bru­ta­li­té que la prose n’at­teint pas : autour de vingt mille tonnes pro­duites en 2010 ; à peine un mil­lier en 2018. Les savon­ne­ries his­to­riques des vieux quar­tiers, détruites ou pillées ; les stocks — ces tours de savon patiem­ment vieillies — par­tis en fumée ou en butin ; les familles dis­per­sées. Beau­coup de maîtres savon­niers ont fait ce que font les arti­sans quand leur ville meurt : ils ont empor­té le métier. Les uns ont trans­plan­té leurs cuves dans la val­lée d’A­frine, à soixante kilo­mètres, au plus près des oli­viers ; d’autres ont pas­sé la fron­tière turque et ral­lu­mé leurs feux du côté de Gazian­tep ou d’An­ta­kya, sur des terres où poussent les mêmes lau­riers ; d’autres encore sont allés plus loin — Liban, Jor­da­nie, France —, et il s’est pro­duit cette chose étrange et émou­vante : des savons d’A­lep fabri­qués à San­té, près de Car­cas­sonne, ou en région pari­sienne, par des Alé­pins exi­lés qui avaient sau­vé leurs tam­pons de bronze comme on sauve des titres de noblesse. Le savon, né d’une ville, est deve­nu pour quelques années le savon d’une dia­spo­ra — vert dedans, brun dehors, apa­tride autour.

Et pen­dant ce temps, iro­nie amère, la demande occi­den­tale n’a jamais été aus­si forte. Le savon d’A­lep, por­té par la vague du natu­rel et du bio, se ven­dait en Europe mieux que jamais — au point d’at­ti­rer les contre­fa­çons, savons tein­tés, par­fu­més au lau­rier de syn­thèse, cuits n’im­porte où et ven­dus sous le nom de la ville mar­tyre. Les vrais savon­niers, entre deux exils, devaient en plus défendre leur nom. Il n’existe tou­jours pas d’ap­pel­la­tion d’o­ri­gine pro­té­gée pour le savon d’A­lep — le cube le plus ancien du monde est aus­si l’un des moins pro­té­gés juri­di­que­ment, et cette ano­ma­lie en dit long sur la hié­rar­chie de nos attentions.

X. Le vert sous la cendre

Mais cette his­toire, qui a tout d’une élé­gie, refuse de finir en élé­gie. Car depuis quelques années, les nou­velles qui viennent d’A­lep ont chan­gé de registre.

D’a­bord les pierres. Dès la fin des com­bats, la réha­bi­li­ta­tion de la vieille ville a com­men­cé, lente, obs­ti­née, por­tée notam­ment par la Fon­da­tion Aga Khan et divers fonds inter­na­tio­naux : les voûtes des souks rele­vées tra­vée par tra­vée, les échoppes ren­dues une à une à leurs mar­chands. À l’é­té 2024, quatre souks his­to­riques res­tau­rés ont rou­vert leurs portes, et les récits de ces réou­ver­tures ont tous la même tona­li­té : des com­mer­çants sexa­gé­naires retrou­vant l’é­choppe du père et du grand-père, et disant que leur âme était reve­nue avec la bou­tique. On prête aux pierres plus de sen­ti­ment qu’elles n’en ont ; mais aux souks, non — un souk n’existe que peu­plé, et sa réou­ver­ture est très exac­te­ment une résurrection.

Ensuite la recon­nais­sance. En décembre 2024, à Asun­ción — il fal­lait aller au Para­guay pour cou­ron­ner un savon syrien, la géo­gra­phie de l’U­NES­CO a de ces détours —, le comi­té du patri­moine cultu­rel imma­té­riel a ins­crit l’ar­ti­sa­nat du savon Ghar d’A­lep sur la liste repré­sen­ta­tive du patri­moine de l’hu­ma­ni­té, aux côtés, cette année-là, du saké japo­nais et des rituels du hen­né. Ins­crip­tion tar­dive, dira-t-on, pour un savoir-faire mil­lé­naire ; mais venue au meilleur moment, celui où elle pou­vait ser­vir : le patri­moine imma­té­riel, c’est pré­ci­sé­ment ce qui sur­vit quand les murs tombent — le geste, la recette, le calen­drier des cuis­sons, le coup de tam­pon. Tout ce que les savon­niers avaient empor­té dans l’exil se trou­vait sou­dain recon­nu pour ce qu’il est : un bien com­mun de l’hu­ma­ni­té, au même titre qu’une cathédrale.

Le même mois — décembre 2024, déci­dé­ment — le régime qui avait pré­si­dé à la des­truc­tion de la ville s’est effon­dré, et la Syrie est entrée dans un autre cha­pitre, incer­tain comme le sont tous les len­de­mains de ce genre, mais ouvert. Depuis, on lit des récits de savon­niers ren­trant voir leurs ate­liers, pesant ce qui peut être rele­vé, ral­lu­mant ici une cuve, réins­tal­lant là un séchoir. Rien n’est simple, rien n’est acquis : les hommes sont dis­per­sés, les capi­taux manquent, les oli­ve­raies ont souf­fert, et une indus­trie qui compte en années de séchage ne se relève pas en une sai­son. Mais la logique pro­fonde du savon d’A­lep joue pour lui. Un pro­duit qui a tra­ver­sé les Assy­riens, les Mon­gols — Tamer­lan a rasé Alep en 1400, et les savon­ne­ries ont rou­vert —, les Otto­mans, deux guerres mon­diales et un demi-siècle de dic­ta­ture, a démon­tré une chose : on peut détruire ses murs, pas sa recette. Elle tient en une phrase, elle loge dans une mémoire d’homme, elle passe les fron­tières dans un tam­pon de bronze au fond d’un sac.

XI. Éloge de la len­teur savonneuse

Reve­nons, pour finir, à la salle de bains — car c’est là que cette his­toire de quatre mille ans se ter­mine chaque matin, dans la bana­li­té tiède d’une toilette.

Uti­li­ser un savon d’A­lep, une fois qu’on sait tout cela, n’est plus tout à fait un geste ano­din. Le pain mouillé mousse peu — c’est un savon sobre, il ne fait pas le spec­tacle des gels douche — mais il lave loya­le­ment, sans des­sé­cher, et il laisse sur la peau ce voile dis­cret d’o­live et de lau­rier que les der­ma­to­logues recom­mandent aux peaux qui pro­testent contre la chi­mie moderne. Il sert à tout, comme ser­vaient à tout les objets d’a­vant la spé­cia­li­sa­tion : le corps, les che­veux, la barbe, le linge fin, et même, disent les anciens, les mites, qu’un cube glis­sé dans une armoire tient à dis­tance. Il dure des mois. Il finit en lamelle, puis en copeaux, puis en rien, sans lais­ser d’autre déchet qu’un par­fum. On cher­che­rait long­temps, dans nos exis­tences encom­brées, un objet dont le bilan soit aus­si propre — c’est le cas de le dire.

Mais sur­tout, il porte le temps. Ce cube a pous­sé sur un arbre qui vit des siècles, cuit trois jours, séché un an, voya­gé des semaines ; il des­cend d’un geste vieux comme l’é­cri­ture, il a le même âge que les plus vieilles routes du monde, et il a sur­vé­cu, ces années-ci, à ce qui aurait dû l’a­néan­tir. Le tenir dans sa paume, c’est tenir un concen­tré de Médi­ter­ra­née orien­tale — l’o­li­vier, le lau­rier, la steppe, le souk, la cara­vane, l’exil, le retour. Mar­seille, qui a fait de son savon un emblème natio­nal, ne m’en vou­dra pas de conclure ain­si : tout ce que son cube sait faire, il l’a appris d’un aîné qui savon­nait déjà quand la Cane­bière n’é­tait qu’une chè­ne­vière. Rendre au savon d’A­lep son rang de patriarche, ce n’est rien enle­ver à per­sonne. C’est sim­ple­ment remettre la Médi­ter­ra­née dans le bon sens : celui des influences réelles, qui vont si sou­vent d’est en ouest, et que l’ouest oublie avec une constance qui fini­rait par res­sem­bler à une méthode.

La pro­chaine fois que vous croi­se­rez, sur un mar­ché ou dans une bou­tique, un de ces cubes bruns frap­pés de carac­tères arabes, faites le geste : pre­nez-le, sou­pe­sez-le, sen­tez-le. Vous tien­drez dans la main quatre mille ans d’his­toire lavante, une ville qui refuse de mou­rir, et la preuve odo­rante que les civi­li­sa­tions ne s’ef­fondrent jamais tout à fait tant qu’il reste quel­qu’un pour cuire l’huile, cou­per la pâte et attendre — neuf mois, un an, le temps qu’il faut — que le vert se couvre d’or.

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Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon

Palais des lions de mer. Constan­ti­nople au ras de l’eau

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Constan­ti­nople au ras de l’eau — his­toire d’une façade qui refuse de mourir

I. Trois fenêtres sur la Marmara

Il faut d’a­bord accep­ter de ne rien voir. C’est la condi­tion d’en­trée, le droit de pas­sage. Celui qui longe la rive sud de la vieille Istan­bul, sur cette ave­nue Ken­ne­dy où les voi­tures filent comme si la mer de Mar­ma­ra n’exis­tait pas, celui-là passe devant le Bou­co­léon sans le savoir. Un pan de muraille, trois grandes baies enca­drées de marbre blanc, un appa­reil de briques rousses man­gé par les figuiers sau­vages, et der­rière, le gron­de­ment régu­lier du train de ban­lieue. Rien n’in­dique qu’i­ci s’é­le­vait, pen­dant sept siècles, la rési­dence mari­time des empe­reurs de Byzance. Rien, sinon ces trois fenêtres qui regardent la mer avec l’obs­ti­na­tion des aveugles.

Je me sou­viens de ma pre­mière ren­contre avec cette ruine. Je des­cen­dais de Sul­ta­nah­met vers la mer, un peu au hasard, par ces ruelles de Kadır­ga où le linge sèche entre les bal­cons et où les enfants jouent au foot­ball contre des murs byzan­tins sans le savoir — ou en le sachant très bien, ce qui revient au même. J’a­vais dans ma poche un plan de la ville ancienne, un de ces plans recons­ti­tués où Constan­ti­nople appa­raît comme elle n’a jamais tout à fait été, avec ses forums, ses por­tiques, son Hip­po­drome intact. Et sou­dain, au détour de la voie fer­rée, le mur. Haut, mas­sif, per­cé de ces baies monu­men­tales dont les lin­teaux de marbre sem­blaient avoir été posés la veille. Une porte murée. Des cor­beaux de pierre en saillie, ves­tiges d’un bal­con dis­pa­ru. Et au pied du mur, là où cla­po­tait autre­fois un port impé­rial, l’as­phalte, les glis­sières de sécu­ri­té, un arrêt de bus.

C’est cela, le Bou­co­léon : le plus ancien palais d’Is­tan­bul, plus vieux que Top­kapı de mille ans, et le plus invi­sible. Les guides l’ex­pé­dient en trois lignes quand ils le men­tionnent. Les tou­ristes pho­to­gra­phient Sainte-Sophie à huit cents mètres de là et ne des­cen­dront jamais jus­qu’à lui. Il a fal­lu attendre ces toutes der­nières années pour que la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul entre­prenne de le tirer de son som­meil, d’en faire un musée à ciel ouvert, de rendre aux Stam­bou­liotes ce frag­ment de leur ville dont ils avaient oublié jus­qu’au nom.

Ce nom, pour­tant. Bou­ko­leôn. Il roule dans la bouche comme un galet. Il fau­dra y reve­nir, car tout com­mence par lui — par un tau­reau et par un lion.

II. Le tau­reau et le lion

Les Byzan­tins aimaient que leurs lieux racontent des his­toires, et quand les lieux n’en racon­taient pas, ils leur en inven­taient. Le Bou­co­léon tire son nom, dit la tra­di­tion, d’un groupe sculp­té qui ornait le petit port amé­na­gé au pied du palais : un lion ter­ras­sant un tau­reau. Bous, le bœuf ; leôn, le lion. Le com­bat éter­nel de la force sou­ve­raine et de la puis­sance domes­ti­quée, plan­té là, face à la mer, comme une enseigne. Les navires qui appro­chaient de la capi­tale par la Pro­pon­tide voyaient d’a­bord cela : un fauve de pierre dévo­rant sa proie, et der­rière lui, éta­gée sur les murailles mari­times, la façade du palais impérial.

L’é­ty­mo­lo­gie est peut-être fausse, comme le sont la plu­part des belles éty­mo­lo­gies. Cer­tains éru­dits penchent pour une défor­ma­tion de Bou­ko­los, le bou­vier, d’autres pour un nom propre oublié. Peu importe. La légende a gagné, comme tou­jours à Constan­ti­nople, ville où la légende gagne sys­té­ma­ti­que­ment contre l’ar­chive, et c’est jus­tice : une ville qui a inven­té le récit de sa propre fon­da­tion par un Byzas mythique pou­vait bien inven­ter le nom de ses palais.

Ce qui n’est pas une légende, ce sont les lions eux-mêmes. Car on les a retrou­vés — du moins cer­tains d’entre eux. Des lions de marbre, mas­sifs, la cri­nière sty­li­sée, la gueule entrou­verte, qui gar­daient l’es­ca­lier monu­men­tal des­cen­dant du palais vers le débar­ca­dère impé­rial. Ils dorment aujourd’­hui au Musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul, à quelques cen­taines de mètres de leur poste de garde mil­lé­naire, dans cette belle bâtisse otto­mane où l’on conserve aus­si le sar­co­phage dit d’A­lexandre et les stèles funé­raires de Sidon. Je suis allé les voir, un après-midi de cani­cule où le musée était presque vide. Ils ont cette expres­sion par­ti­cu­lière des fauves byzan­tins, ni tout à fait antique ni tout à fait médié­vale, une féro­ci­té orne­men­tale, appri­voi­sée par des siècles de céré­mo­nies. On ima­gine les ambas­sa­deurs perses, arabes, bul­gares, russes, débar­quant au pied de ces bêtes, levant les yeux vers la façade, et com­pre­nant d’un coup, avant même d’a­voir vu l’empereur, ce que Byzance vou­lait leur dire : ici, même les lions sont à notre service.

Le port lui-même a dis­pa­ru. Com­blé, asphal­té, ren­du à la terre. Il occu­pait cette bande étroite entre la muraille mari­time et la mer, un bas­sin modeste — ce n’é­tait pas un port de com­merce, mais un embar­ca­dère de pres­tige, réser­vé aux galères impé­riales, aux dro­mons de parade, aux barques dorées qui menaient le basi­leus vers les monas­tères du Bos­phore ou les palais d’A­sie. Quand on se tient aujourd’­hui sur le trot­toir de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, on a les pieds, très exac­te­ment, sur l’eau morte du port du Boucoléon.

III. La mai­son d’Hormisdas

Avant d’être le palais des lions, le lieu fut la mai­son d’un exi­lé. L’his­toire du Bou­co­léon com­mence par un prince perse en fuite — et cela aus­si est une manière de pro­gramme, dans cette ville qui fut tou­jours le refuge et la pri­son des princes déchus de trois continents.

