Sorting by

×
Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Saint-Etienne de Metz

La lan­terne de Dieu

La Lan­terne du Bon Dieu — Metz, cathé­drale de verre

I. Arri­ver par le nord

On arrive à Metz comme on arrive dans les villes de fron­tière : avec une légère hési­ta­tion dans le pas, une incer­ti­tude sur la langue qu’on va entendre, sur la pierre qu’on va tou­cher. La gare, d’a­bord, vous met dans l’am­biance — cette for­te­resse néo-romane vou­lue par Guillaume II, ce gra­nit gris sombre des Vosges posé là comme un poing sur la table, pour dire que l’Em­pire était arri­vé et qu’il comp­tait res­ter. On sort de ce ves­ti­bule wil­hel­mi­nien, on tra­verse le quar­tier impé­rial avec ses ave­nues trop larges pour la ville, ses immeubles qui rêvent de Ber­lin, et puis quelque chose change. Les rues se res­serrent, la pierre s’é­clair­cit, elle devient jaune, d’un jaune de pain doré, de miel d’é­té, et l’on com­prend qu’on vient de pas­ser une ligne invi­sible : on a quit­té l’Al­le­magne de pierre pour entrer dans la France de lumière — ou plu­tôt, car ces caté­go­ries ne veulent rien dire ici, on a quit­té le XIXe siècle pour entrer dans le Moyen Âge.

Et puis on la voit.

On la voit mal, d’a­bord, c’est une des sin­gu­la­ri­tés de Metz : la cathé­drale ne se donne pas de face, elle n’a pas ce par­vis déga­gé d’A­miens ou de Reims où l’é­di­fice vous attend comme un décor d’o­pé­ra. Elle sur­git par frag­ments, par ruelles, un arc-bou­tant au-des­sus d’un toit, une flèche entre deux façades, et il faut débou­cher sur la place d’Armes ou des­cendre vers la Moselle pour la sai­sir enfin dans sa lon­gueur — cent trente-six mètres de vais­seau jaune posés sur la col­line Sainte-Croix, l’op­pi­dum ori­gi­nel, le point le plus haut de la ville antique, là où les Médio­ma­triques d’a­bord, puis les Romains de Divo­du­rum, avaient déjà com­pris qu’il fal­lait bâtir.

J’y suis arri­vé un après-midi sombre de juillet, un de ces jours lor­rains où le ciel est une couche de laine grise et où la lumière semble avoir renon­cé. C’é­tait, je le com­pris plus tard, la meilleure des intro­duc­tions. Car cette cathé­drale a été construite pré­ci­sé­ment pour ces jours-là. Elle a été pen­sée, cal­cu­lée, mon­tée pierre à pierre pen­dant trois siècles pour cap­tu­rer le peu de lumière que le ciel de Lor­raine consent à don­ner, et pour le trans­for­mer en incendie.

Les Mes­sins l’ap­pellent la Lan­terne du Bon Dieu. Il faut prendre ce sur­nom au sérieux, au pied de la lettre. Une lan­terne n’est pas un monu­ment : c’est un ins­tru­ment. Elle ne se contemple pas de l’ex­té­rieur, elle fonc­tionne. Elle a un dedans et un dehors, une flamme et une paroi, et sa rai­son d’être est de faire pas­ser la lumière d’un monde à l’autre.

II. La pierre de soleil

Avant le verre, la pierre. On ne com­prend rien à Metz si l’on ne com­mence pas par la pierre de Jau­mont, ce cal­caire ooli­thique extrait des car­rières du mont Saint-Quen­tin, à quelques kilo­mètres au nord-ouest de la ville, et dont le nom même — jaune mont, le mont jaune — dit tout. C’est une pierre qui a emma­ga­si­né cent soixante-dix mil­lions d’an­nées de soleil juras­sique, du temps où la Lor­raine était une mer chaude et peu pro­fonde, et qui le res­ti­tue avec une géné­ro­si­té décon­cer­tante. Par temps gris, elle est blonde. Au soleil cou­chant, elle flambe. Sous la pluie, elle prend des teintes de safran mouillé qui font pen­ser aux murs d’Ispahan.

Je note cela sans coquet­te­rie orien­ta­liste : la com­pa­rai­son s’im­pose d’elle-même à qui a mar­ché dans les villes de brique et de céra­mique de l’I­ran ou de l’Ouz­bé­kis­tan. Il y a des archi­tec­tures qui luttent contre la lumière et des archi­tec­tures qui col­la­borent avec elle. Metz appar­tient à la seconde famille, celle des cara­van­sé­rails du pla­teau ira­nien, des mos­quées du Caire mame­louk, des palais de grès rose du Rajas­than. La cathé­drale Saint-Étienne est peut-être le seul grand édi­fice gothique fran­çais dont on puisse dire qu’il est solaire — non par méta­phore, mais par matériau.

Cette pierre a une autre ver­tu : elle est tendre. Les sculp­teurs du Moyen Âge l’ont aimée pour cela, elle se laisse tailler comme du bois dur, elle auto­rise les den­telles, les gar­gouilles, les feuillages. Elle a aus­si le défaut de ses qua­li­tés : elle s’use, elle s’ef­frite, elle boit la pluie et le gel la fait écla­ter. La cathé­drale de Metz est donc, comme toutes ses sœurs mais plus qu’elles peut-être, un chan­tier per­pé­tuel. Les car­rières de Jau­mont sont tou­jours en acti­vi­té — cas raris­sime en Europe — et les tailleurs de pierre d’au­jourd’­hui rem­placent bloc à bloc ce que rem­pla­cèrent avant eux ceux du XIXe, qui rem­pla­çaient ceux du XVIIe. L’é­di­fice que nous voyons est un navire de Thé­sée jaune, iden­tique à lui-même et per­pé­tuel­le­ment renou­ve­lé, et cette imper­ma­nence tran­quille lui va bien : une lan­terne, après tout, cela s’entretient.

III. L’é­trange his­toire des deux églises siamoises

L’his­toire de la construc­tion est une des plus curieuses du gothique fran­çais, et elle explique la sil­houette si par­ti­cu­lière du monu­ment — cette absence de façade occi­den­tale monu­men­tale qui déroute le visi­teur venu de Chartres ou de Paris.

Au début du XIIIe siècle, il y avait à cet endroit non pas une église mais deux. La cathé­drale otto­nienne, dédiée à saint Étienne, occu­pait l’es­sen­tiel de la col­line ; et en tra­vers de son axe, lit­té­ra­le­ment col­lée à elle, se dres­sait une col­lé­giale, Notre-Dame-la-Ronde, avec son propre cha­pitre, ses propres cha­noines, ses propres reve­nus et ses propres sus­cep­ti­bi­li­tés. Quand on déci­da, vers 1220, de recons­truire la cathé­drale dans le style nou­veau qui des­cen­dait de l’Île-de-France, on se heur­ta à un pro­blème qui n’é­tait ni tech­nique ni théo­lo­gique mais fon­cier : Notre-Dame-la-Ronde était dans le pas­sage, et ses cha­noines n’en­ten­daient pas déménager.

La solu­tion fut d’une audace admi­nis­tra­tive qui force encore l’ad­mi­ra­tion : on déci­da d’englo­ber. La nou­velle cathé­drale ava­le­rait la col­lé­giale, qui devien­drait ses trois pre­mières tra­vées, tout en conser­vant — sub­ti­li­té de juristes — son iden­ti­té cano­nique propre. Pen­dant des siècles, un mur, puis une simple clô­ture, puis une grille sépa­rèrent à l’in­té­rieur du même vais­seau les deux églises, cha­cune avec son cler­gé et ses offices. Ce n’est qu’en 1380 envi­ron que la fusion archi­tec­tu­rale fut consom­mée et le mur abat­tu ; la fusion juri­dique atten­dit la Révo­lu­tion. Il y a quelque chose de pro­fon­dé­ment mes­sin dans cette his­toire : une ville de com­pro­mis, de sta­tuts super­po­sés, répu­blique patri­cienne dans l’Em­pire, ville d’Em­pire de langue fran­çaise, cité épis­co­pale gou­ver­née par ses bour­geois — Metz a tou­jours su faire tenir deux réa­li­tés dans un seul corps.

Cette ges­ta­tion étrange dura trois siècles. Le chan­tier, ouvert vers 1220, ne fut consi­dé­ré comme ache­vé qu’en 1520, quand on posa les der­nières voûtes du tran­sept et du chœur. Trois cents ans, dix géné­ra­tions de maçons, et pour­tant — c’est le miracle de Metz — une uni­té de style presque par­faite. Les maîtres d’œuvre suc­ces­sifs eurent la sagesse, ou l’hu­mi­li­té, de res­pec­ter le par­ti ini­tial, si bien que le gothique rayon­nant du XIIIe siècle se pro­longe sans heurt dans le flam­boyant du XVe. Le plus grand de ces maîtres fut Pierre Per­rat, actif à la fin du XIVe siècle, qui tra­vailla aus­si à Toul et à Ver­dun et dont la légende locale raconte qu’il ven­dit son âme au diable pour per­cer le secret des voûtes — le diable, à Metz, on va le voir, est un per­son­nage récur­rent. Per­rat est enter­ré dans sa cathé­drale, sous une dalle que les guides montrent encore, et l’on aime pen­ser que le diable, comme sou­vent dans ces contrats lor­rains, fut rou­lé dans la farine.

De cette his­toire tour­men­tée, l’é­di­fice garde quelques bizar­re­ries savou­reuses. Son por­tail prin­ci­pal est laté­ral. Sa façade occi­den­tale, man­gée par l’an­cienne Notre-Dame-la-Ronde, est aveugle de portes et ne s’ouvre que par la grande rose. Ses deux tours ne sont pas en façade mais plan­tées de part et d’autre de la nef, à la jonc­tion des anciennes églises, comme des sen­ti­nelles au milieu du vais­seau. L’une d’elles, la tour de la Mutte, appar­te­nait d’ailleurs non pas au cler­gé mais à la ville : c’est de là que la grande cloche, Dame Mutte, onze tonnes de bronze fon­dues et refon­dues depuis le XVe siècle, ameu­tait les bour­geois — c’est son nom, de meute, ameu­ter — pour les incen­dies, les guerres et les entrées royales. Une cathé­drale dont le bef­froi est muni­ci­pal : tout Metz, encore, dans ce détail.

IV. Le ver­tige des chiffres

Venons-en au verre, puisque c’est pour lui qu’on vient.

Les chiffres d’a­bord, qu’il faut don­ner une fois pour s’en débar­ras­ser, mais qu’il faut don­ner quand même parce qu’ils disent l’é­chelle du phé­no­mène. La cathé­drale de Metz porte envi­ron six mille cinq cents mètres car­rés de vitraux. Six mille cinq cents mètres car­rés : un hec­tare de verre, ou presque. C’est la plus grande sur­face vitrée de toutes les cathé­drales de France, et l’une des plus vastes du monde gothique. À titre de com­pa­rai­son, Chartres, la réfé­rence abso­lue en matière de vitrail médié­val, en compte envi­ron deux mille six cents. Metz en porte deux fois et demie plus.

Deuxième chiffre : qua­rante et un mètres. C’est la hau­teur des voûtes de la nef — 41,41 mètres très exac­te­ment, et les Mes­sins tiennent aux déci­males. Seules Beau­vais l’i­na­che­vée (48 mètres) et Amiens (42 mètres) montent plus haut dans tout le gothique fran­çais. Mais Beau­vais s’est effon­drée deux fois et n’a jamais eu de nef ; Amiens est plus large, plus assise. Metz com­bine cette hau­teur ver­ti­gi­neuse avec une lar­geur de nef rela­ti­ve­ment modeste — quinze mètres et demie —, ce qui pro­duit un élan­ce­ment, un rap­port hauteur/largeur, à peu près sans équi­valent. On est dans un canyon. Les col­la­té­raux, eux, sont tenus déli­bé­ré­ment bas, ce qui per­met aux fenêtres hautes de la nef de des­cendre très pro­fon­dé­ment, sur près de vingt mètres de hau­teur de verrière.

Car c’est là le vrai génie du bâti­ment, plus sub­til que les records : les archi­tectes mes­sins ont sys­té­ma­ti­que­ment réduit la pierre à son strict mini­mum struc­tu­rel. Le tri­fo­rium — cette gale­rie inter­mé­diaire qui, dans la plu­part des cathé­drales, forme une bande de maçon­ne­rie entre les arcades et les fenêtres hautes — est ici entiè­re­ment vitré, fon­du dans les ver­rières supé­rieures dont il devient le sou­bas­se­ment. Le mur a pra­ti­que­ment dis­pa­ru. Ce qui reste de pierre n’est plus qu’un sque­lette, une résille, un sys­tème de meneaux et de contre­forts dont la seule fonc­tion est de tenir le verre en l’air. Le gothique a tou­jours rêvé de cela — déma­té­ria­li­ser le mur, faire tenir le ciel sur des lignes — mais nulle part en France le rêve n’a été pous­sé aus­si loin qu’à Metz. L’ab­bé Suger, qui à Saint-Denis au XIIe siècle théo­ri­sait la lumière comme voie d’ac­cès au divin, la lux conti­nua, aurait recon­nu ici l’ac­com­plis­se­ment de son pro­gramme : une église qui n’est plus un abri per­cé de fenêtres, mais une fenêtre conti­nue à peine char­pen­tée de pierre.

D’où le sur­nom. On ne sait pas exac­te­ment quand les Mes­sins ont com­men­cé à dire « la Lan­terne du Bon Dieu » — l’ex­pres­sion semble s’être fixée au XIXe siècle, mais elle dit une évi­dence que le pre­mier regard confirme : le soir, quand l’in­té­rieur est éclai­ré et que la nuit tombe sur la col­line Sainte-Croix, l’é­di­fice s’in­verse. Le verre qui, tout le jour, a fait entrer la lumière du dehors, se met à lais­ser sor­tir celle du dedans. La cathé­drale luit sur la ville comme un pho­to­phore. Une lan­terne, exac­te­ment : la flamme au centre, la paroi trans­lu­cide autour, et la nuit lor­raine tout autour de la paroi.

V. Sept siècles de verre : petite stratigraphie

Mais la quan­ti­té n’est rien. Ce qui rend Metz unique, c’est que cet hec­tare de verre n’est pas homo­gène : c’est un palimp­seste, une coupe géo­lo­gique de sept siècles d’art du vitrail, du XIIIe siècle au XXIe, où chaque époque a dépo­sé sa strate sans effa­cer la pré­cé­dente. Il n’existe, à ma connais­sance, aucun autre édi­fice en Europe où l’on puisse lire d’un seul regard, en tour­nant sim­ple­ment sur soi-même, l’his­toire com­plète de cet art — gothique rayon­nant, flam­boyant, Renais­sance, res­tau­ra­tions du XIXe, école de Paris, non-figu­ra­tion d’a­près-guerre, Cha­gall, et l’art contem­po­rain le plus récent. Il faut prendre ces strates une à une, comme on des­cend dans une fouille.

Her­mann de Muns­ter, ou la roue de feu

La couche la plus pro­fonde et la plus spec­ta­cu­laire est à l’ouest : la grande rose occi­den­tale, œuvre d’Her­mann de Muns­ter, maître ver­rier west­pha­lien arri­vé à Metz vers 1380. Onze mètres de dia­mètre — par­mi les plus grandes roses du monde gothique. Elle occupe toute la façade que l’his­toire des deux églises sia­moises avait lais­sée sans por­tail, comme si l’é­di­fice, pri­vé de bouche, avait déci­dé d’être tout entier œil.

Il faut la voir en fin d’a­près-midi, quand le soleil des­cend sur la Moselle et la frappe de face. La rose devient alors ce que ses créa­teurs vou­laient qu’elle fût : non pas une image, mais un évé­ne­ment. Le réseau flam­boyant de pierre — refait au XIXe siècle, il faut le dire, dans un esprit fidèle — découpe la lumière en pétales, en flam­mèches, en gouttes, et l’en­semble tourne len­te­ment avec le soleil comme une roue de feu immo­bile. Les Mes­sins du XIVe siècle, qui vivaient dans des mai­sons sombres et des rues étroites, devaient rece­voir cela comme une appa­ri­tion. Nous, gavés d’é­crans et de lumières arti­fi­cielles, le rece­vons encore comme une appa­ri­tion, ce qui donne la mesure de la chose.

