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Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 2

Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 2

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 2

 

II

L’a­ris­to­crate

Le len­de­main matin, Bah­ram se réveilla avec l’ap­pel à la prière.

Ce n’é­tait pas le muez­zin de la mos­quée voi­sine qui l’a­vait tiré du som­meil — celui-là chan­tait trop loin, sa voix arri­vait assour­die, fil­trée par les murs épais de l’Ab­ba­si — mais un autre, plus proche, dont le chant mon­tait d’une petite mos­quée de quar­tier que Bah­ram ne connais­sait pas, une voix rauque et trem­blante de vieil homme qui égre­nait les syl­labes de l’adhan avec une len­teur médi­ta­tive, comme s’il avait tout le temps du monde, comme si l’aube elle-même atten­dait qu’il eût fini pour se lever tout à fait.

« Alla­hu Akbar, Alla­hu Akbar… »

Bah­ram res­ta allon­gé dans son lit, les yeux ouverts, regar­dant le pla­fond peint où la lumière de l’aube, encore grise, encore incer­taine, com­men­çait à révé­ler les motifs flo­raux, ces entre­lacs de roses et de tulipes que des arti­sans safa­vides avaient tra­cés trois siècles plus tôt et qui sem­blaient flot­ter au-des­sus de lui comme un jar­din ren­ver­sé, comme un reflet du jar­din d’en bas dans un miroir céleste.

Il ne priait pas.

Il n’a­vait jamais vrai­ment prié, même enfant, même quand son père l’emmenait à la mos­quée du ven­dre­di et qu’il devait faire sem­blant de mur­mu­rer les sou­rates avec les autres, et cette absence de foi — car c’é­tait bien cela, une absence plu­tôt qu’un refus — ne le tour­men­tait pas, ne lui sem­blait pas un manque, car il avait trou­vé autre chose, quelque chose qui res­sem­blait peut-être à la foi sans en por­ter le nom : cette atten­tion au monde, cette contem­pla­tion des formes et des lumières, cette façon de regar­der un jar­din ou un visage ou une ruine avec une inten­si­té qui tou­chait au sacré sans pas­ser par les rituels.

La pho­to­gra­phie était sa prière.

Il se leva quand le muez­zin se tut, et il alla à la fenêtre pour regar­der le jar­din dans la lumière de l’aube.

C’é­tait l’heure la plus belle, peut-être, l’heure où le monde semble neuf, lavé par la nuit, débar­ras­sé de la pous­sière et de la fatigue de la veille, et le jar­din de l’Ab­ba­si, dans cette lumière rose et or qui pré­cède le lever du soleil, avait quelque chose d’ir­réel, de sus­pen­du, comme ces jar­dins des minia­tures per­sanes où le temps n’existe pas, où les amants res­tent éter­nel­le­ment jeunes, où les roses ne fanent jamais.

La rosée brillait sur les feuilles des rosiers et sur les pétales des fleurs, des mil­liers de gout­te­lettes minus­cules qui cap­taient la lumière et la réfrac­taient en arcs-en-ciel imper­cep­tibles, et l’eau du grand bas­sin, immo­bile à cette heure où les fon­taines ne jouaient pas encore, reflé­tait le ciel avec une net­te­té par­faite, de sorte qu’on ne savait plus où finis­sait le réel et où com­men­çait le reflet, où était le haut et où était le bas.

Bah­ram prit son Lei­ca et des­cen­dit dans le jardin.

*

Il était seul.

À cette heure, les clients de l’hô­tel dor­maient encore, et les domes­tiques vaquaient à leurs occu­pa­tions dans les cui­sines et les buan­de­ries, loin du jar­din, et Bah­ram avait l’im­pres­sion d’être le pre­mier homme sur terre, ou le der­nier, celui qui assiste à la créa­tion du monde ou à sa fin, et cette soli­tude lui conve­nait, car c’é­tait dans la soli­tude qu’il tra­vaillait le mieux, qu’il voyait le mieux, qu’il était le plus lui-même.

Il mar­cha len­te­ment le long des allées de gra­vier, s’ar­rê­tant par­fois pour cadrer une image, un angle de mur où la lumière créait des ombres géo­mé­triques, un rosier dont les fleurs s’ou­vraient au soleil nais­sant, le reflet des arcades dans le bas­sin, et il déclen­cha plu­sieurs fois, sachant déjà que cer­taines de ces images seraient ratées, que la lumière aurait chan­gé entre le moment où il avait vu et le moment où il avait appuyé, mais sachant aus­si que d’autres seraient réus­sies, qu’elles cap­tu­re­raient quelque chose de cette heure fugi­tive, de cette beau­té éphémère.

Il pho­to­gra­phia le bas­sin octo­go­nal avec ses faïences tur­quoise que la lumière rasante fai­sait briller comme des pierres précieuses.

Il pho­to­gra­phia les colonnes torses des arcades, ces spi­rales de brique qui sem­blaient mon­ter vers le ciel comme des prières pétrifiées.

Il pho­to­gra­phia un paon qui tra­ver­sait une allée avec cette démarche hau­taine et ridi­cule des paons, traî­nant der­rière lui sa queue repliée comme une traîne de robe.

Il pho­to­gra­phia l’ombre d’un cyprès sur un mur de brique, cette ombre longue et effi­lée qui res­sem­blait à un doigt poin­té vers quelque chose d’invisible.

Et puis il s’ar­rê­ta, car il avait vu quelque chose.

Quel­qu’un.

*

Jalal Mos­tow­fi était assis sur un banc de pierre, à l’autre bout du jar­din, dans un coin ombra­gé que les pre­miers rayons du soleil n’a­vaient pas encore atteint, et il regar­dait Bah­ram avec ce demi-sou­rire que Bah­ram avait déjà remar­qué la veille, ce sou­rire qui pou­vait être de l’a­mu­se­ment ou du mépris, ou peut-être les deux à la fois.

Le vieil aris­to­crate por­tait une robe de chambre de soie bro­dée, d’un bleu nuit pas­sé, éli­mé aux coudes et aux poi­gnets mais encore beau, encore digne, et sur sa tête, à cette heure mati­nale où per­sonne ne pou­vait le voir, il ne por­tait pas le kolah qajar de la veille mais un simple calot de velours noir, et ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir usé, et il tenait entre ses doigts un cha­pe­let d’ambre dont il égre­nait les perles avec une len­teur méca­nique, sans y pen­ser, comme on fait un geste qu’on a répé­té des mil­liers de fois.

Bah­ram hési­ta un ins­tant, puis mar­cha vers lui.

« Salam alei­kum, dit-il en s’ap­pro­chant, la main por­tée légè­re­ment vers le cœur. Beba­kh­shid, je ne vou­lais pas trou­bler votre solitude. »

Le vieil homme balaya l’ex­cuse d’un geste de la main, ce geste ample et lent des aris­to­crates per­sans qui signi­fie à la fois « ce n’est rien » et « je vous accorde cette faveur ».

« Alei­kum salam. Khâ­hesh miko­nam, vous ne trou­blez rien du tout. La soli­tude d’un vieil homme n’a pas tant de valeur. Befar­mâid, asseyez-vous, je vous en prie. Ce banc est assez grand pour deux, et votre pré­sence l’honore. »

Bah­ram incli­na légè­re­ment la tête en signe de remer­cie­ment, mais ne s’as­sit pas tout de suite, car s’as­seoir immé­dia­te­ment aurait été dis­cour­tois, aurait signi­fié qu’il pre­nait l’in­vi­ta­tion pour argent comp­tant, qu’il consi­dé­rait avoir le droit d’oc­cu­per cet espace.

« Vous êtes trop aimable, dit-il. Je ne vou­drais pas m’imposer. »

« Vous ne vous impo­sez pas. Befar­mâid, befarmâid. »

Cette fois Bah­ram s’as­sit, à l’autre extré­mi­té du banc, lais­sant entre eux un espace res­pec­tueux, et il posa son Lei­ca sur ses genoux, et il atten­dit, car il sen­tait que le vieil homme avait quelque chose à dire, quelque chose qui vien­drait en son temps, comme viennent les choses en Iran, len­te­ment, après les pré­am­bules et les poli­tesses, après que le ta’a­rof a éta­bli les posi­tions de cha­cun et per­mis à la conver­sa­tion véri­table de commencer.

« Vous êtes pho­to­graphe », dit Jalal Mos­tow­fi. Ce n’é­tait pas une question.

« Bale, à votre ser­vice. Si l’on peut appe­ler cela un métier. »

Le vieil homme eut un petit sou­rire, car il avait recon­nu la for­mule, cette façon de mini­mi­ser ce qu’on fait pour ne pas paraître vani­teux, et il appré­cia que le jeune homme connût les usages, qu’il ne fût pas de ces modernes qui disent « je » à tout bout de champ et qui parlent de leurs accom­plis­se­ments comme s’ils étaient seuls au monde.

« Je vous ai obser­vé hier soir, sur la ter­rasse. Godard vous a fait signe. Vous tra­vaillez pour lui ? »

« Il m’ar­rive d’a­voir cet hon­neur, oui. Je docu­mente les fouilles, les monu­ments, quand Godard Khan veut bien de mes ser­vices. Je tra­vaille aus­si pour la presse, quand on daigne m’ac­cor­der quelques commandes. »

« La presse ira­nienne ou la presse étrangère ? »

« Les deux, si elles veulent bien de moi. »

Jalal Mos­tow­fi hocha la tête, et ses doigts conti­nuèrent d’é­gre­ner le cha­pe­let d’ambre, et son regard se per­dit un ins­tant dans le jar­din, vers le bas­sin où les pre­miers rayons du soleil com­men­çaient à jouer sur l’eau.

« Vous docu­men­tez ce qui dis­pa­raît, dit-il enfin. C’est un métier de deuil. »

Bah­ram ne répon­dit pas tout de suite, car la remarque l’a­vait tou­ché plus qu’il ne l’au­rait vou­lu, car elle disait quelque chose de vrai, quelque chose qu’il savait sans se l’être jamais for­mu­lé aus­si clai­re­ment, et le ta’a­rof, ici, n’a­vait pas sa place, car cer­taines véri­tés exigent qu’on les reçoive sans fard.

« Peut-être, dit-il enfin. Mais c’est aus­si un métier de mémoire. »

« La mémoire est une forme de deuil, jeune homme. On ne se sou­vient que de ce qu’on a perdu. »

*

Ils res­tèrent un moment en silence, regar­dant le jar­din s’é­veiller autour d’eux, les ombres qui recu­laient, la lumière qui avan­çait, les oiseaux qui com­men­çaient à chan­ter dans les pla­tanes, et ce silence n’é­tait pas gênant, n’é­tait pas pesant, c’é­tait un silence per­san, un silence qui fait par­tie de la conver­sa­tion au même titre que les mots, un silence qui dit des choses que les mots ne savent pas dire.

Puis Jalal Mos­tow­fi reprit la parole, et sa voix avait chan­gé, était deve­nue plus douce, presque rêveuse.

« Mon grand-père était vizir de Naser al-Din Shah. Mon père a ser­vi Mozaf­far al-Din Shah, puis Moham­mad Ali Shah, puis Ahmad Shah. Trois géné­ra­tions de Mos­tow­fi au ser­vice des Qajars. Et main­te­nant, regar­dez-moi. Je vis dans un hôtel. Je vends les tré­sors de mes ancêtres à des Amé­ri­cains qui ne savent pas les lire. Je porte un bon­net inter­dit sous un toit étranger. »

Il eut un rire bref, sans joie.

« Vous savez ce que disait mon père ? Il disait : Les dynas­ties passent, mais les familles demeurent. Il avait tort. Les familles aus­si passent. Tout passe. »

« Le palais de Khos­row est livré aux hiboux,

Et les arai­gnées tissent leur toile dans le palais d’Afrasiab… »

Bah­ram recon­nut les vers. C’é­tait Saa­di, le grand Saa­di de Chi­raz, qui avait écrit cela sept siècles plus tôt, et ces vers étaient aus­si vrais main­te­nant qu’ils l’a­vaient été alors, car les empires s’ef­fon­draient tou­jours, car les palais tom­baient tou­jours en ruine, car les hiboux finis­saient tou­jours par nicher là où les rois avaient dormi.

« Vous connais­sez Saa­di, dit Jalal Mos­tow­fi en regar­dant Bah­ram avec un inté­rêt nou­veau. C’est rare, de nos jours. Les jeunes gens pré­fèrent les jour­naux et les automobiles. »

« Vous me faites trop d’hon­neur. Mon igno­rance est vaste, mais mon père, que Dieu ait son âme, était cal­li­graphe. Il copiait des poèmes. J’ai eu la chance de gran­dir avec Hafez et Saa­di, c’est tout ce que je sais. »

« Un cal­li­graphe. » Le vieil homme sem­bla réflé­chir, fouiller dans sa mémoire. « Naha­van­di, avez-vous dit hier ? Il n’y aurait pas eu un Naha­van­di qui tra­vaillait pour la biblio­thèque du prince Far­man Far­ma, il y a longtemps ? »

« C’é­tait mon père, oui. Vous lui faites hon­neur de vous en souvenir. »

« Je l’ai connu, dit Jalal Mos­tow­fi, et quelque chose pas­sa dans ses yeux, un éclair de mémoire, une ombre de nos­tal­gie. Un homme de grand mérite, très habile. Il avait une façon de tra­cer le noun final qui était incom­pa­rable. Je me sou­viens d’un Hafez qu’il avait copié pour mon père, un manus­crit sur papier de Samar­kand, avec des enlu­mi­nures d’or et de lapis-lazu­li. C’é­tait une mer­veille, vrai­ment, une merveille. »

Bah­ram sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine, car entendre par­ler de son père par cet homme qui l’a­vait connu, qui se sou­ve­nait de son tra­vail, c’é­tait comme retrou­ver un frag­ment per­du, une pièce man­quante du puzzle de sa propre histoire.

« Vous êtes trop bon de dire cela, dit-il, et sa voix était un peu rauque mal­gré lui. Ce manus­crit existe encore ? »

Le vieil homme eut un geste vague de la main, un geste qui englo­bait le jar­din, l’hô­tel, le monde entier.

« Je l’ai ven­du. Il y a trois ans. À un col­lec­tion­neur anglais qui pos­sède main­te­nant la moi­tié des tré­sors de l’I­ran. Que vou­lez-vous, il faut bien vivre. Votre père est retour­né vers Dieu, je suppose ? »

« Oui. Il y a huit ans. Que Dieu lui accorde sa miséricorde. »

« Kho­da rah­ma­te­shan kone, mur­mu­ra Jalal Mos­tow­fi. Alors nous sommes orphe­lins tous les deux, vous et moi. Orphe­lins de nos pères et orphe­lins de notre pays. Car ce pays n’est plus le nôtre, jeune homme. Ce pays appar­tient main­te­nant aux ingé­nieurs et aux géné­raux, aux gens qui construisent des routes et qui inter­disent les bon­nets. Nous autres, les gens de l’an­cien temps, nous ne sommes plus que des fantômes. »

Il y avait dans cette phrase un « nous » qui incluait Bah­ram, qui l’é­le­vait au rang de com­pa­gnon d’in­for­tune, et Bah­ram com­prit que le ta’a­rof venait de bas­cu­ler, que le vieil aris­to­crate ne le trai­tait plus en infé­rieur poli mais en égal, en frère de mélan­co­lie, et c’é­tait un hon­neur qu’il n’a­vait pas cher­ché mais qu’il ne pou­vait pas refuser.

*

Le soleil avait mon­té au-des­sus des arbres main­te­nant, et la fraî­cheur de l’aube cédait peu à peu la place à la cha­leur du jour, et des bruits com­men­çaient à mon­ter de l’hô­tel, des voix de domes­tiques, des cli­que­tis de vais­selle, les pre­miers signes de l’ac­ti­vi­té mati­nale, et Bah­ram sen­tit que leur tête-à-tête tou­chait à sa fin, que d’autres allaient bien­tôt enva­hir le jar­din, rompre le charme de cette conver­sa­tion matinale.

« Vous dites que vous ven­dez des minia­tures, dit-il. Par­don­nez mon audace, mais Godard Khan est au courant ? »

Jalal Mos­tow­fi eut à nou­veau ce sou­rire ambi­gu, ce sou­rire qui pou­vait signi­fier tant de choses.

« Cher ami, Godard sait tout. Godard voit tout. C’est son métier, après tout, de sur­veiller le patri­moine de l’I­ran, que Dieu le pro­tège. Mais il ne peut pas tout empê­cher, le pauvre homme. Il y a des choses qui lui échappent, des cir­cuits qu’il ne contrôle pas, des arran­ge­ments dont il pré­fère, dans sa grande sagesse, ne pas avoir connaissance. »

« Des arrangements ? »

« Ne soyez pas si modeste, jeune homme, vous savez très bien com­ment fonc­tionne ce pays. Vous savez com­ment fonc­tionnent tous les pays, d’ailleurs. L’argent cir­cule, les objets cir­culent, les faveurs s’é­changent. Godard ferme les yeux quand il le faut, parce qu’il est intel­li­gent et qu’il sait que s’il ouvrait les yeux sur tout, il ne pour­rait plus rien faire du tout. Les Amé­ri­cains achètent ce qui leur plaît. Les Anglais prennent ce qu’ils veulent. Et nous autres, les vain­cus de l’his­toire, nous ven­dons nos tré­sors pour sur­vivre. C’est ain­si, que voulez-vous. »

Il se leva du banc avec une len­teur qui n’é­tait pas seule­ment celle de l’âge, qui était aus­si celle de la digni­té, cette façon qu’ont les aris­to­crates de ne jamais se pres­ser, de faire comme si le temps leur appar­te­nait encore, et Bah­ram se leva aus­si, par res­pect, car on ne reste pas assis quand un aîné se lève.

« Je prends mon petit-déjeu­ner dans ma chambre, dit Jalal Mos­tow­fi. On me l’ap­porte à huit heures. Si vous me faites l’hon­neur d’ac­cep­ter, vous êtes mon invi­té. Chambre 14, au pre­mier étage, l’aile est. Non, non, je vous en prie, n’in­sis­tez pas, c’est moi qui vous invite, ce serait me faire offense que de refuser. »

Il avait anti­ci­pé le refus de poli­tesse, l’a­vait balayé d’a­vance, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment car le vieil homme connais­sait les règles mieux que per­sonne et savait les uti­li­ser pour obte­nir ce qu’il voulait.

« Vous me faites trop d’hon­neur, dit Bah­ram, mais l’hon­neur est pour moi. J’ac­cepte avec gratitude. »

« Et appor­tez votre appa­reil, ajou­ta Jalal Mos­tow­fi. J’ai des choses à vous mon­trer. Des choses qui méri­te­raient, si votre talent veut bien s’y consa­crer, d’être pho­to­gra­phiées avant de disparaître. »

Puis il incli­na légè­re­ment la tête, por­ta sa main à son cœur, et s’é­loi­gna vers l’hô­tel, sa robe de chambre flot­tant der­rière lui, et Bah­ram res­ta seul sur le banc de pierre, regar­dant cette sil­houette d’un autre âge qui tra­ver­sait le jar­din safa­vide comme si elle lui appar­te­nait encore, comme si trois siècles n’a­vaient pas pas­sé, comme si les révo­lu­tions et les moder­ni­sa­tions n’a­vaient été qu’un mau­vais rêve.

*

Il remon­ta dans sa chambre pour se préparer.

