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Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie engloutie

Archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

En 331 avant notre ère, Alexandre trace sur le sable le plan d’une ville qu’il ne ver­ra jamais ache­vée, et la mer, qui devait faire sa for­tune, finit par en prendre la meilleure part. Le quar­tier des rois, les palais où Cléo­pâtre reçut César puis Antoine, les temples, les môles, et jus­qu’à deux villes entières pos­tées à l’embouchure du fleuve : tout cela repose aujourd’­hui par six, huit, dix mètres de fond, dans une eau si trouble qu’un plon­geur peut pas­ser au-des­sus sans rien voir. On a lu cette capi­tale pen­dant quinze siècles chez Stra­bon et chez les géo­graphes arabes. On a com­men­cé à la tou­cher il y a trente ans à peine. C’est de cette bas­cule — du texte à la vase, de la lec­ture à la fouille — que parle cet article.


L’eau trouble

Il faut d’a­bord se défaire d’une image. Quand on dit « cité englou­tie », on pense à ces gra­vures du XIXe siècle où des colonnes intactes se dressent dans une eau bleue et lim­pide, un pois­son pas­sant entre les fûts comme dans un aqua­rium. La réa­li­té du port orien­tal d’A­lexan­drie est tout autre. On des­cend dans une eau verte, lai­teuse, char­gée du limon que le Nil déverse depuis des mil­lé­naires et de tout ce qu’une ville de plu­sieurs mil­lions d’ha­bi­tants rejette au-des­sus. La visi­bi­li­té tombe par­fois à un mètre, sou­vent moins. On avance à tâtons, la main ten­due, et ce que l’on ren­contre n’est pas une colonne debout mais un bloc cou­ché, à demi enfoui, dont il faut devi­ner la forme en le lon­geant du plat de la paume comme un aveugle lit une page.

C’est là toute la dif­fi­cul­té, et toute l’é­tran­ge­té, de cette archéo­lo­gie. Sur terre, l’ar­chéo­logue prend du recul : il monte sur un tell, il pho­to­gra­phie depuis un cerf-volant ou un bal­lon, il embrasse d’un regard le plan d’un quar­tier. Sous l’eau d’A­lexan­drie, ce recul n’existe pas. Le plon­geur ne voit jamais la ville. Il en touche un frag­ment, remonte, en touche un autre le len­de­main, et ce sont les ins­tru­ments — non les yeux — qui recom­posent l’en­semble. La capi­tale que l’on cherche ici est moins un pay­sage qu’une hypo­thèse, patiem­ment recons­truite point par point à par­tir de mil­liers de contacts iso­lés dans le noir.

Et pour­tant elle est là. Sous cette eau opaque dort l’un des plus grands foyers du monde antique, la ville qui, après Rome, comp­tait le plus dans la Médi­ter­ra­née : sa Biblio­thèque, son Musée, ses savants, ses com­mer­çants venus de par­tout, ses sou­ve­rains grecs dégui­sés en pha­raons. La mer ne l’a pas effa­cée. Elle l’a scellée.

Une capi­tale tra­cée sur le sable

La légende veut qu’A­lexandre, faute de craie, ait fait tra­cer le contour de sa ville avec de la farine, et que des oiseaux soient venus la pico­rer — pré­sage que les devins inter­pré­tèrent, faute de mieux, dans un sens favo­rable. Ce qui est sûr, c’est qu’il choi­sit le site avec cette intel­li­gence géo­gra­phique qui fai­sait sa force. Une langue de cal­caire entre la mer et un lac d’eau douce, le Maréo­tis, nour­ri par une branche du Nil ; en avant, une île, Pha­ros, déjà connue d’Ho­mère ; et, pour relier l’île à la côte, il suf­fi­rait d’un môle. Ce môle, le Hep­tas­ta­dion — long de sept stades, d’où son nom —, allait divi­ser le rivage en deux ports : à l’ouest l’Eu­nos­tos, le « port du bon retour » ; à l’est le grand port, le Por­tus Magnus, tour­né vers le levant et réser­vé aux fastes de la royauté.

C’est là, dans ce grand port, que se concentre notre affaire. Alexandre dis­pa­ru, ses géné­raux se par­tagent l’empire ; l’É­gypte échoit à Pto­lé­mée, dont la dynas­tie tien­dra trois siècles, jus­qu’à Cléo­pâtre. Les Pto­lé­mées font d’A­lexan­drie une capi­tale grecque plan­tée sur le sol égyp­tien, et ils ins­tallent leur pou­voir sur la frange orien­tale de la baie : le Bru­cheion, le quar­tier des palais, qui court du cap Lochias vers l’in­té­rieur du port. Sur une petite île, Anti­rho­dos — « la rivale de Rhodes » —, s’é­lève un palais pri­vé ; sur un épe­ron, le Poséi­dion, temple du dieu de la mer, où Marc Antoine, après Actium, se fera bâtir un pavillon de retraite, le Timo­nium, du nom de Timon le misan­thrope, pour y bou­der le monde qui lui échap­pait. Sur le rivage, le Césa­reum, ce temple com­men­cé pour Antoine et ache­vé à la gloire d’Au­guste, devant lequel se dres­saient deux obé­lisques que les Anglais et les Amé­ri­cains empor­te­ront bien plus tard sous le nom trom­peur d’« aiguilles de Cléopâtre ».

Il faut se repré­sen­ter ce que valait ce quar­tier pour com­prendre ce que la mer a pris. Alexan­drie ne fut pas une capi­tale par­mi d’autres : sous les Pto­lé­mées, elle devint le pre­mier port de la Médi­ter­ra­née orien­tale et l’un des grands foyers intel­lec­tuels de l’his­toire. Le Musée et sa Biblio­thèque, où l’on pré­ten­dait ras­sem­bler tous les livres du monde, tenaient dans ce même Bru­cheion, à quelques pas des palais. Vers le lac Maréo­tis, à l’ar­rière, arri­vaient par le fleuve le blé, le lin, le papy­rus, tout ce que pro­dui­sait la val­lée ; vers la mer repar­taient les navires char­gés de grain qui, plus tard, nour­ri­raient Rome. Une popu­la­tion immense et mêlée s’y pres­sait — Grecs, Égyp­tiens, une com­mu­nau­té juive par­mi les plus nom­breuses de l’An­ti­qui­té, puis des Romains —, cette foule cos­mo­po­lite qui fait les vraies villes por­tuaires. Et à l’en­trée du port, sur son îlot, la tour de Pha­ros jetait la nuit son feu, mer­veille dont j’ai racon­té ailleurs l’his­toire propre. Perdre le quar­tier royal d’A­lexan­drie, ce n’é­tait pas perdre un fau­bourg : c’é­tait lais­ser filer sous l’eau le cœur poli­tique et une part du cœur savant du monde hellénistique.

De tout cela, nous avions un plan, ou plu­tôt une des­crip­tion : celle de Stra­bon, le géo­graphe grec qui visi­ta la ville vers 25 avant notre ère, une géné­ra­tion après la mort de Cléo­pâtre, quand tout était encore debout. C’est un texte pré­cieux et frus­trant, comme le sont sou­vent les textes anciens : il nomme les édi­fices, il en donne l’ordre, mais il ne les mesure pas, il n’en fixe pas les dis­tances, et là où il place Anti­rho­dos, la fouille la retrou­ve­ra de l’autre côté du port. Pen­dant des siècles, faute de mieux, on a des­si­né Alexan­drie d’a­près Stra­bon, en tâton­nant. On tenait la liste des pièces ; on igno­rait le plan de la maison.

Com­ment une côte s’enfonce

Reste la ques­tion qui pré­cède toutes les autres : pour­quoi une capi­tale entière finit-elle sous la mer ? Le mot « englou­tis­se­ment » sug­gère une nuit d’a­po­ca­lypse, une vague, un désastre daté. La réa­li­té est plus lente, plus sourde, et plus ins­truc­tive — et c’est ici que la longue durée de Brau­del éclaire mieux que n’im­porte quel récit de catastrophe.

Alexan­drie est bâtie sur un sol traître. Le del­ta du Nil est un mate­las de sédi­ments meubles, argiles et limons, gor­gés d’eau, dépo­sés fleuve après crue depuis des dizaines de mil­liers d’an­nées. Un tel sol se com­pacte sous son propre poids ; il s’af­faisse. À cette sub­si­dence lente s’a­joute la remon­tée du niveau de la mer depuis l’An­ti­qui­té, de l’ordre de plu­sieurs mètres en deux mil­lé­naires, effet conju­gué du cli­mat et de l’en­fon­ce­ment local. La côte, autre­ment dit, des­cend pen­dant que la mer monte : les deux mou­ve­ments se ren­contrent au milieu, et la ville se retrouve dessous.

Sur ce fond de dérive régu­lière, les séismes donnent les à‑coups. La Médi­ter­ra­née orien­tale est l’une des régions les plus sis­miques du globe : l’arc hel­lé­nique, au large de la Crète, plonge sous la mer Égée et libère de loin en loin des trem­ble­ments d’une vio­lence extrême. L’un d’eux, en l’an 365, passe pour l’un des plus forts jamais enre­gis­trés dans le bas­sin ; il sou­le­va par endroits la côte cré­toise de plu­sieurs mètres et lan­ça des raz-de-marée sur tout le pour­tour. L’his­to­rien Ammien Mar­cel­lin en a lais­sé une des­crip­tion sai­sis­sante : la mer se retire, les navires res­tent à sec, les curieux accourent ramas­ser les pois­sons — puis l’eau revient d’un coup et noie les impru­dents. Depuis, on a long­temps attri­bué à ce jour de 365 le nau­frage d’une par­tie d’Alexandrie.

Il faut ici mar­quer un temps d’ar­rêt, car la science est moins sûre que la légende. Des sis­mo­logues ont récem­ment repris le dos­sier et contestent que la vague de 365 ait vrai­ment rava­gé Alexan­drie : la modé­li­sa­tion du séisme cré­tois ne pro­duit à la hau­teur de la ville que des vagues modestes, et la pola­ri­té décrite par Ammien — retrait d’a­bord, sub­mer­sion ensuite — cadre mal avec ce foyer loin­tain. Peut-être Ammien a‑t-il conden­sé deux évé­ne­ments dis­tincts ; peut-être le retrait de la mer vient-il d’un glis­se­ment de ter­rain sous-marin, tout proche, dans l’est du del­ta. Le texte antique, ici, résiste à la géo­phy­sique, et l’on ferait bien de ne pas tran­cher. Ce qui est cer­tain, c’est que la ville n’a pas som­bré en une nuit. Elle s’est enfon­cée par degrés, sous l’ef­fet conju­gué d’un sol qui se tasse, d’une mer qui monte et de secousses qui, de siècle en siècle, pré­ci­pitent l’inévitable.

À ce jeu du sol et de la mer s’a­joute un troi­sième acteur, plus dis­cret : le fleuve lui-même. Le del­ta du Nil n’est pas une figure fixe ; c’est un éven­tail vivant dont les branches se déplacent, se comblent, meurent et renaissent au fil des siècles. La branche cano­pique, celle qui fai­sait vivre les ports d’A­bou­kir et ali­men­tait Alexan­drie en eau douce par un canal, s’est peu à peu ensa­blée, puis effa­cée. Avant même que la mer ne recouvre ces villes, le fleuve les avait en par­tie aban­don­nées : un port qui perd son bras d’eau douce perd sa rai­son d’être, et l’en­sa­ble­ment pré­cède sou­vent la noyade. La géo­gra­phie qui avait fait la for­tune du site — cette ren­contre du fleuve et de la mer — est aus­si ce qui l’a condam­né, car elle repose sur un équi­libre que rien ne garan­tit dans la durée.

Les carot­tages menés dans les fonds du port et de la baie ont per­mis de suivre ce lent enfon­ce­ment dans l’é­pais­seur des sédi­ments : on y lit, couche après couche, l’al­ter­nance des dépôts flu­viaux et marins, et l’on y a même repé­ré, à cer­tains niveaux, des lits de sable gros­sier arra­chés au rivage — signa­tures pos­sibles de tem­pêtes ou de raz-de-marée anciens. La data­tion de ces couches reste déli­cate, et l’on se garde d’y lire trop vite tel ou tel désastre nom­mé par les textes ; mais l’i­mage d’en­semble est claire. Ce n’est pas d’une catas­trophe qu’il s’a­git, mais d’un pro­ces­sus, ponc­tué de crises. La mer n’a pas fon­du sur Alexan­drie ; elle est mon­tée à sa ren­contre, pen­dant des siècles, et la ville est des­cen­due vers elle.

Pour les deux villes de la baie voi­sine, celle d’A­bou­kir, le coup de grâce paraît tom­ber plus tard, vers le VIIIe siècle, quand une remon­tée bru­tale du niveau rela­tif de la mer et un phé­no­mène redou­té des ingé­nieurs — la liqué­fac­tion du sol, où un ter­rain gor­gé d’eau, ébran­lé, se com­porte sou­dain comme un liquide et englou­tit ce qu’il por­tait — font dis­pa­raître d’un coup une cen­taine de kilo­mètres car­rés du del­ta. Le del­ta ne recule pas tou­jours devant la mer : par­fois, il s’ouvre et se referme sur ce qu’il tenait.

Ceux qui ont plon­gé avant

On raconte sou­vent l’ar­chéo­lo­gie sous-marine d’A­lexan­drie comme si un homme, Franck God­dio, était arri­vé un beau jour au-des­sus d’une mer vide et en avait tiré une capi­tale. C’est une belle his­toire, et elle est fausse. La mer d’A­lexan­drie a d’a­bord été un chan­tier local, mené par un homme du lieu que l’on oublie trop.

Dans les années 1960, un jeune Alexan­drin, Kamel Abou el-Saa­dat, plonge inlas­sa­ble­ment dans le port et la baie. Sans ins­tru­ments, sans finan­ce­ment, il repère des blocs, des sta­tues, des sphinx, et dresse à la main des cartes rudi­men­taires des ves­tiges qu’il ren­contre au pied du fort Qait­bay, au cap Lochias, dans la baie d’A­bou­kir. C’est lui qui, avec la marine égyp­tienne, fait remon­ter en 1961 une colos­sale sta­tue de gra­nit — une déesse, Isis-Pha­ria, pro­tec­trice des marins — qui trône aujourd’­hui sur une place de la ville. Il y consacre sa vie, meurt en 1984 sans avoir vu son tra­vail recon­nu, et l’on ne devrait jamais nom­mer les villes retrou­vées sans nom­mer d’a­bord cet homme qui savait où elles étaient.

L’i­dée qu’A­lexan­drie cachait une part d’elle-même sous l’eau n’é­tait d’ailleurs pas neuve. Les savants de l’ex­pé­di­tion de Bona­parte, au tour­nant du XIXe siècle, avaient déjà noté des ves­tiges affleu­rant sous la sur­face ; un ingé­nieur égyp­tien au ser­vice de Napo­léon III, Mah­moud Bey el-Fala­ki, avait dans les années 1860 rele­vé le tra­cé des rues antiques et com­pris que la ville s’é­ten­dait jadis plus loin que la moderne. En 1916, un ingé­nieur des ports, Gas­ton Jon­det, décri­vit à l’ouest de Pha­ros d’im­menses ouvrages por­tuaires sub­mer­gés, si vastes qu’il les crut anté­rieurs aux Grecs, hypo­thèse aujourd’­hui aban­don­née mais qui révé­lait au moins l’am­pleur de ce qui gisait par le fond. On savait, autre­ment dit, qu’il y avait là quelque chose. Ce qui man­quait, ce n’é­tait pas le soup­çon : c’é­tait les moyens de le lire. Entre le savoir vague et la fouille métho­dique, il aura fal­lu attendre que la tech­no­lo­gie rat­trape l’intuition.

En 1968, une mis­sion de l’U­nes­co confie une recon­nais­sance du site de Qait­bay à Honor Frost, pion­nière anglaise de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine, femme rare dans un métier d’hommes. Elle confirme ce que les Alexan­drins soup­çon­naient : les énormes blocs gisant au pied du fort appar­tiennent bien à l’an­tique Phare. Puis les ten­sions poli­tiques referment le dos­sier pour un quart de siècle.

Il rouvre en 1994. Un archéo­logue fran­çais, Jean-Yves Empe­reur, fon­da­teur à Alexan­drie du Centre d’é­tudes alexan­drines, se met à l’eau à Qait­bay presque par hasard — il accom­pagne une équipe de tour­nage — et com­prend l’am­pleur de ce qui dort là. Son équipe recense plus de trois mille blocs épar­pillés sur le fond : fûts de colonnes, cha­pi­teaux, sphinx, obé­lisques, sta­tues colos­sales de Pto­lé­mée et de son épouse Arsi­noé. Le tra­vail se fait dans l’ur­gence, et pour une rai­son qui en dit long sur notre rap­port au pas­sé : l’an­née pré­cé­dente, pour pro­té­ger le fort Qait­bay de la houle, on avait déver­sé dans la mer des cen­taines de blocs de béton, juste au-des­sus du site, mena­çant d’é­cra­ser ce que seize siècles d’eau avaient épar­gné. On plon­geait pour sau­ver l’an­cien du moderne.

Lire avant de creuser

C’est dans ce pay­sage déjà tra­vaillé que Franck God­dio apporte, à par­tir du début des années 1990, non pas une décou­verte mais une méthode — et la méthode, ici, change tout.

Le par­cours de l’homme n’est pas celui d’un archéo­logue de for­ma­tion. Finan­cier de métier, conseiller pour les Nations unies, il aban­donne la finance pour la mer et fonde en 1987 un ins­ti­tut de recherche, l’IEASM. Son idée maî­tresse tient en une phrase : dans une eau où l’on ne voit rien, il faut car­to­gra­phier avant de fouiller. Plu­tôt que d’en­voyer des plon­geurs qua­driller le fond au jugé, on pro­mène d’a­bord au-des­sus de la zone, en lignes paral­lèles régu­lières, une bat­te­rie d’ins­tru­ments qui « voient » à tra­vers l’eau et à tra­vers la vase.

Le prin­ci­pal, déve­lop­pé avec le Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique fran­çais, est un magné­to­mètre à réso­nance magné­tique nucléaire d’une sen­si­bi­li­té extrême. Il mesure le champ magné­tique ter­restre plus de mille fois par seconde, à une pré­ci­sion d’un cin­quante-mil­lio­nième de sa valeur. La moindre masse enfouie — un mur, un bloc de gra­nit, l’ancre de fer d’un navire — déforme loca­le­ment ce champ, et cette défor­ma­tion s’ins­crit sur une carte magné­tique du fond. On y ajoute le son­deur mul­ti­fais­ceaux, qui relève le relief du plan­cher marin ; le sonar à balayage laté­ral, qui en dresse une image acous­tique ; le pro­fi­leur de sédi­ments, qui envoie une onde sous la vase et révèle ce qui gît en des­sous ; et un posi­tion­ne­ment satel­li­taire dif­fé­ren­tiel qui repère chaque contact au cen­ti­mètre près. La ville appa­raît ain­si d’a­bord comme un semis d’a­no­ma­lies sur un écran, un des­sin en creux, avant qu’au­cun plon­geur ne l’ait tou­chée. Les fouilles ne viennent qu’en­suite, pour véri­fier une à une les taches pro­met­teuses de la carte.

La fouille elle-même, une fois la cible repé­rée, ne res­semble en rien à un déga­ge­ment à la truelle. Sous plu­sieurs mètres de vase, on dégage à l’as­pi­ra­trice ou à la suceuse : un tube qui aspire le sédi­ment comme un long aspi­ra­teur, ou un jet d’eau qui l’é­carte dou­ce­ment, sans jamais frap­per l’ob­jet. Le plon­geur tra­vaille au tou­cher plus qu’à la vue, dans un nuage de par­ti­cules que son propre tra­vail sou­lève et qui referme aus­si­tôt der­rière lui le peu qu’il y voyait. Chaque pièce est rele­vée, des­si­née, pho­to­gra­phiée en place avant d’être — par­fois — remon­tée. Car remon­ter n’est pas la fin ; c’est le début d’un autre tra­vail, plus long et plus ingrat. Une sta­tue, un bloc, une planche qui ont pas­sé quinze siècles dans l’eau de mer en sont impré­gnés de sel. Expo­sés bru­ta­le­ment à l’air, ils sèchent, le sel cris­tal­lise, la pierre éclate, le bois se fend et se réduit en poudre. Il faut donc les des­sa­ler patiem­ment, dans des bains suc­ces­sifs, pen­dant des mois ou des années, et conso­li­der les matières orga­niques avant qu’elles ne revoient le jour. Res­sor­tir une ville de la mer, ce n’est pas la sou­le­ver ; c’est la sevrer de l’eau, len­te­ment, sous peine de la voir mou­rir une seconde fois à l’ins­tant même où on la sauve.

Cette inver­sion — l’ins­tru­ment avant l’œil, la carte avant la pelle — est ce qui a per­mis de retrou­ver ce que des géné­ra­tions de plon­geurs cher­chaient à l’a­veugle. Elle a aus­si trans­for­mé la fouille elle-même. Là où l’on ne voit rien, la pho­to­gram­mé­trie prend le relais du regard : en assem­blant des mil­liers de cli­chés, on recons­ti­tue en trois dimen­sions une épave ou un temple que nul plon­geur n’a jamais embras­sés d’un seul coup d’œil. Le fond livre alors des « jumeaux numé­riques », modèles que l’on peut faire tour­ner sur un écran, mesu­rer, com­pa­rer, expo­ser. On fouille dans le noir, mais on rap­porte de la lumière.

Le port des rois

Appli­quée au grand port, cette méthode a don­né, pour la pre­mière fois, un plan véri­table du Por­tus Magnus — et ce plan, sou­vent, ne res­semble pas à ce que les textes lais­saient ima­gi­ner. On a rele­vé le tra­cé des môles antiques, l’emplacement des quais, la géo­gra­phie des bas­sins. On a retrou­vé Anti­rho­dos, l’île royale, non pas là où Stra­bon la pla­çait mais à l’op­po­sé du port ; les son­dages ont mon­tré qu’elle était habi­tée avant même la fon­da­tion d’A­lexan­drie, puis entiè­re­ment ara­sée et dal­lée vers 250 avant notre ère pour rece­voir ses bâti­ments. On y a déga­gé les ves­tiges d’un port pri­vé, ceux d’un temple — vrai­sem­bla­ble­ment dédié à Isis —, un dal­lage, des sphinx, la sta­tue d’un prêtre ser­rant contre lui le vase d’Osiris.

Le plus frap­pant, quand on com­pare cette carte rele­vée au fond à la des­crip­tion de Stra­bon, c’est l’é­cart. Le géo­graphe don­nait un ordre, une liste ; le ter­rain donne des dis­tances, des orien­ta­tions, des niveaux — et sou­vent les dément. Anti­rho­dos n’est pas où il la situait ; cer­tains môles s’a­vancent autre­ment qu’on ne l’a­vait des­si­né ; le rivage antique pas­sait bien plus au large que le trait de côte actuel. On tenait cette leçon pour acquise en théo­rie ; la voir se véri­fier bloc par bloc a quelque chose de sobre­ment bou­le­ver­sant. Un texte ancien, même excellent, est une mémoire, avec les défor­ma­tions d’une mémoire ; le fond de la mer, lui, est un état des lieux figé à l’ins­tant du nau­frage. Entre les deux, l’ar­chéo­lo­gie ne choi­sit pas : elle les confronte, et c’est de leur fric­tion que naît le plan enfin juste d’une ville qu’on croyait connaître.

Il faut être ici d’une hon­nê­te­té que le tou­risme n’aime pas. On parle volon­tiers du « palais de Cléo­pâtre » : la for­mule fait rêver et vendre des billets, mais elle va plus loin que ce que la fouille auto­rise. Ce que l’on a retrou­vé, c’est le quar­tier royal, l’île où les Pto­lé­mées séjour­naient, l’en­droit pré­cis où, selon les textes, Cléo­pâtre reçut César puis Antoine. De là à poser le doigt sur une chambre et à dire « c’est la sienne », il y a un pas que l’ar­chéo­lo­gie sérieuse ne fran­chit pas. La reine est par­tout dans ce port et nulle part en par­ti­cu­lier ; c’est là une véri­té plus belle, à mon sens, que la fable.

Le fond conti­nue d’ailleurs de par­ler. À l’au­tomne 2025, dans le port de l’île d’An­ti­rho­dos, les plon­geurs de l’IEASM ont mis au jour les bois remar­qua­ble­ment conser­vés d’une embar­ca­tion d’un genre res­té jusque-là légen­daire : un tha­la­mègue, ces barges de plai­sance à cabine dont les rois d’É­gypte se ser­vaient pour navi­guer avec faste. Vingt-huit mètres de bor­dages pré­ser­vés, pour un bateau qui en mesu­rait trente-cinq, large de sept, à fond plat, taillé pour por­ter au centre un pavillon ; sur une varangue, un graf­fi­ti grec que l’on date de la pre­mière moi­tié du Ier siècle de notre ère. On croyait ces vais­seaux per­dus dans les seuls récits antiques ; en voi­ci un, cou­ché depuis deux mille ans au pied du temple d’I­sis, à quelques palmes des fouilles. Le port des rois n’a pas fini de rendre ses meubles.