Her­mann de Muns­ter fut si appré­cié qu’il obtint le pri­vi­lège, rare pour un arti­san, d’être enter­ré dans la cathé­drale même. Sa dalle funé­raire est tou­jours là. J’aime cette idée d’un homme qui dort depuis six siècles sous la lumière qu’il a lui-même construite — il y a des immor­ta­li­tés plus mal conçues.

Théo­bald de Lix­heim et Valen­tin Bousch, ou la Renais­sance en Lorraine

Deuxième strate, au tour­nant des XVe et XVIe siècles, deux noms que l’his­toire de l’art n’a jamais mis à leur vraie place, qui est la pre­mière : Théo­bald de Lix­heim, qui signe en 1504 les ver­rières du bras nord du tran­sept, et sur­tout Valen­tin Bousch, actif de 1520 à 1541, l’homme des immenses ver­rières du bras sud et du chœur.

Il faut s’ar­rê­ter devant le mur sud du tran­sept pour com­prendre ce que le mot « ver­rière » peut vou­loir dire. Celle de Bousch mesure envi­ron trente-trois mètres de haut. C’est un immeuble de dix étages en verre peint, un rideau de lumière qui monte de la hau­teur d’homme jus­qu’aux voûtes, et qui fut long­temps — cer­tains disent qu’elle l’est tou­jours — la plus grande ver­rière d’Eu­rope. Bousch y déploie un art qui n’est déjà plus médié­val : les figures ont pris du volume, les archi­tec­tures peintes sont des archi­tec­tures Renais­sance, à can­dé­labres et à rin­ceaux, les cou­leurs ont cette pro­fon­deur de joyau que per­met le jaune d’argent por­té à sa per­fec­tion. On pense aux contem­po­rains alle­mands, à Bal­dung Grien, à Dürer ; Bousch venait de Stras­bourg, et il fait le pont entre le Rhin et la Lor­raine comme la ville elle-même le fait entre les mondes ger­ma­nique et français.

Ce qui me touche chez Bousch, c’est le moment his­to­rique. Il pose ses ver­rières entre 1520 et 1540 : Luther a affi­ché ses thèses, l’Eu­rope du vitrail est en train de mou­rir, dans vingt ans les guerres de reli­gion bri­se­ront les ate­liers et l’art du vitrail entre­ra dans une éclipse de trois siècles. Bousch est un homme qui achève une tra­di­tion de quatre cents ans au som­met de ses moyens, sans savoir — ou en sachant ? — qu’il éteint la lumière en sor­tant. Les grandes ver­rières du chœur de Metz sont le chant du cygne du vitrail euro­péen, et elles ont la beau­té par­ti­cu­lière des fins.

Les bles­sures et les modernes

Troi­sième strate : le XXe siècle, qui com­mence, comme sou­vent, par une des­truc­tion. En sep­tembre 1944, les com­bats de la libé­ra­tion de Metz soufflent une par­tie des ver­rières — la ville, trans­for­mée en for­te­resse par l’ar­mée alle­mande, ne fut libé­rée qu’au terme de semaines de siège. D’autres vitraux avaient déjà été per­dus au fil des siècles : l’in­cen­die de 1877, allu­mé par un feu d’ar­ti­fice tiré pour la visite de Guillaume Ier (l’his­toire a de ces iro­nies : l’Em­pire alle­mand célé­brant sa conquête en brû­lant la toi­ture de la cathé­drale), les rema­nie­ments du XVIIIe siècle, l’u­sure ordinaire.

Or ces bles­sures firent la chance du lieu. Car au lieu de com­bler les manques par des pas­tiches néo-gothiques, les Monu­ments his­to­riques et le cler­gé mes­sin des années 1950 prirent une déci­sion qui fait aujourd’­hui de Metz un mani­feste : confier les fenêtres vides aux artistes vivants. C’é­tait l’é­poque du grand réveil de l’art sacré fran­çais, l’é­poque du père Cou­tu­rier, d’As­sy, de Ron­champ, d’Au­din­court — cette convic­tion, por­tée par quelques domi­ni­cains têtus, qu’il valait mieux un chef-d’œuvre d’in­croyant qu’une pié­té académique.

Metz reçut ain­si, en 1957, les vitraux de Jacques Vil­lon pour la cha­pelle du Saint-Sacre­ment : le frère de Mar­cel Duchamp, cubiste de la pre­mière heure, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, y tra­dui­sit la Cru­ci­fixion, la Cène et les Noces de Cana en prismes de cou­leur pure, rouges et ors frac­tu­rés comme à tra­vers un cris­tal. Puis vinrent, en 1960, les ver­rières de Roger Bis­sière pour les tym­pans ouest, sous la grande rose : deux com­po­si­tions non figu­ra­tives, mosaïques de car­rés colo­rés qu’on dirait tis­sées — Bis­sière par­lait lui-même de ses pein­tures comme de tapis­se­ries — et qui font chan­ter le mur aveugle du cou­chant en jaunes et en gris-bleus, en verts et en noirs. De la non-figu­ra­tion pure dans une cathé­drale : en 1960, il fal­lait du cou­rage des deux côtés, chez l’ar­tiste comme chez le chanoine.

VI. Cha­gall, ou la Bible en apesanteur

Et puis il y a Chagall.

Marc Cha­gall avait plus de soixante-dix ans quand l’ar­chi­tecte en chef des Monu­ments his­to­riques, Robert Renard, lui pro­po­sa les baies du déam­bu­la­toire et du tran­sept nord de Metz. Le peintre de Vitebsk n’a­vait encore jamais fait de vitrail. Il com­men­ça ici, à Metz, en 1958 — avant Jéru­sa­lem, avant Reims, avant Mayence, avant Zurich et New York : Metz est le labo­ra­toire, le lieu où Cha­gall et le maître ver­rier Charles Marq, de l’a­te­lier Simon de Reims, ont inven­té ensemble le vitrail cha­gal­lien. Marq mit au point pour lui une tech­nique de verres pla­qués gra­vés à l’a­cide qui per­met­tait de modu­ler plu­sieurs tons sur une même pièce de verre, libé­rant la cou­leur du réseau de plomb ; Cha­gall pei­gnait ensuite à la gri­saille, direc­te­ment, de sa main de peintre, si bien que ces vitraux sont aus­si, lit­té­ra­le­ment, des Cha­gall autographes.

Le tra­vail dura dix ans, de 1958 à 1968, et couvre fina­le­ment une ving­taine de baies. Le pro­gramme est essen­tiel­le­ment biblique, et il faut mesu­rer ce que cela signi­fiait : un juif de l’Em­pire russe, chas­sé par les pogroms puis par le nazisme, dont le monde natal avait été anéan­ti dans la Shoah, accep­tait de peindre la Genèse et l’Exode dans une cathé­drale catho­lique de Lor­raine — dans cette région-fron­tière que les deux guerres avaient déchi­rée, à cent kilo­mètres du camp du Stru­thof. Cha­gall en avait plei­ne­ment conscience. Il disait vou­loir que ses vitraux soient un don au-delà des reli­gions, une offrande à ce qu’il appe­lait sim­ple­ment « la Bible », qui était pour lui la plus grande source de poé­sie de tous les temps.

Devant les baies du déam­bu­la­toire — la Créa­tion, le Para­dis, Ève et le ser­pent, Abra­ham, Jacob lut­tant avec l’ange, le Songe de Jacob, Moïse devant le Buis­son ardent — on com­prend ce que le verre a appor­té à Cha­gall, et ce que Cha­gall a appor­té au verre. Sa pein­ture avait tou­jours été une pein­ture de l’a­pe­san­teur : des amants qui flottent, des vaches dans le ciel, des vio­lo­nistes sur les toits, des anges qui tombent. Or le vitrail est le seul médium où la cou­leur flotte réel­le­ment, où elle est faite de lumière et non de matière. Les rouges de Cha­gall à Metz — ce rouge du tran­sept nord, pro­fond comme une gre­nade ouverte — ne sont pas posés sur un sup­port : ils sont sus­pen­dus dans l’air, tra­ver­sés, vivants, chan­geant avec chaque nuage qui passe sur la Lor­raine. Cha­gall a trou­vé à Metz le médium que toute sa pein­ture appe­lait depuis cin­quante ans. Il disait que le vitrail était « la cloi­son trans­pa­rente entre mon cœur et le cœur du monde » — et pour une fois la for­mule d’ar­tiste n’est pas une coquet­te­rie, c’est une des­crip­tion technique.

Il y a, dans le déam­bu­la­toire, un détail que je ne me lasse pas d’al­ler véri­fier à chaque pas­sage : dans la baie du Sacri­fice d’A­bra­ham, au-des­sus de la scène patriar­cale, Cha­gall a glis­sé une petite cru­ci­fixion, et ailleurs des motifs de son réper­toire intime — le coq, l’âne, les amou­reux, Vitebsk peut-être. Le vieux peintre a signé la Bible de ses propres songes, comme les enlu­mi­neurs du Moyen Âge glis­saient leur auto­por­trait dans les marges. Sept siècles après Her­mann de Muns­ter, la cathé­drale conti­nuait d’ab­sor­ber les bio­gra­phies de ses verriers.

VII. La strate vivante : le XXIe siècle

On pour­rait croire l’his­toire close. Elle ne l’est pas — et c’est peut-être la leçon la plus pro­fonde de Metz : ici, le vitrail n’est pas un patri­moine, c’est une pratique.

En 2020, pour le hui­tième cen­te­naire de la pose de la pre­mière pierre — huit cents ans, 1220–2020, l’an­née où le monde entier se confi­na, iro­nie que les cha­noines du XIIIe siècle auraient goû­tée —, l’É­tat a com­man­dé de nou­veaux vitraux pour la cathé­drale, pour­sui­vant le geste de 1957. L’ar­tiste coréenne Kim­soo­ja a déployé dans une cha­pelle son tra­vail sur la dif­frac­tion : un film pris­ma­tique posé sur le verre blanc, qui décom­pose la lumière natu­relle en spectres mou­vants, en arcs-en-ciel purs qui glissent sur la pierre de Jau­mont au fil des heures. Pas d’i­mage, pas de plomb, pas de récit : la lumière elle-même, mon­trée dans son ana­to­mie. C’est à la fois ce qu’on a fait de plus contem­po­rain et de plus fidèle à l’ab­bé Suger — la lux conti­nua réduite à son épure scien­ti­fique. D’autres com­mandes ont sui­vi ou sont en cours, et il est pro­bable que dans vingt ans une strate de plus se sera dépo­sée. La coupe géo­lo­gique conti­nue de s’é­pais­sir. Aucun autre monu­ment en Europe ne fait cela avec cette constance : à Metz, depuis 1220, on n’a jamais vrai­ment ces­sé de poser du verre.

VIII. Le dra­gon dans la crypte

Il faut, avant de sor­tir, des­cendre à la crypte, parce que c’est là que dort le plus vieux loca­taire des lieux : le Graoully.

Le Graoul­ly est un dra­gon. Sus­pen­due à la voûte de la crypte, son effi­gie — une dépouille de toile et de bois, refaite au fil des siècles, gueule ouverte, l’air plus débon­naire que ter­rible — rap­pelle la légende fon­da­trice de la ville : au IIIe siècle, saint Clé­ment, pre­mier évêque de Metz, aurait trou­vé la cité ter­ro­ri­sée par un dra­gon qui nichait dans les ruines de l’am­phi­théâtre romain, par­mi des nuées de ser­pents. Clé­ment mar­cha vers la bête, la lia de son étole — de son écharpe de tis­su, notez l’arme : pas d’é­pée, pas de lance, un tex­tile — et la condui­sit au bord de la Seille, où il lui ordon­na de dis­pa­raître. Le nom même du monstre vien­drait de l’al­le­mand gräu­lich, « effroyable » : jusque dans son dra­gon, Metz est bilingue.

Rabe­lais s’est moqué du Graoul­ly, qu’il avait vu pro­me­ner dans les pro­ces­sions mes­sines, « effi­gie mons­trueuse et ridi­cule » ; les folk­lo­ristes y lisent, clas­si­que­ment, la vic­toire du chris­tia­nisme sur le paga­nisme, le ser­pent des cultes anciens domp­té par l’é­tole épis­co­pale. Moi, j’aime sur­tout la cohé­rence sou­ter­raine de l’his­toire : une ville dont la légende raconte la domes­ti­ca­tion d’une force chtho­nienne, obs­cure, née des ruines et des sou­bas­se­ments — et dont la gloire est un monu­ment entiè­re­ment voué à la cap­ture de la lumière. Le dra­gon dans la crypte, la lan­terne au-des­sus. Toute cathé­drale est construite sur son dra­gon ; Metz a seule­ment l’hon­nê­te­té de gar­der le sien accro­ché au pla­fond de la cave, comme un tro­phée de famille qu’on n’ose pas jeter.

IX. un hec­tare de lumière

Reste à dire ce qu’on éprouve, et c’est le plus dif­fi­cile, parce que l’ex­pé­rience de la nef de Metz appar­tient à cette caté­go­rie de sen­sa­tions que les mots aplatissent.

J’ai pas­sé, la der­nière fois, une heure entière assis dans la nef, un jour de semaine, hors sai­son, et il fai­sait incroya­ble­ment chaud, anor­ma­le­ment. Il n’y avait presque per­sonne : un sacris­tain au loin, deux visi­teurs japo­nais métho­diques, une femme qui priait dans le tran­sept de Cha­gall. Le soleil de juillet fai­sait des per­cées de quelques minutes. Et à chaque per­cée, l’é­di­fice entier chan­geait d’é­tat. Ce n’é­tait pas un éclai­rage qui variait, c’é­tait une matière qui se trans­for­mait : les colonnes de Jau­mont viraient du beige au safran, les ver­rières hautes s’al­lu­maient l’une après l’autre comme les touches d’un ins­tru­ment, des flaques de rouge et de bleu se met­taient à ram­per sur le dal­lage, mon­taient le long des piliers, s’é­tei­gnaient. Puis le nuage reve­nait, et la cathé­drale replon­geait dans sa pénombre dorée, en attente.

J’ai com­pris ce jour-là pour­quoi le mot de « lan­terne » est plus juste que tous les voca­bu­laires savants. Une cathé­drale ordi­naire est une archi­tec­ture : elle est ce qu’elle est, stable, et la lumière lui arrive comme un orne­ment. Metz est un ins­tru­ment à lumière, au sens où un vio­lon est un ins­tru­ment à vibra­tions : une caisse de réso­nance optique, construite pour ampli­fier et colo­rer un phé­no­mène qui la tra­verse. Par temps cou­vert, l’ins­tru­ment est en sour­dine. Par grand soleil, il joue for­tis­si­mo. Mais il joue tou­jours, et celui qui s’as­soit dans la nef n’est pas devant l’œuvre : il est dedans, comme on est dans la musique.

Les hommes du XIIIe siècle avaient une théo­lo­gie pour cela. Pour Suger et les néo­pla­to­ni­ciens qui l’ins­pi­raient, la lumière était la chose du monde la plus proche de Dieu, l’a­na­lo­gie sen­sible de l’in­vi­sible ; le vitrail, en la colo­rant sans l’ar­rê­ter, figu­rait exac­te­ment le mys­tère d’un divin qui se rend per­cep­tible sans ces­ser d’être inac­ces­sible. Nous avons per­du cette théo­lo­gie, ou la plu­part d’entre nous, mais l’ex­pé­rience, elle, n’a pas bou­gé d’un pouce. Le corps assis dans la nef de Metz reçoit ce que rece­vait le corps d’un dra­pier mes­sin de 1400 : une leçon muette sur la tra­ver­sée. Le verre enseigne qu’on peut être une paroi et un pas­sage. Que la fer­me­ture n’est pas le contraire de la trans­pa­rence. Qu’il existe une manière d’être fron­tière qui consiste non pas à blo­quer, mais à colo­rer ce qui passe.