La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée, le lit défait, la valise ouverte sur le porte-bagages, le Lei­ca de rechange — car il en avait deux, un sur lui et un en réserve — posé sur la table à côté du fla­con de révé­la­teur et de la boîte de pel­li­cules vierges, et la lumière du matin entrait main­te­nant à flots par la fenêtre, une lumière déjà chaude, déjà dorée, qui annon­çait la four­naise à venir.

Bah­ram se lava au lava­bo, se rasa avec son rasoir à main, un rasoir anglais que Fere­sh­teh lui avait offert pour leur mariage et qu’il uti­li­sait encore, huit ans après, par fidé­li­té autant que par habi­tude, et il enfi­la une che­mise propre, un pan­ta­lon de toile légère, des chaus­sures de cuir souple, et il se regar­da dans le petit miroir accro­ché au-des­sus du lavabo.

Le visage qui lui fai­sait face était celui d’un homme de trente-cinq ans qui en parais­sait peut-être un peu plus, bru­ni par le soleil des Indes, mar­qué aux coins des yeux par ces petites rides que donne l’ha­bi­tude de plis­ser les pau­pières pour viser dans un viseur, et il y avait quelque chose dans ce visage, une gra­vi­té, une atten­tion, qui n’a­vait pas été là autre­fois, qui était venue avec le deuil et avec le métier, avec les années pas­sées à regar­der le monde à tra­vers un objectif.

Il pen­sa à ce que Jalal Mos­tow­fi avait dit : un métier de deuil. C’é­tait vrai, peut-être. Chaque pho­to­gra­phie était un petit deuil, la conscience que l’ins­tant cap­tu­ré ne revien­drait jamais, que la lumière qui avait frap­pé la pel­li­cule à cet ins­tant pré­cis était unique, irrem­pla­çable, per­due à jamais dans le flux du temps. Et pour­tant c’é­tait aus­si le contraire d’un deuil, c’é­tait une vic­toire sur l’ef­fa­ce­ment, une façon de dire au temps : tu n’au­ras pas tout, il res­te­ra quelque chose, une trace, une image, une preuve que cela a été.

Il prit son Lei­ca et sortit.

*

La chambre 14 était à l’autre bout du cou­loir, dans l’aile est de l’hô­tel, celle qui don­nait sur une cour inté­rieure plus petite et plus secrète que le grand jar­din cen­tral, une cour plan­tée d’un seul gre­na­dier cen­te­naire dont les branches noueuses s’é­ta­laient comme les bras d’un vieillard, et Bah­ram frap­pa à la porte à huit heures pré­cises, car la ponc­tua­li­té était une forme de res­pect, et il enten­dit la voix de Jalal Mos­tow­fi qui lui disait d’entrer.

« Befar­mâid, befar­mâid, entrez donc, vous êtes chez vous. »

La chambre était plus grande que la sienne, ou peut-être était-ce seule­ment une impres­sion due à l’en­com­bre­ment, car elle était pleine d’ob­jets, de meubles, de coffres, de tapis empi­lés, de cadres posés contre les murs, comme si le vieil aris­to­crate avait trans­por­té là tout ce qui lui res­tait de sa vie d’a­vant, tout ce qu’il n’a­vait pas encore ven­du, tout ce qui consti­tuait encore, pour quelque temps encore, son lien avec le passé.

Jalal Mos­tow­fi était assis près de la fenêtre, devant une petite table où un domes­tique avait posé un pla­teau de petit-déjeu­ner — du thé, du pain plat, du fro­mage blanc, du miel, des noix, des dattes — et il por­tait main­te­nant une tenue plus for­melle, une veste de velours sombre sur une che­mise à col fer­mé, mais tou­jours pas de cra­vate, car les cra­vates étaient pour les fonc­tion­naires et les par­ve­nus, pas pour les gen­tils­hommes de l’an­cien régime.

« Befar­mâid, asseyez-vous, dit-il en dési­gnant un fau­teuil recou­vert d’un kilim usé. Pre­nez du thé. Non, non, j’in­siste, ser­vez-vous, goû­tez ces dattes, elles viennent de Bam, il n’y en a pas de meilleures dans tout l’I­ran. Et ce miel, c’est du miel de Saveh, un ami me l’en­voie chaque année, c’est le seul luxe qui me reste. Allez, allez, ne faites pas de manières avec moi. »

Bah­ram s’as­sit et accep­ta le thé qu’on lui ten­dait, car refu­ser une troi­sième fois aurait été impo­li, aurait signi­fié qu’il reje­tait l’hos­pi­ta­li­té offerte, et il por­ta le verre à ses lèvres avec un mot de remerciement.

« Noush‑e jân, dit Jalal Mos­tow­fi. Et main­te­nant, regar­dez autour de vous. Regar­dez ce qu’il reste d’un siècle de ser­vice aux Qajars. Tout cela, voyez-vous, tout ce que vous voyez ici, c’est ce que j’ai pu sau­ver. Le reste est par­ti. Chez les Anglais, chez les Amé­ri­cains, chez les Russes, chez tous ceux qui ont de l’argent et pas de mémoire. »

Bah­ram regarda.

Il vit, accro­chée au mur, une pein­ture à l’huile qui repré­sen­tait un homme en cos­tume qajar, avec le kolah d’as­tra­kan et la longue robe bro­dée, et il com­prit que c’é­tait le por­trait d’un ancêtre de Jalal, peut-être le grand-père vizir, peut-être le père, et le visage de cet homme res­sem­blait au visage de Jalal comme un fils res­semble à son père, avec les mêmes yeux sombres, le même nez aqui­lin, la même expres­sion de hau­teur mélancolique.

Il vit, posée sur un coffre de bois incrus­té de nacre, une col­lec­tion de taba­tières en émail peint, ces petites mer­veilles de l’ar­ti­sa­nat qajar qui repré­sen­taient des scènes de chasse, des por­traits de beau­tés, des pay­sages idéa­li­sés, et cha­cune de ces taba­tières valait sans doute une petite for­tune, et toutes ensemble elles auraient pu ache­ter une mai­son à Téhéran.

Il vit, empi­lés dans un coin, des manus­crits reliés de cuir et d’or, des divans de Hafez et de Saa­di, des Shah­na­meh enlu­mi­nés, des trai­tés de méde­cine et d’as­tro­no­mie copiés par des cal­li­graphes dont les mains étaient pous­sière depuis des siècles, et il pen­sa à son père, qui avait pas­sé sa vie à pro­duire de telles mer­veilles pour des gens qui ne les méri­taient pas toujours.

Il vit, éta­lé sur une table basse, un tapis de soie aux cou­leurs pas­sées, un tapis de prière peut-être, avec son mih­rab tis­sé et ses motifs de cyprès et de fleurs, et ce tapis était si fin, si déli­cat, qu’on aurait dit qu’il était fait de lumière plu­tôt que de fil.

Et il vit, posé sur le rebord de la fenêtre, comme s’il guet­tait la lumière, un cadre de bois sculp­té qui conte­nait une miniature.

Une minia­ture qui le fit se lever de son fau­teuil et s’ap­pro­cher, oubliant un ins­tant les règles de la politesse.

*

C’é­tait une scène de jardin.

Un jar­din per­san, bien sûr, avec ses par­terres géo­mé­triques, ses bas­sins d’eau tur­quoise, ses cyprès poin­tus comme des flammes vertes, et au centre du jar­din un pavillon à colon­nettes où un prince et une prin­cesse étaient assis face à face, sépa­rés par un pla­teau de fruits et une carafe de vin, et autour d’eux des ser­vi­teurs s’af­fai­raient, des musi­ciens jouaient, des oiseaux volaient dans un ciel d’or, et tout cela était peint avec une minu­tie si extra­or­di­naire, une pré­ci­sion si hal­lu­ci­nante, que Bah­ram avait l’im­pres­sion de pou­voir entrer dans l’i­mage, de pou­voir mar­cher dans ce jar­din, de pou­voir entendre la musique et sen­tir le par­fum des roses.

« Beba­kh­shid, par­don­nez-moi, dit-il en se retour­nant vers Jalal Mos­tow­fi. C’est… »

« Beh­zad, dit le vieil homme avec un sou­rire triste. Ou son ate­lier, du moins. Fin du quin­zième siècle. C’é­tait dans ma famille depuis des géné­ra­tions. Mon arrière-grand-père l’a­vait reçue en cadeau de Fath Ali Shah lui-même, que Dieu ait son âme. »

Bah­ram connais­sait Beh­zad. Tout Ira­nien culti­vé connais­sait Beh­zad, le plus grand des minia­tu­ristes per­sans, le maître abso­lu de cet art qui avait atteint sous sa main une per­fec­tion jamais éga­lée, et tenir une œuvre de Beh­zad — ou même de son ate­lier — entre ses mains, c’é­tait tenir un mor­ceau de l’âme de la Perse, un frag­ment de ce qu’il y avait de plus pré­cieux dans la civi­li­sa­tion persane.

« C’est une mer­veille, dit-il, et pour une fois il ne s’a­gis­sait pas de ta’a­rof, pas d’une for­mule de poli­tesse, mais de la véri­té pure. Une mer­veille absolue. »

« N’est-ce pas ? dit Jalal Mos­tow­fi. Et elle va par­tir. Arthur Pope la veut. L’A­mé­ri­cain, vous le connais­sez ? Il est à l’hô­tel en ce moment, il arrive de Téhé­ran. Il est prêt à payer une somme consi­dé­rable. Cette minia­ture fini­ra dans un musée amé­ri­cain, à Cle­ve­land ou à Bos­ton, et des mil­liers d’A­mé­ri­cains qui ne sau­ront même pas pro­non­cer le nom de Beh­zad vien­dront la regar­der en bâillant avant d’al­ler man­ger leur hamburger. »

L’a­mer­tume dans la voix du vieil homme était pal­pable, presque dou­lou­reuse, et Bah­ram com­prit que cette vente n’é­tait pas seule­ment une tran­sac­tion com­mer­ciale, c’é­tait un arra­che­ment, une ampu­ta­tion, la perte d’un membre que rien ne pour­rait remplacer.

« Mais avant de la vendre, dit Jalal Mos­tow­fi, je veux qu’elle soit pho­to­gra­phiée. Par quel­qu’un qui sait regar­der. Par quel­qu’un qui com­prend ce qu’il voit. Si ce n’est pas trop vous deman­der, si votre temps pré­cieux vous le per­met, pour­riez-vous faire cela pour un vieil homme qui n’a plus grand-chose ? »

Le ta’a­rof était reve­nu, mais cette fois il ne ser­vait pas à éta­blir une dis­tance, il ser­vait au contraire à mas­quer une sup­pli­ca­tion, à enro­ber de poli­tesse une demande qui venait du cœur, et Bah­ram com­prit qu’il ne pou­vait pas répondre par une for­mule, qu’il devait répondre vraiment.

« Ce serait un hon­neur pour moi, dit-il sim­ple­ment. Un véri­table honneur. »

Il regar­da à nou­veau la minia­ture, ce jar­din d’il y a cinq siècles où un prince et une prin­cesse vivaient encore, où les musi­ciens jouaient encore, où les oiseaux volaient encore dans un ciel d’or, et il pen­sa que c’é­tait peut-être cela, son métier : non pas cap­tu­rer ce qui meurt, mais don­ner une nou­velle vie à ce qui devrait mou­rir, trans­for­mer le deuil en mémoire et la mémoire en éternité.

« Ce qui est pas­sé est pas­sé, ne t’en afflige point,

Et ce qui n’est pas encore venu, pour­quoi t’en soucierais-tu ? »

C’é­tait Khayyam, le vieux sage scep­tique, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment, car Khayyam avait tou­jours rai­son, et pour­tant il était impos­sible de l’é­cou­ter, car les hommes ne peuvent pas s’empêcher de pleu­rer le pas­sé et de craindre l’a­ve­nir, c’est leur nature, c’est leur malé­dic­tion, c’est peut-être aus­si leur grandeur.

« Daste sho­mâ dard nakone, dit Jalal Mos­tow­fi. Que votre main ne souffre pas. Main­te­nant, buvez votre thé avant qu’il ne refroi­disse, et man­gez quelque chose, vous me feriez injure de refu­ser, et ensuite nous par­le­rons d’Ar­thur Pope, et de Godard, et de tous ces gens qui croient que l’I­ran leur appar­tient parce qu’ils ont de l’argent et des diplômes. »

Bah­ram obéit, car on n’o­béit pas seule­ment aux ordres, on obéit aus­si aux prières dégui­sées en ordres, et il man­gea les dattes de Bam et le miel de Saveh, et il écou­ta le vieil aris­to­crate par­ler de l’an­cien temps, de la cour des Qajars, des récep­tions dans les jar­dins de Téhé­ran, des poètes qui réci­taient leurs vers devant le Shah, de tout ce monde dis­pa­ru dont il était l’un des der­niers témoins, et dehors le soleil mon­tait dans le ciel d’Is­pa­han, et la cha­leur s’ins­tal­lait dou­ce­ment sur la ville endor­mie, et quelque part dans l’hô­tel, dans une autre chambre ou peut-être sur la ter­rasse, Arthur Upham Pope pre­nait lui aus­si son petit-déjeu­ner, igno­rant encore qu’il allait ren­con­trer Bah­ram Naha­van­di, igno­rant encore que cette ren­contre allait chan­ger quelque chose, pour lui, pour Bah­ram, pour le vieil aris­to­crate, pour tout le monde.

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Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 2

Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 1

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 1

 

« Ce monde n’est qu’un pont,

Tra­verse-le, mais n’y construis pas ta demeure. »

— Ins­crip­tion attri­buée à l’empereur Akbar

I

Le cara­van­sé­rail

L’hô­tel Abba­si avait été bâti pour accueillir les caravanes.

C’é­tait au temps de Shah Abbas le Grand, au début du dix-sep­tième siècle, quand Ispa­han était la capi­tale du monde et que les mar­chands de la route de la soie avaient besoin d’un lieu où dépo­ser leurs bal­lots de tis­sus pré­cieux, leurs coffres d’é­pices, leurs bêtes four­bues, un lieu où dor­mir à l’a­bri des bri­gands et des intem­pé­ries avant de reprendre leur route vers l’ouest ou vers l’est, vers Constan­ti­nople ou vers Samar­kand, et les archi­tectes du Shah avaient conçu ce cara­van­sé­rail comme ils conce­vaient toute chose à cette époque : avec une gran­deur qui dépas­sait la simple fonc­tion, avec une beau­té qui trans­for­mait l’u­tile en sacré, avec cette convic­tion pro­fonde que l’homme honore Dieu en créant de la beau­té, et que la beau­té, une fois créée, devient elle-même une forme de prière.

Trois siècles avaient pas­sé depuis, et le cara­van­sé­rail était deve­nu un hôtel.

Les cara­vanes ne venaient plus. La route de la soie s’é­tait effa­cée, rem­pla­cée par des lignes de che­min de fer et des routes gou­dron­nées où pas­saient des auto­mo­biles, et les mar­chands d’au­tre­fois avaient cédé la place à d’autres voya­geurs, des archéo­logues euro­péens, des diplo­mates en mis­sion, des aven­tu­riers en quête d’exo­tisme, des espions dégui­sés en tou­ristes, toute une faune nou­velle qui avait besoin elle aus­si d’un lieu où poser ses valises, mais qui deman­dait des com­mo­di­tés que les cara­va­niers de Shah Abbas n’au­raient pas même pu ima­gi­ner : des salles de bain avec eau cou­rante, des lits à l’oc­ci­den­tale, des menus en fran­çais, du thé ser­vi dans des tasses de por­ce­laine plu­tôt que dans des bols de cuivre.

L’Ab­ba­si avait su s’a­dap­ter, comme Ispa­han elle-même avait su s’a­dap­ter, en gar­dant l’es­sen­tiel sous les appa­rences du chan­ge­ment, en pré­ser­vant son âme sous les couches suc­ces­sives de moder­ni­sa­tion, et c’é­tait peut-être pour cela que Bah­ram Naha­van­di l’ai­mait tant, cet hôtel qui res­sem­blait à son pays, qui res­sem­blait à lui-même : quelque chose d’an­cien qui avait appris à sur­vivre dans un monde nou­veau sans renon­cer tout à fait à ce qu’il avait été.

*

Bah­ram arri­va à l’Ab­ba­si par un après-midi de juillet, à l’heure où la cha­leur attei­gnait son apo­gée et où la ville entière sem­blait s’être vidée de ses habi­tants, comme si un sor­ti­lège avait trans­for­mé Ispa­han en cité fan­tôme, et le taxi qui l’a­vait pris à la gare le dépo­sa devant le grand por­tail de brique sans même cou­per le moteur, pres­sé de ren­trer chez lui, de retrou­ver l’ombre fraîche de sa propre mai­son, de fuir ce soleil qui tapait sur les crânes comme un mar­teau sur une enclume.

Il res­ta un moment immo­bile devant le por­tail, sa valise à ses pieds, son étui de cuir conte­nant le Lei­ca en ban­dou­lière, et il regar­da l’en­trée de l’hô­tel comme on regarde le visage d’un ami qu’on n’a pas vu depuis long­temps, cher­chant ce qui a chan­gé, ce qui est res­té pareil, ce que le temps a fait de ce qu’on avait connu.

Le por­tail était le même, bien sûr, ce grand arc en ogive enca­dré de faïences bleues et tur­quoise où des motifs flo­raux s’en­tre­la­çaient selon des symé­tries com­plexes que l’œil ne pou­vait pas tout à fait suivre mais que l’es­prit per­ce­vait confu­sé­ment, comme une musique qu’on enten­drait sans pou­voir la trans­crire, et au-des­sus de l’arc, dans un car­touche de cal­li­gra­phie nas­ta­liq, un ver­set du Coran pro­met­tait la paix à ceux qui entraient, cette paix que les Per­sans appellent salam et qui est bien plus qu’une simple absence de guerre, qui est un état de l’âme, une har­mo­nie avec le monde et avec soi-même.

Bah­ram pas­sa sous le por­tail et péné­tra dans le vestibule.

La fraî­cheur le sai­sit immé­dia­te­ment, cette fraî­cheur des archi­tec­tures ira­niennes qui savent cap­ter le moindre souffle d’air et le faire cir­cu­ler à tra­vers des conduits invi­sibles, qui savent épais­sir les murs pour qu’ils absorbent la cha­leur du jour et la res­ti­tuent la nuit, qui savent orien­ter les ouver­tures pour que le soleil n’entre jamais direc­te­ment mais seule­ment par réflexion, adou­ci, tami­sé, trans­for­mé en lumière sans brû­lure, et il sen­tit ses épaules se détendre, sa res­pi­ra­tion ralen­tir, son corps tout entier se relâ­cher comme s’il venait de péné­trer dans un autre monde, un monde où le temps lui-même cou­lait différemment.

Le ves­ti­bule était une longue gale­rie voû­tée, pavée de briques dis­po­sées en che­vrons, et ses murs étaient cou­verts de ces niches en alvéoles que les Per­sans appellent muqar­nas, ces struc­tures géo­mé­triques qui res­semblent à des sta­lac­tites de pierre et qui servent à la fois de déco­ra­tion et de sys­tème acous­tique, absor­bant les sons, les dif­fu­sant, les trans­for­mant en mur­mures, de sorte que les pas de Bah­ram sur les briques ne réson­naient pas mais sem­blaient au contraire s’en­fon­cer dans le silence, comme des cailloux jetés dans une eau profonde.

Au bout de la gale­rie, la lumière.