Deux villes au bord du fleuve

Le grand port n’é­tait pour­tant que la moi­tié de l’en­quête. À une tren­taine de kilo­mètres à l’est d’A­lexan­drie s’ouvre la baie d’A­bou­kir — le nom, arabe, honore un saint copte, Abou Qir. C’est là que le Nil, avant que ses bras ne se déplacent, débou­chait par sa branche dite cano­pique ; et c’est là que les textes anciens pla­çaient deux villes fameuses dont on avait per­du jus­qu’à l’emplacement : Canope et Héracléion.

Héro­dote, déjà, connais­sait l’embouchure et son gar­dien, un cer­tain Thô­nis, qui aurait don­né son nom au port. Quatre siècles plus tard, Stra­bon situe Héra­cléion « à l’est de Canope, à l’en­trée de la branche cano­pique ». Puis les villes s’en­foncent, les branches du fleuve migrent, et le sou­ve­nir se dis­sout dans quelques lignes d’au­teurs anciens. Les pre­miers archéo­logues qui les cher­chèrent le firent sur la terre ferme : il leur parais­sait incon­ce­vable qu’une cité pût gésir à plu­sieurs kilo­mètres au large. Elles étaient sous la mer, ense­ve­lies sous des mètres de sable et de limon nilo­tique, et il fal­lut, là encore, la carte magné­tique avant tout le reste.

L’IEASM com­mence à son­der la baie en 1996. En 1999, il iden­ti­fie Canope. En 2000, au centre de la par­tie orien­tale de ce pay­sage englou­ti, les ins­tru­ments enre­gistrent de longues lignes de forte per­tur­ba­tion magné­tique, paral­lèles, ali­gnées d’est en ouest : les murs d’une ville. C’est Héra­cléion. Trois trou­vailles per­mettent de le prou­ver et, ce fai­sant, de résoudre une vieille énigme. On dégage d’a­bord le naos, la cha­pelle de pierre, d’un temple dédié à Amon-Géreb ; puis une plaque d’or annon­çant en grec la fon­da­tion d’un sanc­tuaire d’Hé­ra­clès ; enfin, intacte dans la même enceinte, une stèle de gra­no­dio­rite por­tant le décret d’un pha­raon et le nom égyp­tien du lieu. Or ce nom est Thô­nis. La ville que les Grecs appe­laient Héra­cléion, les Égyp­tiens la nom­maient Thô­nis : c’é­tait une seule et même cité, et le texte grec tra­dui­sait sim­ple­ment le nom indi­gène. Deux noms, une ville, long­temps prise pour deux.

Ce que la baie a livré depuis dépasse ce qu’on osait espé­rer. Une sta­tue colos­sale de gra­nit rouge, haute de plus de cinq mètres, repré­sen­tant Hâpy, le dieu de la crue et de l’a­bon­dance, dres­sée jadis devant le grand temple — jamais on n’a­vait trou­vé en Égypte figure de dieu de cette taille, mesure de l’im­por­tance qu’on accor­dait ici à la fécon­di­té du fleuve. Soixante-quatre navires repo­sant dans l’an­cien bas­sin, sept cents ancres, des mon­naies d’or, des poids de bronze pour la douane, des armes grecques tra­his­sant la pré­sence de mer­ce­naires qui gar­daient la porte de l’É­gypte. Car telle était la fonc­tion de Thô­nis-Héra­cléion : bien avant Alexan­drie, elle fut le grand port d’en­trée du pays, le poste où l’on taxait et contrô­lait tout ce qui remon­tait le fleuve vers l’in­té­rieur — vers Nau­cra­tis, l’emporion grec que j’ai décrit ailleurs, un peu en amont sur la même branche. On mesure mieux, en retrou­vant Thô­nis, ce qu’é­tait Nau­cra­tis : non pas une colo­nie iso­lée, mais le second maillon d’une chaîne doua­nière que l’É­gypte ten­dait devant sa fron­tière liquide.

On mesure, en creu­sant Thô­nis, à quoi res­sem­blait une fron­tière dans le monde ancien. Ce n’é­tait pas une ligne sur une carte, mais un lieu, un poste, un gou­let : ici, à l’en­trée de la branche cano­pique, tout ce qui vou­lait péné­trer en Égypte devait s’ar­rê­ter, déchar­ger, se lais­ser peser et taxer. Les armes grecques retrou­vées sur le fond disent la gar­ni­son qui tenait la porte ; les mon­naies et les poids, la douane qui la fai­sait payer ; les dizaines d’é­paves, le tra­fic inces­sant de bateaux qui venaient buter là avant de remon­ter le fleuve. Mar­chands grecs et prêtres égyp­tiens vivaient côte à côte, les pre­miers ayant même leurs propres sanc­tuaires près du grand temple indi­gène — cette coexis­tence des dieux et des langues sur un même quai qui est, plus que tout monu­ment, la vraie marque des villes de la mer. Thô­nis fut cela avant de som­brer : un sas cos­mo­po­lite, la chambre où l’É­gypte contrô­lait ce qui entrait chez elle, et qu’A­lexan­drie, une fois fon­dée un peu à l’ouest, ren­dra peu à peu inutile en cap­tant à son compte tout le grand commerce.

Canope, sa voi­sine, jouis­sait dans l’An­ti­qui­té d’une double répu­ta­tion : celle d’un grand sanc­tuaire de Séra­pis et d’O­si­ris, où l’on venait gué­rir et rêver, et celle, moins avouable, d’un lieu de plai­sirs où les Alexan­drins des­cen­daient faire la fête. C’est de son décret tri­lingue — le décret de Canope, pro­mul­gué sous Pto­lé­mée III, un demi-siècle avant la pierre de Rosette et sur le même prin­cipe — que l’on tenait la men­tion d’Hé­ra­cléion. Un canal de trois kilo­mètres et demi reliait les deux villes ; les fouilles l’ont retrou­vé. Chaque année, aux mys­tères d’O­si­ris, on y fai­sait navi­guer le dieu en pro­ces­sion, dans sa barque, du temple d’A­mon-Géreb de Thô­nis jus­qu’à son sanc­tuaire de Canope. On a rele­vé, semés le long de ce che­nal, les petits lam­pions de plomb que les fidèles y dépo­saient. Le fond de la baie a gar­dé jus­qu’à la trace d’une liturgie.

(Un mot d’é­ru­di­tion, en pas­sant, pour qui aime les mots : c’est à une méprise savante que l’é­gyp­to­lo­gie doit ses « vases canopes », ces urnes à cou­vercle en tête humaine où l’on pla­çait les vis­cères des momies. On les crut long­temps liés au culte de Canope et à une sta­tue-jarre du dieu ; le nom est res­té, la fausse éty­mo­lo­gie avec.)

Quand Héro­dote avait raison

Par­mi les soixante-quatre navires de Thô­nis-Héra­cléion, il en est un qui vaut à lui seul un cha­pitre, non pour ses dimen­sions mais pour ce qu’il règle. Héro­dote, au deuxième livre de son Enquête, avait décrit avec une pré­ci­sion méti­cu­leuse la manière dont les Égyp­tiens construi­saient leurs barques de charge sur le Nil, les baris : de courtes planches d’a­ca­cia assem­blées, disait-il, « comme des briques », main­te­nues par de longues che­villes, avec des mem­brures internes et une seule voile. On lisait ce pas­sage depuis vingt-quatre siècles sans savoir qu’en faire : nul bateau de ce type n’a­vait jamais été retrou­vé, et l’on soup­çon­nait le vieux Grec, comme sou­vent, d’a­voir un peu brodé.

Puis l’on a fouillé, dans la vase de la baie, l’é­pave que les archéo­logues ont numé­ro­tée dix-sept. Et la coque, sous le limon, cor­res­pon­dait presque mot pour mot à la des­crip­tion d’Hé­ro­dote : les planches courtes mon­tées à recou­vre­ment, les longues che­villes, la struc­ture interne, jus­qu’au pro­fil du fond. L’his­to­rien n’a­vait pas bro­dé ; il avait regar­dé, et bien regar­dé. Il aura fal­lu vingt-quatre siècles et un magné­to­mètre pour lui rendre justice.

Je m’at­tarde sur ce moment parce qu’il touche au cœur de ce que fait ce genre d’ar­chéo­lo­gie, et de ce que cherche, à sa mesure, tout ce pro­jet. Nous vivons avec des textes anciens que nous ne savons pas tou­jours croire — trop pré­cis pour être inven­tés, trop invé­ri­fiables pour être sûrs. La fouille sous-marine, de loin en loin, tranche : elle pose la boue à côté de la page. Le plus sou­vent elle cor­rige le texte, comme Stra­bon cor­ri­gé sur l’emplacement d’An­ti­rho­dos. Par­fois, rare­ment, elle le confirme si exac­te­ment qu’on éprouve un léger ver­tige — le sen­ti­ment de tou­cher, d’un même geste, une planche d’a­ca­cia et une phrase grecque de la même main. C’est cette conti­nui­té-là, entre le récit et le limon, que Brau­del appe­lait de ses vœux quand il refu­sait de sépa­rer l’his­toire des idées et celle des choses.

Ce qu’on fait d’une ville remontée

Une ques­tion se pose alors, que le grand public soup­çonne rare­ment et qui divise les archéo­logues : faut-il tout remon­ter ? On ima­gine volon­tiers que le but d’une fouille sous-marine est de vider la mer, de rap­por­ter au sec tout ce qu’elle contient. Ce serait une erreur, et à bien des égards une faute. Chaque objet remon­té quitte son contexte, exige une conser­va­tion coû­teuse, et vient gros­sir des réserves de musée déjà pleines. Beau­coup de choses sont mieux là où elles reposent : la vase qui les couvre est le meilleur des coffres-forts, et l’on sait aujourd’­hui docu­men­ter en trois dimen­sions un site sans le démem­brer. La doc­trine inter­na­tio­nale, désor­mais, pri­vi­lé­gie la pré­ser­va­tion in situ — lais­ser en place ce qui peut y res­ter, et ne remon­ter que ce qu’on étu­die­ra, expo­se­ra, ou qu’une menace condamne. On ne fouille pas pour pos­sé­der ; on fouille pour com­prendre, et l’on rend à la mer sa part.

Ce que l’on remonte, en revanche, il faut le mon­trer, faute de quoi tout ce tra­vail res­te­rait le secret de quelques plon­geurs. De là ces grandes expo­si­tions iti­né­rantes qui, depuis une dizaine d’an­nées, ont pro­me­né à tra­vers le monde les tré­sors des cités englou­ties — sta­tues colos­sales de Hâpy, stèles, bijoux d’or, le prêtre au vase d’O­si­ris —, de l’Ins­ti­tut du monde arabe à Paris jus­qu’au Bri­tish Museum de Londres, sous des titres qui jouaient de ce para­doxe des « mys­tères englou­tis ». Des foules venaient voir, dans une lumière tami­sée, des objets qui avaient pas­sé plus long­temps sous la mer qu’ils n’a­vaient jamais ser­vi sur terre. Il se dis­cute aus­si, de longue date, un pro­jet plus auda­cieux : un musée sous-marin au large d’A­lexan­drie, où le visi­teur des­cen­drait voir les ves­tiges là où ils gisent, dans leur élé­ment. Le pro­jet, tech­ni­que­ment redou­table et régu­liè­re­ment annon­cé, tarde à naître. Mais l’i­dée dit bien quelque chose de notre époque : non plus arra­cher le pas­sé à la mer pour l’en­fer­mer dans une vitrine, mais apprendre à le visi­ter chez lui, par le fond.

La mer protectrice

Reste le pré­sent, qui n’est pas sépa­ré de tout cela — car les forces qui ont noyé la vieille Alexan­drie n’ont pas ces­sé d’a­gir. La ville d’au­jourd’­hui, ses immeubles ser­rés le long de la Cor­niche, repose sur le même sol meuble, subit le même affais­se­ment, et affronte une mer qui, cette fois pour des rai­sons lar­ge­ment humaines, remonte de nou­veau. Les géo­graphes qui étu­dient le lit­to­ral alexan­drin le disent sans détour : l’an­tique quar­tier des rois et la cité moderne par­tagent le même des­tin géo­lo­gique, à des siècles de dis­tance. Ce que la mer a fait au palais de Cléo­pâtre, elle est en train, plus len­te­ment, de le pré­pa­rer aux quar­tiers bas de la ville vivante. L’ar­chéo­lo­gie sous-marine d’A­lexan­drie n’est pas seule­ment une visite au royaume des morts ; c’est aus­si, à qui veut l’en­tendre, un aver­tis­se­ment adres­sé aux vivants.

Le tra­vail, lui, conti­nue, et c’est là ce que la fiche de com­mande appe­lait jus­te­ment l’ar­chéo­lo­gie contem­po­raine : non pas un cha­pitre clos, mais un chan­tier ouvert. Dans le grand port, tout récem­ment, une autre équipe fran­çaise reprend la ques­tion du Phare — non plus la ville autour, mais la tour elle-même, dont j’ai racon­té ailleurs la longue his­toire. On relève un à un ses blocs monu­men­taux tom­bés au fond, lin­teaux, jam­bages, seuil, les pièces d’une porte colos­sale de plu­sieurs dizaines de tonnes, non pour les redres­ser sur place mais pour les scan­ner, les modé­li­ser, et ten­ter de remon­ter la mer­veille en trois dimen­sions sur un écran. On ne rebâ­ti­ra pas le Phare ; on le recons­ti­tue­ra en pen­sée, pierre vir­tuelle après pierre vir­tuelle, à par­tir de ce que la mer a bien vou­lu garder.

Car c’est là le der­nier para­doxe, et le plus brau­dé­lien. La même mer qui a pris la ville l’a aus­si conser­vée. Sur terre, une capi­tale aban­don­née est pillée, ses pierres réem­ployées, ses temples trans­for­més en car­rières — le sort de tant de sites antiques, et du Phare lui-même, dont les débris ont ser­vi à bâtir le fort qui les recouvre. Sous l’eau, au contraire, la vase scelle et pro­tège. Le limon qui a noyé Thô­nis-Héra­cléion est aus­si ce qui a main­te­nu ses bois intacts, ses ancres à leur place, ses lam­pions le long du canal, pen­dant plus de mille ans à l’a­bri des hommes. L’élé­ment des­truc­teur fut aus­si le conser­va­teur. On croyait ces villes per­dues ; elles étaient seule­ment rangées.

On estime aujourd’­hui qu’à peine un ving­tième de Thô­nis-Héra­cléion a été fouillé. Le reste attend, sous ses dix mètres d’eau verte et son man­teau de limon, patient comme le sont les choses qui ont déjà tra­ver­sé quinze siècles. La capi­tale par le fond n’a livré que ses pre­mières pages. Le plon­geur remonte, ôte son déten­deur, retrouve au-des­sus de lui la lumière et la rumeur de la ville moderne — et sous ses palmes, immo­bile, la mer garde le reste de la bibliothèque.


Repères

Fon­da­tion et topo­gra­phie. Alexan­drie est fon­dée par Alexandre en 331 av. n. è. ; l’es­sen­tiel de sa topo­gra­phie antique nous vient de la des­crip­tion de Stra­bon (v. 25 av. n. è.). Le quar­tier royal (Bru­cheion), l’île d’An­ti­rho­dos, le Poséi­dion et le Timo­nium, le Césa­reum bor­daient le grand port (Por­tus Magnus), sépa­ré du port occi­den­tal (Eunos­tos) par le môle de l’Heptastadion.

L’en­glou­tis­se­ment. La sub­mer­sion résulte de la conjonc­tion de trois fac­teurs de long terme : sub­si­dence des sédi­ments del­taïques, remon­tée rela­tive du niveau marin, et secousses sis­miques (arc hel­lé­nique). Le séisme et le tsu­na­mi de 365, décrits par Ammien Mar­cel­lin, ont long­temps été tenus pour res­pon­sables de la des­truc­tion d’A­lexan­drie ; des tra­vaux sis­mo­lo­giques récents (S. Sti­ros et al., 2020) contestent l’am­pleur de cet impact sur la ville et sug­gèrent que le récit antique pour­rait confondre deux évé­ne­ments — point demeu­ré ouvert. Les villes de la baie d’A­bou­kir (Thô­nis-Héra­cléion, Canope) paraissent avoir som­bré plus tard, vers le VIIIe siècle, par liqué­fac­tion des sols.

His­toire de la recherche. Le plon­geur alexan­drin Kamel Abou el-Saa­dat repère et car­to­gra­phie les ves­tiges dès les années 1960 (sta­tue d’I­sis-Pha­ria remon­tée en 1961). Honor Frost confirme l’i­den­ti­fi­ca­tion des blocs du Phare lors d’une mis­sion Unes­co en 1968. Jean-Yves Empe­reur et le Centre d’é­tudes alexan­drines (CEA­lex) fouillent le site de Qait­bay à par­tir de 1994 (plus de 3 000 blocs recen­sés), dans l’ur­gence d’un enro­che­ment de pro­tec­tion déver­sé sur le site.

La méthode God­dio. Franck God­dio (IEASM, fon­dé en 1987) intro­duit une approche fon­dée sur la car­to­gra­phie géo­phy­sique préa­lable : magné­to­mètre à réso­nance magné­tique nucléaire déve­lop­pé avec le CEA (effet Abra­gam-Ove­rhau­ser), bathy­mé­trie mul­ti­fais­ceaux, sonar laté­ral, pro­fi­leur de sédi­ments, posi­tion­ne­ment DGPS, puis pho­to­gram­mé­trie et modé­li­sa­tion 3D. Pros­pec­tion du Por­tus Magnus dès 1992 ; de la baie d’A­bou­kir dès 1996.

Les décou­vertes majeures. Canope repé­rée en 1999, Thô­nis-Héra­cléion en 2000 (à ~6,5 km au large, ~10 m de fond). Iden­ti­fi­ca­tion par le naos d’A­mon-Géreb, une plaque d’or d’Hé­ra­clès et une stèle por­tant le nom égyp­tien Thô­nis ; colosse de Hâpy (>5 m), 64 navires, 700 ancres. La barque nilo­tique dite baris (épave 17) confirme la des­crip­tion d’Hé­ro­dote, Enquête, II, 96. Le décret de Canope (Pto­lé­mée III, 238 av. n. è.) men­tionne Héra­cléion. Dans le grand port : île d’An­ti­rho­dos (ara­sée v. 250 av. n. è.), temple d’I­sis, et, à l’au­tomne 2025, l’é­pave d’un tha­la­mègue royal (bor­dages conser­vés sur 28 m, graf­fi­ti grec du Ier s.). Le « palais de Cléo­pâtre » désigne le quar­tier royal et non un édi­fice iden­ti­fié comme tel — pru­dence sur cette étiquette.

Aujourd’­hui. Reprise des recherches sur les blocs du Phare et pro­jet de recons­ti­tu­tion numé­rique (I. Hai­ry, CEA­lex, cam­pagnes 2025–2026). Alexan­drie moderne est expo­sée aux mêmes pro­ces­sus de sub­si­dence et de mon­tée des eaux. On estime que ~5 % seule­ment de Thô­nis-Héra­cléion a été fouillé.

Sources prin­ci­pales : Ins­ti­tut euro­péen d’ar­chéo­lo­gie sous-marine (IEASM) / Fon­da­tion Hil­ti ; Oxford Centre for Mari­time Archaeo­lo­gy ; Centre d’é­tudes alexan­drines (CEA­lex) ; Honor Frost Foun­da­tion ; tra­vaux de S. Sti­ros et de M. Torab sur la sis­mi­ci­té et la sub­si­dence du lit­to­ral alexan­drin. Les incer­ti­tudes signa­lées dans le corps du texte (impact du tsu­na­mi de 365, iden­ti­fi­ca­tion du « palais de Cléo­pâtre », part fouillée du site) reflètent l’é­tat actuel, et dis­cu­té, de la recherche.

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Felouques et daha­biehs : les voiles d’Assouan

Felouques et daha­biehs : les voiles d’Assouan

Felouques et dahabiehs

Les voiles d’Assouan

Felouques et daha­biehs : les voiles d’Assouan

Une inven­tion de la Médi­ter­ra­née remon­tée jus­qu’au gra­nite, et la mémoire d’un fleuve qui cou­lait dans les deux sens


Au soir, quand la cha­leur se retire de la pierre, une felouque se détache de la rive d’As­souan et prend le large entre les îles. Le reïs, debout à l’ar­rière, tient l’é­coute d’une main et la barre d’un pied nu ; il attend, sans hâte, ce moment pré­cis où la voile cesse de battre et se rem­plit d’un coup. Le grand tri­angle blanc se tend, s’in­cline, et la coque part sur l’eau verte sans un bruit — ni moteur, ni rame, rien que le frois­se­ment de l’é­trave et, par­fois, la voix du bate­lier qui reprend une phrase nubienne. Autour de nous, le gra­nite. Des blocs arron­dis, fauves, polis par des mil­lé­naires de crues, affleurent au ras du cou­rant et divisent le fleuve en bras étroits. Nous sommes au seuil de la pre­mière cata­racte, à l’en­droit pré­cis où l’É­gypte s’ar­rête et où le Nil, un ins­tant, rede­vient sauvage.

Il y a dans cette scène une chose facile à ne pas voir. Ce que fait glis­ser la felouque, ce n’est pas seule­ment le vent : c’est une géo­mé­trie, une inven­tion de marins, une idée née loin d’i­ci, sur d’autres eaux. La voile latine qui pousse ce bateau nubien vient de la Médi­ter­ra­née. Elle a mis des siècles à remon­ter le fleuve jus­qu’au gra­nite, et elle y demeure, presque inchan­gée, quand elle a dis­pa­ru de par­tout ailleurs. Les felouques et les daha­biehs d’As­souan sont les der­nières héri­tières d’un long échange entre la mer et le fleuve. Pour com­prendre pour­quoi elles sont là, et pour­quoi elles ont cette forme, il faut d’a­bord regar­der ce qui ne se voit pas : le vent.

Le vent et le courant

Le secret de l’É­gypte tient en une coïn­ci­dence heu­reuse. Sur presque tout le cours égyp­tien, le cou­rant des­cend vers le nord, vers la mer, tan­dis que le vent domi­nant souffle en sens inverse, du nord vers le sud. Une barque des­cend donc au fil de l’eau, sans effort, et remonte à la voile dès que la brise se lève. Cette réver­si­bi­li­té a fait d’un ruban d’eau la plus ancienne auto­route du monde. On pou­vait char­ger le gra­nite d’As­souan et le lais­ser déri­ver jus­qu’au Del­ta ; on pou­vait ren­voyer vers le sud le grain, l’huile, les hommes, les dieux, contre le fil du fleuve, rien qu’en his­sant une toile. Une civi­li­sa­tion entière s’est bâtie sur ce va-et-vient, longue et mince comme le fleuve qui la nourrissait.

Assouan est la char­nière de ce sys­tème, et sa limite. Ici, quelque chose change sous la quille. Le lit de sédi­ments tendres, que le Nil a mis des mil­lions d’an­nées à creu­ser plus au nord, cède la place à un socle plus vieux que le fleuve lui-même : le gra­nite rose du bou­clier nubien, remon­té du fond des âges, qui affleure et hérisse le pas­sage. L’eau qui glis­sait se met à bouillon­ner entre les blocs. La voile ne suf­fit plus. Au-delà de la cata­racte com­mence un autre monde — plus dur, plus lent, plus fer­mé — celui de la Nubie, du sol­dat et du cara­va­nier plu­tôt que celui du bate­lier. Assouan est le der­nier port avant la pierre, le point où la navi­ga­tion aisée s’a­chève et où le fleuve cesse d’être une route pour deve­nir une frontière.

Cette double nature — car­re­four et seuil, ate­lier et douane — a fixé la ville à sa place pour tou­jours. Les Égyp­tiens l’ap­pe­laient Soue­nou, les Grecs Syène ; la pro­vince qu’elle com­man­dait por­tait le nom de Ta-Séti, « le pays de l’Arc », en sou­ve­nir des archers nubiens et des routes qu’il fal­lait tenir. Tout ce qui remon­tait d’A­frique — l’i­voire, l’or, l’en­cens, l’é­bène, les bêtes rares — pas­sait par ce gou­let, se déchar­geait au pied de la cata­racte, se rechar­geait plus haut. Et tout cela voya­geait à la voile. Le vent du nord, invi­sible et fidèle, est le pre­mier per­son­nage de cette his­toire : sans lui, ni felouque ni daha­bieh, ni Assouan, ni peut-être l’Égypte.