Hor­mis­das — Hor­mizd, pour lui rendre son nom sas­sa­nide — était un fils de roi. Frère cadet ou parent proche de Sha­pur II selon les sources, il fut empri­son­né lors d’une que­relle suc­ces­so­rale dont l’O­rient avait le secret, s’é­va­da de sa for­te­resse grâce à une lime dis­si­mu­lée dans un pois­son par son épouse (la légende, encore, tou­jours, mais lais­sons-la faire son tra­vail), et vint cher­cher asile auprès de Constan­tin, dans la Rome nou­velle qui sor­tait à peine de terre. On lui don­na un quar­tier, sur la pente qui des­cend de l’Hip­po­drome vers la Pro­pon­tide, un quar­tier qui prit son nom et le gar­da long­temps : ta Hor­mis­dou, les terres d’Hor­mis­das. Le prince perse ser­vit dans la cava­le­rie romaine, par­ti­ci­pa à l’ex­pé­di­tion de Julien contre son propre pays natal, et dis­pa­raît de l’his­toire sans qu’on sache où il est enter­ré. Mais son nom res­ta accro­ché à la col­line, comme ces odeurs qui per­sistent dans une mai­son long­temps après le départ des habitants.

C’est là, sur les terres du Perse, que s’é­lève au début du Ve siècle la pre­mière rési­dence impé­riale mari­time. On l’at­tri­bue tra­di­tion­nel­le­ment à Théo­dose II, cet empe­reur bâtis­seur de murailles qui régna qua­rante-deux ans sans presque jamais faire la guerre lui-même, et qui lais­sa à sa ville les rem­parts ter­restres les plus for­mi­dables du monde antique. Le palais du rivage était le pen­dant mari­time de cette œuvre défen­sive : une rési­dence posée sur la muraille de mer, l’ha­bi­tant même de la for­ti­fi­ca­tion, comme si l’empereur avait vou­lu dor­mir à l’in­té­rieur de son bouclier.

Puis vient Jus­ti­nien — et avec lui, tout change d’é­chelle. Avant de mon­ter sur le trône, le neveu de Jus­tin rési­dait pré­ci­sé­ment là, dans la mai­son d’Hor­mis­das, avec Théo­do­ra. C’est de cette mai­son que le couple le plus impro­bable de l’his­toire romaine — le pay­san de Macé­doine et l’an­cienne actrice de l’Hip­po­drome — guet­tait le pou­voir. Deve­nu empe­reur, Jus­ti­nien ne l’ou­blia pas : il agran­dit la rési­dence, l’in­cor­po­ra au Grand Palais, et fit bâtir juste à côté cette église des Saints-Serge-et-Bac­chus que les Turcs appellent aujourd’­hui Küçük Aya­so­fya, la petite Sainte-Sophie, cou­pole d’es­sai avant la grande, bijou octo­go­nal qui sur­vit intact à trois cents mètres de la ruine du palais. Un bloc de marbre por­tant le mono­gramme de Jus­ti­nien se voyait encore, il y a peu, rem­ployé près de l’en­trée prin­ci­pale du Bou­co­léon — les res­tau­ra­teurs ont pré­vu de le remettre à sa place d’o­ri­gine. Seize siècles plus tard, l’empereur signe encore son mur.

IV. Théo­phile, ou la façade

Le Bou­co­léon que l’on voit aujourd’­hui — ce qu’il en reste — n’est pour­tant ni de Théo­dose ni de Jus­ti­nien. Il est, pour l’es­sen­tiel, l’œuvre d’un empe­reur du IXe siècle que l’his­toire a ran­gé par­mi les ico­no­clastes et que l’ar­chi­tec­ture devrait ran­ger par­mi les grands esthètes : Théo­phile, qui régna de 829 à 842.

Théo­phile est un per­son­nage de roman. Der­nier empe­reur ico­no­claste, per­sé­cu­teur des images et amou­reux fou des formes, il mena contre le calife de Bag­dad des guerres désas­treuses tout en copiant avec pas­sion l’ar­chi­tec­ture de ses enne­mis. Ses ambas­sa­deurs reve­naient de la cour abbas­side éblouis, et l’empereur, au lieu d’en conce­voir du dépit, en conce­vait des palais. Il fit bâtir sur la rive asia­tique du Bos­phore une rési­dence à la manière arabe, le palais de Bryas, dont les chro­ni­queurs disent qu’elle repro­dui­sait les demeures de Bag­dad jusque dans leurs jar­dins. Voi­là qui devrait faire médi­ter ceux qui ima­ginent les civi­li­sa­tions comme des blocs étanches : au IXe siècle, l’empereur très chré­tien de Constan­ti­nople fai­sait construire des palais abbas­sides pour son plai­sir per­son­nel, pen­dant que ses théo­lo­giens ana­thé­mi­saient l’is­lam. La fron­tière pas­sait par les champs de bataille d’A­na­to­lie ; elle ne pas­sait pas par les jardins.

Au Bou­co­léon, Théo­phile fit édi­fier la grande façade mari­time, posée direc­te­ment sur la muraille de mer qu’on avait épais­sie quelques décen­nies plus tôt. C’est ce mur, pré­ci­sé­ment, qui nous est par­ve­nu : les trois baies monu­men­tales aux enca­dre­ments de marbre, le bal­con dont il ne reste que les consoles, la log­gia d’où l’empereur regar­dait la Pro­pon­tide. Il faut ima­gi­ner cette façade dans son état d’o­ri­gine : les marbres poly­chromes, les colon­nettes, les cha­pi­teaux, la mer bat­tant le pied de la muraille — car la mer, alors, venait jus­qu’au mur, et les fenêtres du palais s’ou­vraient direc­te­ment sur l’eau, comme celles d’un palais véni­tien avant Venise. Le bal­con impé­rial sur­plom­bait le port aux lions. Par les soirs d’é­té, le basi­leus pou­vait s’y tenir et voir pas­ser les navires du monde entier, qui ralen­tis­saient à hau­teur du palais, non par obli­ga­tion mais par stupeur.

Entre le IXe et le XIe siècle, le Bou­co­léon devient le cœur habi­té du Grand Palais. Il faut se repré­sen­ter ce que fut le Grand Palais de Constan­ti­nople : non pas un bâti­ment, mais une ville dans la ville, une acro­pole de pavillons, d’é­glises, de casernes, de ter­rasses, de cis­ternes et de jar­dins déva­lant en gra­dins de l’Hip­po­drome à la mer, sur des hec­tares. Les empe­reurs, au fil des siècles, s’y dépla­çaient comme des loca­taires per­pé­tuels, aban­don­nant une aile pour une autre, lais­sant des quar­tiers entiers à la ruine pen­dant qu’ils en édi­fiaient de nou­veaux. Au temps de la dynas­tie macé­do­nienne, c’est au Bou­co­léon qu’ils vivent — dans la par­tie la plus méri­dio­nale, la plus mari­time du com­plexe, là où l’air est le meilleur et la vue la plus vaste. Le reste du Grand Palais devient peu à peu un décor de céré­mo­nie, un théâtre qu’on ouvre pour les grandes occa­sions. Le Bou­co­léon, lui, est la maison.

V. La chambre des reliques

Une mai­son, mais une mai­son sacrée. Car le Bou­co­léon abri­tait, outre les empe­reurs, ce que Byzance pos­sé­dait de plus pré­cieux : les insignes impé­riaux et les grandes reliques de la chrétienté.

Tout près de la façade mari­time s’é­le­vait l’é­glise de la Vierge du Phare — Théo­to­kos tou Pha­rou — ain­si nom­mée parce qu’elle voi­si­nait avec le fanal qui gui­dait les navires vers le port impé­rial. La tour du Phare existe encore, muti­lée, acco­lée à la ruine ; les res­tau­ra­teurs tra­vaillent aujourd’­hui à conso­li­der ses façades. L’é­glise, elle, a dis­pa­ru corps et biens, et c’est une des grandes dis­pa­ri­tions de l’his­toire de l’art, car cette cha­pelle pala­tine de dimen­sions modestes fut, pen­dant trois siècles, le plus grand reli­quaire du monde. On y véné­rait la Cou­ronne d’é­pines, des frag­ments de la Vraie Croix, la Sainte Lance, le Man­dy­lion d’É­desse — cette image du Christ « non faite de main d’homme » que l’empereur Romain Léca­pène avait fait trans­fé­rer d’É­desse en 944, au terme d’une expé­di­tion mili­taire dont la relique était l’u­nique objec­tif. Une armée entière pour un mor­ceau de tis­su : voi­là Byzance.

L’ac­cès à la cha­pelle était stric­te­ment contrô­lé — on n’en­trait pas chez l’empereur comme dans une église de quar­tier — et pour­tant les sources laissent devi­ner que des pèle­rins, des pri­vi­lé­giés, des ambas­sa­deurs obte­naient par­fois la faveur d’une visite. Les récits des voya­geurs russes, des clercs latins, des émis­saires arabes qui purent appro­cher les reliques du Phare ont tous le même ton : celui de l’homme qui a vu le centre du monde et qui ne sait pas com­ment le dire. Robert de Cla­ri, le petit che­va­lier picard qui par­ti­ci­pa au sac de 1204, énu­mère les mer­veilles de la cha­pelle avec une stu­pé­fac­tion de pay­san à la foire, et son inven­taire émer­veillé est deve­nu l’un des docu­ments majeurs sur ce tré­sor — dres­sé, iro­nie cruelle, au moment même où on le dispersait.

Car tout cela fini­ra à Paris, à Venise, dans les tré­sors d’é­glise de la France et de l’I­ta­lie. La Cou­ronne d’é­pines, ven­due par l’empereur latin Bau­douin II à saint Louis, arri­ve­ra en 1239 en France, où on lui bâti­ra le plus somp­tueux des écrins : la Sainte-Cha­pelle. La Sainte-Cha­pelle de Paris est, très exac­te­ment, la fille de la cha­pelle du Bou­co­léon — sa réplique fonc­tion­nelle, son héri­tière, presque son remords. Quand vous faites la queue sur l’île de la Cité pour admi­rer les ver­rières, son­gez que vous visi­tez le fan­tôme pari­sien d’une église d’Is­tan­bul dont il ne reste pas une pierre.

VI. La nuit de décembre 969

Mais le Bou­co­léon n’est pas seule­ment un palais de céré­mo­nies et de reliques. C’est aus­si une scène de crime — l’une des plus célèbres du mil­lé­naire byzan­tin. Et il faut racon­ter cette nuit-là, parce qu’elle dit tout du lieu : sa splen­deur, sa para­noïa, et cette façon qu’a­vait Byzance de mêler le sublime et l’ab­ject dans les mêmes chambres.

Nicé­phore II Pho­cas était le plus grand sol­dat de son temps. Vain­queur des Arabes en Crète, en Cili­cie, en Syrie, recon­qué­rant d’An­tioche, il avait ren­du à l’Em­pire des pro­vinces per­dues depuis trois siècles. Les chro­ni­queurs arabes eux-mêmes l’ap­pe­laient avec effroi « la mort pâle des Sar­ra­sins ». Deve­nu empe­reur en 963, il avait épou­sé Théo­pha­no, la veuve — jeune, belle et redou­tée — de son pré­dé­ces­seur. Mais Nicé­phore était un moine sous l’ar­mure : ascète, dor­mant sur une peau de pan­thère à même le sol, por­tant le cilice, rêvant de finir ses jours au Mont Athos dont il avait finan­cé la grande Laure. L’im­pé­ra­trice s’en­nuya. L’his­toire est vieille comme les palais.

Nicé­phore se savait haï — par le peuple qu’é­cra­saient ses impôts de guerre, par le cler­gé dont il vou­lait limi­ter les biens, par l’a­ris­to­cra­tie qu’il bru­ta­li­sait. En 969, pré­ci­sé­ment, il fit entou­rer le Bou­co­léon d’une nou­velle enceinte for­ti­fiée, trans­for­mant le palais du rivage en cita­delle per­son­nelle. On raconte qu’un soir, une main ano­nyme lui fit pas­ser un billet : « Sire, tu as beau bâtir des murs hauts comme le ciel ; si le mal est dedans, la ville est pre­nable. » Le mal était dedans. Il s’ap­pe­lait Jean Tzi­mis­kès, neveu de l’empereur, brillant géné­ral dis­gra­cié, et il était l’a­mant de Théophano.

La nuit du 10 au 11 décembre 969, par une tem­pête de neige, une barque s’ap­pro­cha de la muraille mari­time du Bou­co­léon. À son bord, Tzi­mis­kès et une poi­gnée de conju­rés. Des com­plices — les ser­vantes de l’im­pé­ra­trice, dit-on — des­cen­dirent une cor­beille le long du mur, et l’on his­sa les assas­sins un par un dans le gyné­cée. Théo­pha­no avait lais­sé ouverte la porte de la chambre impé­riale. Nicé­phore dor­mait sur le sol, sur sa peau de bête, comme à son habi­tude. Les conju­rés, ne le trou­vant pas dans le lit, crurent un ins­tant au piège et faillirent fuir. Puis on le décou­vrit, endor­mi dans son coin d’as­cète. Ce qui sui­vit fut long et hideux : réveillé à coups d’é­pée, le visage ouvert, traî­né aux pieds de Tzi­mis­kès qui l’in­sul­ta, lui arra­cha la barbe et lui bri­sa les dents avant de l’a­che­ver. La tête de l’empereur fut mon­trée à une fenêtre pour décou­ra­ger la garde ; son corps atten­dit tout un jour dans la neige avant qu’on l’en­ter­rât à la sau­vette aux Saints-Apôtres.

Sur son sar­co­phage, un poète gra­va plus tard une épi­taphe deve­nue pro­ver­biale : il avait tout vain­cu, sauf une femme. Théo­pha­no, du reste, fut la grande per­dante de sa propre conspi­ra­tion : Tzi­mis­kès, pour se faire cou­ron­ner, dut apai­ser le patriarche, qui exi­gea le châ­ti­ment des cou­pables — et l’a­mant exi­la l’a­mante. La corde qui avait his­sé les assas­sins le long du mur du Bou­co­léon avait his­sé, en somme, l’ordre nou­veau tout entier, moins celle qui l’a­vait nouée.

Quand on longe aujourd’­hui la façade du palais, on cherche mal­gré soi la fenêtre. On ne la trou­ve­ra pas — le gyné­cée a dis­pa­ru avec le reste — mais le mur est là, et la mer aus­si, et par les nuits de décembre où le vent du sud rabat les embruns sur l’a­ve­nue Ken­ne­dy, il n’est pas très dif­fi­cile d’en­tendre grin­cer une cor­beille le long de la pierre.

VII. Le théâtre de la mer

Il faut main­te­nant remon­ter le temps de quelques années et chan­ger d’é­clai­rage, car le Bou­co­léon ne fut pas seule­ment une chambre à cou­cher tra­gique. Il fut, avant tout, une machine à pro­duire de la majes­té — et cette machine avait la mer pour scène.