Non pas la lumière vio­lente du dehors, cette lumière blanche qui écra­sait tout, mais une lumière dorée, une lumière qui avait tra­ver­sé le filtre des feuillages, qui avait rebon­di sur l’eau des bas­sins, qui avait été appri­voi­sée par les siècles, et Bah­ram débou­cha dans le jar­din cen­tral de l’Ab­ba­si comme on débouche dans un rêve, comme on entre dans un poème, comme on pénètre dans l’une de ces minia­tures per­sanes où le monde réel se trouve sou­dain trans­fi­gu­ré par la grâce.

*

Le jar­din.

Il fau­drait des pages entières pour décrire le jar­din de l’Ab­ba­si, et encore ces pages ne suf­fi­raient-elles pas, car un jar­din per­san ne se décrit pas, il se vit, il s’é­prouve, il se res­pire, il est fait pour être par­cou­ru len­te­ment, à l’heure où les ombres s’al­longent, quand le par­fum des roses monte dans l’air du soir et que le chant des fon­taines couvre peu à peu le bruit du monde, et toute des­crip­tion, si minu­tieuse soit-elle, man­que­ra tou­jours l’es­sen­tiel, qui est cette qua­li­té par­ti­cu­lière du silence entre les bruits, cette nuance exacte de vert que prennent les feuilles des pla­tanes quand le soleil décline, cette sen­sa­tion de plé­ni­tude qui vous enva­hit sans que vous sachiez pour­quoi et qui est peut-être, tout sim­ple­ment, le bonheur.

Mais il faut essayer quand même.

Le jar­din de l’Ab­ba­si était un rec­tangle par­fait, orien­té selon les quatre points car­di­naux, comme tous les jar­dins per­sans depuis l’é­poque aché­mé­nide, car les Per­sans avaient inven­té le jar­din bien avant que les autres peuples n’ap­prennent à culti­ver autre chose que des légumes, et ils l’a­vaient inven­té comme une image du para­dis sur terre, le mot même de para­dis venant du vieux perse pai­ri-dae­za qui signi­fie « enclos », de sorte que chaque jar­din per­san est une ten­ta­tive de recréer l’É­den, de retrou­ver ce que l’hu­ma­ni­té a per­du en per­dant l’in­no­cence, et celui de l’Ab­ba­si ne fai­sait pas excep­tion à cette règle.

Au centre du rec­tangle, là où les deux allées prin­ci­pales se croi­saient, un grand bas­sin octo­go­nal recueillait l’eau qui arri­vait par quatre canaux de pierre, un pour chaque direc­tion, et cette eau ne stag­nait jamais mais cou­lait per­pé­tuel­le­ment, ali­men­tée par un sys­tème de qanats sou­ter­rains qui allait cher­cher l’eau des mon­tagnes à des kilo­mètres de là, et le bas­sin lui-même était pavé de faïences tur­quoise qui don­naient à l’eau une cou­leur de ciel ren­ver­sé, de sorte qu’en regar­dant le bas­sin on avait l’im­pres­sion de regar­der le fir­ma­ment, et les pois­sons qui y nageaient sem­blaient des créa­tures célestes, des anges aqua­tiques venus d’un autre monde.

Autour du bas­sin, les quatre par­terres du jar­din déployaient leur géo­mé­trie de buis taillés, de rosiers cen­te­naires, de jas­mins grim­pants, d’œillets et de sou­cis, toute une palette de cou­leurs et de par­fums savam­ment com­po­sée pour que chaque sai­son apporte son propre bou­quet, pour que le jar­din ne soit jamais deux fois le même et soit pour­tant tou­jours lui-même, fidèle à son essence, fidèle à son des­sein, qui était d’of­frir aux hommes un avant-goût de l’éternité.

Et puis il y avait les arbres.

Des pla­tanes sur­tout, ces tche­nâr que les Per­sans vénèrent depuis des mil­lé­naires et qui peuvent vivre mille ans, dont les troncs noueux et les branches tor­tueuses racontent des his­toires que per­sonne ne sait plus lire, et aus­si des cyprès, ces sen­ti­nelles ver­ti­cales qui pointent vers le ciel comme des doigts levés vers Dieu, et des gre­na­diers aux fruits rouges comme des cœurs, et des oran­gers dont le par­fum, au prin­temps, ren­dait fou d’a­mour ceux qui le res­pi­raient, et tous ces arbres for­maient une cano­pée au-des­sus du jar­din, un toit de feuillages qui fil­trait la lumière et la trans­for­mait en den­telle, en mosaïque mou­vante, en kaléi­do­scope végétal.

Bah­ram s’ar­rê­ta au bord du bas­sin et regar­da l’eau.

Dans le reflet, il vit les arcades qui entou­raient le jar­din sur ses quatre côtés, ces deux étages de gale­ries à colonnes où s’ou­vraient les chambres de l’hô­tel, et il vit aus­si le ciel, ce ciel d’un bleu intense que seule l’I­ran pos­sède, ce bleu qui tire sur le vio­let et qui semble plus pro­fond que par­tout ailleurs, comme si le fir­ma­ment au-des­sus de ce pays était plus proche de l’in­fi­ni, et il vit son propre visage, un visage de trente-cinq ans bru­ni par le soleil des Indes, avec des yeux sombres et une barbe de trois jours, et il pen­sa que ce visage avait vieilli, que ce visage por­tait des choses qu’il ne por­tait pas autre­fois, et il détour­na le regard.

*

Les arcades.

C’é­tait là que vivait véri­ta­ble­ment l’hô­tel, dans ces gale­ries qui cou­raient tout autour du jar­din, au rez-de-chaus­sée et au pre­mier étage, et qui for­maient comme un cloître pro­fane, un espace inter­mé­diaire entre le dedans et le dehors, entre le pri­vé des chambres et le public du jar­din, un lieu de pas­sage et de pause où les clients de l’Ab­ba­si pou­vaient s’as­seoir sur des ban­quettes de pierre pour lire, pour fumer, pour conver­ser, pour sim­ple­ment regar­der le jar­din et lais­ser le temps couler.

Les arcs étaient de style safa­vide, légè­re­ment outre­pas­sés, c’est-à-dire que leur courbe dépas­sait le demi-cercle pour se refer­mer un peu sur elle-même, ce qui leur don­nait une élé­gance par­ti­cu­lière, une ten­sion conte­nue, comme un arc ban­dé qui ne décoche jamais sa flèche, et les colonnes qui les sou­te­naient étaient torses, enrou­lées sur elles-mêmes comme des ser­pents de pierre, et chaque cha­pi­teau était dif­fé­rent, sculp­té de motifs flo­raux ou géo­mé­triques qu’un arti­san ano­nyme avait inven­tés trois cents ans plus tôt et qui n’exis­taient nulle part ailleurs dans le monde.

Au rez-de-chaus­sée, les arcades abri­taient les espaces com­muns de l’hô­tel : la récep­tion, avec son comp­toir de bois sombre et ses casiers à clés en cuivre ; le petit salon de lec­ture, où des fau­teuils de cuir côtoyaient des tapis de Kashan et des lampes à abat-jour de soie ; la salle à man­ger, avec ses tables dres­sées de nappes blanches et ses chaises à haut dos­sier, où l’on ser­vait une cui­sine mi-per­sane mi-fran­çaise qui ne satis­fai­sait plei­ne­ment ni les uns ni les autres mais qui avait le mérite d’exis­ter ; et sur­tout la ter­rasse du thé, cette avan­cée cou­verte de treilles où des grappes de rai­sin pen­daient au-des­sus des tables et où se retrou­vait, chaque jour entre cinq et sept heures du soir, la petite socié­té cos­mo­po­lite qui fai­sait la répu­ta­tion de l’Abbasi.

Au pre­mier étage, les chambres.

Il y en avait trente-deux en tout, de tailles et de conforts variables, cer­taines don­nant sur le jar­din et béné­fi­ciant ain­si de la lumière dorée et du par­fum des roses, d’autres ouvrant sur des cours inté­rieures plus secrètes où le silence était plus épais encore, d’autres enfin situées dans l’aile arrière du bâti­ment et réser­vées aux clients moins for­tu­nés ou moins exi­geants, ceux qui venaient pour affaires plu­tôt que pour le plai­sir et qui ne deman­daient qu’un lit propre et un peu de tranquillité.

Les chambres sur le jar­din étaient les plus belles, et c’é­tait l’une de celles-là que Bah­ram avait réser­vée, non par vani­té mais parce qu’il pou­vait se le per­mettre depuis que son oncle Hos­sein, qui avait fait for­tune dans l’in­dus­trie tex­tile à Téhé­ran, lui avait légué en mou­rant une somme suf­fi­sante pour vivre sans sou­ci, et parce qu’il aimait se réveiller avec le chant des oiseaux et s’en­dor­mir avec le mur­mure des fon­taines, et parce que la vue du jar­din, le matin, quand la lumière était encore rose et que la rosée brillait sur les feuilles, lui don­nait le sen­ti­ment d’être exac­te­ment là où il devait être, ce qui n’est pas un sen­ti­ment si courant.

*

Un domes­tique en livrée blanche vint prendre sa valise.

C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, au visage creu­sé de rides pro­fondes, qui tra­vaillait à l’Ab­ba­si depuis si long­temps qu’il fai­sait par­tie des murs au même titre que les colonnes torses et les muqar­nas du ves­ti­bule, et Bah­ram le recon­nut immé­dia­te­ment, car il l’a­vait vu lors de cha­cun de ses séjours pré­cé­dents, tou­jours le même, tou­jours silen­cieux, tou­jours effi­cace, avec cette défé­rence impé­né­trable des vieux ser­vi­teurs qui savent tout de leurs maîtres mais ne laissent jamais rien paraître.

« Salam alei­kum, Agha Naha­van­di. Votre chambre est prête. La même que d’habitude. »

« Alei­kum salam, Hos­sein Agha. Je suis content de vous revoir. »

Le domes­tique — il s’ap­pe­lait Hos­sein lui aus­si, comme l’oncle défunt, ce qui avait tou­jours sem­blé à Bah­ram une coïn­ci­dence signi­fi­ca­tive — hocha la tête sans sou­rire, car il n’é­tait pas du genre à sou­rire, mais quelque chose dans ses yeux indi­quait qu’il était content lui aus­si, à sa manière, de revoir ce client qui ne le trai­tait pas comme un meuble et qui lui par­lait en per­san plu­tôt qu’en fran­çais, et il se mit en marche vers l’es­ca­lier qui menait au pre­mier étage.

Bah­ram le suivit.

L’es­ca­lier était étroit et raide, taillé dans la brique même du bâti­ment, et ses marches étaient usées en leur centre par trois siècles de pas, creu­sées en cuvette par les mil­liers de voya­geurs qui les avaient gra­vies avant eux, mar­chands de soie et d’é­pices, pèle­rins en route vers les lieux saints, ambas­sa­deurs et aven­tu­riers, et main­te­nant archéo­logues et espions, et cette usure, cette éro­sion lente de la pierre par le pas­sage des hommes, émou­vait Bah­ram chaque fois qu’il la voyait, car elle était la preuve tan­gible que le temps existe, que les choses durent, que nous ne sommes pas les pre­miers et ne serons pas les derniers.

Au pre­mier étage, un cou­loir cou­rait le long de la gale­rie, des­ser­vant les chambres dont les portes de bois sculp­té s’a­li­gnaient à inter­valles régu­liers, cha­cune dif­fé­rente des autres par les motifs de sa sculp­ture — ici des entre­lacs végé­taux, là des étoiles à huit branches, ailleurs des cal­li­gra­phies cou­fiques — mais toutes sem­blables par leur forme géné­rale, hautes et étroites, sur­mon­tées d’un arc en plein cintre, munies d’un heur­toir de cuivre en forme de main de Fatima.

Hos­sein Agha s’ar­rê­ta devant la sep­tième porte à droite et l’ou­vrit avec une clé qu’il por­tait à sa cein­ture, sur un anneau de fer où pen­daient des dizaines d’autres clés, et il s’ef­fa­ça pour lais­ser entrer Bahram.

La chambre.

Bah­ram y péné­tra comme on pénètre dans un lieu fami­lier qui aurait pour­tant gar­dé sa capa­ci­té d’é­ton­ne­ment, et il retrou­va tout ce qu’il avait quit­té six mois plus tôt, avant son départ pour les Indes : les murs épais comme des rem­parts, blan­chis à la chaux, où la lumière rebon­dis­sait dou­ce­ment ; le pla­fond de bois peint de motifs flo­raux rouge et or, un peu écaillé par endroits, un peu pas­sé, mais d’au­tant plus beau qu’il por­tait les marques du temps ; le sol de tomettes hexa­go­nales recou­vert en par­tie d’un tapis de Nain aux tons bleus et ivoire ; le lit de fer for­gé avec son mate­las de coton et ses draps imma­cu­lés ; la petite table de tra­vail sous la fenêtre, avec sa lampe à pétrole et son écri­toire ; le fau­teuil de rotin dans le coin, près de la niche où l’on pou­vait ran­ger des livres ; et sur­tout la fenêtre, cette fenêtre à mou­cha­ra­bieh qui don­nait sur le jar­din et par où entrait, avec la lumière tami­sée, le par­fum des roses et le mur­mure de l’eau.

Hos­sein Agha posa la valise sur le porte-bagages, au pied du lit, et se reti­ra sans un mot, refer­mant la porte der­rière lui avec cette dis­cré­tion qui était sa marque, et Bah­ram res­ta seul dans la chambre, debout au milieu de la pièce, écou­tant le silence.

Mais ce n’é­tait pas vrai­ment le silence.

C’é­tait quelque chose de plus com­plexe, de plus riche, une tex­ture sonore faite de couches super­po­sées : au fond, comme une basse conti­nue, le mur­mure de l’eau dans les canaux du jar­din ; par-des­sus, le chant inter­mit­tent des oiseaux, des moi­neaux et des mésanges qui nichaient dans les pla­tanes ; et puis, de temps en temps, un son venu de plus loin, une voix humaine dans une autre chambre, un rire sur la ter­rasse, le grin­ce­ment d’une porte, et tous ces sons se mêlaient et s’har­mo­ni­saient comme les ins­tru­ments d’un orchestre, et le résul­tat était cette chose pré­cieuse et rare qu’on appelle la paix.

Bah­ram s’ap­pro­cha de la fenêtre et regar­da le jar­din à tra­vers le moucharabieh.

Le treillis de bois décou­pait le pay­sage en frag­ments, en petits losanges de lumière et de cou­leur, et cette frag­men­ta­tion avait quelque chose de pho­to­gra­phique, comme si le mou­cha­ra­bieh était un appa­reil pri­mi­tif qui aurait cadré le réel avant même l’in­ven­tion de la pho­to­gra­phie, et Bah­ram pen­sa que c’é­tait peut-être pour cela que les Per­sans avaient inven­té le mou­cha­ra­bieh, non pas seule­ment pour se pro­té­ger du soleil ou pour pré­ser­ver l’in­ti­mi­té des femmes, mais pour apprendre à voir, pour entraî­ner l’œil à décou­per le monde en images, pour trans­for­mer le regard en art.

Il ouvrit la fenêtre.

La cha­leur entra aus­si­tôt, mais avec elle le par­fum des roses, si intense, si enivrant, qu’il fer­ma les yeux un ins­tant pour mieux le rece­voir, et il pen­sa à Fere­sh­teh, car il pen­sait tou­jours à Fere­sh­teh quand il sen­tait les roses, elle qui en met­tait dans ses che­veux, elle qui en par­fu­mait ses vête­ments, elle qui lui avait dit un jour, peu avant de mou­rir, que si elle devait reve­nir sur terre après sa mort, elle revien­drait sous la forme d’une rose, et depuis ce jour Bah­ram ne pou­vait plus sen­tir une rose sans pen­ser qu’elle était peut-être là, quelque part, dans ce parfum.

*

Il défit sa valise len­te­ment, ran­geant ses vête­ments dans l’ar­moire de bois sombre qui occu­pait un coin de la chambre, sus­pen­dant ses che­mises sur des cintres de cuivre, pliant ses pan­ta­lons sur une éta­gère, dis­po­sant ses affaires de toi­lette sur la petite tablette au-des­sus du lava­bo — car la chambre avait un lava­bo main­te­nant, avec de l’eau cou­rante, ce qui était une conces­sion à la moder­ni­té que les clients occi­den­taux exi­geaient mais que Bah­ram trou­vait légè­re­ment incon­grue dans ce décor sécu­laire, comme une montre à quartz au poi­gnet d’un derviche.

Puis il sor­tit son Lei­ca de son étui et le posa sur la table de tra­vail, à côté de la lampe.

L’ap­pa­reil était un Lei­ca III, qu’il avait ache­té d’oc­ca­sion à un pho­to­graphe alle­mand de pas­sage à Téhé­ran, trois ans plus tôt, et qui était deve­nu depuis lors le pro­lon­ge­ment de sa main, l’ex­ten­sion de son œil, l’ins­tru­ment par lequel il don­nait forme à ce qu’il voyait et à ce qu’il res­sen­tait. Il l’a­vait empor­té aux Indes, il l’a­vait empor­té à Per­sé­po­lis, il l’a­vait empor­té par­tout où son tra­vail pour Godard et pour la presse l’a­vait conduit, et l’ap­pa­reil por­tait les traces de ces voyages, des éra­flures sur le boî­tier chro­mé, une petite bosse sur le capu­chon de l’ob­jec­tif, une usure du cuir de la dra­gonne, mais il fonc­tion­nait tou­jours par­fai­te­ment, car Bah­ram en pre­nait soin comme on prend soin d’un être vivant, le net­toyant chaque soir, véri­fiant les méca­nismes, chan­geant les joints quand il le fallait.

Il avait appris la pho­to­gra­phie avec Antoin Sevruguin.

C’é­tait à Téhé­ran, quinze ans plus tôt, quand Bah­ram était encore un jeune homme qui cher­chait sa voie et que Sevru­guin était déjà une légende, le grand pho­to­graphe armé­nien qui avait docu­men­té la Perse des Qajars pen­dant un demi-siècle, qui avait pho­to­gra­phié les shahs et les men­diants, les palais et les ruines, les bazars et les déserts, et qui avait consti­tué un tré­sor de dizaines de mil­liers d’i­mages que per­sonne, hélas, ne ver­rait jamais, car une par­tie avait brû­lé dans un incen­die et le reste avait été confis­qué par les auto­ri­tés lors de la révo­lu­tion consti­tu­tion­nelle, et Sevru­guin, vieux et rui­né, avait accep­té de prendre Bah­ram comme appren­ti, de lui trans­mettre ce qu’il savait, non pas seule­ment la tech­nique mais aus­si le regard, cette façon de voir le monde qui fait la dif­fé­rence entre un pho­to­graphe et un simple opérateur.

« Regarde avant de cadrer, lui disait Sevru­guin. Regarde long­temps. Regarde jus­qu’à ce que tu aies com­pris ce que tu vois. Et seule­ment alors, déclenche. »

Bah­ram regar­dait le Lei­ca sur la table, et il pen­sait à Sevru­guin, mort depuis cinq ans main­te­nant, et il pen­sait à tout ce que le vieil Armé­nien lui avait appris, et il pen­sait aus­si à ce que Sevru­guin lui avait dit un jour, peu avant de mou­rir : « Tu es ira­nien, Bah­ram. Tu pho­to­gra­phies ton propre pays. C’est à la fois plus facile et plus dif­fi­cile que ce que j’ai fait, moi qui étais un étran­ger par­mi vous. Plus facile parce que tu com­prends ce que tu vois. Plus dif­fi­cile parce que tu risques de ne plus le voir, à force de le comprendre. »

*

Il s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller, juste le temps de la sieste, cette paren­thèse sacrée que les Ira­niens res­pectent encore, même ceux qui ont adop­té les montres et les agen­das des Occi­den­taux, et il fer­ma les yeux en écou­tant les bruits de l’hô­tel, ces bruits fami­liers qui lui racon­taient la vie de l’Ab­ba­si mieux qu’au­cun guide n’au­rait pu le faire.