La voile latine

Reste à expli­quer la forme de la toile. Car la voile qui pousse la felouque n’est pas la voile car­rée, ten­due en tra­vers d’une vergue hori­zon­tale, que his­saient les barques des pha­raons sur les fresques de Saq­qa­rah. C’est un grand tri­angle — plus exac­te­ment, sur le Nil, un qua­dri­la­tère au coin avant tron­qué, que les marins nomment voile à antenne ou voile set­tee — accro­ché à une longue vergue oblique qui monte très haut et redes­cend presque jus­qu’au pont. Cette géo­mé­trie n’a l’air de rien. Elle est pour­tant l’une des grandes inven­tions de la marine.

La voile car­rée ne sait faire qu’une chose : rece­voir le vent par l’ar­rière et pous­ser le bateau devant lui. Le tri­angle, lui, tra­vaille comme une aile. Pré­sen­té de biais à la brise, il per­met de ser­rer le vent, de remon­ter contre lui en lou­voyant, de zig­za­guer là où la voile car­rée res­te­rait clouée sur place. Sur une rivière étroite, où l’on ne peut ni virer lar­ge­ment ni attendre indé­fi­ni­ment que le vent tourne, cet avan­tage est déci­sif. Il rend le fleuve pra­ti­cable dans les deux sens même quand la brise fai­blit ou se fait capricieuse.

Ce qui frappe, quand on regarde un reïs manœu­vrer, c’est l’ex­trême éco­no­mie de moyens. Le grée­ment latin ne demande, dans sa forme la plus simple, que deux cor­dages : une drisse pour his­ser l’an­tenne, une écoute pour orien­ter la voile. Rien d’autre. Le mât est court, plus court que celui d’un grée­ment car­ré, et incli­né vers l’a­vant ; la longue antenne oblique se hisse d’un seul mou­ve­ment et, au moment d’ac­cos­ter, se rabat en un ins­tant, la toile se frois­sant le long de la vergue comme une aile qu’on replie. Un seul homme suf­fit à tout faire. Cette sim­pli­ci­té n’est pas rus­ti­ci­té : c’est le fruit d’une longue sélec­tion, l’a­bou­tis­se­ment d’un objet si bien ajus­té à sa tâche qu’on ne trouve plus rien à lui retran­cher. Voi­là pour­quoi il a tra­ver­sé les siècles sans presque chan­ger — non par immo­bi­lisme, mais par perfection.

Or cette voile n’est pas née sur le Nil. Les indices les plus anciens la montrent en Médi­ter­ra­née orien­tale, à la fin de l’An­ti­qui­té : sur une mosaïque de Kélen­de­ris, en Cili­cie, où un navire porte déjà un grée­ment tri­an­gu­laire ; dans les épaves fouillées au large de Yassı Ada, sur la côte turque, où l’on a retrou­vé la trace de ces vergues obliques. C’est là, dans les eaux byzan­tines, entre le IVᵉ et le VIᵉ siècle, que la voile latine semble s’être impo­sée, avant que les char­pen­tiers arabes ne la per­fec­tionnent et ne la répandent sur toutes les mers de l’is­lam. Elle gagne le Nil au plus tard vers le IXᵉ siècle, et ne le quitte plus. (L’his­toire exacte de cette voile reste dis­cu­tée : les spé­cia­listes débattent encore de sa filia­tion et des dates ; je donne ici l’hy­po­thèse la mieux établie.)

Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à contem­pler ce lien. Le bate­lier nubien qui, ce soir, incline son antenne pour ser­rer le vent, refait le geste d’un marin de Cili­cie mort il y a quinze siècles. La felouque d’As­souan est un objet médi­ter­ra­néen échoué au bord du gra­nite afri­cain, à mille kilo­mètres de la mer, à l’ex­trême sud du monde égyp­tien. Elle est la preuve, patiente et flot­tante, que la Médi­ter­ra­née ne s’ar­rête pas à ses rivages : elle remonte les fleuves, elle voyage dans les grée­ments, elle laisse ses inven­tions déri­ver jus­qu’aux confins. Le tri­angle de toile qui penche sur le Nil est un mor­ceau de mer.

La felouque

De ce tri­angle sont nées deux barques très dif­fé­rentes, filles de la même voile mais sépa­rées par tout le reste : la for­tune, l’u­sage, le monde social. La pre­mière est la felouque — l’humble, la com­mune, la barque de travail.

Son nom même sent le port et le pas­sage de main en main. On le fait déri­ver de l’a­rabe foulk ou falou­ka, un petit bateau, mot qui a peut-être voya­gé du grec jus­qu’à l’es­pa­gnol falu­ca avant de reve­nir sur le fleuve : une éty­mo­lo­gie aus­si errante que l’ob­jet qu’elle désigne. La felouque est faite pour peu de chose et pour tout à la fois. Coque à faible tirant d’eau, qui pose à peine sur le fleuve et lui par­donne ses bas-fonds ; un mât, une antenne, une voile ; une barre, une écoute, et l’homme qui les tient. Rien de plus. On la construi­sait de bois, on la construit aujourd’­hui d’une coque d’a­cier sou­dé peinte en blanc et orange, mais la ligne n’a pas bou­gé, ni le geste du reïs debout à l’ar­rière, une jambe repliée sur le gouvernail.

C’est la barque du trans­port quo­ti­dien, celle qui ne figure sur aucun récit de voyage parce qu’elle est trop banale pour qu’on la remarque. Pen­dant des siècles, elle a por­té ce que le fleuve por­tait : des jarres, des sacs de grain, des bottes de canne, des chèvres, des blocs de pierre, des pas­sa­gers d’une rive à l’autre, des pay­sans allant au mar­ché, des morts qu’on menait au cime­tière. Elle tenait entre huit et douze per­sonnes, une tonne ou deux de charge, et fai­sait ses trois à six nœuds dans une bonne brise. À Assouan, les felouques sont plus petites et plus vives qu’ailleurs, taillées pour se fau­fi­ler entre les rochers de la cata­racte ; elles se manœuvrent à quatre ou cinq pas­sa­gers, sur des cous­sins jetés à même le pont.

Le reïs — le mot dit « chef », « capi­taine » — est presque tou­jours nubien, et son savoir ne s’ap­prend pas dans les livres. Il lit le fleuve : les veines de cou­rant, les hauts-fonds que la cou­leur de l’eau tra­hit, les rafales qui des­cendent des dunes de la rive ouest, la seconde exacte où il faut cho­quer ou bor­der. Il connaît chaque roche par son nom. Cette com­pé­tence, trans­mise de père en fils, est le vrai capi­tal d’As­souan, plus durable que les bateaux qui s’usent et qu’on rem­place. C’est elle qui sur­vit, quand tout le reste change.

Trop banale pour les récits de voyage, la felouque est deve­nue en revanche une icône — un rac­cour­ci pour dire l’É­gypte tout entière. Sa voile blanche pen­chée sur un cou­chant hante les toiles des peintres orien­ta­listes du XIXᵉ siècle ; elle tra­verse les chan­sons d’Oum Kal­thoum ; elle figure sur les timbres, les billets, les affiches, par­tout où l’on veut résu­mer le pays en une image. Il y a là un curieux ren­ver­se­ment : la barque la plus modeste, celle du trans­port quo­ti­dien, est deve­nue l’emblème natio­nal, tan­dis que la somp­tueuse daha­bieh a presque dis­pa­ru de la mémoire com­mune. C’est que la felouque, elle, n’a jamais ces­sé de tra­vailler. À Assouan, plu­sieurs cen­taines d’entre elles sont encore en ser­vice, grou­pées en coopé­ra­tives de bate­liers qui se par­tagent les tours et fixent les prix ; elles portent aujourd’­hui, au lieu de jarres et de chèvres, des voya­geurs en quête de silence, pour une heure de cou­cher de soleil ou pour deux nuits pas­sées à dor­mir sur le pont, entre Assouan et Kôm Ombo. Le fret a chan­gé de nature ; le métier, lui, est resté.

La daha­bieh

La seconde barque est née du même tri­angle, mais du côté de l’or. Son nom le dit : daha­bieh vient de l’a­rabe dha­hab, « l’or », en sou­ve­nir des barges d’ap­pa­rat, dorées à la feuille, sur les­quelles les sou­ve­rains musul­mans de l’É­gypte médié­vale — Fati­mides, puis Mame­louks — des­cen­daient le fleuve dans l’é­clat. La barque du prince a don­né son nom, par filia­tion loin­taine, à la barque du voya­geur riche.

Car la daha­bieh est une mai­son qui flotte. Plus longue et plus lourde que la felouque, mon­tée de deux mâts et de deux voiles latines, elle porte sur l’ar­rière un pont sur­éle­vé et une enfi­lade de cabines, un salon, une table, un toit où l’on prend le frais. La coque, à fond plat, ne tire que deux ou trois pieds d’eau, ce qui lui per­met d’al­ler au plus près des berges et de mouiller là où bon lui semble — avan­tage pré­cieux, que les grands bateaux de croi­sière d’au­jourd’­hui, pri­son­niers de leurs deux ou trois escales, lui envient encore. On la louait à Bou­laq, le port du Caire, avec son équi­page : une dou­zaine de mate­lots pour haler et manœu­vrer, un reïs pour com­man­der, un cui­si­nier, et sou­vent un drog­man — l’in­ter­prète-inten­dant qui ser­vait de pont entre le voya­geur et le pays. On la rete­nait pour des semaines. On y vivait.

Un tel voyage n’é­tait pas à la por­tée de tous, et les chiffres le disent mieux que les mots. Vers 1858, un aller-retour de qua­rante jours du Caire à Louxor coû­tait envi­ron cent dix livres ster­ling ; une expé­di­tion de cin­quante jours jus­qu’à Assouan et retour, envi­ron cent cin­quante — une petite for­tune, l’é­qui­valent de plu­sieurs années de gages d’un domes­tique anglais. Le Bae­de­ker de 1878, guide de tous les voya­geurs sérieux, résu­mait l’af­faire avec la séche­resse d’un comp­table : ceux pour qui l’in­dé­pen­dance de mou­ve­ment et l’é­co­no­mie du temps comp­taient plus que l’é­co­no­mie de l’argent affré­taient une daha­bieh ou un vapeur pri­vé. La barque dorée était, lit­té­ra­le­ment, un luxe : elle ache­tait du temps et de la liber­té au prix fort.

Ce n’é­tait pas un simple moyen de trans­port : c’é­tait une manière d’ha­bi­ter le fleuve. De Bou­laq, il fal­lait comp­ter huit semaines de voile pour atteindre la pre­mière cata­racte à Assouan, et autant pour redes­cendre. Quand le vent tom­bait, l’é­qui­page des­cen­dait à terre et halait le bateau à la corde, cour­bé sur la berge — spec­tacle qui gênait les voya­geurs anglais, cho­qués d’un labeur qu’ils jugeaient d’un autre âge, et qu’ils regar­daient pour­tant depuis le pont sans jamais mettre la main à la corde. La daha­bieh impo­sait sa len­teur. On avan­çait au rythme du vent, de temple en temple, avec le temps de tout voir, de tout des­si­ner, de tout écrire. C’est cette len­teur, pré­ci­sé­ment, qui a fait sa gloire — puis, bien­tôt, sa perte.

L’âge d’or des voyageurs

Le XIXᵉ siècle fut le grand âge de la daha­bieh. Toute une Europe roman­tique, let­trée, for­tu­née, remon­ta le Nil dans ces mai­sons flot­tantes, un guide Bae­de­ker à la main et un car­net sur les genoux. Flau­bert y pas­sa l’hi­ver 1849, plus atten­tif aux cour­ti­sanes et à la lumière qu’aux ins­crip­tions ; Flo­rence Nigh­tin­gale, la même année, y mûrit sa voca­tion dans le silence des temples. Mais nul n’a mieux dit la chose qu’A­me­lia Edwards, qui remon­ta le fleuve durant l’hi­ver 1873–1874 et en tira, en 1877, A Thou­sand Miles up the Nile, un livre qui tient droit, aujourd’­hui encore, comme un obé­lisque au milieu des guides oubliés.

Edwards a lais­sé la des­crip­tion la plus juste de ce rite oublié : la chasse à la daha­bieh. Louer un bateau, écrit-elle, est pire que cher­cher une mai­son — plus dérou­tant, plus épui­sant, héris­sé de dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières. Les bateaux se res­semblent tous, bâtis sur le même plan, aus­si sem­blables entre eux que deux huîtres ; les reïs se res­semblent aus­si, et bran­dissent tous des cer­ti­fi­cats élo­gieux, lais­sés par d’an­ciens voya­geurs, qui ont une manière mys­té­rieuse de repa­raître de bateau en bateau et de main en main. On sent, sous l’i­ro­nie, une femme qui observe tout et ne se laisse duper par rien. Ce voyage la trans­for­ma : ren­trée en Angle­terre, elle consa­cra le reste de sa vie à l’é­gyp­to­lo­gie, fon­da le fonds d’ex­plo­ra­tion de l’É­gypte et dota son pays de sa pre­mière chaire d’é­gyp­to­lo­gie, qu’oc­cu­pa le jeune Flin­ders Petrie. La daha­bieh l’a­vait embar­quée vers autre chose que le tourisme.

Ce que ces voya­geurs ont aimé, et que leurs pages laissent trans­pa­raître, c’est un cer­tain art de vivre au fil de l’eau. La daha­bieh était un salon flot­tant. On y déjeu­nait sous le ten­de­let en regar­dant défi­ler les berges ; on lisait, on pei­gnait à l’a­qua­relle les pal­me­raies et les pylônes ; on his­sait, à l’a­vant, le pavillon de sa nation ; on bap­ti­sait son bateau d’un nom — Phi­lae, Bag­stones — comme on eût nom­mé une mai­son de cam­pagne. Le soir, on mouillait près d’un vil­lage, et mon­taient jus­qu’au pont les bruits de la rive : les chiens, les tam­bours, l’ap­pel du muez­zin, le grin­ce­ment d’une norias tour­nant sur elle-même pour pui­ser l’eau. Le fleuve impo­sait son horaire — on par­tait à l’aube avec la brise, on s’ar­rê­tait quand elle tom­bait — et cette sou­mis­sion au vent, cette obli­ga­tion d’at­tendre et de ne rien brus­quer, était pré­ci­sé­ment le contraire de tout ce que la vapeur allait appor­ter. La daha­bieh appre­nait la patience à des gens qui n’en avaient guère. C’é­tait son luxe le plus rare, et le plus dif­fi­cile à vendre.

Cet âge d’or fut bref, et c’est une inven­tion rivale qui l’a­che­va. Dans les années 1870, Tho­mas Cook lan­ça le bateau à vapeur sur le Nil, et avec lui l’or­ga­ni­sa­tion qui man­quait aux voi­liers : ce que la daha­bieh fai­sait en trois mois, le stea­mer le fit en vingt-huit jours. La len­teur, hier pres­tige, devint han­di­cap. Les riches oisifs qui pou­vaient offrir des semaines à un fleuve se raré­fièrent ; la daha­bieh se reti­ra dans l’ombre, réser­vée à quelques aris­to­crates entê­tés, tan­dis que la vapeur — puis, plus tard, les paque­bots au die­sel de la « croi­sière du Nil » que la fic­tion d’A­ga­tha Chris­tie devait rendre célèbre — empor­tait le flot des voya­geurs. Assouan, ter­mi­nus de la remon­tée, se cou­vrit d’hô­tels : le Cata­ract, bâti par Cook en 1899 sur un pro­mon­toire de gra­nite face à la cata­racte, ouvrit ses portes au tout début de 1900 et fit de la ville une sta­tion d’hi­ver mon­daine, où l’on venait soi­gner ses pou­mons et regar­der, du haut de la ter­rasse, les der­nières voiles pen­cher sur le fleuve.

Assouan, seuil et vitrine

Il faut, à ce point du récit, quit­ter un ins­tant les bateaux pour regar­der la ville qui les tient, car Assouan n’est pas un décor : c’est la rai­son même de leur exis­tence. Toute la géo­gra­phie de la felouque et de la daha­bieh est ins­crite dans ce lieu.

Au milieu du fleuve, face à la ville, l’île d’É­lé­phan­tine — Yebou pour les Égyp­tiens, Abou, « l’É­lé­phant », sans doute d’a­près les défenses d’i­voire qu’on y négo­ciait — fut pen­dant trois mille ans la sen­ti­nelle du sud, gar­ni­son de fron­tière sous les pha­raons, les Perses, les Pto­lé­mées et les Romains. On y ado­rait Khnoum, le dieu à tête de bélier qui façon­nait les hommes au tour de potier et gou­ver­nait, croyait-on, la source du Nil, entou­ré de ses deux déesses, Satet et Anou­ket, gar­diennes de la crue. On y trouve encore l’un de ces nilo­mètres, esca­lier de pierre des­cen­dant dans l’eau, gra­dué pour lire la hau­teur du fleuve : un ins­tru­ment fis­cal autant que sacré, car de la crue dépen­dait la récolte, et de la récolte l’im­pôt. Ces nilo­mètres ont fait leur office jus­qu’au jour, très récent, où l’on a sup­pri­mé la crue elle-même.

Cette sen­ti­nelle du sud ne fut jamais un lieu clos. Une fron­tière, sur le Nil comme ailleurs, est aus­si une porte, et Élé­phan­tine fut de tout temps un car­re­four de langues et de dieux. Au Vᵉ siècle avant notre ère, sous la domi­na­tion perse, une gar­ni­son de mer­ce­naires judéens y tenait gar­ni­son et y avait bâti, chose stu­pé­fiante, un temple dédié à Yah­weh, dres­sé à quelques pas du sanc­tuaire de Khnoum. On en a retrou­vé les archives, écrites en ara­méen sur des papy­rus : contrats de mariage, prêts, que­relles de voi­si­nage, lettres au gou­ver­neur — la vie ordi­naire d’une petite com­mu­nau­té de sol­dats vivant entre trois cultes et deux empires, tout au bord de l’É­gypte. Le seuil du sud, loin d’être un cul-de-sac, bras­sait déjà l’O­rient et la Médi­ter­ra­née. Et il conti­nue : sur les autres îles, face à la ville, s’é­tendent les jar­dins que Lord Kit­che­ner plan­ta d’es­sences rap­por­tées d’A­sie et d’A­frique, et sur la rive ouest, au som­met de sa col­line, veille le mau­so­lée de gra­nite rose où repose l’A­ga Khan — der­nières couches d’un lieu qui n’a jamais ces­sé d’ac­cueillir des morts et des dieux venus d’ailleurs.

C’est aus­si à Syène qu’un Grec mesu­ra le monde. Éra­tos­thène, appre­nant qu’au sol­stice d’é­té, à midi, le soleil s’y tenait au zénith et n’y jetait aucune ombre, com­pa­ra cette absence d’ombre à celle, bien réelle, que le soleil pro­je­tait au même ins­tant à Alexan­drie ; de la dif­fé­rence des angles et de la dis­tance des deux villes, il tira la cir­con­fé­rence de la Terre, avec une exac­ti­tude qui stu­pé­fie encore. Il y a là une belle iro­nie de lieu : c’est du seuil de l’É­gypte, du point où le monde connu sem­blait finir, que l’on prit pour la pre­mière fois la mesure du monde entier.

Et tout autour, la pierre. Les car­rières de gra­nite rose d’As­souan ont four­ni à l’É­gypte ses obé­lisques, ses colosses, ses sar­co­phages ; on y voit encore, cou­ché dans la roche mère, l’o­bé­lisque inache­vé, fen­du d’une lézarde qui condam­na, il y a trois mille cinq cents ans, des mois de labeur. Ce gra­nite, une fois déta­ché, il fal­lait bien le mener au nord — et c’est sur des barges, ancêtres loin­taines de nos daha­biehs, qu’il des­cen­dait le fleuve à la faveur de la crue, jus­qu’à Thèbes, jus­qu’à Mem­phis, jus­qu’au Del­ta. La ville qui exporte la pierre et la barque qui la porte sont les deux faces d’un même métier. Assouan est le lieu où le fleuve, la fron­tière, la pierre et la voile se nouent en un seul geste ancien.

Le fleuve dompté

Il reste à dire ce que le fleuve est deve­nu, car il ne coule plus comme jadis. Deux bar­rages, à un siècle de dis­tance, ont refait le Nil d’Assouan.

Le pre­mier, le bar­rage ancien — le Low Dam des ingé­nieurs — fut éle­vé par les Bri­tan­niques au ras de la pre­mière cata­racte, de 1899 à 1902, sous la direc­tion de William Will­cocks ; ce fut, à son achè­ve­ment, le plus grand bar­rage de maçon­ne­rie du monde. On l’a­vait muni d’é­cluses, pour que les bateaux pussent encore fran­chir le seuil : le fleuve était contrô­lé, non cou­pé. Le second, le Haut Bar­rage, chan­gea tout. Ache­vé en 1970, à quelques kilo­mètres en amont, colos­sal, finan­cé par l’U­nion sovié­tique, il retint der­rière lui le lac Nas­ser et abo­lit d’un coup ce que trente siècles de nilo­mètres avaient guet­té : la crue annuelle. Le Nil ne monte plus, ne baisse plus, ne dépose plus son limon. Il coule désor­mais à niveau constant, régu­lier, dompté.

Le prix en fut lourd. La Nubie basse dis­pa­rut sous les eaux du lac, et avec elle des vil­lages, des temples, un monde ; on dépla­ça des dizaines de mil­liers de Nubiens, on décou­pa et remon­ta Abou Sim­bel et Phi­lae plus haut pour les sau­ver des flots, on ouvrit à Assouan un musée nubien pour recueillir la mémoire d’un pays noyé. Le limon qui fer­ti­li­sait l’É­gypte depuis l’aube reste pris der­rière le mur ; les pay­sans ont dû se tour­ner vers l’en­grais, le Del­ta s’en­fonce et s’en­fielle de sel. Le fleuve a gagné en doci­li­té ce qu’il a per­du en générosité.

Et pour­tant — voi­ci le para­doxe qui referme cette his­toire — le bar­rage a lais­sé intacte la seule chose dont vivent les voiles. En sup­pri­mant la crue, il a sup­pri­mé aus­si ses extrêmes : le fleuve d’As­souan ne connaît plus ni les hautes eaux vio­lentes ni les basses eaux où la barque raclait le fond. Son niveau est stable toute l’an­née. La navi­ga­tion à voile, jadis à la mer­ci des sai­sons, est deve­nue plus sûre qu’elle ne le fut jamais. Le vent du nord, lui, n’a pas chan­gé : il souffle comme au temps des pha­raons, contre le cou­rant, et la réver­si­bi­li­té du fleuve — ce vieux secret de l’É­gypte — a sur­vé­cu à tous les bar­rages. On a tué la crue ; on n’a pas tué le vent.

C’est ce vent, pré­ci­sé­ment, qui a per­mis un retour. Depuis quelques décen­nies, la daha­bieh renaît, non plus comme moyen de trans­port mais comme anti­dote. Las­sés du vacarme et de la foule des grands paque­bots, quelques voya­geurs ont redé­cou­vert ce que Flau­bert et Ame­lia Edwards savaient : que le fleuve ne se donne qu’à la len­teur. On a recons­truit, ou res­tau­ré, des voi­liers à deux mâts, quatre à douze cabines, qui refont entre Louxor et Assouan la courte remon­tée d’au­tre­fois, mouillant le long des berges là où les gros bateaux ne peuvent aller, s’ar­rê­tant dans des vil­lages que la croi­sière indus­trielle ignore. Quand la brise manque, un remor­queur les aide — la conces­sion de l’é­poque au moteur — mais dès qu’elle se lève, on coupe tout, et il ne reste que le cla­po­tis et le silence. Ce n’est plus tout à fait le voyage des pha­raons ni celui des vic­to­riens ; c’est une cita­tion de ces voyages, une manière de les rejouer. Mais le geste du reïs, lui, est authen­tique, et le vent est le même.

Le soir sur le fleuve

La felouque a viré. Le reïs a lais­sé por­ter, et nous reve­nons vers la rive dans la der­nière lumière, celle qui fait rou­geoyer le gra­nite et pose sur l’eau une seconde ville ren­ver­sée. Sur les autres bateaux, on furle les voiles ; les grandes antennes s’a­baissent une à une, comme des ailes qu’on replie. Plus haut, une daha­bieh res­tau­rée — l’une de ces mai­sons flot­tantes que le goût du lent voyage a fait renaître depuis quelques décen­nies, pour ceux qui pré­fèrent le silence du vent au vacarme des moteurs — glisse vers son mouillage, ses deux voiles encore gon­flées, image exacte de celles qu’A­me­lia Edwards louait à Boulaq.