Et c’est peut-être pour cela que cette cathé­drale-là se trouve dans cette ville-là. Metz a pas­sé sa vie entière sur des fron­tières : entre l’Em­pire et le Royaume, entre les langues d’oïl et les par­lers fran­ciques, entre Rome et la Réforme, annexée deux fois, ren­due deux fois, capi­tale d’une région qui a chan­gé quatre fois de dra­peau en soixante-quinze ans. Les fron­tières, d’or­di­naire, pro­duisent des murs. Celle-ci a pro­duit un hec­tare de verre — la plus grande sur­face d’Eu­rope consa­crée à l’i­dée qu’une limite peut être lumi­neuse. Je ne connais pas de plus beau démen­ti archi­tec­tu­ral à la fata­li­té des lignes de front.

X. Sor­tir

On sort par le por­tail de la Vierge, sur la place d’Armes, et l’on fait bien de se retour­ner une der­nière fois. De l’ex­té­rieur, au jour, les vitraux sont gris — c’est la grande iro­nie du médium : le vitrail ne montre rien à qui reste dehors, il exige qu’on entre, il est le seul art au monde qui ne se donne qu’aux gens de l’in­té­rieur. Les six mille cinq cents mètres car­rés qui vous ont ébloui pen­dant une heure ne sont plus, vus de la place, que des sur­faces plom­bées, ternes, presque aveugles. La lan­terne éteinte res­semble à n’im­porte quelle lampe.

Mais atten­dez le soir. Res­tez dîner dans les rues de la col­line Sainte-Croix, remon­tez vers la place après la nuit tom­bée, un soir d’of­fice ou de concert, quand l’in­té­rieur est allu­mé. Alors l’é­di­fice s’in­verse comme un gant : les ver­rières s’é­clairent une à une depuis le dedans, la rose d’Her­mann de Muns­ter se met à rou­geoyer au-des­sus de la Moselle, les bleus de Cha­gall percent la nuit du tran­sept, et la masse jaune de Jau­mont, elle-même dorée par les pro­jec­teurs, semble lévi­ter sur sa col­line. La ville entière est éclai­rée par sa cathé­drale, ce qui est, quand on y pense, la défi­ni­tion exacte d’une lan­terne — et peut-être, qui sait, la défi­ni­tion d’autre chose encore, que les Mes­sins ont eu la déli­ca­tesse de lais­ser dans le sur­nom, entre le Bon Dieu et le sourire.

Huit cents ans que ça brûle. Et les ver­riers, en bas, pré­parent la strate suivante.

Read more
Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Balade mes­sine

Balade
mes­sine

Au royaume d’Austrasie

Metz, la ville en deux pierres — quand le grès vint ger­ma­ni­ser la cité dorée

 Il y a une chose que l’on remarque à Metz avant même de sor­tir de la gare : la cou­leur change. Pas la lumière, pas le ciel — la pierre. On arrive depuis Nan­cy dans un train qui longe la Moselle et ses vil­lages aux façades cou­leur miel, on des­cend sur le quai, et brus­que­ment on se retrouve sous une voûte de grès gris pâle, presque froide, aux reflets légè­re­ment bleu­tés selon l’heure. Quelque chose s’est pas­sé là, dans ce chan­ge­ment de teinte. Ce n’est pas un caprice de géo­logue. C’est de la poli­tique minérale.

Metz, avant 1871, est une ville jaune. D’un jaune chaud, légè­re­ment ocré, qui vire au doré au soleil cou­chant et à l’o­range brû­lé par temps de pluie.
La pierre de Jau­mont, ce cal­caire ocre clair, domine dans le centre médié­val et clas­sique. Elle donne son uni­té chro­ma­tique à la cathé­drale, aux églises, aux hôtels par­ti­cu­liers.
Le nom dit tout : du fait de sa cou­leur jaune ocre, elle est encore nom­mée « Pierre de Soleil ». C’est aus­si de cette cou­leur que vient le nom Jau­mont, à l’o­ri­gine « Mont Jaune ».

Cette pierre n’est pas seule­ment belle ; elle est ancienne, d’une ancien­ne­té ver­ti­gi­neuse.
Il s’a­git d’un cal­caire à ooïdes à grain moyen, de cou­leur jaune, dont la teinte est due à la pré­sence d’oxydes de fer dans un sédi­ment dépo­sé en mer peu pro­fonde, au début du Bajo­cien supé­rieur.
En clair : ce que vous tou­chez sur la façade de la cathé­drale Saint-Étienne, c’est le fond d’une mer juras­sique vieille de quelque cent soixante-quinze mil­lions d’an­nées. Les oolithes — ces petites billes cal­caires qui lui donnent sa tex­ture — se sont for­mées en rou­lant dou­ce­ment sur le plan­cher d’un océan dis­pa­ru. Il y a quelque chose d’un peu solen­nel à bâtir des lieux de culte avec du temps fossilisé.

L’oo­lithe de Jau­mont est exploi­tée depuis l’é­poque gal­lo-romaine, comme en témoignent les nom­breux sar­co­phages et stèles décou­verts dans les chan­tiers archéo­lo­giques de Metz.

La Pierre de Jau­mont carac­té­rise la ville de Metz : outre la cathé­drale, elle est visible dans les for­ti­fi­ca­tions de la ville, la Porte des Alle­mands, le Théâtre, le Palais du Gou­ver­neur, dans de nom­breuses habi­ta­tions et dans des bâti­ments contem­po­rains comme les archives dépar­te­men­tales.
Autre­ment dit, pen­dant deux mil­lé­naires, Metz s’est construite avec la même roche, extraite des mêmes col­lines à une dizaine de kilo­mètres au nord. Une cohé­rence urbaine raris­sime, et par­fai­te­ment invo­lon­taire — le genre de conti­nui­té qui naît non d’un plan mais d’une géographie.

1871 : l’en­trée du grès

Le 16 août 1870, la bataille de Gra­ve­lotte. Le 27 octobre, la capi­tu­la­tion. Metz entre dans l’Em­pire alle­mand pour qua­rante-sept ans. Les consé­quences sont innom­brables, mais l’une d’elles est par­fai­te­ment tan­gible, ins­crite dans la matière même des façades :
l’u­sage du grès fut intro­duit par les Alle­mands au début du XXe siècle. Le nou­vel occu­pant sou­hai­tait ain­si ger­ma­ni­ser Metz et se démar­quer des construc­tions anté­rieures à 1871.

La stra­té­gie est simple et bru­tale : puis­qu’on ne peut pas raser la vieille ville fran­çaise — ce serait contre-pro­duc­tif —, on construit à côté.
Les auto­ri­tés impé­riales décident d’en faire une vitrine de la puis­sance alle­mande, et lancent un plan d’ex­ten­sion urbaine sans équi­valent dans la région. Le choix est radi­cal : on ne rase pas le centre médié­val fran­çais, on construit un quar­tier entiè­re­ment neuf au sud, sur des ter­rains libé­rés par le déclas­se­ment des for­ti­fi­ca­tions.
Le plan urba­nis­tique de la Neue Stadt est éta­bli en 1902 par Conrad Wahn, archi­tecte de la ville. Et pour ce nou­veau quar­tier, on apporte de nou­velles pierres — des pierres qui ne res­semblent à rien de ce que Metz a jamais connu.

Quatre types de maté­riaux ont été employés dans l’é­di­fi­ca­tion des bâti­ments : le cal­caire gris, le cal­caire blanc, le grès rose des Vosges et la pierre de Jau­mont dorée.
Mais c’est le grès qui donne le ton, qui impose la dif­fé­rence, qui marque la rup­ture.
Le décor archi­tec­tu­ral est dis­tinc­tif éga­le­ment par ses dif­fé­rentes teintes, domi­nées tout de même par le gris et le rose des bâti­ments en grès, et le jaune de ceux construits tra­di­tion­nel­le­ment en pierre de Jau­mont.
La coha­bi­ta­tion des deux maté­riaux dans un même tis­su urbain crée un effet de bito­na­li­té qu’on ne voit pas deux fois dans une vie de voyageur.

Nider­vil­ler, vil­lage car­rier de l’Empire

Pour construire en grès à Metz, il faut aller cher­cher la pierre loin. Elle vient des Vosges — d’un vil­lage de la Moselle qui s’ap­pelle Nider­vil­ler, niché dans les col­lines entre Sar­re­bourg et Saverne.
Les pre­mières traces de son exploi­ta­tion remontent à 1735, date qui cor­res­pond à celle de la faïen­ce­rie. Au XIXe siècle sur­tout, la car­rière de grès des Vosges a connu une acti­vi­té intense.
Et puis les Alle­mands arrivent, et Nider­vil­ler devient four­nis­seur offi­ciel de l’Empire.

La car­rière a four­ni en par­ti­cu­lier la pierre de construc­tion pour la gare et la poste de Metz, vers 1900. De 1900 à 1940, le célèbre entre­pre­neur Eugène Levêque y employait une cen­taine d’ou­vriers. Les blocs de grès étaient trans­por­tés par des wagon­nets jus­qu’au canal, où les atten­daient des péniches.
On ima­gine la scène : des convois flu­viaux remon­tant vers Metz par le canal Marne-Rhin, char­gés de blocs gris pâle des­ti­nés à signi­fier, une fois taillés et assem­blés, que la ville appar­te­nait désor­mais à un autre monde.

Le grès de Nider­vil­ler est une roche par­ti­cu­lière, dite « à Volt­zia » — ce grès doit son nom à des restes d’un arbre, ancêtre de nos coni­fères actuels. De gra­nu­la­tion très fine, ce grès peut avoir des cou­leurs très variées allant du gris au rose, en pas­sant par le vert.
C’est cette varia­bi­li­té de teinte qui explique les dif­fé­rences per­cep­tibles entre la gare — construite dans un grès gris pâle assez froid — et la poste cen­trale, en face, dont les façades tirent davan­tage vers le rose.

La gare : le grès comme manifeste

La gare de Metz est le monu­ment-grès par excel­lence, celui autour duquel tout s’or­ga­nise.
La construc­tion a com­men­cé en 1905, durant une période his­to­rique mar­quée par le règne de l’Em­pire alle­mand sur la Lor­raine. Le Kai­ser Guillaume II a vou­lu faire de Metz un modèle de l’ur­ba­nisme impé­rial alle­mand.
L’ar­chi­tecte ber­li­nois Jür­gen Krö­ger rem­porte le concours avec un pro­jet inti­tu­lé Licht und Luft — Lumière et Air — dont l’i­ro­nie invo­lon­taire ne manque pas de charme quand on contemple aujourd’­hui la masse consi­dé­rable du bâtiment.

Construite en grès de Nider­vil­ler de cou­leur gris pâle, elle se dis­tingue des bâti­ments du centre ancien faits de cal­caire ocre jaune.
La façade s’é­tend sur plus de trois cents mètres. La tour de l’hor­loge monte à qua­rante mètres.
La gare et son châ­teau d’eau prennent assise sur 3 034 pieux de fon­da­tion de dix à dix-sept mètres de pro­fon­deur, réa­li­sés en béton armé sui­vant le pro­cé­dé que venait de mettre au point l’in­gé­nieur fran­çais Fran­çois Hen­ne­bique.
Le sol de Metz est mou, gor­gé d’eau — il faut enfon­cer des mil­liers de pieux pour que l’empire tienne debout.

L’al­lure exté­rieure de la gare est un mélange entre palais impé­rial et édi­fice reli­gieux. Une alliance du trône et de l’au­tel chère à Guillaume II.
Le style néo-roman rhé­nan est reven­di­qué, cal­cu­lé, comme une langue étran­gère apprise à la per­fec­tion et par­lée avec un léger accent.
La gare de Metz, tout comme les quar­tiers impé­riaux, ont souf­fert pen­dant très long­temps d’un cer­tain désa­mour de la popu­la­tion : trop mas­sif, trop fouillé, trop osten­ta­toire.
On com­prend le sen­ti­ment. Et pour­tant,
la gare a été décla­rée plus belle gare de France dans un concours de la SNCF en 2017.
La pierre grise a fini par gagner les cœurs mes­sins — il n’au­ra fal­lu qu’un siècle.

Le grès rose de la poste, ou la nuance comme argument

En face de la gare, de l’autre côté de la place du Géné­ral-de-Gaulle, se dresse la poste cen­trale. Même époque, même ambi­tion, mais une autre teinte de grès.
La Neue Ober­post­di­rek­tion est un édi­fice de style néo­ro­man, construit à Metz en 1905 par les auto­ri­tés allemandes.

L’é­di­fice est construit en grès rose des Vosges, et non dans la pierre locale de Jaumont.

Les façades sont construites en grès rose, avec des colonnes en gra­nit gris, et per­cées de fenêtres en plein cintre. Le décor, beau­coup plus sobre que celui de la gare, est basé essen­tiel­le­ment sur des reliefs dans la pierre, avec quelques motifs fan­tas­tiques ou sym­bo­liques sur les cha­pi­teaux, et un aigle impé­rial sur la façade, effa­cé en 1919.

Effa­cé en 1919 — le détail dit tout. On peut chas­ser un aigle sculp­té d’un coup de ciseau. La pierre, elle, reste.
Le grès rose est la signa­ture de l’ar­chi­tec­ture wil­hel­mienne, omni­pré­sente à Stras­bourg et dans les villes de Rhé­na­nie.
En uti­li­sant ce maté­riau à Metz, on ne construi­sait pas seule­ment des bâti­ments : on gref­fait sur un corps urbain fran­çais un frag­ment de Rhé­na­nie, on ten­tait de dépla­cer une fron­tière cultu­relle à coups de blocs extraits des Vosges.
L’ob­jec­tif recher­ché était de « ger­ma­ni­ser » la ville lor­raine. Ain­si sont appa­rus à Metz le grès rose des Vosges pour la poste cen­trale et le grès gris de Nider­vil­ler pour la gare ferroviaire.

Ce que la pierre garde, ce que la ville oublie

Aujourd’­hui, un indice simple per­met de dater un bâti­ment mes­sin sans regar­der une plaque : obser­ver la cou­leur de sa façade.
Le jaune de Jau­mont dit : avant 1871, ou après 1918. Le gris et le rose du grès disent : l’Em­pire est pas­sé par là.
Le quar­tier impé­rial, sou­vent igno­ré des cir­cuits tou­ris­tiques clas­siques, consti­tue l’un des ensembles urba­nis­tiques alle­mands les mieux pré­ser­vés d’Eu­rope, avec une cohé­rence sty­lis­tique que peu de villes fran­çaises possèdent.

Ce qui est fas­ci­nant, dans cette his­toire de pierre, c’est que la poli­tique a échoué là où la géo­lo­gie a réus­si.
L’empereur pen­sait naï­ve­ment qu’en entou­rant les Mes­sins de bâti­ments de style alle­mand, ils allaient se sen­tir alle­mands.
Ils ne se sont pas sen­tis alle­mands. Mais ils vivent depuis cent ans entre deux gammes de cou­leurs qui ne se fondent pas vrai­ment — un jaune doux, orga­nique, ancien, et un gris-rose miné­ral, impo­sé, venu d’ailleurs. La ville entière est une palimp­seste de géo­lo­gies contradictoires.

La pro­chaine fois que vous pas­se­rez par Metz, sor­tez de la gare et posez la main sur le grès de la façade. La pierre est rugueuse, légè­re­ment fraîche, avec cette gra­nu­la­tion fine qui retient la lumière autre­ment que le cal­caire. Puis tra­ver­sez la place, conti­nuez vers la vieille ville, et tou­chez le mur de la cathé­drale. Là, c’est doux, presque gras, d’un grain dif­fé­rent, plus ancien d’une façon dif­fi­cile à expli­quer. Ce sont deux temps géo­lo­giques, deux inten­tions poli­tiques, deux façons d’ha­bi­ter la terre. Entre elles, l’es­pace d’une place — et qua­rante-sept ans d’histoire.