Il enten­dit, dans la chambre voi­sine, quel­qu’un qui dépla­çait une chaise, puis le grin­ce­ment d’une fenêtre qu’on ouvrait. Il enten­dit, plus loin, un éclat de rire fémi­nin, pro­ba­ble­ment sur la ter­rasse du thé où quelques clients avaient déjà pris place mal­gré la cha­leur. Il enten­dit le pas d’un domes­tique dans le cou­loir, ce pas feu­tré des ser­vi­teurs de l’Ab­ba­si qui avaient appris à mar­cher sans bruit, comme des fan­tômes. Il enten­dit, venant du jar­din, le cri d’un paon — car l’hô­tel avait des paons, trois ou quatre de ces oiseaux magni­fiques et stu­pides qui se pro­me­naient entre les par­terres de roses, déployant par­fois leur queue en éven­tail pour impres­sion­ner des femelles qui n’en avaient cure.

Et par-des­sus tout cela, tou­jours, le mur­mure de l’eau.

Bah­ram s’endormit.

Il rêva de Fere­sh­teh, bien sûr, comme il en rêvait sou­vent quand il dor­mait dans des lieux qu’elle n’a­vait pas connus, comme si son esprit, libé­ré par le som­meil, cher­chait à la retrou­ver dans des chambres qu’elle n’a­vait jamais habi­tées, dans des pay­sages qu’elle n’a­vait jamais vus, et dans le rêve elle lui sou­riait, elle lui disait quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à entendre, elle ten­dait la main vers lui, et quand il vou­lait la prendre elle se trans­for­mait en rose, en par­fum, en rien.

Il se réveilla deux heures plus tard, la bouche sèche, le cœur ser­ré, et la lumière avait changé.

*

C’é­tait l’heure.

L’heure où l’Ab­ba­si s’é­veillait vrai­ment, où les clients sor­taient de leurs chambres comme des papillons de leurs cocons, où la ter­rasse du thé se rem­plis­sait, où les conver­sa­tions repre­naient là où la cha­leur les avait inter­rom­pues, où le jar­din lui-même sem­blait res­pi­rer plus pro­fon­dé­ment, sou­la­gé que le pire soit pas­sé, que le soleil ait enta­mé sa des­cente vers l’horizon.

Bah­ram se leva, se pas­sa de l’eau sur le visage, chan­gea de che­mise — une che­mise de coton blanc, légère, qu’il avait ache­tée à Bom­bay — et sor­tit de sa chambre.

Le cou­loir du pre­mier étage était frais et silen­cieux, éclai­ré par la lumière qui fil­trait des fenêtres don­nant sur le jar­din, et Bah­ram mar­cha len­te­ment vers l’es­ca­lier, s’ar­rê­tant par­fois pour regar­der un détail qu’il n’a­vait jamais remar­qué aupa­ra­vant, une fis­sure dans le mur, une ins­crip­tion à demi effa­cée, une trace de pas sur les tomettes, ces signes infimes par les­quels un lieu raconte son his­toire à ceux qui savent les lire.

Il des­cen­dit l’es­ca­lier usé et tra­ver­sa le ves­ti­bule aux muqar­nas, et il débou­cha à nou­veau dans le jar­din, mais le jar­din n’é­tait plus le même, car la lumière n’é­tait plus la même, car rien n’est jamais le même deux fois, car le temps est un fleuve, comme disait Héra­clite que les Per­sans ne connais­saient pas mais dont ils auraient approu­vé la sagesse.

Le soleil était bas main­te­nant, et ses rayons arri­vaient presque à l’ho­ri­zon­tale, rasant les cimes des pla­tanes, dorant les briques des arcades, allon­geant les ombres sur les allées de gra­vier, et cette lumière oblique trans­for­mait le jar­din en théâtre, en scène baroque où chaque rosier deve­nait un per­son­nage, où chaque fon­taine deve­nait un chœur, où chaque pas de celui qui mar­chait deve­nait une entrée.

Bah­ram tra­ver­sa le jar­din en direc­tion de la ter­rasse du thé.

Elle était déjà presque pleine.

Il y avait là, comme chaque jour à cette heure, ce petit monde cos­mo­po­lite qui fai­sait de l’Ab­ba­si un lieu si par­ti­cu­lier, si dif­fé­rent des autres hôtels d’O­rient où l’on ne croi­sait que des fonc­tion­naires pres­sés et des mar­chands taci­turnes : des archéo­logues euro­péens qui dis­cu­taient de tes­sons et de stra­ti­gra­phies, des diplo­mates bri­tan­niques qui siro­taient leur gin-tonic avec une dis­tinc­tion étu­diée, des aven­tu­rières anglaises en pan­ta­lons de toile qui avaient tra­ver­sé le désert à dos de cha­meau et qui s’en van­taient sans ver­gogne, des mar­chands d’an­ti­qui­tés aux regards fuyants, des jour­na­listes en quête de scoops, des espions qui ne s’a­vouaient pas comme tels mais que tout le monde recon­nais­sait, et au milieu de tout cela quelques Ira­niens, des membres de l’é­lite téhé­ra­naise qui venaient à Ispa­han pour affaires ou pour le plai­sir, et qui regar­daient tous ces étran­gers avec un mélange de curio­si­té et de défiance.

Bah­ram cher­cha une place du regard.

C’est alors qu’il aper­çut André Godard, à la table la plus proche de la fon­taine, et que Godard l’a­per­çut aus­si et lui fit signe de le rejoindre, et que Bah­ram, tra­ver­sant la ter­rasse sous les regards qui ne savaient pas très bien où le situer, alla s’as­seoir en face du Fran­çais, dans l’ombre fraîche de la treille où pen­daient des grappes de rai­sin vert.

Mais à la table voi­sine, il y avait quel­qu’un d’autre.

Un homme âgé, la soixan­taine peut-être, vêtu avec une élé­gance désuète, un cos­tume de lin clair qui avait dû être très beau vingt ans plus tôt, une cra­vate de soie fanée, et sur la tête — détail incon­gru, détail pro­vo­ca­teur en ces temps de moder­ni­sa­tion for­cée — un kolah qajar, ce bon­net d’as­tra­kan noir que por­taient les aris­to­crates de l’an­cienne dynas­tie et que Reza Shah avait inter­dit au pro­fit du cha­peau occidental.

L’homme buvait son thé seul, avec une len­teur cal­cu­lée, et il regar­dait les clients de l’hô­tel avec un demi-sou­rire qui pou­vait être de l’a­mu­se­ment ou du mépris, et Bah­ram, sans savoir pour­quoi, sen­tit son regard s’at­tar­der sur cette figure, comme si quelque chose en elle annon­çait déjà ce qui allait suivre.

« Vous connais­sez Jalal Mos­tow­fi ? » deman­da Godard à voix basse, sui­vant le regard de Bahram.

Bah­ram secoua la tête.

« Un aris­to­crate de l’an­cien régime. Sa famille a ser­vi les Qajars pen­dant des géné­ra­tions. Il vit ici main­te­nant, à l’hô­tel. Il n’a plus de mai­son. Il vend les tré­sors de sa famille, pièce par pièce, aux col­lec­tion­neurs et aux musées. Un homme amer, Naha­van­di. Un homme dangereux. »

Bah­ram regar­da à nou­veau Jalal Mos­tow­fi, et cette fois leurs regards se croi­sèrent, et le vieil aris­to­crate leva son verre de thé dans sa direc­tion, un geste de salut ou de défi, et Bah­ram incli­na la tête en retour, sans sou­rire, car il avait com­pris que quelque chose venait de commencer.

« Ne te fie pas à ce monde, car il est infidèle,

Cette vieille sor­cière a déjà épou­sé mille maris… »

C’é­tait Hafez, bien sûr. C’é­tait tou­jours Hafez quand il s’a­gis­sait de méfiance et de luci­di­té, et Bah­ram but son thé en silence, et la nuit tom­ba len­te­ment sur le jar­din de l’Ab­ba­si, et les lampes s’al­lu­mèrent une à une sous les arcades, et quelque part dans l’hô­tel, dans une chambre ou dans un cou­loir, quelque chose se pré­pa­rait que per­sonne ne pou­vait encore deviner.

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Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 3

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Le déluge au baron d’Alep

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Par­tie 3

 

TROI­SIÈME PARTIE

LA PISTE

Thi­rion res­ta incons­cient pen­dant deux heures. On l’a­vait trans­por­té dans sa chambre, et le méde­cin appe­lé par Maz­lou­mian avait diag­nos­ti­qué une com­mo­tion sans gra­vi­té. Il se réveille­rait avec un mal de crâne et un trou dans la mémoire, mais rien de plus.

— Qui a fait ça ? deman­da Brewster.

Per­sonne ne répon­dit. Dans le bar, les rési­dents s’é­taient regrou­pés, livides, évi­tant de se regar­der. La lampe à pétrole pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les murs. Dehors, la pluie avait repris, plus vio­lente que jamais.

— Quel­qu’un l’a frap­pé pour l’empêcher de par­ler, dit Max Mal­lo­wan. Ce qui signi­fie que Thi­rion avait rai­son. Il savait qui était le voleur.

— Ou bien il croyait le savoir, nuan­ça Mrs Mal­lo­wan. Ce qui n’est pas la même chose.

Mathilde se tai­sait. Elle pen­sait à ce que Thi­rion s’ap­prê­tait à dire avant que la lumière s’é­teigne. Il allait nom­mer quel­qu’un. Qui ?

Elle regar­da les visages autour d’elle. Hova­nes­sian, impas­sible, fumant une ciga­rette avec un calme qui fri­sait l’in­dif­fé­rence. Brews­ter, agi­té, qui fai­sait les cent pas devant la fenêtre. Les Mal­lo­wan, côte à côte comme tou­jours, for­mant un front uni. Et Kri­kor Maz­lou­mian, debout près de la porte, le visage fermé.

L’un d’entre eux avait frap­pé Thi­rion. L’un d’entre eux était le voleur.

*

Le neu­vième jour se leva gris et froid. Thi­rion était réveillé mais ne se sou­ve­nait de rien. Il ne se sou­ve­nait pas de s’être levé pour faire son annonce, ne se sou­ve­nait pas d’a­voir dit qu’il savait qui était le cou­pable, ne se sou­ve­nait même pas d’a­voir bu au bar. Le coup sur la tête avait effa­cé les der­nières heures de sa mémoire.

— C’est pra­tique, mar­mon­na Brews­ter au petit-déjeuner.

— Qu’est-ce que vous insi­nuez ? deman­da Mrs Mallowan.

— Rien. Je constate.

L’at­mo­sphère était deve­nue irres­pi­rable. Plus per­sonne ne fai­sait sem­blant. Les regards étaient ouver­te­ment hos­tiles, les silences accu­sa­teurs. Cha­cun soup­çon­nait cha­cun, et cha­cun savait qu’il était soupçonné.

Mathilde déci­da de prendre l’air. Elle mon­ta sur le toit-ter­rasse de l’hô­tel, un endroit qu’elle avait décou­vert la veille en cher­chant un peu de soli­tude. De là-haut, on voyait les toits d’A­lep sous la pluie, les cou­poles, les mina­rets, la masse sombre de la cita­delle au loin.

Elle n’é­tait pas seule. Mrs Mal­lo­wan était là, assise sur un banc de pierre sous un auvent, son car­net ouvert sur les genoux. Elle grif­fon­nait furieu­se­ment, indif­fé­rente à la pluie qui tom­bait à quelques cen­ti­mètres d’elle.

— Vous aus­si, vous aviez besoin d’air, dit-elle sans lever les yeux.

— Je ne vous dérange pas ?

— Au contraire. J’ai besoin de quel­qu’un à qui parler.

Mathilde s’as­sit à côté d’elle. Mrs Mal­lo­wan refer­ma son car­net et le glis­sa dans sa poche.

— J’ai réflé­chi toute la nuit, dit-elle. À ce vol. À cette tablette. À Thi­rion qu’on a frap­pé. Et je crois que j’ai com­pris quelque chose.

— Quoi ?

— Ce vol n’est pas ce qu’il paraît.

Mathilde fron­ça les sourcils.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

— Je veux dire que nous avons tous sup­po­sé que quel­qu’un avait volé la tablette parce qu’elle avait de la valeur. C’est l’ex­pli­ca­tion évi­dente. Mais les expli­ca­tions évi­dentes sont rare­ment les bonnes.

— Alors pour­quoi l’au­rait-on volée ?

Mrs Mal­lo­wan se tour­na vers elle, les yeux brillants.

— Pour l’empêcher de parler.

*

Mathilde ne com­prit pas tout de suite. Mrs Mal­lo­wan pour­sui­vit, de sa voix calme de conteuse.

— Vous m’a­vez dit que cette tablette por­tait une ins­crip­tion ara­méenne. Une marque de pro­prié­té attri­buant l’ob­jet au tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor. C’est ça qui lui don­nait sa valeur, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et si cette ins­crip­tion était fausse ?

Mathilde ouvrit la bouche, puis la refer­ma. Elle n’a­vait pas envi­sa­gé cette possibilité.

— Un faux ?

— Pour­quoi pas ? Hova­nes­sian est anti­quaire. Il achète et vend des objets dont la pro­ve­nance est sou­vent dou­teuse. Qui nous dit qu’il ne vend pas aus­si des faux ?

— Mais il m’a mon­tré la tablette pour que je l’authentifie…

— Exac­te­ment. Il vou­lait votre cau­tion scien­ti­fique. Une épi­gra­phiste du Louvre qui confirme l’ins­crip­tion, ça rend le faux plus crédible.

Mathilde secoua la tête.

— Non. J’ai exa­mi­né l’ins­crip­tion. Elle était authen­tique. L’a­ra­méen était cor­rect, le style cohé­rent avec l’é­poque néo-babylonienne.

— Vous en êtes certaine ?

— Oui.

Mrs Mal­lo­wan hocha len­te­ment la tête.

— Alors nous devons cher­cher ailleurs. L’ins­crip­tion était vraie, mais peut-être que le texte akka­dien, lui, disait quelque chose qu’il ne fal­lait pas dire.

— Le texte akkadien ?

— Vous m’a­vez dit que c’é­tait un docu­ment admi­nis­tra­tif. Un inven­taire, ou un contrat. Qu’est-ce qu’il conte­nait exactement ?

Mathilde fer­ma les yeux, essayant de se sou­ve­nir. Elle avait eu si peu de temps pour exa­mi­ner la tablette. Elle avait mémo­ri­sé l’ins­crip­tion ara­méenne parce qu’elle était inha­bi­tuelle, mais le texte akkadien…

— C’é­tait une liste, dit-elle len­te­ment. Une liste d’ob­jets. Des vases, des bijoux, des sta­tues. Avec des quan­ti­tés et des origines.

— Des origines ?

— Oui. Les objets venaient de dif­fé­rents endroits. Damas, Tyr, Gaza, Jérusalem…

Elle s’ar­rê­ta net. Mrs Mal­lo­wan la regar­dait avec intensité.

— Jéru­sa­lem, répé­ta la romancière.

— Oui. Il y avait une men­tion de Jéru­sa­lem. Des objets sacrés, si je me sou­viens bien. Des usten­siles du Temple.

Le silence tom­ba entre elles. La pluie cré­pi­tait sur l’auvent, mais ni l’une ni l’autre ne l’en­ten­dait plus.

— Les objets du Temple de Jéru­sa­lem, dit Mrs Mal­lo­wan. Ceux que Nabu­cho­do­no­sor a empor­tés après la des­truc­tion de la ville. Le butin sacré des Hébreux.

— Oui.

— Et cette tablette était un inven­taire de ce butin.

— Pro­ba­ble­ment.

Mrs Mal­lo­wan se leva et mar­cha jus­qu’au bord de la ter­rasse, regar­dant la ville sous la pluie.

— Savez-vous ce que cela signi­fie, made­moi­selle Verdier ?

Mathilde le savait. Elle com­men­çait à comprendre.

— Cette tablette n’est pas seule­ment une curio­si­té archéo­lo­gique, pour­sui­vit Mrs Mal­lo­wan. C’est un docu­ment poli­tique. Une preuve de ce que Baby­lone a pris à Jéru­sa­lem. Une liste des tré­sors du Temple.

— Les sio­nistes, mur­mu­ra Mathilde.

— Entre autres. Le mou­ve­ment sio­niste réclame la créa­tion d’un foyer natio­nal juif en Pales­tine. Un docu­ment prou­vant l’exis­tence des tré­sors du Temple, leur énu­mé­ra­tion pré­cise, leur des­ti­na­tion… cela aurait une valeur sym­bo­lique immense.

— Mais aus­si les Arabes. Et les Bri­tan­niques. Et nous, les Français.

— Exac­te­ment. Tout le monde a inté­rêt à contrô­ler ce docu­ment. Ou à le faire disparaître.

*

Elles redes­cen­dirent ensemble, l’es­prit en ébul­li­tion. Mathilde repen­sait à tout ce qu’elle avait vu et enten­du depuis son arri­vée. Les ques­tions de Thi­rion sur Hova­nes­sian. L’in­té­rêt de Brews­ter pour les anti­qui­tés de la région. La pré­sence d’un offi­cier du ren­sei­gne­ment fran­çais dans un hôtel d’Alep.

— Thi­rion, dit-elle sou­dain. Il savait.

— Oui.

— Il allait dire que le voleur était quel­qu’un qui tra­vaillait pour un gou­ver­ne­ment. Pas un voleur ordinaire.

— C’est ce que je pense aussi.

— Mais qui l’a frappé ?

Mrs Mal­lo­wan s’ar­rê­ta dans l’escalier.

— Quel­qu’un qui avait peur d’être nom­mé. Ou quel­qu’un qui vou­lait pro­té­ger le vrai coupable.

— Ce n’est pas la même personne ?

— Pas nécessairement.

Elles arri­vèrent dans le hall. Hova­nes­sian était assis dans un fau­teuil près de la fenêtre, lisant un jour­nal. Il leva les yeux à leur pas­sage et leur adres­sa un signe de tête courtois.

Mrs Mal­lo­wan s’ap­pro­cha de lui.

— Mon­sieur Hova­nes­sian, dit-elle de sa voix la plus aimable. Puis-je vous poser une question ?

— Je vous en prie, madame Mallowan.

— Cette tablette qui vous a été volée. Vous saviez ce qu’elle conte­nait, n’est-ce pas ? Pas seule­ment l’ins­crip­tion ara­méenne. Le texte akka­dien aussi.

Hova­nes­sian ne cil­la pas. Ses yeux noirs res­tèrent par­fai­te­ment calmes.

— Je suis anti­quaire, madame. Je vends des objets, pas des secrets.

— Mais vous saviez.

— Disons que j’a­vais des soupçons.

— Et c’est pour ça que vous l’a­vez mon­trée à Mlle Ver­dier. Pas pour authen­ti­fier l’ins­crip­tion, mais pour com­prendre ce que disait le texte principal.

Hova­nes­sian posa son jour­nal et regar­da Mrs Mal­lo­wan avec un res­pect nouveau.

— Vous êtes pers­pi­cace, madame.