Il y a, dans cette flot­tille du soir, la per­sis­tance d’un très long fil. Le tri­angle de toile est un legs de la Médi­ter­ra­née byzan­tine ; le savoir du reïs vient des pha­raons ; la pierre qui rou­geoie est plus vieille que le fleuve ; la ville der­rière nous a mesu­ré la Terre et gar­dé la fron­tière. Tout cela tient dans une barque de bois que le vent pousse sans effort, ce soir comme il y a mille ans. Les felouques et les daha­biehs d’As­souan ne sont pas un décor pour tou­ristes : ce sont les der­nières machines vivantes d’un fleuve réver­sible, la mémoire flot­tante d’un temps où l’on mon­tait à la voile et des­cen­dait au fil de l’eau, entre le gra­nite et la mer.

Le reïs coupe le moteur qu’il n’a pas, ce qui ne fait aucun bruit, et la felouque touche la berge dans un frois­se­ment de sable. Il tend la main pour aider à des­cendre. Der­rière lui, la voile pend, molle, en atten­dant le pro­chain vent — qui vien­dra, du nord, comme toujours.


Repères biblio­gra­phiques

  • Ame­lia B. Edwards, A Thou­sand Miles up the Nile, Londres, 1877 — le grand récit vic­to­rien du voyage en daha­bieh, dou­blé d’un regard d’é­gyp­to­logue naissant.
  • Fer­nand Brau­del, La Médi­ter­ra­née et le Monde médi­ter­ra­néen à l’é­poque de Phi­lippe II, 1949 — pour la voile latine comme fait de longue durée et l’i­dée d’une Médi­ter­ra­née qui déborde ses rivages.
  • Lio­nel Cas­son, Ships and Sea­man­ship in the Ancient World — sur les ori­gines antiques du grée­ment latin et son che­mi­ne­ment en Médi­ter­ra­née orientale.
  • Donald M. Reid, Whose Pha­raohs? — sur l’é­co­no­mie du voyage sur le Nil au XIXᵉ siècle et le tour­nant du bateau à vapeur.
  • Sources anciennes sur Syène et Élé­phan­tine : Héro­dote, Stra­bon, et le cal­cul d’Éra­tos­thène trans­mis par Cléomède.

(Cer­tains points res­tent débat­tus : la filia­tion exacte de la voile latine et sa data­tion, l’é­ty­mo­lo­gie du mot « felouque », et le chiffre pré­cis des popu­la­tions nubiennes dépla­cées par le Haut Bar­rage varient selon les sources.)

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La loge de l’impératrice

On monte à la gale­rie de Sainte-Sophie par une rampe, pas par un esca­lier. C’est le pre­mier ren­sei­gne­ment que donne le bâti­ment, et il est d’ordre social : les marches sup­posent qu’on grimpe avec ses jambes, la rampe sup­pose qu’on est por­té. Le pavage est fait de gros blocs irré­gu­liers, usés en creux au milieu, lui­sants aux endroits où les semelles ont insis­té depuis quinze siècles. Il fait sombre, l’air sent la pierre humide, on tourne deux fois à angle droit et l’on débouche dans la lumière pous­sié­reuse de la tribune.

Là, encas­tré dans le sol de la gale­rie occi­den­tale, un disque de marbre vert de Thes­sa­lie. Un mètre de dia­mètre, vei­né de noir, poli par la sta­tion debout de visi­teurs qui ne savent pas ce qu’ils foulent. C’est l’emplacement du trône de l’im­pé­ra­trice. Elle se tenait ici, à vingt-quatre mètres au-des­sus du sol de la nef, dans l’axe de l’ab­side, sépa­rée de son mari par toute la hau­teur de l’é­di­fice et par­fai­te­ment visible de lui.

C’est un dis­po­si­tif à rete­nir, parce qu’il contre­dit à peu près tout ce qu’on croit savoir. L’im­pé­ra­trice byzan­tine n’é­tait pas cachée. Elle était pla­cée. On lui assi­gnait une hau­teur, un axe, une dis­tance — et cette assi­gna­tion, qui est une contrainte, est aus­si une recon­nais­sance. On ne taille pas une loge de marbre pour quel­qu’un dont on veut nier l’existence.

Le mal­en­ten­du vient de loin, et il vient d’Oc­ci­dent. Les voya­geurs du XIXe siècle qui décri­vaient Byzance avaient sous les yeux le harem otto­man de Top­kapı, et ils ont pro­je­té sur mille ans d’Em­pire romain d’O­rient un modèle de réclu­sion qui n’é­tait pas le sien. Le mot gyné­céegynai­ko­ni­tis — a fait le reste. En grec byzan­tin il désigne les appar­te­ments des femmes dans une mai­son, et la tri­bune des femmes dans une église. Il ne désigne pas une prison.

Le palais impé­rial n’é­tait pas un harem, c’é­tait un oikos : une mai­son. Et dans une mai­son romaine, la maî­tresse admi­nistre. Elle a son per­son­nel, ses reve­nus, son sceau, ses gref­fiers. L’im­pé­ra­trice byzan­tine dis­pose d’un ser­vice propre, d’un patri­moine dis­tinct de celui de l’empereur, d’un bud­get qu’elle dépense sans en rendre compte. Elle fonde des monas­tères, achète des terres, prête de l’argent. C’est une ges­tion­naire dont l’en­tre­prise s’ap­pelle l’Em­pire romain, et qui en détient une part mino­ri­taire mais réelle.

Ce qui suit essaie de suivre cette part. Non pas la gale­rie de por­traits — Théo­do­ra la scan­da­leuse, Irène la meur­trière, Zoé l’a­mou­reuse : ces figures ont été peintes tant de fois qu’elles ne racontent plus rien. Plu­tôt les struc­tures qui les ont ren­dues pos­sibles, et qui leur ont sur­vé­cu. Il y en a trois, qui fonc­tionnent à trois vitesses dif­fé­rentes, comme il se doit.

La plus lente est juri­dique : un régime de pro­prié­té héri­té du droit romain, qui donne aux femmes du capi­tal, et donc du poids. Il tra­verse mille ans presque inchangé.

La deuxième est dynas­tique : à par­tir du IXe siècle, la légi­ti­mi­té impé­riale se trans­met par le sang, et le sang passe par des ventres. Une femme née dans la chambre de por­phyre devient un titre de pro­prié­té sur l’Empire.

La troi­sième est ins­ti­tu­tion­nelle, et c’est la plus inté­res­sante : le couvent. Une per­sonne morale, pro­prié­taire, employeuse, ban­quière, hôpi­tal et tom­beau, diri­gée par une femme élue par des femmes. L’Oc­ci­dent médié­val a connu des abbesses puis­santes ; Byzance a connu des abbesses ges­tion­naires, ce qui n’est pas la même chose et se lit dans les archives.

Le reste — les émeutes, les aveu­gle­ments, les cou­ron­ne­ments — c’est l’é­cume. Elle est spec­ta­cu­laire. Elle ne dure pas.


la loi 

Il faut com­men­cer par une remarque géo­gra­phique, qui vaut aus­si comme aver­tis­se­ment de méthode.

En des­cen­dant la côte lycienne, entre Kaş et Demre, on longe des tombes taillées dans la roche par mil­liers, et l’on repense à ce qu’­Hé­ro­dote raconte de ces gens-là : les Lyciens, écrit-il, portent le nom de leur mère et non celui de leur père, et si l’on demande à l’un d’eux qui il est, il récite sa généa­lo­gie mater­nelle. Il ajoute qu’une Lycienne de plein droit unie à un esclave donne des enfants libres, tan­dis qu’un homme de haute nais­sance uni à une étran­gère donne des enfants déclassés.

Le texte a fait rêver des géné­ra­tions. Il a fon­dé l’i­dée d’un matriar­cat ana­to­lien, d’une sur­vi­vance pré-indo-euro­péenne, d’une Asie Mineure où les femmes auraient gar­dé ce que la Grèce leur avait pris. Le pro­blème, c’est que les ins­crip­tions lyciennes — deux cents textes envi­ron, du Ve et du IVe siècle avant notre ère — ne le confirment pas. Quelques matro­nymes, oui. Un sys­tème matri­li­néaire, non. Héro­dote décri­vait pro­ba­ble­ment un usage local, ou une rumeur de voya­geur, avec cette gour­man­dise pour l’exo­tique qui fait à la fois son charme et son danger.

Je le rap­porte quand même, parce que l’er­reur est ins­truc­tive. On cherche tou­jours, quand on parle des femmes du pas­sé, ou bien une oppres­sion totale ou bien un âge d’or. La réa­li­té byzan­tine n’offre ni l’un ni l’autre. Elle offre quelque chose de plus dif­fi­cile à racon­ter : un régime d’in­ca­pa­ci­tés publiques com­bi­né à des droits patri­mo­niaux considérables.

Voi­ci les inca­pa­ci­tés. Une femme byzan­tine ne peut pas être juge. Elle ne peut pas être ban­quier. Elle ne peut pas, en prin­cipe, ser­vir de témoin à un contrat. Elle n’a aucune fonc­tion dans l’É­glise au-delà du dia­co­nat fémi­nin, qui s’é­teint len­te­ment entre le VIIe et le XIIe siècle. La jus­ti­fi­ca­tion est théo­lo­gique et se répète pen­dant mille ans avec une mono­to­nie décou­ra­geante : Ève a cédé la pre­mière, donc ses filles sont faibles.

Et voi­ci les droits. Une fille hérite à parts égales avec ses frères en l’ab­sence de tes­ta­ment — règle romaine, main­te­nue par le Cor­pus juris civi­lis de Jus­ti­nien puis par l’Eclo­ga isau­rienne de 741, qui ren­force même la posi­tion de la veuve. La dot, la proix, reste la pro­prié­té de l’é­pouse ; le mari l’ad­mi­nistre mais ne peut pas l’a­lié­ner, et elle est reprise intacte au décès. À cette dot répond une contre-dot, l’hypo­bo­lon, que le mari consti­tue en garan­tie sur ses propres biens. Une femme mariée peut pas­ser des contrats, rédi­ger un tes­ta­ment, agir en jus­tice pour défendre son bien. Veuve, elle devient tutrice de ses enfants et admi­nis­tra­trice de la tota­li­té du patri­moine. Elle est alors chef de mai­son, pro­prié­taire fon­cière, contri­buable au même titre qu’un homme.

Ange­li­ki Laiou, qui a pas­sé sa vie sur ces docu­ments, résu­mait ain­si la consé­quence pour l’a­ris­to­cra­tie : les femmes sont le médium par lequel se nouent les alliances entre grandes familles, et comme elles pos­sèdent en propre — dot et patri­moine — elles dis­posent d’un pou­voir éco­no­mique consi­dé­rable. Le nom, le lignage, la pro­prié­té et les réseaux se trans­mettent par la ligne fémi­nine autant que par la mas­cu­line, et les aris­to­crates byzan­tines étaient aus­si fières de leur ascen­dance que leurs frères.

Rete­nons la for­mule : elles pos­sèdent en propre. Une Anglaise mariée du XVIIIe siècle ne dis­po­sait d’au­cun de ces droits ; il fau­dra les Mar­ried Women’s Pro­per­ty Acts de 1870 et 1882 pour que Londres rat­trape le niveau juri­dique de Constan­ti­nople sous Justinien.

Cela ne fait pas de Byzance un para­dis. Cela en fait une socié­té où le pou­voir des femmes n’a pas besoin d’être arra­ché : il est déjà là, sous forme de terres et de contrats. Ce qui se joue ensuite, c’est la conver­sion de ce capi­tal en influence, et elle ne se fait que par trois voies. Le lit impé­rial. Le cloître. Et, pour les autres, le travail.


Théo­do­ra, de l’hip­po­drome au trône

L’hip­po­drome de Constan­ti­nople est aujourd’­hui une espla­nade allon­gée, l’At Mey­danı, où des gamins jouent au bal­lon entre l’o­bé­lisque de Théo­dose et la colonne ser­pen­tine rap­por­tée de Delphes. Le sol est mon­té de plu­sieurs mètres, les gra­dins ont four­ni des pierres à toute la ville, la piste s’est effa­cée. Il reste la forme : cette courbe longue et évi­dente que suivent la rue et les bancs, cette manière qu’a l’es­pace de tour­ner sur lui-même. On marche dans un stade qui n’existe plus.

C’est ici qu’il faut pla­cer Théo­do­ra, parce que c’est de là qu’elle vient. Son père Acace était gar­dien d’ours pour la fac­tion des Verts. Métier réel, posi­tion sociale nulle : les employés du cirque appar­tiennent à cette caté­go­rie que le droit romain range par­mi les infames, non par mépris moral mais par tech­nique juri­dique — ils exercent un métier qui met le corps en spec­tacle, et cela emporte des inca­pa­ci­tés civiles.

Acace meurt. Sa veuve pousse ses trois filles sur la scène. Théo­do­ra devient actrice, ce qui à Byzance signi­fie mime, dan­seuse, et par glis­se­ment qua­si auto­ma­tique, pros­ti­tuée. Elle part pour la Cyré­naïque avec un fonc­tion­naire, se retrouve aban­don­née à Alexan­drie, y fré­quente les milieux mono­phy­sites — c’est là, pro­ba­ble­ment, que se forme la convic­tion reli­gieuse qui pèse­ra sur toute sa vie poli­tique — puis remonte à Constan­ti­nople et file la laine.

Elle a peut-être vingt ans. Elle ren­contre Jus­ti­nien, neveu de l’empereur Jus­tin et déjà l’homme fort du régime.

Le mariage est juri­di­que­ment impos­sible : une loi inter­dit aux séna­teurs d’é­pou­ser des actrices ou des filles d’ac­trices. Jus­tin abroge cette inter­dic­tion vers 524–525. Il s’a­git d’un texte de por­tée géné­rale, rédi­gé en termes de repen­tir et de réha­bi­li­ta­tion, qui per­met à toute ancienne actrice ayant renon­cé à son métier de contrac­ter un mariage régu­lier. Une loi d’É­tat écrite pour rendre une union pos­sible : cela dit assez ce que Jus­ti­nien voulait.

En 527, Jus­tin meurt. Théo­do­ra est augusta.

Ce que nous savons d’elle vient pour l’es­sen­tiel de Pro­cope de Césa­rée, et c’est un pro­blème. Le même homme a écrit trois livres incon­ci­liables : les Guerres, chro­nique sobre ; les Édi­fices, pané­gy­rique où le couple impé­rial est presque divi­ni­sé ; et l’His­toire secrète, pam­phlet d’une obs­cé­ni­té métho­dique où Théo­do­ra devient un démon incar­né. On ne lit pas l’His­toire secrète comme une source, mais comme le symp­tôme d’une haine, dans un milieu séna­to­rial qui ne par­don­nait ni l’o­ri­gine, ni l’hé­ré­sie, ni sur­tout la compétence.

Écar­tons donc l’a­nec­dote et regar­dons les actes.

Jan­vier 532, la sédi­tion Nika. Bleus et Verts s’u­nissent contre le pou­voir, la moi­tié de la ville brûle, un empe­reur de rechange est accla­mé à l’hip­po­drome. Jus­ti­nien fait char­ger les navires. Pro­cope rap­porte alors une inter­ven­tion de Théo­do­ra au conseil : mieux vaut mou­rir empe­reur que vivre fugi­tif, et la pourpre fait un beau lin­ceul. Jus­ti­nien reste ; Béli­saire enferme la foule dans l’hip­po­drome et y mas­sacre, dit-on, trente mille personnes.

Le dis­cours est une recons­truc­tion lit­té­raire — la for­mule cir­cu­lait dans la rhé­to­rique grecque bien avant. Mais Pro­cope avait tout inté­rêt à ne pas prê­ter à Théo­do­ra le geste qui sauve le règne. S’il le lui prête, c’est pro­ba­ble­ment qu’on le lui prê­tait déjà.

La légis­la­tion. Elle est véri­fiable, elle, et elle est cohé­rente. Novelle 14, en 535 : répres­sion du proxé­né­tisme, avec une moti­va­tion expli­cite — les rabat­teurs achètent des filles pauvres à leurs parents dans les pro­vinces, les amènent à la capi­tale et les enferment par contrat. La loi annule les contrats, punit les proxé­nètes, libère les filles. D’autres textes dur­cissent la peine du viol, faci­litent le divorce à l’i­ni­tia­tive de l’é­pouse, pro­tègent la dot, per­mettent à une mère de recueillir l’hé­ri­tage de ses enfants.

Et il y a le couvent de la Méta­noia — la Repen­tance — que Théo­do­ra fait construire sur la rive asia­tique du Bos­phore pour y ins­tal­ler, selon Pro­cope lui-même dans les Édi­fices, cinq cents anciennes pros­ti­tuées ramas­sées dans les rues, dotées et logées aux frais de l’É­tat. Le même Pro­cope ajoute, dans l’His­toire secrète, que cer­taines s’y jetaient du haut des murs. Les deux choses peuvent être vraies. Une ins­ti­tu­tion de sau­ve­tage reste une ins­ti­tu­tion de contrainte, et le XIXe siècle euro­péen a rem­pli ses mai­sons de refuge exac­te­ment sur ce modèle.

La diplo­ma­tie paral­lèle. C’est le plus remar­quable. Jus­ti­nien tient à Chal­cé­doine et per­sé­cute mol­le­ment les mono­phy­sites ; Théo­do­ra les héberge. Lit­té­ra­le­ment : le palais de Hor­mis­das, sur la mer de Mar­ma­ra, abrite pen­dant des années une com­mu­nau­té d’exi­lés anti-chal­cé­do­niens, dont le patriarche dépo­sé Sévère d’An­tioche. Jean d’É­phèse, qui y a vécu, décrit une petite cité monas­tique ins­tal­lée dans une rési­dence impériale.

Vers 540, quand il s’a­git de conver­tir la Nubie, Théo­do­ra envoie sa propre mis­sion mono­phy­site avec ordre aux gou­ver­neurs de Thé­baïde de la faire pas­ser en pre­mier ; celle de Jus­ti­nien, chal­cé­do­nienne, arrive trop tard et trouve le ter­rain pris. Le royaume de Noba­tia devient mono­phy­site, et le restera.

On a long­temps expli­qué cela par une comé­die concer­tée : le couple jouait sur deux tableaux pour ne perdre ni l’É­gypte ni Rome. C’est pos­sible. Mais l’hy­po­thèse plus simple est qu’une impé­ra­trice dis­po­sait de moyens propres — argent, agents, navires, cor­res­pon­dance — et qu’elle les employait à sa poli­tique, qui n’é­tait pas exac­te­ment celle de son mari.

Théo­do­ra meurt en 548, pro­ba­ble­ment d’un can­cer. Jus­ti­nien règne encore dix-sept ans, ne se rema­rie pas, et glisse peu à peu vers des posi­tions doc­tri­nales qu’elle aurait approu­vées. Sur les mosaïques de San Vitale à Ravenne, ache­vées de son vivant, elle porte le calice et il porte la patène : ils font ensemble l’of­fer­toire, à éga­li­té de rang, sépa­rés par une abside. Le pro­gramme ico­no­gra­phique dit exac­te­ment ce que disait la loge de Sainte-Sophie. Deux places dis­tinctes, éga­le­ment hautes.


La soie, le pain, le lin

Il faut main­te­nant des­cendre, parce qu’une impé­ra­trice n’est qu’un cas par­ti­cu­lier, et qu’une his­toire du pou­voir fémi­nin qui ne parle que de pourpre ne parle que d’une dizaine de femmes par siècle sur plu­sieurs millions.

Sous Sainte-Sophie et sous le palais, il y avait une éco­no­mie, et dans cette éco­no­mie les femmes travaillaient.

Le docu­ment cen­tral est le Livre de l’É­parque, pro­mul­gué vers 912 sous Léon VI : un règle­ment des cor­po­ra­tions de Constan­ti­nople où l’É­tat sur­veille tout, tari­fie tout, cloi­sonne tout. La soie y occupe cinq métiers dis­tincts qu’il est inter­dit de cumu­ler — soie grège, apprê­tage, tis­sage et tein­ture, vête­ment, impor­ta­tion syrienne — de sorte qu’au­cun acteur pri­vé ne peut contrô­ler la filière. Un dis­po­si­tif anti-mono­pole qui aurait réjoui Brau­del, et qui explique la lon­gé­vi­té du mono­pole d’É­tat sur les soies de qualité.

Les femmes appa­raissent sur­tout dans le maillon le plus pénible et le moins rému­né­ré, l’ap­prê­tage : dévi­dage, car­dage, fila­ture. C’est un tra­vail de doigts, exé­cu­té à domi­cile ou dans de petits ate­liers, sou­vent sous contrat auprès d’un patron. Le règle­ment les men­tionne pour enca­drer ces contrats, ce qui est en soi un ren­sei­gne­ment : on ne légi­fère que sur ce qui existe.

Au-delà de la soie, la liste des métiers attes­tés est plus longue qu’on ne l’i­ma­gine. Tis­se­randes de lin et de laine, avant tout — la fabri­ca­tion tex­tile domes­tique reste, du IVe au XVe siècle, la grande indus­trie invi­sible de la Médi­ter­ra­née. Mais aus­si bou­lan­gères, cui­si­nières, auber­gistes, blan­chis­seuses, tenan­cières de bains, reven­deuses au mar­ché, sages-femmes, prê­teuses sur gages. Et méde­cins : les hôpi­taux byzan­tins emploient des iatrai­nai, et le typi­kon du Pan­to­cra­tor, en 1136, pré­voit expli­ci­te­ment une femme méde­cin pour le pavillon des femmes, avec son salaire annuel en sous d’or et en blé.

Laiou, en dépouillant les actes nota­riés de Constan­ti­nople entre le Xe et le XIVe siècle, a mon­tré que les femmes sont pré­sentes sur le mar­ché urbain comme ven­deuses, ache­teuses, prê­teuses, cau­tions — moins nom­breuses que les hommes, jamais absentes.

À la cam­pagne, la situa­tion est dif­fé­rente et plus dure. Le Nomos Geor­gi­kos, la loi rurale du VIIIe siècle, décrit un monde de petites exploi­ta­tions où le tra­vail est indi­vi­sé : on ne dis­tingue pas ce que fait l’homme de ce que fait la femme parce qu’il faut tout faire. Les prak­ti­ka, ces inven­taires fis­caux que les monas­tères ont conser­vés par mil­liers, notam­ment à l’A­thos, per­mettent d’en­trer dans les vil­lages : on y voit des veuves ins­crites comme chefs de feu, impo­sées comme telles, tenant leur part de terre et leur paire de bœufs. Le fisc byzan­tin, qui n’a­vait aucune opi­nion sur la condi­tion fémi­nine, enre­gis­trait sim­ple­ment le fait.

Un mot enfin sur ce que l’on ne voit pas. Il n’existe presque aucune source écrite par une pay­sanne byzan­tine, aucune par une fileuse de soie. Ce que nous avons d’elles, ce sont des lignes de comptes rédi­gées par des hommes pour pré­le­ver l’im­pôt. C’est peu. C’est aus­si, para­doxa­le­ment, plus fiable que les por­traits d’im­pé­ra­trices, parce qu’un registre fis­cal n’a aucune rai­son de men­tir sur ce genre de détail.


Irène l’A­thé­nienne, basileus

En 769, on amène à Constan­ti­nople une orphe­line d’A­thènes pour la marier au fils de l’empereur.

La pro­cé­dure est celle du choix impé­rial de fian­cée, dont on dis­cute encore la réa­li­té exacte — les his­to­riens y voient tan­tôt une ins­ti­tu­tion véri­table, tan­tôt un motif hagio­gra­phique pla­qué après coup. Ce qui est sûr, c’est le résul­tat : une jeune femme d’une famille pro­vin­ciale sans poids, sans clan, sans réseau mili­taire, entre au palais et devient impé­ra­trice. On l’a choi­sie pré­ci­sé­ment parce qu’elle n’ap­por­tait rien. C’é­tait l’idée.

Léon IV meurt en 780. Le fils, Constan­tin VI, a neuf ans. Irène est régente.

Elle est ico­no­doule dans un empire offi­ciel­le­ment ico­no­claste depuis un demi-siècle. Il lui faut sept ans pour ren­ver­ser la poli­tique reli­gieuse : une pre­mière ten­ta­tive de concile est dis­per­sée par la garde en 786, elle éloigne les régi­ments hos­tiles sous pré­texte de cam­pagne, et le concile se tient à Nicée en 787. Sep­tième concile œcu­mé­nique, le der­nier que recon­naissent ensemble Rome et Constan­ti­nople. Une femme l’a convo­qué, pré­si­dé de fait, et fait appliquer.

Puis vient l’af­faire du fils. Constan­tin VI gran­dit, prend le pou­voir en 790, le par­tage mal, se rend impo­pu­laire par un divorce et un rema­riage qui scan­da­lisent les milieux monas­tiques, échoue mili­tai­re­ment contre les Bul­gares. En 797, le par­ti de sa mère l’ar­rête. On le conduit dans la Por­phy­ra, la chambre de por­phyre du palais où nais­saient les enfants impé­riaux — où il était né lui-même — et on lui crève les yeux avec assez de bru­ta­li­té pour qu’il en meure peu après.

