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Le bichon de l’Hô­tel Paříž — MERCREDI

Le bichon de l’Hô­tel Paříž — MERCREDI

Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Mer­cre­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle fait la connais­sance de son homo­logue tchèque, déve­loppe une théo­rie auda­cieuse impli­quant le tra­fic inter­na­tio­nal de bichons, et assiste à un concert qui tourne mal

La nuit du mar­di au mer­cre­di fut, pour l’ins­pec­teur Pru­nelle, l’une des plus agi­tées de sa car­rière — ce qui n’est pas peu dire, quand on sait qu’il avait un jour pas­sé qua­rante-huit heures consé­cu­tives à sur­veiller un sus­pect qui s’é­tait avé­ré être, en fin de compte, le propre beau-frère du com­mis­saire divi­sion­naire, lequel n’a­vait rien à se repro­cher sinon une pas­sion cou­pable pour les courses de lévriers et une maî­tresse dans le qua­tor­zième arrondissement.

À vingt-deux heures quinze, immé­dia­te­ment après l’an­nonce de la seconde dis­pa­ri­tion de Sis­si, Pru­nelle avait orga­ni­sé une fouille sys­té­ma­tique de l’hô­tel, mobi­li­sant pour ce faire le per­son­nel de nuit, qui com­pre­nait : un veilleur de nuit som­nolent pré­nom­mé Jaro­slav, qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de s’en­dor­mir debout dès qu’on ces­sait de lui par­ler ; une femme de ménage pré­nom­mée Vlas­ta, qui ne tra­vaillait que la nuit parce qu’elle était per­sua­dée — à tort ou à rai­son — que la lumière du jour lui don­nait des migraines ; et Pepík, qui avait pro­lon­gé son ser­vice de sa propre ini­tia­tive pour assis­ter l’ins­pec­teur fran­çais dans ses investigations.

La fouille avait duré trois heures.

On avait explo­ré la cave (où Sis­si avait été retrou­vée l’a­près-midi), les gre­niers (où l’on ne trou­va que des malles aban­don­nées par des clients oubliés depuis des décen­nies), les cui­sines (où le chef, réveillé en sur­saut, avait mena­cé Pru­nelle d’un cou­teau à désos­ser avant de com­prendre de quoi il s’a­gis­sait), les chambres de ser­vice (où l’on décou­vrit que la stan­dar­diste, Made­moi­selle Horáč­ková, tri­co­tait des chaus­settes pen­dant ses heures de tra­vail, infor­ma­tion qui n’a­vait aucun rap­port avec l’en­quête mais que Pru­nelle consi­gna men­ta­le­ment au cas où), la buan­de­rie, la chauf­fe­rie, les pla­cards à balais, les toi­lettes de chaque étage, et même le bureau de Mon­sieur Novák (avec sa per­mis­sion réticente).

On n’a­vait pas trou­vé Sissi.

On n’a­vait pas trou­vé non plus le moindre indice de son pas­sage, la moindre trace de ses pattes, le moindre poil blanc sur un tapis ou un cous­sin. C’é­tait comme si le bichon s’é­tait vola­ti­li­sé, dis­sous dans l’air pra­gois, aspi­ré par quelque dimen­sion paral­lèle acces­sible aux seuls chiens de race et aux esprits frappeurs.

Vers une heure du matin, épui­sé mais refu­sant de l’ad­mettre, Pru­nelle avait rega­gné sa chambre où il avait pas­sé le reste de la nuit à écha­fau­der des théo­ries de plus en plus extravagantes.

À deux heures, il en était arri­vé à la conclu­sion que Sis­si était trans­por­tée hors de l’hô­tel par un com­plice, puis rame­née, puis re-trans­por­tée, selon un sché­ma com­plexe des­ti­né à semer la confu­sion dans l’es­prit des enquê­teurs — c’est-à-dire dans son esprit à lui.

À trois heures, il avait ajou­té à ce scé­na­rio l’hy­po­thèse d’un pas­sage secret, un tun­nel peut-être, reliant l’Ho­tel Paris à un immeuble voi­sin, par lequel le ou les mal­fai­teurs fai­saient tran­si­ter l’animal.

À quatre heures, il avait envi­sa­gé la pos­si­bi­li­té que Sis­si fût en réa­li­té deux chiens iden­tiques, voire trois, qui se relayaient pour créer l’illu­sion d’un seul ani­mal appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant à volonté.

À cinq heures, il s’é­tait endor­mi tout habillé sur son lit, sa montre gous­set posée sur son ventre comme un talis­man pro­tec­teur, et avait rêvé qu’il pour­sui­vait un bichon géant à tra­vers les rues de Prague, un bichon de la taille d’un élé­phant qui par­lait hon­grois avec l’ac­cent de la com­tesse et qui se moquait de lui en aboyant des insultes multilingues.

Il s’é­tait réveillé à neuf heures, cour­ba­tu­ré, mal rasé, le binocle impri­mé sur la joue gauche, et d’une humeur massacrante.

Le petit déjeu­ner, pris dans un état de som­nam­bu­lisme avan­cé, n’a­mé­lio­ra pas son humeur.

Le café était froid, les crois­sants n’é­taient pas des vrais crois­sants mais ces ersatz d’Eu­rope cen­trale qu’on appelle « rohlí­ky » et qui res­semblent à des crois­sants comme un caniche res­semble à un loup, et le ser­veur, qui n’é­tait pas le même que la veille, ne par­lait pas un mot de fran­çais et com­mu­ni­quait par gestes, ce qui don­na lieu à une série de mal­en­ten­dus dont le plus mémo­rable fut la livrai­son, à la table de l’ins­pec­teur, d’une assiette de harengs mari­nés qu’il n’a­vait abso­lu­ment pas commandée.

Il était en train de contem­pler les harengs avec une expres­sion de dégoût rési­gné quand une voix s’a­dres­sa à lui en français :

« Ins­pec­teur Pru­nelle, je présume ? »

Pru­nelle leva les yeux.

Devant lui se tenait un homme d’une tren­taine d’an­nées, de taille moyenne, vêtu d’un cos­tume gris un peu éli­mé mais propre, coif­fé d’un cha­peau mou qu’il tenait à la main, et doté d’un visage si par­fai­te­ment ordi­naire qu’on l’au­rait oublié cinq minutes après l’a­voir vu. Ses yeux, d’un gris-vert indé­fi­nis­sable, expri­maient une las­si­tude tran­quille, comme celle d’un homme qui a depuis long­temps renon­cé à s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

« C’est moi », confir­ma Pru­nelle avec méfiance. « Et vous êtes ? »

« Ins­pec­teur Vojtěch Kra­to­chvíl, de la police de Prague. »

Il pro­non­ça son nom d’une manière qui le ren­dait à peu près intel­li­gible — quelque chose comme « Voï-tyèkh Kra-to-khvil » — mais Pru­nelle, dont l’o­reille n’é­tait pas exer­cée aux sub­ti­li­tés pho­né­tiques de la langue tchèque, n’en retint que la pre­mière syllabe.

« Voï… ? »

« Kra­to­chvíl. Vous pou­vez m’ap­pe­ler sim­ple­ment Kra­to­chvíl, si vous pré­fé­rez. Ou ins­pec­teur. Ou même rien du tout, je ne suis pas susceptible. »

Il s’as­sit en face de Pru­nelle sans y avoir été invi­té, posa son cha­peau sur la table, et fit signe au ser­veur de lui appor­ter un café.

« On m’a infor­mé de votre pré­sence à Prague », conti­nua-t-il avec une décon­trac­tion qui fri­sait l’in­so­lence. « Et de votre enquête sur la dis­pa­ri­tion d’un chien. »

« Ce n’est pas seule­ment une affairrrre de chien ! » pro­tes­ta Pru­nelle, piqué au vif. « C’est une affairrrre bien plus vaste ! Un rrré­seau crrr­ri­mi­nel ! Un trr­ra­fic interrrnational ! »

Kra­to­chvíl hocha la tête avec une expres­sion qui pou­vait être de l’in­té­rêt poli ou de l’a­mu­se­ment dissimulé.

« Vrai­ment ? Racon­tez-moi ça. »

Et Pru­nelle, trop heu­reux de trou­ver enfin une oreille atten­tive — ou du moins pré­sente —, se lan­ça dans un expo­sé détaillé de sa théorie.

Il par­la de Fer­nand Mirocle, l’es­croc pari­sien, qui avait selon toute vrai­sem­blance éta­bli son quar­tier géné­ral à Prague pour échap­per à la jus­tice fran­çaise. Il par­la du vol de Sis­si, qui n’é­tait évi­dem­ment pas un simple vol de chien mais un élé­ment d’un com­plot plus vaste, peut-être lié au tra­fic inter­na­tio­nal de bichons de race, peut-être à une opé­ra­tion d’es­pion­nage uti­li­sant les ani­maux de com­pa­gnie comme cou­ver­ture. Il par­la de Vic­tor Lazare, le mys­té­rieux Belge, dont le com­por­te­ment trop calme et les réponses trop par­faites tra­his­saient une impli­ca­tion cer­taine dans l’af­faire. Il par­la du pas­sage secret qu’il soup­çon­nait d’exis­ter quelque part dans l’hô­tel. Il par­la des deux ou trois Sis­si inter­chan­geables. Il par­la pen­dant vingt minutes sans reprendre son souffle, de plus en plus exal­té à mesure qu’il dérou­lait le fil de ses déduc­tions, et conclut par une affir­ma­tion péremptoire :

« Tout se tient, ins­pec­teurrrr Krr­ra­to… Krr­ra­toch… Mon cher col­lègue. Tout se tient parrrfaitement. »

Kra­to­chvíl, qui avait écou­té ce mono­logue sans l’in­ter­rompre, siro­tant son café avec la pla­ci­di­té d’un boud­dha pra­gois, res­ta silen­cieux quelques secondes après que Pru­nelle eut terminé.

Puis il dit :

« C’est une théo­rie très… complète. »

« N’est-ce pas ? » s’ex­cla­ma Pru­nelle, ravi.

« Très com­plète », répé­ta Kra­to­chvíl. « Il n’y manque qu’une chose. »

« Laquelle ? »

« Les preuves. »

Ce mot tom­ba comme un cou­pe­ret. Pru­nelle ouvrit la bouche pour pro­tes­ter, mais Kra­to­chvíl leva la main pour l’interrompre.

« Ne vous mépre­nez pas, col­lègue. Je ne dis pas que votre théo­rie est fausse. Je dis sim­ple­ment qu’elle n’est pas prou­vée. Or, dans mon métier — et je sup­pose que c’est la même chose dans le vôtre —, on ne peut pas arrê­ter quel­qu’un sur la base d’une théo­rie, aus­si sédui­sante soit-elle. Il faut des preuves. Des témoi­gnages. Des indices maté­riels. Des aveux, si possible. »

« Mais j’ai des témoi­gnages ! » pro­tes­ta Pru­nelle. « Le jeune chas­seurrrr, Pepík, a vu un homme sorrrr­tir de la suite de la comtesse ! »

« Un homme dont il n’a vu que le dos, et qu’il n’a pas for­mel­le­ment iden­ti­fié. Ce n’est pas suf­fi­sant pour une arrestation. »

« Et Vic­tor Lazarrrre ? Son com­por­te­ment est clai­re­ment suspect ! »

« Sus­pect aux yeux de qui ? Vous l’a­vez inter­ro­gé. Il a répon­du à vos ques­tions. Il n’a rien fait d’illé­gal, à ma connaissance. »

« Il m’ob­serrrve ! Je le sens ! »

Kra­to­chvíl sou­pi­ra — un sou­pir dis­cret, presque imper­cep­tible, mais qui en disait long sur son opi­nion des méthodes de son col­lègue français.

« Ins­pec­teur Pru­nelle », dit-il avec une patience qui sem­blait lui coû­ter un effort consi­dé­rable, « je suis venu vous pro­po­ser mon aide. La police de Prague est à votre dis­po­si­tion pour toute enquête légi­time sur le ter­ri­toire tché­co­slo­vaque. Mais je dois vous mettre en garde : vous ne pou­vez pas arrê­ter des gens sur la base de vos intui­tions. Vous ne pou­vez pas fouiller des chambres sans man­dat. Vous ne pou­vez pas accu­ser des clients d’hô­tel sans preuves tan­gibles. Si vous le faites, vous aurez des ennuis. Et moi aus­si, par ricochet. »

Pru­nelle se ren­fro­gna. Il n’ai­mait pas qu’on lui fasse la leçon, sur­tout par un ins­pec­teur étran­ger dont il était inca­pable de pro­non­cer le nom.

« Je sais ce que je fais », marmonna-t-il.

« J’en suis per­sua­dé », dit Kra­to­chvíl sans la moindre convic­tion. « En atten­dant, si vous avez besoin de quoi que ce soit — un inter­prète, des infor­ma­tions sur un sus­pect, un accès aux archives de la police —, n’hé­si­tez pas à me contac­ter. Je serai au com­mis­sa­riat cen­tral, rue Bartolomějská. »

Il se leva, remit son cha­peau, et ten­dit à Pru­nelle une carte de visite sur laquelle était impri­mé son nom, son grade et son adresse professionnelle.

« Bonne chance, col­lègue », dit-il. « Et si vous retrou­vez le chien, faites-le-moi savoir. J’aime les his­toires qui finissent bien. »

Et il sor­tit du café, lais­sant Pru­nelle seul avec ses harengs mari­nés et sa digni­té froissée.

La mati­née qui sui­vit cette ren­contre fut consa­crée à ce que Pru­nelle appe­lait « le tra­vail de ter­rain », c’est-à-dire à errer dans l’hô­tel en espé­rant tom­ber sur un indice, un témoin pro­vi­den­tiel, ou mieux encore, sur Fer­nand Mirocle en per­sonne, qui aurait la bon­té de se dénon­cer spontanément.

Il ins­pec­ta à nou­veau la cave, armé d’une lampe torche emprun­tée au veilleur de nuit, et ne trou­va rien sinon des toiles d’a­rai­gnées, des caisses de vin pous­sié­reuses, et un rat qui le regar­da avec une expres­sion de reproche, comme s’il lui repro­chait de trou­bler sa tranquillité.

Il exa­mi­na les murs du cou­loir du troi­sième étage à la recherche d’une porte déro­bée, d’un pan­neau secret, d’une fis­sure sus­pecte, et ne trou­va rien sinon du papier peint défraî­chi et des appliques élec­triques qui cli­gno­taient de manière inquiétante.

Il inter­ro­gea à nou­veau Bože­na, la femme de chambre, qui n’a­vait rien de nou­veau à lui apprendre et qui le regar­dait main­te­nant avec une crainte non dis­si­mu­lée, comme si elle redou­tait qu’il l’ac­cu­sât du vol du chien.

Il essaya d’in­ter­ro­ger la stan­dar­diste, Made­moi­selle Horáč­ková, mais celle-ci ne par­lait ni fran­çais ni alle­mand, et son tchèque était si rapide et si nasillard que même Mon­sieur Novák, sol­li­ci­té comme inter­prète, eut du mal à la com­prendre. Elle tri­co­tait tout en par­lant, ses aiguilles cli­que­tant à une cadence fré­né­tique, et Pru­nelle finit par aban­don­ner l’in­ter­ro­ga­toire sans avoir appris quoi que ce soit d’u­tile, sinon que la stan­dar­diste tri­co­tait des chaus­settes pour son neveu qui fai­sait son ser­vice mili­taire à Brno et qui avait tou­jours froid aux pieds.

Vers midi, dés­œu­vré et affa­mé, il retour­na au café Sarah Bern­hardt pour déjeuner.

Et c’est là que Sis­si réapparut.

Elle était assise sur les genoux de la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann, qui déjeu­nait à une table près de la fenêtre, vêtue d’une robe de soie vio­lette ornée de den­telles noires qui lui don­nait l’air d’une veuve joyeuse — ce qu’elle était, d’ailleurs, depuis la mort de son mari en 1917, empor­té par une pneu­mo­nie contrac­tée dans des cir­cons­tances que la com­tesse refu­sait obs­ti­né­ment de pré­ci­ser mais qui, selon les rumeurs de l’hô­tel, impli­quaient une dan­seuse de caba­ret et une bou­teille de cham­pagne frelaté.

Le bichon, appa­rem­ment en par­faite san­té, gri­gno­tait des mor­ceaux de pou­let que sa maî­tresse lui ten­dait avec des gestes d’une ten­dresse presque obs­cène, tout en émet­tant de petits jap­pe­ments de satisfaction.

Pru­nelle, stu­pé­fait, s’ap­pro­cha de la table.

« Madame la com­tesse ! Vous avez rrr­re­trou­vé Sissi ! »

La com­tesse leva vers lui un regard où se mêlaient le sou­la­ge­ment, l’ir­ri­ta­tion et une pointe de mépris aristocratique.

« Évi­dem­ment que je l’ai retrou­vée, ins­pec­teur. Elle était dans ma chambre. »

« Dans votrrre chambre ? »

« Dans ma chambre. Sous mon lit. Endor­mie. Depuis ce matin. »

Pru­nelle en res­ta bouche bée.

« Mais… mais c’est impos­sible ! Nous avons fouillé l’hô­tel toute la nuit ! »

« Eh bien, vous avez mal fouillé », répli­qua la com­tesse avec une logique impla­cable. « Sis­si était sous mon lit. Je l’ai trou­vée en me levant, vers dix heures. Elle dor­mait pai­si­ble­ment, comme si de rien n’était. »

L’ins­pec­teur sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Toute sa théo­rie — le pas­sage secret, les com­plices, les bichons inter­chan­geables — s’ef­fon­drait comme un châ­teau de cartes.