Nous connais­sons le fonc­tion­ne­ment de ce théâtre grâce à un livre extra­or­di­naire, le Livre des céré­mo­nies com­pi­lé au Xe siècle sous Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète, cet empe­reur let­tré qui pré­fé­rait les biblio­thèques aux champs de bataille et qui consi­gna, avec une minu­tie d’en­to­mo­lo­giste, le moindre geste du pro­to­cole impé­rial. On y voit le basi­leus quit­ter le palais par l’es­ca­lier des lions, s’embarquer sur la galère impé­riale ten­due de pourpre, gagner par mer les sanc­tuaires de la rive ou les palais de plai­sance du Bos­phore. Chaque dépla­ce­ment est une litur­gie : les accla­ma­tions des dèmes, les chants, les sta­tions, les chan­ge­ments de vête­ments. L’empereur byzan­tin ne voyage pas, il pro­ces­sionne — et le Bou­co­léon est son por­tail mari­time, le point exact où la majes­té ter­restre se change en majes­té flottante.

C’est par là que passent aus­si les hôtes de marque, et le XIIe siècle offre à cet égard deux scènes remar­quables. En 1161, Kılıç Ars­lan II, sul­tan seld­jou­kide de Roum, séjourne à Constan­ti­nople — l’en­ne­mi héré­di­taire reçu en grande pompe, pro­me­né de mer­veille en mer­veille par Manuel Com­nène qui enten­dait l’é­cra­ser de splen­deur puis­qu’il n’a­vait pu l’é­cra­ser sur le ter­rain. Le Bou­co­léon ser­vit de cadre à ces ren­contres où la diplo­ma­tie byzan­tine don­nait sa pleine mesure : ne jamais mon­trer sa force, mon­trer son décor. Dix ans plus tard, en 1171, c’est Amau­ry, roi de Jéru­sa­lem, qui vient en per­sonne sol­li­ci­ter l’al­liance de l’Em­pire — un roi croi­sé des­cen­dant l’es­ca­lier aux lions, s’in­cli­nant devant le basi­leus dans les salles du palais du rivage. Et entre les deux, en 1166, Manuel y réunit un concile pour tran­cher une que­relle théo­lo­gique sur la parole « le Père est plus grand que moi » : les déci­sions furent gra­vées sur des plaques de pierre, dont cer­taines, retrou­vées, ont fini elles aus­si au musée. Palais de la guerre, palais de la foi, palais du pro­to­cole : au Bou­co­léon, tout finit gra­vé dans le marbre, puis tout finit au musée.

Il y a pour­tant, dès cette époque, une fêlure dans le décor. Depuis Alexis Com­nène, à la fin du XIe siècle, les empe­reurs ont pris l’ha­bi­tude de rési­der aux Bla­chernes, à l’autre bout de la ville, dans l’angle nord-ouest des murailles, près de la Corne d’Or. Les rai­sons sont pra­tiques — la proxi­mi­té des ter­rains de chasse, la moder­ni­té des bâti­ments — mais le sym­bole est immense : le centre de gra­vi­té de l’Em­pire quitte la mer. Le Grand Palais, et le Bou­co­léon avec lui, entame alors sa longue car­rière de monu­ment : on l’en­tre­tient, on y célèbre, on y loge les hôtes, mais on n’y vit plus. Les palais meurent ain­si, non par la ruine, mais par la céré­mo­nie : le jour où l’on n’y fait plus que des visites, ils sont déjà des musées.

VIII. 1204, ou les dames dans la tour

Puis vient avril 1204, et la plus grande catas­trophe de l’his­toire de Constan­ti­nople avant la der­nière — le sac de la ville par les croi­sés de la qua­trième croi­sade, ces pèle­rins par­tis déli­vrer Jéru­sa­lem et qui, de détour­ne­ment en détour­ne­ment, de dette véni­tienne en que­relle dynas­tique byzan­tine, finirent par prendre d’as­saut la plus grande ville chré­tienne du monde.

Geof­froy de Vil­le­har­douin, maré­chal de Cham­pagne et chro­ni­queur de l’ex­pé­di­tion, raconte la scène qui nous concerne. Tan­dis que la ville brûle et que les croi­sés se répandent dans les rues, Boni­face de Mont­fer­rat, chef nomi­nal de la croi­sade, pique droit vers le rivage : il che­vauche le long de la mer jus­qu’au palais de Bou­co­léon, qui se rend à lui à condi­tion que la vie de ses occu­pants soit épar­gnée. Et là, dans la cita­delle du rivage, il trouve ce que la panique y avait ras­sem­blé : les grandes dames de l’Em­pire, réfu­giées dans le palais le mieux for­ti­fié de la ville. Par­mi elles, deux impé­ra­trices — Agnès de France, sœur du roi Phi­lippe Auguste, mariée enfant à Constan­ti­nople et deux fois veuve d’empereurs ; et Mar­gue­rite de Hon­grie, fille du roi Béla III, veuve de l’empereur Isaac l’Ange. Quant au tré­sor trou­vé dans le palais, Vil­le­har­douin renonce à le décrire : il y en avait trop, dit-il en sub­stance, pour qu’on pût le compter.

Ce qui suit tient du roman cour­tois gref­fé sur le pillage : Boni­face de Mont­fer­rat, quin­qua­gé­naire, épouse dans la fou­lée Mar­gue­rite de Hon­grie, la jeune impé­ra­trice trou­vée dans le palais conquis. On peut lire cette union comme un cal­cul poli­tique — elle l’é­tait — mais les contem­po­rains y virent aus­si le geste sym­bo­lique par excel­lence : prendre le palais, prendre l’im­pé­ra­trice, prendre la légi­ti­mi­té. Le Bou­co­léon fonc­tion­nait, jusque dans sa chute, comme une machine à pro­duire de la souveraineté.

La cha­pelle du Phare, elle, fut mise en coupe réglée. Les reliques par­tirent par vagues, ven­dues, don­nées, volées, authen­ti­fiées par des clercs qui savaient très bien qu’ils léga­li­saient un pillage. C’est le plus grand trans­fert de sacré de l’his­toire euro­péenne : la Cou­ronne d’é­pines vers Paris, des frag­ments de la Croix vers cent tré­sors d’é­glises, le Man­dy­lion vers une des­ti­na­tion qui se perd — cer­tains disent Paris, d’où il aurait dis­pa­ru à la Révo­lu­tion, d’autres le cherchent encore. Byzance avait concen­tré le sacré en un seul point du monde, une cha­pelle au bord de la Mar­ma­ra ; la qua­trième croi­sade le pul­vé­ri­sa sur toute la carte de l’Oc­ci­dent. La Sainte-Cha­pelle, les tré­sors de Venise, vingt cathé­drales de France et d’I­ta­lie sont les éclats de cette déflagration.

Pen­dant le demi-siècle de l’Em­pire latin — 1204–1261 —, le Bou­co­léon ser­vit de rési­dence aux empe­reurs francs de Constan­ti­nople, ces sou­ve­rains fan­to­ma­tiques qui régnaient sur une ville exsangue dont ils ven­daient les toits de plomb pour payer leurs sol­dats. Bau­douin II, le der­nier d’entre eux, en fut réduit à mettre en gage la Cou­ronne d’é­pines chez les Véni­tiens ; saint Louis la rache­ta. Quand on en est à vendre les reliques de sa propre cha­pelle pala­tine, c’est que l’his­toire est finie ; elle le fut en 1261, quand les troupes de Michel VIII Paléo­logue reprirent la ville presque sans combat.

IX. L’a­rai­gnée dans le palais des Césars

On pour­rait croire que la recon­quête byzan­tine ren­dit vie au vieux palais. C’est le contraire qui advint. Michel VIII et ses suc­ces­seurs s’ins­tal­lèrent aux Bla­chernes, défi­ni­ti­ve­ment, et le Grand Palais — trop vaste, trop dégra­dé par les Latins, trop coû­teux pour un empire rui­né — fut aban­don­né à son sort. Pen­dant les deux der­niers siècles de Byzance, le plus grand ensemble pala­tial du monde médié­val se défit len­te­ment, pavillon par pavillon, toi­ture par toi­ture. On y pre­nait des maté­riaux ; les jar­dins retour­naient à la brous­saille ; des quar­tiers entiers de la ville, dépeu­plée par les pestes et les guerres civiles, rede­ve­naient des champs. Les der­niers empe­reurs, dit-on, n’a­vaient plus les moyens d’en­tre­te­nir ne serait-ce que les salles où l’on cou­ron­nait leurs ancêtres.

Le 29 mai 1453, Meh­med II entre dans Constan­ti­nople conquise. Le jeune sul­tan — il a vingt et un ans — par­court la ville dans les jours qui suivent, et les chro­ni­queurs rap­portent qu’il visi­ta les ruines du Grand Palais. Devant les salles éven­trées, les cours enva­hies d’herbe, il aurait mur­mu­ré les vers d’un poète per­san : l’a­rai­gnée tisse ses rideaux dans le palais des Césars, la chouette sonne la relève sur les tours d’A­fra­siab. L’a­nec­dote est peut-être arran­gée — elle l’est sans doute, comme tout ce qui est trop beau — mais elle dit une véri­té pro­fonde : le conqué­rant de Constan­ti­nople trou­va le palais des empe­reurs déjà mort, et il eut, devant cette mort, le réflexe non du vain­queur mais du poète. Meh­med, du reste, ne s’ins­tal­la pas dans les ruines : il bâtit son propre palais, puis un second — Top­kapı — sur la pre­mière col­line, à l’en­droit exact de l’a­cro­pole de l’an­tique Byzance. Le cycle recom­men­çait ailleurs.

Le Bou­co­léon, lui, entra dans sa nuit otto­mane. Le quar­tier prit le nom de Çat­ladı­kapı, « la porte fen­due » — d’a­près une poterne de la muraille mari­time lézar­dée par un trem­ble­ment de terre, et il y a quelque chose de juste à ce qu’un palais d’empereurs finisse sous le patro­nage d’une fis­sure. Des mai­sons de bois s’a­dos­sèrent à la façade de Théo­phile, s’y incrus­tèrent, y per­cèrent leurs fenêtres ; les grandes baies de marbre ser­virent de murs por­teurs à des logis de pêcheurs. Les voya­geurs euro­péens du XVIIIe et du XIXe siècle, Grand Tour en poche, venaient cher­cher là leur fris­son de déca­dence : Pierre Gilles au XVIe siècle déjà, puis les autres, des­si­na­teurs et pho­to­graphes, s’ar­rê­taient devant ce mur où des consoles de marbre sou­te­naient du linge qui séchait. Le pho­to­graphe fran­çais Pierre Tré­maux fixa vers le milieu du XIXe siècle la façade cen­trale encore debout — image pré­cieuse entre toutes, car ce qu’il pho­to­gra­phiait allait disparaître.

X. Le train contre le palais

Car le pire enne­mi du Bou­co­léon ne fut ni le croi­sé, ni le trem­ble­ment de terre, ni le pêcheur squat­teur. Ce fut le pro­grès — et le pro­grès, dans les années 1870, avait la forme d’une locomotive.

L’Em­pire otto­man finis­sant vou­lait son che­min de fer, et l’Eu­rope vou­lait le lui vendre. La ligne de Rou­mé­lie, qui devait relier Constan­ti­nople à l’Eu­rope cen­trale — l’an­cêtre direct de l’O­rient-Express —, exi­geait une péné­trante jus­qu’au cœur de la vieille ville, jus­qu’à la pointe du Sérail où l’on bâti­rait la gare de Sir­ke­ci. Le tra­cé rete­nu lon­geait la rive de Mar­ma­ra, au ras des murailles mari­times. Il fal­lait pas­ser ; le pas­sé était sur le che­min ; on cou­pa dans le pas­sé. Le sul­tan Abdü­la­ziz, à qui l’on fai­sait remar­quer que la voie tra­ver­se­rait les jar­dins de ses propres palais du rivage, aurait répon­du que le che­min de fer pou­vait bien lui pas­ser sur le dos, pour­vu qu’il se fît. Bou­tade de sou­ve­rain moderne — et arrêt de mort pour ce qui res­tait du palais des empereurs.

Au début des années 1870, les ter­ras­siers de la ligne éven­trèrent le site. La par­tie occi­den­tale de la façade de Théo­phile, celle-là même que Tré­maux avait pho­to­gra­phiée, fut démo­lie vers 1873 pour lais­ser pas­ser les rails ; seule la sec­tion orien­tale — nos trois fenêtres — res­ta debout, épar­gnée moins par scru­pule que par hasard de tra­cé. Les trains pas­sèrent, et passent encore : la ligne de ban­lieue, puis aujourd’­hui les rames modernes, cir­culent à quelques mètres der­rière la façade, dans ce qui fut les salles du palais. Il y a une iro­nie fer­ro­viaire assez ver­ti­gi­neuse à son­ger que les voya­geurs de l’O­rient-Express, ce train-palace, cette machine à fan­tasmes orien­ta­listes, fai­saient leur entrée triom­phale dans Istan­bul en tra­ver­sant le cadavre du plus ancien palais de la ville — et que pas un sur mille ne le savait.

Le XXe siècle ache­va le tra­vail à sa manière, qui fut para­doxale. En 1912, un grand incen­die rava­gea le quar­tier de Çat­ladı­kapı et dévo­ra les mai­sons de bois incrus­tées dans la ruine ; le feu, en détrui­sant le quar­tier, dénu­da le monu­ment. Les archéo­logues purent enfin voir le mur — et le voir, c’est le com­prendre. L’entre-deux-guerres fut le moment des savants : Ernest Mam­bou­ry, ce Suisse d’Is­tan­bul, pro­fes­seur et topo­graphe obs­ti­né, arpen­ta le site, le des­si­na, le publia, et c’est sur ses rele­vés que reposent encore aujourd’­hui la plu­part des recons­ti­tu­tions du palais. Les fouilles du Wal­ker Trust bri­tan­nique, dans les années 1930 et 1950, exhu­mèrent un peu plus haut les mosaïques pro­di­gieuses du Grand Palais — chasses, grif­fons, enfants jouant — qu’on peut voir aujourd’­hui au musée des Mosaïques, der­rière la Mos­quée bleue. Mais le Bou­co­léon lui-même res­ta ce qu’il était deve­nu : un mur au bord d’une voie fer­rée, enva­hi de figuiers, ceint de grillage, où dor­maient les chats et par­fois les hommes.

Puis, dans les années 1950, on gagna sur la mer. Les grands rem­blais du lit­to­ral et le per­ce­ment de l’a­ve­nue côtière — cette Ken­ne­dy Cad­de­si que l’on doit à l’ère Men­deres, quand Istan­bul se rêvait en métro­pole auto­mo­bile — repous­sèrent le rivage à cent mètres du mur. Le palais mari­time ces­sa d’être mari­time. Les fenêtres de Théo­phile, bâties pour s’ou­vrir sur l’eau, s’ouvrent depuis sur six voies de cir­cu­la­tion. C’est peut-être la plus cruelle des méta­mor­phoses : on avait tué le palais, on tuait main­te­nant sa rai­son d’être, qui était la mer.