Il faut peser le geste sans ana­chro­nisme. L’a­veu­gle­ment est, dans le sys­tème byzan­tin, une alter­na­tive à l’exé­cu­tion : un aveugle ne peut pas régner, donc il n’a plus besoin d’être tué. C’est une tech­nique poli­tique stan­dard, appli­quée à des dizaines de princes. Ce qui est excep­tion­nel ici n’est pas la méthode, c’est le lien. Une mère éli­mine son fils, et le fait dans la pièce où elle l’a mis au monde. Les chro­ni­queurs, qui lui devaient pour­tant les icônes, ne s’en sont jamais remis.

Elle règne seule cinq ans. C’est la pre­mière fois qu’une femme gou­verne l’Em­pire romain en son nom propre, sans mari ni fils au-des­sus d’elle.

La chan­cel­le­rie a un pro­blème de voca­bu­laire, et sa manière de le résoudre est un des docu­ments les plus curieux de l’his­toire byzan­tine. Sur les mon­naies d’or, elle est basi­lis­sa — impé­ra­trice, fémi­nin. Mais dans plu­sieurs actes offi­ciels, elle se fait appe­ler basi­leus, au mas­cu­lin : « Irène, grand empe­reur et auto­crate des Romains ». Ce n’est pas une coquet­te­rie. C’est une posi­tion juri­dique : la fonc­tion est mas­cu­line, la titu­laire est une femme, et plu­tôt que de fémi­ni­ser la fonc­tion on mas­cu­li­nise la titu­laire. On mesure là, à un mot près, les limites du sys­tème — et le fait qu’il ait plié plu­tôt que rompu.

Sa poli­tique fis­cale mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est la vraie cause de sa chute. En 801, Irène sup­prime ou allège plu­sieurs impôts urbains de Constan­ti­nople et réduit les taxes doua­nières per­çues aux deux ver­rous des détroits, Aby­dos sur les Dar­da­nelles et Hié­ron à l’en­trée du Bos­phore. Le chro­ni­queur Théo­phane, ico­no­doule recon­nais­sant, y voit une œuvre de piété.

Du point de vue de l’É­tat, c’est une catas­trophe. Ces deux péages taxaient l’en­semble du tra­fic entre la mer Noire et la Médi­ter­ra­née — le blé, le pois­son salé, les esclaves, le bois, la cire. Y renon­cer, c’est ampu­ter la recette la plus sûre de l’Em­pire, celle qui ne dépend ni des récoltes ni des guerres mais sim­ple­ment de la géo­gra­phie. On ne tient pas une armée avec de la piété.

En octobre 802, le logo­thète du Tré­sor, un nom­mé Nicé­phore, la dépose. C’est le ministre des finances qui ren­verse l’im­pé­ra­trice, et il le fait sur un désac­cord bud­gé­taire. La pre­mière chose que fait Nicé­phore Ier une fois empe­reur est de réta­blir les taxes.

On l’exile d’a­bord à Prin­ki­po, la plus grande des îles des Princes, dans un couvent qu’elle avait elle-même fon­dé — élé­gance byzan­tine dont l’i­ro­nie n’a échap­pé à per­sonne — puis, jugée trop proche encore, à Les­bos. Théo­phane écrit qu’elle y filait la laine pour man­ger. Il faut pro­ba­ble­ment lire cette phrase comme un tableau édi­fiant plu­tôt que comme une obser­va­tion : la fileuse est l’emblème de l’hu­mi­li­té fémi­nine, et l’i­mage bou­clait trop bien pour qu’on y résiste.

Elle meurt le 9 août 803, moins d’un an après sa chute. On ramène son corps à Prin­ki­po. L’É­glise ortho­doxe la compte par­mi les saintes.

Reste, dans les chro­niques, une note étrange : en 802, des ambas­sades auraient cir­cu­lé en vue d’un mariage entre Irène et Char­le­magne, cou­ron­né empe­reur à Rome deux ans plus tôt. Théo­phane le rap­porte, per­sonne ne le confirme, et l’i­dée sent la recons­truc­tion rétros­pec­tive. Elle conti­nue pour­tant de fas­ci­ner, parce qu’elle des­sine une Médi­ter­ra­née qui n’a pas eu lieu — un empire unique refait par un mariage, la cas­sure de 800 refer­mée avant d’a­voir durci.


Zoé et Théo­do­ra, la légi­ti­mi­té par les femmes

En 843, une autre régente, une autre Théo­do­ra — veuve de l’empereur ico­no­claste Théo­phile, régente pour son fils Michel III — convoque le synode qui réta­blit défi­ni­ti­ve­ment les images ; l’É­glise ortho­doxe le com­mé­more encore le pre­mier dimanche de Carême, sous le nom de Triomphe de l’Orthodoxie.

Les deux res­tau­ra­tions du culte des images, en 787 et en 843, sont donc l’œuvre de deux femmes régnant au nom de fils mineurs. Judith Her­rin en a tiré un livre entier. L’ex­pli­ca­tion est poli­tique et non mys­tique : une régente a besoin d’une légi­ti­mi­té qui ne soit pas mili­taire, puisque l’ar­mée est le seul milieu qui lui reste abso­lu­ment fer­mé, et le par­ti monas­tique ico­no­doule lui offre exac­te­ment cela — une clien­tèle nom­breuse, urbaine, orga­ni­sée, hos­tile aux généraux.

Mais l’é­vé­ne­ment déci­sif pour notre affaire se pro­duit deux siècles plus tard, et c’est une émeute.

La dynas­tie macé­do­nienne, fon­dée en 867, règne depuis cent cin­quante ans. En 1028, Constan­tin VIII meurt sans fils. Il laisse deux filles vivantes : Zoé, une cin­quan­taine d’an­nées, et Théo­do­ra, un peu plus jeune. Toutes deux sont nées por­phy­ro­gé­nètes — dans la chambre de por­phyre — et ce mot, à ce moment pré­cis, cesse d’être un orne­ment pour deve­nir un titre de propriété.

On marie Zoé en catas­trophe à un haut fonc­tion­naire, Romain Argyre, qui devient empe­reur par elle. Il meurt dans son bain en 1034 ; le jour même, Zoé épouse un jeune Paphla­go­nien, Michel, qui devient Michel IV. Il meurt en 1041. Zoé adopte son neveu, qui devient Michel V.

Et Michel V com­met l’er­reur. En avril 1042, il fait ton­su­rer Zoé et l’exile à Prin­ki­po — encore l’île, encore le couvent.

La ville se sou­lève. Pas une fac­tion, pas une gar­ni­son : la ville. Michel Psel­los, qui y était, décrit des foules qui refluent des quar­tiers vers le palais, des femmes qu’il n’a­vait jamais vues sor­tir de chez elles mar­chant en tête, un empe­reur qui fait rame­ner Zoé en hâte et la montre au bal­con sans que cela suf­fise. On va cher­cher Théo­do­ra dans son monas­tère, on l’ins­talle à Sainte-Sophie, on la pro­clame. Michel V est aveuglé.

Il faut mesu­rer ce qui vient de se pas­ser. Le peuple de Constan­ti­nople s’est sou­le­vé, non pour un pro­gramme, non pour un pré­ten­dant mili­taire, mais pour deux femmes vieillis­santes, au motif qu’elles étaient nées dans la bonne chambre. La légi­ti­mi­té dynas­tique venait de démon­trer qu’elle pesait plus lourd que le pou­voir en exer­cice — et elle était, à cet ins­tant, entiè­re­ment féminine.

Pen­dant deux mois, en 1042, les deux sœurs règnent ensemble. Elles siègent côte à côte, les mon­naies les repré­sentent toutes deux, les actes portent les deux noms. Puis Zoé, qui ne sup­porte ni sa sœur ni le tra­vail de gou­ver­ner, se rema­rie une troi­sième fois avec Constan­tin IX Monomaque.

Psel­los a lais­sé d’elle un por­trait qu’il faut lire avec méfiance, car c’est un écri­vain avant d’être un témoin : le teint res­té clair, les mains tou­jours en mou­ve­ment, l’in­ca­pa­ci­té à tenir un compte, l’or dis­tri­bué par poi­gnées, et sur­tout les appar­te­ments pri­vés trans­for­més en ate­lier de par­fu­me­rie, bra­se­ros allu­més été comme hiver, ser­vantes occu­pées à broyer et dis­til­ler. On y a vu de la coquet­te­rie sénile. On peut y voir la seule pro­duc­tion qu’une femme pût diri­ger de ses mains, quand tout le reste — l’ar­mée, le fisc, la diplo­ma­tie — pas­sait obli­ga­toi­re­ment par des hommes.

Zoé meurt en 1050. Théo­do­ra reprend le pou­voir seule en 1055, à plus de soixante-dix ans, gou­verne dix-huit mois avec une fer­me­té que les chro­ni­queurs lui reprochent en des termes qu’ils n’emploient jamais pour un homme, et meurt en août 1056 sans héritier.

La dynas­tie macé­do­nienne s’é­teint dans un lit de vieille femme. Vingt-cinq ans de désordre suivent, jus­qu’à ce qu’un clan mili­taire prenne le pou­voir et invente une autre manière de gou­ver­ner — dans laquelle, pré­ci­sé­ment, les femmes vont trou­ver une place nouvelle.


Le chry­so­bulle de 1081

Alexis Com­nène s’empare du trône en avril 1081. En août, il doit par­tir com­battre les Nor­mands de Robert Guis­card, qui viennent de débar­quer en Épire. Avant de s’embarquer, il fait rédi­ger un acte scel­lé d’or — un chry­so­bulle — qui confie l’in­té­gra­li­té du gou­ver­ne­ment civil à sa mère, Anne Dalassène.

Sa fille, Anne Com­nène, en cite les termes dans l’Alexiade, et l’in­sis­tance du texte est frap­pante : tout ce que déci­de­ra l’im­pé­ra­trice-mère aura force de loi ; ses ordres écrits vau­dront ordres impé­riaux ; nul ne pour­ra lui deman­der de comptes, ni de son vivant ni après. Ce n’est pas une régence pro­vi­soire, c’est une délé­ga­tion géné­rale et irré­vo­cable de la sou­ve­rai­ne­té administrative.

Elle exer­ce­ra ce pou­voir une ving­taine d’an­nées, presque sans inter­rup­tion, pen­dant qu’A­lexis fait la guerre en Épire, en Thrace, en Ana­to­lie. Elle nomme, révoque, arbitre, encaisse, pré­side le tri­bu­nal. Anne Com­nène, qui l’ad­mi­rait, la décrit réglant la jour­née du palais comme une hor­loge et expul­sant la fri­vo­li­té des appar­te­ments — por­trait d’une abbesse laïque régnant sur un couvent qui se trouve être l’Empire.

Ce n’est pas une ano­ma­lie mais l’ex­pres­sion d’un sys­tème. Les Com­nènes ont rem­pla­cé la vieille bureau­cra­tie civile par un gou­ver­ne­ment de clan : les grandes charges vont aux frères, aux gendres, aux cou­sins ; on invente des titres pour clas­ser les degrés de paren­té — sébas­to­cra­tor, pan­hy­per­sé­baste, césa­ris­sa, sébas­to­cra­to­ris­sa — et l’or­ga­ni­gramme de l’É­tat devient un arbre généalogique.

Or, dans un gou­ver­ne­ment de paren­té, les femmes sont des nœuds. Elles sont ce par quoi une famille s’a­grège à une autre ; elles apportent des terres et des clients ; elles gardent des rela­tions avec leur lignage d’o­ri­gine et deviennent des canaux per­ma­nents entre deux mai­sons. Le mariage cesse d’être une affaire pri­vée pour deve­nir l’ins­tru­ment prin­ci­pal de la poli­tique inté­rieure — et celles qui le concluent, le négo­cient et le rompent acquièrent méca­ni­que­ment du poids.

C’est un des para­doxes de cette his­toire, et il vaut d’être for­mu­lé net­te­ment : le pou­voir fémi­nin ne pro­gresse pas quand l’É­tat se moder­nise, il pro­gresse quand l’É­tat se per­son­na­lise. Chaque fois que Byzance se replie sur la famille — après 1081, après 1261 — les femmes remontent. Chaque fois qu’elle se dote d’une admi­nis­tra­tion forte, elles redes­cendent. Rien de ce qu’elles gagnent n’est acquis par le droit public ; tout est gagné par le droit privé.


Les typi­ka, ou l’ab­besse comme chef d’entreprise

Il faut cher­cher un peu, dans le quar­tier de Fatih, pour trou­ver Fena­ri İsa Camii. La mos­quée est prise entre une ave­nue à quatre voies et des immeubles des années soixante-dix ; on la manque faci­le­ment. C’est en réa­li­té deux églises acco­lées, en brique et pierre alter­nées, avec cette maçon­ne­rie byzan­tine tar­dive qui joue des lits colo­rés comme d’une trame textile.

L’é­glise nord date de 907. L’é­glise sud, ajou­tée à la fin du XIIIe siècle, avec sa gale­rie qui contourne l’en­semble par l’ouest et par le sud, est l’œuvre d’une femme : Théo­do­ra Paléo­logue, veuve de Michel VIII, celui qui avait repris Constan­ti­nople aux Latins en 1261.

Elle a lais­sé son règle­ment de fon­da­tion — son typi­kon — et ce docu­ment est l’une des sources les plus concrètes que nous ayons sur la manière dont une ins­ti­tu­tion fémi­nine byzan­tine fonc­tion­nait réel­le­ment. Il faut le lire comme on lit un bilan d’entreprise.

Effec­tif : cin­quante moniales exac­te­ment. Répar­ti­tion : trente affec­tées à l’of­fice litur­gique, vingt aux tâches domes­tiques. Immo­bi­li­sa­tions : les deux églises, les bâti­ments conven­tuels, et un hôpi­tal de douze lits construit à côté, réser­vé aux femmes du dehors, avec un per­son­nel médi­cal sala­rié. Actif fon­cier : des pro­prié­tés en Asie Mineure, en Thrace, et dans Constan­ti­nople même, dont les reve­nus assurent le fonc­tion­ne­ment. Gou­ver­nance : l’hi­gou­mène est élue par la com­mu­nau­té ; le monas­tère est décla­ré indé­pen­dant, c’est-à-dire sous­trait à la tutelle épis­co­pale ; la pro­tec­tion impé­riale est confiée nom­mé­ment au fils de la fon­da­trice, Andro­nic II, et à ses successeurs.

Un couvent byzan­tin de cette caté­go­rie est donc simul­ta­né­ment : une pro­prié­taire fon­cière impor­tante, un employeur qui recrute des méde­cins et des régis­seurs, un éta­blis­se­ment hos­pi­ta­lier, une mai­son de retraite pour les femmes de la famille impé­riale, et un mau­so­lée. L’é­glise Saint-Jean-Bap­tiste que Théo­do­ra ajoute au sud est expli­ci­te­ment des­ti­née aux sépul­tures des Paléo­logues. Elle y sera enter­rée, ain­si que son fils l’empereur Andro­nic II, plu­sieurs prin­cesses, et jus­qu’à une fian­cée russe de Jean VIII morte en 1417.

Le typi­kon de Théo­do­ra n’est pas iso­lé. Un siècle et demi plus tôt, Irène Dou­kas, femme d’A­lexis Ier, avait rédi­gé pour son propre monas­tère — la Théo­to­kos Kécha­ri­tô­mé­nè, « com­blée de grâce » — un règle­ment bien plus long, conser­vé inté­gra­le­ment, et qui dit autant par ses contra­dic­tions que par ses règles.

La Kécha­ri­tô­mé­nè était le ver­sant fémi­nin d’un double monas­tère, ados­sé à un éta­blis­se­ment mas­cu­lin dédié au Christ Phi­lan­thrope, dans le dixième quar­tier de la ville, entre l’a­que­duc de Valens et le palais des Bla­chernes. Rien n’en sub­siste : les Latins l’ont pro­ba­ble­ment détruite après 1204.

Le texte pres­crit une clô­ture stricte — l’aba­ton, inter­dic­tion abso­lue à tout homme de fran­chir la porte. Puis il pré­voit les excep­tions, et les excep­tions sont l’es­sen­tiel : le monas­tère pos­sède des domaines, ces domaines exigent des admi­nis­tra­teurs, et ces admi­nis­tra­teurs sont des laïcs, donc des hommes, qui rendent compte à l’hi­gou­mène. Une ins­ti­tu­tion murée contre les hommes en emploie pour gérer sa for­tune. La fon­da­trice sti­pule par ailleurs, pour elle-même et ses des­cen­dantes, un jeu de pri­vi­lèges : ses petites-filles seront admises de droit, avec appar­te­ments sépa­rés, table meilleure et ser­vantes personnelles.

On peut sou­rire de ce mélange de règle et de passe-droits. Il vaut mieux y voir ce qu’il est : un contrat entre une dynas­tie et une ins­ti­tu­tion. La dynas­tie donne des terres et une pro­tec­tion ; l’ins­ti­tu­tion garan­tit en échange le loge­ment des femmes deve­nues encom­brantes, les prières per­pé­tuelles, et une tombe.

Car c’est là la fonc­tion sociale déci­sive du couvent byzan­tin, et elle est par­fai­te­ment ration­nelle. Que faire d’une veuve impé­riale de qua­rante ans qui ne doit sur­tout pas se rema­rier, parce que son rema­riage trans­met­trait un droit sur l’Em­pire à une autre famille ? On la fait moniale. Que faire d’une prin­cesse dont l’al­liance a ces­sé d’être utile ? Moniale. Que faire d’une impé­ra­trice dépo­sée qu’on ne veut pas tuer ? Moniale.

Le voile est à la fois une retraite et une neu­tra­li­sa­tion, et les mêmes murs servent aux deux usages : Irène l’A­thé­nienne finit dans un couvent qu’elle avait fon­dé, Zoé est ton­su­rée de force en 1042, Théo­do­ra est arra­chée à son monas­tère par une émeute puis y retourne. Les îles de la Mar­ma­ra, avec leurs pins et leurs petits monas­tères, ont ser­vi de salle d’at­tente à cette pro­cé­dure pen­dant huit siècles.

Mais un couvent n’est pas seule­ment une pri­son douce. Une higou­mène de la Kécha­ri­tô­mé­nè ou de Lips gère un patri­moine, engage du per­son­nel, plaide devant les tri­bu­naux, négo­cie avec le fisc, accueille des malades. C’est la seule posi­tion dans toute la socié­té byzan­tine où une femme exerce une auto­ri­té directe, per­ma­nente et légale sur d’autres per­sonnes, y com­pris sur des hommes sala­riés. Elle n’est pas nom­mée par un homme : elle est élue par ses semblables.

Rap­por­té à l’é­chelle de la longue durée, c’est peut-être le fait le plus impor­tant de tout ce dos­sier. Les impé­ra­trices durent une géné­ra­tion. Les cou­vents durent des siècles, et se trans­mettent entre femmes.


Anne Com­nène à la Kécharitôménè

Anne Com­nène naît en 1083 dans la chambre de por­phyre. On la fiance à un jeune Dou­kas dont l’as­cen­dance impé­riale devait, si tout allait bien, faire d’elle une impé­ra­trice. Le fian­cé meurt. Son frère Jean naît. En 1118, à la mort d’A­lexis, c’est Jean qui prend le trône.

Il y a ensuite une conspi­ra­tion, ou l’ombre d’une : Anne et sa mère auraient ten­té d’é­car­ter Jean au pro­fit du mari d’Anne, Nicé­phore Bryenne, qui n’au­rait pas vou­lu s’y prê­ter. L’af­faire est mal docu­men­tée et sent la recons­truc­tion. Ce qui est sûr, c’est qu’Anne dis­pa­raît de la vie publique et se retire à la Kécha­ri­tô­mé­nè — le monas­tère de sa mère.

Elle y pas­se­ra une tren­taine d’an­nées. Elle y anime un cercle de savants qui com­mente Aris­tote — l’un d’eux, Michel d’É­phèse, dit tra­vailler à la demande d’une prin­cesse, ce qui a valu à Anne d’être cré­di­tée d’une relance des études aris­to­té­li­ciennes. Et, autour de 1150, âgée de près de soixante-dix ans, elle écrit l’Alexiade : quinze livres sur le règne de son père.

C’est la seule his­toire d’am­pleur écrite par une femme dans tout le Moyen Âge grec. Le grec en est déli­bé­ré­ment archaï­sant, cal­qué sur Thu­cy­dide, dif­fi­cile ; l’au­teur y déploie une culture de rhé­to­rique, de méde­cine, de géo­gra­phie mili­taire, et connaît le voca­bu­laire tech­nique des sièges et des flottes.

C’est aus­si un texte qui ment, ou plu­tôt qui plaide. Alexis y est irré­pro­chable ; les Croi­sés y sont des bar­bares avides — le por­trait de Bohé­mond de Tarente est un mor­ceau d’an­tho­lo­gie de fas­ci­na­tion hos­tile ; les rivaux y sont ridi­cules. Et le pro­logue s’ouvre sur une plainte, celle d’une femme qui a tout per­du et qui écrit pour cette raison.

Cer­tains ont vou­lu lui reti­rer son livre, en attri­buant les par­ties mili­taires aux notes de son mari. L’ar­gu­ment n’a guère convain­cu, et il repose au fond sur une pré­misse simple : l’i­dée qu’une femme byzan­tine ne pou­vait pas savoir com­ment on prend une ville. Or elle avait vu son père par­tir en cam­pagne pen­dant trente-sept ans, elle avait lu les rap­ports, elle avait enten­du les géné­raux dîner à la table impé­riale. Elle savait pro­ba­ble­ment mieux que la plu­part des hommes qui écri­vaient alors.

Il y a une page, dans le der­nier livre, où elle décrit l’a­go­nie d’A­lexis : les méde­cins qui se contre­disent, le pouls qu’elle prend elle-même, la res­pi­ra­tion qu’elle compte, le diag­nos­tic qu’elle pose. Elle a lu Galien. C’est le seul moment du livre où l’au­to­ri­té de l’au­teur n’est pas emprun­tée à son père.


Les femmes du dehors : actrices, cour­ti­sanes, Kassia

Il reste la troi­sième caté­go­rie du titre, et c’est celle sur laquelle nous savons le moins, pour une rai­son simple : les pros­ti­tuées byzan­tines n’ont pas lais­sé d’ar­chives, et les hommes qui parlent d’elles le font en deux registres seule­ment, la loi et l’édification.

Le droit crée d’a­bord une caté­go­rie : les sce­ni­cae, les femmes de scène. Actrices, dan­seuses, musi­ciennes de cirque, elles sont juri­di­que­ment infâmes, ne peuvent épou­ser un homme de rang, ne peuvent héri­ter nor­ma­le­ment, ne peuvent témoi­gner. La fron­tière avec la pros­ti­tu­tion n’est pas tra­cée, parce que per­sonne ne cher­chait à la tracer.

Il y a ensuite une réa­li­té éco­no­mique qu’on situe mal. Constan­ti­nople est un port de plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’ha­bi­tants, avec une gar­ni­son, une marine, un flux per­ma­nent de mar­chands et de pèle­rins ; les quar­tiers bas, vers le Neo­rion, concen­traient les tavernes, et les lois de Jus­ti­nien men­tionnent le raco­lage aux abords des églises. Les prix, les cir­cuits, les pro­prié­taires des mai­sons : rien.

Et il y a enfin la lit­té­ra­ture, qui a inven­té un per­son­nage : la cour­ti­sane repen­tie. Péla­gie d’An­tioche, dan­seuse conver­tie deve­nue ermite à Jéru­sa­lem sous un habit d’homme ; Marie l’É­gyp­tienne, pros­ti­tuée d’A­lexan­drie qui paie de son corps son pas­sage vers la Terre sainte, puis passe qua­rante-sept ans au désert. Immenses suc­cès popu­laires, tra­duits dans toutes les langues du bassin.

Il faut se méfier de leur ten­dresse appa­rente. Le récit de conver­sion sauve une femme à condi­tion qu’elle cesse d’être une femme : le désert, le jeûne, l’ha­bit mas­cu­lin, l’ef­fa­ce­ment du corps. Il ne dit rien de celles qui n’ont pas quit­té la ville. La Méta­noia de Théo­do­ra obéit à la même logique — cinq cents corps reti­rés de la cir­cu­la­tion, finan­cés par le tré­sor, mora­le­ment présentables.

Une seule voix nous par­vient de ce côté-là du monde, et elle vient d’une femme qui a pré­ci­sé­ment refu­sé le rôle.

Kas­sia naît vers 805 dans une famille aisée de Constan­ti­nople. La légende — car c’en est une, rap­por­tée tar­di­ve­ment — la fait figu­rer au choix de fian­cée de l’empereur Théo­phile. Il s’ap­proche d’elle, lui dit que c’est par une femme que sont venus les maux ; elle répond que c’est aus­si par une femme que sont venus les biens ; il se détourne et donne la pomme d’or à une autre. L’a­nec­dote est trop bien faite pour être vraie, et trop juste pour être écar­tée : elle raconte exac­te­ment ce qu’il en coû­tait d’a­voir de la repartie.