« Mais… mais hierrr soirrrr ? Quand vous avez signa­lé sa disparrrition ? »

« Hier soir, elle n’é­tait pas là. J’ai cher­ché par­tout dans ma suite. Sous le lit, dans les armoires, der­rière les rideaux. Elle avait dis­pa­ru. Et ce matin, elle était reve­nue. Comme par magie. »

La com­tesse haus­sa les épaules avec une fata­lisme qui sem­blait dire que, dans sa longue vie, elle avait vu des choses bien plus étranges que la dis­pa­ri­tion et la réap­pa­ri­tion d’un bichon maltais.

« Peut-être que quel­qu’un l’a­vait emme­née se pro­me­ner et l’a rame­née pen­dant la nuit », sug­gé­ra-t-elle. « Peut-être qu’elle s’é­tait sim­ple­ment cachée quelque part et qu’elle est reve­nue d’elle-même. Je ne sais pas. Et fran­che­ment, ins­pec­teur, je m’en moque. L’im­por­tant, c’est qu’elle soit là. »

Elle cares­sa la tête de Sis­si, qui fer­ma les yeux de bonheur.

« Main­te­nant, si vous vou­lez bien m’ex­cu­ser, nous avons un concert à pré­pa­rer. Leoš Janáček au Rudol­fi­num, ce soir. Je ne man­que­rais ça pour rien au monde. »

Et elle congé­dia Pru­nelle d’un geste de la main, comme on congé­die un domes­tique importun.

L’a­près-midi fut, pour l’ins­pec­teur, un cal­vaire d’in­cer­ti­tude et de doute.

Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Prague, il com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas fait fausse route. Si le vol de Sis­si n’é­tait pas, après tout, un simple acci­dent — une porte lais­sée ouverte, un chien curieux qui s’é­gare, rien de plus. Si Fer­nand Mirocle n’é­tait pas à des mil­liers de kilo­mètres de là, confor­ta­ble­ment ins­tal­lé dans quelque capi­tale suda­mé­ri­caine, se moquant éper­du­ment des bichons mal­tais et des com­tesses hongroises.

Il pas­sa une par­tie de l’a­près-midi dans sa chambre, allon­gé sur son lit, à contem­pler le pla­fond et ses ché­ru­bins-navets, en proie à une mélan­co­lie qu’il n’a­vait pas res­sen­tie depuis des années.

Il pen­sa à Paris, à son appar­te­ment de la rue des Mar­tyrs, à sa voi­sine Madame Leblanc qui arro­sait ses géra­niums chaque matin avec une régu­la­ri­té de métro­nome, au café du coin où il pre­nait son petit noir en lisant *Le Petit Pari­sien*, à la vie simple et pré­vi­sible qu’il menait avant qu’on ne l’en­voyât dans ce pays incom­pré­hen­sible où les chiens dis­pa­rais­saient et réap­pa­rais­saient comme des fan­tômes et où per­sonne ne par­lait français.

Il pen­sa à sa car­rière, qui n’a­vait jamais été brillante mais qui, au moins, lui avait per­mis de vivre décem­ment pen­dant trente ans, et qui tou­chait peut-être à sa fin. Que dirait-on au Quai des Orfèvres quand il ren­tre­rait bre­douille ? Qu’il avait pas­sé une semaine à Prague à cher­cher un escroc qu’il n’a­vait pas trou­vé et à enquê­ter sur un vol de chien qui n’en était peut-être pas un ?

Il pen­sa à Vic­tor Lazare, le mys­té­rieux Belge, et se deman­da s’il ne s’é­tait pas trom­pé sur son compte. Peut-être que Lazare n’é­tait vrai­ment qu’un homme d’af­faires sans his­toire, venu à Prague pour des rai­sons par­fai­te­ment légi­times. Peut-être que son regard n’a­vait rien de sus­pect, que son calme n’é­tait pas celui d’un cri­mi­nel aguer­ri mais sim­ple­ment celui d’un homme bien élevé.

Il sor­tit sa montre. Il était dix-sept heures quarante-trois.

Il déci­da d’al­ler prendre l’air.

Prague, en cette fin d’a­près-midi de mai, était d’une beau­té à cou­per le souffle — ce que Pru­nelle, bien sûr, ne remar­qua qu’à peine, trop absor­bé par ses rumi­na­tions pour prê­ter atten­tion au monde extérieur.

Il mar­cha au hasard, tra­ver­sant des places qu’il ne prit pas la peine d’i­den­ti­fier, lon­geant des façades qu’il ne regar­da pas, croi­sant des pas­sants qu’il ne vit pas. Il abou­tit, sans trop savoir com­ment, sur le pont Charles, où des sta­tues de saints baroques le contem­plaient avec cette expres­sion de reproche com­pa­tis­sant qu’ont les saints du monde entier, comme s’ils déplo­raient l’é­tat de l’hu­ma­ni­té mais avaient depuis long­temps renon­cé à y chan­ger quoi que ce soit.

Il s’ac­cou­da au para­pet et regar­da cou­ler la Vltava.

Le fleuve était large et lent, d’un vert sombre qui virait au gris sous les nuages du soir. Des bateaux pas­saient, char­gés de mar­chan­dises ou de tou­ristes. Sur l’autre rive, le quar­tier de Malá Stra­na éta­lait ses toits de tuiles rouges, domi­nés par la masse impo­sante du Châ­teau dont les flèches gothiques se décou­paient sur le ciel comme les dents d’une cou­ronne de pierre.

C’é­tait beau. Objec­ti­ve­ment, indis­cu­ta­ble­ment beau. Et Pru­nelle, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, sen­tit quelque chose remuer en lui — non pas de l’é­mo­tion esthé­tique, il n’é­tait pas homme à s’é­mou­voir devant un pay­sage, mais une sorte de recon­nais­sance vague, comme si la ville, en se mon­trant sous son meilleur jour, cher­chait à lui dire que tout n’é­tait pas per­du, que la beau­té exis­tait encore, que le monde n’é­tait pas entiè­re­ment com­po­sé de chiens dis­pa­rus et d’es­crocs insaisissables.

Il res­ta là une demi-heure, immo­bile, à regar­der le fleuve et les nuages et les tou­ristes qui pas­saient, puis il consul­ta sa montre (dix-huit heures vingt-sept) et déci­da de ren­trer à l’hôtel.

Le dîner, pris seul au café Sarah Bern­hardt, fut morne et silencieux.

Pru­nelle com­man­da un svíč­ková — un plat de bœuf brai­sé à la crème que le ser­veur lui avait recom­man­dé par gestes et qui s’a­vé­ra éton­nam­ment bon, bien que trop riche pour son esto­mac fati­gué — et une bière locale dont il ne retint pas le nom mais qui avait le mérite d’être fraîche et amère, exac­te­ment ce dont il avait besoin.

Il man­geait sans appé­tit, per­du dans ses pen­sées, quand une agi­ta­tion sou­daine atti­ra son attention.

La com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann venait d’en­trer dans le café.

Mais ce n’é­tait plus la com­tesse triom­phante du déjeu­ner, celle qui cares­sait Sis­si en lui don­nant des mor­ceaux de pou­let. C’é­tait une com­tesse défaite, éche­ve­lée, le maquillage cou­lant sur ses joues, le rubis à son doigt tour­nant fré­né­ti­que­ment comme un signal de détresse.

Et elle était seule.

Sans Sis­si.

« ELLE A ENCORE DIS­PA­RU ! » hur­la-t-elle en se pré­ci­pi­tant vers le comp­toir où Mon­sieur Novák offi­ciait avec son impas­si­bi­li­té cou­tu­mière. « AU CONCERT ! PEN­DANT LE CONCERT ! ON ME L’A ARRA­CHÉE DES BRAS ! »

Pru­nelle bon­dit de sa chaise, ren­ver­sant sa bière au passage.

« Que s’est-il pas­sé, Madame la comtesse ? »

La com­tesse se tour­na vers lui, les yeux fous.

« Le concert ! Janáček ! Au Rudol­fi­num ! J’a­vais emme­né Sis­si — elle adore la musique, vous savez, elle a l’o­reille abso­lue, c’est héré­di­taire chez les Bat­thyá­ny — et pen­dant l’en­tracte, quel­qu’un… quel­qu’un me l’a prise ! Dans le foyer ! Il y avait du monde, j’ai été bous­cu­lée, et quand je me suis retour­née, elle n’é­tait plus là ! »

« Qui ? Qui vous a bousculée ? »

« Je ne sais pas ! Un homme ! Grand ! Avec un chapeau ! »

Un homme grand avec un cha­peau. La des­crip­tion était d’une pré­ci­sion désespérante.

« Avez-vous vu son visage ? »

« Non ! Il y avait trop de monde ! Tout s’est pas­sé si vite ! »

La com­tesse s’ef­fon­dra sur une chaise, secouée de sanglots.

« Ma Sis­si ! Ma pauvre Sis­si ! Cette fois, c’est sûr, on me l’a volée pour de bon ! »

Pru­nelle sen­tit son cœur s’emballer. Ses doutes de l’a­près-midi s’en­vo­lèrent comme une volée de moi­neaux. Il avait eu rai­son depuis le début ! Ce n’é­tait pas un acci­dent ! C’é­tait bien un vol, un com­plot, une machi­na­tion cri­mi­nelle ! Et cette fois, il tenait la preuve : un témoin, une vic­time, un lieu du crime identifié !

Il sor­tit sa montre (vingt heures cin­quante-trois) et prit une décision.

« Mon­sieur Novák ! » ordon­na-t-il. « Appe­lez la police ! L’ins­pec­teurrrr Krr­ra­to… l’ins­pec­teurrrr tchèque ! Dites-lui de venir immé­dia­te­ment ! Et vous, Madame la com­tesse, ne bou­gez pas ! Je vais au Rudolfinum ! »

Et sans attendre de réponse, il se pré­ci­pi­ta hors de l’hô­tel, sa montre bat­tant contre son ventre comme un cœur affolé.

Le Rudol­fi­num, salle de concert néo-Renais­sance qui abri­tait l’Or­chestre phil­har­mo­nique tchèque, se trou­vait à une quin­zaine de minutes à pied de l’Ho­tel Paris — un tra­jet que Pru­nelle accom­plit en huit minutes, au prix d’un essouf­fle­ment consi­dé­rable et de plu­sieurs regards inter­lo­qués de la part des pas­sants qui voyaient pas­ser ce gros homme mous­ta­chu cou­rant comme si sa vie en dépendait.

Quand il arri­va devant le bâti­ment, le concert était ter­mi­né. Les spec­ta­teurs sor­taient par petits groupes, dis­cu­tant avec ani­ma­tion de ce qu’ils venaient d’en­tendre — la *Sin­fo­niet­ta* de Janáček, appa­rem­ment, une œuvre qui fai­sait l’u­na­ni­mi­té — et se dis­per­saient dans la nuit pragoise.

Pru­nelle se fraya un che­min jus­qu’à l’en­trée prin­ci­pale, où un por­tier en uni­forme lui bar­ra le passage.

« Líst­ky, prosím », dit le portier.

« Je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle ! » hale­ta Pru­nelle en bran­dis­sant sa carte de police fran­çaise. « De la Sûrr­re­té ! Un vol a été commis ! »

Le por­tier exa­mi­na la carte avec per­plexi­té, n’y com­prit rien, mais fut suf­fi­sam­ment impres­sion­né par le ton de Pru­nelle pour le lais­ser entrer.

L’ins­pec­teur se pré­ci­pi­ta dans le foyer, une vaste salle ornée de colonnes de marbre et de lustres étin­ce­lants, où quelques retar­da­taires finis­saient leurs verres de champagne.

« Quel­qu’un a‑t-il vu un homme avec un chien ? » cria-t-il en fran­çais. « Un petit chien blanc ? Un bichon ? »

Les retar­da­taires le regar­dèrent avec des yeux ronds. Per­sonne ne répondit.

« Un homme grand ! Avec un cha­peau ! Qui aurrr­rait volé un chien ! »

Tou­jours pas de réponse. Quelques per­sonnes com­men­cèrent à s’é­loi­gner pru­dem­ment, comme on s’é­loigne d’un fou furieux.

Pru­nelle, déses­pé­ré, se mit à fouiller le foyer, regar­dant sous les tables, der­rière les rideaux, dans les coins sombres. Rien. Pas de chien. Pas de voleur. Pas le moindre indice.

Il allait aban­don­ner quand une voix l’interpella :

« Ins­pec­teur Prunelle ? »

Il se retourna.

C’é­tait Kra­to­chvíl, l’ins­pec­teur tchèque, qui venait d’ar­ri­ver, son cha­peau mou à la main et son expres­sion de las­si­tude tran­quille sur le visage.

« On m’a pré­ve­nu », dit-il. « Le chien a encore dis­pa­ru, paraît-il. »

« Au concert ! » confir­ma Pru­nelle. « Quel­qu’un l’a arrr­ra­ché des brr­ras de la comtesse ! »

Kra­to­chvíl hocha la tête.

« J’ai inter­ro­gé quelques spec­ta­teurs dehors. Per­sonne n’a rien vu. Ou plu­tôt, tout le monde a vu quelque chose de dif­fé­rent. Un homme avec un chien. Une femme avec un chien. Un enfant avec un chien. Aucune des­crip­tion ne correspond. »

Il sou­pi­ra.

« C’est tou­jours comme ça, dans les foules. Cha­cun voit ce qu’il veut voir. »

Pru­nelle sen­tit la frus­tra­tion mon­ter en lui.

« Mais quel­qu’un a bien volé ce chien ! »

« Peut-être. Ou peut-être que le chien s’est sim­ple­ment enfui. Les bichons sont des ani­maux ner­veux. Le bruit, la foule, la musique… Cela a pu l’effrayer. »

« Vous ne crr­royez tou­jours pas à ma théorrrrie ? »

Kra­to­chvíl le regar­da avec quelque chose qui res­sem­blait presque à de la compassion.

« Ins­pec­teur Pru­nelle, je ne dis pas que vous avez tort. Je dis sim­ple­ment que je n’ai pas de preuves que vous ayez rai­son. Et sans preuves… »

Il lais­sa sa phrase en sus­pens, mais Pru­nelle com­prit par­fai­te­ment ce qu’il vou­lait dire.

Sans preuves, il n’é­tait qu’un poli­cier étran­ger qui cou­rait après un chien.

Un poli­cier ridicule.

Un ins­pec­teur à la Clouseau.

Le retour à l’hô­tel fut silen­cieux et amer.

Pru­nelle mar­chait à côté de Kra­to­chvíl, qui avait pro­po­sé de le rac­com­pa­gner, et ni l’un ni l’autre ne par­lait. La nuit était tom­bée sur Prague, une nuit douce et tiède de fin mai, avec des étoiles qui com­men­çaient à appa­raître au-des­sus des toits et une lune presque pleine qui se reflé­tait dans les eaux noires de la Vltava.

Quand ils arri­vèrent devant l’Ho­tel Paris, Kra­to­chvíl s’arrêta.

« Ins­pec­teur », dit-il, « je vais vous don­ner un conseil. Pas en tant que col­lègue, mais en tant qu’­homme qui a pas­sé quinze ans à faire ce métier. »

Pru­nelle le regar­da, méfiant.

« Par­fois, les affaires les plus simples sont les plus dif­fi­ciles à résoudre. Parce qu’on cherche des expli­ca­tions com­pli­quées à des pro­blèmes simples. On ima­gine des com­plots, des réseaux, des machi­na­tions, alors que la véri­té est sous nos yeux, tel­le­ment évi­dente qu’on refuse de la voir. »

« Qu’est-ce que vous vou­lez dirrrre ? »

Kra­to­chvíl haus­sa les épaules.

« Je veux dire que peut-être, le mys­tère du chien n’est pas un mys­tère. Peut-être que quel­qu’un, dans cet hôtel, a une rai­son très simple de faire dis­pa­raître et réap­pa­raître Sis­si. Une rai­son qui n’a rien à voir avec votre escroc fran­çais ou avec un tra­fic inter­na­tio­nal de bichons. »

« Laquelle ? »

« Je ne sais pas. C’est à vous de la trou­ver. Mais si j’é­tais vous, je ces­se­rais de cher­cher des com­plots et je com­men­ce­rais à obser­ver les gens. Vrai­ment les obser­ver. Leurs gestes, leurs habi­tudes, leurs rela­tions les uns avec les autres. La véri­té est sou­vent dans les détails. »

Il remit son chapeau.

« Bonne nuit, ins­pec­teur. Et bonne chance. »

Et il s’é­loi­gna dans la nuit, lais­sant Pru­nelle seul devant l’hô­tel, avec ses doutes, ses ques­tions, et sa montre qui indi­quait vingt-deux heures trente-sept.

L’en­quête n’é­tait pas terminée.

Mais elle allait peut-être prendre une direc­tion inattendue.

*(À suivre)*

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Mar­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle mène l’en­quête avec une méthode toute per­son­nelle, inter­roge des témoins qui n’ont rien vu, et découvre que les deux affaires dont il s’oc­cupe n’en font peut-être qu’une seule

L’ins­pec­teur Pru­nelle se réveilla à six heures qua­rante-trois — il le sut parce qu’il consul­ta immé­dia­te­ment sa montre, comme chaque matin depuis trente ans, avant même d’ou­vrir com­plè­te­ment les yeux —, et pas­sa quelques minutes à contem­pler le pla­fond de la chambre 47, où des mou­lures de stuc repré­sen­taient ce qui pou­vait être soit des ché­ru­bins jouf­flus, soit des navets ailés, la fron­tière entre les deux n’é­tant pas tou­jours très nette dans l’i­co­no­gra­phie Art nouveau.

Il avait mal dormi.