XI. La ruine qui se relève

Et puis, contre toute attente, le vent tour­na. En 2018, la muni­ci­pa­li­té métro­po­li­taine d’Is­tan­bul annon­ça un pro­jet de res­tau­ra­tion du Bou­co­léon, dans le cadre de son pro­gramme de sau­ve­garde du patri­moine ; le pro­jet pré­voyait de faire du site un musée à ciel ouvert, avec che­mi­ne­ment de bois pour les visi­teurs, retrait des grillages au pro­fit de grilles en fer for­gé, net­toyage des marbres, conso­li­da­tion des maçon­ne­ries, remise en place du bloc au mono­gramme de Jus­ti­nien, et trai­te­ment des façades de la tour du Phare, com­plé­tées en pierre de taille dans le res­pect des formes d’o­ri­gine. Le chan­tier, conduit par le dépar­te­ment de conser­va­tion du patri­moine cultu­rel de la muni­ci­pa­li­té sous la super­vi­sion d’un comi­té scien­ti­fique diri­gé par le byzan­ti­niste Engin Akyü­rek, s’ou­vrit au tour­nant des années 2020, avec un prin­cipe affi­ché d’in­ter­ven­tion minimale.

Et le sol se mit à par­ler. En 2021, les archéo­logues mirent au jour une fon­taine byzan­tine dans l’emprise du palais ; les fouilles révé­lèrent des môles, des colonnes riche­ment ornées, tout un appa­reillage monu­men­tal qui confir­mait ce que les textes lais­saient entendre : le débar­ca­dère du Bou­co­léon était une scé­no­gra­phie totale, un par­cours céré­mo­niel où l’empereur, arri­vant de la mer, tra­ver­sait une cour à cou­pole entre deux haies de sol­dats avant de péné­trer dans le palais. Chose rare et réjouis­sante, la muni­ci­pa­li­té ouvrit le chan­tier aux curieux : des visites furent orga­ni­sées sur place, où les Stam­bou­liotes pou­vaient inter­ro­ger les archéo­logues au tra­vail. Après des décen­nies d’a­ban­don, le vieux palais rede­ve­nait ce qu’il n’au­rait jamais dû ces­ser d’être — un lieu public, au sens le plus noble.

Il faut dire un mot de ce que ce chan­tier signi­fie, au-delà des pierres. Istan­bul entre­tient avec son pas­sé byzan­tin une rela­tion com­pli­quée, faite de fier­té, d’embarras et de longues amné­sies ; l’hé­ri­tage otto­man a ses palais ruti­lants, Top­kapı, Dol­ma­bah­çe, ses files de visi­teurs et ses bou­tiques de sou­ve­nirs ; l’hé­ri­tage byzan­tin, hors Sainte-Sophie et Kariye, a long­temps eu les ter­rains vagues. Qu’une muni­ci­pa­li­té consacre des années et des bud­gets à rele­ver un palais d’empereurs chré­tiens, qu’elle res­taure dans le même mou­ve­ment les murailles théo­do­siennes, qu’elle reven­dique la ville « mul­ti­di­men­sion­nelle » dans toute son épais­seur his­to­rique — cela n’a rien d’a­no­din. Les res­tau­ra­tions sont tou­jours des dis­cours. Celle du Bou­co­léon dit à peu près ceci : cette ville a mille six cents ans de palais, et ils sont tous à elle.

XII. Mar­cher au Boucoléon

Reste à dire com­ment on y va, et ce qu’on y éprouve — car cet article est aus­si, qu’on me par­donne, une invitation.

De Sul­ta­nah­met, des­cen­dez vers le sud-ouest, vers Küçük Aya­so­fya. Visi­tez d’a­bord la petite Sainte-Sophie, l’é­glise de Jus­ti­nien deve­nue mos­quée, pour vous mettre l’œil et l’âme en état : sous sa cou­pole octo­go­nale, dans la fraî­cheur des marbres, vous êtes déjà, tech­ni­que­ment, dans l’or­bite du palais — Serge et Bac­chus était l’é­glise de la mai­son d’Hor­mis­das. Puis pas­sez sous la voie fer­rée, gagnez le rivage, et lon­gez la muraille vers l’est. La façade est là, entre la ligne de che­min de fer et l’a­ve­nue : les trois baies, les consoles du bal­con, la porte de mer murée, la tour du Phare en retrait. Selon l’a­van­ce­ment des tra­vaux, vous ver­rez les écha­fau­dages, les che­mi­ne­ments neufs, ou déjà le musée à ciel ouvert ache­vé ; mais même en chan­tier, même de der­rière une palis­sade, le mur pro­duit son effet, qui est un effet de temps pur.

Choi­sis­sez la fin d’a­près-midi. La façade regarde le sud : c’est l’heure où le soleil des­cen­dant sur la Mar­ma­ra frappe les marbres de biais et rend aux enca­dre­ments des fenêtres leur blan­cheur d’o­ri­gine. Les car­gos passent au large, à l’ancre ou en route vers le Bos­phore, exac­te­ment là où pas­saient les dro­mons. Un train de ban­lieue fran­chit le site dans un long feu­le­ment métal­lique — et ce train, qui fut l’as­sas­sin du palais, en est deve­nu mal­gré lui le der­nier habi­tant, la seule chose vivante qui tra­verse encore ses salles. Il y a des chats, évi­dem­ment. Il y a des pêcheurs à la ligne le long de l’a­ve­nue, héri­tiers sans le savoir des pêcheurs qui nichaient dans la ruine. Il y a, si vous avez de la chance, per­sonne d’autre que vous.

Alors regar­dez les trois fenêtres, et faites l’exer­cice auquel ce lieu oblige : remon­tez. Reti­rez l’a­ve­nue, ren­dez l’eau au pied du mur. Posez les lions de part et d’autre de l’es­ca­lier. Remet­tez le bal­con sur ses consoles, les marbres poly­chromes sur la brique, la galère pourpre à quai. Met­tez Théo­phile à la fenêtre, regar­dant venir de Bag­dad des idées d’ar­chi­tec­ture ; Nicé­phore endor­mi sur sa peau de pan­thère pen­dant que la neige tombe sur la mer ; Théo­pha­no guet­tant une barque ; Boni­face de Mont­fer­rat pous­sant son che­val le long du rivage ; Meh­med mur­mu­rant du per­san dans les gra­vats ; Tré­maux sous son voile noir de pho­to­graphe ; les ter­ras­siers de 1873 ; l’in­cen­die de 1912 ; Mam­bou­ry et son car­net ; les archéo­logues de 2021 déga­geant une fon­taine. Tout cela tient dans un mur de cent mètres.

XIII. l’é­loge des façades

On m’ob­jec­te­ra qu’il ne reste presque rien, et c’est vrai. Un byzan­ti­niste le disait joli­ment : c’est comme si l’on avait lu tous les livres sur Top­kapı sans jamais rien en voir que quelques tristes ruines. Du Bou­co­léon, nous ne savons au fond que ce que disent les textes ; la façade est un index qui pointe vers un livre dis­pa­ru. Mais je finis par croire que c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il faut y aller. Les monu­ments intacts nous dis­pensent d’i­ma­gi­ner ; ils font le tra­vail à notre place, et l’on en sort repu et vide. Les façades seules, elles, nous mettent au tra­vail. Le Bou­co­léon appar­tient à cette famille de lieux — le mur du temple à Jéru­sa­lem, les colonnes seules dans les cam­pagnes grecques, les por­tails sans église — qui n’offrent qu’un frag­ment et exigent le reste.

Constan­ti­nople fut la ville des palimp­sestes ; j’ai racon­té ailleurs ses églises deve­nues mos­quées, ses mos­quées rede­ve­nues musées, ses musées rede­ve­nus mos­quées. Le Bou­co­léon est un palimp­seste plus radi­cal encore, puisque presque toutes les écri­tures s’y sont effa­cées : mai­son d’un prince perse, palais d’un empe­reur romain, reli­quaire de la chré­tien­té, scène d’as­sas­si­nat, butin de croi­sés, car­rière de pierres, bidon­ville de bois, tran­chée fer­ro­viaire, ter­rain vague — et main­te­nant, musée à ciel ouvert, der­nière couche, la nôtre, qui consiste à don­ner à voir toutes les autres. Il aura fal­lu mille six cents ans pour que ce mur trouve sa fonc­tion défi­ni­tive, qui est de se souvenir.

Le soir tom­bait quand j’ai quit­té le rivage, la der­nière fois. Der­rière moi, un train pas­sait dans le palais. Devant, la Mar­ma­ra pre­nait cette cou­leur d’é­tain que Bou­vier aimait tant, celle des fins de jour­née qui ne concluent rien. Les trois fenêtres, dans mon dos, conti­nuaient de regar­der la mer — et je me suis dit qu’elles avaient rai­son, qu’elles avaient tou­jours eu rai­son : quand on a vu pas­ser les dro­mons, les croi­sés, les sul­tans, les loco­mo­tives et les auto­routes, on peut bien attendre encore. Les lions, eux, sont au musée. Mais le tau­reau et le lion du vieux port, le com­bat de pierre qui don­na son nom au palais, per­sonne ne les a jamais retrou­vés. Ils sont quelque part sous l’as­phalte de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, ou au fond de la Mar­ma­ra, ou nulle part — c’est-à-dire par­tout où l’on pro­nonce encore leur nom. Bous, leôn. Bou­ko­leôn. Le nom aura sur­vé­cu à tout, comme tou­jours. C’est le propre des villes très anciennes : à la fin, il ne reste que les noms.

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Le tar­bouche, iti­né­raire d’un couvre-chef méditerranéen

Le tar­bouche, iti­né­raire d’un couvre-chef méditerranéen

Le tar­bouche

Iti­né­raire d’un couvre-chef méditerranéen

Le tar­bouche : bio­gra­phie d’un couvre-chef méditerranéen

Dans le souk Ech-Chaoua­chine de Tunis, entre la mos­quée Zitou­na et la Kas­bah, un vieil homme façonne encore, assis en tailleur sur un banc de bois poli par deux siècles de la même pos­ture, un bon­net de laine rouge qu’il appelle ché­chia. Il tire le kabous encore informe sur un moule, l’é­crase au maillet, le peigne au char­don, le teint à la coche­nille, et sous ses doigts la matière prend peu à peu cette forme tron­co­nique que le monde entier a fini par asso­cier à un seul mot — tar­bouche — dont per­sonne, pas même lui, ne sait plus très bien d’où il vient. Autour de son échoppe, une tren­taine d’a­te­liers sur­vivent là où il y en avait cent vingt il y a qua­rante ans. On pour­rait croire à un arti­sa­nat qui s’é­teint dou­ce­ment. On aurait tort de s’ar­rê­ter là : ce bon­net a connu, en deux siècles, plus de vies, plus de morts offi­cielles et plus de résur­rec­tions qu’au­cun autre vête­ment médi­ter­ra­néen. Il mérite qu’on lui fasse, pour une fois, sa biographie.

Acte de nais­sance introuvable

Aucun objet aus­si ordi­naire n’a sus­ci­té autant de généa­lo­gies contra­dic­toires. Le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise fait des­cendre tar­bouche de l’a­rabe tar­buch, lui-même emprun­té au turc tar­poş, mot com­po­sé — dit-elle — du turc ter, « la sueur », et du per­san puşi­dan, « cou­vrir » : à l’o­ri­gine, donc, rien de plus qu’un linge à sueur, une dou­blure tech­nique glis­sée sous une coiffe plus noble. Une autre source savante, publiée dans la revue La Géo­gra­phie, pro­pose une tout autre éty­mo­lo­gie per­sane, tout aus­si assu­rée : sar, « la tête », et pouch, « la coif­fure » — un com­po­sé qui ne doit plus rien au corps qui trans­pire et tout à la tête qui pense. Les deux généa­lo­gies sont sérieuses, les deux sont mutuel­le­ment exclu­sives, et aucun phi­lo­logue ne semble avoir tran­ché entre elles ; on retien­dra sur­tout qu’un mot aus­si banal en appa­rence résiste depuis des siècles à toute éty­mo­lo­gie défi­ni­tive, comme s’il avait pris soin, dès sa nais­sance, de brouiller les pistes.

Le nom concur­rent, fez, pose une énigme d’un autre ordre : celle, non plus des sons, mais d’un lieu. La ville maro­caine de Fès aurait don­né son nom au bon­net parce qu’on y extra­yait la tein­ture pourpre — le rouge pro­fond obte­nu, selon les ver­sions, de baies de garance ou de coche­nille — qui ser­vait à le colo­rer ; c’est du moins l’ex­pli­ca­tion la plus répé­tée, y com­pris par l’en­cy­clo­pé­die en ligne la plus consul­tée du monde, qui pré­cise aus­si­tôt que « ses ori­gines res­tent incer­taines ». Une autre tra­di­tion, relayée par le même type de sources, fait des­cendre la forme même du bon­net sans bord d’un antique pilos grec, por­té dans le monde byzan­tin bien avant l’ir­rup­tion des Turcs en Ana­to­lie, et adop­té ensuite par une mosaïque de groupes eth­niques et reli­gieux — cette généa­lo­gie ferait du tar­bouche, para­doxa­le­ment, un vieux fonds médi­ter­ra­néen com­mun avant d’être une inven­tion ottomane.

Il existe enfin une troi­sième ver­sion, maro­caine celle-là et net­te­ment plus reven­di­ca­tive, por­tée notam­ment par l’a­ca­dé­mi­cien Abdel­ha­di Tazi. Elle s’ap­puie sur un docu­ment fran­çais du XVIIIe siècle : les mémoires du diplo­mate Louis Ché­nier, datés du 10 novembre 1775, qui racontent que les Otto­mans eux-mêmes appe­laient ce couvre-chef « de Fès » parce qu’ils l’im­por­taient de cette ville pré­cise, et que les Tuni­siens, mal­gré leurs ten­ta­tives, n’é­taient jamais par­ve­nus à éga­ler le savoir-faire des fabri­cants fas­sis. Pour cet his­to­rien, la pré­séance chro­no­lo­gique et tech­nique du Maroc sur l’Em­pire otto­man ne fait aucun doute. On note­ra, sans vou­loir arbi­trer entre ces généa­lo­gies concur­rentes, qu’elles ont toutes inté­rêt à être vraies pour la fier­té natio­nale qui les porte — grecque, otto­mane ou maro­caine — et que les objets, contrai­re­ment aux États, n’ont sou­vent pas de cer­ti­fi­cat de nais­sance unique : ils naissent plu­sieurs fois, à plu­sieurs endroits, et laissent aux his­to­riens le soin de se dis­pu­ter sur le procès-verbal.