Le châ­ti­ment de la xippe

Il y a des places qui portent leur his­toire dans les pavés sans rien mon­trer. La place Cois­lin, à Metz, res­semble aujourd’­hui à n’im­porte quelle espla­nade de centre-ville : du bitume, des voi­tures, quelques arbres qui résistent. Rien ne tra­hit ce qui se pas­sait ici.

L’une des plus vastes places de la ville médié­vale se déployait en ces lieux, men­tion­née dès 1197 sous le nom de Champ-à-Seille — ou Cham­pas­saille. Elle accueillait des mar­chés et des joutes.

En 1356, elle vit la pro­cla­ma­tion de la Bulle d’Or du Saint-Empire romain. Empe­reurs et tan­neurs, che­va­liers et mar­chands de pois­son : la même boue sous les sandales.

Mais la place avait son coin d’ombre. De l’é­poque médié­vale jus­qu’en 1633, il se trou­vait sur cette grande place un égout rem­pli d’eau et d’im­mon­dices où les per­sonnes condam­nées pour une faute qui ne méri­tait ni la mort ni la muti­la­tion des membres étaient ame­nées pour subir le châ­ti­ment de la Xippe — ou Xeuppe. Pro­non­cer chippe. Le mot, dans la bouche, a quelque chose de mou et de gluant qui convient parfaitement.

Le sup­plice consis­tait à enfer­mer le condam­né dans une cage en osier appe­lée « bas­sin », sus­pen­due par une pou­lie à une potence pla­cée juste au-des­sous de l’é­gout qui condui­sait les déchets de l’Hos­pice Saint-Nico­las dans la Seille. Il était ensuite jeté dans les immon­dices par le bour­reau, autant de fois que les magis­trats l’ordonnaient.

Le peuple raf­fo­lait de ce spec­tacle immonde.

La jus­tice médié­vale avait le sens de la gra­da­tion. Entre la mort et la liber­té, elle avait inven­té l’hu­mi­lia­tion orga­nique : ni sup­plice du corps, ni simple amende. Quelque chose de pire — la honte publique mêlée à l’o­deur. Cette puni­tion infa­mante ces­sa lorsque la Cour du Par­le­ment de Metz fut ins­ti­tuée, en jan­vier 1633.

Dans les années 1730, Hen­ri-Charles de Cois­lin, évêque de Metz, y construi­sit des casernes — au grand sou­la­ge­ment des Mes­sins qui n’a­vaient plus à loger chez eux les sol­dats fran­çais, mais au prix de la des­truc­tion de la plus belle place de la ville.
Aujourd’­hui les archéo­logues sondent le sol jus­qu’à plus de quatre mètres de pro­fon­deur pour le réamé­na­ger. Ils cherchent des mosaïques romaines. Ils ne trou­ve­ront pas l’odeur.

Pierre de Jau­mont et noms ger­ma­niques — Une pro­me­nade au cime­tière de l’Est, Metz

Il y a une heure que la pluie s’est arrê­tée. Le gra­vier est encore sombre, presque noir, et sous les tilleuls les flaques reflètent un ciel de juillet indé­cis. C’est par là qu’on entre : une grille de fonte, rue du Roi Albert, ouverte sur un monde qui n’a pas tout à fait fini de parler.

Le cime­tière de l’Est de Metz est de ceux qu’on visite par hasard, ou par obs­ti­na­tion. C’est le plus grand cime­tière de la ville, situé en lisière du quar­tier de Plan­tières-Queu­leu, à la limite avec celui de Bor­ny.
On vous dira que c’est à Metz ce que le Père-Lachaise est à Paris — ce qui est vrai, et aus­si une manière com­mode d’en finir avec le sujet. Restons‑y un peu plus longtemps.

Un homme d’ordre et une épidémie

L’his­toire de ce lieu com­mence, comme beau­coup d’his­toires mes­sines, par une ques­tion de salu­bri­té. En 1829, les cime­tières de la ville deve­naient exi­gus pour accueillir de nou­veaux défunts sans infli­ger au voi­si­nage des nui­sances olfac­tives ou autres : répar­tis autour des dif­fé­rentes églises, ils obli­geaient à exhu­mer les cadavres afin d’en enter­rer de nouveaux.

Marie-Lucien Silly, ins­pec­teur de la voi­rie de Metz, constate que les familles sont bou­le­ver­sées chaque fois qu’on est obli­gé d’en­le­ver les pierres tumu­laires pour réuti­li­ser les fosses. Il achète donc un ter­rain, le fait clore, fait construire une mai­son de gar­dien et pro­pose l’af­faire à la ville. La ville ter­gi­verse. Le ministre du Com­merce s’y oppose. En 1832, le cho­lé­ra fait rage à Metz — il oblige la muni­ci­pa­li­té à prendre une décision.

Le cime­tière de l’Est ouvre ses portes en 1834. La mort, tou­jours, a le der­nier mot sur l’administration.

La cou­leur d’un calcaire

Ce qu’on remarque d’a­bord, en des­cen­dant vers la par­tie ancienne, c’est la lumière.
Deux cou­leurs dominent le cime­tière : le jaune de la pierre de Jau­mont, uti­li­sée le plus sou­vent par les familles les plus notables, et le vert, omni­pré­sent, de la végé­ta­tion — par­ti­cu­liè­re­ment celui du lierre qui s’empare des tom­beaux et leur donne une touche émi­nem­ment roman­tique.
La pierre de Jau­mont donne à la ville entière cette teinte chaude, presque dorée en fin d’a­près-midi, qui fait men­tir le ciel lorrain.

Sur cette pierre, les tailleurs du XIXe siècle ont cise­lé l’É­gypte, la Grèce, Rome, le gothique flam­boyant. Peu de nécro­poles fran­çaises pos­sèdent autant de monu­ments datant de l’é­poque roman­tique et témoi­gnant d’au­tant de styles archi­tec­tu­raux différents.

On vient ici pour l’é­clec­tisme des styles de tom­beaux : le cime­tière de l’Est est le cham­pion de France en ce qui concerne le “néo” — néo-antique, néo-médié­val.
Chaque famille vou­lait sa civi­li­sa­tion. C’est tou­chant, et un peu comique.

Par­mi les monu­ments qui retiennent l’at­ten­tion : Jean-Bap­tiste Bou­chotte (1754–1840), mili­taire et homme poli­tique, ministre de la Guerre d’a­vril 1793 à avril 1794, repose sous une grande cha­pelle au fron­ton égyptien.

Il eut la saga­ci­té de nom­mer offi­ciers Klé­ber, Mas­sé­na, Moreau et Bona­parte. La chute des Héber­tistes cau­sa sa des­ti­tu­tion, son arres­ta­tion, mais il échap­pa à la guillo­tine et se reti­ra à Metz. Non loin, une œuvre du sculp­teur Deny en pierre de Jau­mont : la tombe d’un méde­cin mili­taire, libre pen­seur, Fran­çois Man­suy Ram­po­ni (1777–1858), avec ses têtes hel­lé­nis­tiques et ses flam­beaux ren­ver­sés — tout un pro­gramme phi­lo­so­phique gra­vé dans le cal­caire doré.

Les noms changent après 1870

Ce cime­tière est aus­si un livre d’his­toire poli­tique qu’on lit sans le cher­cher.
On note les noms aux sono­ri­tés fran­çaises des grandes familles mes­sines jus­qu’à l’an­nexion, rem­pla­cés ensuite par les noms à conso­nance ger­ma­nique.
Un simple dépla­ce­ment du regard, d’une allée à l’autre, et qua­rante-huit ans s’é­coulent.
L’an­nexion de Metz, ain­si que de l’Al­sace et d’une par­tie de la Lor­raine, fut offi­cia­li­sée par le trai­té de Franc­fort signé le 10 mai 1871.

Au len­de­main de la défaite de 1870, Metz per­dit presque 20 000 per­sonnes, émi­grées vers la France. Ceux qui res­tèrent conti­nuèrent à mou­rir ici, et leurs pierres portent, selon les années, tan­tôt une épi­taphe en fran­çais, tan­tôt en alle­mand, par­fois dans les deux langues — hési­ta­tion qui en dit plus long que n’im­porte quel traité.

La seconde entrée, ave­nue de Stras­bourg, ne fut per­cée qu’en 1864 ; elle était réser­vée aux Pro­tes­tants, qui jus­qu’à cette date n’a­vaient pas de cime­tière où enter­rer leurs morts à Metz.
Puis vinrent les sol­dats cana­diens de l’O­TAN dans les années 1950 : une stèle impo­sante porte ces mots : À la mémoire des membres des familles cana­diennes décé­dés et inhu­més ici et dans les lieux envi­ron­nants alors que les forces cana­diennes étaient au ser­vice de l’O­TAN. France 1953–1967. Nous nous sou­vien­drons d’eux.
Le monde entier, semble-t-il, a fini par pas­ser par Metz.

le lierre recouvre tout

Que de ruines, d’é­di­fices déla­brés, de colonnes bran­lantes, de sta­tues déca­pi­tées, de médaillons envolés…

Comme un miroir du temps et des ravages, de nom­breuses pièces ont été volées ou dégra­dées. Sou­vent, les vitraux des cha­pelles ont été bri­sés. Cer­taines sta­tues ont même été déca­pi­tées.
On met les têtes à l’a­bri dans des locaux. La mort des monu­ments est plus lente que celle des hommes, mais tout aus­si cer­taine.
La par­tie ancienne du cime­tière est ins­crite au titre des monu­ments his­to­riques par arrê­té du 29 juillet 2003 — ce qui n’empêche pas le lierre de conti­nuer son tra­vail, métho­dique, patient, indif­fé­rent aux arrê­tés préfectoraux.

On repart par la même grille. Il est tard, les allées se vident. Un homme ratisse avec l’air de quel­qu’un qui sait que c’est un tra­vail sans fin.
Les artistes sont ici mino­ri­taires face à toute une nota­bi­li­té com­po­sée de juges, d’a­vo­cats, de méde­cins, de pro­fes­seurs et de ren­tiers.
Metz : une ville qui a tou­jours su gérer ses affaires, même les plus défi­ni­tives. Et dans la pierre jaune qui s’as­som­brit avec le soir, quelque chose per­siste — non pas la gloire, mais l’obs­ti­na­tion tran­quille d’une cité qui, plu­sieurs fois annexée, plu­sieurs fois ren­due à elle-même, a conti­nué d’en­ter­rer ses morts avec soin.

Sources

Read more
Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains Du Paradis

Une his­toire de Thessalonique

Il y a une ins­crip­tion en arabe au-des­sus d’une porte basse, sur l’E­gna­tia. La rue est bruyante, les scoo­ters sla­loment entre les tou­ristes, une odeur de kou­lou­ri grillé flotte depuis l’é­tal d’en face. On passe devant sans regar­der. C’est pré­ci­sé­ment là qu’il faut s’arrêter.

Ce que l’on frôle ain­si, sans le savoir, c’est le plus vieux ham­mam otto­man de Grèce.

Murad II et le pre­mier savon

Fon­dé en 1444 par le sul­tan Murad II peu après la conquête otto­mane, le Bey Hamam — qu’on appe­la long­temps les « Bains du Para­dis » — était bien plus qu’un lieu d’hygiène.

C’é­tait un sanc­tuaire social où les rituels de la vapeur et de la conver­sa­tion com­blaient la dis­tance entre l’ère byzan­tine et l’ère ottomane.La ville venait de tom­ber en 1430. La mos­quée, le ham­mam, le bazar : telle était la tri­ni­té urbaine que les Otto­mans implan­taient dans toute cité conquise, avec la même régu­la­ri­té qu’un jar­di­nier plante des bulbes à l’automne.

Construit sur les ruines d’une église byzan­tine anté­rieure, le bâti­ment illustre les prin­cipes archi­tec­tu­raux otto­mans de la pre­mière période, avec un desi­gn à la fois fonc­tion­nel et orné.

La struc­ture pré­sente des dômes mul­tiples per­cés d’ou­ver­tures lais­sant pas­ser la lumière, des sec­tions sépa­rées non com­mu­ni­cantes pour les hommes et les femmes, et des salles suc­ces­sives selon la tem­pé­ra­ture de l’eau — froide, tiède, chaude —, avec bancs de marbre, bas­sins, arcades et déco­ra­tions murales.

On ima­gine ce que devait être la salle des hommes un matin de jan­vier, vers 1600. Une grande salle octo­go­nale froide, une gale­rie repo­sant sur des colonnes, des arcades enca­drant les fenêtres, et une cou­pole peinte.

Puis la salle tiède, elle aus­si octo­go­nale, équi­pée d’une cou­pole à ocu­li et d’une riche série de repré­sen­ta­tions peintes de végé­taux. La vapeur mon­tait len­te­ment à tra­vers les trous des voûtes. Les langues se mêlaient — le turc, le grec, le judéo-espa­gnol — comme les corps dans la cha­leur moite. Car la ville de Thes­sa­lo­nique était pré­ci­sé­ment cela : un monde mul­ti­con­fes­sion­nel et poly­glotte où l’on par­lait le turc, le grec, le bul­gare, le judéo-espa­gnol ou l’italien.

Une géo­gra­phie de la propreté

La ville en comp­tait cinq, construits entre le XVe et le XVIe siècle. Le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam et le Yahu­di Hamam (ou Pazar Hamam) — aux­quels on ajoute le ham­mam des Lou­lou­da­di­ka, celui des mar­chands de fleurs. Cha­cun avait sa géo­gra­phie, son quar­tier, ses habitués.

Le Yahu­di Hamam, situé à l’in­ter­sec­tion des rues Vasi­leos Irak­leiou et Fran­gi­ni, date du XVIe siècle. Son nom signi­fie « Bain des Juifs », car le quar­tier était prin­ci­pa­le­ment peu­plé de Juifs séfarades.

À l’o­ri­gine, on l’ap­pe­lait Pazar Hamam — le bain du mar­ché — en rai­son de son empla­ce­ment stra­té­gique au cœur de la place com­mer­çante. On se lave avant de vendre, on se lave après avoir mar­chan­dé. La pro­pre­té et le com­merce, dans l’empire, allaient de pair.

Le Yeni Hamam — le « ham­mam neuf » —, lui, fut appa­rem­ment construit dans le der­nier quart du XVIe siècle par Khus­ref Ken­khu­da, un pro­prié­taire thes­sa­lo­ni­cien qui offi­ciait pro­ba­ble­ment comme admi­nis­tra­teur pour le vizir Soko­lu Meh­met Pacha. La puis­sance d’un homme se mesu­rait aus­si au nombre de fon­da­tions pieuses qu’il lais­sait der­rière lui.

Le Paşa Hamam fut édi­fié par Che­ze­ri Pacha dans les années 1520, sur le site d’un ancien bain byzan­tin. Les Otto­mans n’in­ven­taient pas : ils héri­taient, recou­vraient, sub­sti­tuaient. Comme si la ville avait tou­jours su qu’elle aurait besoin de se laver.

1912

Après les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 et l’é­change de popu­la­tions gré­co-turc de 1923, qui entraî­na le départ de la plu­part des musul­mans de la ville, le Bey Hamam devint l’un des rares ves­tiges maté­riels de la pré­sence isla­mique dans une cité qui avait été otto­mane pen­dant près de cinq siècles.

C’est là que les choses se com­pliquent. Le Yeni Hamam ces­sa de fonc­tion­ner comme bain public dès l’an­nexion de Thes­sa­lo­nique par la Grèce en 1912, contrai­re­ment aux autres ham­mams de la ville qui res­tèrent ouverts.

En 1919, il devint pro­prié­té de l’É­tat grec, puis fut rache­té en 1937 par un par­ti­cu­lier qui l’u­ti­li­sa comme entre­pôt. Pen­dant de nom­breuses années, un ciné­ma d’hi­ver y fonc­tion­na, jus­qu’au milieu des années 1980, tan­dis qu’un ciné­ma d’é­té opé­rait dans son jardin.