Non pas que le lit fût incon­for­table — le mate­las était d’une fer­me­té tout à fait accep­table, les oreillers moel­leux sans être exces­si­ve­ment mous, et les draps d’une pro­pre­té irré­pro­chable —, mais l’ins­pec­teur avait pas­sé une par­tie de la nuit à écha­fau­der des théo­ries sur la dis­pa­ri­tion de Sis­si, théo­ries qui impli­quaient toutes, d’une manière ou d’une autre, le dénom­mé Fer­nand Mirocle, et qui deve­naient de plus en plus extra­va­gantes à mesure que les heures s’écoulaient.

Vers deux heures du matin, il en était arri­vé à la conclu­sion que Mirocle avait volé le bichon pour le revendre à un réseau inter­na­tio­nal de tra­fi­quants de chiens de race, dont le quar­tier géné­ral se trou­vait pro­ba­ble­ment à Vienne, peut-être à Buda­pest, et qui ser­vait de cou­ver­ture à une orga­ni­sa­tion d’es­pion­nage au ser­vice d’une puis­sance étran­gère qu’il n’a­vait pas encore iden­ti­fiée mais qui était très cer­tai­ne­ment hos­tile à la France.

Vers quatre heures, il avait ajou­té à ce scé­na­rio un élé­ment sup­plé­men­taire : Mirocle et la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann étaient de mèche, et la pré­ten­due dis­pa­ri­tion du chien n’é­tait qu’une diver­sion des­ti­née à détour­ner l’at­ten­tion de la police — c’est-à-dire de lui, Pru­nelle — pen­dant que le véri­table crime se préparait.

Quel crime ? Il n’en avait aucune idée, mais cela ne l’empêchait pas d’y croire fermement.

Vers cinq heures et demie, épui­sé par ses propres cogi­ta­tions, il avait fini par som­brer dans un som­meil agi­té, peu­plé de bichons mal­tais qui par­laient hon­grois et de com­tesses qui se trans­for­maient en escrocs à moustache.

Il se leva, pro­cé­da à sa toi­lette mati­nale avec la méti­cu­lo­si­té qui le carac­té­ri­sait — rasage au coupe-chou héri­té de son père, appli­ca­tion de la cire à mous­tache (trois minutes de mas­sage cir­cu­laire pour chaque pointe, c’é­tait le secret), ajus­te­ment du binocle (qui refu­sa obs­ti­né­ment de res­ter droit) —, enfi­la son cos­tume gris à fines rayures, celui qu’il réser­vait aux jours d’en­quête impor­tante, et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner au café de l’hôtel.

Le café Sarah Bern­hardt — car c’é­tait son nom, en hom­mage à la divine Sarah qui y avait séjour­né en 1888, ou peut-être en 1892, ou peut-être jamais, les légendes hôte­lières ayant une rela­tion assez souple avec la véri­té his­to­rique — occu­pait le rez-de-chaus­sée de l’Ho­tel Paris et consti­tuait, à lui seul, une rai­son suf­fi­sante de visi­ter Prague.

Ima­gi­nez une salle aux pro­por­tions har­mo­nieuses, ni trop grande ni trop petite, bai­gnée par la lumière du matin qui fil­trait à tra­vers des vitraux repré­sen­tant des scènes cham­pêtres d’une gaie­té un peu for­cée — des ber­gères sou­riantes, des mou­tons impro­ba­ble­ment propres, des ciels d’un bleu qui n’exis­tait que dans l’i­ma­gi­na­tion des ver­riers bohé­miens. Les murs étaient recou­verts de boi­se­ries d’a­ca­jou sculp­té, inter­rom­pues à inter­valles régu­liers par des miroirs au cadre doré qui ren­voyaient à l’in­fi­ni l’i­mage des consom­ma­teurs, créant cette illu­sion d’o­pu­lence démo­cra­tique qui est la marque des grands cafés d’Eu­rope centrale.

Le pla­fond, peint à fresque par un artiste dont le nom s’é­tait per­du dans les méandres de l’his­toire mais dont le talent était indé­niable, repré­sen­tait une allé­go­rie de la Bohême accueillant les Arts et les Sciences, per­son­ni­fiés par des figures fémi­nines dra­pées à l’an­tique qui flot­taient sur des nuages roses avec cette expres­sion de béa­ti­tude un peu niaise qu’on observe chez les allé­go­ries du monde entier.

Des tables de marbre blanc vei­né de gris, entou­rées de chaises Tho­net à l’é­lé­gance intem­po­relle, atten­daient les clients avec cette patience miné­rale qui est le propre du mobi­lier de qua­li­té. Un comp­toir de zinc, asti­qué jus­qu’à l’é­blouis­se­ment, cou­rait le long du mur du fond, sur­mon­té d’un immense miroir biseau­té devant lequel s’a­li­gnaient des bou­teilles de toutes formes et de toutes cou­leurs, comme une armée de sol­dats de verre prêts à livrer bataille contre la sobriété.

Et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des détails Art nou­veau : des lampes aux abat-jour de verre iri­sé, des porte-man­teaux en fer for­gé aux courbes végé­tales, des cen­driers de cuivre mar­te­lé, des menus cal­li­gra­phiés dans une typo­gra­phie qui trans­for­mait la lec­ture en exer­cice de déchif­fre­ment, des ser­veurs en gilet noir et tablier blanc qui évo­luaient entre les tables avec la grâce cho­ré­gra­phiée des dan­seurs de ballet.

L’ins­pec­teur Pru­nelle s’ins­tal­la à une table près de la fenêtre — posi­tion stra­té­gique qui lui per­met­tait d’ob­ser­ver à la fois l’in­té­rieur du café et la rue —, com­man­da un café au lait et deux crois­sants avec un accent fran­çais si pro­non­cé que le ser­veur mit plu­sieurs secondes à com­prendre ce qu’il vou­lait, et entre­prit de pla­ni­fier sa jour­née d’enquête.

Il sor­tit de sa poche le car­net qu’il ne rem­plis­sait jamais et un crayon dont la pointe était cas­sée, contem­pla la page blanche avec l’ex­pres­sion concen­trée d’un homme qui réflé­chit inten­sé­ment, puis ran­gea le tout dans sa poche sans avoir rien écrit.

Sa méthode d’in­ves­ti­ga­tion, il faut le dire, était assez personnelle.

Là où d’autres poli­ciers auraient pro­cé­dé de manière sys­té­ma­tique — éta­blir une chro­no­lo­gie des faits, dres­ser la liste des témoins, exa­mi­ner les lieux du crime, recher­cher des indices maté­riels —, Pru­nelle pré­fé­rait ce qu’il appe­lait « l’ap­proche intui­tive », qui consis­tait essen­tiel­le­ment à suivre son ins­tinct, c’est-à-dire à faire exac­te­ment ce qui lui pas­sait par la tête au moment où cela lui pas­sait par la tête, et à inter­pré­ter ensuite les résul­tats de manière à confir­mer ses pré­ju­gés initiaux.

Cette méthode, il va sans dire, n’a­vait jamais don­né le moindre résul­tat pro­bant en vingt-sept ans de car­rière, mais Pru­nelle l’at­tri­buait à la mal­chance, à l’in­com­pé­tence de ses subor­don­nés, ou à la per­fi­die des cri­mi­nels, qui s’obs­ti­naient à ne pas se com­por­ter comme ils auraient dû.

Ce matin-là, son ins­tinct lui souf­flait de com­men­cer par inter­ro­ger le per­son­nel de l’hôtel.

Le pre­mier témoin fut Mon­sieur Novák, le concierge, que Pru­nelle convo­qua dans un petit salon adja­cent au hall — une pièce minus­cule encom­brée de fau­teuils et de plantes vertes, où l’on rece­vait habi­tuel­le­ment les repré­sen­tants de com­merce et les parents pauvres des clients fortunés.

« Mon­sieur Novák », com­men­ça l’ins­pec­teur avec une solen­ni­té qui aurait été plus appro­priée pour un pro­cès en cour d’as­sises, « je vais vous poser quelques ques­tions concer­nant la dis­parr­ri­tion du chien de la com­tesse Bat­thyá­ny… Batthyá… »

« Bat­thyá­ny-Stratt­mann », com­plé­ta le concierge avec une patience infinie.

« C’est ce que j’ai dit. Où étiez-vous hierrr aprr­rès-midi, entre quinze heures et seize heures ? »

Mon­sieur Novák haus­sa imper­cep­ti­ble­ment un sour­cil — ce qui, chez lui, équi­va­lait à une explo­sion d’hilarité.

« À mon poste, ins­pec­teur. Der­rière le comp­toir de la récep­tion. Comme tous les jours depuis qua­rante-trois ans. »

« Vous n’a­vez rrrien rrr­re­mar­qué de sus­pect ? Quel­qu’un qui se serr­rait intro­duit dans l’hô­tel ? Un indi­vi­du louche ? Un étrrranger ? »

« Ins­pec­teur », dit Novák avec une dou­ceur qui dis­si­mu­lait peut-être une pointe d’i­ro­nie, « nous sommes dans un hôtel. Tout le monde ici est un étran­ger. C’est le prin­cipe même de l’établissement. »

Pru­nelle fron­ça les sour­cils, décon­te­nan­cé par cette logique imparable.

« Cerrrtes, cerrrtes. Mais un étrrr­ran­ger plus étrrr­ran­ger que les autrrres ? Un Frrr­ran­çais, par exemple ? »

« À part vous, ins­pec­teur, nous n’a­vons aucun client fran­çais en ce moment. »

L’ins­pec­teur nota men­ta­le­ment cette infor­ma­tion — ou plu­tôt, il fit sem­blant de la noter men­ta­le­ment, car sa mémoire était une pas­soire — et pas­sa à la ques­tion suivante.

« Et ce… Ferrrr­nand Mirrr­rocle ? Vous êtes cerrrr­tain de ne jamais avoir enten­du ce nom ? »

« Abso­lu­ment certain. »

« Il pourrrr­rait uti­li­ser un faux nom. Un pseu­do­nyme. Une iden­ti­té d’emprrrunt. »

« C’est pos­sible », concé­da le concierge. « Mais dans ce cas, com­ment vou­lez-vous que je le reconnaisse ? »

C’é­tait une excel­lente ques­tion, à laquelle Pru­nelle n’a­vait pas de réponse. Il choi­sit donc de l’i­gno­rer et de pas­ser à autre chose.

« Parrr­lez-moi de la com­tesse. Depuis com­bien de temps réside-t-elle dans votrrre établissement ? »

Mon­sieur Novák réflé­chit un ins­tant — ou fit sem­blant de réflé­chir, car il connais­sait cer­tai­ne­ment la réponse.

« La com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann est arri­vée à l’Ho­tel Paris le 3 novembre 1919. Elle occupe la suite 51, au troi­sième étage, depuis cette date. Cela fait donc… »

« Cinq ans et demi », cal­cu­la Pru­nelle, non sans une cer­taine fier­té arithmétique.

« Exac­te­ment. »

« Et elle n’a jamais quit­té l’hô­tel depuis ? »

« Jamais. Du moins, jamais pour plus de quelques heures. La com­tesse sort par­fois pour se pro­me­ner dans le parc Stro­mov­ka, ou pour assis­ter à un concert au Rudol­fi­num, mais elle revient tou­jours avant la nuit. Elle dit que Prague lui rap­pelle Buda­pest, et que Buda­pest lui rap­pelle Vienne, et que Vienne lui rap­pelle l’é­poque où le monde avait encore un sens. »

Pru­nelle hocha la tête d’un air enten­du, bien qu’il n’eût rien enten­du du tout à cette déclaration.

« Et le chien ? Depuis quand a‑t-elle ce chien ? »

« Sis­si est arri­vée avec la com­tesse en 1919. C’é­tait encore une jeune chienne à l’é­poque. Elle doit avoir sept ou huit ans maintenant. »

« Des­crip­tion ? »

« Un bichon mal­tais. Blanc. Petite. Envi­ron quatre kilos. Yeux noirs. Nez noir. Truffe humide. Elle porte un col­lier de velours rouge orné d’une médaille en or repré­sen­tant les armoi­ries de la famille Batthyány. »

L’ins­pec­teur essaya d’i­ma­gi­ner ce à quoi pou­vait res­sem­bler un bichon mal­tais de quatre kilos por­tant les armoi­ries d’une famille noble hon­groise, mais son ima­gi­na­tion, sol­li­ci­tée au-delà de ses capa­ci­tés, refu­sa de coopérer.

« Trrr­rès bien », dit-il en se levant. « Je vous rrr­re­mer­cie, Mon­sieur Novák. Si vous vous sou­ve­nez de quoi que ce soit d’u­tile, venez me trrr­rou­ver immédiatement. »

« Bien enten­du, inspecteur. »

Et le concierge retour­na à son poste avec la digni­té imper­tur­bable d’un homme qui a vu pas­ser des mil­liers de clients et qui sait que celui-ci, comme tous les autres, fini­ra par s’en aller.

Le deuxième témoin fut Bože­na Krá­lová, la femme de chambre qui s’oc­cu­pait du troi­sième étage et qui, la veille, se trou­vait dans le cou­loir au moment de la dis­pa­ri­tion de Sissi.

Bože­na Krá­lová avait trente-quatre ans, un visage rond comme une pleine lune, des yeux d’un bleu très pâle qui lui don­naient un air per­pé­tuel­le­ment éton­né, et une capa­ci­té à s’ex­pri­mer en fran­çais qui se limi­tait à « oui », « non », « s’il vous plaît » et « par­don ». L’in­ter­ro­ga­toire pro­met­tait d’être compliqué.

Pru­nelle, qui ne par­lait pas un mot de tchèque — ni d’al­le­mand, ni de hon­grois, ni d’au­cune autre langue que le fran­çais et un anglais approxi­ma­tif qu’il n’u­ti­li­sait qu’en cas d’ex­trême néces­si­té —, dut faire appel à Mon­sieur Novák pour ser­vir d’in­ter­prète, ce qui ralen­tis­sait consi­dé­ra­ble­ment les échanges et don­nait à l’en­semble un carac­tère de farce multilingue.

« Deman­dez-lui où elle se trou­vait hierrr aprr­rès-midi, entre quinze heures et seize heures », ordon­na Prunelle.

Novák tra­dui­sit. Bože­na répon­dit lon­gue­ment en tchèque, avec force gestes et expres­sions faciales.

« Elle dit qu’elle fai­sait le ménage dans la chambre 49, puis dans la chambre 50, puis qu’elle est allée cher­cher des ser­viettes propres à l’of­fice du deuxième étage, puis qu’elle est remon­tée pour finir la chambre 52, puis qu’elle a enten­du la com­tesse crier et qu’elle est accourue. »

« A‑t-elle vu quel­qu’un dans le cou­loirrrr ? Un incon­nu ? Un homme suspect ? »

Tra­duc­tion. Réponse. Contre-traduction.

« Elle dit qu’elle a vu le client de la chambre 48, un mon­sieur alle­mand qui s’ap­pelle Herr Mül­ler, qui sor­tait pour aller prendre le thé. Et le client de la chambre 53, un jeune homme tchèque qui s’ap­pelle… atten­dez… » — Novák se tour­na vers Bože­na pour une pré­ci­sion — « …qui s’ap­pelle Pan Dvořák, et qui ren­trait de pro­me­nade. Et le chas­seur, Pepík, qui mon­tait un télé­gramme pour la chambre 55. Et vous, ins­pec­teur, qui êtes sor­ti de votre chambre quand la com­tesse a crié. »

« Per­sonne d’autrrre ? »

« Non. Per­sonne d’autre. »

« Et le chien ? L’a-t-elle vu avant la disparrrition ? »

Nou­velle séquence de traduction.

« Elle dit que oui, elle a vu Sis­si vers qua­torze heures trente, quand elle a fait le ménage dans la suite de la com­tesse. Le chien dor­mait sur un cous­sin de soie, près de la fenêtre. La com­tesse était sor­tie faire une course — elle ne sait pas où — et lui avait deman­dé de ne pas déran­ger Sissi. »

Pru­nelle dres­sa l’o­reille. Voi­là qui était inté­res­sant. La com­tesse était sor­tie. Le chien était res­té seul. N’im­porte qui aurait pu entrer dans la suite pen­dant son absence et…

« La suite était-elle ferrrr­mée à clé ? »

Tra­duc­tion. Réponse. Hési­ta­tion. Contre-traduction.

« Elle dit qu’elle ne sait pas. Elle est entrée avec son passe-par­tout. Elle n’a pas véri­fié si la porte était ver­rouillée avant. »

« Et quand elle est res­sorrr­tie ? A‑t-elle ferrrr­mé à clé ? »

« Non. Elle dit qu’elle ne ferme jamais à clé les chambres des clients quand ils sont sor­tis, sauf s’ils le demandent expres­sé­ment. C’est la poli­tique de l’hôtel. »

Pru­nelle sen­tit mon­ter en lui l’ex­ci­ta­tion du chas­seur qui flaire une piste. La suite était res­tée ouverte ! N’im­porte qui aurait pu y entrer ! Le voleur de chien — c’est-à-dire Fer­nand Mirocle, il en était main­te­nant convain­cu — avait sim­ple­ment atten­du que la com­tesse sorte, était entré dans la suite, avait attra­pé Sis­si, et avait dis­pa­ru dans la nature !

Res­tait à déter­mi­ner com­ment. Et pour­quoi. Et où il avait emme­né l’a­ni­mal. Et sur­tout, quel était le rap­port avec l’es­cro­que­rie parisienne.

Mais ces détails, Pru­nelle en était cer­tain, fini­raient par s’é­clair­cir. Il suf­fi­sait de conti­nuer à chercher.