Ce qui est docu­men­té, c’est la suite. Kas­sia fonde un monas­tère vers 843 dans le quar­tier occi­den­tal de la ville et le dirige. Elle prend par­ti pour les icônes contre l’empereur, ce qui lui vaut, dit-on, le fouet. Elle écrit des épi­grammes brèves et sèches, dont quelques-unes sur la bêtise, qu’elle jugeait pire que le vice. Et elle com­pose des hymnes.

Une tren­taine d’entre eux sont entrés dans les livres litur­giques de l’É­glise ortho­doxe et y sont res­tés. Le plus célèbre est le tro­paire du Mer­cre­di saint, dit hymne de Kas­sia­ni : la péche­resse qui apporte le par­fum, qui pleure sur les pieds du Christ, et qui parle à la pre­mière per­sonne. On le chante encore chaque année, dans toutes les églises ortho­doxes du monde, sur une mélo­die consi­dé­rée comme la sienne.

C’est la seule com­po­si­trice du Moyen Âge dont la musique soit encore exé­cu­tée aujourd’­hui par tra­di­tion inin­ter­rom­pue. Et son texte le plus fameux est un mono­logue de pros­ti­tuée écrit par une abbesse — ce qui referme assez exac­te­ment le tri­angle de ce chapitre.


Mis­tra, Thes­sa­lo­nique, Ježevo

À Mis­tra, au-des­sus de la plaine de Sparte, la pente est si raide que les églises s’ac­crochent les unes au-des­sus des autres. En bas la Métro­pole, plus haut le Bron­to­chion, tout au fond la Pan­ta­nas­sa, où quelques moniales vivent encore et vous offrent un lou­koum et un verre d’eau fraîche. Ce fut au XVe siècle le centre intel­lec­tuel le plus vivant du monde grec, et sa cour comp­tait des femmes venues de loin.

En 1421, on marie le des­pote Théo­dore II Paléo­logue à une Ita­lienne, Cléope Mala­tes­ta, de la mai­son de Rimi­ni. Elle tra­verse l’A­dria­tique, monte à Mis­tra, se conver­tit à l’or­tho­doxie — ce qui pro­voque un inci­dent avec Rome — et meurt douze ans plus tard. Gémiste Plé­thon, celui qui ira à Flo­rence en 1439 y ral­lu­mer le pla­to­nisme, écrit son orai­son funèbre ; Bes­sa­rion aus­si. Une prin­cesse de Romagne enter­rée dans le Pélo­pon­nèse et pleu­rée en grec attique : c’est la Médi­ter­ra­née du XVe siècle en une phrase.

Cent vingt ans plus tôt, à Thes­sa­lo­nique, une autre étran­gère avait fait mieux qu’être pleu­rée. Yolande de Mont­fer­rat, mariée en 1284 à Andro­nic II sous le nom d’I­rène, vou­lut que l’Em­pire fût par­ta­gé entre ses fils en apa­nages, à la manière occi­den­tale. Andro­nic refu­sa : la sou­ve­rai­ne­té romaine ne se divise pas. Elle quit­ta la capi­tale, s’ins­tal­la à Thes­sa­lo­nique et y tint jus­qu’à sa mort, en 1317, une cour paral­lèle avec son tré­sor propre, d’où elle mariait ses enfants aux dynas­ties bal­ka­niques et finan­çait ce qu’elle vou­lait. Une impé­ra­trice en séces­sion, vivant de sa dot.

Et il y a enfin le cas qui clôt vrai­ment l’af­faire, parce qu’il sur­vit à l’Empire.

Mara Bran­ko­vić est la fille du des­pote de Ser­bie. En 1435 on l’en­voie au harem du sul­tan Mou­rad II — mariage poli­tique, comme les Byzan­tins en pra­ti­quaient depuis tou­jours, sauf que le par­te­naire a chan­gé de reli­gion. Elle ne se conver­tit pas. Mou­rad meurt en 1451 ; son fils Meh­med, celui qui pren­dra Constan­ti­nople deux ans plus tard, traite sa belle-mère chré­tienne avec une défé­rence constante et lui donne des terres près de Ser­rès, à Ježevo.

De là, plus de trente ans durant, Mara devient l’in­ter­mé­diaire obli­gée entre la Porte et le monde ortho­doxe : les ambas­sa­deurs véni­tiens et ragu­séens passent par elle, elle inter­vient dans la dési­gna­tion des patriarches, elle pro­tège les monas­tères de l’A­thos — Chi­lan­dar et Saint-Paul, dont elle est la bien­fai­trice prin­ci­pale. Elle meurt en 1487, trente-quatre ans après la fin de Byzance.

Elle n’a jamais por­té de cou­ronne. Elle avait une dot, des terres, un lignage, un réseau monas­tique et une posi­tion d’in­ter­mé­diaire — soit exac­te­ment la boîte à outils byzan­tine, remon­tée à l’i­den­tique dans un empire otto­man qui, ayant héri­té de la géo­gra­phie, héri­tait aus­si des mécanismes.

C’est le point brau­de­lien de toute cette his­toire. Les régimes tombent en un après-midi. Les manières d’exer­cer le pou­voir mettent des siècles à s’u­ser, et sou­vent elles ne s’usent pas : elles changent de langue.


L’hé­ri­tage

Il ne reste presque rien de maté­riel. La Kécha­ri­tô­mé­nè a dis­pa­ru sans trace au sol ; on la situe approxi­ma­ti­ve­ment entre l’a­que­duc et les Bla­chernes, dans un quar­tier de ruelles en pente et de garages. La Méta­noia n’est plus qu’une ligne dans Pro­cope. Le Grand Palais, avec sa chambre de por­phyre, est sous les hôtels de Sultanahmet.

Reste Fena­ri İsa Camii, où l’on entre en ôtant ses chaus­sures, et où une moquette verte couvre le sol sous lequel dorment les Paléo­logues. Reste, à Sainte-Sophie, le disque vert de la loge, que des mil­liers de pieds polissent chaque jour sans savoir. Reste, dans la gale­rie sud, le pan­neau de mosaïque où Zoé et Constan­tin IX encadrent le Christ, avec ses visages refaits et son ins­crip­tion regra­vée : on a chan­gé les têtes, on n’a pas chan­gé le sien.

Et res­tent les textes, qui sont la part la plus solide. Les typi­ka de la Kécha­ri­tô­mé­nè et de Lips existent encore, tra­duits, lisibles en entier : le nombre de moniales, le menu du carême, le salaire du méde­cin, le nom des vil­lages qui payaient. Ce ne sont pas des docu­ments héroïques, ce sont des docu­ments d’exploitation.

On raconte volon­tiers l’his­toire des femmes de Byzance comme une suite de coups de théâtre : la dan­seuse deve­nue impé­ra­trice, la mère qui aveugle son fils, la vieille dame rame­née au trône par l’é­meute. Ces scènes ont eu lieu et elles sont mémo­rables. Mais elles sont l’écume.

Des­sous, il y a une couche plus lente : des femmes qui pos­sé­daient, qui prê­taient, qui géraient, qui embau­chaient, qui filaient de la soie pour un salaire, qui tenaient un livre de comptes de monas­tère, qui ins­cri­vaient leur nom en tête d’un acte parce que la terre venait de leur mère. Cela n’a pro­duit aucune révo­lu­tion et n’a été reven­di­qué par per­sonne. Cela a duré mille cent ans, puis a conti­nué sous un autre empire, dans une autre langue, avec les mêmes outils.

Sur le fer­ry qui revient de Büyü­ka­da au cré­pus­cule, quand les îles s’é­teignent une à une der­rière le sillage, on pense à Irène débar­quant ici avec sa garde, puis rem­bar­quant pour Les­bos ; à Zoé ton­su­rée qu’on ramène en hâte parce que la ville hurle son nom. Et puis on pense à toutes celles dont on ne sau­ra jamais le nom, qui filaient de la soie dans les ruelles der­rière le port, et sans le tra­vail des­quelles il n’y aurait eu ni pourpre, ni cou­vents, ni mosaïques à regraver.


Notes sur les sources

Pro­cope. L’His­toire secrète est le prin­ci­pal réser­voir d’a­nec­dotes sur Théo­do­ra, et le plus dou­teux. Elle a été écrite par un homme dont les deux autres ouvrages disent l’in­verse, dans un contexte de ran­cune séna­to­riale. Les faits ins­ti­tu­tion­nels (légis­la­tion, fon­da­tions, pro­tec­tion des mono­phy­sites) sont recou­pés par d’autres sources — Jean d’É­phèse, les Novelles elles-mêmes — et peuvent être tenus pour acquis. Les faits pri­vés ne peuvent pas.

Le dis­cours de Nika. La phrase sur la pourpre comme lin­ceul est rap­por­tée par Pro­cope dans les Guerres, mais la for­mule cir­cu­lait dans la tra­di­tion rhé­to­rique grecque bien avant. Il faut la lire comme une com­po­si­tion, non comme une transcription.

Le chiffre de trente mille morts à l’hip­po­drome en 532 est celui des chro­ni­queurs ; les éva­lua­tions modernes varient beau­coup et il est pro­ba­ble­ment gonflé.

Les cinq cents pen­sion­naires de la Méta­noia viennent des Édi­fices, texte pané­gy­rique. Le chiffre est peut-être arron­di vers le haut ; l’exis­tence de la fon­da­tion ne l’est pas.

Le titre de « basi­leus » por­té par Irène. Ses mon­naies d’or portent basi­lis­sa. La forme mas­cu­line appa­raît dans des actes de chan­cel­le­rie. Le contraste est réel, mais la por­tée qu’on lui donne varie selon les his­to­riens : cer­tains y voient une reven­di­ca­tion déli­bé­rée, d’autres une simple com­mo­di­té de formulaire.

L’exil et la fin d’I­rène. Théo­phane le Confes­seur est notre source prin­ci­pale, et il est dou­ble­ment enga­gé : ico­no­doule, donc recon­nais­sant, et mora­liste, donc por­té aux tableaux édi­fiants. L’i­mage de l’im­pé­ra­trice filant la laine à Les­bos appar­tient à ce registre.

Le pro­jet de mariage entre Irène et Char­le­magne (802) repose sur un pas­sage iso­lé de Théo­phane et n’est confir­mé par aucune source occi­den­tale contem­po­raine. À trai­ter comme incertain.

Le « choix de fian­cée » impé­rial, qui aurait conduit Irène puis d’autres au palais, est une ins­ti­tu­tion contes­tée : plu­sieurs his­to­riens y voient un motif hagio­gra­phique répé­té plu­tôt qu’une pro­cé­dure réelle.

L’é­pi­sode de Kas­sia et Théo­phile n’ap­pa­raît que dans des chro­niques net­te­ment pos­té­rieures. C’est une légende. En revanche, la fon­da­tion de son monas­tère, sa posi­tion ico­no­doule et son œuvre hym­no­gra­phique sont attes­tées, et l’at­tri­bu­tion de l’hymne du Mer­cre­di saint est accep­tée par la tra­di­tion litur­gique comme par la plu­part des musicologues.

Le por­trait de Zoé par Psel­los (ate­lier de par­fums, pro­di­ga­li­té, inca­pa­ci­té comp­table) est une construc­tion lit­té­raire d’un auteur qui écrit après coup pour un public de cour. Les faits publics — mariages, émeute de 1042, règne conjoint des deux sœurs — sont soli­de­ment éta­blis par ailleurs, notam­ment par les monnaies.

La mosaïque de Zoé à Sainte-Sophie a été retou­chée : têtes dépo­sées et refaites, ins­crip­tion modi­fiée. L’ex­pli­ca­tion tra­di­tion­nelle (les trois maris suc­ces­sifs) est plau­sible mais dis­cu­tée ; cer­tains rat­tachent la reprise à la dam­na­tion de mémoire de Michel V.

Le chry­so­bulle de 1081 ne nous est connu que par la cita­tion qu’en donne Anne Com­nène, par­tie pre­nante. Le fait de la délé­ga­tion n’est pas contes­té ; l’am­pleur exacte des termes, un peu.

L’Alexiade. L’hy­po­thèse d’une rédac­tion par­tiel­le­ment due à Nicé­phore Bryenne, avan­cée dans les années 1990, n’est aujourd’­hui sui­vie que par une mino­ri­té d’his­to­riens. Le récit de la conspi­ra­tion de 1118 est en revanche fra­gile : il repose lar­ge­ment sur des sources hos­tiles à Anne.

Le typi­kon de Lips est daté entre 1294 et 1301 ; la data­tion pré­cise fait l’ob­jet d’une dis­cus­sion. Les chiffres cités (cin­quante moniales, trente à l’of­fice et vingt aux tâches domes­tiques, hôpi­tal de douze lits) pro­viennent du texte lui-même.

Mara Bran­ko­vić. Son rôle diplo­ma­tique et sa pro­tec­tion de l’A­thos sont bien docu­men­tés par les archives serbes, otto­manes et atho­nites. Le détail des reliques léguées à Saint-Paul relève en par­tie de la tra­di­tion monastique.

Pour aller plus loin, les typi­ka byzan­tins — dont ceux de la Kécha­ri­tô­mé­nè et de Lips — sont tra­duits inté­gra­le­ment dans les Byzan­tine Monas­tic Foun­da­tion Docu­ments de Dum­bar­ton Oaks, en accès libre. Les tra­vaux d’An­ge­li­ki Laiou sur les femmes, la famille et l’é­co­no­mie res­tent la base indis­pen­sable ; ceux de Judith Her­rin, plus nar­ra­tifs, sont la meilleure porte d’entrée.

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Gizeh, port fluvial

Gizeh, port fluvial

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Le bas­sin de Khou­fou, le jour­nal de Merer, et la mémoire de l’eau

Gizeh, port fluvial

Le bas­sin de Khou­fou, le jour­nal de Merer, et la mémoire de l’eau


Cette pho­to­gra­phie qu’on regarde mal

Le tirage albu­mi­né d’An­to­nio Bea­to montre une eau immo­bile, des pal­miers doubles — ceux du rivage et ceux du reflet —, et au fond, à peine des­si­née dans la brume argen­tique, la masse tri­an­gu­laire d’une pyra­mide. La légende dit : crue du Nil. Elle dit aus­si : offert au roi George V. Deux mondes tiennent dans cette phrase, celui d’un fleuve qui déborde depuis huit mille ans et celui d’un sou­ve­rain euro­péen à qui l’on fait cadeau d’une image.

Ce qui frappe d’a­bord, c’est l’eau. Nous avons tous en tête un Gizeh de sable, une plate-forme cal­caire posée au bord d’un désert, des dro­ma­daires et des cars de tou­risme, une fron­tière nette entre la ville verte et la pierre jaune. La pho­to­gra­phie dit autre chose. Elle dit qu’à cer­taines sai­sons, jus­qu’à une date très récente, on pou­vait voir la pyra­mide se reflé­ter dans une nappe d’eau. Elle dit que le désert de Gizeh est une conven­tion moderne.

Il faut être pré­cis, cepen­dant : ce que Bea­to pho­to­gra­phie n’est pas le lit du Nil. C’est la nappe d’i­non­da­tion, cette pel­li­cule d’eau limo­neuse qui recou­vrait la plaine pen­dant six à huit semaines et trans­for­mait les champs en lagune. Le fleuve lui-même cou­lait plus à l’est. Le reflet est réel, la proxi­mi­té est une illu­sion d’op­tique — et pour­tant l’illu­sion dit une véri­té plus ancienne que la photographie.

Car quatre mille cinq cents ans plus tôt, l’eau n’é­tait pas seule­ment là par acci­dent sai­son­nier. Elle était là par ingé­nie­rie. Il y avait, au pied du pla­teau, un bas­sin. Il y avait des quais, des rampes, une capi­tai­ne­rie, des entre­pôts, une comp­ta­bi­li­té. Gizeh n’é­tait pas un chan­tier au bord du désert : c’é­tait un port, l’un des plus actifs du monde de son temps, et le pla­teau n’en était que l’ar­rière-pays vertical.

Ce que fait une crue

Le méca­nisme est simple et il est afri­cain. Chaque été, la mous­son s’a­bat sur les hauts pla­teaux d’É­thio­pie. Le Nil Bleu et l’At­ba­ra, gon­flés d’une eau char­gée de basalte décom­po­sé, rejoignent le Nil Blanc et poussent vers le nord une onde de crue qui met six à huit semaines à tra­ver­ser la Nubie et l’É­gypte. À Assouan, la mon­tée com­mence en juin. Au Caire, elle atteint son maxi­mum vers la fin de sep­tembre. Le fleuve monte de plu­sieurs mètres — sept, dit-on volon­tiers, le chiffre varie selon les sta­tions et les siècles — et déborde de son lit sur une plaine qu’il a lui-même fabri­quée, allu­vion après alluvion.

Pen­dant cette période, l’É­gypte cesse d’être un pays. Elle devient un archi­pel. Héro­dote, qui a vu cela de ses yeux au Ve siècle avant notre ère, note que les villes émergent seules au-des­sus de l’eau et qu’elles res­semblent alors, plus qu’à toute autre chose, aux îles de la mer Égée. La com­pa­rai­son n’est pas déco­ra­tive. Elle est le pre­mier docu­ment dans lequel un Grec com­prend que le Nil en crue pro­duit une géo­gra­phie médi­ter­ra­néenne : des points hauts, des che­naux, du cabo­tage. Il ajoute que les bateaux, en cette sai­son, ne suivent plus les bras du fleuve mais coupent droit à tra­vers la plaine, et que le tra­jet de Nau­cra­tis à Mem­phis passe alors au pied même des pyra­mides.

Rete­nons cette phrase. Elle a été lue pen­dant des siècles comme une exa­gé­ra­tion d’au­teur. Elle décrit exac­te­ment ce que l’ar­chéo­lo­gie des vingt der­nières années a fini par établir.

La crue n’est pas seule­ment un phé­no­mène agri­cole. C’est un régime de trans­port. Une pierre de deux tonnes et demie qu’il fau­drait cent hommes pour traî­ner sur un kilo­mètre de sable se déplace, sur l’eau, avec une équipe de vingt. Le fleuve annule le poids. Et pen­dant quelques semaines par an, il l’an­nule jus­qu’au pied des col­lines, là où il n’y a d’or­di­naire que du gra­vier sec.

Toute la logis­tique de l’An­cien Empire tient dans ce déca­lage sai­son­nier. On construit quand l’eau monte.

Le jour­nal de Merer

En mars 2013, sur la côte de la mer Rouge, à cent vingt kilo­mètres au sud de Suez, une mis­sion fran­co-égyp­tienne diri­gée par Pierre Tal­let et Gre­go­ry Marouard dégage l’en­trée d’une gale­rie taillée dans le cal­caire. Le site s’ap­pelle Oua­di el-Jarf. C’est un port pha­rao­nique — le plus ancien port amé­na­gé connu au monde —, avec une jetée de pierre de deux cents mètres, cent trente ancres aban­don­nées, et une tren­taine de caves creu­sées dans la roche pour y ran­ger des bateaux démon­tés entre deux campagnes.

Devant l’une de ces gale­ries, coin­cés entre les blocs de fer­me­ture, des frag­ments de papy­rus. Des cen­taines. Ce sont les plus anciens papy­rus ins­crits jamais retrou­vés en Égypte. Ils datent de l’an 26 ou 27 du règne de Khou­fou — Khéops —, c’est-à-dire de la toute fin du chan­tier de la Grande Pyramide.

Deux d’entre eux, bap­ti­sés papy­rus Jarf A et B, forment le car­net de bord d’un fonc­tion­naire de rang moyen nom­mé Merer, titre de sehedj, ins­pec­teur. Il dirige une équipe. Il écrit à l’encre, en hié­ra­tique, sur des colonnes de jours. Et ce qu’il note, jour après jour, sur envi­ron cinq mois — de la sai­son d’akhet, l’i­non­da­tion, jus­qu’au début de per­et —, c’est la même chose, indé­fi­ni­ment répé­tée : char­ge­ment de blocs de cal­caire aux car­rières de Ro-Aou, c’est-à-dire Tou­ra, sur la rive est du Nil ; navi­ga­tion ; déchar­ge­ment à Akhet-Khou­fou, l’Ho­ri­zon de Khou­fou — le nom véri­table de la Grande Pyramide.

Le tra­jet fait une quin­zaine de kilo­mètres. L’é­quipe le boucle deux à trois fois par semaine égyp­tienne de dix jours. Les barges, appe­lées imou, portent une dizaine à une tren­taine de blocs, soit entre soixante-dix et quatre-vingts tonnes. Quand on met bout à bout ces rota­tions, on obtient plu­sieurs cen­taines de blocs par mois pen­dant la période navi­gable, ce qui suf­fit à peu près exac­te­ment au pare­ment de cal­caire fin qui recou­vrait alors la pyra­mide et dont il ne reste presque rien.

Merer men­tionne aus­si une des­ti­na­tion admi­nis­tra­tive : Ro-Shé Khou­fou, l’en­trée du bas­sin de Khou­fou. Il rend compte à un per­son­nage nom­mé Ânkh­haef, demi-frère du roi, qui porte le titre de direc­teur de ce bas­sin. On savait Ânkh­haef impor­tant ; on le croyait au ser­vice du règne sui­vant. Le car­net de Merer a cor­ri­gé la chro­no­lo­gie et, du même coup, dit quelque chose de consi­dé­rable : le port de Gizeh était diri­gé par le second per­son­nage de l’État.

Ce n’é­tait pas une annexe. C’é­tait le cœur du dispositif.

Le bras disparu

Res­tait à trou­ver l’eau. Aujourd’­hui, le Nil coule à plus de sept kilo­mètres à l’est du pla­teau. Entre les deux, une ville, des champs, un golf, une autoroute.

Le pre­mier indice est venu d’un chan­tier de tout-à-l’é­gout. À la fin des années 1980, la tran­chée d’un sys­tème d’as­sai­nis­se­ment, longue de près de deux kilo­mètres, a recou­pé du nord au sud une dépres­sion com­blée de sédi­ments flu­via­tiles — un che­nal fos­sile, peut-être même le palais de Khou­fou lui-même. Per­sonne n’é­tait là pour fouiller cor­rec­te­ment. On a rele­vé, on a rebouché.

En 2022, une équipe menée par Hader Shei­sha, avec David Kaniews­ki, Nick Mar­ri­ner et Chris­tophe Morhange, a publié dans les PNAS la recons­ti­tu­tion qui man­quait. Cinq carot­tages dans la plaine à l’est des pyra­mides, ana­lyse des grains de pol­len fos­siles, data­tions au radio­car­bone : huit mille ans d’his­toire hydro­lo­gique lus dans les plantes. Le résul­tat est net. Un bras du Nil — qu’ils nomment le bras de Khou­fou — lon­geait bien le pla­teau. Il a connu son maxi­mum pen­dant la période humide afri­caine, puis a décli­né avec l’a­ri­di­fi­ca­tion pro­gres­sive de l’A­frique de l’Est. Mais sous les règnes de Khou­fou, Khâ­frê et Men­kaou­rê, il tenait encore envi­ron qua­rante pour cent de son niveau holo­cène maxi­mal. Assez pour navi­guer. Assez pour livrer.

Deux ans plus tard, en mai 2024, Eman Gho­neim et son équipe ont élar­gi le cadre. Radar satel­li­taire à ouver­ture syn­thé­tique, pros­pec­tion géo­phy­sique, carot­tages pro­fonds : ils ont car­to­gra­phié un bras majeur et dis­pa­ru du Nil, qu’ils appellent l’Ah­ra­mat — l’a­rabe pour « pyra­mides ». Il cou­rait sur soixante-quatre kilo­mètres le long du pied du pla­teau déser­tique occi­den­tal, de Licht au sud jus­qu’à Gizeh au nord. Cinq cents mètres de large, vingt-cinq mètres de pro­fon­deur : un fleuve à part entière. Trente et une pyra­mides, bâties sur envi­ron mille ans, s’a­lignent sur sa rive. Et — détail qui clôt la démons­tra­tion — les chaus­sées mon­tantes de plu­sieurs de ces com­plexes s’ar­rêtent pré­ci­sé­ment sur la berge qu’il propose.

On a long­temps cher­ché pour­quoi les pyra­mides se concen­traient sur cette bande étroite et sté­rile. La réponse était sous les champs : elles ne sont pas au bord du désert. Elles sont au bord d’un quai.

La ville basse

Il fal­lait encore trou­ver les ins­tal­la­tions. C’est le tra­vail de Mark Leh­ner, qui arpente le pla­teau depuis 1984 et fouille depuis 1988 un site situé à quatre cents mètres au sud du Sphinx, au pied d’un mur de pierre monu­men­tal de deux cents mètres de long que les habi­tants appellent Heit el-Ghou­rab, le Mur du Corbeau.