Ciné­ma, entre­pôt, salle de concert. La ville n’a pas détruit ses ham­mams : elle les a réaf­fec­tés. Thes­sa­lo­nique avance en inté­grant les témoi­gnages du pas­sé, s’en­ri­chis­sant de l’art de vivre de chaque époque ; avec les bâti­ments de l’é­poque otto­mane, cette capa­ci­té d’ap­pro­pria­tion est peut-être la plus fla­grante. Il y a dans cela une sagesse prag­ma­tique, une façon de ne pas se lais­ser para­ly­ser par l’his­toire tout en refu­sant de la raser.

Le Yahu­di Hamam ces­sa de fonc­tion­ner au début du XXe siècle, mais ses for­tunes décli­nèrent encore après l’in­cen­die catas­tro­phique de 1917. Après la Seconde Guerre mon­diale, le bâti­ment à l’a­ban­don tom­ba dans un déla­bre­ment sup­plé­men­taire. Des bou­tiques, dont des étals de fleurs, s’ins­tal­lèrent autour et même dans les ruines, mas­quant une grande par­tie de son tra­cé original.

Le Para­dis retrouvé

Le Bey Hamam, lui, tint bon. Fonc­tion­nant sans inter­rup­tion pen­dant plus de cinq siècles, le site ne tom­ba en désué­tude qu’en 1968, étouf­fé par l’ar­ri­vée de la plom­be­rie domes­tique moderne, et fut fina­le­ment condam­né suite au dévas­ta­teur séisme de 1978.

Mais voi­là qu’en 2026, quelque chose bouge. Après une res­tau­ra­tion méti­cu­leuse de 1,5 mil­lion d’eu­ros menée par l’E­pho­rate des Anti­qui­tés, le plus vieux et le plus grand ham­mam otto­man de la ville a plei­ne­ment rou­vert ses salles aux cou­poles de plomb, mar­quant une étape cen­trale d’un pro­gramme plus large de 100 mil­lions d’eu­ros visant à faire revivre le pas­sé mul­ti­cul­tu­rel de la cité.

Les sols d’o­ri­gine en marbre et les bas­sins octo­go­naux ont été polis à leur lustre du XVe siècle. Plus frap­pante encore est la révé­la­tion de l’aile des femmes — long­temps inac­ces­sible et enve­lop­pée de mys­tère — qui pré­sente désor­mais de déli­cieuses fresques flo­rales et une maçon­ne­rie en « sta­lac­tites » (muqar­nas) dis­si­mu­lée depuis des générations.

Les espaces inté­rieurs sont cou­verts de dômes de tailles diverses, per­cés d’ou­ver­tures cir­cu­laires pour l’é­clai­rage natu­rel et la ven­ti­la­tion. La déco­ra­tion du monu­ment est par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable : des sec­tions de déco­ra­tion en relief et en stuc sur­vivent sur les murs et les bases des cou­poles, datant de la phase ini­tiale de construc­tion au XVe siècle.

On pense à ces bâti­ments de Séville ou de Cor­doue où la pierre garde la mémoire d’une pré­sence que les his­to­riens eux-mêmes peinent à nom­mer. Les dis­cus­sions sur la façon dont Thes­sa­lo­nique devrait res­tau­rer et valo­ri­ser son héri­tage otto­man étaient pra­ti­que­ment inexis­tantes jus­qu’en 2011, année où l’é­lec­tion de Yián­nis Boutá­ris à la mai­rie inau­gu­ra de nou­veaux débats sur la pro­mo­tion de la ville en tant que métro­pole his­to­ri­que­ment cos­mo­po­lite. Il aura fal­lu un siècle après 1912 pour que quel­qu’un accepte publi­que­ment de dire que ces pierres appar­te­naient, elles aus­si, à la ville.

l’air du hammam

La réou­ver­ture du Bey Hamam n’est pas un évé­ne­ment iso­lé. Elle sert d’an­crage à un ambi­tieux « iti­né­raire cultu­rel » conçu pour mettre en valeur le patri­moine divers de Thessalonique.

Plus au nord, l’A­lat­za Ima­ret et le mar­ché Bezes­te­ni ont eux aus­si béné­fi­cié d’ef­forts de conser­va­tion renou­ve­lés. Ces sites, qui s’ef­fri­taient sous le poids de la négli­gence, sont réin­ven­tés comme des espaces pour des per­for­mances acous­tiques, des expo­si­tions d’art et des visites historiques.

Il reste quand même quelque chose d’un peu mélan­co­lique dans l’af­faire. Ces ham­mams, on peut encore les visi­ter — le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam, le Yahu­di Hamam —, mais aucun ne fonc­tionne plus comme bain. On peut admi­rer l’ar­chi­tec­ture, pas vivre le rituel. Les dômes sont là, les ocu­li filtrent la même lumière blanche qu’en 1500. Mais la vapeur ne monte plus. Il ne reste que la pierre.

Sur l’E­gna­tia, les scoo­ters conti­nuent de sla­lo­mer. L’ins­crip­tion arabe au-des­sus de la porte basse attend, patiente. Elle a vu pas­ser cinq cent quatre-vingts ans. Elle peut bien attendre encore un pas­sant qui lève les yeux.

Sources

 

Read more
La des­truc­tion de Carthage

La des­truc­tion de Carthage

La
des­truc­tion
de Car­thage

Une his­toire de bitume

Il y avait, dit-on, des immeubles à six étages. Des rues larges de cinq à six mètres, des patios ouverts sur le ciel bleu de Tuni­sie, des sols cou­verts de ce béton gris piqué d’é­clats blancs que les archéo­logues nomment encore « pave­ment punique ». Une ville riche, dense, orga­nique — trois cent mille âmes sur un pro­mon­toire coin­cé entre deux mers, une Médi­ter­ra­née mar­chande et cal­cu­la­trice que Rome avait déci­dé d’effacer.

En avril 146 avant notre ère, les légions de Sci­pion Émi­lien entrent dans Carthage.

Ce qui se passe ensuite res­semble moins à une bataille qu’à une com­bus­tion lente et métho­dique. Six jours et six nuits, une guerre se livre dans les rues comme sur les toits des immeubles, les Romains s’as­su­rant de chaque édi­fice au moyen de pas­se­relles jetées d’un toit à l’autre en tra­vers des rues. Puis, débor­dés par la résis­tance, épui­sés par l’a­char­ne­ment d’une popu­la­tion qui n’a plus rien à perdre, les Romains décident d’al­lu­mer un gigan­tesque incen­die. Les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards, plus ou moins gra­ve­ment brû­lés, tombent avec leurs mai­sons qui s’ef­fondrent et sont écra­sés sous les gravats.

La chute et l’in­cen­die durent dix-sept jours.

Dix-sept jours. Pas quelques heures d’embrasement sym­bo­lique. Dix-sept jours de braise. Cela mérite qu’on s’y arrête.

Quand une ville brûle dix-sept jours, c’est qu’elle en a les moyens. Il faut de la matière. Il faut que les murs eux-mêmes soient com­bus­tibles, ou du moins, qu’ils ne résistent pas long­temps. La ques­tion du bitume arrive ici, par la petite porte de l’his­toire des maté­riaux — ce cou­loir dis­cret que les grands récits mili­taires ne daignent pas emprunter.

Des frag­ments et objets en bitumes façon­nés par l’homme ont été décou­verts sur un grand nombre de sites archéo­lo­giques au Proche-Orient ancien. Cet ensemble de maté­riaux a ser­vi d’im­per­méa­bi­li­sant, de colle, de mor­tier de construc­tion. Les Phé­ni­ciens — et les Car­tha­gi­nois sont leurs enfants — venaient d’un monde où le bitume était aus­si banal que l’ar­gile. Les Assy­riens employaient le bitume comme mor­tier pour la construc­tion des palais et des rem­parts, et sur­tout pour assu­rer l’é­tan­chéi­té des conduits et des citernes.

Du bitume chaud est employé pour scel­ler les briques de terre cuite dans le mur de Baby­lone, nous dit Héro­dote, et il est aus­si employé pour étan­cher les jar­dins sus­pen­dus de Babylone.

Le maté­riau voya­geait avec les hommes. Les Phé­ni­ciens l’ex­tra­yaient notam­ment de la Mer Morte — le « lac Asphalte », un des anciens noms de la Mer Morte, qui pro­dui­sait du bitume en quan­ti­té, bitume qui déri­vait à la sur­face vers les côtes, exploi­té par les Naba­téens, décou­pé à la sur­face de l’eau depuis des bateaux en roseau. On s’en ser­vait par­tout : pour cal­fa­ter les coques de navires, pour imper­méa­bi­li­ser les toits-ter­rasses, pour join­toyer les pierres de fon­da­tion. Une civi­li­sa­tion fon­dée sur le com­merce mari­time ne pou­vait pas igno­rer cette résine noire qui pro­tège du sel et de la pluie.

À Car­thage, les mai­sons avaient leurs toits plats ouverts vers le ciel. Le sol des mai­sons était revê­tu de pave­ment punique : un béton gris conte­nant des débris de pote­rie et des éclats de marbre blanc. Une fois le seuil fran­chi, on tra­ver­sait un cou­loir ou un ves­ti­bule cou­dé qui menait vers un patio de forme qua­dran­gu­laire, autour duquel s’or­don­naient les chambres, la cui­sine, la salle d’eau. Ces ter­rasses, ces citernes, ces toi­tures plates — toutes les sur­faces en contact avec l’eau — étaient clas­si­que­ment enduites. Et l’en­duit, dans ce monde phé­ni­co-punique, c’é­tait sou­vent le bitume.

Juste avant la des­truc­tion de 146 avant J.-C., le quar­tier était com­po­sé de grandes mai­sons for­mées de deux étages au moins. Des façades hautes, ser­rées les unes contre les autres, enduites de cette sub­stance noire et brillante que le soleil de Tuni­sie ramol­lis­sait l’é­té. Quand le feu a tou­ché les pre­mières d’entre elles, il a trou­vé un com­bus­tible d’exception.

On objec­te­ra, rai­son­na­ble­ment, que les sources antiques ne parlent pas de bitume en tant que cause de l’in­cen­die. Le récit de la prise de Car­thage avait été fait par Polybe, qui en fut le témoin ; il nous est par­ve­nu par l’in­ter­mé­diaire d’Appien.

Appien pré­sente la troi­sième Guerre Punique comme une tra­gé­die pathé­tique. Rome, pro­fi­tant du désastre pro­vo­qué par la guerre entre Car­thage et le roi des Numides, décide secrè­te­ment la des­truc­tion de la cité enne­mie. Les der­niers jours de Car­thage sont décrits dans un tableau apo­ca­lyp­tique. Ni Polybe ni Appien ne s’at­tardent sur la chi­mie de la chose. Ce sont des his­to­riens, pas des archi­tectes, et encore moins des chimistes.

Mais les archéo­logues, eux, ont creu­sé. Les fouilles modernes ont ren­con­tré, en plu­sieurs points du site de Car­thage, l’é­paisse couche de cendres de l’incendie.

Au Céra­mique, près des thermes d’An­to­nin, Gau­ck­ler retrou­va en 1901 les fours de potiers encore pleins des objets dont l’ar­ti­san n’a­vait pu ache­ver la cuis­son : on pré­pa­rait la fête de Démé­ter ; des mil­liers de bou­lets de cata­pulte ont été recueillis, mêlés à des balles de fronde. Une ville sur­prise en train de vivre. On pense à Pom­péi, à ceci près que Pom­péi fut scel­lée par la cendre et que Car­thage fut consu­mée par elle-même.

Pour mesu­rer ce qu’é­tait l’ar­chi­tec­ture punique avant le désastre, il faut aller ailleurs qu’à Car­thage. En dehors de Car­thage, les fouilles effec­tuées à Ker­kouane à par­tir du milieu du XXème siècle ont per­mis, grâce à l’ex­cellent état de conser­va­tion d’une qua­ran­taine de mai­sons mises au jour, de connaître avec pré­ci­sion les dif­fé­rentes com­po­santes de l’ha­bi­tat punique.

La cité punique de Ker­kouane, qui n’a jamais été réoc­cu­pée depuis son aban­don vers le milieu du IIIème siècle avant J.-C., apporte un témoi­gnage excep­tion­nel sur l’ur­ba­nisme phé­ni­co-punique. Il s’a­git de l’u­nique cité punique actuel­le­ment recon­nue en Médi­ter­ra­née, avec des infor­ma­tions sur l’ur­ba­nisme, l’ar­chi­tec­ture domes­tique, les tech­niques et maté­riaux de construc­tion. On peut y lire, dans la pierre et le mor­tier pré­ser­vés, ce que Car­thage a été avant que Sci­pion n’en décide autrement.

Les habi­tants de Ker­kouane uti­li­saient plu­sieurs maté­riaux de construc­tion comme la terre, l’ar­gile, la brique crue, la brique cuite, la pierre brute, la pierre de taille, l’ob­si­dienne, le marbre, le basalte, les métaux, le bois… Des maté­riaux variés, cer­tains inflam­mables, d’autres non. Mais les toi­tures, les enduits, les joints — là où le bitume inter­ve­nait comme imper­méa­bi­li­sant — offraient à un incen­die quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : une flamme qui court sur les sur­faces, qui des­cend des toits vers les murs, qui trans­forme chaque mai­son en torche autonome.

Sci­pion Émi­lien, contem­plant Car­thage en flammes au prin­temps 146, aurait pleu­ré et cité un vers d’Ho­mère sur la chute de Troie. L’his­to­rien Polybe, pré­sent à ses côtés, lui deman­da pour­quoi il pleu­rait. Sci­pion répon­dit : « C’est un grand moment, Polybe, mais j’ai peur ; un pres­sen­ti­ment me dit qu’un jour le même sort sera réser­vé à ma patrie. »

La scène est belle, trop belle peut-être, façon­née après coup par les rhé­teurs. Mais elle dit quelque chose de vrai sur ce que les hommes éprouvent devant les grandes des­truc­tions : une stu­peur qui res­semble à de la recon­nais­sance. Comme si voir brû­ler la ville de l’autre, c’é­tait voir brû­ler toutes les villes.

Trente mille. Cin­quante mille. Les chiffres varient selon les sources. Les sol­dats romains allaient de mai­son en mai­son en exé­cu­tant ou en asser­vis­sant la popu­la­tion, et 50 000 per­sonnes furent réduites en escla­vage. Les autres mou­rurent dans les flammes, ou sous les décombres, ou dans les fosses où les cava­liers romains les pré­ci­pi­taient sans les regarder.

Ce que le bitume a fait, s’il a fait quoi que ce soit, c’est pro­lon­ger l’in­cen­die. Lui don­ner cette durée de dix-sept jours qui dépasse l’en­ten­de­ment. Une ville de pierre et de béton ne brûle pas dix-sept jours sans com­bus­tible. Les bois de char­pente, les meubles, les stocks de mar­chan­dises — tout cela s’é­puise vite. Mais un enduit bitu­meux qui court d’une façade à l’autre, qui couvre les ter­rasses ali­gnées comme des domi­nos sur les pentes de Byr­sa, qui imprègne les joints de chaque pierre posée depuis des géné­ra­tions — voi­là quelque chose qui peut ali­men­ter le feu le temps qu’il fau­dra pour effa­cer une civilisation.

Rayée de la carte, elle ne lais­sa que des ruines, rasée de près jus­qu’aux fondations.

L’hy­po­thèse du bitume n’est pas une cer­ti­tude. C’est une lec­ture maté­rielle d’un fait his­to­rique énorme — dix-sept jours de bra­sier — que per­sonne n’a jamais vrai­ment expli­qué. Elle invite à regar­der l’ar­chi­tec­ture non comme un décor mais comme une chi­mie en attente. Chaque mai­son porte en elle les condi­tions de sa propre destruction.