« Merrr­ci, Madame », dit-il à Bože­na avec un hoche­ment de tête magna­nime. « Vous pou­vez disposer. »

La femme de chambre, qui n’a­vait pas com­pris un mot mais qui avait devi­né qu’on la congé­diait, fit une petite révé­rence et s’é­clip­sa avec un sou­la­ge­ment visible.

Le troi­sième témoin fut Pepík Horáček, le chas­seur roux et lou­cheur que nous avons déjà aperçu.

Pepík avait dix-neuf ans, un visage constel­lé de taches de rous­seur, un stra­bisme divergent qui lui don­nait l’air de regar­der deux choses à la fois (ce qui, dans son métier, pou­vait être consi­dé­ré comme un avan­tage), et une admi­ra­tion sans bornes pour tout ce qui venait de France, pays qu’il n’a­vait jamais visi­té mais dont il rêvait depuis l’en­fance, ayant lu dans sa jeu­nesse une tra­duc­tion tchèque des *Trois Mous­que­taires* qui l’a­vait mar­qué à jamais.

Apprendre qu’un véri­table ins­pec­teur de police fran­çais séjour­nait à l’hô­tel avait été pour lui un évé­ne­ment com­pa­rable à l’ap­pa­ri­tion d’une comète ou à la visite d’un archange. Depuis l’ar­ri­vée de Pru­nelle, il le sui­vait des yeux avec une dévo­tion muette, guet­tant ses moindres gestes, épiant ses moindres paroles, et accu­mu­lant des obser­va­tions qu’il consi­gnait le soir dans un car­net secret, en vue d’un roman poli­cier qu’il comp­tait écrire un jour et qui le ren­drait célèbre dans toute la Mitteleuropa.

Être convo­qué pour un inter­ro­ga­toire par ce grand homme — car Pepík, mal­gré les appa­rences, consi­dé­rait Pru­nelle comme un grand homme — le plon­gea dans un état d’ex­ci­ta­tion proche de l’apoplexie.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! » s’ex­cla­ma-t-il en fran­çais, avec un accent tchèque à cou­per au cou­teau mais une gram­maire éton­nam­ment cor­recte. « C’est un hon­neur ! Un très grand hon­neur ! Je suis à votre ser­vice ! Entiè­re­ment ! Complètement ! »

Pru­nelle, peu habi­tué à sus­ci­ter un tel enthou­siasme, fut momen­ta­né­ment décontenancé.

« Euh… oui. Trrr­rès bien. Asseyez-vous, jeune homme. »

Pepík s’as­sit, ou plu­tôt se lais­sa tom­ber sur une chaise, les yeux brillants, le souffle court, comme un chien de chasse à qui l’on vient de mon­trer un faisan.

« Vous parrr­lez frrrrançais ? »

« Oui, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! J’ai appris tout seul ! Avec des livres ! Alexandre Dumas ! Vic­tor Hugo ! Eugène Sue ! Les grands maîtres ! »

L’ins­pec­teur hocha la tête, vague­ment impressionné.

« Bien, bien. Parrr­lez-moi de hierrr aprr­rès-midi. Vous étiez dans le cou­loirrrr du trr­roi­sième étage ? »

« Oui, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Je mon­tais un télé­gramme pour la chambre 55 ! Mon­sieur Peter­sen, un Danois qui attend des nou­velles de Copen­hague ! Sa femme est malade, il paraît, mais entre nous je pense qu’elle n’est pas vrai­ment malade, je pense qu’elle veut divor­cer, parce que Mon­sieur Peter­sen reçoit aus­si des télé­grammes d’une cer­taine Fräu­lein Schmidt de Ber­lin, et… »

« Oui, oui », cou­pa Pru­nelle, qui n’a­vait que faire des intrigues matri­mo­niales du client danois. « Avez-vous vu quelque chose de sus­pect ? Quel­qu’un qui se serrr­rait intro­duit dans la suite de la comtesse ? »

Pepík réflé­chit inten­sé­ment, plis­sant les yeux — ce qui, compte tenu de son stra­bisme, pro­dui­sait un effet assez saisissant.

« Non, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Je n’ai vu per­sonne entrer dans la suite. Mais… »

« Mais ? »

« Mais j’ai vu quel­qu’un en sortir. »

Pru­nelle se redres­sa sur sa chaise.

« Qui ? Quand ? »

« C’é­tait vers quinze heures, peut-être quinze heures dix. Je mon­tais l’es­ca­lier avec le télé­gramme. J’ai vu un homme sor­tir de la suite 51 — la suite de la com­tesse — et se diri­ger vers l’es­ca­lier de ser­vice, au bout du couloir. »

« Un homme ? Quel homme ? À quoi rrrressemblait-il ? »

Pepík fer­ma les yeux, comme pour mieux visua­li­ser la scène.

« Grand. Mince. Élé­gant. Cos­tume gris, je crois, ou peut-être bleu fon­cé. Un cha­peau. Une mous­tache fine. Il mar­chait vite. Il ne m’a pas vu, ou il a fait sem­blant de ne pas me voir. »

Le cœur de Pru­nelle bat­tait à tout rompre. Un homme ! Sor­tant de la suite ! Avec une mous­tache ! Cela ne pou­vait être que Mirocle !

« L’a­vez-vous rrr­re­con­nu ? Était-ce un client de l’hôtel ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Je ne l’ai vu que de dos, et seule­ment pen­dant quelques secondes. Mais… »

« Mais ? »

« Mais j’ai l’im­pres­sion de l’a­voir déjà vu quelque part. Dans le hall, peut-être. Ou au café. Je ne suis pas sûr. »

Pru­nelle sor­tit de sa poche une pho­to­gra­phie frois­sée qu’il avait empor­tée de Paris — un por­trait de Fer­nand Mirocle pris lors d’une arres­ta­tion anté­rieure, quelques années plus tôt, pour une affaire de faux titres de noblesse.

« Est-ce cet homme ? »

Pepík exa­mi­na la pho­to­gra­phie avec atten­tion, tour­nant la tête dans un sens puis dans l’autre pour com­pen­ser son strabisme.

« Je… je ne sais pas, Mon­sieur l’ins­pec­teur. L’homme que j’ai vu por­tait un cha­peau, et la pho­to est un peu floue, et je ne l’ai vu que de dos… Mais c’est pos­sible. Oui, c’est pos­sible. La mous­tache ressemble. »

C’é­tait suf­fi­sant pour Pru­nelle. Dans son esprit, la cer­ti­tude s’é­tait déjà cris­tal­li­sée : Fer­nand Mirocle, l’es­croc qu’il recher­chait, était l’homme qui avait volé le chien de la com­tesse. Les deux affaires n’en fai­saient qu’une. Il n’a­vait plus qu’à retrou­ver Mirocle, et tout s’éclaircirait.

« Excellllent ! » s’ex­cla­ma-t-il en se levant d’un bond. « Vous m’a­vez été trrr­rès utile, jeune homme ! Trrr­rès utile ! »

Pepík rayon­nait comme si on venait de lui remettre la Légion d’honneur.

« Mer­ci, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Si je peux faire quoi que ce soit d’autre… n’im­porte quoi… je suis à votre dis­po­si­tion ! Jour et nuit ! »

« Je n’y man­querrr­rai pas », pro­mit Pru­nelle en lui tapo­tant l’é­paule avec une condes­cen­dance bienveillante.

Et il sor­tit du salon, convain­cu d’a­voir fait un pas de géant vers la réso­lu­tion de l’affaire.

Le reste de la mati­née fut consa­cré à l’in­ter­ro­ga­toire des autres témoins poten­tiels : Herr Mül­ler, le client alle­mand de la chambre 48, qui tous­sait effec­ti­ve­ment beau­coup — une bron­chite chro­nique, expli­qua-t-il entre deux quintes — et qui n’a­vait rien vu ni rien enten­du ; Pan Dvořák, le jeune Tchèque de la chambre 53, un étu­diant en droit timide et bègue qui rou­gis­sait chaque fois qu’on lui adres­sait la parole et qui jura ses grands dieux n’a­voir croi­sé per­sonne dans le cou­loir ; et Mon­sieur Peter­sen, le Danois de la chambre 55, qui refu­sa de répondre aux ques­tions de l’ins­pec­teur sous pré­texte qu’il atten­dait un télé­gramme urgent et qu’il n’a­vait pas de temps à perdre avec des his­toires de chien.

Aucun de ces inter­ro­ga­toires ne don­na le moindre résul­tat utile, ce qui ne décou­ra­gea nul­le­ment Pru­nelle, per­sua­dé que la véri­té fini­rait par écla­ter, comme elle écla­tait tou­jours dans les romans poli­ciers qu’il ne lisait jamais mais dont il avait enten­du parler.

Il était envi­ron treize heures quand il redes­cen­dit au café pour déjeu­ner. Il s’ins­tal­la à la même table que le matin, com­man­da un gou­lasch — car il fal­lait bien goû­ter à la cui­sine locale, même si elle lui ins­pi­rait une méfiance ins­tinc­tive — et un verre de bière, et entre­prit de réca­pi­tu­ler men­ta­le­ment les élé­ments de l’enquête.

C’est alors qu’il le vit.

L’homme au cognac.

L’homme qu’il avait aper­çu la veille dans le cou­loir, au moment de la crise de la com­tesse, et qu’il avait com­plè­te­ment oublié depuis.

L’homme était assis à une table, près du comp­toir, seul, un jour­nal déplié devant lui et une tasse de café à por­tée de main. Il était vêtu avec une élé­gance dis­crète — cos­tume de bonne coupe, cra­vate de soie, pochette assor­tie — et arbo­rait une fine mous­tache brune qui lui don­nait un air de dan­dy fin de siècle éga­ré dans les années vingt.

Mais ce n’é­tait pas son élé­gance qui retint l’at­ten­tion de Prunelle.

C’é­tait son regard.

Un regard qui, pen­dant une frac­tion de seconde, croi­sa celui de l’ins­pec­teur et s’y attar­da avec une inten­si­té trou­blante, avant de se détour­ner vers le jour­nal comme si de rien n’était.

Pru­nelle sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine.

Cet homme l’ob­ser­vait. Il en était cer­tain. Cet homme l’ob­ser­vait depuis le début, peut-être même depuis son arri­vée à l’hô­tel. Et cet homme — il en aurait mis sa main au feu — cet homme savait quelque chose.

Était-ce Mirocle ? La des­crip­tion cor­res­pon­dait vague­ment à celle de Pepík : grand, mince, élé­gant, mous­ta­chu. Mais la pho­to­gra­phie que Pru­nelle avait mon­trée au chas­seur datait de plu­sieurs années. Mirocle avait pu chan­ger. Se teindre les che­veux. Modi­fier sa coupe de mous­tache. Adop­ter une nou­velle identité.

L’ins­pec­teur déci­da de l’aborder.

Il se leva, tra­ver­sa la salle d’un pas qu’il vou­lait non­cha­lant mais qui était plu­tôt cha­lou­pé, et s’ar­rê­ta devant la table de l’inconnu.

« Mon­sieur », dit-il avec un sou­rire qui se vou­lait affable mais qui res­sem­blait davan­tage à une gri­mace, « je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise. Pourrr­rais-je vous poser quelques questions ? »

L’homme leva les yeux de son jour­nal. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni sur­prise, ni inquié­tude, ni même curio­si­té. Juste une poli­tesse loin­taine, comme celle d’un aris­to­crate rece­vant la visite d’un domestique.

« Bien sûr, ins­pec­teur », dit-il avec un léger accent que Pru­nelle fut inca­pable d’i­den­ti­fier. « Asseyez-vous, je vous en prie. »

Pru­nelle s’assit.

« Votrrre nom, s’il vous plaît ? »

« Lazare. Vic­tor Lazare. »

« Frrr­ran­çais ? »

« Belge. »

« Ah. »

Il y eut un silence. Pru­nelle ne savait pas très bien com­ment pour­suivre. L’homme — Lazare — le regar­dait avec une expres­sion d’at­tente polie, comme s’il était prêt à répondre à n’im­porte quelle ques­tion mais ne comp­tait pas faci­li­ter la conversation.

« Vous… vous séjourrrr­nez à l’hô­tel depuis longtemps ? »

« Trois semaines envi­ron. Je suis ici pour affaires. »

« Quel genre d’affairrrres ? »

« Import-export. Tex­tile. Rien de très pas­sion­nant, je le crains. »

Pru­nelle hocha la tête, fei­gnant de trou­ver cette réponse satis­fai­sante alors qu’elle ne lui appre­nait rien.

« Vous étiez dans le cou­loirrrr hierrr, au moment de l’in­ci­dent avec la comtesse. »

« En effet. J’ai enten­du des cris. Je suis sor­ti de ma chambre pour voir ce qui se pas­sait. Comme tout le monde, je suppose. »

« Avez-vous vu quelque chose de sus­pect ? Avant les crrr­ris ? Quel­qu’un qui se serrr­rait intro­duit dans la suite de la comtesse ? »

Lazare réflé­chit un ins­tant, ou fit sem­blant de réfléchir.

« Non, ins­pec­teur. Je n’ai rien vu. J’é­tais dans ma chambre, en train de lire. Je n’ai enten­du que les cris de la comtesse. »

« Et le chien ? L’a­viez-vous déjà vu ? »

« Le bichon ? Oui, bien sûr. Tout l’hô­tel connaît Sis­si. La com­tesse la pro­mène dans le hall plu­sieurs fois par jour. C’est un ani­mal char­mant, quoi­qu’un peu nerveux. »

Pru­nelle cher­chait déses­pé­ré­ment une ques­tion qui ferait tré­bu­cher son inter­lo­cu­teur, qui révé­le­rait une faille dans son his­toire, qui prou­ve­rait qu’il était bien l’homme qu’il pré­ten­dait ne pas être. Mais Lazare répon­dait à tout avec une aisance décon­cer­tante, sans jamais se contre­dire ni mon­trer le moindre signe de nervosité.

« Bien », finit par dire l’ins­pec­teur, faute de mieux. « Je vous rrr­re­mer­cie, Mon­sieur Lazare. Si vous vous sou­ve­nez de quoi que ce soit… »

« Je vien­drai vous trou­ver immé­dia­te­ment », com­plé­ta Lazare avec un sou­rire qui pou­vait être sin­cère ou moqueur, impos­sible à dire.

Pru­nelle se leva, ajus­ta son binocle, et retour­na à sa table où son gou­lasch refroi­dis­sait dans son assiette.

Il ne savait pas encore si Vic­tor Lazare était Fer­nand Mirocle, ou un com­plice, ou un simple témoin, ou per­sonne d’im­por­tant. Mais il avait la cer­ti­tude — une cer­ti­tude irra­tion­nelle, vis­cé­rale, typi­que­ment pru­nel­lienne — que cet homme jouait un rôle dans cette affaire.

Et il comp­tait bien décou­vrir lequel.

L’a­près-midi appor­ta un rebon­dis­se­ment inattendu.

Vers seize heures, alors que Pru­nelle fai­sait une sieste dans sa chambre — l’en­quête était un tra­vail épui­sant —, des coups frap­pés à sa porte le tirèrent de son sommeil.

« Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? » grom­me­la-t-il en se redres­sant sur son lit, les che­veux en bataille et le binocle de travers.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Mon­sieur l’ins­pec­teur ! » C’é­tait la voix de Pepík, hys­té­rique d’ex­ci­ta­tion. « On a retrou­vé le chien ! On a retrou­vé Sissi ! »

Pru­nelle bon­dit hors de son lit, man­qua de tré­bu­cher sur ses chaus­sures qu’il avait lais­sées au milieu de la chambre, et ouvrit la porte à la volée.

« Où ça ? Quand ? Comment ? »

« Dans la cave ! » hale­ta Pepík. « Le som­me­lier est des­cen­du cher­cher une bou­teille de tokay pour la com­tesse, et il l’a trou­vée là, der­rière les ton­neaux de bière ! Elle est vivante ! Elle va bien ! »

Pru­nelle des­cen­dit les esca­liers quatre à quatre — ce qui, compte tenu de son embon­point et de son manque d’exer­cice, faillit lui être fatal — et arri­va dans le hall au moment où la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann, en larmes, ser­rait contre sa poi­trine opu­lente un petit ani­mal blanc qui jap­pait frénétiquement.

« Ma Sis­si ! Ma ché­rie ! Mon tré­sor ! » san­glo­tait la com­tesse en hon­grois, en alle­mand et en fran­çais mélan­gés. « Tu es reve­nue ! Tu m’es revenue ! »

Le chien — car c’é­tait bien Sis­si, recon­nais­sable à son col­lier de velours rouge orné des armoi­ries fami­liales — léchait fré­né­ti­que­ment le visage de sa maî­tresse, appa­rem­ment aus­si heu­reuse de la retrou­ver qu’elle l’é­tait de le retrouver.

« Com­ment est-elle arrr­ri­vée dans la cave ? » deman­da Pru­nelle à Mon­sieur Novák, qui assis­tait à la scène avec son impas­si­bi­li­té habituelle.

« Per­sonne ne le sait, ins­pec­teur. Le som­me­lier l’a trou­vée der­rière les ton­neaux, comme s’il elle s’é­tait cachée là. Elle n’é­tait pas atta­chée. Elle sem­blait en bonne san­té, quoi­qu’un peu affamée. »

« Quel­qu’un l’a enfer­mée là ! » décla­ra Pru­nelle avec convic­tion. « Le voleur l’a enfer­mée dans la cave pour la récu­pé­rer plus tard ! »

« C’est pos­sible », concé­da le concierge sans enthousiasme.

« Ou alors elle s’est échap­pée de la suite et s’est éga­rée dans l’hô­tel », sug­gé­ra une voix der­rière eux.

Pru­nelle se retour­na. C’é­tait Vic­tor Lazare, qui obser­vait la scène depuis le seuil du café, son éter­nel air de déta­che­ment amu­sé peint sur le visage.