Le mot voi­sin, ché­chia, n’é­chappe pas davan­tage à la confu­sion des ori­gines : cer­tains le rat­tachent à chèche, la bande de tis­su dont le bon­net était autre­fois entou­ré, d’autres au voca­bu­laire même du tis­sage, sans qu’au­cune de ces pistes ne soit mieux éta­blie que les pré­cé­dentes. On remar­que­ra au pas­sage une coïn­ci­dence pure­ment for­melle, mais qui vaut d’être notée : la même sil­houette conique, rouge, sans bord, coiffe au même siècle les sujets du sul­tan et — sous le nom de bon­net phry­gien — les révo­lu­tion­naires fran­çais qui pré­ten­daient pré­ci­sé­ment rompre avec tout ce que l’O­rient otto­man pou­vait repré­sen­ter. Deux bon­nets rouges, deux généa­lo­gies qui se croisent sans se ren­con­trer jamais, l’un deve­nant l’emblème d’un empire qu’on veut moder­ni­ser de l’in­té­rieur, l’autre celui d’une répu­blique qui se rêve neuve : la forme, déci­dé­ment, voyage plus vite et plus loin que les signi­fi­ca­tions qu’on lui prête.

Enfance sous le turban

Ce que l’i­co­no­gra­phie atteste avec un peu plus de cer­ti­tude com­mence au XVe siècle. Vers 1460, Meh­med II le Conqué­rant se fait repré­sen­ter coif­fé d’un tar­bouche ser­ti de pierres pré­cieuses, enve­lop­pé d’un large sarık blanc — le tur­ban pro­pre­ment dit —, comme pour signi­fier son droit fraî­che­ment acquis sur Constan­ti­nople. Pen­dant les trois siècles et demi qui suivent, l’ob­jet mène une exis­tence seconde, presque invi­sible : simple bon­net de feutre, rouge, blanc ou noir, il n’est qu’une infra­struc­ture dis­crète, un sup­port autour duquel s’en­roule le véri­table signe dis­tinc­tif du rang, de la reli­gion et de la pro­vince — le tur­ban, avec ses innom­brables varia­tions de cou­leur, de taille et de dra­pé, dont un œil exer­cé pou­vait déduire en un regard la fonc­tion et l’o­ri­gine d’un homme.

C’est un point qu’il faut prendre au sérieux si l’on veut com­prendre la suite : le tar­bouche a une enfance d’une lon­gueur presque insul­tante pour un objet qui devien­dra, au siècle sui­vant, l’un des emblèmes les plus contes­tés du monde médi­ter­ra­néen. Il attend son heure sous une coiffe plus voyante que lui, struc­ture dis­crète d’une longue durée qui ne se mani­feste pas encore comme évé­ne­ment — jus­qu’au jour où une déci­sion poli­tique le fera bru­ta­le­ment pas­ser de l’ar­rière-plan à la scène.

Pen­dant ces trois cent cin­quante années d’a­no­ny­mat rela­tif, le vrai lan­gage ves­ti­men­taire de l’Em­pire se joue ailleurs, dans les nuances du tur­ban lui-même : vert réser­vé en prin­cipe aux des­cen­dants du Pro­phète, blanc pour les oulé­mas, formes et volumes variables selon qu’on appar­tient au corps des janis­saires, à telle guilde d’ar­ti­sans ou à telle pro­vince ana­to­lienne ou bal­ka­nique. Un cadi ne s’en­rou­lait pas le tur­ban comme un mar­chand de soie­ries, ni un mar­chand de soie­ries comme un simple por­te­faix — et cette gram­maire capil­laire, aus­si lisible pour un contem­po­rain qu’un uni­forme l’est pour nous, fonc­tion­nait pré­ci­sé­ment parce qu’elle échap­pait à toute uni­for­mi­sa­tion pos­sible. Le tar­bouche, dou­blure ano­nyme glis­sée sous cet édi­fice de sens, n’a­vait droit à aucune rhé­to­rique propre : il por­tait, sans le savoir encore, la forme exacte de ce qui allait un jour le remplacer.

Le bap­tême impérial

Cette déci­sion porte un nom et une date à peu près sûrs : le sul­tan Mah­moud II, en 1826, au moment même où il dis­sout dans le sang le corps des janis­saires et fonde sa nou­velle armée, l’Asâkir‑i Mansûre‑i Muham­me­diye. Le tur­ban, pré­ci­sé­ment parce qu’il codait depuis des siècles la reli­gion, le rang, la guilde et la pro­vince d’un homme, deve­nait un obs­tacle à l’u­ni­for­mi­té que le sul­tan réfor­ma­teur vou­lait impo­ser à ses sujets ; le tar­bouche, lui, offrait un sup­port neutre, éga­le­ment dis­po­nible à tous, sur lequel on pou­vait faire table rase des hié­rar­chies visibles héri­tées de l’an­cien régime otto­man. La résis­tance fut réelle : cer­tains oulé­mas et arti­sans conti­nuèrent d’en­rou­ler un tis­su autour du nou­veau bon­net, refu­sant taci­te­ment d’en adop­ter la forme nue ; le sul­tan dut, dit-on, faire publier un fir­man pour impo­ser défi­ni­ti­ve­ment la mesure aux récalcitrants.

L’É­tat se dota d’ailleurs de son propre outil de pro­duc­tion : la manu­fac­ture impé­riale de Feshane, sur la Corne d’Or, pro­dui­sit entre 1848 et 1850 quelque 400 000 tar­bouches et 30 000 mètres de drap par an ; un incen­die la rava­gea en 1866, elle fut recons­truite dès 1868 avec une machi­ne­rie moderne, employant envi­ron deux cent cin­quante ouvriers pour une cadence de treize à quinze cents bon­nets par jour au début des années 1860. Il y a quelque chose de savou­reux dans ce dis­po­si­tif : un sou­ve­rain qui veut impo­ser la moder­ni­té ves­ti­men­taire à son empire est contraint, pour y par­ve­nir, d’im­por­ter la moder­ni­té indus­trielle elle-même — usine, machines à vapeur, cadences — dans l’ob­jet cen­sé l’incarner.

L’ar­mée elle-même mit long­temps à s’en défaire tout à fait : l’in­fan­te­rie otto­mane le conser­va dans son paque­tage jus­qu’en 1909, la marine jus­qu’en 1916, tan­dis que les offi­ciers pas­saient entre-temps à une autre coiffe d’o­ri­gine step­pique, le kal­pak — signe que même à l’in­té­rieur de l’ap­pa­reil d’É­tat, les résis­tances à l’u­ni­forme unique se négo­ciaient pièce par pièce, corps par corps, plu­tôt qu’elles ne cédaient d’un bloc à un seul décret.

Un habit pour tout un empire

Le suc­cès de la mesure, une fois la résis­tance ini­tiale sur­mon­tée, dépasse lar­ge­ment ce qu’es­pé­rait Mah­moud II. Le tar­bouche se répand du Bos­phore aux Bal­kans, por­té aus­si bien par des Bos­niaques, des Alba­nais, des Armé­niens que par des chré­tiens et des juifs de l’Em­pire aux côtés des musul­mans — et c’est pré­ci­sé­ment là son effi­ca­ci­té poli­tique : à la dif­fé­rence du tur­ban, il ne dit plus rien de la confes­sion ni du rang de celui qui le porte, il uni­for­mise le regard por­té sur des sujets que le pou­voir vou­lait désor­mais trai­ter, au moins visuel­le­ment, à égalité.

En Égypte, le mou­ve­ment va plus loin encore qu’au centre de l’Em­pire. Sous Méhé­met Ali et sa dynas­tie, qui moder­nisent le pays avec un zèle propre, le tar­bouche devient en quelques décen­nies le signe dis­tinc­tif de l’ef­fen­di — le fonc­tion­naire, l’a­vo­cat, le méde­cin, l’en­sei­gnant for­mé à l’oc­ci­den­tale, caté­go­rie sociale entière immor­ta­li­sée par mil­liers de pho­to­gra­phies de stu­dio au Caire et à Alexan­drie, où l’on pose fiè­re­ment, redin­gote et tar­bouche, comme la pano­plie com­plète de l’homme moderne du Nil.

L’é­pi­sode grec ajoute au per­son­nage sa touche la plus iro­nique. Les sujets grecs ortho­doxes de l’Em­pire l’ont long­temps por­té eux aus­si, sans y voir de contra­dic­tion reli­gieuse — et l’on a vu plus haut qu’une tra­di­tion savante fait même remon­ter la forme du bon­net à la Grèce antique elle-même. Mais lorsque le natio­na­lisme grec s’af­firme et que l’in­dé­pen­dance se construit contre la tutelle otto­mane, le même objet, désor­mais lu comme un mar­queur de domi­na­tion turque et musul­mane, est reje­té au pro­fit de la fus­ta­nelle et du bon­net à gland propres au cos­tume natio­nal nais­sant. Un objet peut ain­si pas­ser, sans chan­ger de forme, du sta­tut de patri­moine ances­tral à celui de sym­bole hon­ni de l’oc­cu­pant — la même feu­trine rouge, deux lec­tures incon­ci­liables selon le siècle où l’on se place.

C’est aus­si à cette période que le tar­bouche entre dans le regard occi­den­tal comme motif obli­gé du voyage en Orient : les récits de voya­geurs roman­tiques qui des­cendent le Nil ou tra­versent Istan­bul au milieu du siècle décrivent inva­ria­ble­ment ces mers de bon­nets écar­lates qui sub­mergent les bazars et les quais, détail pit­to­resque autant que signal — pour un lec­teur euro­péen res­té chez lui — que l’on avait bien chan­gé de monde. Le tar­bouche devient, dans cette lit­té­ra­ture, un rac­cour­ci visuel com­mode pour dire l’O­rient sans avoir à le décrire davan­tage, ce qui en dit long sur la façon dont un objet peut se retrou­ver réduit, par le regard de l’é­tran­ger, à sa seule sil­houette — per­dant au pas­sage tout ce qu’il signi­fiait réel­le­ment pour ceux qui le por­taient au quotidien.

Dans les Bal­kans, la dif­fu­sion suit une logique com­pa­rable mais reste, plus long­temps qu’ailleurs, affaire de coexis­tence plu­tôt que de rup­ture : Bos­niaques musul­mans, catho­liques croates et ortho­doxes serbes se croisent pen­dant des décen­nies dans les mêmes rues sans que le tar­bouche ne devienne, avant l’an­nexion autri­chienne de 1908, un mar­queur stric­te­ment confes­sion­nel — il fau­dra la crise diplo­ma­tique qui suit cette annexion pour que sa pro­ve­nance indus­trielle, pré­ci­sé­ment, se charge sou­dain d’une signi­fi­ca­tion poli­tique qu’elle n’a­vait pas quelques années plus tôt. On touche là un trait récur­rent du per­son­nage : il ne devient un sym­bole brû­lant qu’au moment où une crise exté­rieure vient réac­ti­ver, dans un objet jusque-là banal, des lignes de frac­ture qui dor­maient sous la sur­face du quotidien.

La fabrique dépla­cée : un Otto­man né en Bohême

Voi­ci pour­tant le détail le plus inat­ten­du de toute cette his­toire, celui qui déjoue le mieux les évi­dences géo­gra­phiques. Le tout pre­mier tar­bouche pro­duit indus­triel­le­ment ne sort ni de Fès, ni de Tunis, ni même d’Is­tan­bul : il sort, dès 1807, d’un ate­lier de Stra­ko­nice, petite ville de Bohême dans l’Em­pire des Habs­bourg, où les frères Fürth, membres de la com­mu­nau­té juive locale, fondent en 1812 une entre­prise spé­cia­li­sée dans la fabri­ca­tion de bon­nets et de tar­bouches. L’af­faire pros­père au point que la seule usine de Wolf Fürth pro­duit 1,2 mil­lion de tar­bouches par an dès 1873 ; en 1899, l’en­semble des fabri­cants aus­tro-hon­grois fusionnent en une socié­té par actions, l’Ak­tien­ge­sell­schaft der öster­rei­chi­schen Fez­fa­bri­ken, dont le siège s’ins­talle à Vienne avant de reve­nir à Stra­ko­nice après la fon­da­tion de la Tché­co­slo­va­quie — une entre­prise dont l’é­car­late se retrouve expor­tée jus­qu’à Istan­bul, au Moyen-Orient, en Égypte, où elle tient bou­tique au Caire, rue Faha­mine, dans le quar­tier de la Ghou­riya, et jus­qu’en Inde.

L’in­ci­dent de 1908 illustre à quel point cette géo­gra­phie indus­trielle pou­vait deve­nir, elle aus­si, un objet de poli­tique inter­na­tio­nale : au moment de la crise de l’an­nexion de la Bos­nie par Vienne, la rue d’Is­tan­bul décrète un boy­cott des tar­bouches écar­lates aus­tro-hon­grois et exige des fabri­cants fran­çais des tar­bouches « neutres », blancs cette fois — preuve que même la pro­ve­nance maté­rielle d’un bon­net pou­vait deve­nir, le temps d’une crise diplo­ma­tique, une affaire d’État.

Pen­dant ce temps, Tunis entre­tient sa propre filière, paral­lèle et rivale : le souk Ech-Chaoua­chine, bâti en 1691–1692 sur ordre de Moha­med Bey pour y loger pré­ci­sé­ment les arti­sans anda­lous — les chaoua­chiya — venus s’ins­tal­ler en Ifri­qiya après la chute de Gre­nade en 1492 et les vagues d’ex­pul­sion qui sui­virent. La cor­po­ra­tion y acquiert un tel pres­tige que son pré­sident est nom­mé direc­te­ment par le Bey ; ses membres ne fabriquent pas le tar­bouche otto­man raide et haut, mais une variante plus ronde et plus souple, la ché­chia, qui réclame une dizaine de paires de mains spé­cia­li­sées et pas moins d’une demi-dou­zaine d’o­pé­ra­tions dis­tinctes — filage de la laine, tri­co­tage du kabous par des femmes à cinq aiguilles, fou­lage qui dur­cit la matière, car­dage au char­don, tein­ture rouge ver­millon à la coche­nille, mou­lage, fini­tions. Deux bon­nets rouges, deux lignées de métier, un même Médi­ter­ra­née : le tar­bouche otto­man et la ché­chia tuni­sienne ont coexis­té, se sont concur­ren­cés et se sont par­fois confon­dus au point que le Magh­reb dési­gnait le pre­mier du nom, révé­la­teur, de ché­chia stam­bou­li — la ché­chia d’Istanbul.

Ce rouge lui-même mérite qu’on s’y arrête, car il raconte, à sa manière, une autre his­toire de longue durée. Le monde médi­ter­ra­néen ancien tirait son écar­late le plus pré­cieux d’un insecte local, le ker­mès, dont l’ex­trac­tion res­tait rare et coû­teuse ; la tein­ture des ché­chias tuni­siennes, elle, se fait à la coche­nille — un insecte mexi­cain, incon­nu de l’An­cien Monde avant la conquête espa­gnole des Amé­riques, dont l’ex­ploi­ta­tion indus­trielle ne se géné­ra­lise en Médi­ter­ra­née qu’à par­tir du XVIe siècle. Il y a une coïn­ci­dence presque trop belle pour être sou­li­gnée sans pru­dence : les arti­sans anda­lous qui fondent le métier de la ché­chia à Tunis fuient l’Es­pagne au moment même, 1492, où celle-ci s’ap­prête à finan­cer le voyage qui rap­por­te­ra d’A­mé­rique le colo­rant qui rou­gi­ra leurs bon­nets. Le fil qui relie la chute de Gre­nade à la tein­ture d’un couvre-chef tuni­sien passe, sans qu’au­cun des deux évé­ne­ments n’ait rien à voir avec l’autre, par le même mil­lé­sime — un rap­pel que la longue durée brau­dé­lienne n’a pas besoin de cau­sa­li­té pour pro­duire du sens, la simple simul­ta­néi­té suf­fit par­fois à faire réfléchir.