On pense à cela, par­fois, en mar­chant aujourd’­hui sur la col­line de Byr­sa, au-des­sus de Tunis. Le sol est pier­reux, le vent tiède, les pins para­sols pro­jettent leurs ombres courtes. Rien ne brûle. Rien ne res­semble à Car­thage. C’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’on ne peut pas s’empêcher d’y penser.

Sources livresques

Appien, His­toire romaine, Tome IV, Livre VIII : Le Livre afri­cain, éd. Les Belles Lettres, coll. « Budé », Paris (trad. fran­çaise dis­po­nible). Récit de pre­mière main via Polybe, source prin­ci­pale pour la des­truc­tion de Carthage.

Polybe, His­toires, Livre XXX­VIII — témoi­gnage direct de l’in­cen­die, trans­mis via Appien.

Serge Lan­cel, Car­thage, Fayard, Paris, 1992. Réfé­rence moderne sur la civi­li­sa­tion et l’ar­chéo­lo­gie punique.

Sté­phane Gsell, His­toire ancienne de l’A­frique du Nord, 1918.

M’ha­med Has­sine Fan­tar, Car­thage, la cité punique, CNRS Édi­tions / INA, Tunis.

Read more
La fosse aux cobras — Cha­pitres 9 à 12

La fosse aux cobras — Cha­pitres 9 à 12

La fosse
aux cobras

La fosse aux cobras

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Elizabeth

Elle arri­va un ven­dre­di de février, par la porte vitrée, avec un sac à dos trop gros pour son corps et un car­net Moles­kine ser­ré contre sa poi­trine comme un bou­clier. Une Amé­ri­caine. Trente-deux ans, peut-être trente-trois — Nong avait du mal à don­ner un âge aux farangs, leurs visages vieillis­saient dif­fé­rem­ment, par plaques, par zones, pas de façon uni­forme comme les visages thaïs. Elle avait des che­veux châ­tains atta­chés en queue de che­val, des yeux clairs, cer­nés, le teint d’une femme qui a beau­coup pleu­ré récem­ment ou beau­coup ri, ou les deux, ce qui est la même chose quand on voyage seule depuis assez longtemps.

— Hi, dit-elle à Wan. I have a reser­va­tion. Gilbert.

Wan cher­cha dans le registre. Le registre de l’At­lan­ta était un grand cahier relié en cuir, avec des colonnes manus­crites — nom, natio­na­li­té, date d’ar­ri­vée, date de départ, numé­ro de chambre — rem­plies à l’encre noire par la main appli­quée de Wan. Pas d’or­di­na­teur. Pas de logi­ciel. Charles consi­dé­rait que les ordi­na­teurs étaient des machines de sur­veillance inven­tées par des gens qui ne savaient pas écrire, et que le registre manus­crit, comme le stan­dard télé­pho­nique en baké­lite et le lustre de Bohême, appar­te­nait à un ordre supé­rieur de civi­li­sa­tion qu’il était de son devoir de préserver.

— Room 21, dit Wan. Second floor. Three nights.

L’A­mé­ri­caine mon­ta l’es­ca­lier. Nong la croi­sa sur le palier du pre­mier étage, les bras char­gés de draps. Elles échan­gèrent un sou­rire — le sou­rire mini­mal, le sou­rire de seuil, celui qu’on échange avec les gens qu’on ne connaît pas encore et qu’on ne connaî­tra peut-être jamais. L’A­mé­ri­caine sen­tait le savon bon mar­ché et la fatigue et quelque chose d’autre, une odeur que Nong ne sut pas iden­ti­fier sur le moment — une odeur d’encre, peut-être, ou de papier, l’o­deur des gens qui écrivent beaucoup.

Le soir, Nong la vit au res­tau­rant. Elle man­geait seule, à une petite table près de la fenêtre, un pad thai qu’elle touillait dis­trai­te­ment de la main gauche pen­dant que la main droite écri­vait dans le Moles­kine avec une vitesse effré­née, comme si les mots sor­taient plus vite qu’elle ne pou­vait les attra­per. Nong lui appor­ta un verre d’eau. L’A­mé­ri­caine leva les yeux.

— This place is incre­dible, dit-elle. How long has it been here?

— Fif­ty years, dit Nong.

— Fif­ty years. My God. It’s like step­ping into a time capsule.

Nong ne savait pas ce qu’é­tait un time cap­sule. Elle hocha la tête. L’A­mé­ri­caine retour­na à son écri­ture. Nong retour­na à la cui­sine. Elle pen­sa que cette femme écri­vait comme cer­taines per­sonnes prient — avec urgence, avec néces­si­té, comme si les mots étaient un médi­ca­ment et que le Moles­kine était le seul flacon.

*

Le len­de­main matin, l’A­mé­ri­caine s’ins­tal­la au scrip­to­rium. Elle arri­va à sept heures, avant le petit-déjeu­ner, avec son Moles­kine et un deuxième car­net, plus grand, à spi­rale, et elle écri­vit. Elle écri­vit pen­dant trois heures sans lever la tête, sans boire de café, sans regar­der le lob­by, sans voir les chats, sans entendre Noël Coward sur le tourne-disque, sans rien per­ce­voir de ce qui l’en­tou­rait, absor­bée dans un monde inté­rieur dont Nong ne voyait que la sur­face — une main qui cou­rait sur le papier, un front plis­sé, des lèvres qui bou­geaient en silence.

Klaus, ins­tal­lé à son bureau habi­tuel — le deuxième à par­tir de la gauche —, l’ob­ser­vait avec l’in­té­rêt pro­fes­sion­nel d’un homme qui recon­naît un congé­nère. Deux écri­vains dans le scrip­to­rium, côte à côte, sépa­rés par la cloi­son basse du bureau à cylindre, cha­cun pen­ché sur ses cahiers, cha­cun dans sa bulle, cha­cun pour­sui­vant des fan­tômes dif­fé­rents sur le même papier.

— Elle écrit un livre, dit Klaus à Nong à midi, au bord de la pis­cine, en siro­tant sa Sin­gha. Un livre sur un voyage. L’I­ta­lie, l’Inde, l’In­do­né­sie. Elle cherche Dieu, appa­rem­ment. Ou le bon­heur. Ou les deux.

— Pour­quoi elle cherche Dieu en Asie ? dit Nong.

Elle ne com­pre­nait pas. Il y avait un temple à deux rues d’i­ci — le Wat That Thong, avec son Boud­dha doré de douze mètres et ses moines en robe safran et son odeur d’en­cens qui déri­vait jus­qu’au Soi 2 les jours de vent. Il y avait des temples par­tout. Il y avait des esprits dans chaque arbre, des phi dans chaque mai­son, des nagas dans chaque rivière. Bang­kok était satu­rée de sacré — le sacré suin­tait des murs, mon­tait du sol, tom­bait du ciel avec la pluie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu en Asie. On n’a­vait pas besoin de cher­cher Dieu nulle part. Dieu était là, dans l’a­na­nas qu’on pèle le matin, dans le pla­teau qu’on pose sur le comp­toir, dans le geste qu’on fait et qu’on refait jus­qu’à ce que le geste devienne prière. Les farangs ne com­pre­naient pas ça. Les farangs croyaient que le sacré était quelque part, dans un ash­ram, sur une mon­tagne, au bout d’un voyage. Les farangs ne com­pre­naient pas que le sacré est par­tout, et qu’il est sur­tout là où l’on ne le cherche pas.

— Les Amé­ri­cains, dit Klaus avec un haus­se­ment d’épaules.

Le dimanche, l’A­mé­ri­caine deman­da à Nong de lui mon­trer l’hô­tel. Pas une visite gui­dée — une déam­bu­la­tion, un vaga­bon­dage, la per­mis­sion de traî­ner dans les cou­loirs et de poser des ques­tions. Nong accep­ta, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que l’A­mé­ri­caine avait quelque chose de vul­né­rable, quelque chose de bri­sé et de recol­lé, qui rap­pe­lait à Nong les chats de l’At­lan­ta, ces chats res­ca­pés, ces chats cabos­sés qu’elle nour­ris­sait dans le jardin.

Elles visi­tèrent les chambres vides — les lits étroits, les ven­ti­la­teurs, les per­siennes. Elles des­cen­dirent dans le jar­din — les tor­tues, les fou­gères, les bou­gain­vil­liers. Elles s’ar­rê­tèrent au bord de la pis­cine. L’A­mé­ri­caine pho­to­gra­phia tout avec un petit appa­reil jetable.

— Who lives here? deman­da-t-elle. I mean, real­ly lives here. Not the guests. Who stays?

— Me, dit Nong.

— You live in the hotel?

— Since 1974.

L’A­mé­ri­caine la regar­da avec des yeux ronds. Vingt-huit ans dans le même hôtel. Pour une femme qui avait quit­té son mari, quit­té son pays, quit­té sa vie pour aller cher­cher le sens de l’exis­tence entre Rome, Del­hi et Bali, l’i­dée qu’une autre femme puisse trou­ver ce sens — ou ne pas le cher­cher, ce qui était peut-être la même chose — dans un hôtel art déco au fond d’un soi de Bang­kok, cette idée était soit incom­pré­hen­sible, soit vertigineuse.

— Don’t you ever want to leave? demanda-t-elle.

Nong sou­rit. Le sou­rire minimal.

— Where would I go?

L’A­mé­ri­caine nota quelque chose dans son Moles­kine. Nong ne sut jamais quoi. Peut-être la phrase. Peut-être le sou­rire. Peut-être l’o­deur du fran­gi­pa­nier ou le bleu de la pis­cine ou le bruit du ven­ti­la­teur ou la façon dont la lumière tom­bait sur le damier à tra­vers la porte vitrée. Peut-être rien de tout ça. Peut-être un mot qui n’a­vait aucun rap­port avec Nong, un mot qui appar­te­nait à l’I­ta­lie ou à l’Inde ou à l’In­do­né­sie et qui avait sim­ple­ment choi­si ce moment pour émerger.

Le lun­di matin, l’A­mé­ri­caine fit sa valise, paya sa note en liquide, remer­cia Wan, remer­cia Lung, et s’ar­rê­ta devant Nong dans le lobby.

— Thank you, dit-elle. This place saved me a lit­tle bit.

— Come back, dit Nong. C’é­tait ce qu’elle disait à tous les clients qui par­taient. Come back.

L’A­mé­ri­caine sor­tit. Le taxi l’a­va­la. Nong ne se sou­ve­nait plus de son nom avant la fin de la jour­née. Gil­bert, avait dit Wan. Gil­bert. Ça ne disait rien à Nong. Les noms des farangs glis­saient sur elle comme l’eau sur le car­re­lage de la pis­cine — ils pas­saient, ils s’é­va­po­raient, ils ne lais­saient pas de trace.

Des années plus tard — beau­coup d’an­nées plus tard —, Dao mon­tre­rait à Nong un livre, un livre avec une cou­ver­ture rose et un titre en anglais que Nong ne lirait pas, et Dao dirait : « Pa Nong, cette femme, elle a dor­mi à l’At­lan­ta, tu te sou­viens ? » Et Nong regar­de­rait la pho­to de l’au­teur sur la cou­ver­ture, et elle recon­naî­trait les yeux clairs, les cernes, la queue de che­val, et elle dirait : « Ah oui. L’A­mé­ri­caine qui cher­chait Dieu. » Et Dao dirait : « Elle l’a trou­vé, appa­rem­ment. Le livre s’est ven­du à dix mil­lions d’exem­plaires. » Et Nong hoche­rait la tête et retour­ne­rait peler son ana­nas, parce que dix mil­lions d’exem­plaires, c’é­tait un nombre aus­si abs­trait que le nombre d’é­toiles dans le ciel, et que l’a­na­nas, lui, était concret, et orange, et juteux, et n’a­vait besoin d’au­cun voyage en Inde pour avoir du sens.

Cha­pitre 10 — Le menu du docteur

Mars. La cha­leur chan­gea de registre — elle pas­sa de l’op­pres­sion à l’é­cra­se­ment, de la main posée sur la nuque au genou appuyé sur la poi­trine. L’air était si épais qu’on pou­vait presque le mâcher. Les ven­ti­la­teurs de l’At­lan­ta tour­naient à plein régime, leur bour­don­ne­ment conti­nu for­mant la basse conti­nue de la vie quo­ti­dienne, comme le bour­don d’un orgue qui ne s’ar­rête jamais.

Le Dr. Henn ne des­cen­dait plus.

La der­nière fois qu’il avait posé le pied dans le lob­by, c’é­tait le 3 février — Nong s’en sou­ve­nait parce qu’elle avait chan­gé les orchi­dées ce matin-là, les blanches pour les mauves, et qu’il avait tou­ché une fleur en pas­sant, tou­ché la corolle du bout des doigts, avec une déli­ca­tesse qui ne lui res­sem­blait pas, une déli­ca­tesse de mou­rant, et qu’il avait dit quelque chose — « Schön », peut-être, le mot alle­mand pour beau — avant de remon­ter, len­te­ment, marche après marche, et de ne plus redescendre.

Nong lui mon­tait ses repas. Trois fois par jour. Le plateau.

Le matin : un potage léger — bouillon de pou­let, citron­nelle, gin­gembre, quelques feuilles de coriandre flot­tant à la sur­face comme des nénu­phars minus­cules. Un mor­ceau de pain — du pain blanc, sans croûte, que Nong fai­sait elle-même parce que le bou­lan­ger de Sukhum­vit ne savait pas faire le pain que le doc­teur aimait, un pain mou, sans carac­tère, un pain de nos­tal­gie, le pain de Ber­lin. Un verre d’eau tiède. Pas froide — tiède. Le doc­teur avait tou­jours dit que l’eau froide cho­quait l’es­to­mac et que l’es­to­mac, comme un invi­té, devait être trai­té avec courtoisie.

Le midi : du riz — du riz jas­min, cuit à la vapeur, pur, sans accom­pa­gne­ment, sans sauce, sans rien. Nong posait le bol de riz sur le pla­teau et pen­sait qu’il y avait quelque chose de bou­le­ver­sant dans ce bol — un homme qui avait dîné avec des maha­ra­jas, qui avait ser­vi du cham­pagne à des diplo­mates, qui avait man­gé dans la por­ce­laine fine de l’At­lan­ta des années 50, cet homme man­geait main­te­nant un bol de riz blanc, comme les pay­sans d’I­san, comme la mère de Nong, comme tout le monde, comme per­sonne. Le riz est le grand éga­li­sa­teur. Le riz ne fait pas de dis­tinc­tion entre le chi­miste prus­sien et la femme de chambre. Le riz est le même pour tous, et le doc­teur le man­geait avec les doigts, par­fois, quand il oubliait les cou­verts, quand il oubliait l’An­gle­terre, quand il oubliait l’Al­le­magne, quand il ne res­tait plus que le geste ancien, le geste de l’Inde peut-être, le geste du maha­ra­ja, la main dans le riz.

Le soir : le potage de courge. Tou­jours. Nong ne variait plus. Elle avait essayé, pen­dant les pre­mières semaines, de pro­po­ser autre chose — un cur­ry léger, une soupe de cre­vettes, un bouillon de pois­son —, mais le doc­teur repous­sait tout ce qui n’é­tait pas le potage de courge, repous­sait l’as­siette avec le dos de la main, un geste de refus défi­ni­tif, sans appel, le geste d’un homme qui a réduit sa vie au strict néces­saire et qui ne négo­cie plus. Le potage de courge, c’é­tait tout. Le potage orange, épi­cé au gin­gembre et au cur­cu­ma, velou­té, chaud, ser­vi dans le bol en céra­mique bleue — le même bol depuis les années 70, un bol fêlé, col­lé, dont la fis­sure des­si­nait une ligne de vie sur la paroi.

Nong mon­tait le pla­teau. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième étage — le cou­loir le plus silen­cieux de l’hô­tel, le cou­loir où per­sonne ne logeait plus, le cou­loir que Charles avait fer­mé aux clients pour en faire le quar­tier pri­vé du doc­teur. La porte de la chambre 41. Elle frap­pait — deux coups, tou­jours deux coups, un rythme conve­nu, un signal, la façon dont Nong annon­çait sa pré­sence depuis vingt-sept ans. Par­fois il répon­dait. Par­fois non. Elle entrait quand même.