« Les bichons sont des chiens curieux », conti­nua-t-il. « Ils aiment explo­rer. Et les caves sont des endroits atti­rants pour les ani­maux — il y fait frais, c’est sombre, ça sent le fro­mage et la viande séchée. Peut-être que Sis­si a tout sim­ple­ment pro­fi­té d’une porte ouverte pour aller faire un tour et s’est retrou­vée coin­cée en bas. »

Cette expli­ca­tion, par­fai­te­ment ration­nelle, ne conve­nait pas du tout à Pru­nelle. Elle rui­nait sa théo­rie du com­plot inter­na­tio­nal, son tra­fic de chiens de race, son réseau d’es­pion­nage au ser­vice d’une puis­sance étrangère.

« Non », dit-il en secouant la tête. « Non, c’est trrr­rop simple. Quel­qu’un a volé ce chien et l’a caché dans la cave. Et je trr­rou­ve­rai qui. »

Lazare haus­sa les épaules.

« Comme vous vou­drez, ins­pec­teur. Mais il me semble que l’af­faire est réso­lue. Le chien est retrou­vé. La com­tesse est heu­reuse. Que deman­der de plus ? »

« La véri­té, Mon­sieur Lazare », répon­dit Pru­nelle avec une solen­ni­té de pro­cu­reur. « La vérrrrité ! »

Et sur ces mots, il tour­na les talons et remon­ta dans sa chambre, convain­cu que l’af­faire était loin d’être terminée.

Il avait raison.

Vers vingt-deux heures, alors qu’il lisait pour la troi­sième fois la même page du *Code pénal fran­çais* sans par­ve­nir à se concen­trer, des coups furent à nou­veau frap­pés à sa porte.

C’é­tait Pepík, le visage défait.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur… Sis­si a encore disparu. »

*(À suivre)*

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Lun­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle arrive à Prague, découvre l’Ho­tel Paris, et se trouve mêlé bien mal­gré lui à une affaire de la plus haute impor­tance 

Le train en pro­ve­nance de Paris-Est entra en gare de Pra­ha Hlavní nádraží avec qua­rante-sept minutes de retard, ce qui, selon les stan­dards des Che­mins de fer tché­co­slo­vaques de l’é­poque, consti­tuait une per­for­mance remar­quable, presque sus­pecte, et l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle, de la Sûre­té géné­rale, qui avait pas­sé les trois der­niers jours à som­no­ler dans un com­par­ti­ment de deuxième classe dont le chauf­fage fonc­tion­nait par inter­mit­tences capri­cieuses — tan­tôt étouf­fant comme un ham­mam de Constan­ti­nople, tan­tôt gla­cial comme une dat­cha sibé­rienne —, des­cen­dit sur le quai avec la majes­té un peu raide d’un homme qui n’a pas dor­mi cor­rec­te­ment depuis Stras­bourg et qui, par ailleurs, ne sait abso­lu­ment pas où il se trouve.

Prague, en ce mois de mai 1925, était une ville qui ne res­sem­blait à aucune autre, ce que Pru­nelle aurait pu consta­ter s’il avait pris la peine de lever les yeux vers la ver­rière Art nou­veau de la gare, chef-d’œuvre de fer­ron­ne­rie et de verre colo­ré qui méri­tait à elle seule le dépla­ce­ment, mais l’ins­pec­teur, occu­pé à rajus­ter son binocle qui avait la fâcheuse habi­tude de glis­ser sur son nez à chaque mou­ve­ment un peu brusque, ne vit rien de tout cela, pas plus qu’il ne remar­qua les mosaïques du hall prin­ci­pal, ni les fresques allé­go­riques repré­sen­tant le Com­merce et l’In­dus­trie sous les traits de femmes dra­pées à l’an­tique, ni même le kiosque à jour­naux où s’empilaient les édi­tions du matin dans une langue qu’il prit d’a­bord pour du russe, puis pour de l’al­le­mand mal ortho­gra­phié, avant de se rap­pe­ler, avec un fron­ce­ment de sour­cils per­plexe, que les Tché­co­slo­vaques avaient leur propre idiome, ce qui lui parut être une com­pli­ca­tion par­fai­te­ment super­flue dans un monde qui n’en man­quait déjà pas.

Il faut dire quelques mots de l’ins­pec­teur Pru­nelle, car c’est un per­son­nage qui mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour com­prendre com­ment un homme aus­si mani­fes­te­ment inadap­té à sa pro­fes­sion avait pu atteindre le grade d’ins­pec­teur prin­ci­pal dans une ins­ti­tu­tion aus­si véné­rable que la Sûre­té française.

Gas­ton Pru­nelle avait cin­quante-trois ans, une mous­tache monu­men­tale dont les pointes recour­bées vers le haut défiaient quo­ti­dien­ne­ment les lois de la gra­vi­té grâce à l’ap­pli­ca­tion mati­nale d’une cire hon­groise qu’il se fai­sait envoyer de Buda­pest par cor­res­pon­dance (et dont il igno­rait, bien sûr, qu’elle était fabri­quée à Leval­lois-Per­ret), un embon­point confor­table qu’il attri­buait à sa consti­tu­tion plu­tôt qu’à son goût immo­dé­ré pour les pâtis­se­ries, et un binocle per­pé­tuel­le­ment de tra­vers qui lui don­nait l’air de quel­qu’un qui regarde le monde avec une per­plexi­té tein­tée de reproche, comme si l’u­ni­vers entier était cou­pable de quelque chose mais refu­sait obs­ti­né­ment de pas­ser aux aveux.

Sa montre gous­set, héri­tée d’un oncle mater­nel qui avait fait for­tune dans le com­merce des peaux de lapin en Aus­tra­lie avant de tout perdre au bac­ca­ra sur la Côte d’A­zur, était d’une taille si extra­va­gante qu’elle défor­mait la poche de son gilet et pro­dui­sait, quand il mar­chait d’un pas un peu vif, un balan­ce­ment pen­du­laire qui lui don­nait l’al­lure d’un métro­nome ambu­lant. Il la consul­tait en moyenne qua­rante-sept fois par jour, y com­pris dans des cir­cons­tances où l’heure n’a­vait aucune espèce d’im­por­tance, comme au milieu d’une fila­ture ou pen­dant un inter­ro­ga­toire, ce qui avait le don d’exas­pé­rer ses supé­rieurs et de décon­te­nan­cer les suspects.

Quant à la rai­son de sa pré­sence à Prague, elle tenait en quelques mots : un cer­tain Fer­nand Mirocle, escroc de son état, spé­cia­li­sé dans les fausses socié­tés d’in­ves­tis­se­ment dans les colo­nies et les héri­tages afri­cains ima­gi­naires, avait eu l’im­pru­dence de sou­la­ger une veuve pari­sienne d’une somme consi­dé­rable avant de dis­pa­raître dans la nature, et ladite veuve, qui se trou­vait être la belle-sœur d’un sous-secré­taire d’É­tat aux Postes et Télé­graphes, avait fait suf­fi­sam­ment de bruit pour qu’on dépê­chât quel­qu’un à sa recherche. Que ce quel­qu’un fût Pru­nelle plu­tôt qu’un enquê­teur com­pé­tent tenait moins à ses qua­li­tés pro­fes­sion­nelles qu’au désir una­nime du Quai des Orfèvres de l’é­loi­gner de Paris pen­dant quelques semaines, à la suite d’une affaire de cam­brio­lage au cours de laquelle il avait, par un enchaî­ne­ment de mal­adresses qu’il serait trop long de détailler ici, fait arrê­ter par erreur un conseiller muni­ci­pal, le propre neveu du pré­fet, et un arche­vêque en visite privée.

L’ins­pec­teur tra­ver­sa le hall de la gare en consul­tant sa montre (il était qua­torze heures sept, infor­ma­tion dont il ne sut que faire), évi­ta de jus­tesse un por­teur qui trans­por­tait une malle de dimen­sions pha­rao­niques, tré­bu­cha sur un chien de race indé­ter­mi­née qui dor­mait pai­si­ble­ment au milieu du pas­sage, et finit par atteindre la sor­tie, où l’at­ten­dait Prague.

Prague, donc.

Prague au prin­temps 1925, capi­tale d’une répu­blique qui n’a­vait que sept ans d’exis­tence et se com­por­tait déjà comme si elle en avait mille. Prague avec ses cou­poles vertes et ses flèches gothiques, ses façades baroques et ses pas­sages Art nou­veau, ses tram­ways brin­que­ba­lants et ses calèches ana­chro­niques, ses cafés lit­té­raires où des poètes sur­réa­listes réin­ven­taient le monde entre deux verres de sli­vo­vice, ses caba­rets où l’on jouait du jazz amé­ri­cain avec un accent mit­te­leu­ro­péen, ses rues pavées qui mon­taient vers le Châ­teau et des­cen­daient vers la Vlta­va dans un désordre urba­nis­tique qui aurait don­né des vapeurs au baron Haussmann.

L’ins­pec­teur Pru­nelle ne vit rien de tout cela.

Il vit un fiacre, héla le cocher d’un « Hé ! » impé­rieux, et arti­cu­la très dis­tinc­te­ment, comme on le fait quand on s’a­dresse à un étran­ger qu’on soup­çonne de sur­di­té ou d’ar­rié­ra­tion men­tale : « HO-TEL PA-RRIS. » Le cocher, un homme d’une soixan­taine d’an­nées dont le visage était si pro­fon­dé­ment sillon­né de rides qu’il res­sem­blait à un plan cadas­tral de la Bohême, hocha la tête avec une len­teur qui pou­vait signi­fier l’as­sen­ti­ment, l’in­com­pré­hen­sion, ou sim­ple­ment une rai­deur cer­vi­cale, et mit son atte­lage en branle.

Le tra­jet jus­qu’à l’hô­tel prit envi­ron quinze minutes, durant les­quelles Pru­nelle sor­tit sa montre à onze reprises, ce qui repré­sen­tait une fré­quence inha­bi­tuel­le­ment éle­vée, même pour lui, et témoi­gnait d’une ner­vo­si­té qu’il aurait été bien en peine d’ex­pli­quer. Il regar­dait défi­ler les façades pra­goises avec cette expres­sion de méfiance polie que les Fran­çais réservent tra­di­tion­nel­le­ment à tout ce qui n’est pas fran­çais, c’est-à-dire à la plus grande par­tie de l’u­ni­vers connu, et se deman­dait pour­quoi diable on avait bap­ti­sé « Paris » un hôtel situé dans une ville qui en était si mani­fes­te­ment l’antithèse.

Car Pru­nelle, il faut le dire, était de ces Pari­siens qui consi­dèrent que le monde se divise en deux caté­go­ries : Paris, et les endroits qui ne sont pas Paris. Cette seconde caté­go­rie, infi­ni­ment plus vaste que la pre­mière, com­pre­nait aus­si bien la ban­lieue que la pro­vince, l’Eu­rope que les Amé­riques, et lui ins­pi­rait une per­plexi­té tein­tée de com­mi­sé­ra­tion. Qu’on pût vivre ailleurs qu’entre la place de la Concorde et le Père-Lachaise lui sem­blait rele­ver du mys­tère anthro­po­lo­gique, voire de la pathologie.

Le fiacre s’ar­rê­ta devant l’Ho­tel Paris.

L’ins­pec­teur, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, consen­tit à lever les yeux.

Et ce qu’il vit lui cou­pa le souffle.

L’Ho­tel Paris — il fau­drait pro­non­cer « Paříž » à la tchèque, avec un accent sur le i et un háček sur le z, mais Pru­nelle n’é­tait pas homme à s’en­com­brer de dia­cri­tiques — se dres­sait au coin de la rue U Obecní­ho domu, face à la Mai­son muni­ci­pale, et consti­tuait l’un des plus beaux exemples d’ar­chi­tec­ture Art nou­veau de toute la Bohême, ce qui, en 1925, vou­lait encore dire quelque chose.

Sa façade, éri­gée en 1904 par les archi­tectes Jan Vej­rych et Antonín Pfeif­fer — deux noms que Pru­nelle aurait été bien inca­pable de pro­non­cer et qu’il n’es­saya d’ailleurs jamais —, était un feu d’ar­ti­fice pétri­fié, une explo­sion de courbes et de contre-courbes, de bal­cons en fer for­gé et de bow-win­dows en saillie, de mosaïques aux tons d’or et de tur­quoise repré­sen­tant des allé­go­ries que nul n’a­vait jamais pris la peine d’i­den­ti­fier avec cer­ti­tude mais qui sem­blaient avoir un rap­port avec le com­merce, l’hos­pi­ta­li­té, ou peut-être sim­ple­ment le plai­sir de décorer.

Au-des­sus de l’en­trée prin­ci­pale, des lettres dorées annon­çaient « HOTEL PAŘÍŽ » dans une typo­gra­phie si orne­men­tée qu’on aurait dit une ligne de por­tées musi­cales conçue par un com­po­si­teur sous l’emprise de l’ab­sinthe. Des caria­tides sou­te­naient un bal­con du pre­mier étage avec cette expres­sion de rési­gna­tion stoïque qu’on observe chez les caria­tides du monde entier, comme si elles avaient depuis long­temps renon­cé à com­prendre pour­quoi on les avait condam­nées à por­ter des archi­traves pour l’é­ter­ni­té. Des grappes de rai­sin en stuc s’en­rou­laient autour des fenêtres, des tour­ne­sols de céra­mique s’é­pa­nouis­saient au-des­sus des cor­niches, et l’en­semble pro­dui­sait sur le spec­ta­teur un effet de sur­prise joyeuse, comme si l’im­meuble lui-même était éton­né d’exister.

Pru­nelle res­ta quelques secondes immo­bile sur le trot­toir, la bouche entrou­verte, sa mous­tache fré­mis­sant imper­cep­ti­ble­ment — ce qui, chez lui, était le signe d’une émo­tion vio­lente —, puis il ajus­ta son binocle, sor­tit sa montre (qua­torze heures vingt-trois), et péné­tra dans l’é­ta­blis­se­ment avec la déter­mi­na­tion un peu raide d’un homme qui refuse de se lais­ser impres­sion­ner par quoi que ce soit.

Le hall de l’Ho­tel Paris était, si la chose est pos­sible, encore plus extra­va­gant que sa façade.

Ima­gi­nez un espace de dimen­sions modestes — car l’hô­tel, mal­gré son ambi­tion déco­ra­tive, n’a­vait rien d’un palace —, mais où chaque cen­ti­mètre car­ré avait été trai­té comme si le salut de l’hu­ma­ni­té en dépen­dait. Le sol était un damier de marbre noir et blanc, légè­re­ment irré­gu­lier, qui pro­dui­sait sous les pas un cla­que­ment solen­nel. Les murs dis­pa­rais­saient sous des boi­se­ries de chêne sculp­té, inter­rom­pues çà et là par des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace à l’in­fi­ni et don­naient au visi­teur l’im­pres­sion trou­blante d’être obser­vé par plu­sieurs ver­sions de lui-même, toutes éga­le­ment perplexes.

Un lustre monu­men­tal pen­dait du pla­fond comme une méduse de cris­tal fos­si­li­sée, ses pen­de­loques fré­mis­sant au moindre cou­rant d’air. Un esca­lier de marbre rose mon­tait vers les étages en décri­vant une courbe si volup­tueuse qu’on aurait dit qu’il hési­tait lui-même sur la direc­tion à prendre. Des fau­teuils de velours gre­nat, dis­po­sés autour de gué­ri­dons de marbre, atten­daient des occu­pants avec une patience sécu­laire. Et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des plantes vertes : des pal­miers en pot, des fou­gères en sus­pen­sion, des aspi­dis­tras dans des cache-pots de faïence, comme si l’hô­tel avait vou­lu recréer en son sein une jungle tro­pi­cale, mais une jungle tro­pi­cale domes­ti­quée, civi­li­sée, sou­mise aux règles de la bien­séance austro-hongroise.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion, qui était lui-même une œuvre d’art en aca­jou incrus­té de nacre, se tenait un per­son­nage que nous appel­le­rons Mon­sieur Novák, bien que ce ne fût pas son vrai nom — mais les concierges d’hô­tel ont droit à leur part de mystère.

Mon­sieur Novák avait soixante-deux ans, un crâne par­fai­te­ment chauve qu’il frot­tait avec un mou­choir à inter­valles régu­liers comme s’il espé­rait en faire jaillir des idées, et cette capa­ci­té extra­or­di­naire qu’ont les grands concierges de jau­ger un client en trois secondes et de déter­mi­ner avec une pré­ci­sion infaillible s’il va cau­ser des ennuis. L’ins­pec­teur Pru­nelle, il le com­prit ins­tan­ta­né­ment, allait cau­ser des ennuis.

« Bon­jourrrr ! » lan­ça Pru­nelle en s’ap­pro­chant du comp­toir avec cette démarche cha­lou­pée que lui impo­sait le balan­ce­ment de sa montre gous­set. « Je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrrrançaise. »

Il rou­lait ses R avec une emphase qui aurait paru exces­sive même à Sarah Bern­hardt. C’é­tait chez lui un tic ner­veux qui s’ac­cen­tuait en pré­sence d’é­tran­gers, comme si le rou­le­ment des R consti­tuait une sorte de lais­sez-pas­ser lin­guis­tique, une preuve irré­fu­table de francité.

Mon­sieur Novák, qui par­lait un fran­çais impec­cable — car les bons concierges parlent toutes les langues, c’est une loi de l’u­ni­vers aus­si immuable que la gra­vi­ta­tion —, incli­na légè­re­ment la tête.