— C’est mon métier.

Il y eut un silence. Puis Hova­nes­sian se leva.

— Sui­vez-moi, dit-il. Toutes les deux. Il y a quelque chose que je dois vous montrer.

*

Ils mon­tèrent jus­qu’à la chambre d’Ho­va­nes­sian. L’an­ti­quaire fer­ma la porte à clé der­rière eux et alla s’a­ge­nouiller devant la malle qui se trou­vait dans un coin de la pièce.

— La ser­viette a été volée, dit-il en ouvrant la malle. Mais pas tout ce qu’elle contenait.

Il sor­tit un paquet de tis­su qu’il dépo­sa sur le lit. Il le déplia avec des gestes lents, révé­lant une petite tablette d’argile.

Mathilde écar­quilla les yeux.

— Mais… c’est…

— Non, dit Hova­nes­sian. Ce n’est pas la même. C’est une copie. Un mou­lage que j’a­vais fait faire avant de mon­trer l’original.

— Un moulage ?

— Je suis pru­dent, made­moi­selle Ver­dier. Dans mon métier, on apprend à l’être. Quand j’ai com­pris ce que cette tablette pou­vait conte­nir, j’ai fait réa­li­ser une copie exacte. Au cas où.

Il ten­dit le mou­lage à Mathilde. Elle le prit entre ses mains. C’é­tait plus léger que l’o­ri­gi­nal, le maté­riau dif­fé­rent, mais les signes étaient par­fai­te­ment reproduits.

— C’est une copie par­faite, dit-elle. Les ins­crip­tions sont lisibles.

— Alors lisez-les, dit Mrs Mal­lo­wan. Dites-nous ce que dit ce texte.

Mathilde s’as­sit sur la chaise du bureau et appro­cha le mou­lage de la fenêtre. La lumière grise de la pluie n’é­tait pas idéale, mais suffisante.

Elle lut en silence, tra­dui­sant men­ta­le­ment les signes cunéi­formes. C’é­tait effec­ti­ve­ment un inven­taire, comme elle l’a­vait pen­sé. Une liste d’ob­jets pré­cieux avec leurs des­crip­tions, leurs poids, leurs origines.

Et à la fin, une phrase qui la fit s’arrêter.

— Qu’est-ce qu’il y a ? deman­da Mrs Mallowan.

Mathilde leva les yeux.

— Ce n’est pas seule­ment un inven­taire du butin de Jéru­sa­lem. C’est un reçu.

— Un reçu ?

— Oui. La tablette enre­gistre le trans­fert de ces objets. Ils ont été confiés à quel­qu’un. Un gar­dien. Un dépositaire.

— Qui ?

Mathilde relut la phrase pour être sûre.

— Le texte dit : « Confié à la garde du temple de Sha­mash à Sip­par, jus­qu’à ce que le roi ordonne leur retour. »

Le silence tom­ba dans la pièce. Mrs Mal­lo­wan et Hova­nes­sian échan­gèrent un regard.

— Sip­par, dit l’an­ti­quaire. C’est à une cin­quan­taine de kilo­mètres au sud de Bagdad.

— Les tré­sors du Temple de Jéru­sa­lem ont été dépo­sés dans un temple baby­lo­nien, dit Mrs Mal­lo­wan. Et cette tablette est le reçu.

— Ce qui signi­fie, pour­sui­vit Mathilde, que quel­qu’un qui aurait ce docu­ment pour­rait récla­mer ces tré­sors. Si tant est qu’ils existent encore.

— Ils n’existent plus, dit Hova­nes­sian. Sip­par a été fouillée. On n’y a jamais rien trou­vé de tel.

— Mais le docu­ment, lui, existe. Et sa valeur sym­bo­lique est immense.

*

Ils redes­cen­dirent sépa­ré­ment, pour ne pas atti­rer l’at­ten­tion. Mathilde avait le mou­lage dans son sac, dis­si­mu­lé sous des cahiers de notes. Elle se sen­tait comme une conspi­ra­trice, une voleuse de secrets.

Dans le hall, elle croi­sa Brews­ter qui mon­tait vers les chambres. Il lui adres­sa un regard étrange, mi-curieux, mi-méfiant.

— Made­moi­selle Ver­dier. Vous avez l’air bien songeuse.

— La pluie, dit-elle. Elle finit par peser sur le moral.

— Oui. Vive­ment que tout ça soit fini.

Il conti­nua sa mon­tée. Mathilde le regar­da dis­pa­raître dans l’es­ca­lier. Puis elle alla s’as­seoir au bar, com­man­da un thé, et attendit.

Elle atten­dit long­temps. Les heures pas­sèrent. La pluie conti­nuait de tom­ber. Les rési­dents allaient et venaient, fan­tômes gris dans la lumière grise.

Vers six heures du soir, elle vit ce qu’elle attendait.

Brews­ter des­cen­dit l’es­ca­lier avec sa valise. Il tra­ver­sa le hall d’un pas rapide, sans regar­der per­sonne, et sor­tit sous la pluie.

Mathilde se leva et le suivit.

*

Il mar­chait vite, sa valise à la main, son cha­peau enfon­cé sur la tête. La pluie tom­bait dru mais il ne sem­blait pas s’en sou­cier. Il prit la direc­tion de la gare.

Mathilde le sui­vait à dis­tance, se cachant dans les encoi­gnures des portes, pro­fi­tant de la pluie qui brouillait les sil­houettes. Elle ne savait pas ce qu’elle fai­sait, pour­quoi elle fai­sait ça. Elle agis­sait par instinct.

À la gare, Brews­ter s’ar­rê­ta devant le gui­chet et ache­ta un billet. Mathilde s’ap­pro­cha suf­fi­sam­ment pour entendre :

— Bey­routh. Pre­mier train disponible.

Le pro­chain train par­tait dans une heure. Brews­ter s’ins­tal­la dans la salle d’at­tente, sa valise entre les jambes. Mathilde res­ta dehors, sous l’auvent, à l’ob­ser­ver à tra­vers la vitre.

Elle remar­qua alors quelque chose d’é­trange. La valise de Brews­ter était dif­fé­rente. Ce n’é­tait plus la grande malle de cuir qu’il avait appor­tée en arri­vant, mais une valise plus petite, plus légère. Une ser­viette de voyage.

Une ser­viette.

Le cœur de Mathilde s’ac­cé­lé­ra. Elle recu­la dans l’ombre et attendit.

*

Le train arri­va avec son habi­tuel retard. Brews­ter mon­ta dans un wagon de pre­mière classe. Mathilde hési­ta, puis mon­ta dans le wagon suivant.

Elle n’a­vait pas de billet, pas de bagages, rien. Elle avait quit­té l’hô­tel sans pré­ve­nir per­sonne, sans même prendre son man­teau. Elle était trem­pée jus­qu’aux os, trem­blante de froid et d’excitation.

Le train s’é­bran­la. Alep dis­pa­rut dans la pluie.

Mathilde res­ta debout dans le cou­loir, regar­dant défi­ler le pay­sage gris. Qu’est-ce qu’elle fai­sait ? Pour­quoi sui­vait-elle cet homme ? Qu’es­pé­rait-elle trouver ?

Elle n’a­vait pas de réponse. Seule­ment une cer­ti­tude : Brews­ter avait la tablette. Il l’a­vait volée, ou il l’a­vait ache­tée à celui qui l’a­vait volée. Et il s’en­fuyait avec.

Le contrô­leur pas­sa. Mathilde expli­qua qu’elle avait oublié son billet à l’hô­tel, qu’elle pou­vait payer en liquide. Le contrô­leur la regar­da d’un air soup­çon­neux mais accep­ta l’argent.

Elle s’ins­tal­la dans un com­par­ti­ment vide et fer­ma les yeux. Le bruit du train sur les rails la ber­çait. Elle pen­sa à Mrs Mal­lo­wan, qui devait se deman­der où elle était pas­sée. Elle pen­sa à Hova­nes­sian, avec son mou­lage et ses secrets. Elle pen­sa à la tablette, à ce qu’elle repré­sen­tait, aux forces qu’elle avait mises en mouvement.

Le train rou­lait vers Bey­routh, vers la mer, vers l’Occident.

*

À Homs, le train s’ar­rê­ta pour une cor­res­pon­dance. Mathilde des­cen­dit sur le quai, les jambes engour­dies, et vit Brews­ter des­cendre aus­si. Il ne l’a­vait pas vue, ou fai­sait sem­blant de ne pas la voir.

Il entra dans le buf­fet de la gare. Mathilde le suivit.

Le buf­fet était bon­dé, enfu­mé, bruyant. Des sol­dats fran­çais jouaient aux cartes dans un coin. Des mar­chands négo­ciaient autour de petites tables. Brews­ter se fraya un che­min jus­qu’au comp­toir et com­man­da un whisky.

Mathilde s’ap­pro­cha de lui.

— Mon­sieur Brewster.

Il se retour­na, et elle vit pas­ser dans ses yeux une suc­ces­sion d’é­mo­tions : sur­prise, méfiance, calcul.

— Made­moi­selle Ver­dier. Quelle coïncidence.

— Ce n’est pas une coïncidence.

Il but une gor­gée de whis­ky, sans la quit­ter des yeux.

— Vous m’a­vez suivi.

— Oui.

— Pour­quoi ?

— Parce que je sais ce que vous avez dans votre valise.

Le visage de Brews­ter se fer­ma. Il posa son verre sur le comp­toir avec un bruit sec.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— La tablette d’Ho­va­nes­sian. Celle qui a été volée. Celle qui contient l’in­ven­taire des tré­sors du Temple de Jérusalem.

Brews­ter la regar­da lon­gue­ment. Autour d’eux, le bruit du buf­fet conti­nuait, indif­fé­rent à leur conversation.

— Vous êtes plus maligne que je ne pen­sais, dit-il finalement.

— C’est vous qui l’a­vez volée ?

— Non.

— Alors qui ?

— Thi­rion. Thi­rion l’a volée sur ordre du gou­ver­ne­ment fran­çais. Mais il s’est fait avoir. Il croyait qu’on lui deman­dait de récu­pé­rer un objet de valeur pour le compte de la France. Il n’a­vait pas com­pris ce que cette tablette repré­sen­tait vraiment.

— Et vous, vous avez compris.

— Disons que j’ai des contacts. Des gens qui m’ont expli­qué ce que je devais chercher.

— Et vous avez frap­pé Thi­rion pour lui prendre la tablette.

Brews­ter secoua la tête.

— Non. C’est là que vous vous trom­pez. Je n’ai pas frap­pé Thirion.

— Alors qui ?

— Hova­nes­sian.

*

Mathilde mit un moment à comprendre.

— Hova­nes­sian ?

— Oui. Hova­nes­sian a frap­pé Thi­rion. Parce que Thi­rion allait révé­ler que la tablette avait été volée pour le compte des Fran­çais. Hova­nes­sian ne vou­lait pas de scan­dale. Il pré­fé­rait que tout le monde conti­nue à soup­çon­ner tout le monde, pen­dant qu’il négo­ciait en sous-main.

— Négo­ciait avec qui ?

— Avec moi. Avec les Anglais. Avec les sio­nistes. Avec qui­conque était prêt à payer le prix.

Mathilde sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Elle avait cru com­prendre, mais elle n’a­vait rien com­pris du tout.

— Hova­nes­sian vous a ven­du la tablette ?

— Pas exac­te­ment. Disons qu’il me l’a confiée. Je dois la livrer à cer­taines per­sonnes à Bey­routh. Des gens qui sau­ront quoi en faire.

— Qui ?

Brews­ter sourit.

— Des archéo­logues amé­ri­cains. Le Field Museum de Chi­ca­go. Offi­ciel­le­ment, c’est une acqui­si­tion scien­ti­fique. En réa­li­té, c’est un coup politique.

— Je ne com­prends pas.

— Les Amé­ri­cains veulent avoir leur mot à dire au Proche-Orient. Jus­qu’i­ci, ce sont les Bri­tan­niques et les Fran­çais qui se par­tagent la région. Mais les choses changent. Le pétrole change tout. Et cette tablette… cette tablette est une carte à jouer. Celui qui la pos­sède peut l’u­ti­li­ser comme mon­naie d’échange.

— Une mon­naie d’é­change contre quoi ?

— Contre n’im­porte quoi. Des conces­sions pétro­lières. Des accès diplo­ma­tiques. Des alliances. Dans ce monde, made­moi­selle Ver­dier, tout se négocie.

*

Le train pour Bey­routh sif­fla sur le quai. Brews­ter vida son verre et prit sa valise.

— Vous pou­vez me dénon­cer si vous vou­lez, dit-il. Mais ça ne ser­vi­ra à rien. Per­sonne ne vous croi­ra. Et même si on vous croit, la tablette sera déjà loin.

— Et Hovanessian ?

— Hova­nes­sian s’en sor­ti­ra. Il s’en sort tou­jours. C’est un survivant.

Il se diri­gea vers la porte. Mathilde le retint par le bras.

— Atten­dez. Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ?

Brews­ter se retour­na. Pour la pre­mière fois, son expres­sion était sincère.

— Parce que vous êtes la seule per­sonne hon­nête dans cette his­toire, made­moi­selle Ver­dier. Vous êtes venue ici pour étu­dier des ins­crip­tions, pas pour jouer aux espions. Vous méri­tez de savoir la vérité.

— Et vous pen­sez que ça change quelque chose ?

— Non. Mais au moins, vous ne pas­se­rez pas le reste de votre vie à vous deman­der ce qui s’est passé.

Il lui adres­sa un der­nier sou­rire, presque ami­cal, et sor­tit sous la pluie.

Mathilde le regar­da mon­ter dans le train. Elle le regar­da s’ins­tal­ler dans son com­par­ti­ment. Elle le regar­da dis­pa­raître dans la nuit.

Et elle res­ta là, sur le quai de la gare de Homs, à regar­der le train s’é­loi­gner vers la mer.

*

Elle ren­tra à Alep le len­de­main matin, par le pre­mier train. Le soleil s’é­tait enfin levé, pour la pre­mière fois depuis dix jours. Le ciel était d’un bleu intense, presque dou­lou­reux après toute cette grisaille.

Au Baron Hotel, on l’at­ten­dait avec inquié­tude. Mrs Mal­lo­wan lui sau­ta presque des­sus quand elle entra dans le hall.

— Où étiez-vous pas­sée ? Nous avons cru…

— Je sais. Je suis désolée.

Elle racon­ta tout. Brews­ter, le train, la conver­sa­tion à Homs. La tablette qui était déjà en route pour Bey­routh, puis pour Chi­ca­go. Le rôle d’Ho­va­nes­sian. Le coup de Thirion.

Mrs Mal­lo­wan l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre, les yeux brillants.

— C’est extra­or­di­naire, dit-elle quand Mathilde eut fini. Abso­lu­ment extra­or­di­naire. Je n’au­rais pas écrit mieux.

— Ce n’est pas un roman.

— Non. C’est la réa­li­té. Ce qui est encore plus intéressant.

Elle sor­tit son car­net et se mit à griffonner.

— Vous pre­nez des notes ?

— Évi­dem­ment. Une his­toire pareille, ça ne s’in­vente pas. Ça se note.

*

Hova­nes­sian était par­ti pen­dant la nuit, sans lais­ser d’a­dresse. Le capi­taine Thi­rion, lui, était tou­jours là, conva­les­cent dans sa chambre, ne se sou­ve­nant tou­jours de rien.

Max Mal­lo­wan avait reçu un télé­gramme de Ninive : les pistes étaient de nou­veau pra­ti­cables. Le couple devait par­tir le lendemain.

Le soir, au bar, Mrs Mal­lo­wan vint s’as­seoir à côté de Mathilde.

— Vous savez, dit-elle, ce que vous avez fait était très cou­ra­geux. Suivre Brews­ter comme ça, toute seule.

— C’é­tait stu­pide, oui.

— Cou­ra­geux et stu­pide ne sont pas incom­pa­tibles. Sou­vent, ils vont ensemble.

Elle com­man­da un gin tonic et contem­pla la pluie qui avait repris, légère cette fois, presque douce.

— Et main­te­nant ? Qu’al­lez-vous faire ?

— Attendre M. Par­rot. Faire mon tra­vail à Tell Ahmar. Ren­trer à Paris.

— Et cette tablette ?

Mathilde haus­sa les épaules.

— Elle est par­tie. Je ne peux rien y faire.

— Mais le mou­lage existe toujours.

Mathilde se figea. Elle avait oublié le mou­lage, qu’elle avait lais­sé dans sa chambre avant de suivre Brewster.

— Hova­nes­sian ne l’a pas récupéré ?

— Non. Il est par­ti pré­ci­pi­tam­ment. Je sup­pose qu’il avait d’autres soucis.

Mathilde mon­ta dans sa chambre. Le mou­lage était tou­jours là, caché sous ses cahiers de notes. Elle le prit entre ses mains, le retour­na, exa­mi­na les inscriptions.

Un docu­ment attes­tant que les tré­sors du Temple de Jéru­sa­lem avaient été confiés à un temple baby­lo­nien. Un reçu vieux de deux mille cinq cents ans.

Elle pou­vait le détruire. Le bri­ser, le jeter, faire comme s’il n’a­vait jamais existé.

Elle pou­vait l’emporter à Paris. Le mon­trer à ses col­lègues du Louvre. Publier l’ins­crip­tion, la faire connaître au monde entier.

Elle pou­vait le gar­der pour elle. Un secret, un tré­sor per­son­nel, une preuve de ce qu’elle avait vécu.

Elle res­ta long­temps assise sur le lit, le mou­lage entre les mains, à réfléchir.

Puis elle prit sa décision.

*

Le len­de­main matin, M. Par­rot arri­va enfin de Mari. C’é­tait un homme sec et ner­veux, tout en angles, avec des yeux de fouilleur habi­tués à scru­ter la terre. Il ser­ra la main de Mathilde avec une éner­gie excessive.

— Made­moi­selle Ver­dier ! Enfin ! Je suis navré de ce retard. Les pluies ont été ter­ribles cette année.

— Ce n’est pas grave. J’ai eu le temps de m’acclimater.

Ils par­tirent le jour même pour Tell Ahmar. Le soleil brillait, les pistes séchaient, le désert repre­nait ses cou­leurs d’or et d’ocre.

Dans la voi­ture qui les emme­nait vers le chan­tier de fouilles, Mathilde regar­dait le pay­sage défi­ler. Elle pen­sait au Baron Hotel, à ses cou­loirs sombres, à ses rési­dents énig­ma­tiques. Elle pen­sait à Mrs Mal­lo­wan et à ses car­nets. Elle pen­sait à Hova­nes­sian et à ses secrets. Elle pen­sait à Brews­ter et à sa tablette volée, qui était peut-être déjà sur un bateau vers l’Amérique.

Et elle pen­sait au mou­lage, qu’elle avait lais­sé à Alep.

Pas dans sa chambre. Pas dans ses bagages.

Elle l’a­vait confié à Kri­kor Maz­lou­mian, avec une lettre expli­quant ce que c’é­tait et ce qu’il fal­lait en faire.

« Gar­dez-le, avait-elle écrit. Un jour, quel­qu’un vien­dra qui sau­ra quoi en faire. Quel­qu’un de mieux pla­cé que moi pour déci­der si le monde doit savoir. »

C’é­tait peut-être lâche. C’é­tait peut-être sage. Elle ne savait pas.

Elle savait seule­ment que cette tablette ne lui appar­te­nait pas. Elle appar­te­nait à l’His­toire. Et l’His­toire sau­rait bien, un jour ou l’autre, la retrouver.