La chambre était petite — toutes les chambres de l’At­lan­ta étaient petites, c’é­taient des chambres de labo­ra­toire recon­ver­ties, des chambres qui avaient été conçues pour des fla­cons et des éprou­vettes, pas pour des humains, et qui gar­daient quelque chose de cette ori­gine, une aus­té­ri­té de cel­lule, une fonc­tion­na­li­té mona­cale. Le lit, la table de nuit, la lampe, le ven­ti­la­teur, la fenêtre à per­siennes. Sur la table de nuit, un verre d’eau, une paire de lunettes, un livre en alle­mand que le doc­teur ne pou­vait plus lire car ses yeux ne voyaient plus les lettres, mais qu’il gar­dait là comme un com­pa­gnon, un objet fami­lier, une présence.

Et le doc­teur. Assis dans le fau­teuil, près de la fenêtre, en pei­gnoir bleu. Tou­jours la même posi­tion — le corps tour­né vers la lumière, le visage dans l’ombre, les mains posées sur les accou­doirs comme un pha­raon sur son trône. Il ne regar­dait pas par la fenêtre — ses yeux voi­lés ne voyaient plus rien au-delà d’un mètre — mais il tour­nait son visage vers la lumière, ins­tinc­ti­ve­ment, comme les plantes, comme les chats, comme les vieillards qui savent que la lumière est la der­nière chose à laquelle on renonce.

Nong posait le pla­teau sur la table. Elle s’as­seyait sur le bord du lit. Elle ne disait rien. Elle atten­dait. Par­fois il man­geait — une cuille­rée, deux, rare­ment trois. Il por­tait la cuillère à ses lèvres avec une len­teur infi­nie, comme si chaque bou­chée était un acte de cou­rage, un effort de volon­té contre le retrait du corps. Le potage cou­lait par­fois au coin de ses lèvres. Nong essuyait avec la ser­viette. Il ne pro­tes­tait pas. Il avait ces­sé de pro­tes­ter — il avait ces­sé de refu­ser l’aide, ce qui, pour un homme qui avait pas­sé sa vie à refu­ser l’aide, était le signe le plus sûr que quelque chose d’ir­ré­ver­sible était en cours.

Un soir de la mi-mars, il prit la main de Nong.

Ce n’é­tait pas un geste habi­tuel. Le doc­teur ne tou­chait pas les gens — il ne ser­rait pas les mains, il ne don­nait pas d’ac­co­lades, il ne posait pas sa main sur l’é­paule des autres, sauf celle de Jim Thomp­son sur la pho­to de 1964. Le doc­teur main­te­nait autour de lui un péri­mètre de soli­tude phy­sique aus­si strict que les règles de la mai­son. Et pour­tant, ce soir-là, sa main — une main déchar­née, la peau trans­lu­cide, les veines bleues visibles comme des rivières sur une carte —, sa main se posa sur celle de Nong, et Nong ne bou­gea pas.

Il ne dit rien. Ils res­tèrent ain­si un moment — com­bien de temps, Nong ne sau­rait pas le dire, le temps dans cette chambre ne fonc­tion­nait plus comme le temps ailleurs, il était deve­nu un liquide épais, un miel sombre qui s’é­cou­lait au ralen­ti. La lumière du soir tra­ver­sait les per­siennes en lames hori­zon­tales, décou­pant la chambre en tranches alter­nées de clar­té et d’ombre. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Un gecko chan­tait quelque part dans le mur — tok-kae, tok-kae — son cri binaire, répé­ti­tif, obs­ti­né, le métro­nome de la nuit tropicale.

Puis il dit son nom.

— Nong.

Clai­re­ment. Dis­tinc­te­ment. Pas Muk­da. Pas un pré­nom alle­mand. Pas un mot en bouillie. Nong. Son vrai nom, pro­non­cé avec la bonne tona­li­té, le ton des­cen­dant, le ton cor­rect, le ton qu’il avait appris en 1974 quand une fille de dix-huit ans était entrée dans son lob­by avec un sac en toile et un papier griffonné.

— Doc­teur, dit Nong.

Il regar­da son visage. Ses yeux voi­lés la cher­chèrent, la trou­vèrent, se fixèrent sur elle avec une inten­si­té sou­daine, presque dou­lou­reuse, l’in­ten­si­té d’un homme qui sort du brouillard et qui aper­çoit, une seconde, le rivage.

— Danke, dit-il.

Mer­ci.

Puis il fer­ma les yeux, et sa main relâ­cha celle de Nong, et il retour­na dans le brouillard, et Nong res­ta assise sur le bord du lit, immo­bile, la main encore tiède de la sienne, et elle écou­ta le gecko et le ven­ti­la­teur et le gron­de­ment loin­tain de Bang­kok, et elle sut — pas pen­sa, pas devi­na, sut — que c’é­tait la der­nière fois qu’il dirait son nom.

Elle ramas­sa le pla­teau. Le potage était intact. Elle des­cen­dit l’es­ca­lier. Elle tra­ver­sa le lob­by — le damier, le lustre, le cana­pé, les chats. Elle sor­tit dans le jar­din. La nuit était chaude, moite, char­gée d’une odeur de jas­min et de gaz d’é­chap­pe­ment. Les tor­tues dor­maient sur leur rocher. Un chat — Som­chai, le borgne — la sui­vit jus­qu’à l’en­clos, se frot­ta contre ses che­villes, miaula.

Nong s’as­sit sur le banc, près de la pis­cine. La fosse aux cobras. L’eau reflé­tait les étoiles — il y en avait peu, Bang­kok avait trop de lumière pour les étoiles, mais celles qui per­çaient étaient nettes, blanches, indif­fé­rentes. Nong les regar­da. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne pleu­rait jamais. Les femmes d’I­san ne pleurent pas — elles tiennent, comme les arbres, comme les rizières, comme la terre sèche qui attend la mous­son sans se plaindre.

Elle ouvrit la boîte de nour­ri­ture pour chats qu’elle gar­dait sous le banc. Som­chai man­gea. D’autres chats appa­rurent — Piak la blanche, un chat noir sans nom, un cha­ton tigré trou­vé la semaine pré­cé­dente dans le soi, à moi­tié mort de faim, que Nong avait bap­ti­sé Lek, comme sa sœur, parce qu’il était petit et têtu.

Elle les nour­rit tous. Un par un. Avec la patience des gestes qui n’ont pas de fin.

Cha­pitre 11 — Mai

Il mou­rut un mar­di. Nong trou­va cela appro­prié, sans savoir pour­quoi — peut-être parce que le mar­di était le jour du jas­min, et que le jas­min est la fleur des morts en Thaï­lande, la fleur qu’on tresse en guir­landes pour les funé­railles, la fleur blanche qui sent trop bon, la fleur qui couvre l’o­deur de ce qui finit.

Charles l’ap­pe­la à six heures du matin. Pas depuis Bir­min­gham, cette fois. Depuis la chambre 41. Sa voix au télé­phone inté­rieur était par­fai­te­ment maî­tri­sée — pas un trem­ble­ment, pas une fis­sure, pas une note qui s’é­le­vât au-des­sus du registre habi­tuel de l’an­glais d’Ox­ford. On aurait dit qu’il annon­çait la fer­me­ture du res­tau­rant pour tra­vaux, ou un chan­ge­ment dans l’ho­raire du petit-déjeuner.

— Nong. Father has pas­sed. Could you come up, please.

Please. Ce mot-là, dans la bouche de Charles, à cet ins­tant, était la seule fis­sure. Charles ne disait pas please à Nong — il n’é­tait pas impo­li, il n’é­tait jamais impo­li, mais entre eux le please était super­flu, il appar­te­nait au voca­bu­laire des rap­ports for­mels, pas à celui de vingt-sept ans de draps pliés et de pla­teaux mon­tés et d’a­na­nas pelés. Please signi­fiait : je ne sais pas com­ment faire. Please signi­fiait : j’ai besoin de toi. Please signi­fiait : mon père est mort et je suis un homme de cin­quante ans diplô­mé d’Ox­ford et de Cam­bridge et je ne sais pas quoi faire d’un mort.

Nong mon­ta. L’es­ca­lier. Le cou­loir du troi­sième. La porte de la 41, ouverte.

Le Dr. Henn était dans son fau­teuil, près de la fenêtre. Pas dans son lit — dans son fau­teuil. Il était mort comme il avait vécu les der­niers mois, assis, le visage tour­né vers la lumière, les mains sur les accou­doirs. Le pei­gnoir bleu. Les pan­toufles en cuir. Les lunettes rondes sur la table de nuit. Le livre en alle­mand qu’il ne pou­vait plus lire. Le verre d’eau, encore à moi­tié plein. Tout était en ordre. Tout était exac­te­ment comme la veille, et l’a­vant-veille, et tous les jours d’a­vant, sauf que le doc­teur ne res­pi­rait plus, et que cette absence de res­pi­ra­tion ren­dait le silence de la chambre dif­fé­rent — non pas plus pro­fond, mais plus défi­ni­tif, comme la dif­fé­rence entre une pis­cine vide et une pis­cine vidée.

Charles se tenait debout, près du lit, les bras le long du corps. Il avait les yeux secs. Il por­tait un pan­ta­lon de pyja­ma et une che­mise qu’il avait bou­ton­née de tra­vers — trois bou­tons déca­lés d’un cran, un désordre si inha­bi­tuel chez un homme si méti­cu­leux que Nong le remar­qua avant de remar­quer le mort.

— I found him at five thir­ty, dit Charles. He was alrea­dy cold.

Nong s’ap­pro­cha du fau­teuil. Elle regar­da le visage du Dr. Henn. Il était calme — pas pai­sible, pas serein, pas ces mots que les vivants uti­lisent pour appri­voi­ser les morts. Calme. Immo­bile. Absent. Un visage vidé de son habi­tant, un masque posé sur un fau­teuil, et der­rière le masque, rien. Nong avait vu des morts. Dans son vil­lage, à Isan, la mort n’é­tait pas cachée — les morts étaient lavés par les femmes, habillés par les femmes, veillés par les femmes, brû­lés par les moines. La mort fai­sait par­tie du mobi­lier de la vie, comme les chaises, comme les tables, comme les pla­teaux d’argent. On n’en avait pas peur. On la ser­vait, comme on ser­vait le reste.

Elle ajus­ta le col du pei­gnoir. Elle lis­sa les che­veux du doc­teur — de fins che­veux blancs, doux comme des fils de soie, qui s’é­taient ébou­rif­fés pen­dant la nuit, ou pen­dant la mort, car la mort aus­si décoiffe. Elle reti­ra les pan­toufles, les posa côte à côte au pied du fau­teuil. Elle prit le verre d’eau sur la table de nuit, le vida dans le lava­bo de la salle de bain, le rin­ça, le repo­sa. Des gestes. Ses gestes. Les gestes qu’elle connais­sait, les gestes de tou­jours, les gestes qu’elle fai­sait dans cette chambre depuis des mois et qu’elle fai­sait main­te­nant pour la der­nière fois, avec la même pré­ci­sion, la même len­teur, la même atten­tion — parce que le der­nier geste doit être aus­si soi­gné que le pre­mier, parce que le doc­teur, même mort, méri­tait que les choses soient faites correctement.

— I’ll call the hos­pi­tal, dit Charles.

Il sor­tit. Nong l’en­ten­dit des­cendre l’es­ca­lier, chaque marche, le cla­que­ment de ses chaus­sures — il avait mis ses chaus­sures, il s’é­tait habillé, il s’é­tait recom­po­sé. Charles fonc­tion­nait ain­si : face à l’ef­fon­dre­ment, il se bou­ton­nait. Face au chaos, il rédi­geait un pro­to­cole. Nong savait qu’il rédi­ge­rait quelque chose — un com­mu­ni­qué, un texte, une notice nécro­lo­gique. Charles écri­rait la mort de son père comme il avait écrit le menu du res­tau­rant, avec des anno­ta­tions, des réfé­rences, des notes de bas de page. Et ce serait sa façon de pleurer.

*

Nong chan­gea les draps. Elle ne savait pas pour­quoi — le doc­teur n’a­vait pas dor­mi dans le lit, il était mort dans le fau­teuil, les draps étaient propres. Mais elle chan­gea les draps. Elle reti­ra la housse, la taie d’o­reiller, le drap du des­sous. Elle les plia. Elle en mit des neufs — ami­don­nés, blancs, pliés en trois. Elle bor­da les coins avec la pré­ci­sion géo­mé­trique que le doc­teur exi­geait, les coins en enve­loppe, les angles à qua­rante-cinq degrés, le drap ten­du comme une peau de tam­bour. Puis elle refit le lit, et le lit refait avait l’air d’un lit qui attend quel­qu’un, un lit prêt, un lit ouvert, et Nong sut que per­sonne ne dor­mi­rait plus dans ce lit, que cette chambre res­te­rait vide, que Charles la fer­me­rait et qu’elle devien­drait un sanc­tuaire, un mau­so­lée, une chambre fan­tôme au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Elle des­cen­dit.

Le lob­by. Six heures qua­rante-cinq du matin. La lumière tra­ver­sait la porte vitrée et frap­pait le damier en dia­go­nale, comme chaque matin, exac­te­ment comme chaque matin. Les car­reaux blancs brillaient. Les car­reaux noirs absor­baient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, ses pen­de­loques de cris­tal cap­tant la lumière et la frag­men­tant en minus­cules arcs-en-ciel sur le mur oppo­sé — un phé­no­mène que Nong connais­sait par cœur et qui ne se pro­dui­sait qu’entre six heures trente et sept heures, quand le soleil était à l’angle exact, et qui durait une demi-heure, pas plus, avant que le soleil mon­tât trop haut et que les arcs-en-ciel dis­pa­russent comme des fan­tômes au matin.

Nong s’as­sit sur le cana­pé rond.

C’é­tait la pre­mière fois. En vingt-sept ans, elle ne s’é­tait jamais assise sur le cana­pé rond. Le cana­pé rond était le ter­ri­toire des clients, le trône cen­tral du lob­by, le cœur de l’At­lan­ta. Nong pas­sait à côté, Nong le net­toyait, Nong en reti­rait les poils de chat et les miettes de bis­cuit, mais Nong ne s’as­seyait pas des­sus. S’as­seoir sur le cana­pé, c’é­tait fran­chir une ligne, la ligne invi­sible qui sépa­rait ceux qui ser­vaient de ceux qui étaient ser­vis, et Nong n’a­vait jamais fran­chi cette ligne, parce que la ligne, comme les règles du doc­teur et les mémo­ran­dums de Charles, fai­sait par­tie de la struc­ture, de l’ar­chi­tec­ture intime de ce lieu.

Mais ce matin, elle s’assit.

Le cuir était froid. Le cuir était doux. Le cuir sen­tait le vieux — le vieux cuir, la vieille pous­sière, le vieux temps. Nong posa ses mains à plat sur les cous­sins, de chaque côté de ses cuisses, et elle sen­tit sous ses paumes les creux lais­sés par des mil­liers de corps — les diplo­mates, les stars de ciné­ma, la Reine Mère, les hip­pies, les GIs, les back­pa­ckers, les écri­vains, les jour­na­listes, les uni­ver­si­taires néer­lan­dais, tous ces corps qui s’é­taient assis exac­te­ment ici, qui avaient lais­sé leur empreinte dans le cuir, et dont il ne res­tait rien, rien que cette usure, cette dou­ceur, cette mémoire de peau.

Les chats vinrent. Som­chai d’a­bord, le borgne, qui sau­ta sur le cana­pé et se lova contre la cuisse de Nong avec l’au­to­ri­té d’un être qui sait que ce moment est le sien. Puis Piak, la blanche, qui mon­ta sur l’ac­cou­doir et s’ins­tal­la en sphinx. Puis le noir sans nom, qui res­ta sur le sol, à ses pieds, les yeux mi-clos. Puis Lek, le cha­ton, qui esca­la­da le cana­pé en grif­fant le cuir — un bruit que Charles aurait trou­vé into­lé­rable et que Nong trou­va, ce matin-là, parfait.