« Bien­ve­nue à l’Ho­tel Paris, ins­pec­teur. Nous vous attendions. »

Cette phrase, pour­tant banale, pro­dui­sit sur Pru­nelle un effet remar­quable. Ses sour­cils — deux che­nilles poivre et sel qui vivaient leur vie propre au-des­sus de son binocle — se haus­sèrent simultanément.

« Vous m’at­ten­diez ? » répé­ta-t-il d’un ton où per­çait une cer­taine méfiance. « Com­ment saviez-vous que j’al­lais venirrrr ? »

« La pré­fec­ture de police de Paris a télé­gra­phié hier pour réser­ver votre chambre, ins­pec­teur. La 47, au troi­sième étage. Vue sur la Mai­son municipale. »

Pru­nelle parut à la fois sou­la­gé et vague­ment déçu. Il avait espé­ré, peut-être, que sa venue fût entou­rée d’un mys­tère plus épais.

« Ah. Bien. Trrr­rès bien. »

Il sor­tit sa montre (qua­torze heures trente et une), la contem­pla comme si elle conte­nait la réponse à des ques­tions qu’il n’a­vait pas encore for­mu­lées, puis la ran­gea dans son gilet avec un soupir.

« Je suis ici pour une affairrrre de la plus haute imporrr­tance », décla­ra-t-il à mi-voix, en se pen­chant vers le concierge avec un air de conspi­ra­teur qui aurait fait sou­rire n’im­porte qui d’autre que Mon­sieur Novák, dont le visage était aus­si expres­sif qu’une façade d’im­meuble hauss­man­nien. « Un crr­ri­mi­nel frrr­ran­çais se cache peut-êtrrre dans votrrre établissement. »

« Vrai­ment ? » dit le concierge avec une poli­tesse si par­faite qu’elle fri­sait l’impertinence.

« Un cerr­tain Ferr­nand Mir­rocle. Escroc. Dangerrreux. »

Mon­sieur Novák feuille­ta son registre avec une len­teur qui pou­vait être inter­pré­tée comme de la méti­cu­lo­si­té ou comme une forme sub­tile de moquerie.

« Nous n’a­vons per­sonne de ce nom par­mi nos clients actuels, ins­pec­teur. Mais je gar­de­rai l’œil ouvert. »

« Faites donc », approu­va Pru­nelle avec une gra­vi­té de cir­cons­tance. « Et si vous rrr­re­mar­quez quoi que ce soit de sus­pect… n’im­porrrrte quoi… venez me trrr­rou­ver immédiatement. »

Il tapo­ta le comp­toir de son index comme pour scel­ler un pacte, puis se diri­gea vers l’es­ca­lier, sa malle à la traîne — car il avait refu­sé l’aide du chas­seur, un jeune homme roux qui lou­chait légè­re­ment et qui pas­se­rait le reste de la semaine à obser­ver l’ins­pec­teur avec un mélange de fas­ci­na­tion et d’effarement.

La chambre 47 était exac­te­ment ce qu’on pou­vait attendre d’un hôtel Art nou­veau de stan­ding moyen : ni assez grande pour qu’on s’y sen­tît per­du, ni assez petite pour qu’on y fût à l’é­troit, mais déco­rée avec cette pro­fu­sion orne­men­tale qui carac­té­ri­sait l’é­poque et qui ferait rica­ner les mini­ma­listes du siècle suivant.

Le lit était un monu­ment de cuivre et de lai­ton dont les mon­tants s’é­le­vaient vers le pla­fond comme les mâts d’un navire en par­tance pour des contrées oni­riques. La table de nuit sup­por­tait une lampe à abat-jour de verre dépo­li, œuvre pro­bable de quelque arti­san for­mé dans les ate­liers de Loetz ou de Pallme-König, et qui repré­sen­tait, autant qu’on pût en juger, une libel­lule se posant sur un nénu­phar, ou peut-être un diri­geable sur­vo­lant un chou-fleur, l’Art nou­veau ayant tou­jours culti­vé une cer­taine ambi­guï­té iconographique.

La fenêtre don­nait effec­ti­ve­ment sur la Mai­son muni­ci­pale, dont la cou­pole verte brillait dans la lumière de l’a­près-midi comme le casque d’un guer­rier fan­tas­tique. Pru­nelle s’en appro­cha, écar­ta le rideau de den­telle avec la déli­ca­tesse d’un homme qui mani­pule des preuves sur une scène de crime, et contem­pla la vue avec une moue dubitative.

« Mouais », dit-il à voix haute, car il avait pris l’ha­bi­tude de se par­ler à lui-même, faute d’in­ter­lo­cu­teurs suf­fi­sam­ment inté­res­sants. « Ce n’est pas Parrrris. »

Ce qui était par­fai­te­ment exact, Prague n’é­tant pas Paris, mais qui témoi­gnait d’une capa­ci­té d’ob­ser­va­tion assez limi­tée, un peu comme si quel­qu’un avait décla­ré, en contem­plant l’o­céan Atlan­tique : « Ce n’est pas la Manche. »

Il entre­prit de défaire sa malle, ce qui lui prit un temps consi­dé­rable car il avait empor­té bien plus d’af­faires qu’il n’en fal­lait pour une mis­sion d’une semaine ou deux : trois cos­tumes com­plets, sept che­mises, une dou­zaine de cra­vates (dont une à pois qu’il ne por­tait jamais mais qu’il emme­nait par­tout, comme un talis­man tex­tile), deux paires de chaus­sures de rechange, un néces­saire de toi­lette com­pre­nant sa fameuse cire à mous­tache, un exem­plaire cor­né du *Code pénal fran­çais* édi­tion 1921, et, pour des rai­sons qu’il aurait été bien en peine d’ex­pli­quer, un para­pluie de golf.

Il était en train de ran­ger ses cra­vates dans l’ar­moire — une opé­ra­tion qu’il accom­plis­sait avec un soin maniaque, les clas­sant par cou­leur, puis par motif, puis par lon­gueur — quand un bruit lui par­vint du couloir.

Un hur­le­ment.

Un hur­le­ment de femme, stri­dent, déchi­rant, modu­lé sur plu­sieurs octaves comme un air d’o­pé­ra joué par une loco­mo­tive à vapeur.

Pru­nelle lâcha sa cra­vate à pois (la talis­ma­nique), se pré­ci­pi­ta vers la porte, l’ou­vrit à la volée, et se retrou­va nez à nez avec un spec­tacle qu’il n’ou­blie­rait jamais.

Dans le cou­loir du troi­sième étage de l’Ho­tel Paris, devant la porte de la suite 51, se tenait une femme.

Mais « femme » est un mot bien insuf­fi­sant pour décrire ce qui s’of­frait aux yeux éba­his de l’ins­pec­teur. Il fau­drait par­ler plu­tôt d’ap­pa­ri­tion, de phé­no­mène météo­ro­lo­gique, de catas­trophe natu­relle en robe de chambre de soie.

La com­tesse Ilo­na Bat­thyá­ny-Stratt­mann — car c’é­tait elle, et il convient de pro­non­cer son nom avec toute la défé­rence due à seize quar­tiers de noblesse hon­groise — avait soixante-trois ans, une che­ve­lure d’un roux véni­tien qui devait beau­coup au hen­né et peu à la nature, une cor­pu­lence que les esprits cha­ri­tables qua­li­fiaient d’im­po­sante et les autres de pachy­der­mique, et une voix capable de bri­ser le cris­tal à vingt mètres.

Elle por­tait un désha­billé de soie mauve orné de plumes d’au­truche — dont cer­taines, arra­chées par la vio­lence de ses gestes, vole­taient autour d’elle comme des flo­cons de neige exo­tiques —, des mules à talons qui la gran­dis­saient de huit cen­ti­mètres dont elle n’a­vait aucun besoin, et au doigt un rubis si gros qu’on aurait pu le prendre pour une tumeur précieuse.

Elle hur­lait.

Elle hur­lait en hon­grois, en alle­mand, en fran­çais approxi­ma­tif, et dans une langue que per­sonne ne put iden­ti­fier mais qui était peut-être du latin de cui­sine, car la com­tesse avait reçu une édu­ca­tion clas­sique dans un couvent de Pres­bourg avant que Pres­bourg ne devînt Bra­ti­sla­va et que l’é­du­ca­tion clas­sique ne pas­sât de mode.

Autour d’elle s’a­gi­taient déjà plu­sieurs per­son­nages que nous aurons l’oc­ca­sion de mieux connaître : Mon­sieur Novák, mon­té du rez-de-chaus­sée avec une célé­ri­té sur­pre­nante pour un homme de son âge ; une femme de chambre en uni­forme noir et tablier blanc, qui se tor­dait les mains ; le chas­seur roux et lou­cheur, qui avait aban­don­né son poste pour voir ce qui se pas­sait ; et un homme d’une tren­taine d’an­nées, élé­gam­ment vêtu, qui obser­vait la scène avec un déta­che­ment amu­sé, un verre de cognac à la main.

« Que se passe-t-il ? » ton­na Pru­nelle en s’a­van­çant vers le groupe avec cette auto­ri­té natu­relle des hommes qui n’en ont aucune.

La com­tesse se tour­na vers lui. Ses yeux — deux billes d’un bleu déla­vé, cer­clées de khôl — le trans­per­cèrent comme des flèches.

« Il se passe, Mon­sieur, que l’on m’a VOLÉE ! » voci­fé­ra-t-elle avec un accent qui trans­for­mait chaque voyelle en une aven­ture pho­né­tique. « On m’a DÉRO­BÉ ce que j’ai de plus PRÉ­CIEUX au monde ! »

Pru­nelle sen­tit son cœur s’emballer. Un vol ! Dans son hôtel ! Le jour même de son arri­vée ! Cela ne pou­vait pas être une coïn­ci­dence. Fer­nand Mirocle — car qui d’autre ? — était pas­sé à l’action.

« Des bijoux ? » s’en­quit-il en sor­tant de sa poche un car­net qu’il gar­dait tou­jours sur lui pour prendre des notes, bien qu’il n’en prît jamais, pré­fé­rant se fier à sa mémoire, qui était désastreuse.

« Des BIJOUX ? » La com­tesse le regar­da comme s’il venait de pro­fé­rer une obs­cé­ni­té. « Non, Mon­sieur. Pas des bijoux. Ma SISSI ! »

Pru­nelle fron­ça les sour­cils. Sis­si ? L’im­pé­ra­trice ? Mais l’im­pé­ra­trice était morte depuis… Il cal­cu­la men­ta­le­ment… 1898… vingt-sept ans… On ne pou­vait tout de même pas voler une morte…

« Votrrre… Sis­si ? » répé­ta-t-il avec une pru­dence qui dis­si­mu­lait mal sa confusion.

« Ma CHIENNE ! » hur­la la com­tesse. « Mon ado­rable, mon irrem­pla­çable, mon UNIQUE Sis­si ! Un bichon mal­tais de pure race, des­cen­dante directe des chiens de l’ar­chi­du­chesse Sophie ! Dis­pa­rue ! Vola­ti­li­sée ! ENLEVÉE ! »

Un silence sui­vit cette révélation.

Un chien.

On avait volé un chien.

L’ins­pec­teur Pru­nelle, qui s’é­tait pré­pa­ré men­ta­le­ment à tra­quer un escroc inter­na­tio­nal, peut-être même à déman­te­ler un réseau cri­mi­nel d’en­ver­gure euro­péenne, se retrou­vait face à une affaire de chien perdu.

Un homme sen­sé aurait pré­sen­té ses condo­léances à la com­tesse, aurait sug­gé­ré qu’on fouillât l’hô­tel au cas où l’a­ni­mal se fût sim­ple­ment éga­ré, et serait retour­né dans sa chambre finir de ran­ger ses cravates.

L’ins­pec­teur Pru­nelle n’é­tait pas un homme sensé.

« Madame », décla­ra-t-il en se redres­sant de toute sa hau­teur — ce qui n’é­tait pas consi­dé­rable, mais qu’il com­pen­sait par un port de tête napo­léo­nien —, « je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise, et je vais per­son­nel­le­ment me charrr­ger de rrrr­re­trrr­rou­ver votrrre animal. »

La com­tesse le dévi­sa­gea avec une expres­sion indéchiffrable.

« Vous êtes fran­çais ? » demanda-t-elle.

« Parr­ri­sien », pré­ci­sa-t-il avec fierté.

« Ah », dit la com­tesse, et ce « Ah » conte­nait des siècles de méfiance aus­tro-hon­groise envers tout ce qui venait de l’ouest du Rhin.

Mais elle n’é­tait pas en posi­tion de refu­ser de l’aide, et l’ins­pec­teur, quelles que fussent ses insuf­fi­sances, avait au moins le mérite d’être là.

« Très bien », concé­da-t-elle. « Retrou­vez ma Sis­si, ins­pec­teur. Et je prie­rai pour votre âme. »

Ce qui, venant d’une com­tesse hon­groise éle­vée chez les ursu­lines, pou­vait être inter­pré­té soit comme une béné­dic­tion, soit comme une menace.

Pru­nelle sor­tit sa montre.

Il était quinze heures quarante-sept.

L’en­quête pou­vait commencer.

*(À suivre)*

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Cha­pitre 7

 

VII

Le pont

Godard vint le trou­ver le sur­len­de­main, à l’aube.

Bah­ram était dans le jar­din, comme chaque matin depuis qu’il avait trou­vé la minia­ture, car il ne dor­mait plus guère, car les nuits étaient peu­plées de rêves étranges où Mos­tow­fi lui par­lait dans une langue qu’il ne com­pre­nait pas, où Pope le pour­sui­vait dans des cou­loirs sans fin, où Fere­sh­teh appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait comme une flamme dans le vent, et il pré­fé­rait se lever avant l’aube et mar­cher dans le jar­din silen­cieux, res­pi­rant le par­fum des roses, écou­tant le mur­mure de l’eau, atten­dant que le soleil se lève et que le monde rede­vienne solide.

Le Fran­çais s’ap­pro­cha de lui avec cette démarche lente et mesu­rée qui était sa marque, et il s’as­sit sur le banc où Bah­ram avait ren­con­tré Mos­tow­fi quelques jours plus tôt, quelques siècles plus tôt, car le temps, depuis, avait chan­gé de tex­ture, s’é­tait épais­si, alour­di, comme s’il por­tait un poids qu’il n’a­vait pas por­té auparavant.

« Je les ai trou­vés, dit Godard sans pré­am­bule. Les docu­ments de Mostowfi. »

Bah­ram se tour­na vers lui, le cœur battant.

« Où ? »

« Chez un notaire d’Is­pa­han. Un vieil homme, un ami de la famille Mos­tow­fi depuis des géné­ra­tions. Jalal lui avait confié une enve­loppe scel­lée, il y a trois mois, avec des ins­truc­tions pré­cises : en cas de décès, remettre à André Godard, direc­teur du Ser­vice archéo­lo­gique de l’Iran. »

Godard sor­tit de la poche inté­rieure de sa veste une enve­loppe de papier kraft, épaisse, lourde, et il la ten­dit à Bahram.

« Lisez. »

*

L’en­ve­loppe conte­nait une liasse de documents.

Des lettres, d’a­bord. Des lettres écrites par Arthur Pope à dif­fé­rents cor­res­pon­dants, des direc­teurs de musées amé­ri­cains, des col­lec­tion­neurs pri­vés, des mar­chands d’art euro­péens, et dans ces lettres Pope décri­vait des pièces qu’il avait « acquises » en Iran, des minia­tures, des manus­crits, des objets d’or­fè­vre­rie, et il garan­tis­sait leur authen­ti­ci­té, il four­nis­sait des cer­ti­fi­cats d’ex­por­ta­tion, il expli­quait com­ment il avait obte­nu les auto­ri­sa­tions nécessaires.

Sauf que les auto­ri­sa­tions étaient fausses.

Sauf que les cer­ti­fi­cats étaient des faux.

Sauf que cer­taines des pièces décrites comme authen­tiques étaient en réa­li­té des copies, fabri­quées par des arti­sans de Téhé­ran que Pope payait gras­se­ment pour imi­ter le style des maîtres anciens.

Il y avait aus­si des reçus. Des reçus signés par des fonc­tion­naires ira­niens, des doua­niers, des conser­va­teurs de musée, qui attes­taient avoir reçu de l’argent de Pope en échange de leur silence, de leur com­plai­sance, de leur complicité.

Et il y avait, enfin, un car­net. Un petit car­net relié de cuir noir, rem­pli d’une écri­ture fine et ser­rée, l’é­cri­ture de Pope lui-même, où l’A­mé­ri­cain tenait le compte de ses tran­sac­tions, de ses pro­fits, de ses men­songes, avec une pré­ci­sion comp­table qui avait quelque chose d’obs­cène, comme si le pillage d’une civi­li­sa­tion pou­vait se réduire à des colonnes de chiffres.

Bah­ram rele­va les yeux vers Godard.

« Com­ment Mos­tow­fi a‑t-il obte­nu tout cela ? »

« Il était patient. Il obser­vait. Il écou­tait. Pen­dant des années, il a col­lec­té des infor­ma­tions, des preuves, des témoi­gnages. Il connais­sait des gens que Pope avait payés, des gens qui avaient des remords, des gens qui vou­laient se confes­ser avant de mou­rir. Il a recueilli leurs aveux. Il a pho­to­co­pié des docu­ments. Il a volé ce car­net, je ne sais pas com­ment. Et il a attendu. »

« Atten­du quoi ? »

« Le bon moment. Le moment où ces preuves pour­raient faire le maxi­mum de dégâts. Mos­tow­fi était un homme de l’an­cien régime, ne l’ou­bliez pas. Il savait que le temps est une arme, que la patience est une ver­tu, que les révé­la­tions faites trop tôt sont des révé­la­tions gâchées. »

« Et vous pen­sez que ce moment est venu ? »

Godard ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait le jar­din qui s’é­veillait autour d’eux, les pre­mières lueurs du soleil qui doraient les cimes des pla­tanes, les oiseaux qui com­men­çaient à chan­ter, toute cette beau­té pai­sible qui sem­blait si éloi­gnée des intrigues et des tra­hi­sons dont ils parlaient.