Le pro­cès

L’é­pi­sode le plus dra­ma­tique de cette bio­gra­phie se joue en Ana­to­lie, un siècle après le bap­tême impé­rial. En tour­née dans le nord du pays à l’é­té 1925, Mus­ta­fa Kemal pro­nonce à Kas­ta­mo­nu puis à İneb­olu ses dis­cours dits « du cha­peau », bran­dis­sant un couvre-chef à bord euro­péen et pro­cla­mant qu’une nation civi­li­sée devait por­ter cela, et non plus ce qu’il appelle, avec un mépris cal­cu­lé, un simple « bon­net ». Le 25 novembre 1925, la Grande Assem­blée natio­nale adopte la loi 671 sur le couvre-chef, ren­dant le port du cha­peau obli­ga­toire et, de fait, celui du tar­bouche pas­sible de pour­suites dans l’es­pace public.

La révolte gronde à Erzu­rum, à Rize, à Sivas, à Maraş, à Kay­se­ri. Les tri­bu­naux d’in­dé­pen­dance, déjà en place pour juger les insur­gés de la révolte de Cheikh Saïd, jugent et pendent des oppo­sants — les sources divergent sen­si­ble­ment sur le nombre exact des exé­cu­tions liées au seul refus du cha­peau, cer­taines par­lant d’une dou­zaine de cas emblé­ma­tiques, d’autres d’une cin­quan­taine à l’é­chelle du pays ; on retien­dra le désac­cord lui-même plu­tôt qu’un chiffre unique, la pré­ci­sion ayant ici été moins bien conser­vée que l’am­pleur du choc. Par­mi les condam­nés figure le théo­lo­gien İsk­il­ip­li Meh­med Âtıf Hoca, pen­du au début de 1926 après un pro­cès expé­di­tif pour avoir publié un pam­phlet où il sou­te­nait qu’un musul­man n’a­vait nulle obli­ga­tion de s’ha­biller à l’oc­ci­den­tale. Il y a une symé­trie presque insou­te­nable dans cette séquence : le même objet qu’un fir­man avait impo­sé de force en 1826 pour effa­cer d’an­ciennes dis­tinc­tions se voit inter­dit par la loi un siècle plus tard, au nom d’une autre moder­ni­té — et un homme peut désor­mais être exé­cu­té pour avoir por­té, en public, le bon­net que l’ar­rière-grand-père de son juge avait lui-même été contraint d’adopter.

Ce qui frappe sur­tout, à lire les comptes ren­dus de l’é­poque, c’est la vitesse de la bas­cule séman­tique : le même mot, « civi­li­sa­tion », sert en 1826 à jus­ti­fier l’a­dop­tion du tar­bouche contre le tur­ban, puis en 1925 à jus­ti­fier son aban­don au pro­fit du cha­peau à bord — comme si l’ob­jet, quel qu’il soit, impor­tait fina­le­ment moins que la direc­tion du geste qui l’im­pose ou l’in­ter­dit. Les cam­pagnes ana­to­liennes, plus atta­chées que les grandes villes à la coiffe qu’elles por­taient depuis un siècle, four­nissent l’es­sen­tiel des foyers de résis­tance ; les tri­bu­naux, eux, ne jugent pas tant des hommes que des couvre-chefs, au sens le plus lit­té­ral du terme, puisque le port de l’ob­jet suf­fit, pen­dant ces mois-là, à consti­tuer la preuve maté­rielle du délit.

Seconde mort, au bord du Nil

L’É­gypte lui réserve un second pro­cès, moins san­glant mais tout aus­si défi­ni­tif. Le tar­bouche y règne pen­dant plus d’un siècle comme la signa­ture visuelle de la classe des effen­dis, sous la dynas­tie de Méhé­met Ali puis sous la monar­chie de l’ère bri­tan­nique. Cette adop­tion égyp­tienne, elle aus­si, remonte à un pro­jet de moder­ni­sa­tion mili­taire et admi­nis­tra­tive — Méhé­met Ali, comme Mah­moud II qu’il ser­vait pour­tant à ses débuts avant de s’en affran­chir, cher­chait à doter son armée et ses fonc­tion­naires d’une allure réso­lu­ment moderne — mais le tar­bouche n’y devient jamais, contrai­re­ment à ce qu’il fut un temps sur les rives du Bos­phore, l’ha­bit de tout le monde : le fel­lah des champs n’en por­tait pas, la cas­quette ou le tur­ban pay­san res­tant son couvre-chef ordi­naire, tan­dis que le tar­bouche mar­quait pré­ci­sé­ment l’ap­par­te­nance à cette strate urbaine et let­trée qui avait accès à l’é­cole, au bureau, à la pro­fes­sion libérale.

Le coup d’É­tat des Offi­ciers libres, le 23 juillet 1952, ren­verse le roi Farouk sous la conduite de Nas­ser ; asso­cié à la royau­té déchue et à l’ordre bureau­cra­tique qu’elle incar­nait, le tar­bouche dis­pa­raît en quelques années des rues égyp­tiennes, ban­ni ou sim­ple­ment aban­don­né, pour des rai­sons proches, toutes pro­por­tions gar­dées, de celles qu’a­vait don­nées Atatürk une géné­ra­tion plus tôt. Un témoi­gnage recueilli des décen­nies plus tard dans un bar d’A­lexan­drie donne la mesure du deuil que cette dis­pa­ri­tion a pu repré­sen­ter pour cer­tains : un vieil homme, der­nier des­cen­dant visible de ces effen­dis à tar­bouche, y mau­dis­sait encore, ivre, l’é­poque qui avait tout empor­té avec elle — sa coiffe, son monde, et le cos­tume qui allait avec.

Ce que pèse un tarbouche

On oublie, à force de le regar­der en pho­to­gra­phie ou en gra­vure, que ce per­son­nage a un poids, une cha­leur, une odeur — qu’il se porte, lit­té­ra­le­ment, sur un crâne, et que ce détail maté­riel n’est pas indif­fé­rent à son his­toire. Le feutre de laine tas­sée, une fois for­mé sur son moule et dur­ci, pèse sur le som­met du crâne d’un poids que les por­traits ne rendent jamais ; par les étés du Caire ou de Tunis, il retient la cha­leur au lieu de la dis­si­per, et l’on com­prend mieux, dans cette lumière, pour­quoi l’é­ty­mo­lo­gie la plus pro­saïque — celle qui fait du mot un simple déri­vé du mot turc pour « la sueur » — a pu sem­bler si plau­sible à ceux qui l’ont pro­po­sée : un homme qui porte un tar­bouche par une jour­née de siroc­co sait de quoi son bon­net parle. Sa ver­tu, en contre­par­tie, tenait à l’ab­sence jus­te­ment de tout bord : dépour­vu de visière ou de rebord rigide, il n’en­tra­vait pas le geste de la pros­ter­na­tion rituelle, front contre le sol, cinq fois par jour — un avan­tage fonc­tion­nel réel, sou­vent cité pour expli­quer pour­quoi le monde musul­man lui a pré­fé­ré, plus qu’à toute autre coiffe fer­mée, cette forme tron­quée et nue. Le gland de soie noire qui pend sur le côté n’a, lui, qu’une fonc­tion orne­men­tale, mais c’est jus­te­ment par ce détail déri­soire — sa cou­leur, sa lon­gueur, la façon dont on l’at­tache — que se dis­tin­guaient, à l’œil d’un connais­seur, un tar­bouche stam­bou­liote d’une ché­chia tuni­soise, un modèle de temps de paix d’un modèle mili­taire. La matière, en somme, n’est jamais tout à fait muette : elle conti­nue de racon­ter, dans le grain du feutre et le poids sur le front, ce que les décrets et les lois ont ensuite réécrit en grand.

Ache­tez-en un aujourd’­hui dans une échoppe de la médi­na de Tunis ou du Caire, et vous sen­ti­rez encore, sous vos doigts, ce grain com­pact et légè­re­ment rêche du feutre fou­lé, cette odeur tenace de laine et de tein­ture qui ne s’ef­face pas au lavage ; posez-le au soleil quelques années, et le rouge ver­millon d’o­ri­gine tour­ne­ra len­te­ment vers un brun plus sourd, patine que les connais­seurs savent lire comme on lit l’an­cien­ne­té d’un cuir ou d’un livre. L’ob­jet ven­du au tou­riste n’a évi­dem­ment plus grand-chose à voir avec celui que por­tait un fonc­tion­naire otto­man ou un effen­di cai­rote : il a chan­gé de sta­tut plus vite encore qu’il n’a chan­gé de forme, pas­sant du cos­tume quo­ti­dien au sou­ve­nir de voyage sans jamais ces­ser, phy­si­que­ment, d’être exac­te­ment le même bonnet.

Vies d’emprunt, au-delà de la Méditerranée

Le per­son­nage n’en a pas fini avec les résur­rec­tions, aus­si inat­ten­dues que sa fabrique bohé­mienne. En 1870, un groupe de francs-maçons new-yor­kais fonde un nou­vel ordre fra­ter­nel ; l’ac­teur William J. Flo­rence, reve­nu d’une récep­tion don­née par un diplo­mate arabe lors d’une tour­née en France, sug­gère un thème « ara­bi­sant » pour la nou­velle confré­rie, que Wal­ter Fle­ming se charge de mettre en rituel. L’An­cient Ara­bic Order of the Nobles of the Mys­tic Shrine — les Shri­ners — adopte en 1872 le tar­bouche écar­late comme couvre-chef offi­ciel, bro­dé depuis du nom de chaque loge locale et, pour cer­tains grades, d’un cime­terre, d’un sphinx, de griffes et d’une étoile, chaque sym­bole étant cen­sé rap­pe­ler une valeur de la confré­rie plu­tôt qu’un quel­conque conte­nu reli­gieux ou poli­tique. Por­té depuis par un pré­sident des États-Unis en exer­cice et par plu­sieurs vedettes de Hol­ly­wood, il y sur­vit en pur cos­tume, vidé de tout ce qu’il signi­fiait dans son ber­ceau otto­man ou égyp­tien — un ava­tar entiè­re­ment domes­ti­qué par la culture fra­ter­nelle amé­ri­caine, asso­cié aujourd’­hui davan­tage aux hôpi­taux pour enfants que finance cette phi­lan­thro­pie qu’à aucune signi­fi­ca­tion reli­gieuse ou poli­tique. Cer­tains com­men­ta­teurs qua­li­fient pour­tant aujourd’­hui cette appro­pria­tion, sans détour, d’exer­cice d’o­rien­ta­lisme de paco­tille, quand ses por­teurs y voient plu­tôt un hom­mage sym­bo­lique et fes­tif, une manière de conti­nuer à faire vivre un sou­ve­nir de voyage trans­for­mé en rituel de bien­fai­sance. Le music-hall et le ciné­ma occi­den­taux lui offri­ront, dans le même mou­ve­ment, un der­nier rôle : celui d’ac­ces­soire comique, sil­houette immé­dia­te­ment recon­nais­sable d’un Orient de paco­tille, sans plus aucun rap­port avec les tri­bu­naux d’in­dé­pen­dance ni les usines de Bohême — le per­son­nage, à ce stade de sa vie, ne fait plus rire que par sa forme, ayant per­du jus­qu’au sou­ve­nir de ce qu’il avait un jour coû­té à ceux qui refu­saient de l’ôter.

L’hé­ri­tage

Il sub­siste mal­gré tout un endroit où le tar­bouche n’a jamais eu besoin de res­sus­ci­ter, parce qu’il n’y est jamais mort : le seul grand pays arabe que l’Em­pire otto­man n’a jamais conquis, le Maroc, est aus­si celui où il s’est le mieux main­te­nu — por­té aujourd’­hui encore par le sou­ve­rain, la garde royale et les digni­taires du palais, ayant acquis pen­dant le pro­tec­to­rat fran­çais la valeur sup­plé­men­taire d’un geste anti­co­lo­nial pré­ci­sé­ment parce qu’il n’é­tait pas un cha­peau euro­péen. Là, l’ob­jet n’a jamais eu à choi­sir entre moder­ni­té et tra­di­tion, entre empire et nation : por­té avec la djel­la­ba dans les céré­mo­nies offi­cielles, il fait sim­ple­ment par­tie d’un ves­tiaire natio­nal qu’au­cune loi n’a jamais eu à impo­ser ni à inter­dire, ce qui, au regard de tout ce qui pré­cède, consti­tue peut-être le sort le plus enviable qu’un couvre-chef puisse connaître.

En Tuni­sie, la cor­po­ra­tion des chaoua­chiya se main­tient, mais visi­ble­ment amai­grie : d’une cen­taine vingt échoppes recen­sées au souk Ech-Chaoua­chine en 1981, il n’en reste qu’une tren­taine aujourd’­hui, ses der­niers por­teurs assi­dus vieillis­sant avec elle, son rythme désor­mais plus proche des fêtes et de la nos­tal­gie que du port quo­ti­dien — l’in­dé­pen­dance de 1956 ayant, assez para­doxa­le­ment, pré­ci­pi­té son retrait de la vie de tous les jours à mesure que les usages ves­ti­men­taires occi­den­taux s’y sub­sti­tuaient. En Tur­quie, l’ob­jet a dis­pa­ru de l’u­sage ordi­naire au point de n’exis­ter plus que dans les musées et les recons­ti­tu­tions cos­tu­mées, sa loi d’in­ter­dic­tion de 1925 figu­rant tou­jours, tech­ni­que­ment, au nombre des « lois révo­lu­tion­naires » que la Consti­tu­tion turque pro­tège de toute abro­ga­tion — même si un fait divers sur­ve­nu à Rize en 2025, où un jeune homme coif­fé d’un tar­bouche s’est fait ver­te­ment rabrouer dans un auto­bus, sug­gère que la vieille que­relle n’est pas tout à fait éteinte un siècle plus tard.

On peut reve­nir, pour finir, au souk de Tunis. Le vieux chaoua­chi conti­nue de façon­ner son kabous exac­te­ment comme le fai­saient ses pré­dé­ces­seurs anda­lous du XVIIe siècle, indif­fé­rent aux empires, aux tri­bu­naux et aux loges fra­ter­nelles qui se sont un jour dis­pu­té le sens de son ouvrage. Il ne sait pro­ba­ble­ment rien de Mah­moud II, ni de Kas­ta­mo­nu, ni de Stra­ko­nice ; il sait seule­ment que ses clients se font plus rares chaque année, et que ses mains, elles, se sou­viennent encore de gestes que la mémoire offi­cielle a depuis long­temps ces­sé d’en­re­gis­trer. Cer­tains per­son­nages, déci­dé­ment, ne sur­vivent pas en gagnant leurs pro­cès : ils sur­vivent en conti­nuant, tran­quille­ment, d’exis­ter après que les tri­bu­naux qui les ont jugés ont eux-mêmes dis­pa­ru — quitte à s’é­teindre, un jour, non par décret mais sim­ple­ment faute de mains pour les façon­ner encore.