Le stan­dard télé­pho­nique son­na. Le bour­don­ne­ment ancien, le gré­sille­ment de baké­lite, le bruit d’un monde qui n’exis­tait plus et qui conti­nuait de fonc­tion­ner par la seule force de l’ha­bi­tude. Wan n’é­tait pas encore arri­vée. Nong ne se leva pas. Le télé­phone son­na trois fois, quatre fois, cinq fois, puis s’ar­rê­ta. Puis son­na de nouveau.

Nong se leva. Elle alla décrocher.

— Atlan­ta Hotel, good morning.

— Yes, hel­lo, this is Pie­ter van den Berg. I am cal­ling from Amster­dam. I would like to book my usual room, please. For Octo­ber. Room 28. My wife and I have been coming since 1990.

Nong ouvrit le registre. Elle prit le sty­lo. Elle ins­cri­vit le nom — van den Berg — dans la colonne, à l’encre noire, avec l’é­cri­ture appli­quée qu’elle avait apprise en regar­dant Wan, une écri­ture de ser­vante, une écri­ture sans pré­ten­tion, une écri­ture qui ne dit rien d’autre que ce qu’elle doit dire.

— Room 28. Octo­ber. I have noted it, Mr. van den Berg.

— Thank you. And how is Dr. Henn?

Nong regar­da le lob­by. Le damier. Le lustre. Les chats sur le cana­pé. Le fau­teuil vide du doc­teur, près de la récep­tion, celui dans lequel il lisait le Bang­kok Post, celui dans lequel il l’a­vait regar­dée pour la pre­mière fois en 1974, par-des­sus ses lunettes rondes.

— Same same, dit Nong.

Elle rac­cro­cha. Elle retour­na dans la cui­sine. Elle prit l’a­na­nas. Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le jus. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle qui grin­çait. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau d’argent, à côté de la ser­viette pliée en tri­angle, et elle por­ta le pla­teau jus­qu’à la récep­tion, et elle le posa sur le comp­toir, comme chaque matin, comme tou­jours, comme avant.

Cha­pitre 12 — Le damier

Juin. La mous­son revint. Elle revint comme chaque année, sans pré­ve­nir et sans sur­prendre — un ciel qui s’é­pais­sit, une pres­sion qui tombe, un silence d’une seconde, puis le fra­cas. La pluie de Bang­kok n’est pas une pluie. C’est un mur. Un mur d’eau ver­ti­cale qui s’a­bat sur la ville et la trans­forme, en vingt minutes, en archi­pel. Les rues deviennent des rivières. Les trot­toirs deviennent des berges. Les taxis deviennent des barques. Et l’At­lan­ta, au fond de son soi, der­rière ses portes vitrées et ses murs de béton et son jar­din tro­pi­cal, l’At­lan­ta devient une île.

Nong aimait la mous­son. Elle ne l’a­vait jamais dit à per­sonne, mais elle l’ai­mait. Elle aimait le bruit de l’eau sur le toit — un rou­le­ment conti­nu, pro­fond, qui cou­vrait tous les autres bruits, les klaxons, les moteurs, les basses de Nana Pla­za, et qui lais­sait l’hô­tel dans une soli­tude sonore, une bulle de vacarme blanc. Elle aimait l’o­deur — cette odeur de terre mouillée, de béton lavé, de feuilles écra­sées, une odeur de renou­veau, l’o­deur qu’a le monde quand il se net­toie. Elle aimait le spec­tacle de l’eau qui mon­tait dans le soi, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et qui s’ar­rê­tait — elle s’ar­rê­tait tou­jours — juste avant le seuil de la porte vitrée, comme si un pacte tacite exis­tait entre la mous­son et l’At­lan­ta, un accord ances­tral : tu peux tout inon­der, mais pas ici.

Un mois avait pas­sé depuis la mort du doc­teur. Charles avait rédi­gé la notice nécro­lo­gique — trois pages, tapées à la machine, sur du papier à en-tête de l’At­lan­ta, avec une police de carac­tères que Nong ne connais­sait pas et que Charles appe­lait « Gara­mond, the only civi­li­sed type­face ». La notice avait été enca­drée et accro­chée dans le lob­by, entre la porte du scrip­to­rium et le stan­dard télé­pho­nique. Elle disait que le Dr. Max Henn, fon­da­teur de l’At­lan­ta Hotel, était décé­dé le 14 mai 2002 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, et qu’il serait « remem­be­red for his monu­men­tal strength of cha­rac­ter, his unwillin­gness to suf­fer fools and crooks glad­ly and his abi­li­ty to get things done when chea­ting, sloth and fol­ly were all around him ». Nong avait lu la notice. Elle avait com­pris cer­tains mots — strength, cha­rac­ter, fools. Elle n’a­vait pas com­pris crooks, ni sloth, ni fol­ly, mais elle avait sen­ti, dans le rythme de la phrase, dans sa cadence mar­te­lée, la colère de Charles, la colère d’un fils qui écrit pour son père les mots que son père aurait écrits lui-même s’il avait pu, les mots durs, les mots fiers, les mots de quel­qu’un qui ne par­donne pas au monde d’être ce qu’il est.

Klaus était par­ti. Il avait fait sa valise le len­de­main de la mort, comme un homme qui sait que l’his­toire qu’il était venu cher­cher vient de se ter­mi­ner et qu’il n’y a plus rien à gla­ner. Il avait ser­ré la main de Nong — une poi­gnée de main ferme, sèche, de jour­na­liste qui dit au revoir sans sen­ti­men­ta­lisme —, il avait glis­sé un billet de mille bahts dans la poche de son tablier, et il avait dit : « Prends soin de la fosse aux cobras. » Nong avait hoché la tête. Klaus avait pris son taxi. Ses cahiers Clai­re­fon­taine étaient pleins. Son livre ne serait peut-être jamais écrit — les livres des jour­na­listes sont sou­vent des livres pro­mis, pas des livres tenus —, mais les cahiers exis­taient, quelque part, dans un appar­te­ment de Munich ou de Ber­lin, et dans ces cahiers, il y avait des mor­ceaux de l’At­lan­ta, des mor­ceaux de Max Henn, des mor­ceaux de Nong, pré­ser­vés dans l’encre comme des insectes dans l’ambre.

Mar­ga­ret était encore là. Elle avait pro­lon­gé son séjour — trois semaines étaient deve­nues quatre, quatre étaient deve­nues cinq. Elle ne disait pas pour­quoi. Nong ne deman­dait pas. Elles avaient repris leur rou­tine — le matin, Mar­ga­ret au bord de la pis­cine, son roman de poche, son tran­sat numé­ro trois. La mangue en héris­son. Le silence par­ta­gé. Mais quelque chose avait chan­gé dans la qua­li­té de ce silence — il était plus lourd, plus plein, char­gé de la pré­sence de l’ab­sent, de la place vide du doc­teur sur le cana­pé rond, de la chaise vide à la table du res­tau­rant, de la chambre 41 fer­mée à clé au bout du cou­loir du troi­sième étage.

Un après-midi, Mar­ga­ret dit à Nong :

— He was lucky, you know. To have you.

Nong ne répon­dit pas. La chance n’a­vait rien à voir avec ce qui les liait, elle et le doc­teur. La chance est un mot de joueur, un mot de hasard, et rien dans la vie de Nong n’a­vait rele­vé du hasard — tout avait rele­vé de la répé­ti­tion, de l’en­tê­te­ment, de ce geste quo­ti­dien recom­men­cé chaque matin à l’aube, le cou­teau dans l’a­na­nas, la spi­rale, les trois gla­çons, le pla­teau, le damier, le lustre, l’es­ca­lier, la chambre, le potage, la ser­viette, les draps, les fleurs, les chats, encore et encore et encore, jus­qu’à ce que le geste devienne le sens, jus­qu’à ce que la répé­ti­tion devienne l’a­mour, ou quelque chose qui y res­semble assez pour qu’on ne fasse plus la différence.

— Thank you, Mar­ga­ret, dit Nong.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle disait mer­ci à un client. En vingt-huit ans. Mer­ci. Le mot sor­tit de sa bouche comme un caillou long­temps rete­nu — petit, dur, inat­ten­du. Mar­ga­ret le reçut sans rien dire. Elle remit ses lunettes de soleil. Elle rou­vrit son livre. Le mar­tin-pêcheur se posa sur le bou­gain­vil­lier, res­ta une seconde, repartit.

*

Dao vint un dimanche. Le der­nier dimanche de juin. La mous­son bat­tait son plein — le soi était inon­dé, l’eau mon­tait jus­qu’aux che­villes, et Dao arri­va en ôtant ses bas­kets et en mar­chant pieds nus dans l’eau brune, son casque de scoo­ter sous le bras, trem­pée, riant, le Nokia pro­té­gé dans un sac en plas­tique. Elle avait l’air d’un pois­son qui rentre chez lui.

Elle trou­va Nong dans le jar­din, sous l’auvent de tôle, en train de nour­rir les chats. La pluie tam­bou­ri­nait sur la tôle avec un vacarme de machine à coudre géante. Les pal­miers pliaient sous le vent. La pis­cine débor­dait — l’eau de pluie se mêlait à l’eau chlo­rée, la sur­face était cri­blée d’im­pacts, vivante, fré­mis­sante, comme une peau qui frissonne.

— Pa Nong, dit Dao.

Nong leva les yeux. Dao était debout sous la pluie, sans cher­cher à s’a­bri­ter, les che­veux pla­qués sur le visage, le t‑shirt de Chu­la­long­korn col­lé à la peau. Elle ne sou­riait pas. Elle ne fai­sait pas de remarque moqueuse sur les chats, sur l’ab­sence d’as­cen­seur, sur les savons, sur le mémo­ran­dum de Charles. Elle se tenait là, debout, sous la pluie, et elle regar­dait sa tante avec une expres­sion que Nong ne lui connais­sait pas — une expres­sion de gra­vi­té, de recon­nais­sance, de com­pré­hen­sion tar­dive, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient de sai­sir quelque chose qui était sous ses yeux depuis tou­jours et qu’elle n’a­vait jamais vu.

— J’ai appris, pour le doc­teur, dit Dao.

— Oui.

— Ça va, Pa Nong ?

— Ça va.

Dao s’as­sit sous l’auvent. Elle posa son casque. Elle regar­da les chats man­ger. Som­chai, Piak, le noir, Lek, et trois autres que Nong avait recueillis depuis jan­vier — des chats du soi, des chats de la mous­son, des chats de per­sonne deve­nus des chats de l’At­lan­ta. Dao ne dit rien. Elle regar­da. Elle écou­ta la pluie. Elle sen­tit l’o­deur du chlore et du fran­gi­pa­nier et de la terre mouillée. Et elle ne sor­tit pas son téléphone.

Elles res­tèrent assises côte à côte, la tante et la nièce, sous la tôle, dans le vacarme de la mous­son, avec les chats à leurs pieds et la pis­cine qui débor­dait et le jar­din qui ployait et l’hô­tel gris qui se dres­sait der­rière elles, mas­sif, têtu, inchan­gé, un bloc de béton et de mémoire plan­té au fond d’un soi de Sukhum­vit comme un récif dans la mer.

*

Le len­de­main matin, Nong se leva à cinq heures qua­rante-cinq. Comme chaque matin. Elle enfi­la sa tenue — la blouse bleue, le pan­ta­lon noir, les pieds nus. Elle tra­ver­sa le cou­loir du per­son­nel, pas­sa devant la chambre de Wan, qui dor­mait encore, pas­sa devant la réserve, entra dans la cuisine.

L’a­na­nas. Rat­cha­bu­ri. Petit, dense, chair presque orange.

Elle le pela. En spi­rale. Les yeux, un par un, avec la pointe du cou­teau. Le presse-agrumes alle­mand. La mani­velle. Le jus — épais, mous­seux, d’un jaune presque indé­cent. Le linge. Le verre à pied ébré­ché. Trois glaçons.

Elle posa le verre sur le pla­teau. La ser­viette pliée en tri­angle. Elle sou­le­va le pla­teau — il n’é­tait pas en argent, il n’a­vait jamais été en argent, mais il était le pla­teau d’argent, et il le serait tou­jours, parce que le Dr. Henn l’a­vait dit, et que ce que le Dr. Henn avait dit ne mou­rait pas.

Elle tra­ver­sa le lobby.

La lumière du matin entrait par les portes vitrées. Le damier brillait. Les car­reaux blancs cap­taient la lumière. Les car­reaux noirs la gar­daient. Le lustre de Bohême pen­dait, immo­bile, et les pre­mières lueurs du soleil tou­chaient ses pen­de­loques, et les arcs-en-ciel minus­cules appa­rais­saient sur le mur, comme chaque matin entre six heures trente et sept heures, ponc­tuels, fidèles, éphémères.

Les chats dor­maient sur le cana­pé rond. Som­chai contre la cuisse de bronze du bas­set en sta­tue. Piak sur l’ac­cou­doir. Lek lové dans le creux du cous­sin cen­tral, à la place exacte où le Dr. Henn s’asseyait.

La notice nécro­lo­gique était accro­chée au mur, dans son cadre doré. Le stan­dard télé­pho­nique bour­don­nait. Le scrip­to­rium atten­dait, avec ses bureaux à cylindre et son papier à lettres et ses crayons taillés. Le tourne-disque était fer­mé — Nong l’ou­vri­rait plus tard, elle met­trait Noël Coward, comme tou­jours, parce que Charles avait dit Noël Coward et que ce que Charles disait avait force de loi, même quand Charles était à Birmingham.

Nong posa le pla­teau sur le comp­toir de la récep­tion. Elle redres­sa le vase d’or­chi­dées — lun­di, orchi­dées blanches. Elle essuya une trace de pous­sière sur le comp­toir. Elle ajus­ta le registre.

Puis elle se tint debout, au milieu du lob­by, sur le damier noir et blanc.

Elle était exac­te­ment au centre. Un pied sur un car­reau noir, un pied sur un car­reau blanc. L’é­qui­libre. La lisière. Le seuil entre deux mondes — celui d’a­vant et celui d’a­près, celui du doc­teur et celui de Charles, celui de 1952 et celui de 2002, celui des cobras et celui des chats, celui des diplo­mates et celui des back­pa­ckers, celui de l’hé­roïne et celui du jasmin.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Bang­kok com­men­çait à gron­der au-delà du soi — les pre­miers moteurs, les pre­miers klaxons, les pre­miers ven­deurs de nouilles avec leur cla­quette de bam­bou. Le Sky­train pas­sait quelque part au-des­sus, un mur­mure élec­trique, le son du monde nou­veau qui glis­sait au-des­sus du monde ancien sans le toucher.

Un chat pas­sa. Lek. Il tra­ver­sa le damier en dia­go­nale, ses pattes silen­cieuses posées alter­na­ti­ve­ment sur le noir et le blanc, avec l’as­su­rance d’un être qui ne fait aucune dif­fé­rence entre les deux, qui n’a jamais fait aucune dif­fé­rence, qui ne sait même pas que les car­reaux sont de deux cou­leurs, parce que les chats voient le monde comme il est, pas comme on l’a peint.

Nong le regar­da pas­ser. Elle sou­rit. Le sou­rire mini­mal, le sou­rire d’I­san, le sou­rire qui n’at­teint les yeux que lors­qu’il est vrai. Puis elle ajus­ta sa blouse, redres­sa ses épaules, et retour­na dans la cui­sine pré­pa­rer le petit-déjeu­ner, parce que les clients allaient des­cendre, et que les clients avaient faim, et que l’At­lan­ta — cet endroit impro­bable, absurde, magni­fique, ce labo­ra­toire à ser­pents deve­nu hôtel, cette fosse aux cobras deve­nue pis­cine, ce bloc de béton deve­nu sanc­tuaire — l’At­lan­ta continuait.

L’hô­tel respirait.

Read more