« Je ne sais pas, dit-il enfin. Ces docu­ments pour­raient détruire Pope. Sa répu­ta­tion, sa car­rière, tout ce qu’il a construit. Mais ils pour­raient aus­si détruire autre chose. La confiance des Amé­ri­cains dans le tra­vail que nous fai­sons ici, dans les fouilles, dans les musées, dans tout ce que nous essayons de pré­ser­ver. Pope est un escroc, mais il est aus­si un ambas­sa­deur. Si le monde apprend qu’il a tri­ché, qu’il a men­ti, qu’il a volé, le monde croi­ra que nous sommes tous comme lui. Et ce sera la fin de tout. »

Bah­ram com­prit ce que Godard était en train de dire. L’é­ter­nel dilemme. La véri­té ou la paix. La jus­tice ou la sta­bi­li­té. La lumière qui brûle ou l’obs­cu­ri­té qui protège.

« Alors qu’al­lez-vous faire ? »

« Ce que Mos­tow­fi aurait vou­lu que je fasse. Uti­li­ser ces docu­ments, mais pas les publier. Faire savoir à Pope que je les ai, que je sais ce qu’il a fait, que je peux le détruire si je le veux. Et lui deman­der quelque chose en échange de mon silence. »

« Quoi ? »

« Qu’il parte. Qu’il quitte l’I­ran. Qu’il ne revienne jamais. Qu’il renonce à la minia­ture de Mos­tow­fi et à toutes les autres pièces qu’il convoite. Qu’il laisse ce pays tranquille. »

*

La confron­ta­tion eut lieu le soir même, dans le bureau du direc­teur de l’hô­tel, une pièce sombre aux murs cou­verts de tapis et de minia­tures, où les trois hommes — Godard, Pope et Bah­ram — se retrou­vèrent face à face.

Bah­ram n’a­vait pas vou­lu être là. Godard avait insisté.

« Vous êtes le témoin, avait-il dit. Vous êtes celui qui a trou­vé la lettre, celui qui a décou­vert la minia­ture, celui qui a refu­sé de se lais­ser inti­mi­der. Vous méri­tez de voir com­ment cela se termine. »

Pope était arri­vé le der­nier, avec cette assu­rance de façade qui était son armure, ce sou­rire qui ne quit­tait jamais ses lèvres, mais Bah­ram voyait, sous le masque, quelque chose de dif­fé­rent, une ten­sion, une inquié­tude, peut-être même de la peur.

Godard ne per­dit pas de temps en pré­am­bules. Il posa l’en­ve­loppe de papier kraft sur le bureau, entre eux, et il dit simplement :

« Les docu­ments de Mos­tow­fi. Vous savez ce qu’ils contiennent. »

Le visage de Pope ne chan­gea pas. Son sou­rire res­ta en place. Mais ses yeux, eux, chan­gèrent. Ils devinrent plus durs, plus froids, plus calculateurs.

« Des faux, dit-il. Des fabri­ca­tions. Ce vieil imbé­cile me haïs­sait. Il aurait inven­té n’im­porte quoi pour me nuire. »

« Votre car­net de comptes est un faux ? Votre écri­ture est une fabri­ca­tion ? Les reçus signés par des fonc­tion­naires que vous avez cor­rom­pus sont des inventions ? »

Pope ne répon­dit pas. Son sou­rire vacilla, pour la pre­mière fois depuis que Bah­ram le connaissait.

« Que vou­lez-vous ? deman­da-t-il enfin. »

« Que vous par­tiez. Demain. Que vous retour­niez en Amé­rique et que vous n’y reve­niez jamais. Que vous renon­ciez à la minia­ture de Mos­tow­fi, et à toutes les autres pièces que vous convoi­tez en Iran. Que vous lais­siez ce pays en paix. »

« Et si je refuse ? »

« Ces docu­ments seront envoyés au New York Times, au Times de Londres, au Figa­ro, à tous les jour­naux qui comptent. Votre répu­ta­tion sera détruite. Les musées qui vous ont fait confiance vous pour­sui­vront en jus­tice. Vous fini­rez en pri­son ou en exil, rui­né, désho­no­ré, oublié. »

Le silence qui sui­vit était si épais qu’on aurait pu le tou­cher. Pope regar­dait Godard, Godard regar­dait Pope, et Bah­ram regar­dait les deux, et il sen­tait l’his­toire se jouer devant lui, il sen­tait que quelque chose de grand était en train de se déci­der, quelque chose qui dépas­sait ces trois hommes dans ce bureau sombre, qui concer­nait tout un pays, toute une civi­li­sa­tion, tout un rap­port au pas­sé et à la beauté.

« Très bien, dit Pope enfin. Je pars. »

Il se leva, et il était sou­dain plus vieux, plus voû­té, comme si la défaite avait fait tom­ber un masque qu’il por­tait depuis des années, révé­lant l’homme fati­gué, vieillis­sant, vul­né­rable qui se cachait der­rière le per­son­nage flamboyant.

« Mais n’ou­bliez pas une chose, dit-il en se tour­nant vers la porte. J’ai aimé ce pays. J’ai aimé son art plus que per­sonne. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour. C’est vous qui ne com­pre­nez pas. C’est vous qui êtes aveugles. »

Et il sor­tit, et la porte se refer­ma der­rière lui, et Bah­ram et Godard res­tèrent seuls dans le bureau, et dehors le soleil se cou­chait sur Ispa­han, et quelque part dans l’hô­tel un pia­no jouait une mélo­die que Bah­ram ne recon­nais­sait pas.

*

Le len­de­main, Bah­ram fit ses valises.

Il n’a­vait plus rien à faire à l’Ab­ba­si. Pope était par­ti à l’aube, sans dire au revoir à per­sonne, une voi­ture l’a­vait emme­né vers Téhé­ran où un avion l’at­ten­dait pour l’Eu­rope, puis l’A­mé­rique, et il ne revien­drait pas, Godard s’en était assu­ré, il ne revien­drait jamais.

La minia­ture était en sécu­ri­té. Godard l’a­vait prise, l’a­vait enfer­mée dans un coffre du Ser­vice archéo­lo­gique, en atten­dant de déci­der de son sort. Elle fini­rait peut-être au musée natio­nal de Téhé­ran, où les Ira­niens pour­raient la voir, l’ad­mi­rer, l’ai­mer. Ou elle res­te­rait dans le coffre, oubliée, jus­qu’à ce qu’une autre géné­ra­tion la redé­couvre et se demande d’où elle venait.

Bah­ram s’en moquait, au fond. Ce qui comp­tait, c’é­tait qu’elle ne soit pas par­tie en Amé­rique. Qu’elle soit res­tée chez elle. Qu’elle soit reve­nue là d’où elle venait.

Il bou­cla sa valise, véri­fia son maté­riel pho­to­gra­phique, glis­sa les néga­tifs de la minia­ture — les pho­tos qu’il avait prises pour Mos­tow­fi, quelques jours plus tôt, quelques siècles plus tôt — dans une pochette qu’il ran­ge­rait avec ses pel­li­cules les plus pré­cieuses. Ces images-là, au moins, lui appar­te­naient. Ces images-là, per­sonne ne pour­rait les lui prendre.

Puis il des­cen­dit dans le jar­din pour faire ses adieux.

*

Freya Stark était assise sur le banc de pierre, là où Bah­ram avait ren­con­tré Mos­tow­fi, là où tout avait commencé.

Elle por­tait ses vête­ments de voyage, son pan­ta­lon de toile kaki, sa che­mise de coton, son cha­peau de feutre cabos­sé posé à côté d’elle sur le banc, et elle regar­dait le jar­din avec cette expres­sion qu’ont les voya­geurs au moment du départ, ce mélange de nos­tal­gie et d’im­pa­tience, ce regard qui dit au revoir et qui dit déjà bon­jour à ce qui vient après.

« Vous par­tez aus­si ? » deman­da Bah­ram en s’as­seyant à côté d’elle.

« Le Kur­dis­tan. Une tri­bu que je veux ren­con­trer avant l’hi­ver. Et vous ? »

« Per­sé­po­lis. Godard m’y attend. Il y a des bas-reliefs à photographier. »

Elle hocha la tête, et ils res­tèrent un moment en silence, regar­dant le jar­din qui s’é­veillait autour d’eux, les roses qui s’ou­vraient au soleil, l’eau qui cou­lait dans les canaux, les paons qui se pro­me­naient entre les par­terres avec leur démarche ridi­cule et magnifique.

« Vous savez ce que j’aime dans ce métier ? dit Freya Stark sans le regar­der. C’est qu’on ne pos­sède rien. On tra­verse, on regarde, on s’en va. On ne peut rien empor­ter, sauf des sou­ve­nirs. Et les sou­ve­nirs, au moins, ne peuvent pas être volés. »

« C’est pareil pour la pho­to­gra­phie, dit Bah­ram. On cap­ture un ins­tant, mais on ne le pos­sède pas. L’ins­tant est pas­sé, il ne revien­dra jamais. On n’a que son ombre. »

« L’ombre de l’ombre, dit Freya Stark. C’est une belle défi­ni­tion de ce que nous fai­sons, vous et moi. Nous col­lec­tion­nons les ombres des ombres. »

Elle se leva et ten­dit la main à Bah­ram, cette main sèche et forte de mar­cheuse, et il la ser­ra avec un res­pect qu’il n’au­rait pas su expri­mer autrement.

« Au revoir, Naha­van­di. Peut-être nous rever­rons-nous, quelque part, sur une route poussiéreuse. »

« Inch’Al­lah, dit Bah­ram. Si Dieu le veut. »

Elle sou­rit, mit son cha­peau, et s’é­loi­gna vers la sor­tie de l’hô­tel, sa sil­houette angu­leuse se décou­pant contre la lumière du matin, et Bah­ram la regar­da par­tir, et il sut qu’il ne la rever­rait pro­ba­ble­ment jamais, mais que cela n’a­vait pas d’im­por­tance, car cer­taines ren­contres ne se mesurent pas à leur durée mais à leur intensité.

*

Avant de quit­ter Ispa­han, il alla au pont.

C’é­tait son rituel, chaque fois qu’il quit­tait la ville, comme c’é­tait son rituel chaque fois qu’il y arri­vait : aller au Si-o-se-pol, s’as­seoir sous une arche, regar­der l’eau cou­ler, et dire au revoir à la ville qui l’a­vait vu naître, qui l’a­vait vu aimer, qui l’a­vait vu perdre, qui conti­nuait à exis­ter sans lui, indif­fé­rente à son départ comme elle serait indif­fé­rente à son retour.

Il mar­cha jus­qu’au milieu du pont, là où les arches s’en­fon­çaient dans l’eau du Zayan­deh-rud, et il s’as­sit sur les marches qui des­cen­daient vers le fleuve, et il regar­da le cou­rant qui pas­sait sous ses pieds, ce cou­rant qui venait des mon­tagnes et qui allait vers le désert, ce cou­rant qui avait cou­lé du temps de Shah Abbas et qui cou­le­rait encore quand plus per­sonne ne se sou­vien­drait de Shah Abbas ni de Bah­ram Nahavandi.

La lumière était parfaite.

C’é­tait l’heure dorée, cette heure qui pré­cède le cré­pus­cule, quand le soleil des­cend vers l’ho­ri­zon et que tout s’a­dou­cit, les cou­leurs, les ombres, les contours, et les arches du pont se reflé­taient dans l’eau avec une net­te­té qui avait quelque chose de mira­cu­leux, de sorte qu’on ne savait plus où finis­sait le pont et où com­men­çait son reflet, où était le monde réel et où était le monde imaginé.

Bah­ram sor­tit son Lei­ca et cadra l’image.

Il pen­sa à Mos­tow­fi, qui était mort seul dans un fau­teuil face à une fenêtre, gar­dant jus­qu’au bout ses secrets et ses rancœurs.

Il pen­sa à Pope, qui était par­ti humi­lié, vain­cu, empor­tant avec lui son amour pos­ses­sif et ses justifications.

Il pen­sa à Godard, qui conti­nuait de bâtir des musées et de pré­ser­ver des ruines, essayant de sau­ver ce qui pou­vait être sauvé.

Il pen­sa à Freya Stark, qui mar­chait quelque part vers le Kur­dis­tan, col­lec­tion­nant les ombres des ombres.

Il pen­sa à Fere­sh­teh, qui était morte depuis si long­temps main­te­nant, mais dont le par­fum reve­nait par­fois, por­té par une rose ou par un souvenir.

Et il pen­sa à lui-même, Bah­ram Naha­van­di, pho­to­graphe, témoin, gar­dien de mémoire, qui conti­nue­rait à mar­cher sur les routes de l’I­ran avec son Lei­ca autour du cou, cap­tu­rant ce qui dis­pa­rais­sait, fixant ce qui s’ef­fa­çait, lut­tant à sa manière contre l’ou­bli et contre le temps.

Il déclen­cha.

« Ce monde n’est qu’un pont,

Tra­verse-le, mais n’y construis pas ta demeure…

C’é­taient les mots de Mos­tow­fi, les mots de sa lettre, les mots d’un homme qui avait com­pris que rien ne dure, que tout passe, que même les empires les plus puis­sants finissent en pous­sière, et que la seule chose qui reste, peut-être, c’est la beau­té, cette beau­té fra­gile et immor­telle que les hommes créent et que les hommes détruisent, et que d’autres hommes, après eux, essaient de sauver.

Bah­ram ran­gea son appa­reil et se leva.

Le soleil se cou­chait der­rière les mon­tagnes, et le ciel était rose et or, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient au-des­sus d’Is­pa­han, et quelque part un muez­zin com­men­çait à chan­ter l’ap­pel à la prière du soir, et la ville s’en­fon­çait dou­ce­ment dans la nuit, comme elle le fai­sait depuis des siècles, comme elle le ferait encore pen­dant des siècles.

Il tra­ver­sa le pont et mar­cha vers la gare, où un train l’at­ten­dait pour Chiraz.

Der­rière lui, le Zayan­deh-rud conti­nuait de cou­ler, empor­tant avec lui les reflets des arches, les ombres des pas­sants, les mur­mures des amou­reux, tout ce qui avait été et tout ce qui serait, et le pont aux trente-trois arches res­tait debout, comme il res­tait debout depuis quatre cents ans, témoin impas­sible de tout ce que les hommes peuvent faire et défaire, gar­dien silen­cieux d’une beau­té qui n’ap­par­te­nait à per­sonne et qui appar­te­nait à tout le monde.

*

Le train par­tit à la nuit tombée.

Bah­ram s’ins­tal­la dans un com­par­ti­ment vide, sa valise sur le filet au-des­sus de sa tête, son Lei­ca sur les genoux, et il regar­da par la fenêtre les lumières d’Is­pa­han qui s’é­loi­gnaient, ces lumières qui s’é­par­pillaient dans l’obs­cu­ri­té comme les perles du cha­pe­let de Mos­tow­fi, comme les étoiles dans le ciel d’é­té, comme les sou­ve­nirs dans la mémoire d’un homme.

Il pen­sa à tout ce qui s’é­tait pas­sé depuis son arri­vée à l’Ab­ba­si, quelques jours plus tôt, quelques vies plus tôt, et il se deman­da ce qu’il avait appris, ce qu’il avait com­pris, ce qui avait chan­gé en lui.

Il ne savait pas.

Peut-être rien. Peut-être tout.

Peut-être que la vie était ain­si, une suc­ces­sion d’é­vé­ne­ments dont on ne com­pre­nait le sens que bien plus tard, quand il était trop tard pour rien chan­ger, quand tout ce qu’on pou­vait faire était se sou­ve­nir, et pho­to­gra­phier, et témoigner.

Le train s’en­fon­ça dans la nuit, vers Chi­raz, vers Per­sé­po­lis, vers l’a­ve­nir incon­nu qui l’at­ten­dait, et Bah­ram fer­ma les yeux, et il rêva de jardins.

Des jar­dins où l’eau cou­lait éternellement.

Des jar­dins où les roses ne fanaient jamais.

Des jar­dins où un prince et une prin­cesse se regar­daient par-des­sus un pla­teau de fruits, figés dans leur bon­heur, pré­ser­vés pour tou­jours de la cor­rup­tion du temps.

Des jar­dins qui étaient peut-être le paradis.

Ou peut-être sim­ple­ment l’Iran.

FIN

 

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Cha­pitre 6

 

VI

Les preuves

« Vous êtes trem­pé, Nahavandi. »

La voix venait de l’ombre des arcades, et Bah­ram se figea, la minia­ture ser­rée contre sa poi­trine, l’eau du bas­sin ruis­se­lant de ses vête­ments sur les dalles de pierre.

André Godard sor­tit de l’obscurité.

Le Fran­çais était en tenue de soi­rée, une veste de lin claire sur une che­mise blanche, et il tenait à la main un verre de cognac qu’il fai­sait tour­ner dis­trai­te­ment entre ses doigts, et son visage, dans la lumière des lampes qui éclai­raient le jar­din, était impos­sible à déchif­frer, ni hos­tile ni ami­cal, sim­ple­ment atten­tif, vigi­lant, comme le visage d’un homme qui attend de voir ce qui va se pas­ser avant de déci­der de son attitude.