Ce qui est sor­ti de là sur trois décen­nies est une agglo­mé­ra­tion de la IVe dynas­tie : des gale­ries longues et étroites, pro­ba­ble­ment des dor­toirs, des bou­lan­ge­ries indus­trielles, des gre­niers, des enclos à bétail, des ate­liers, des bureaux de scribes avec leurs scel­lés. On a long­temps par­lé de « cité des bâtis­seurs ». Leh­ner a fini par pro­po­ser une lec­ture plus large et plus juste : ce n’est pas seule­ment une ville ouvrière, c’est un port. La ville est l’in­fra­struc­ture d’un bassin.

Les argu­ments s’ac­cu­mulent. Les carot­tages au nord du site révèlent des dépôts de bas­sin arti­fi­ciel. Le Mur du Cor­beau lui-même, avec son immense porte, res­semble moins à une clô­ture qu’à une entrée offi­cielle vers un plan d’eau. Devant la ville de Khent­kaous et le temple de la val­lée de Men­kaou­rê, d’autres dépres­sions marquent d’autres bas­sins, plus petits, un port de ser­vice à côté du port de chan­tier. Et sur­tout : la céra­mique. Les jarres à décor pei­gné venues du Levant atteignent leur pic de fré­quence, sur ce site, pré­ci­sé­ment à la IVe dynas­tie. On y a trou­vé du bois d’o­li­vier — le plus ancien connu d’É­gypte. Ces choses ne viennent pas à pied.

Il faut aller voir ce mur. Deux cents mètres de long, une dizaine de mètres d’é­pais­seur à la base, des blocs dont cer­tains dépassent la cin­quan­taine de tonnes — l’un des plus gros ouvrages de maçon­ne­rie de tout l’An­cien Empire, et per­sonne n’en parle jamais. Il barre trans­ver­sa­le­ment la bouche du oua­di qui sépare le pla­teau de la ville basse. En son milieu s’ouvre un pas­sage cou­vert de lin­teaux mono­li­thiques, assez haut pour lais­ser pas­ser un homme por­tant une charge, assez étroit pour être contrô­lé. Une porte de cette qua­li­té ne garde pas un dor­toir d’ou­vriers. Elle garde un seuil admi­nis­tra­tif — l’en­droit pré­cis où l’on cesse d’être sur l’eau du roi pour entrer dans le chan­tier du roi. C’est, sans doute, la douane du bas­sin de Khoufou.

Leh­ner a une for­mule pour cela : Gizeh, pen­dant trois géné­ra­tions, fut le port de Los Angeles de son époque. Tout y entrait. Les temples de la val­lée, ces bâti­ments tra­pus en bas des chaus­sées mon­tantes, qu’on pré­sente d’or­di­naire comme des sanc­tuaires d’ac­cueil du cor­tège funé­raire, sont aus­si, maté­riel­le­ment, des débar­ca­dères. Le temple de la val­lée de Khâ­frê, avec ses piliers de gra­nit d’As­souan et son dal­lage d’al­bâtre, est le mieux conser­vé du lot. On y entre encore aujourd’­hui par une rampe. Elle des­cen­dait vers l’eau.

Ce qui arri­vait par l’eau

Dres­sons le mani­feste. Il est ins­truc­tif, parce qu’il des­sine une carte.

Le cal­caire de construc­tion, le tout-venant, vient de la car­rière locale, à quelques cen­taines de mètres, au sud de la pyra­mide de Khâ­frê : c’est le même banc num­mu­li­tique de la for­ma­tion de Mokat­tam dans lequel le Sphinx a été déga­gé. Celui-là ne navigue pas.

Le cal­caire fin du pare­ment, en revanche, vient de Tou­ra, sur l’autre rive : quinze à vingt kilo­mètres de tra­ver­sée, le tra­jet de Merer. Le gra­nit rose des chambres funé­raires vient d’As­souan, à neuf cents kilo­mètres en amont ; les poutres qui couvrent la chambre du roi pèsent entre vingt-cinq et quatre-vingts tonnes pièce. Le basalte du dal­lage du temple haut de Khou­fou vient du Widan el-Faras, dans le Fayoum, où l’on a conser­vé les onze kilo­mètres d’une chaus­sée dal­lée — la plus ancienne route pavée connue — qui des­cen­dait la pierre jus­qu’à la rive du lac Moe­ris, d’où elle repar­tait par eau. L’al­bâtre vient de Hat­noub, en Moyenne-Égypte. Le cuivre des outils et la tur­quoise viennent du Sinaï, par les ports de la mer Rouge.

Et le cèdre vient de Byblos.

C’est ici que Gizeh cesse d’être une affaire égyp­tienne. Le grand bois de char­pente et de coque n’existe pas en Égypte ; il faut aller le prendre sur les pentes du Mont-Liban, le des­cendre à la côte, le char­ger sur des navires qui longent le Levant, entrent dans une bouche du Del­ta et remontent le fleuve. Ce qui arrive au bas­sin de Khou­fou est donc, lit­té­ra­le­ment, une car­gai­son médi­ter­ra­néenne. Le port de Gizeh est un port de Médi­ter­ra­née qui se trouve à deux cents kilo­mètres à l’in­té­rieur des terres — comme Séville le sera du Gua­dal­qui­vir, comme Rouen l’est de la Seine.

L’É­gypte de la IVe dynas­tie n’est pas un empire replié sur sa val­lée. C’est un État qui tient simul­ta­né­ment deux mers, la Rouge et la Blanche, et qui les relie par un fleuve. Oua­di el-Jarf et Ayn Sou­kh­na d’un côté, Byblos de l’autre. Le bas­sin de Khou­fou est le point de rencontre.

Les bateaux de Khéops

Le 26 mai 1954, l’in­gé­nieur et archéo­logue Kamal el-Mal­lakh, intri­gué par une asy­mé­trie dans le mur d’en­ceinte sud de la Grande Pyra­mide, fait déga­ger une ran­gée de qua­rante et un blocs de cal­caire. Des­sous, une fosse scel­lée depuis qua­rante-cinq siècles. Dedans, mille deux cent vingt-quatre pièces de bois ran­gées en treize couches, dans un ordre métho­dique et réver­sible, comme un meuble en kit.

Il fau­dra une décen­nie de recherches et le talent d’Ah­med Yous­sef Mous­ta­fa, res­tau­ra­teur qui alla obser­ver les chan­tiers navals tra­di­tion­nels du Nil pour com­prendre les assem­blages, avant que la barque ne se relève : qua­rante-trois mètres soixante de long, cinq mètres quatre-vingt-dix de large, vingt tonnes, en cèdre du Liban, assem­blée sans un seul clou, cou­sue par des cor­dages de hal­fa pas­sés dans des mor­taises. Une seconde fosse, ouverte bien plus tard par une équipe japo­naise, conte­nait une seconde barque, en moins bon état. En août 2021, la pre­mière a tra­ver­sé les dix heures les plus lentes de sa car­rière pour rejoindre le Grand Musée égyp­tien, à huit kilo­mètres de là.

On dis­cute encore de sa fonc­tion. Barque solaire des­ti­née à por­ter le roi res­sus­ci­té dans le sillage de Rê ? Barque funé­raire ayant réel­le­ment ser­vi à convoyer le corps ? Navire d’ap­pa­rat uti­li­sé du vivant du sou­ve­rain ? Pro­ba­ble­ment un peu de tout cela, l’É­gypte ancienne n’ayant jamais éprou­vé le besoin de sépa­rer le pra­tique du sacré.

Ce qu’elle prouve à coup sûr, c’est le niveau tech­nique. Une socié­té capable de construire cette coque-là, et de la démon­ter pour la ran­ger, est une socié­té qui vit sur l’eau. Les gale­ries de Oua­di el-Jarf disent exac­te­ment la même chose : on y ran­geait des bateaux démon­tés, pièce par pièce, entre deux expé­di­tions vers le Sinaï. Toute la logis­tique impé­riale de l’An­cien Empire tient dans cette idée que la coque est un objet trans­por­table, remon­table, réuti­li­sable — une pen­sée de marins, pas de terriens.

Le port comme machine

Un port n’est pas un lieu, c’est une ins­ti­tu­tion. Celui de Gizeh en avait tous les organes.

Il avait un calen­drier. La crue qui rend la plaine navi­gable est aus­si celle qui met les champs sous l’eau et libère la main-d’œuvre pay­sanne. Akhet four­nit à la fois le moyen de trans­port et les bras. On n’a pas construit les pyra­mides mal­gré l’i­non­da­tion : on les a construites avec elle, dans la fenêtre de trois à quatre mois qu’elle ouvrait chaque année. Le reste du temps, on taillait, on pré­pa­rait, on stockait.

Il avait une cadence, et c’est peut-être le chiffre le plus ver­ti­gi­neux de toute l’af­faire. La Grande Pyra­mide repré­sente envi­ron deux mil­lions trois cent mille blocs, pour un volume de deux mil­lions cinq cent quatre-vingt-trois mille mètres cubes. Si l’on retient la four­chette habi­tuelle de vingt-trois à vingt-sept ans de règne effec­tif, cela fait, en moyenne annuelle, quatre-vingt-dix mille blocs ; rap­por­té aux jours de tra­vail, un bloc posé toutes les deux ou trois minutes, sans inter­rup­tion, pen­dant une géné­ra­tion entière. Aucune de ces pierres n’ar­rive seule. Cha­cune sup­pose une car­rière, une équipe, une barge ou un traî­neau, un contre­maître, une ration de pain et de bière, un scribe qui note. Ce n’est pas un chan­tier : c’est un flux, et un flux ne se gère pas depuis un som­met, il se gère depuis un quai.

Il avait une hié­rar­chie. Les équipes étaient orga­ni­sées en za, groupes divi­sés en phy­lés, avec des noms fiers peints sur les blocs — les Amis de Khou­fou, l’é­quipe de l’Uræus de Khou­fou est à sa proue. Merer, ins­pec­teur, men­tionne qu’il rejoint le step-za pour les grands tra­vaux. Au-des­sus, le vizir Ânkh­haef. Au som­met, un roi qui est aus­si, dans la logique du temps, le fleuve lui-même.

Il avait un ravi­taille­ment. Les fouilles de Heit el-Ghou­rab ont livré des bou­lan­ge­ries en série, des moules à pain par mil­liers, des enclos, et une masse d’os de bovins, de mou­tons et de chèvres dont l’a­na­lyse indique un appro­vi­sion­ne­ment à l’é­chelle du pays : les bêtes venaient du Del­ta et de la Moyenne-Égypte, sur pied ou en barge. Nour­rir dix mille hommes tous les jours pen­dant vingt ans est un pro­blème de logis­tique por­tuaire avant d’être un pro­blème d’architecture.

C’est ici que la lec­ture brau­dé­lienne s’im­pose sans qu’on ait besoin de la pla­quer. La pyra­mide est l’é­vé­ne­ment — spec­ta­cu­laire, daté, signé d’un nom. Le port est la conjonc­ture : trois géné­ra­tions d’or­ga­ni­sa­tion, un siècle d’ac­ti­vi­té. Mais le vrai sujet est la struc­ture, c’est-à-dire le régime hydro­lo­gique du Nil, qui décide de tout, qui pré­cède l’É­tat et qui lui sur­vi­vra. Les rois croient bâtir des mon­tagnes. Ils exploitent une fenêtre climatique.

L’en­sa­ble­ment

Toute fenêtre se referme.

Les carottes de Shei­sha racontent la suite avec une froi­deur de sis­mo­graphe. Le niveau du bras de Khou­fou décline, dou­ce­ment d’a­bord, puis plus vite. Vers 2200 avant notre ère, un épi­sode aride majeur — celui que les paléo­cli­ma­to­logues appellent l’é­vé­ne­ment 4,2 ka — frappe l’en­semble de la Médi­ter­ra­née orien­tale et du Proche-Orient. Les crues fai­blissent. Le sable éolien s’ac­cu­mule. Le che­nal migre vers l’est.

Ce n’est pas une coïn­ci­dence que l’An­cien Empire s’ef­fondre à ce moment-là, dans ce qu’on appelle la Pre­mière Période inter­mé­diaire, avec ses textes déses­pé­rés sur la famine et le désordre. Ce n’est pas non plus une expli­ca­tion suf­fi­sante — les États ne meurent jamais d’une seule cause. Mais le port de Gizeh, lui, meurt bel et bien de cela. Au Moyen Empire, le bras de Khou­fou s’est réduit à un che­nal secon­daire que les textes appellent le Maa­ty. Sous le Nou­vel Empire, son niveau est très bas. Quand Alexandre entre en Égypte, il ne reste rien à quoi amarrer.

Gho­neim pro­pose la même chro­no­lo­gie pour l’Ah­ra­mat : ensa­ble­ment pro­gres­sif, migra­tion vers l’est, peut-être aidée par un bas­cu­le­ment tec­to­nique du plan­cher de la val­lée. Le fleuve s’en va. Il ne s’en va pas loin — sept kilo­mètres — mais sept kilo­mètres suffisent.

Et voi­là com­ment un monu­ment change de sens sans bou­ger d’un cen­ti­mètre. Quand Héro­dote arrive, la pyra­mide est déjà, dans l’i­ma­gi­naire, une chose du désert. Quand Napo­léon arrive, elle est une chose du désert abso­lu. Le Gizeh que nous avons dans la tête — la pierre, le sable, l’ho­ri­zon vide, le cha­meau — n’est pas le Gizeh de Khou­fou. C’est le Gizeh d’a­près le port.

Le port à rebours

Il y eut pour­tant une seconde vie por­tuaire, et elle fonc­tion­na dans l’autre sens.

Pen­dant tout le Moyen Âge, Gizeh ces­sa d’être une des­ti­na­tion pour deve­nir une car­rière. Le pare­ment de cal­caire fin de Tou­ra — celui-là même que Merer avait convoyé bloc par bloc — était un maté­riau de pre­mier choix, déjà taillé, déjà poli, dis­po­nible en quan­ti­té indus­trielle à quelques heures du Caire. Le grand trem­ble­ment de terre de 1303, qui ébran­la toute la région, en fit tom­ber assez pour rendre la récolte facile. On char­gea ces pierres sur des barges et on les des­cen­dit vers la ville en construction.

Elles sont là, encore. Dans les mos­quées mame­loukes, dans les enceintes de la cita­delle, peut-être dans les murs du com­plexe de Qalâwûn à Bayn al-Qas­rayn. La tra­di­tion et les chro­ni­queurs arabes en attri­buent l’u­sage à tel ou tel sul­tan avec une pré­ci­sion qu’il faut prendre avec pru­dence — les textes médié­vaux sur les pyra­mides mêlent volon­tiers obser­va­tion et mer­veilleux —, mais le fait maté­riel n’est pas dis­cu­table : le pare­ment a dis­pa­ru, et le Caire est bâti en par­tie avec.

Il faut goû­ter la symé­trie. Le même fleuve, les mêmes barges, la même car­rière de Tou­ra — mais la pierre fait le voyage inverse, deux mille cinq cents ans plus tard, pour aller construire une autre ville. Un port ne meurt jamais tout à fait ; il change sim­ple­ment de direction.

La der­nière crue

Anto­nio Bea­to, Véni­tien de natio­na­li­té incer­taine, frère d’un pho­to­graphe plus célèbre que lui, s’ins­tal­la en Égypte au début des années 1860 et tint un stu­dio à Louxor jus­qu’à sa mort. Il ven­dait des vues aux voya­geurs, aux archéo­logues, aux princes. C’est un com­merce, pas une œuvre. Et c’est pour­tant l’un des der­niers docu­ments visuels d’un monde qui allait ces­ser d’exister.

En 1902, le pre­mier bar­rage d’As­souan entre en ser­vice. Rehaus­sé en 1912, puis en 1933, il com­mence à écrê­ter la crue. En 1970, le Haut Bar­rage la sup­prime. La der­nière inon­da­tion vrai­ment libre du Nil remonte au milieu des années soixante. Depuis, la plaine ne devient plus un archi­pel ; les vil­lages ne res­semblent plus aux îles de la mer Égée ; le limon s’ac­cu­mule au fond du lac Nas­ser au lieu de fer­ti­li­ser les champs, et il faut de l’en­grais azo­té là où il suf­fi­sait d’attendre.

Cinq mille ans de rythme annuel se sont arrê­tés en une géné­ra­tion, et les pho­to­graphes com­mer­ciaux du XIXe siècle en ont enre­gis­tré la fin sans le savoir, entre deux vues du temple de Karnak.

C’est ce qui rend le tirage de Bea­to étran­ge­ment lourd. On croit y voir une curio­si­té pit­to­resque — de l’eau au pied d’une pyra­mide, tiens, quelle drôle d’i­mage. On y voit en réa­li­té la der­nière phrase d’un très long para­graphe, celui qui avait com­men­cé quand des barges char­gées de cal­caire blanc remon­taient un bras du Nil aujourd’­hui enfoui sous les champs, pour accos­ter au pied d’une mon­tagne arti­fi­cielle qui n’é­tait pas encore finie.

Le reflet dans l’eau sombre n’est pas une coquet­te­rie de pho­to­graphe. C’est le der­nier sou­ve­nir d’un quai.


Sources prin­ci­pales

Pierre Tal­let, Les papy­rus de la mer Rouge I : le « jour­nal de Merer » (papy­rus Jarf A et B), MIFAO 136, IFAO, Le Caire, 2017 ; et Les papy­rus de la mer Rouge II, MIFAO 145, 2021.

Pierre Tal­let et Gre­go­ry Marouard, « The Har­bor of Khu­fu on the Red Sea Coast at Wadi al-Jarf, Egypt », Near Eas­tern Archaeo­lo­gy 77/1 (2014), p. 4–14.

Mark Leh­ner, « The Heit el-Ghu­rab Site Reveals a New Face: The Lost Port City of the Pyra­mids », AERA­GRAM 14/1 (2013) ; et « On the Water­front: Canals and Har­bors in the Time of Giza Pyra­mid-Buil­ding », AERA­GRAM 15 (2014).

Hader Shei­sha, David Kaniews­ki, Nick Mar­ri­ner, Chris­tophe Morhange et al., « Nile waters­capes faci­li­ta­ted the construc­tion of the Giza pyra­mids during the 3rd mil­len­nium BCE », PNAS 119/37 (2022).

Eman Gho­neim, Timo­thy J. Ralph, Suzanne Ons­tine et al., « The Egyp­tian pyra­mid chain was built along the now aban­do­ned Ahra­mat Nile Branch », Com­mu­ni­ca­tions Earth & Envi­ron­ment 5, 233 (2024).

Héro­dote, His­toires, livre II, 96–97.

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Les mines d’or de Nubie

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Wadi Alla­qi, Bar­ra­miya, et trois mille ans d’épuisement

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Ce qui reste d’une mine d’or

Il faut se défaire tout de suite d’une idée : dans une mine d’or antique, il n’y a pas d’or. Ce qui reste, ce qui jonche le sol par tonnes et qu’on voit de loin, c’est la roche broyée. Des amon­cel­le­ments de quartz pilé, blanc, presque lumi­neux quand le soleil est bas, éta­lés en cônes et en langues sur des cen­taines de mètres au fond des oua­dis. À dis­tance, on croi­rait des congères. De près, c’est un gra­vier angu­leux qui crisse sous la semelle et qui, à la loupe, ne montre rien du tout : le métal en a été extrait, il ne s’a­git que de gangue.

Autour, des meules. Des dalles creu­sées en ber­ceau, usées jus­qu’à la trans­pa­rence par le va-et-vient d’une molette, sou­vent bri­sées en deux, par­fois retour­nées, la face active vers le ciel. Des tables incli­nées taillées dans le grès, avec une rigole et une cuvette au bas de la pente. Des murets de pierres sèches mon­tés à hau­teur d’homme, ali­gnés le long du oua­di et for­mant des chambres de deux ou trois pièces. Des puits d’ac­cès à demi com­blés, un tas de sco­ries, des tes­sons. On peut mar­cher là une heure sans rien com­prendre, puis un détail change tout : le sable, sur cin­quante mètres, est mêlé d’é­clats de quartz de la taille du poing, tous de la même dimen­sion, et l’on sai­sit qu’on est dans l’aire de concas­sage, que ce cali­brage est le résul­tat d’un geste répé­té par des mil­liers d’hommes pen­dant des siècles.

Le Wadi Alla­qi débouche sur le Nil à une cen­taine de kilo­mètres au sud d’As­souan, en face de l’an­cien fort de Kou­ban, aujourd’­hui sous les eaux du lac Nas­ser. De là, il file vers le sud-est en direc­tion des monts de la mer Rouge, se rami­fie, se perd, rejoint le Wadi Gab­ga­ba et s’en­fonce dans le désert nubien sur près de trois cents kilo­mètres. C’é­tait le grand cou­loir de l’or de Oua­ouat, la Basse-Nubie des textes égyp­tiens. Plus au nord, sur la piste qui relie aujourd’­hui Edfou à Mar­sa Alam, Bar­ra­miya occupe le même rôle pour le désert Orien­tal égyp­tien : un dis­trict minier tra­vaillé depuis la pré­his­toire, réac­ti­vé sous les pha­raons, exploi­té par les Pto­lé­mées, repris par les Arabes, son­dé par les géo­logues du khé­dive, et où l’on tra­vaille encore.

Entre ces deux noms tient une his­toire de trois mille cinq cents ans dont l’or n’est, à vrai dire, que le pré­texte. La vraie matière du récit, c’est l’eau, la logis­tique et le nombre d’hommes qu’un État peut se per­mettre d’en­tre­te­nir dans un lieu qui ne pro­duit rien de comestible.

Six cents mil­lions d’années

Le socle est là avant tout le monde, et il faut lui accor­der un ins­tant, parce que c’est lui qui décide de tout le reste.

Ce que les géo­logues appellent le bou­clier ara­bo-nubien est un assem­blage de ter­rains néo­pro­té­ro­zoïques — arcs insu­laires, frag­ments de croûte océa­nique, gra­ni­toïdes — sou­dés les uns aux autres lors de l’o­ro­ge­nèse pan­afri­caine, entre 750 et 600 mil­lions d’an­nées avant nous, au moment où le Gond­wa­na se refer­mait. La suture de l’Al­la­qi-Heia­ni, qui tra­verse le sud-est égyp­tien et le nord-est sou­da­nais, est l’une des cica­trices de ce col­lage. Plus tard, entre 640 et 570 mil­lions d’an­nées, le sys­tème de failles du Najd a cisaillé toute cette masse en une série de cou­loirs orien­tés nord-ouest, et c’est dans ces cou­loirs que les fluides hydro­ther­maux ont cir­cu­lé, char­gés de silice et de métaux, dépo­sant en refroi­dis­sant des filons de quartz où l’or s’est logé en grains micro­sco­piques, sou­vent asso­cié à la pyrite et à l’ar­sé­no­py­rite. Les spé­cia­listes rangent ces gise­ments dans la caté­go­rie des ors oro­gé­niques, ceux qui naissent de la défor­ma­tion des chaînes de montagnes.

Rete­nons deux choses. La pre­mière est que l’or nubien est indis­so­ciable du quartz, c’est-à-dire de la roche la plus dure et la plus ingrate qu’on puisse ima­gi­ner tra­vailler à main nue. La seconde est que ce quartz affleure là où le socle affleure : dans le désert, sur les deux rives du grand cou­loir du Nil, jamais dans la val­lée elle-même, dont les allu­vions récentes recouvrent tout et ne recèlent rien. Le pays de l’or est néces­sai­re­ment le pays sans eau. Toute l’his­toire qui suit découle de cette contrariété.

Ce socle est le même que celui qui, en tra­vers du fleuve, pro­duit les cata­ractes. Les seuils de gra­nite entre Assouan et Khar­toum et les filons auri­fères des oua­dis laté­raux sont deux affleu­re­ments du même vieux plan­cher, et l’on peut lire toute la géo­gra­phie poli­tique de la Nubie comme la consé­quence d’un unique acci­dent : la remon­tée du socle pré­cam­brien à la sur­face, qui rompt la navi­ga­tion d’un côté et sème le métal de l’autre. C’est le temps qua­si immo­bile dont par­lait Brau­del, celui qui ne bouge pas à l’é­chelle des civi­li­sa­tions mais qui leur impose ses condi­tions. Les empires ont duré quelques siècles cha­cun. Le quartz est en place depuis six cents mil­lions d’an­nées, et il y sera encore quand la ques­tion ne se pose­ra plus.

Le mot noub

On lit sou­vent que la Nubie tire son nom de nbw, l’or en égyp­tien ancien. L’é­ty­mo­lo­gie est sédui­sante et lar­ge­ment répan­due ; elle est aus­si dis­cu­tée, d’autres y voyant un eth­no­nyme sans rap­port avec le métal. Pre­nons-la pour ce qu’elle est : moins une preuve qu’un symp­tôme. Que l’on ait vou­lu, très tôt et dura­ble­ment, que le nom du pays soit le nom de sa richesse en dit long sur ce que le pays repré­sen­tait vu du nord.