*

Des années plus tard, Mathilde lut dans un jour­nal qu’une roman­cière anglaise avait publié un nou­veau livre. Un roman poli­cier se dérou­lant sur un chan­tier de fouilles en Méso­po­ta­mie. Un archéo­logue odieux était assas­si­né, et une tablette cunéi­forme jouait un rôle cen­tral dans l’intrigue.

Le livre s’ap­pe­lait Meurtre en Mésopotamie.

Mathilde sou­rit en le lisant. Elle recon­nut cer­tains détails, cer­taines atmo­sphères, cer­tains per­son­nages. Mrs Mal­lo­wan avait pris des notes, comme elle l’a­vait dit. Et elle en avait fait un roman.

Ce n’é­tait pas tout à fait l’his­toire de la tablette d’A­lep. Les noms étaient dif­fé­rents, les cir­cons­tances modi­fiées, le dénoue­ment chan­gé. Mais l’es­sen­tiel était là : le huis clos, la sus­pi­cion, les secrets qui remon­taient à la surface.

Et quelque part entre les lignes, Mathilde crut recon­naître une jeune Fran­çaise, arri­vée par le train de Tau­rus un soir de pluie, qui avait regar­dé une tablette avec les yeux d’une savante.

Elle refer­ma le livre et le posa sur sa table de nuit.

Dehors, le soleil se cou­chait sur Paris. Les toits de zinc brillaient comme de l’or.

Elle pen­sa à Alep, à la cita­delle, aux pal­miers du Baron Hotel.

Elle se deman­da si le mou­lage était tou­jours là, quelque part dans les archives de la famille Mazloumian.

Elle se deman­da si quel­qu’un, un jour, le retrouverait.

Et elle sut qu’elle ne le sau­rait jamais.

C’é­tait peut-être mieux ainsi.

FIN

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Le déluge au baron d’Alep

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Par­tie 2

 

DEUXIÈME PAR­TIE

LE VOL

L’ins­crip­tion ara­méenne disait : « Ceci appar­tient à la mai­son de Nabû-kudur­ri-usur, que nul ne le prenne. »

Nabû-kudur­ri-usur. Nabu­cho­do­no­sor, en grec. Le roi de Baby­lone, celui qui avait détruit Jéru­sa­lem et dépor­té les Juifs, celui dont le nom réson­nait encore dans les malé­dic­tions bibliques. Mathilde avait relu ses notes trois fois pour être cer­taine. La tablette admi­nis­tra­tive akka­dienne, banale en appa­rence, por­tait au revers une marque de pro­prié­té ajou­tée des siècles plus tard, à l’é­poque néo-baby­lo­nienne. Quel­qu’un avait vou­lu signa­ler que cet objet appar­te­nait au tré­sor royal.

Ce qui sou­le­vait une ques­tion évi­dente : com­ment une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor avait-elle atter­ri dans les mains d’un bédouin près de Tell Ahmar, à huit cents kilo­mètres de Babylone ?

Mathilde res­ta long­temps assise à son bureau, regar­dant la pluie tom­ber. Elle pen­sait aux routes de l’An­ti­qui­té, aux cara­vanes, aux pillages. Nabu­cho­do­no­sor avait mené des cam­pagnes jus­qu’en Syrie et en Pales­tine. Ses armées avaient empor­té des butins consi­dé­rables. Peut-être cette tablette fai­sait-elle par­tie d’un lot rame­né d’une conquête, puis éga­ré, enter­ré, oublié pen­dant deux millénaires.

Ou peut-être y avait-il une autre expli­ca­tion. Une expli­ca­tion qu’­Ho­va­nes­sian connais­sait et qu’il vou­lait lui faire découvrir.

*

Le cin­quième jour, la pluie ces­sa enfin. Pas com­plè­te­ment — le ciel res­tait gris, mena­çant — mais assez pour que les rues rede­viennent pra­ti­cables. Kri­kor Maz­lou­mian annon­ça au petit-déjeu­ner que les pistes vers l’est étaient encore cou­pées, mais que celles du nord com­men­çaient à sécher.

— Encore deux ou trois jours, dit-il. Si la pluie ne reprend pas.

Per­sonne ne le crut. La pluie repren­drait, c’é­tait évident. Elle repre­nait toujours.

Mathilde pro­fi­ta de l’ac­cal­mie pour sor­tir. Elle avait besoin de mar­cher, de voir autre chose que les murs du Baron Hotel. Elle prit la direc­tion de la cita­delle, la grande for­te­resse médié­vale qui domi­nait la ville depuis son promontoire.

Les rues d’A­lep sen­taient la boue et le pain frais. Les mar­chands rou­vraient leurs échoppes, éten­daient leurs tapis mouillés au soleil timide. Des enfants cou­raient dans les flaques en riant. La vie repre­nait, comme après chaque déluge.

Mathilde mon­ta jus­qu’à l’es­pla­nade de la cita­delle. De là-haut, on voyait toute la ville : les mina­rets, les cou­poles des ham­mams, les toits plats des mai­sons, et au loin, la ligne grise de l’ho­ri­zon où le désert com­men­çait. Elle pen­sa à tous ceux qui avaient contem­plé ce pay­sage avant elle — les Hit­tites, les Assy­riens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Croi­sés, les Otto­mans. Alep avait vu pas­ser tous les empires. Elle les avait tous enterrés.

En redes­cen­dant, elle croi­sa le capi­taine Thi­rion qui mon­tait en sens inverse, essouf­flé, son képi de travers.

— Made­moi­selle Ver­dier ! Vous aus­si, vous aviez besoin d’air ?

— Oui. L’hô­tel com­men­çait à me peser.

— Je com­prends. On finit par tour­ner en rond, à se regar­der en chiens de faïence. C’est mau­vais pour les nerfs.

Il s’é­pon­gea le front avec un mou­choir. C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, le teint rou­geaud, les yeux un peu trop brillants. Mathilde l’a­vait vu boire au bar chaque soir, jamais ivre mais jamais sobre non plus, dans cet état inter­mé­diaire qui sem­blait être son régime de croisière.

— Vous connais­sez bien Hova­nes­sian ? deman­da-t-il soudain.

La ques­tion sur­prit Mathilde.

— Pas vrai­ment. Nous avons échan­gé quelques mots au bar.

— Il vous a mon­tré des choses ?

— Quel genre de choses ?

Thi­rion eut un geste vague.

— Des anti­qui­tés. C’est son métier, non ? Il achète, il vend. Par­fois des pièces dont la pro­ve­nance est… discutable.

— Je ne suis pas au cou­rant de ses affaires, capitaine.

— Non, bien sûr.

Il la regar­da avec une insis­tance qui la mit mal à l’aise. Puis il sou­rit, d’un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux.

— Bonne pro­me­nade, made­moi­selle Ver­dier. Ne ren­trez pas trop tard. On annonce de la pluie pour ce soir.

Il conti­nua sa mon­tée vers la cita­delle, et Mathilde res­ta un moment immo­bile, à se deman­der ce que signi­fiait cet échange.

*

Le vol eut lieu cette nuit-là.

Mathilde fut réveillée par des cris dans le cou­loir. Elle regar­da sa montre : trois heures du matin. Elle enfi­la sa robe de chambre et entrou­vrit la porte.

Hova­nes­sian était dans le cou­loir, en pyja­ma de soie, le visage décom­po­sé. Kri­kor Maz­lou­mian se tenait à côté de lui, une lampe à pétrole à la main. D’autres portes s’ou­vraient, des visages ensom­meillés apparaissaient.

— On m’a volé, répé­tait Hova­nes­sian. On m’a tout pris.

— Cal­mez-vous, mon­sieur Hova­nes­sian, disait Maz­lou­mian. Dites-moi ce qui s’est passé.

— Ma ser­viette. Elle était sous mon lit. Ce matin elle y était encore. Et main­te­nant elle a disparu.

— Qu’est-ce qu’elle contenait ?

Hova­nes­sian hési­ta. Son regard croi­sa celui de Mathilde, qui se tenait sur le seuil de sa chambre. Il y eut un silence.

— Des objets de valeur, dit-il fina­le­ment. Des anti­qui­tés. Une tablette, entre autres.

Le capi­taine Thi­rion appa­rut au bout du cou­loir, bou­ton­nant sa veste d’u­ni­forme. Il avait le visage bouf­fi de quel­qu’un qu’on a tiré du som­meil, mais ses yeux étaient alertes.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

— Un vol, dit Maz­lou­mian. Dans la chambre de M. Hovanessian.

Thi­rion se redres­sa, comme si on venait de lui confier une mission.

— Un vol. Je vois. Per­sonne ne bouge, s’il vous plaît. Je vais exa­mi­ner les lieux.

Il entra dans la chambre d’Ho­va­nes­sian, sui­vi de Maz­lou­mian. Les autres rési­dents res­tèrent dans le cou­loir, échan­geant des regards. Mrs Mal­lo­wan était sor­tie de sa chambre, son car­net à la main comme tou­jours. Max Mal­lo­wan se tenait der­rière elle, les lunettes de tra­vers. Brews­ter, au fond du cou­loir, obser­vait la scène avec un sou­rire ambigu.

Mathilde croi­sa le regard de Mrs Mal­lo­wan. La roman­cière haus­sa un sour­cil, imperceptiblement.

*

Le len­de­main matin, l’at­mo­sphère de l’hô­tel avait chan­gé. Ce n’é­tait pas visible immé­dia­te­ment, mais Mathilde le sen­tit dès qu’elle des­cen­dit dans la salle à man­ger. Les conver­sa­tions étaient plus basses, les sou­rires plus rares. Les gens s’ob­ser­vaient du coin de l’œil, mesu­rant leurs gestes, pesant leurs mots.

Le capi­taine Thi­rion avait pas­sé la nuit à inter­ro­ger le per­son­nel de l’hô­tel. Il n’a­vait rien trou­vé. Aucune trace d’ef­frac­tion, aucun témoin, aucun indice. La ser­viette d’Ho­va­nes­sian avait dis­pa­ru comme par magie.

— Ce qui signi­fie, dit Thi­rion au petit-déjeu­ner, que le voleur est quel­qu’un de l’in­té­rieur. Quel­qu’un qui connaît l’hô­tel, qui sait se dépla­cer sans être vu.

Il avait dit cela en regar­dant l’as­sem­blée, comme s’il cher­chait une réac­tion. Per­sonne ne broncha.

— Vous accu­sez un membre du per­son­nel ? deman­da Brewster.

— Je n’ac­cuse per­sonne. Je constate.

— Les Maz­lou­mian tiennent cet hôtel depuis vingt ans, inter­vint Max Mal­lo­wan. Leur répu­ta­tion est irréprochable.

— Je ne doute pas de leur répu­ta­tion, mon­sieur Mal­lo­wan. Mais quel­qu’un a volé cette ser­viette. Et ce quel­qu’un se trouve pro­ba­ble­ment dans cette pièce.

Un silence pesant s’ins­tal­la. Mathilde regar­da les visages autour d’elle. Hova­nes­sian, pâle, les yeux cer­nés, qui remuait son café sans le boire. Les Mal­lo­wan, côte à côte, for­mant un bloc uni. Brews­ter, qui sou­riait tou­jours de son sou­rire car­nas­sier. Et elle-même, l’é­tran­gère, celle qui était arri­vée quelques jours plus tôt et qui avait vu la tablette.

Elle sen­tit le regard de Thi­rion se poser sur elle.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il. Vous êtes épi­gra­phiste, n’est-ce pas ? Vous vous inté­res­sez aux tablettes cunéiformes ?

— C’est mon métier.

— Et vous avez eu l’oc­ca­sion de voir la tablette de M. Hovanessian ?

Mathilde hési­ta une frac­tion de seconde. Elle sen­tit tous les regards conver­ger vers elle.

— Oui, dit-elle. M. Hova­nes­sian me l’a mon­trée hier matin. Il vou­lait mon avis sur l’inscription.

— Et quel était votre avis ?

— C’é­tait une pièce inté­res­sante. De l’ak­ka­dien ancien, avec une ins­crip­tion ara­méenne ajou­tée plus tard.

— Une pièce de valeur ?

— Je ne suis pas experte en esti­ma­tion. Mais oui, probablement.

Thi­rion hocha la tête, pre­nant des notes dans un petit carnet.

— Et après avoir vu cette tablette, qu’a­vez-vous fait ?

— Je suis remon­tée dans ma chambre. J’ai tra­vaillé. J’ai dîné. Je me suis couchée.

— Quel­qu’un peut-il confirmer ?

— Je n’ai pas l’ha­bi­tude de me faire accom­pa­gner dans ma chambre, capitaine.

Il y eut un mur­mure autour de la table. Brews­ter rica­na. Thi­rion rou­git légèrement.

— Je ne vou­lais pas insinuer…

— Vous insi­nuez pour­tant beau­coup de choses, capitaine.

Mrs Mal­lo­wan inter­vint, de sa voix calme d’An­glaise bien élevée.

— Capi­taine Thi­rion, si je puis me per­mettre, inter­ro­ger les gens au petit-déjeu­ner n’est peut-être pas la méthode la plus effi­cace. Ni la plus élégante.

— Madame Mal­lo­wan, un vol a été com­mis. Je suis offi­cier de ren­sei­gne­ment, c’est mon devoir d’enquêter.

— Offi­cier de ren­sei­gne­ment, pas offi­cier de police. Nuance.

Thi­rion la regar­da avec une irri­ta­tion mal dis­si­mu­lée. Max Mal­lo­wan posa une main sur le bras de sa femme, un geste dis­cret qui signi­fiait « n’en rajoute pas ». Elle sou­rit et se replon­gea dans son thé.

*

Les jours sui­vants furent étranges. La pluie avait repris, plus légère qu’a­vant mais conti­nue, comme un rideau gris qui iso­lait l’hô­tel du reste du monde. Les rési­dents conti­nuaient leurs rituels — les repas, le thé, le bar du soir — mais quelque chose avait chan­gé. Les regards s’at­tar­daient trop long­temps. Les silences duraient trop. Cha­cun obser­vait cha­cun, guet­tant un geste sus­pect, une parole de travers.

Mathilde se sen­tait obser­vée en per­ma­nence. Quand elle entrait dans une pièce, les conver­sa­tions s’in­ter­rom­paient. Quand elle s’as­seyait au bar, on s’é­car­tait imper­cep­ti­ble­ment. Elle était la der­nière arri­vée, l’é­tran­gère, celle qui avait vu la tablette juste avant le vol. Dans l’a­rith­mé­tique des soup­çons, elle était en pre­mière ligne.

Hova­nes­sian, curieu­se­ment, ne sem­blait pas la sus­pec­ter. Il res­tait poli, dis­tant, mais sans hos­ti­li­té. Quand ils se croi­saient dans le hall, il la saluait d’un signe de tête, comme avant. Peut-être savait-il quelque chose qu’il ne disait pas.

Le capi­taine Thi­rion, lui, ne cachait pas ses soup­çons. Il rôdait autour de Mathilde, posant des ques­tions ano­dines qui ne l’é­taient pas. D’où venait-elle exac­te­ment ? Depuis com­bien de temps tra­vaillait-elle au Louvre ? Connais­sait-elle des mar­chands d’an­ti­qui­tés à Paris ? Avait-elle des dettes ?

— Je n’ai pas volé cette tablette, finit-elle par lui dire un soir, excédée.

— Je n’ai pas dit que vous l’a­viez volée, mademoiselle.

— Vous le pensez.

— Je ne pense rien. J’enquête.

Il avait ce sou­rire faux qui la met­tait hors d’elle, cette façon de sous-entendre sans affir­mer, d’ac­cu­ser sans pro­non­cer le mot.

— Vous enquê­tez mal, dit-elle. Vous cher­chez le cou­pable le plus évident au lieu de cher­cher la vérité.

— Et quelle est la véri­té, selon vous ?

— Je n’en sais rien. Mais je sais que ce n’est pas moi.

Elle tour­na les talons et mon­ta dans sa chambre, trem­blante de colère. Elle enten­dit Thi­rion rica­ner der­rière elle.

*

Le sep­tième soir, Mrs Mal­lo­wan vint frap­per à sa porte.

Mathilde ouvrit, sur­prise. La roman­cière se tenait dans le cou­loir, son éter­nel car­net sous le bras, vêtue d’une robe de chambre en velours bordeaux.

— Je vous dérange ?

— Non, entrez.

Mrs Mal­lo­wan entra et refer­ma la porte der­rière elle. Elle balaya la chambre du regard — les livres sur la table de nuit, les ins­tru­ments de tra­vail sur le bureau, la valise ouverte dans un coin — avec l’œil d’un détec­tive ins­pec­tant une scène de crime.

— Vous n’a­vez pas volé cette tablette, dit-elle.

— Je sais.

— Thi­rion est un imbé­cile. Il cherche la solu­tion facile parce qu’il n’a pas l’in­tel­li­gence de cher­cher la bonne.

Elle s’as­sit sur la chaise du bureau sans y être invi­tée, avec le natu­rel de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de prendre pos­ses­sion des espaces.

— Par­lez-moi de cette tablette, dit-elle. Qu’est-ce qu’elle avait de spécial ?

Mathilde hési­ta. Puis elle s’as­sit sur le lit et racon­ta. L’in­vi­ta­tion d’Ho­va­nes­sian, la tablette akka­dienne, l’ins­crip­tion ara­méenne au revers. Le nom de Nabuchodonosor.

Mrs Mal­lo­wan l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre, les yeux brillants.

— Nabu­cho­do­no­sor, répé­ta-t-elle quand Mathilde eut fini. Voi­là qui est intéressant.

— Pour­quoi ?

— Parce que ça change tout. Une tablette admi­nis­tra­tive ordi­naire, ça n’in­té­resse que les spé­cia­listes. Mais une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor, ça inté­resse tout le monde. Les musées, les col­lec­tion­neurs, les gouvernements.

— Vous pen­sez que c’est pour ça qu’on l’a volée ?

— Je pense que c’est pour ça qu’­Ho­va­nes­sian vous l’a mon­trée. Il vou­lait une authen­ti­fi­ca­tion. Une épi­gra­phiste du Louvre qui confirme l’ins­crip­tion, ça fait mon­ter le prix.

Mathilde n’a­vait pas pen­sé à cela. Elle s’é­tait crue obser­va­trice ; elle avait été instrument.

— Mais qui savait ? deman­da-t-elle. Qui savait ce que conte­nait la tablette ?

Mrs Mal­lo­wan sourit.

— Voi­là la bonne question.

*

Elles pas­sèrent la soi­rée à dres­ser la liste des pos­si­bi­li­tés. Mrs Mal­lo­wan avait une méthode, acquise au fil de ses romans : par­tir des faits, éli­mi­ner l’im­pos­sible, exa­mi­ner ce qui reste.

Fait numé­ro un : la tablette avait été volée entre le dîner et trois heures du matin. Hova­nes­sian avait véri­fié sa ser­viette avant de se cou­cher, vers onze heures. Elle était encore là.

Fait numé­ro deux : aucune trace d’ef­frac­tion. La porte de la chambre n’a­vait pas été for­cée. Soit le voleur avait une clé, soit Hova­nes­sian avait oublié de fer­mer à clé, soit le voleur était entré pen­dant qu’­Ho­va­nes­sian dormait.

Fait numé­ro trois : le per­son­nel de l’hô­tel avait des passe-par­tout, mais les Maz­lou­mian juraient que per­sonne n’y avait touché.