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Umbi­li­cus Urbis Romae

Umbi­li­cus Urbis Romae

Umbi­li­cus Urbis Romae

Le nom­bril de Rome

Umbi­li­cus Urbis Romae

 

Le nom­bril de Rome, un cône de briques que per­sonne ne regarde

Il est onze heures et la pierre com­mence à rendre ce qu’elle a pris. On entre au Forum par la via Sacra, on des­cend, et la pre­mière chose que le corps apprend, avant l’œil, c’est que ce creux entre les col­lines est un four. Les Romains le savaient : ils ont mis là leur place publique parce que c’é­tait le seul endroit plat, pas parce que c’é­tait agréable. C’é­tait un maré­cage. On l’a drai­né, pavé, encom­bré de temples, et il conti­nue de se com­por­ter comme un maré­cage, c’est-à-dire qu’il garde la cha­leur comme il gar­dait l’eau, avec entêtement.

Les groupes remontent vers l’arc de Sep­time Sévère. Ils s’y agglu­tinent, para­pluies levés, oreillettes en place, et le guide dit des choses justes sur les Parthes, sur Cara­cal­la qui fit mar­te­ler le nom de son frère Geta après l’a­voir fait tuer — cette rature dans le marbre qu’on montre tou­jours parce qu’elle est spec­ta­cu­lai­re­ment lisible, un fra­tri­cide encore visible à quinze mètres. Puis le trou­peau glisse vers la Curie et dis­pa­raît. Per­sonne ne s’est arrêté.

À quatre pas de là, dans un angle mort que le cir­cuit contourne comme l’eau contourne un caillou, il y a un cône de briques. Deux mètres de haut envi­ron, quatre mètres qua­rante-cinq de dia­mètre à la base, gris-rose, râpé, avec cet air de four à pain effon­dré qu’ont tous les cœurs de maçon­ne­rie romaine dépouillés de leur pare­ment. Il ne res­semble à rien. Il n’a pas de fron­ton, pas de colonne, pas d’ins­crip­tion qui vous prend au col­let. Un chat pour­rait y dor­mir sans se sen­tir obser­vé, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui lui arrive le plus souvent.

C’est l’Umbi­li­cus Urbis Romae. Le nom­bril de la Ville de Rome. Le centre du centre, le point d’où l’Em­pire pré­ten­dait se mesu­rer, la chose autour de laquelle tout ce Forum était cen­sé tour­ner. Et le Forum, aujourd’­hui, tourne autour de lui exac­te­ment comme un car­re­four tourne autour d’un refuge en béton : sans le voir.

J’aime cette dis­pro­por­tion. Elle est presque une leçon de méthode. Les civi­li­sa­tions ne signalent pas tou­jours leur centre par de la hau­teur. Par­fois elles le signalent par un trou.

Un tas de briques, décrit honnêtement

Regar­dons l’ob­jet avant de le racon­ter, puisque c’est dans cet ordre-là qu’on devrait tou­jours pro­cé­der et qu’on ne le fait presque jamais.

Ce qui sub­siste est un noyau. Une struc­ture cylin­drique — plu­tôt tron­co­nique, éta­gée en trois registres qui se rétré­cissent vers le som­met, envi­ron quatre mètres soixante à la base et trois mètres en haut. Briques romaines, mor­tier, le tout d’une exé­cu­tion soi­gnée mais des­ti­née à ne jamais être vue. Car ce cône n’é­tait pas nu : il était habillé de marbre. Comme presque tout ici. Ce que nous pre­nons pour l’ar­chi­tec­ture romaine est en réa­li­té son sque­lette, sa car­casse tech­nique, la par­tie que les Romains cachaient. Nous admi­rons depuis cinq siècles l’en­vers du décor en croyant contem­pler le décor.

Le marbre est par­ti au four à chaux, ou dans les palais des Colon­na, ou dans les façades des églises de la Contre-Réforme. Le Forum a été une car­rière plus long­temps qu’il n’a été un forum. Nuance qui devrait rendre modeste : ce que nous venons voir, ce sont les restes d’un chan­tier de démo­li­tion qui a duré mille ans et que nous avons arrê­té par sen­ti­ment, tar­di­ve­ment, quand nous avons déci­dé que les ruines avaient plus de valeur que les pierres.

Le monu­ment tel qu’il est debout date de l’é­poque sévé­rienne, autour de 203, c’est-à-dire du moment exact où l’arc voi­sin sor­tait de terre. Les deux se tiennent. Sep­time Sévère refai­sait ce coin du Forum, il a recons­truit l’umbi­li­cus comme on remet une pièce sur l’é­chi­quier après avoir bous­cu­lé la table. Mais le cône sévé­rien recouvre quelque chose de bien plus ancien. Une struc­ture anté­rieure, tar­do-répu­bli­caine, peut-être du IIe siècle avant notre ère, peut-être davan­tage. On ne des­cend pas dedans. On ne sait pas.

Il y avait une petite porte. Une ouver­ture, fer­mée par une dalle. Et sous l’ou­ver­ture, une cavité.

Voi­là tout. C’est peu. Tenez-vous-en à cela quelques secondes, parce que dans un ins­tant le peu va se mettre à peser une tonne.

Le mot

Umbi­li­cus. Nom­bril. Le latin est bru­tal de sim­pli­ci­té, comme sou­vent quand il touche au sacré : le mot du corps sert pour la ville, sans méta­phore filée, sans pré­cau­tion. Le nom­bril, c’est la cica­trice de l’at­tache. C’est l’en­droit par lequel on a été relié à ce qui nous a faits, et qui ne sert plus à rien une fois qu’on est né, sauf à rap­pe­ler qu’on est né.

Rome se pense donc comme un corps qui garde la marque de son cor­don. Pas comme une tête, pas comme un cœur — ces images-là vien­dront, caput mun­di, et elles sont plus flat­teuses. Le nom­bril, lui, ne com­mande rien. Il témoigne.

Le mot lui-même est étran­ge­ment tar­dif dans nos sources. On ne le trouve pas chez Cicé­ron en train de dési­gner ce monu­ment, on ne le trouve pas chez Tite-Live. Il appa­raît en toutes lettres dans les Région­naires, ces cata­logues admi­nis­tra­tifs du IVe siècle qui font l’in­ven­taire de la ville quar­tier par quar­tier comme un huis­sier ferait l’in­ven­taire d’un appar­te­ment. Umbi­li­cus Romae, Regio VIII, entre le temple de la Concorde et la suite de la liste. Une entrée sèche dans un registre. C’est ain­si que les choses les plus sacrées finissent par nous par­ve­nir : par la comptabilité.

Les Grecs disaient ompha­los. Delphes en avait un, cette pierre ovoïde qu’on montre encore au musée, entou­rée de son filet de laine sculp­té. Zeus, raconte-t-on, avait lâché deux aigles aux deux extré­mi­tés du monde et les avait lais­sés voler l’un vers l’autre ; ils s’é­taient croi­sés à Delphes, et là on avait mis la pierre. Rome, qui a tout emprun­té aux Grecs y com­pris l’art de pré­tendre qu’elle n’empruntait rien, s’est fabri­qué son ompha­los. Mais avec cette dif­fé­rence consi­dé­rable, et qui est peut-être la seule chose qui dis­tingue vrai­ment les deux civi­li­sa­tions dans cette affaire : l’om­pha­los grec est une pierre pleine. Le nom­bril romain est un couvercle.

La poi­gnée de terre

Il faut main­te­nant citer Plu­tarque, ce qui est tou­jours un plai­sir, parce qu’il écrit sur Rome en Grec, à dis­tance, avec la curio­si­té polie d’un homme qui trouve ces gens un peu bar­bares et abso­lu­ment fascinants.

Dans la Vie de Romu­lus, au cha­pitre onze, il raconte la fon­da­tion. Romu­lus fait venir des Étrusques, parce qu’on ne fonde pas une ville sans tech­ni­ciens et que les Romains n’ont jamais eu honte de sous-trai­ter le sacré. On creuse une fosse cir­cu­laire. On y jette les pré­mices — les pre­miers fruits de l’an­née, ce qu’il y a de meilleur et qu’on n’a pas encore man­gé. Puis cha­cun des com­pa­gnons de Romu­lus, cha­cun de ces hommes venus d’ailleurs, s’a­vance et jette dans la fosse une poi­gnée de terre de son pays d’origine.

Arrê­tons-nous là. C’est un des plus beaux gestes rituels que l’An­ti­qui­té nous ait trans­mis, et il est en train de dire quelque chose de très précis.

Rome ne se fonde pas sur un sol. Rome se fonde sur un mélange de sols rap­por­tés. La cité com­mence par un geste d’im­mi­grants qui vident leurs poches de terre étran­gère dans un trou, et ce trou devient le centre. Le centre de Rome, c’est un com­po­site. C’est de la terre albaine, de la terre sabine, de la terre étrusque, de la terre de par­tout, tas­sée ensemble au fond d’une fosse. Le point le plus romain de Rome est le seul point de Rome qui ne soit pas fait de terre romaine.

Les Romains ont fabri­qué là, sans peut-être le savoir, la méta­phore par­faite de leur propre réus­site. Ce peuple a pas­sé mille ans à absor­ber : les dieux des vain­cus, les cui­si­niers grecs, les mathé­ma­tiques alexan­drines, les cultes syriens, les empe­reurs espa­gnols puis afri­cains puis illy­riens. Ils étaient une machine à faire de la terre com­mune avec des terres appor­tées. Et ils avaient mis, au milieu de leur place publique, un rap­pel phy­sique de ce procédé.

Plu­tarque ajoute que la fosse fut appe­lée mun­dus, du nom du ciel — parce qu’on l’a­vait orga­ni­sée comme le monde. Et là, on quitte l’a­nec­dote gen­tille et on tombe dans quelque chose de net­te­ment moins confortable.

Les trois jours

Mun­dus, en latin, c’est le monde. C’est aus­si le ciel, l’u­ni­vers ordon­né, ce que les Grecs appe­laient kos­mos. Mais c’est encore, par un de ces glis­se­ments dont le latin est pro­digue, la trousse de toi­lette d’une femme — le mun­dus mulie­bris, l’at­ti­rail des fards et des épingles. Le même mot pour le cos­mos et pour le néces­saire à maquillage. Il y a une thèse entière là-dedans sur l’i­dée d’ar­ran­ge­ment, d’ordre, de ce-qui-est-mis-en-place-correctement.

Et il y a la fosse.

Fes­tus, ce gram­mai­rien du IIe siècle qui a abré­gé un éru­dit augus­téen et que nous lisons dans un manus­crit unique à moi­tié brû­lé — encore une de ces chaînes de trans­mis­sion qui devraient nous rendre humbles sur tout ce que nous croyons savoir de l’An­ti­qui­té — Fes­tus écrit qu’on appelle mun­dus de Cérès celui qu’on ouvre trois fois l’an. Il donne les dates, dans le calen­drier romain qui compte à rebours et qui fait tou­jours l’ef­fet d’un code : le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, le troi­sième avant les nones d’oc­tobre, le sixième avant les ides de novembre.

Tra­dui­sons. Le 24 août. Le 5 octobre. Le 8 novembre.

Trois fois par an, on sou­le­vait la dalle. Et Var­ron, cité par Macrobe, explique ce que cela signi­fiait dans les termes les plus clairs qu’on puisse sou­hai­ter : quand le mun­dus est ouvert, c’est comme si la porte des dieux tristes et infer­naux était ouverte.

Il n’y a pas d’am­bi­guï­té. Le sanc­tuaire était consa­cré à Dis Pater et à Pro­ser­pine, c’est-à-dire aux maîtres du monde d’en bas. La fosse était une bouche. Ces trois jours-là, les morts sor­taient et se pro­me­naient dans la ville. Le tra­fic s’inversait.

Consé­quences pra­tiques, et elles étaient prises très au sérieux : ces jours étaient reli­gio­si, néfastes, impropres à toute action. On n’en­ga­geait pas de bataille. On ne levait pas de troupes. On ne se mariait pas. On ne tenait pas les comices. Macrobe pré­cise qu’il valait mieux aller au com­bat avec la gueule de Plu­ton bien refer­mée. La for­mule est de lui, ou de sa source, et elle a le mérite d’être ima­gée : la ville avait, en son milieu, une gueule.

Pre­nez la mesure de l’af­faire. Le Forum romain est le lieu où se ren­dait la jus­tice, où se pro­non­çaient les dis­cours, où se pesait l’argent, où se déci­dait le sort des pro­vinces. Le lieu de la parole publique, du droit, de la lumière crue. Et à quelques mètres des Rostres, sous une dalle, il y avait un accès aux Enfers qu’on ouvrait au calen­drier, comme on ouvre une vanne. Les Romains, ce peuple d’in­gé­nieurs et de juristes qu’on nous pré­sente volon­tiers comme le comble du prag­ma­tisme, avaient pré­vu dans leur plan d’ur­ba­nisme une porte de ser­vice pour les morts.

Et ils l’a­vaient mise au centre.

Cela ne fait pas de Rome une ville mor­bide. Cela en fait une ville qui n’a­vait pas réso­lu de sépa­rer ses deux ver­sants, et qui avait orga­ni­sé leur contact plu­tôt que de le nier. Les nôtres ont chas­sé les cime­tières hors des murs au XIXe siècle, à Paris comme ailleurs, pour rai­sons d’hy­giène et de fon­cier, et nous appe­lons cela le pro­grès. Il l’est, sans doute. Reste que nous avons obte­nu des villes sans nombril.

La que­relle

Ici, une pré­cau­tion. Tout ce que je viens d’é­crire tient sur un fil, et il faut dire lequel.

Que le mun­dus ait exis­té : les textes le disent, per­sonne ne le conteste. Que l’Umbi­li­cus Urbis ait exis­té : le cône de briques est là, on peut le tou­cher. Mais que les deux soient le même objet — que ce cône soit la par­tie émer­gée de la fosse de Romu­lus, le cou­vercle visible de la bouche des Enfers — cela, c’est une hypo­thèse. Une hypo­thèse forte, sédui­sante, lar­ge­ment admise, mais une hypothèse.