« Godard Khan, dit Bah­ram, et sa voix était calme, plus calme qu’il ne l’au­rait cru pos­sible vu les cir­cons­tances. Je ne vous avais pas vu. »

« Évi­dem­ment. Vous étiez trop occu­pé à pêcher dans le bassin. »

Godard s’ap­pro­cha len­te­ment, ses chaus­sures cris­sant sur le gra­vier de l’al­lée, et il s’ar­rê­ta à quelques pas de Bah­ram, et son regard des­cen­dit vers le paquet enve­lop­pé de tis­su imper­méable que Bah­ram tenait contre lui.

« Je sup­pose que c’est ce que je pense que c’est, dit-il. La minia­ture de Mos­tow­fi. Celle que Pope cherche depuis ce matin. Celle pour laquelle il a retour­né la chambre 14 dès que les poli­ciers ont eu le dos tourné. »

Bah­ram ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Le tis­su mouillé lais­sait devi­ner la forme rec­tan­gu­laire du cadre, et nier aurait été absurde, aurait été insul­tant pour l’in­tel­li­gence de Godard.

« Mon­trez-moi », dit Godard.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas non plus un ordre. C’é­tait quelque chose entre les deux, une demande for­mu­lée avec l’au­to­ri­té tran­quille de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être obéi mais qui pré­fère ne pas avoir à l’exiger.

Bah­ram hési­ta un ins­tant, puis défit l’en­ve­loppe de tis­su ciré.

La minia­ture appa­rut dans la lumière des lampes, intacte, mira­cu­leu­se­ment pré­ser­vée mal­gré son séjour dans l’eau, car Mos­tow­fi avait bien fait les choses, avait pro­té­gé son tré­sor avec le soin d’un homme qui sait que cer­taines choses valent plus que la vie, et le jar­din peint par Beh­zad brillait sous les étoiles comme s’il venait d’être ache­vé, le prince et la prin­cesse tou­jours assis face à face, les musi­ciens tou­jours jouant leur musique silen­cieuse, les oiseaux tou­jours volant dans leur ciel d’or.

Godard regar­da la minia­ture lon­gue­ment, sans rien dire, et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose qui res­sem­blait à de l’é­mo­tion, à de l’ad­mi­ra­tion, à cette forme de res­pect que seuls les vrais connais­seurs éprouvent devant la vraie beauté.

« Beh­zad, dit-il enfin. Ou son ate­lier. Fin du quin­zième siècle. C’est authen­tique. Pope avait rai­son sur ce point au moins. »

« Vous saviez qu’elle existait ? »

« Je savais que Mos­tow­fi pos­sé­dait des pièces impor­tantes. Je savais qu’il en ven­dait cer­taines à des col­lec­tion­neurs étran­gers. Je fer­mais les yeux, parce que je ne pou­vais pas tout sur­veiller, parce que je ne pou­vais pas tout empê­cher, parce que cet homme avait besoin d’argent pour vivre et que per­sonne en Iran n’a­vait les moyens de lui ache­ter ce qu’il avait à vendre. »

Il but une gor­gée de cognac, et son regard se per­dit un ins­tant vers le bas­sin, vers l’eau noire où les étoiles tremblaient.

« Mais celle-ci, dit-il, je ne la connais­sais pas. Et main­te­nant que je la connais, je ne peux plus fer­mer les yeux. Vous comprenez ? »

*

Ils s’as­sirent sur un banc de pierre, à l’é­cart de la ter­rasse où les der­niers clients finis­saient leur dîner, et Bah­ram racon­ta tout à Godard.

Il lui par­la de sa ren­contre avec Mos­tow­fi dans le jar­din, de leur conver­sa­tion sur la poé­sie et sur la perte, de l’in­vi­ta­tion à prendre le petit-déjeu­ner dans la chambre 14, de la minia­ture posée sur le rebord de la fenêtre. Il lui par­la de la lettre trou­vée sous le tapis, des accu­sa­tions contre Pope, des docu­ments com­pro­met­tants que Mos­tow­fi pré­ten­dait avoir confiés à quel­qu’un. Il lui par­la de sa conver­sa­tion avec Pope dans le cou­loir, de la façon dont l’A­mé­ri­cain avait mini­mi­sé la minia­ture, de l’in­ten­si­té de son regard quand il avait deman­dé si Bah­ram avait remar­qué quelque chose de « particulier ».

Godard écou­tait sans l’in­ter­rompre, fumant une ciga­rette qu’il avait tirée d’un étui d’argent, et son visage res­tait impas­sible, mais ses yeux, dans la pénombre, brillaient d’une lueur que Bah­ram ne par­ve­nait pas à interpréter.

« La lettre, dit Godard quand Bah­ram eut fini. Vous l’a­vez encore ? »

Bah­ram sor­tit le papier frois­sé de sa poche et le ten­dit au Français.

Godard lut len­te­ment, son visage éclai­ré par la flamme de son bri­quet qu’il tenait d’une main, et quand il eut fini, il replia la lettre avec soin et la glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste.

« Mos­tow­fi dit qu’il a confié des docu­ments à quel­qu’un. Quel­qu’un qui n’a pas peur de Pope. Vous avez une idée de qui cela pour­rait être ? »

Bah­ram secoua la tête.

« Non. Je ne connais pas assez les gens de son entou­rage. Je ne sais même pas s’il avait un entourage. »

« Il en avait un, dit Godard. Très réduit, très secret. Des gens de l’an­cien régime, comme lui. Des Qajars déchus, des aris­to­crates rui­nés, des nos­tal­giques qui se retrou­vaient par­fois pour par­ler du bon vieux temps et mau­dire Reza Shah. La plu­part sont inof­fen­sifs. Des vieillards qui radotent. Mais certains… »

Il lais­sa la phrase en sus­pens, comme s’il hési­tait à en dire plus.

« Cer­tains quoi ? » deman­da Bahram.

« Cer­tains ont gar­dé des contacts avec l’é­tran­ger. Avec les Bri­tan­niques sur­tout. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment de Sa Majes­té s’in­té­ressent beau­coup à l’I­ran, vous savez. Le pétrole, la posi­tion stra­té­gique, la fron­tière avec l’U­nion sovié­tique… Il y a des gens, dans ce pays, qui tra­vaillent pour Londres sans même s’en rendre compte. Ils croient ser­vir leurs inté­rêts, et ils servent ceux de l’Empire. »

Bah­ram pen­sa à Freya Stark, à sa façon de tra­ver­ser des régions inter­dites, à ses contacts avec les tri­bus, à cette liber­té de mou­ve­ment qui sem­blait incom­pa­tible avec le sta­tut d’une simple voya­geuse, et il se deman­da si elle aus­si fai­sait par­tie de ce réseau invi­sible, si elle aus­si ser­vait des inté­rêts qu’elle ne nom­mait pas.

« Et Pope ? deman­da-t-il. Il tra­vaille pour les Américains ? »

Godard eut un rire bref, sans joie.

« Pope tra­vaille pour Pope. C’est plus simple et plus com­pli­qué à la fois. Il aime sin­cè­re­ment l’art per­san, je vous l’ai dit. Mais il aime aus­si l’argent, et la gloire, et le pou­voir que donne la connais­sance. Il sait des choses sur beau­coup de gens. Il a des dos­siers, des preuves, des docu­ments. C’est pour cela qu’on le laisse faire, qu’on ferme les yeux sur ses tra­fics. Parce qu’il est dan­ge­reux. Parce qu’il pour­rait faire tom­ber des têtes s’il le voulait. »

« Et Mos­tow­fi le savait ? »

« Mos­tow­fi savait beau­coup de choses. C’é­tait un homme de l’an­cien régime, ne l’ou­bliez pas. Il avait gran­di dans un monde de secrets et d’in­trigues, de conspi­ra­tions et de tra­hi­sons. Il savait com­ment fonc­tion­nait le pou­voir, com­ment cir­cu­lait l’in­for­ma­tion, com­ment on pou­vait détruire un homme avec quelques mots bien pla­cés. S’il dit qu’il avait des preuves contre Pope, je le crois. La ques­tion est de savoir où sont ces preuves maintenant. »

*

La ter­rasse s’é­tait vidée.

Les der­niers clients étaient ren­trés dans leurs chambres, les ser­veurs avaient débar­ras­sé les tables, et le jar­din de l’Ab­ba­si était retom­bé dans ce silence par­ti­cu­lier des nuits d’é­té, ce silence qui n’est pas vrai­ment le silence mais une autre forme de musique, faite du mur­mure de l’eau, du chant des grillons, du bruis­se­ment des feuilles dans la brise tiède.

Godard se leva et écra­sa sa ciga­rette sous son talon.

« Voi­ci ce que nous allons faire, dit-il. Vous allez gar­der la minia­ture. Ne la mon­trez à per­sonne, ne dites à per­sonne que vous l’a­vez trou­vée. Je vais essayer de décou­vrir à qui Mos­tow­fi a confié ses docu­ments. Si ces preuves existent vrai­ment, elles pour­raient chan­ger beau­coup de choses. »

« Et Pope ? »

« Pope va conti­nuer à cher­cher la minia­ture. Il va retour­ner la chambre de Mos­tow­fi, inter­ro­ger les domes­tiques, faire pres­sion sur le direc­teur de l’hô­tel. Il ne trou­ve­ra rien, parce qu’il n’y a rien à trou­ver. Et quand il aura com­pris qu’elle a dis­pa­ru, il soup­çon­ne­ra tout le monde. Y com­pris vous. »

« Je sais. »

« Vous êtes prêt à prendre ce risque ? »

Bah­ram regar­da la minia­ture qu’il tenait tou­jours entre ses mains, ce jar­din peint il y a cinq siècles, ces figures figées dans leur bon­heur éter­nel, et il pen­sa à Mos­tow­fi, à sa digni­té bles­sée, à sa soli­tude, à cette mort soli­taire dans un fau­teuil face à la fenêtre, et il sut qu’il n’a­vait pas le choix, qu’il n’a­vait jamais eu le choix, que cer­taines déci­sions sont prises avant même qu’on sache qu’on les prend.

« Oui, dit-il. Je suis prêt. »

Godard hocha la tête, et quelque chose pas­sa dans son regard, quelque chose qui res­sem­blait à du res­pect, peut-être même à de l’affection.

« Vous êtes un homme bien, Naha­van­di. Votre père serait fier de vous. »

Et sans rien ajou­ter, il s’é­loi­gna dans la nuit, sa sil­houette se fon­dant dans l’ombre des arcades, et Bah­ram res­ta seul dans le jar­din, la minia­ture contre son cœur, et il pen­sa à son père, le cal­li­graphe silen­cieux qui copiait des poèmes dans son ate­lier de Djol­fa, et il se deman­da ce que son père aurait fait à sa place, et il sut, avec une cer­ti­tude qui le sur­prit lui-même, que son père aurait fait exac­te­ment la même chose.

*

Le len­de­main matin, tout avait changé.

L’at­mo­sphère de l’Ab­ba­si, d’or­di­naire si pai­sible, si hors du temps, était char­gée d’une ten­sion pal­pable, comme si un orage appro­chait, comme si quelque chose d’in­vi­sible mais de mena­çant pla­nait au-des­sus du jar­din et de ses habitants.

Bah­ram le sen­tit dès qu’il des­cen­dit sur la ter­rasse pour le petit-déjeu­ner. Les regards des clients étaient dif­fé­rents, fuyants ou au contraire trop insis­tants. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­paient quand il pas­sait. Les ser­veurs évi­taient de croi­ser ses yeux.

Pope était là, à sa table habi­tuelle, et il regar­dait Bah­ram avec une fixi­té qui n’a­vait rien d’a­mi­cal, qui n’a­vait rien de la jovia­li­té qu’il affi­chait d’or­di­naire, et Bah­ram com­prit que l’A­mé­ri­cain savait, ou du moins soup­çon­nait, qu’il était impli­qué d’une manière ou d’une autre dans la dis­pa­ri­tion de la miniature.

Il s’as­sit à une table éloi­gnée, com­man­da du thé, et attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Pope se leva de sa table et tra­ver­sa la ter­rasse à grands pas, et il vint s’as­seoir en face de Bah­ram sans deman­der la per­mis­sion, et son visage, de près, était dif­fé­rent de celui que Bah­ram connais­sait, plus dur, plus froid, sans le sou­rire com­mer­cial qui était d’or­di­naire son masque.

« Naha­van­di, dit-il à voix basse, assez bas pour que les tables voi­sines n’en­tendent pas. Nous avons un pro­blème, vous et moi. »

« Ah oui ? dit Bah­ram en por­tant son verre de thé à ses lèvres. Quel genre de problème ? »

« La minia­ture de Mos­tow­fi a dis­pa­ru. Elle n’é­tait pas dans sa chambre quand on a inven­to­rié ses affaires. Elle n’est nulle part. Et vous êtes le der­nier à être entré dans cette chambre avant que les auto­ri­tés n’arrivent. »

« Je suis aus­si le pre­mier à être arri­vé après la femme de chambre. C’est différent. »

« Ne jouez pas sur les mots avec moi. »

La voix de Pope était cou­pante main­te­nant, métal­lique, et il n’y avait plus rien de l’homme char­mant et volu­bile qui dis­cou­rait sur l’art per­san, plus rien de l’a­ma­teur éclai­ré qui citait des vers de Hafez, plus rien que cette dure­té, cette déter­mi­na­tion, cette volon­té de fer qui avait fait de lui l’un des hommes les plus puis­sants du monde de l’art.

« Je ne joue pas, dit Bah­ram. Je vous dis ce que je sais. Je suis entré dans la chambre. J’ai vu le corps de Mos­tow­fi. J’ai vu ses affaires autour de lui. Je n’ai rien pris. »

« Vrai­ment ? »

« Vrai­ment. »

Ils se regar­dèrent un long moment, et c’é­tait un duel silen­cieux, une épreuve de force où cha­cun cher­chait à faire plier l’autre par la seule inten­si­té de son regard, et Bah­ram sen­tit que tout se jouait main­te­nant, que s’il bais­sait les yeux, s’il mon­trait le moindre signe de fai­blesse, Pope sau­rait qu’il mentait.

Il ne bais­sa pas les yeux.

Ce fut Pope qui détour­na le regard le premier.

« Très bien, dit-il en se levant. Vous ne savez rien. Per­sonne ne sait rien. La minia­ture s’est envo­lée. C’est un miracle, une inter­ven­tion divine. Ou alors quel­qu’un ment, et quand je décou­vri­rai qui, cette per­sonne regret­te­ra d’être née. »

Et il s’é­loi­gna, sa démarche raide de colère conte­nue, et Bah­ram res­ta seul à sa table, le cœur bat­tant, les mains trem­blantes, et il but son thé d’un trait pour se calmer.

*

Freya Stark vint s’as­seoir à sa place quelques minutes plus tard.

« Vous avez l’air d’a­voir vu un fan­tôme, dit-elle. Ou d’en avoir affron­té un. »

« Pope, dit Bah­ram. Nous avons eu une conversation. »

« J’ai vu. Tout le monde a vu. Il n’a­vait pas l’air content. »

« Il cherche la minia­ture de Mos­tow­fi. Il pense que je l’ai prise. »

Freya Stark le regar­da avec une expres­sion indé­chif­frable, et Bah­ram se deman­da si elle savait, si elle devi­nait, si son regard per­çant voyait à tra­vers les men­songes comme il voyait à tra­vers les mon­tagnes et les déserts qu’elle avait traversés.

« Et c’est le cas ? » demanda-t-elle.

Bah­ram hési­ta. Il ne connais­sait cette femme que depuis deux jours. Il ne savait pas vrai­ment qui elle était, pour qui elle tra­vaillait, quels inté­rêts elle ser­vait. Mais quelque chose en elle lui ins­pi­rait confiance, quelque chose qui n’é­tait pas la sym­pa­thie ni l’a­mi­tié mais peut-être la recon­nais­sance d’une âme sœur, de quel­qu’un qui, comme lui, cher­chait quelque chose qu’il ne pou­vait pas nommer.

« Mos­tow­fi l’a cachée, dit-il à voix basse. Avant de mou­rir. Il savait qu’il allait mou­rir, et il l’a cachée quelque part où Pope ne la trou­ve­ra jamais. »

« Et vous savez où ? »

« Oui. »

« Et vous ne la don­ne­rez pas à Pope. »

« Non. »

Freya Stark sou­rit, et c’é­tait le pre­mier vrai sou­rire que Bah­ram lui voyait, un sou­rire qui trans­for­mait son visage dur et angu­leux, qui le ren­dait presque beau.

« Bien, dit-elle. C’est bien. Mos­tow­fi était un vieil imbé­cile amer, mais il avait rai­son sur une chose : les choses doivent res­ter là où elles sont. C’est pour cela que je voyage, vous savez. Pour voir les choses là où elles sont, avant qu’on les emporte. »

Elle se leva et posa sa main sur l’é­paule de Bah­ram, un geste bref, presque masculin.

« Faites atten­tion à vous, Naha­van­di. Pope n’est pas un homme qu’on contra­rie impu­né­ment. Et s’il découvre que vous avez la minia­ture, il fera tout pour la récu­pé­rer. Tout. »

« Je sais, dit Bah­ram. Mais je n’ai pas le choix. »

« On a tou­jours le choix. C’est ce qui rend les choses difficiles. »

« La route est longue, et le temps est court,

Ne reste pas immo­bile, voya­geur, avance… »

C’é­tait Saa­di, et Bah­ram sou­rit en l’en­ten­dant, car cette femme anglaise qui citait les poètes per­sans était peut-être la per­sonne la plus étrange qu’il eût jamais ren­con­trée, et peut-être aus­si la plus vraie.

Elle s’é­loi­gna vers sa table, et Bah­ram res­ta seul, et le soleil mon­tait dans le ciel d’Is­pa­han, et quelque part dans l’hô­tel, Arthur Pope pré­pa­rait sa vengeance.

Lire la fin…

 

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