— Ce qui nous laisse les rési­dents, dit Mrs Mal­lo­wan. Vous, moi, Max, Brews­ter, Thi­rion lui-même.

— Thi­rion ?

— Pour­quoi pas ? Il enquête, mais ça ne prouve pas qu’il n’est pas cou­pable. C’est même le meilleur ali­bi possible.

Mathilde réflé­chit. C’é­tait vrai. Thi­rion était le pre­mier à accu­ser les autres, mais il avait autant accès à l’hô­tel que n’im­porte qui. Et il avait posé des ques­tions sur Hova­nes­sian dès le pre­mier jour.

— Quel serait son mobile ?

— L’argent, peut-être. Les offi­ciers du ren­sei­gne­ment ne sont pas bien payés. Ou les ordres. Peut-être que quel­qu’un lui a deman­dé de récu­pé­rer cette tablette.

— Qui ?

— Le gou­ver­ne­ment fran­çais, par exemple. Une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor, c’est un argu­ment de poids dans les négo­cia­tions sur le par­tage des antiquités.

Mathilde secoua la tête.

— C’est tiré par les cheveux.

— Peut-être. Mais dans mon expé­rience, les expli­ca­tions tirées par les che­veux sont sou­vent les bonnes. Les gens ne com­mettent pas de crimes simples. Ils com­mettent des crimes com­pli­qués, pour des rai­sons compliquées.

Elle se leva et mar­cha jus­qu’à la fenêtre. La pluie tom­bait tou­jours, invi­sible dans la nuit, mais on l’en­ten­dait cré­pi­ter sur les palmiers.

— Et Brews­ter ? deman­da Mathilde.

— L’A­mé­ri­cain ? Pos­sible. Il a de l’argent, des connexions, et il ne cache pas son inté­rêt pour les anti­qui­tés de la région. Mais voler dans un hôtel où tout le monde le connaît, c’est risqué.

— Et votre mari ?

Mrs Mal­lo­wan se retour­na, un sou­rire amu­sé aux lèvres.

— Max ? Il n’a aucune rai­son de voler quoi que ce soit. Il a accès à tous les chan­tiers de fouilles qu’il veut. Et fran­che­ment, il n’a pas le tem­pé­ra­ment. Max est un homme métho­dique. Il ne ferait jamais rien d’aus­si impul­sif qu’un vol.

— Et vous ?

Le sou­rire de Mrs Mal­lo­wan s’élargit.

— Moi, je suis roman­cière. Je pré­fère inven­ter des crimes que les com­mettre. C’est moins salissant.

*

Le hui­tième jour, quelque chose changea.

Mathilde le remar­qua au petit-déjeu­ner. Hova­nes­sian était dif­fé­rent. Plus calme, presque serein. Il man­geait ses œufs avec appé­tit, buvait son café sans trem­bler. La panique des pre­miers jours avait disparu.

Elle l’ob­ser­va dis­crè­te­ment. Il croi­sa son regard et lui adres­sa un sou­rire cour­tois, le même qu’a­vant le vol. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Après le petit-déjeu­ner, elle le sui­vit dans le hall.

— Mon­sieur Hova­nes­sian, dit-elle à voix basse. Puis-je vous parler ?

— Bien sûr, made­moi­selle Verdier.

Ils s’ins­tal­lèrent dans un coin du hall, loin des oreilles indis­crètes. Mathilde hési­ta, cher­chant ses mots.

— Vous sem­blez… dif­fé­rent ce matin.

— Dif­fé­rent ?

— Moins inquiet. Comme si le vol ne vous pré­oc­cu­pait plus.

Hova­nes­sian la regar­da lon­gue­ment. Ses yeux noirs étaient impénétrables.

— Disons que j’ai fait mon deuil, made­moi­selle. Les objets vont et viennent. C’est le métier qui veut ça.

— Cette tablette valait une fortune.

— Peut-être. Mais l’argent aus­si va et vient.

Il y avait quelque chose dans sa voix, une nuance que Mathilde ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier. De l’i­ro­nie ? De la rési­gna­tion ? Ou autre chose ?

— Vous savez qui l’a volée, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Hova­nes­sian ne répon­dit pas tout de suite. Il sor­tit un étui à ciga­rettes de sa poche, en allu­ma une avec des gestes lents, soignés.

— Je sais beau­coup de choses, made­moi­selle Ver­dier. C’est mon métier de savoir. Mais savoir et prou­ver sont deux choses différentes.

— Vous n’al­lez rien faire ?

— Faire quoi ? Accu­ser quel­qu’un sans preuve ? Déclen­cher un scan­dale qui rui­ne­rait ma répu­ta­tion et celle de plu­sieurs autres per­sonnes ? Non, made­moi­selle. Je pré­fère attendre.

— Attendre quoi ?

Il tira une bouf­fée de sa ciga­rette, contem­plant la fumée qui mon­tait vers le plafond.

— Que la tablette réap­pa­raisse. Tôt ou tard, elle réap­pa­raî­tra. Les objets volés finissent tou­jours par refaire sur­face. Et à ce moment-là, je saurai.

Il se leva, écra­sa sa ciga­rette dans un cendrier.

— Une der­nière chose, made­moi­selle Ver­dier. Je sais que ce n’est pas vous. Je l’ai su dès le début. Vous n’a­vez pas le pro­fil d’une voleuse.

— Com­ment pou­vez-vous en être sûr ?

— Parce que vous avez regar­dé cette tablette avec les yeux d’une savante, pas avec les yeux d’une mar­chande. Vous vou­liez com­prendre ce qu’elle disait, pas com­bien elle valait. Ce sont deux regards très différents.

Il s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier, lais­sant Mathilde seule dans le hall avec ses questions.

*

Ce soir-là, au bar, l’at­mo­sphère était élec­trique. Tout le monde sen­tait que quelque chose se pré­pa­rait, sans savoir quoi. Les conver­sa­tions étaient for­cées, les rires trop aigus.

Le capi­taine Thi­rion buvait plus que d’ha­bi­tude, ce qui n’é­tait pas peu dire. Il lan­çait des regards noirs à Hova­nes­sian, qui l’i­gno­rait super­be­ment. Brews­ter racon­tait des anec­dotes de fouilles à qui vou­lait l’en­tendre, sa voix trop forte cou­vrant les mur­mures des autres. Les Mal­lo­wan jouaient au bridge avec une concen­tra­tion exces­sive, comme s’ils vou­laient se cou­per du monde.

Mathilde était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Elle obser­vait. Depuis sa conver­sa­tion avec Mrs Mal­lo­wan, elle voyait les choses dif­fé­rem­ment. Chaque geste, chaque regard lui sem­blait char­gé de sens.

Vers dix heures, Thi­rion se leva brusquement.

— J’ai quelque chose à dire, annon­ça-t-il d’une voix pâteuse.

Le silence se fit. Tout le monde le regardait.

— J’ai mené mon enquête. J’ai inter­ro­gé tout le monde. Et je suis arri­vé à une conclusion.

— Quelle conclu­sion ? deman­da Brews­ter avec un sou­rire ironique.

— Le voleur est quel­qu’un de cet hôtel. Quel­qu’un qui avait accès à la chambre d’Ho­va­nes­sian. Quel­qu’un qui savait ce que conte­nait la serviette.

— Brillante déduc­tion, mur­mu­ra Mrs Mallowan.

Thi­rion l’ignora.

— Et je sais qui c’est.

Un fris­son par­cou­rut l’as­sem­blée. Mathilde sen­tit son cœur s’accélérer.

— Qui ? deman­da Max Mallowan.

Thi­rion ouvrit la bouche pour répondre. À cet ins­tant, la lumière s’éteignit.

Un cri. Un bruit de verre bri­sé. Des excla­ma­tions confuses dans le noir.

Quand Kri­kor Maz­lou­mian arri­va avec une lampe à pétrole, quelques minutes plus tard, le capi­taine Thi­rion était éten­du sur le sol, incons­cient, une bosse san­glante sur le front.

Et per­sonne n’a­vait vu qui l’a­vait frappé.

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Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 3

Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 1

Le déluge au baron d’Alep

Le déluge au Baron d’Alep

Par­tie 1

 

PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

Le train de Tau­rus entra en gare d’A­lep avec trois heures de retard, ce qui n’é­ton­na per­sonne. Mathilde Ver­dier des­cen­dit sur le quai dans la lumière décli­nante de novembre, sa valise à la main, son sac de tra­vail en ban­dou­lière. Elle por­tait un tailleur gris qui avait été élé­gant au départ de Bey­routh et qui ne l’é­tait plus.

Un por­teur s’ap­pro­cha, qu’elle congé­dia d’un geste. Elle par­lait assez d’a­rabe pour se débrouiller, pas assez pour conver­ser, et cette posi­tion inter­mé­diaire lui conve­nait. Elle avait appris la langue dans les livres, à Paris, en déchif­frant des tablettes vieilles de quatre mille ans. L’a­rabe vivant, celui des rues et des mar­chés, lui res­tait par­tiel­le­ment étran­ger, comme une mélo­die dont on recon­naî­trait les notes sans pou­voir la chanter.

La gare d’A­lep sen­tait le char­bon, la laine mouillée et cette odeur indé­fi­nis­sable des lieux de tran­sit, mélange de sueur, d’é­pices et d’at­tente. Mathilde tra­ver­sa le hall en cher­chant des yeux quel­qu’un qui aurait pu l’at­tendre. Le Ser­vice des Anti­qui­tés lui avait assu­ré qu’on vien­drait la cher­cher. Per­sonne ne vint.

Elle atten­dit vingt minutes sur un banc de bois, sa valise entre les jambes, regar­dant pas­ser les voya­geurs. Des hommes en cos­tume euro­péen, des femmes voi­lées, des sol­dats fran­çais dont les bro­de­quins cla­quaient sur le car­re­lage, des mar­chands armé­niens recon­nais­sables à leurs cha­peaux noirs. Le man­dat fran­çais sur la Syrie avait quinze ans. On sen­tait encore, dans la façon dont les regards s’é­vi­taient, que rien n’é­tait tout à fait réglé.

Mathilde finit par héler un taxi, une vieille Ford dont le chauf­feur par­lait un fran­çais approxi­ma­tif. Elle don­na l’a­dresse qu’on lui avait indi­quée dans sa lettre de mis­sion : Baron Hotel, rue Baron. Le chauf­feur hocha la tête comme si c’é­tait une évidence.

*

L’hô­tel se dres­sait au coin d’une rue large, bâti­ment de pierre blonde à deux étages avec des bal­cons en fer for­gé et des volets verts. Une enseigne dis­crète, des lettres dorées sur fond noir. La façade avait quelque chose de pro­vin­cial, d’un peu sur­an­né, qui rap­pe­lait cer­tains hôtels de sous-pré­fec­ture fran­çaise — mais les pal­miers dans la cour inté­rieure et le mina­ret qu’on aper­ce­vait au bout de la rue rap­pe­laient qu’on était ailleurs.

Mathilde pous­sa la porte vitrée et entra dans le hall.

C’é­tait une pièce haute de pla­fond, aux murs lam­bris­sés de bois sombre, meu­blée de fau­teuils de cuir et de tables basses où traî­naient des jour­naux en plu­sieurs langues. Une odeur de cire, de tabac froid et de café turc. Au fond, un esca­lier de bois mon­tait vers les étages, sa rampe lus­trée par des décen­nies de mains. À droite, une porte entrou­verte lais­sait voir un bar où quelques hommes buvaient en silence.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées leva les yeux de son registre. Il avait un visage large, des yeux noirs très vifs, une mous­tache soi­gneu­se­ment taillée. Il por­tait un gilet sur une che­mise blanche et res­sem­blait davan­tage à un notaire de pro­vince qu’à un hôte­lier du Levant.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il sans que ce fût une ques­tion. Nous vous atten­dions. Je suis Kri­kor Mazloumian.

Il par­lait un fran­çais impec­cable, avec à peine une trace d’ac­cent. Mathilde appren­drait plus tard que les Maz­lou­mian avaient été édu­qués chez les Jésuites de Bey­routh, qu’ils par­laient cinq langues, et que leur hôtel accueillait depuis vingt ans tout ce que le Proche-Orient comp­tait d’ar­chéo­logues, de diplo­mates et d’espions.

— Le Ser­vice des Anti­qui­tés nous a pré­ve­nus de votre arri­vée, pour­sui­vit Maz­lou­mian en fai­sant glis­ser vers elle un for­mu­laire. M. Par­rot devait venir vous cher­cher à la gare, mais les pluies ont cou­pé la piste de Mari. Il vous prie de l’ex­cu­ser. Il arri­ve­ra dès que possible.

— Les pluies ?

Maz­lou­mian eut un geste fataliste.

— Elles ont com­men­cé hier. D’a­près le ciel, elles ne sont pas près de s’ar­rê­ter. Vous ris­quez de res­ter quelques jours par­mi nous, mademoiselle.

Il avait pro­non­cé ces mots avec une nuance d’a­mu­se­ment, comme s’il savait quelque chose qu’elle igno­rait encore.

*

La chambre 107 don­nait sur la cour inté­rieure. Mathilde posa sa valise sur le lit, ouvrit les volets. En bas, les pal­miers bruis­saient sous un vent qui sen­tait la pluie. Le ciel était d’un gris uni­forme, sans épais­seur, comme un cou­vercle posé sur la ville.

Elle défit ses bagages avec des gestes métho­diques. Ses vête­ments dans l’ar­moire, ses livres sur la table de nuit, ses ins­tru­ments de tra­vail — loupes, pin­ceaux, car­nets — sur le bureau près de la fenêtre. Elle tra­vaillait tou­jours ain­si, en s’ap­pro­priant l’es­pace, en y ins­tal­lant ses repères. C’é­tait sa façon de domes­ti­quer l’inconnu.

Dans le tiroir du bureau, elle trou­va un papier à en-tête de l’hô­tel, jau­ni par le temps. En haut, le nom en lettres gothiques : BARON HOTEL — ALEP­PO. En des­sous, une liste des anciens clients célèbres. Elle par­cou­rut les noms : Theo­dore Roo­se­velt, le roi Fay­çal d’I­rak, Aga­tha Chris­tie. Et tout en haut, sou­li­gné : Colo­nel T.E. Lawrence.

Law­rence d’A­ra­bie. Mathilde sou­rit. Elle avait lu Les Sept Piliers de la sagesse à sa paru­tion, comme tout le monde. Elle se sou­ve­nait d’un pas­sage où Law­rence décri­vait les hôtels du Levant comme des « salles d’at­tente de l’His­toire ». Il avait séjour­né ici vingt ans plus tôt, jeune archéo­logue fouillant les ruines hit­tites de Car­che­mish. Avant la guerre, avant la révolte arabe, avant la légende. Quand il n’é­tait encore qu’un homme par­mi d’autres dans un hôtel d’Alep.

Elle replia le papier et le ran­gea dans le tiroir. Par la fenêtre, les pre­mières gouttes de pluie com­men­çaient à tomber.

*

Le dîner était ser­vi à huit heures dans la salle à man­ger, une pièce longue aux murs ornés de pho­to­gra­phies anciennes. Mathilde des­cen­dit un peu en avance, sa lettre de mis­sion dans la poche, espé­rant croi­ser quel­qu’un du Ser­vice des Anti­qui­tés qui pour­rait lui don­ner des nou­velles de Tell Ahmar.

Elle trou­va la salle presque vide. Un couple dînait près de la fenêtre, silen­cieux, absor­bés dans leurs pen­sées res­pec­tives. L’homme était brun, mince, la qua­ran­taine, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille et des mains de pia­niste. La femme était plus âgée, plus cor­pu­lente, vêtue d’une robe de soie vert fon­cé qui ne met­tait pas sa sil­houette en valeur. Elle avait un visage rond, des yeux clairs remar­qua­ble­ment vifs, et elle tenait un petit car­net dans lequel elle grif­fon­nait entre deux bouchées.

Mathilde s’ins­tal­la à une table voi­sine. Un ser­veur lui appor­ta le menu, rédi­gé en fran­çais avec des traces d’an­glais. Elle com­man­da un potage et du mou­ton grillé, les plats les plus simples.

La femme à la robe verte leva les yeux de son car­net et lui adres­sa un sou­rire poli.

— Vous venez d’ar­ri­ver, n’est-ce pas ? Le train de Taurus ?

Elle par­lait fran­çais avec un fort accent anglais, en arti­cu­lant soi­gneu­se­ment chaque syllabe.

— Oui, répon­dit Mathilde. Ce matin. Enfin, ce soir. Le train avait du retard.

— Ils en ont tou­jours. Max dit que c’est parce que les méca­ni­ciens turcs s’ar­rêtent pour prier, mais je crois qu’il invente.

L’homme aux lunettes — Max, appa­rem­ment — leva les yeux et eut un sou­rire discret.

— Je n’in­vente rien. J’extrapole.

— Vous êtes archéo­logue, dit Mathilde. C’é­tait davan­tage une consta­ta­tion qu’une question.

— Cou­pable, répon­dit Max. Et vous ?

— Épi­gra­phiste. Je suis envoyée par le Louvre pour exa­mi­ner les tablettes de Tell Ahmar.

Max hocha la tête avec un inté­rêt soudain.

— Tell Ahmar ! Thu­reau-Dan­gin a fait un tra­vail remar­quable là-bas. Vous tra­vaillez sur les textes araméens ?

— Akka­diens, sur­tout. Mais je dois inven­to­rier l’en­semble du cor­pus avant le par­tage avec la Syrie.

Il y eut un silence. Le mot « par­tage » avait jeté un léger froid. Dans le monde des archéo­logues du Levant, le par­tage des anti­qui­tés entre puis­sances man­da­taires et pays sous man­dat était un sujet sen­sible. Cha­cun savait que les plus belles pièces pre­naient le che­min de Paris ou de Londres, et que les pro­tes­ta­tions locales res­taient lettre morte.

La femme à la robe verte refer­ma son carnet.

— Je suis Mrs Mal­lo­wan, dit-elle. Et voi­ci mon mari, Max Mal­lo­wan. Il fouille à Ninive, près de Mos­soul. Nous pas­sons tou­jours par Alep, c’est plus com­mode pour les approvisionnements.

— Mathilde Ver­dier, dit Mathilde. Du dépar­te­ment des Anti­qui­tés orientales.

Mrs Mal­lo­wan lui ten­dit la main avec une cor­dia­li­té qui sem­blait sincère.

— Bien­ve­nue au Baron, made­moi­selle Ver­dier. Vous ver­rez, on finit par s’y atta­cher. C’est un endroit hors du temps.

*

Cette nuit-là, la pluie se mit à tom­ber vrai­ment. Mathilde l’en­ten­dit d’a­bord comme un mur­mure sur les pal­miers de la cour, puis comme un cré­pi­te­ment conti­nu sur les volets, puis comme un gron­de­ment sourd qui cou­vrait tous les autres bruits. Elle s’en­dor­mit avec ce bruit de fond et rêva de tablettes cunéi­formes qui se dis­sol­vaient dans l’eau.

Au matin, le ciel n’a­vait pas chan­gé. La pluie tom­bait tou­jours, dense et régu­lière, trans­for­mant la rue en tor­rent boueux. Depuis la fenêtre de sa chambre, Mathilde voyait les pas­sants patau­ger, leurs sil­houettes floues der­rière le rideau d’eau.