Elle est asso­ciée au nom de Filip­po Coa­rel­li, qui l’a défen­due à par­tir des années soixante-dix dans une série de tra­vaux (les Dia­lo­ghi di Archeo­lo­gia de 1976–1977, puis Il Foro Roma­no, puis les notices du Lexi­con Topo­gra­phi­cum Urbis Romae) et qui a fait bas­cu­ler la majo­ri­té de la pro­fes­sion. Son argu­ment prin­ci­pal passe par Macrobe, qui situe un petit sanc­tuaire de Dis Pater acco­lé à l’au­tel de Saturne. Coa­rel­li super­pose les textes et le ter­rain, tire ses lignes, et l’ai­guille tombe sur notre cône. Le mun­dus de Plu­tarque, l’umbi­li­cus des Région­naires et le sanc­tuaire de Macrobe seraient trois noms — trois époques, trois angles — pour une seule chose.

D’autres ont objec­té. Cer­tains placent le mun­dus sur le Pala­tin, du côté de la fon­da­tion romu­léenne et de cette énig­ma­tique Roma Qua­dra­ta dont on dis­cute encore. Michel Humm, dans un article de 2004 sur le mun­dus et le Comi­tium, reprend le dos­sier et montre à quel point nos cer­ti­tudes reposent sur une poi­gnée de phrases tar­dives, trans­mises par des abré­via­teurs, dont cer­taines sont cor­rom­pues au point qu’on en édite le texte avec des croix de déses­poir. Carl Deroux a écrit là-des­sus des pages salubres qui s’ap­pellent à peu près « images modernes et textes anciens », et le titre dit l’es­sen­tiel : nous avons peut-être construit un beau monu­ment men­tal sur trois lignes de Fes­tus et une dis­trac­tion de Macrobe.

Je livre cela sans tris­tesse. C’est même, à mon sens, la par­tie inté­res­sante. Nous nous tenons devant un tas de briques dont nous ne savons pas avec cer­ti­tude s’il est le nom­bril du monde ou le socle d’une chose dis­pa­rue. Nous avons un mot sans objet cer­tain, et un objet sans nom cer­tain, et nous les avons mariés parce que la place était libre des deux côtés.

C’est ain­si que fonc­tionne une bonne par­tie de la topo­gra­phie antique, et je pré­fère qu’on le dise. Rome n’est pas un livre ouvert. C’est un palimp­seste dont les couches se contre­disent, et les guides qui affirment vous ont sim­ple­ment épar­gné les notes de bas de page.

Le mil­liaire d’or, ou la fic­tion de la mesure

À quelques mètres de l’umbi­li­cus, de l’autre côté des Rostres, il y avait un autre objet, et on les confond depuis toujours.

Le Mil­lia­rium Aureum. Le mil­liaire d’or. Auguste l’a fait dres­ser en 20 avant notre ère, du côté du temple de Saturne : une borne, pro­ba­ble­ment de marbre revê­tue de bronze doré. Les fouilles de Bun­sen en 1833, puis celles de Käh­ler en 1959, ont conduit la plu­part des spé­cia­listes à le situer à l’angle sud-est du podium des Rostres augus­téens, en symé­trie avec l’umbi­li­cus. Deux objets ronds, de part et d’autre de la tri­bune, comme deux bornes enca­drant l’en­droit d’où l’on par­lait au peuple. La dis­po­si­tion est trop propre pour être fortuite.

Le mil­liaire est le monu­ment dont tout le monde connaît le slo­gan sans connaître le nom : c’est de là que « toutes les routes mènent à Rome ». Le point zéro. L’o­ri­gine des dis­tances de l’Empire.

Sauf que, comme tou­jours, c’est plus com­pli­qué et plus intéressant.

D’a­bord, on ne sait pas ce qui était écrit des­sus. Aucune source antique ne le dit. Toutes les recons­ti­tu­tions — la liste des grandes villes avec leurs dis­tances, la liste des routes et de leurs cura­teurs, la simple titu­la­ture d’Au­guste — sont des conjec­tures modernes bâties sur ce que nous savons des autres bornes. Le monu­ment le plus célèbre de la métro­lo­gie romaine est illi­sible parce qu’il a disparu.

Ensuite, et c’est le meilleur : les dis­tances réelles, celles que le voya­geur lisait sur les bornes en sor­tant de Rome, ne se comp­taient pas depuis le mil­liaire. Elles se comp­taient depuis les portes de l’en­ceinte. La pre­mière borne de la via Appia est à un mille de la porte Capène, pas à un mille du Forum. Le mil­liaire d’or ne mesu­rait rien du tout. Il déclarait.

C’est une dis­tinc­tion que j’ai­me­rais faire gra­ver quelque part, tant elle explique de choses sur les États. Il y a les ins­tru­ments qui mesurent et il y a les monu­ments qui déclarent qu’on mesure. Auguste, qui avait le génie de la mise en scène admi­nis­tra­tive, avait plan­té au milieu du Forum un objet qui ne ser­vait à aucune opé­ra­tion et qui affir­mait que toutes les opé­ra­tions par­taient de là. Un point zéro sym­bo­lique ados­sé à un sys­tème tech­nique qui, lui, fonc­tion­nait par ailleurs, très bien, sans lui.

Et donc, pen­dant deux siècles, ce coin du Forum a por­té deux centres. Le mil­liaire, centre poli­tique, augus­téen, impé­rial, qui dit : l’Em­pire com­mence ici. L’umbi­li­cus, centre cos­mique, archaïque, chtho­nien, qui dit : le monde s’at­tache ici. L’un regarde vers les pro­vinces, l’autre vers le sous-sol. Le pre­mier a été fon­du ou brû­lé, il n’en reste peut-être qu’un frag­ment de fût qu’on montre par­fois près de la Curie et qui est peut-être autre chose. Le second est tou­jours debout, râpé, igno­ré, indes­truc­tible parce qu’il n’in­té­res­sait personne.

Le marbre est par­ti. La brique est res­tée. Il y a là une règle géné­rale sur la sur­vie des choses, et elle n’est pas flat­teuse pour le marbre.

Le 24 août

Je m’ar­rête sur la pre­mière des trois dates parce qu’elle traîne une coïn­ci­dence dont je n’ar­rive pas à déci­der ce qu’elle vaut.

Le 24 août, jour où l’on sou­le­vait la dalle et où les morts remon­taient. C’est aus­si la date que Pline le Jeune donne, dans sa fameuse lettre à Tacite, pour l’é­rup­tion du Vésuve de 79 — nonum kal. Sep­tembres, le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, exac­te­ment la for­mule de Fes­tus pour le mun­dus patet.

L’i­dée est ver­ti­gi­neuse et a fait rêver plus d’un éru­dit : le jour même où Rome ouvrait sa porte des Enfers, à deux cents kilo­mètres de là, la mon­tagne en ouvrait une vraie et ense­ve­lis­sait deux villes. Le calen­drier et la géo­lo­gie tom­bant d’ac­cord, pour une fois, sur l’heure du rendez-vous.

Il faut refroi­dir cela tout de suite. La date de l’é­rup­tion est aujourd’­hui contes­tée : la tra­di­tion manus­crite de Pline est instable, les fruits d’au­tomne retrou­vés à Pom­péi cadrent mal avec l’é­té, les bra­se­ros aus­si, et une ins­crip­tion au char­bon décou­verte en 2018 dans une mai­son en tra­vaux porte une date d’oc­tobre. Beau­coup penchent désor­mais pour l’au­tomne. La coïn­ci­dence s’ef­fondre, ou plu­tôt elle recule d’un cran : elle devient une coïn­ci­dence entre notre tra­di­tion manus­crite et le calen­drier romain, ce qui est un tout autre objet, moins poé­tique et plus trou­blant, parce qu’on se demande alors si un copiste quelque part n’a pas aidé la date à tom­ber sur le bon jour.

Je le note et je passe. On a le droit de tenir une belle chose entre deux doigts un moment avant de la reposer.

Ce qu’il est devenu

Les monu­ments ne meurent pas d’un coup. Ils s’é­teignent par étapes, comme les langues.

Étape un : on cesse d’ou­vrir la dalle. Quand ? Per­sonne ne le sait. Le culte s’é­tiole, l’Em­pire se chris­tia­nise, les jours néfastes deviennent des jours ordi­naires, et une géné­ra­tion arrive où plus per­sonne dans la ville n’a jamais vu sou­le­ver la pierre. Ce doit être un moment étrange, cette pre­mière année où le 24 août ne se passe rien. Per­sonne n’a pris de déci­sion. C’est sim­ple­ment que celui qui s’en occu­pait est mort et qu’on ne l’a pas remplacé.

Étape deux : on conti­nue de citer le nom sans savoir ce qu’il désigne. Le IVe siècle l’ins­crit dans ses cata­logues, entre deux temples, comme une case à cocher. Il fait par­tie du mobi­lier. C’est le sort ordi­naire des choses sacrées : elles finissent en ligne de liste.

Étape trois : le nom sur­vit à l’ob­jet. L’Iti­né­raire d’Ein­sie­deln, cette liste de par­cours romains reco­piée par un pèle­rin trans­al­pin au VIIIe ou IXe siècle — un tou­riste, disons le mot, le pre­mier guide de Rome que nous pos­sé­dions — men­tionne encore l’umbi­li­cus, en le repé­rant par l’é­glise voi­sine des saints Serge-et-Bac­chus, que le pape Hadrien Ier avait agran­die à la fin du VIIIe siècle. Le pèle­rin ne com­prend pro­ba­ble­ment rien à ce qu’il note. Il note parce que c’est sur son che­min, entre deux sta­tions, et parce qu’un nom latin dans un car­net fait tou­jours sérieux. Grâce à quoi nous savons que le cône était encore visible et encore nom­mé mille ans après Romulus.

Étape quatre : le Forum devient le Cam­po Vac­ci­no, le champ aux vaches. La terre monte, les temples s’en­foncent jus­qu’aux cha­pi­teaux, on fait paître des bêtes entre les colonnes, et des peintres du Nord viennent ins­tal­ler leur che­va­let pour peindre les buffles au pre­mier plan et le Capi­tole au fond. Le nom­bril du monde est sous deux mètres de rem­blai, et un bou­vier passe des­sus tous les matins sans le savoir. Il y a chez Pira­nèse et chez Claude Lor­rain des dizaines de vues de cet endroit où le sol qu’on voit n’est pas le sol romain mais le dos du sol romain.

Étape cinq : le XIXe siècle creuse, l’ar­chéo­lo­gie s’ins­talle, on ôte le rem­blai, on retrouve le cône. Et on lui donne un nom, un dos­sier, une biblio­gra­phie, une que­relle. On le rend à la lumière et il rede­vient exac­te­ment ce qu’il n’a jamais ces­sé d’être : quelque chose devant quoi les gens passent.

Les autres nombrils

Il faut bien sou­rire un peu. Le monde a beau­coup de centres.

Delphes, donc, avec sa pierre et ses aigles. Jéru­sa­lem, que le livre d’É­zé­chiel place au « nom­bril de la terre » et que les map­pe­mondes médié­vales — la Here­ford, l’Ebs­torf — ins­tallent au milieu du disque avec une belle indif­fé­rence aux dis­tances réelles, parce qu’une carte n’a jamais ser­vi qu’à mon­trer ce qui compte. Constan­ti­nople et son Milion, dont il reste un moi­gnon de pierre à la sor­tie de la citerne Basi­lique, à Sul­ta­nah­met, devant lequel les tou­ristes font la queue sans le voir — exac­te­ment, mais alors exac­te­ment, comme au Forum : un bloc ano­nyme à trente mètres de Sainte-Sophie, et c’é­tait le point zéro de tout un empire, celui d’où l’on comp­tait les milles jus­qu’aux fron­tières du monde byzan­tin. J’ai un faible pour ce moi­gnon-là. C’est un des rares monu­ments qui aient réus­si à être invi­sible au milieu de la place la plus pho­to­gra­phiée d’Istanbul.

Et puis les modernes, qui n’ont rien inven­té et ne s’en cachent pas. Le point zéro devant Notre-Dame, dalle de bronze posée dans les années vingt, sur laquelle les gens tournent trois fois sur un pied en fai­sant un vœu — le rite est repar­ti tout seul, per­sonne ne l’a décré­té, il a pous­sé sur la dalle comme la mousse pousse sur une pierre. Le kilo­mètre zéro de la Puer­ta del Sol à Madrid, poli par les semelles. La Zero Miles­tone de Washing­ton, plan­tée en 1923 sur l’El­lipse, à deux pas de la Mai­son-Blanche, en imi­ta­tion avouée du mil­liaire d’Au­guste — les Amé­ri­cains, ce peuple neuf, ont vou­lu leur borne romaine et l’ont eue, et per­sonne ne mesure rien depuis. La pierre de Londres, ce caillou der­rière sa grille dont plus per­sonne ne sait à quoi il ser­vait mais qu’on a démé­na­gé trois fois plu­tôt que de le jeter.

Tous ces objets ont la même carac­té­ris­tique : ils sont tech­ni­que­ment inutiles et per­sonne n’ose s’en débar­ras­ser. C’est un genre archi­tec­tu­ral en soi. Le monu­ment qui ne fait rien et qu’on ne peut pas enlever.

Ce que révèle cette col­lec­tion, c’est que les villes ont besoin d’un point où poser le doigt. Pas pour cal­cu­ler — pour dire ici. Et il faut que ce point soit modeste, parce qu’un centre trop spec­ta­cu­laire cesse d’être un centre et devient une attrac­tion. Le nom­bril doit être dis­cret. C’est sa fonc­tion d’être dis­cret. Un nom­bril qu’on remarque est une hernie.

Retour

Je suis remon­té m’as­seoir sur un bloc, à l’ombre de rien, avec une bou­teille d’eau tiède ache­tée trop cher à l’en­trée. En bas, l’arc de Sep­time Sévère conti­nuait de rece­voir ses foules et de rendre son ombre, courte à cette heure. Et le cône de briques était là, à sa place, sans plaque lisible à dis­tance, avec sa touffe de capil­laire qui pousse dans un joint parce qu’il y a tou­jours un joint et tou­jours une graine.

Un couple s’est arrê­té à côté. L’homme a regar­dé la carte, puis le cône, puis la carte. Il a dit à sa femme, en anglais, qu’il ne trou­vait pas ce que c’é­tait. Ils sont repar­tis vers la Curie.

J’ai pen­sé qu’il avait rai­son de ne pas trou­ver. Cet objet a pas­sé deux mille deux cents ans à être la chose la plus impor­tante et la moins regar­dable du Forum. Il ne se donne pas. Il n’a jamais eu de façade — le marbre est par­ti et, des­sous, il n’y a que la maçon­ne­rie hon­nête d’un mur qui n’at­ten­dait per­sonne. Sa fonc­tion n’é­tait pas d’être vu mais d’être au milieu, ce qui est un métier dif­fé­rent, et plus dur, parce qu’il s’exerce sans public.

Les Romains ont mis au centre de leur ville un cou­vercle. Ils ont mélan­gé des­sous les terres de tous ceux qui étaient venus, et ils ont lais­sé une fente pour les morts, et ils ont bâti autour la place publique la plus bavarde de l’An­ti­qui­té, le lieu où l’on plai­dait, votait, calom­niait, spé­cu­lait, et tout ce tapage tour­nait autour d’un trou fer­mé qu’on ouvrait trois jours par an.

Le tapage a ces­sé. Le trou est tou­jours là.

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