Elle des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger. Les Mal­lo­wan étaient déjà là, ain­si que plu­sieurs autres per­sonnes qu’elle n’a­vait pas vues la veille. Un homme cor­pu­lent en cos­tume frois­sé, qui par­lait fort en anglais avec un accent amé­ri­cain. Un offi­cier fran­çais en uni­forme, seul à une table du fond, le nez dans un jour­nal. Et un homme élé­gant d’une soixan­taine d’an­nées, aux che­veux gris soi­gneu­se­ment pei­gnés, qui buvait son café en contem­plant la pluie.

Mrs Mal­lo­wan lui fit signe de les rejoindre.

— Venez donc, made­moi­selle Ver­dier. Autant faire connais­sance, puisque nous sommes tous coin­cés ici.

Mathilde s’as­sit à leur table. Le café était fort, le pain frais, le beurre salé à la façon armé­nienne. Mrs Mal­lo­wan fit les pré­sen­ta­tions avec l’ai­sance d’une maî­tresse de maison.

— L’A­mé­ri­cain, c’est Brews­ter. Archéo­logue, finan­cé par le Field Museum de Chi­ca­go. Il fouille quelque part du côté de Car­che­mish, je crois. L’of­fi­cier, c’est le capi­taine Thi­rion, du Ser­vice des ren­sei­gne­ments. Per­sonne ne sait très bien ce qu’il fait, lui non plus j’i­ma­gine. Et le mon­sieur élé­gant près de la fenêtre, c’est M. Hova­nes­sian. Anti­quaire. Il vient régu­liè­re­ment à Alep pour ses affaires.

Elle avait énu­mé­ré ces noms avec une pré­ci­sion de cata­lo­guiste, et Mathilde com­prit que cette femme avait l’ha­bi­tude d’ob­ser­ver les gens, de les clas­ser, de les rete­nir. C’é­tait une com­pé­tence de roman­cière, se dit-elle sans y pen­ser davantage.

— Et vous, deman­da Mathilde, vous faites quoi pen­dant que votre mari fouille ?

Mrs Mal­lo­wan sourit.

— J’é­cris.

— Des articles ? Des rapports ?

— Des romans, sur­tout. Des his­toires poli­cières. Cela m’oc­cupe pen­dant que Max classe ses tessons.

Elle avait dit cela avec une fausse modes­tie qui n’en était pas vrai­ment, et Max Mal­lo­wan avait eu un sou­rire en coin que Mathilde ne sut pas inter­pré­ter. Elle appren­drait bien plus tard — des mois plus tard, de retour à Paris — que Mrs Mal­lo­wan écri­vait sous un autre nom, un nom que tout le monde connais­sait, et que ses « his­toires poli­cières » se ven­daient à des cen­taines de mil­liers d’exemplaires.

Mais ce matin-là, dans la salle à man­ger du Baron Hotel, elle n’é­tait qu’une Anglaise cor­pu­lente en robe de soie, qui grif­fon­nait dans un car­net entre deux gor­gées de thé.

*

La jour­née pas­sa dans une len­teur oua­tée. La pluie ne ces­sait pas. Mathilde essaya de télé­pho­ner au Ser­vice des Anti­qui­tés pour avoir des nou­velles de M. Par­rot, mais la ligne était cou­pée. Elle relut ses notes sur Tell Ahmar, révi­sa son akka­dien, écri­vit une lettre à sa mère qu’elle ne pos­te­rait pas avant plu­sieurs jours.

Vers quatre heures, elle des­cen­dit au bar.

C’é­tait une pièce plus petite que la salle à man­ger, aux murs tapis­sés de pho­to­gra­phies jau­nies. Des explo­ra­teurs en casque colo­nial, des offi­ciers de l’ar­mée otto­mane, des visages de femmes aux coif­fures d’un autre âge. Au-des­sus du comp­toir, une fac­ture enca­drée por­tait une signa­ture illi­sible et une date : 1914. La fac­ture de Law­rence, celle qu’il n’a­vait jamais payée.

Mathilde com­man­da un thé et s’ins­tal­la dans un fau­teuil près de la fenêtre. La pluie des­si­nait des rigoles sur la vitre, brouillant la vue de la rue.

L’A­mé­ri­cain, Brews­ter, entra peu après. C’é­tait un homme mas­sif, la qua­ran­taine, avec des épaules de boxeur et un sou­rire qui décou­vrait trop de dents. Il com­man­da un whis­ky — « Comme chez moi, straight up, no ice » — et vint s’as­seoir en face de Mathilde sans y être invité.

— Vous êtes la Fran­çaise, dit-il. Celle qui vient pour les tablettes.

— Mathilde Verdier.

— William Brews­ter. Field Museum, Chi­ca­go. J’ai enten­du par­ler de Tell Ahmar. Belles pièces, à ce qu’on dit.

Il avait une façon de par­ler qui res­sem­blait à une négo­cia­tion, chaque phrase pesée comme une mise.

— Je ne sais pas encore, répon­dit Mathilde. Je n’ai rien vu.

— Vous sau­rez. Et quand vous sau­rez, vous ver­rez que tout le monde vou­dra sa part du gâteau. Les Fran­çais, les Anglais, nous autres Amé­ri­cains. Sans par­ler des Syriens, qui com­mencent à récla­mer leur dû.

— C’est leur pays.

Brews­ter eut un rire bref.

— Pour l’ins­tant. Rien n’est à per­sonne pour tou­jours, Miss Ver­dier. L’ar­chéo­lo­gie nous l’ap­prend mieux que tout.

Il vida son whis­ky d’un trait et fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre. Mathilde ne répon­dit pas. Elle n’ai­mait pas cet homme, sa façon de s’im­po­ser, son assu­rance de conquis­ta­dor. Mais elle savait qu’il avait rai­son. Les empires pas­saient, les fron­tières chan­geaient, et les tablettes cunéi­formes finis­saient dans les musées du vainqueur.

*

Le troi­sième jour, la pluie redou­bla. Mathilde com­men­çait à connaître les rituels de l’hô­tel : le petit-déjeu­ner ser­vi à sept heures, le déjeu­ner à midi, le thé à quatre heures, le dîner à huit. Entre ces repères fixes, le temps s’é­ti­rait comme une matière molle, sans forme ni direction.

Elle avait pris l’ha­bi­tude de s’ins­tal­ler dans le hall, près de la fenêtre, pour lire et obser­ver. Les rési­dents de l’hô­tel pas­saient et repas­saient devant elle, cha­cun avec sa rou­tine. Max Mal­lo­wan des­cen­dait à neuf heures pour consul­ter ses cartes dans le fumoir. Sa femme appa­rais­sait vers dix heures, son car­net à la main, et s’ins­tal­lait dans le fau­teuil près de la che­mi­née. Le capi­taine Thi­rion fai­sait sa ronde de l’hô­tel comme s’il ins­pec­tait une gar­ni­son. Brews­ter buvait à par­tir de midi et ne s’ar­rê­tait qu’au dîner. M. Hova­nes­sian, l’an­ti­quaire, allait et venait avec une dis­cré­tion de chat, appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant sans qu’on l’en­tende jamais.

C’é­tait lui qui intri­guait le plus Mathilde. Il avait quelque chose d’in­sai­sis­sable, une façon de se tenir à la lisière des conver­sa­tions, d’é­cou­ter sans par­ti­ci­per. Ses vête­ments étaient impec­cables, cou­pés sur mesure, mais d’une élé­gance dis­crète qui ne cher­chait pas à atti­rer l’at­ten­tion. Il par­lait plu­sieurs langues — elle l’a­vait enten­du pas­ser du fran­çais à l’an­glais à l’a­rabe sans effort appa­rent — et trai­tait tout le monde avec la même poli­tesse distante.

Le troi­sième soir, il vint s’as­seoir à côté d’elle au bar.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il. Vous êtes épi­gra­phiste, je crois ?

— C’est exact.

— Un beau métier. Faire par­ler les pierres.

Il avait dit cela sans iro­nie, avec une sorte de res­pect sin­cère qui sur­prit Mathilde.

— Et vous, mon­sieur Hova­nes­sian ? Vous faites com­merce d’antiquités ?

— Entre autres choses. J’a­chète, je vends, je mets en rela­tion les gens qui cherchent avec les gens qui trouvent. C’est un métier de l’entre-deux.

Il com­man­da un arak et en pro­po­sa un à Mathilde, qu’elle accep­ta. L’al­cool ani­sé lui brû­la la gorge, puis se trans­for­ma en une cha­leur douce qui se répan­dit dans sa poitrine.

— Vous êtes armé­nien, dit-elle. Comme les Mazloumian.

— Comme beau­coup de gens dans ce métier. Nous sommes des inter­mé­diaires nés. Entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, entre le pas­sé et le pré­sent. C’est notre malé­dic­tion et notre talent.

Il avait dit « malé­dic­tion » d’une voix neutre, sans amer­tume appa­rente. Mais Mathilde avait lu les jour­naux. Elle savait ce qui s’é­tait pas­sé en 1915, les mas­sacres, les dépor­ta­tions, les colonnes de réfu­giés mou­rant de faim sur les routes d’A­na­to­lie. Elle savait que les Armé­niens de Syrie étaient pour la plu­part des sur­vi­vants ou des enfants de survivants.

Elle ne dit rien. Il y avait des choses qu’on ne deman­dait pas.

Hova­nes­sian but une gor­gée d’a­rak et contem­pla la pluie à tra­vers la fenêtre.

— J’ai quelque chose qui pour­rait vous inté­res­ser, dit-il. Une tablette. Pas très grande, mais remar­quable. De l’ak­ka­dien ancien, si je ne me trompe pas. Je l’ai acquise il y a quelques mois, d’une source fiable.

— Une source fiable ?

— Un bédouin qui l’a­vait trou­vée près de Tell Ahmar. Avant les fouilles offi­cielles, naturellement.

Il avait ajou­té « natu­rel­le­ment » avec un sou­rire imper­cep­tible. Mathilde com­prit qu’il lui pro­po­sait de voir une pièce volée, ou du moins sor­tie illé­ga­le­ment d’un site archéo­lo­gique. Elle aurait dû refu­ser, par prin­cipe, par loyau­té envers le Ser­vice des Anti­qui­tés qui l’employait.

— Je serais curieuse de la voir, dit-elle.

Hova­nes­sian hocha la tête comme si c’é­tait la réponse qu’il attendait.

— Demain, si vous vou­lez. Je l’ai dans ma chambre.

*

Cette nuit-là, Mathilde eut du mal à s’en­dor­mir. Elle pen­sait à la tablette d’Ho­va­nes­sian, à ce qu’elle pour­rait conte­nir, aux rai­sons pour les­quelles un anti­quaire la mon­tre­rait à une épi­gra­phiste du Louvre. Il y avait quelque chose qui ne col­lait pas, une pièce man­quante dans le puzzle.

Elle se leva vers deux heures du matin et ouvrit les volets. La pluie avait ces­sé, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée. Le ciel était encore cou­vert, mais une lueur pâle fil­trait entre les nuages. Dans la cour, les pal­miers gout­taient doucement.

En bas, une lumière était allu­mée au rez-de-chaus­sée. Quel­qu’un ne dor­mait pas.

Mathilde enfi­la une robe de chambre et des­cen­dit. Le hall était désert, bai­gné par la lumière jaune d’une lampe res­tée allu­mée. La porte du bar était entrou­verte. Elle s’ap­pro­cha sans bruit.

Dans le bar, Mrs Mal­lo­wan était assise à une table, son car­net ouvert devant elle. Elle écri­vait avec une concen­tra­tion intense, le front plis­sé, mor­dillant le bout de son crayon entre deux phrases. Elle ne por­tait pas sa robe de soie verte mais un pei­gnoir informe, et ses che­veux étaient défaits.

Mathilde hési­ta sur le seuil. Mrs Mal­lo­wan leva les yeux.

— Ah, made­moi­selle Ver­dier. Vous non plus, vous ne dor­mez pas.

— La pluie s’est arrê­tée. Ça m’a réveillée.

— Oui, le silence est par­fois plus bruyant que le bruit. Asseyez-vous, si vous vou­lez. Je suis en train de tuer quel­qu’un, mais ça peut attendre.

Elle avait dit cela avec un natu­rel qui fit sou­rire Mathilde. Elle s’as­sit en face de la romancière.

— Vous tra­vaillez la nuit ?

— Sou­vent. C’est le meilleur moment. Pas de dis­trac­tions, pas de visi­teurs, pas de Max qui me demande mon avis sur une pote­rie. Juste moi et mes personnages.

— Et celui que vous tuez, c’est qui ?

Mrs Mal­lo­wan eut un sou­rire énigmatique.

— Un archéo­logue, figu­rez-vous. Sur un chan­tier de fouilles en Méso­po­ta­mie. Il est odieux, tout le monde le déteste, et quel­qu’un finit par lui fra­cas­ser le crâne avec un ins­tru­ment de pierre.

— Ça res­semble à du vécu.

— Pas le meurtre, non. Mais les archéo­logues odieux, j’en ai connu quelques-uns. Le métier attire des per­son­na­li­tés… intenses.

Elle refer­ma son car­net et le glis­sa dans la poche de son peignoir.

— Et vous, made­moi­selle Ver­dier ? Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

Mathilde hési­ta. Elle ne connais­sait cette femme que depuis trois jours. Mais il y avait quelque chose, dans la pénombre du bar, dans l’in­ti­mi­té de cette heure tar­dive, qui invi­tait à la confidence.

— M. Hova­nes­sian m’a pro­po­sé de voir une tablette. Une pièce qu’il a ache­tée… en dehors des cir­cuits officiels.

Mrs Mal­lo­wan hocha len­te­ment la tête.

— Hova­nes­sian est un homme inté­res­sant. Il connaît tout le monde, il va par­tout, il sait des choses. Les anti­quaires de ce genre sont sou­vent plus savants que les professeurs.

— Vous le connaissez ?

— De répu­ta­tion. Max a eu affaire à lui une ou deux fois. Il est hon­nête, paraît-il. Autant qu’on peut l’être dans ce métier.

Elle se leva, rajus­tant son peignoir.

— Je vais me recou­cher. Demain, il fera beau, vous ver­rez. La pluie ne dure jamais éter­nel­le­ment, même à Alep.

Elle s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier, puis se retourna.

— Made­moi­selle Ver­dier ? Si vous voyez cette tablette, regar­dez-la bien. Les objets nous racontent tou­jours plus que ce qu’on leur demande.

Elle dis­pa­rut dans l’es­ca­lier, lais­sant Mathilde seule dans le bar silencieux.

*

Le len­de­main matin, le soleil per­çait entre les nuages. Ce n’é­tait pas encore le beau temps, mais une trêve, une pro­messe. Les rues d’A­lep fumaient sous les pre­miers rayons, l’eau des flaques s’é­va­po­rant en volutes légères.

Mathilde retrou­va Hova­nes­sian après le petit-déjeu­ner, comme conve­nu. Il l’at­ten­dait dans le hall, impec­cable dans son cos­tume gris, une ser­viette de cuir à la main.

— Sui­vez-moi, dit-il simplement.

Sa chambre était au deuxième étage, une pièce plus grande que celle de Mathilde, avec vue sur la rue. Les murs étaient nus, le mobi­lier imper­son­nel. Seule une malle ouverte dans un coin sug­gé­rait que quel­qu’un vivait là.

Hova­nes­sian ouvrit sa ser­viette et en sor­tit un objet enve­lop­pé de tis­su. Il le posa sur le bureau et défit l’emballage avec des gestes précautionneux.

La tablette était petite, à peine plus grande qu’une main ouverte. De l’ar­gile cuite, cou­leur de miel sombre, cou­verte de signes cunéi­formes ser­rés. Mathilde se pen­cha pour l’exa­mi­ner sans la toucher.

— Vous permettez ?

Hova­nes­sian hocha la tête. Mathilde prit la tablette entre ses mains. Elle était plus lourde qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né, dense, com­pacte. L’ar­gile avait gar­dé la mémoire des doigts qui l’a­vaient façon­née il y a quatre mille ans.

Elle appro­cha l’ob­jet de la fenêtre pour pro­fi­ter de la lumière. Les signes étaient nets, bien for­més, l’œuvre d’un scribe expé­ri­men­té. Elle recon­nut des logo­grammes akka­diens, des chiffres, des noms propres. Un texte admi­nis­tra­tif, pro­ba­ble­ment. Un inven­taire, ou un contrat.

Puis elle vit autre chose. Sur le revers de la tablette, une ligne qui n’a­vait rien à voir avec le reste. Pas du cunéi­forme, mais de l’a­ra­méen. Une écri­ture ajou­tée plus tard, peut-être des siècles après la rédac­tion originale.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da Hovanessian.

— Je ne sais pas encore. Il me fau­drait plus de temps pour déchiffrer.

Elle repo­sa la tablette sur le bureau. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Elle ne savait pas pourquoi.

— Com­bien en vou­lez-vous ? demanda-t-elle.

Hova­nes­sian eut un sou­rire ambigu.

— Je ne vends pas, made­moi­selle Ver­dier. Pas encore. Je vou­lais sim­ple­ment que vous la voyiez. Que vous me disiez ce qu’elle contient.

— Pour­quoi moi ?

— Parce que vous êtes la seule épi­gra­phiste de l’hô­tel. Et parce que je crois que cette tablette a quelque chose à dire que je ne com­prends pas.

Il rem­bal­la la tablette dans son tis­su et la ran­gea dans sa serviette.

— Réflé­chis­sez, made­moi­selle. Nous avons le temps. La pluie va reprendre.

*

Il avait rai­son. Vers midi, les nuages revinrent, et la pluie recom­men­ça à tom­ber. Plus dou­ce­ment que les jours pré­cé­dents, mais avec la même obs­ti­na­tion. Le ciel se refer­ma comme un couvercle.

Au déjeu­ner, Mathilde croi­sa le regard de Mrs Mal­lo­wan. La roman­cière haus­sa imper­cep­ti­ble­ment un sour­cil, une ques­tion muette. Mathilde fit un signe de tête tout aus­si dis­cret. Oui, elle avait vu la tablette. Oui, elle avait des choses à racon­ter. Mais pas ici, pas devant tout le monde.

Le capi­taine Thi­rion était plus bavard que d’ha­bi­tude. Il par­lait de la situa­tion poli­tique en Syrie, des mou­ve­ments natio­na­listes, de la dif­fi­cul­té de main­te­nir l’ordre dans un pays qui ne vou­lait pas de vous. Brews­ter l’é­cou­tait avec un sou­rire nar­quois, posant des ques­tions qui res­sem­blaient à des pièges. Max Mal­lo­wan fei­gnait de lire son journal.

Hova­nes­sian n’é­tait pas des­cen­du déjeuner.

Mathilde le remar­qua sans y accor­der d’im­por­tance. Les gens avaient le droit de man­ger dans leur chambre, de sau­ter des repas, de faire ce qu’ils vou­laient. Mais quelque chose, au fond d’elle-même, prit note de cette absence.

L’a­près-midi, elle remon­ta dans sa chambre et s’as­sit à son bureau. Elle prit une feuille de papier et, de mémoire, redes­si­na les signes qu’elle avait vus sur la tablette. Le cunéi­forme d’a­bord, puis la ligne ara­méenne du revers.

L’a­ra­méen était une langue qu’elle lisait moins bien que l’ak­ka­dien, mais elle connais­sait l’al­pha­bet, les struc­tures de base. Elle déchif­fra len­te­ment, mot après mot.

Ce qu’elle lut la fit s’arrêter.

Elle relut, pour être sûre. Puis une troi­sième fois.

Dehors, la pluie conti­nuait de tom­ber sur les pal­miers de la cour.

Lire la suite…

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