Encore faut-il s’en­tendre sur ce que l’or est pour l’É­gypte pha­rao­nique, car ce n’est pas ce que nous croyons. Ce n’est pas de la mon­naie : l’É­gypte ne frappe pas de pièces avant les Perses et sur­tout avant les Pto­lé­mées, et les comptes du Nou­vel Empire s’ex­priment en deben de cuivre ou d’argent, uni­tés de poids ser­vant d’é­ta­lon dans une éco­no­mie où l’on échange encore du grain contre des san­dales. L’or est autre chose. C’est une sub­stance théo­lo­gique. La chair des dieux est d’or, dit-on, leurs os d’argent, leurs che­veux de lapis. L’or ne ter­nit pas, ne s’oxyde pas, ne se cor­rompt pas : il est le maté­riau de l’im­pu­tres­cible, donc du divin, donc du royal, donc du funé­raire. Le masque de Tou­tan­kha­mon n’est pas un objet de luxe, c’est un dis­po­si­tif d’éternité.

De cette nature découle un usage par­ti­cu­lier. L’or ne cir­cule pas comme cir­cule la mon­naie ; il s’ac­cu­mule, se thé­sau­rise dans les temples, s’en­fouit dans les tombes, et sort de l’é­co­no­mie. Il sert aus­si, et c’est là qu’il devient poli­tique, à payer ce qu’au­cune autre den­rée ne peut payer : la fidé­li­té d’un vas­sal, l’a­mi­tié d’un roi étran­ger, l’é­pouse d’un sou­ve­rain loin­tain. L’É­gypte n’est pas riche en or parce qu’elle en fait com­merce. Elle est riche en or parce qu’elle en dis­pose et que les autres n’en ont pas.

Les for­te­resses avant les mines

Le pre­mier or fut ramas­sé, non extrait. Dans les oua­dis, l’é­ro­sion a déman­te­lé les filons et concen­tré au fond des lits des paillettes et des pépites qu’il suf­fi­sait de trier au tamis et de laver. Cet or allu­vial est celui des Pré­dy­nas­tiques et de l’An­cien Empire, et il repré­sente pro­ba­ble­ment, sur toute l’An­ti­qui­té, une part plus impor­tante de la pro­duc­tion totale que le mine­rai arra­ché à la roche. Il a aus­si l’a­van­tage de ne deman­der presque aucune infra­struc­ture : quelques hommes, des outres, une sai­son sèche.

Le pas­sage à l’é­chelle est un fait d’É­tat, et il se lit dans l’ar­chi­tec­ture mili­taire avant de se lire dans les mines. Au Moyen Empire, les pha­raons de la XIIᵉ dynas­tie, Sésos­tris III sur­tout, plantent entre la Pre­mière et la Deuxième Cata­racte une chaîne de for­te­resses en brique crue d’une ampleur sans équi­valent avant l’é­poque moderne : Bou­hen, Mir­gis­sa, Sem­na, Koum­ma, Askout, une dou­zaine d’ou­vrages en enfi­lade, avec bas­tions, fos­sés, che­mins de ronde et maga­sins à grain. On y a retrou­vé des rap­ports de patrouille — les fameuses dépêches de Sem­na — où des offi­ciers signalent avec un sérieux admi­nis­tra­tif intact le pas­sage de quelques Med­jay venus faire du troc et repar­tis dans le désert. Ces forts ne sont pas là pour repous­ser une inva­sion : la Nubie n’a pas d’ar­mée capable de mena­cer l’É­gypte. Ils sont là pour tenir un cor­ri­dor, fil­trer une cir­cu­la­tion et sécu­ri­ser des convois.

Le plus par­lant est Kou­ban, plan­té exac­te­ment à l’embouchure du Wadi Alla­qi. Une for­te­resse à cet endroit n’a de sens que si l’on veut contrô­ler ce qui sort du oua­di et ce qui y entre. Le dis­po­si­tif com­plet appa­raît alors pour ce qu’il est : une machine à éva­cuer le métal vers le nord, dont les mines ne sont que l’ex­tré­mi­té amont. Dans toute cette affaire, on construit d’a­bord le fort, ensuite la piste, ensuite le puits ; la mine vient en der­nier, et c’est le maillon le moins coû­teux de la chaîne.

L’or de Oua­ouat, l’or de Kouch

Vers 1550 avant notre ère, les sou­ve­rains thé­bains qui viennent de chas­ser les Hyk­sos du Del­ta se retournent vers le sud et entre­prennent la conquête métho­dique de la Nubie. En un siècle, la fron­tière remonte jus­qu’à la Qua­trième Cata­racte, au-delà de Napa­ta. C’est la plus longue et la plus ren­table des annexions égyp­tiennes, et elle est admi­nis­trée par un per­son­nage nou­veau, le sa-nésou en Kouch, le Fils royal de Kouch, vice-roi de Nubie, qui n’ap­par­tient pas à la famille royale mal­gré son titre et qui répond direc­te­ment au pha­raon. Sa fonc­tion prin­ci­pale, à lire les monu­ments, est de faire mon­ter l’or.

Les listes égyp­tiennes dis­tinguent soi­gneu­se­ment trois ors selon leur pro­ve­nance : l’or de Cop­tos, celui du désert Orien­tal à hau­teur de Thèbes ; l’or de Oua­ouat, celui de la Basse-Nubie et du Wadi Alla­qi ; l’or de Kouch, venu de plus haut, du côté de l’At­bai et des monts de la mer Rouge sou­da­nais. Les scènes de tri­but peintes dans les tombes thé­baines — celle du vizir Rekh­mi­ré est la plus connue — montrent des por­teurs nubiens ployant sous des anneaux d’or empi­lés, des sacs de poudre d’or et des lin­gots en forme de tore, mêlés à l’é­bène, à l’i­voire, aux peaux de pan­thère et aux girafes. Les quan­ti­tés ins­crites dans les annales sont consi­dé­rables, quelques cen­taines de kilos par an dans les meilleures années, avec l’in­cer­ti­tude habi­tuelle sur la valeur des chiffres offi­ciels égyp­tiens, qui relèvent autant de la pro­pa­gande que de la comptabilité.

La consé­quence diplo­ma­tique est spec­ta­cu­laire, et on la lit dans les archives d’A­mar­na, ces trois cents tablettes cunéi­formes retrou­vées dans les ruines de la capi­tale d’A­khe­na­ton, cor­res­pon­dance des rois du Proche-Orient avec la cour égyp­tienne au XIVᵉ siècle. Le ton y est celui d’une famille royale inter­na­tio­nale, cha­leu­reux et âpre, où l’on s’ap­pelle « mon frère » en récla­mant du métal. Toush­rat­ta du Mitan­ni, beau-père du pha­raon, écrit qu’en Égypte l’or est aus­si abon­dant que la pous­sière et qu’il en veut donc en quan­ti­té illi­mi­tée ; dans une autre lettre, il accuse le pha­raon de lui avoir envoyé, à la place des sta­tues d’or mas­sif pro­mises, des sta­tues de bois pla­quées. Le roi d’As­sy­rie se plaint que l’en­voi ne couvre même pas les frais des mes­sa­gers. On sou­rit, puis on com­prend le méca­nisme : pen­dant deux siècles, l’É­gypte a ache­té la paix de son empire asia­tique avec du métal nubien. La supré­ma­tie diplo­ma­tique du Nou­vel Empire est une fonc­tion du débit du Wadi Allaqi.

Le puits de Ramsès

Il existe un texte qui dit toute la véri­té de cette éco­no­mie, et il est gra­vé sur une stèle retrou­vée à Kou­ban, à l’en­trée du Wadi Alla­qi, datée de l’an 3 de Ram­sès II. La scène est de conven­tion, mais les faits qu’elle trans­met sont d’une pré­ci­sion comptable.

Le roi siège sur son trône et médite, dit le texte, sur les pays étran­gers d’où vient l’or ; il songe à creu­ser des puits sur les routes qui manquent d’eau, ayant appris qu’il y a de l’or en abon­dance au pays d’A­kouya­ti mais que la route qui y mène est sans eau, en sorte qu’au­cun or n’en revient. On convoque le vice-roi de Kouch, qui expose la situa­tion avec une fran­chise remar­quable : tous les rois du pas­sé ont vou­lu creu­ser là un puits, sans résul­tat ; feu le roi Men­maâ­trê — c’est-à-dire Séthi Iᵉʳ, le propre père de Ram­sès — y a fait creu­ser jus­qu’à cent vingt cou­dées de pro­fon­deur, et le puits est res­té aban­don­né au bord de la route, car il n’en est pas venu d’eau. Ram­sès ordonne de recom­men­cer. Cette fois, dit la stèle, l’eau vient à douze cou­dées, et le puits reçoit un nom : « Le Puits, Ram­sès II vaillant en actes ».

Il y a dans ce docu­ment une chose que les ins­crip­tions royales égyp­tiennes ne font presque jamais : l’a­veu d’un échec pater­nel, rete­nu et daté, avec un chiffre. Cent vingt cou­dées, c’est plus de soixante mètres creu­sés dans le désert à la houe et au panier, pour rien. On ima­gine mal l’ef­fort. On ima­gine encore plus mal l’é­tat d’es­prit de l’é­quipe au tren­tième mètre.

Le même Séthi avait fait mieux ailleurs. Sur la route de Bar­ra­miya, à El-Kanaïs, dans le Wadi Mia, il avait creu­sé un puits qui, lui, avait don­né, et fait tailler dans la falaise un petit temple rupestre pour com­mé­mo­rer la chose, avec une ins­crip­tion qui déclare en sub­stance que la route était mau­vaise quand elle man­quait d’eau et qu’elle est bonne main­te­nant. Le sanc­tuaire est tou­jours là, et autour de lui, sur les parois, des géné­ra­tions de voya­geurs ont lais­sé des graf­fi­ti — égyp­tiens, grecs, latins, arabes —, ce qui est la meilleure preuve que le puits a ser­vi long­temps après que le roi qui l’a­vait creu­sé eut ces­sé d’être un dieu vivant.

Voi­là le nœud. Le fac­teur limi­tant de l’or nubien n’a jamais été l’or. C’est l’eau, et par consé­quent le nombre d’hommes qu’on peut main­te­nir sur place, et par consé­quent la quan­ti­té de roche qu’on peut broyer. Un puits qui donne à douze cou­dées vaut mieux qu’un filon riche. Toute reprise de l’ex­ploi­ta­tion, à n’im­porte quelle époque, com­mence par la remise en état des points d’eau.

La carte de Turin

Vers 1150 avant notre ère, un scribe nom­mé Amen­na­kh­té, fils d’I­pouy, homme de Deir el-Médi­neh, le vil­lage des arti­sans qui creu­saient les tombes de la Val­lée des Rois, des­sine sur un rou­leau de papy­rus de près de trois mètres une por­tion du Wadi Ham­ma­mat, dans le désert Orien­tal. Le docu­ment est aujourd’­hui au Musée égyp­tien de Turin, en frag­ments, et il passe pour la plus ancienne carte géo­lo­gique conser­vée au monde — la sui­vante ne vien­dra qu’au milieu du XVIIIᵉ siècle, vingt-neuf siècles plus tard.

Ce qui frappe n’est pas l’an­cien­ne­té, c’est l’exac­ti­tude. Les col­lines sont colo­riées en noir et en rose ; les géo­logues qui sont allés véri­fier sur le ter­rain ont consta­té que ces cou­leurs cor­res­pondent aux teintes réelles des roches, les sédi­ments sombres du Ham­ma­mat d’un côté, le gra­nite rose de Fawa­khir de l’autre. Les gra­viers du oua­di sont ren­dus dans leur diver­si­té litho­lo­gique. Les filons de quartz auri­fère sont figu­rés par des bandes rayon­nantes sur le flanc de la mon­tagne, au-des­sus du vil­lage des mineurs. Il y a la car­rière de pierre bekhen, cette grau­wacke gris-vert dont on fai­sait les sta­tues ; il y a le puits, et c’est grâce au puits que les archéo­logues ont pu iden­ti­fier avec cer­ti­tude le sec­teur repré­sen­té. Les légendes hié­ra­tiques indiquent la mon­tagne de l’or, celle de l’argent, la route de la mer, la route du village.

La carte a été dres­sée à l’oc­ca­sion de l’ex­pé­di­tion de l’an 3 de Ram­sès IV au Wadi Ham­ma­mat, à laquelle une stèle attri­bue huit mille trois cent soixante-deux hommes — la plus grande expé­di­tion de car­rière jamais enre­gis­trée dans ce oua­di après celle du Moyen Empire. On dis­cute encore de la fonc­tion du papy­rus : mémo­rial d’une expé­di­tion des­ti­né au roi ou au grand prêtre d’A­mon qui l’a­vait orga­ni­sée, ou véri­table ins­tru­ment de ter­rain, l’u­sure du rou­leau pou­vant résul­ter de pliages et dépliages répé­tés dans le désert.

Ce qui compte pour notre affaire tient en un mot : la pros­pec­tion était un savoir. Cumu­la­tif, trans­mis, écrit, car­to­gra­phié, conser­vé dans les archives d’un vil­lage de fonc­tion­naires à sept cents kilo­mètres de là. On n’a pas trou­vé les mines nubiennes par hasard, et on ne les a pas retrou­vées par hasard à chaque reprise. Il exis­tait, sur ce désert, une mémoire tech­nique d’É­tat — et l’une des façons dont ces dis­tricts miniers meurent, pré­ci­sé­ment, c’est quand cette mémoire s’interrompt.

Com­ment on tirait l’or de la pierre

La séquence est simple à décrire et effroyable à imaginer.

On repère le filon à l’af­fleu­re­ment, à la cou­leur rouille que donne l’al­té­ra­tion des sul­fures. On l’ouvre en tran­chée, puis on le suit en pro­fon­deur par des gale­ries étroites, par­fois sur cin­quante mètres, en s’é­clai­rant à la lampe à huile. Pour atta­quer le quartz, qui raye l’a­cier et se moque du cuivre, on uti­lise deux moyens : le feu, qu’on allume contre la paroi et qu’on éteint brus­que­ment pour fis­su­rer la roche par choc ther­mique — méthode qui consomme du bois, res­source rare et vite épui­sée dans un désert à aca­cias —, et la per­cus­sion à sec, avec des masses de dolé­rite ou de basalte, roches tenaces qu’on allait cher­cher par­fois très loin.

Le mine­rai remonte en blocs. On le casse au mar­teau, puis on le broie. Ici inter­vient la seule véri­table rup­ture tech­nique de toute l’his­toire du dis­trict. Au Nou­vel Empire, on broie sur des meules dor­mantes en andé­site, ovales, à va-et-vient : deux mains, un mou­ve­ment d’a­vant en arrière, une pro­duc­ti­vi­té déses­pé­rante. À l’é­poque pto­lé­maïque appa­raissent des mou­lins de forme concave, à molette munie de deux poi­gnées, qui auto­risent un mou­ve­ment de bas­cule et pro­duisent une poudre plus fine, donc une meilleure libé­ra­tion des grains d’or, donc un meilleur ren­de­ment au lavage. La dif­fé­rence paraît déri­soire. Elle mul­ti­plie pour­tant le débit et explique une bonne part de l’es­sor pto­lé­maïque et romain.

Le lavage se fait sur des tables incli­nées, dalles de pierre cou­vertes d’un maté­riau orga­nique — grille de bois ou toi­son, on n’a rien conser­vé — sur les­quelles on verse la poudre et un filet d’eau : les par­ti­cules lourdes res­tent accro­chées, le sté­rile part avec le cou­rant. Et il faut de l’eau, encore, pour cela, ce qui oblige sou­vent à remon­ter le mine­rai concas­sé vers un point d’eau plu­tôt qu’à faire venir l’eau à la mine. La fonte et l’af­fi­nage, eux, se font en géné­ral ailleurs, dans des ate­liers de la val­lée du Nil.

Reste à mesu­rer le résul­tat, et le résul­tat est décon­cer­tant. Die­trich et Rose­ma­rie Klemm, qui ont consa­cré leur vie à car­to­gra­phier ces sites, estiment l’en­semble du mine­rai extrait des tra­vaux sou­ter­rains et des tran­chées antiques du désert Orien­tal égyp­tien à quelque quatre à six cent mille tonnes de quartz ; en rete­nant une teneur récu­pé­rée de dix grammes par tonne, cela donne un maxi­mum d’en­vi­ron six tonnes d’or filo­nien pour toute l’An­ti­qui­té, aux­quelles ils ajoutent une ving­taine de tonnes pro­ve­nant des tra­vaux allu­viaux dans les oua­dis. Vingt-quatre tonnes, disons, en trois mil­lé­naires, pour le désert égyptien.

À titre de com­pa­rai­son, la mine de Suka­ri, à vingt-cinq kilo­mètres de Mar­sa Alam, a pro­duit envi­ron cinq cents mille onces d’or en 2025, soit quelque quinze tonnes et demie. En une année.

Quand l’É­gypte se retire

Vers 1070 avant notre ère, l’é­di­fice craque. Le der­nier vice-roi de Kouch dont on suive la trace, Paneh­sy, se retourne contre le pou­voir thé­bain, marche vers le nord, puis se replie en Nubie, et l’ad­mi­nis­tra­tion égyp­tienne du sud dis­pa­raît des sources sans qu’au­cun texte n’en raconte la fin. Les temples rames­sides d’A­ma­ra, de Soleb, de Sedein­ga cessent d’être entre­te­nus. Les convois s’ar­rêtent. Pen­dant trois siècles, on ne sait à peu près rien de ce qui se passe entre les cata­ractes, et ce silence docu­men­taire est lui-même un ren­sei­gne­ment : l’é­cri­ture, dans cette région, était une impor­ta­tion colo­niale, et elle s’en va avec le colonisateur.

Quand la Nubie réap­pa­raît, au VIIIᵉ siècle, ce n’est plus comme pro­vince mais comme puis­sance. Les rois de Napa­ta, au pied du Dje­bel Bar­kal, remontent le fleuve dans l’autre sens : Piân­khy conquiert l’É­gypte vers 730, Tahar­qa règne sur les deux pays, et la XXVᵉ dynas­tie fait bâtir à Thèbes et à Kar­nak avec un or qui, cette fois, n’est plus arra­ché à un tri­bu­taire mais extrait par un État nubien pour son propre compte. Le ren­ver­se­ment est com­plet, et il dure un demi-siècle avant que les Assy­riens ne le brisent. Les rois se replient alors vers l’a­mont, à Méroé, entre le Nil et l’At­ba­ra, et y font vivre pen­dant près de mille ans un royaume dont les pyra­mides de brique ali­gnées dans les dunes de Begra­wiya sont la signa­ture la plus visible. Leur or vient du même Atbai, des mêmes filons.

C’est aus­si durant ces siècles obs­curs que se des­sine la par­ti­tion durable du désert. La val­lée appar­tient à qui tient les cata­ractes ; les oua­dis appar­tiennent à qui tient les puits, c’est-à-dire aux pas­teurs cha­me­liers, Med­jay hier, Blem­myes puis Bed­ja demain. Aucune admi­nis­tra­tion séden­taire ne tra­vaille­ra plus jamais dans cette éten­due sans négo­cier avec eux, les payer, les enrô­ler comme guides et comme escortes, ou les com­battre. Bar­ra­miya, sur la piste d’Ed­fou à la mer, est de ces dis­tricts qui tra­versent tous les régimes sans jamais s’in­ter­rompre bien long­temps : creu­sé au Pré­dy­nas­tique, repris au Nou­vel Empire, exploi­té par les Pto­lé­mées puis par Rome, réoc­cu­pé par les mineurs arabes, car­to­gra­phié par les géo­logues du khé­dive au XIXᵉ siècle, et concé­dé aujourd’­hui à des socié­tés d’ex­plo­ra­tion. Ce ne sont pas les mêmes hommes ni les mêmes États. C’est le même filon.

Les hommes enchaî­nés de Ghozza

Vers 130 avant notre ère, un fonc­tion­naire grec du nom d’A­ga­thar­chide de Cnide, qui avait tra­vaillé à la cour d’A­lexan­drie et com­pi­lé tout ce qu’on savait de la mer Éry­thrée, a lais­sé sur ces mines une des­crip­tion que Dio­dore de Sicile a reco­piée un siècle plus tard, et qui est le seul témoi­gnage sui­vi que l’An­ti­qui­té nous ait légué sur le tra­vail dans un dis­trict auri­fère égyptien.

Le tableau est d’une noir­ceur sans conso­la­tion. La terre y est noire, écrit-il, vei­née d’un quartz d’une blan­cheur extrême, et l’or s’y obtient au prix de grandes souf­frances et de grands frais. Les tra­vailleurs sont des pri­son­niers de guerre, des condam­nés, par­fois des inno­cents vic­times d’une accu­sa­tion, envoyés là avec leurs familles entières ; ils sont en foule, ils ont tous les pieds entra­vés, et ils tra­vaillent sans relâche, de jour comme de nuit. Les gardes sont des sol­dats étran­gers qui ne parlent pas leur langue, de sorte qu’au­cune fami­lia­ri­té, aucune cor­rup­tion n’est pos­sible. Les enfants se glissent dans les gale­ries pour ramas­ser les éclats, les hommes creusent, les femmes et les vieillards tournent les meules. Aucun ne se lave, aucun ne se couvre, et la mort est la seule libération.

On a long­temps tenu ce texte pour un mor­ceau de rhé­to­rique, un lieu com­mun sur la misère ser­vile des­ti­né à faire fris­son­ner un lec­teur alexan­drin. Les fouilles récentes du désert Orien­tal l’ont bru­ta­le­ment réha­bi­li­té. À Samut, puis à Ghoz­za, sites miniers pto­lé­maïques, on a mis au jour des entraves en fer — des chaînes de che­ville, objets raris­simes dans l’ar­chéo­lo­gie égyp­tienne, dont on n’a­vait guère que la men­tion d’A­ga­thar­chide et un papy­rus des archives de Zénon pour attes­ter l’u­sage. Le témoi­gnage cesse d’être lit­té­raire. Quel­qu’un a réel­le­ment for­gé ces anneaux, les a réel­le­ment rivés sur des che­villes, dans ce oua­di, pour que des hommes cassent du quartz.

Il faut pour­tant se gar­der d’é­tendre le tableau à tout l’es­pace et à toute la durée. Six siècles plus tard, à Bir Umm Fawa­khir, on ne trouve aucun mur d’en­ceinte, aucun dis­po­si­tif de contrainte, aucune trace de régi­men­ta­tion ; les silos de l’un des fau­bourgs évoquent davan­tage du grain ver­sé en salaire que des rations dis­tri­buées à des cap­tifs. Le désert a connu au moins deux régimes de tra­vail : celui de la contrainte pénale, impor­té avec l’ad­mi­nis­tra­tion hel­lé­nis­tique et son voca­bu­laire de la condam­na­tion aux mines, et celui du bourg minier sala­rié, avec ses mai­sons, ses tombes, ses ordures domes­tiques et ses perles. Pour le Nou­vel Empire, entre les deux, nous ne savons à peu près rien : aucun texte égyp­tien ne décrit qui des­cen­dait dans les gale­ries de Ram­sès, et l’on est réduit à sup­po­ser un mélange de conscrits, de pri­son­niers nubiens et de spé­cia­listes rémunérés.

Pto­lé­mées, Romains, et l’or qui devient monnaie

Avec les Pto­lé­mées, quelque chose change dans la nature même de l’en­tre­prise. L’É­gypte entre dans un monde où l’or est frap­pé, où il cir­cule, où il paie des mer­ce­naires et solde des dettes. Le métal cesse d’être une sub­stance reli­gieuse à thé­sau­ri­ser pour deve­nir un ins­tru­ment moné­taire, avec tout ce que cela entraîne d’ap­pé­tit renou­ve­lé. Les Lagides rouvrent les dis­tricts, amé­liorent les mou­lins, réor­ga­nisent les pistes du désert, for­ti­fient les points d’eau, fondent sur la mer Rouge les ports de Béré­nice et de Myos Hor­mos, d’a­bord pour la chasse à l’é­lé­phant de guerre, ensuite pour le com­merce indien.

Rome hérite du sys­tème et l’in­dus­tria­lise. Le désert Orien­tal devient sous l’Em­pire une zone d’ex­ploi­ta­tion d’une den­si­té éton­nante : car­rières impé­riales du Mons Clau­dia­nus et du Mons Por­phy­rites, mines d’é­me­raude du Mons Sma­rag­dus, dis­tricts auri­fères, tout cela relié par un réseau de routes jalon­nées de hydreu­ma­ta, ces petits forts à puits qui sont l’in­ven­tion romaine déci­sive dans ces pay­sages. Les ostra­ca du Mons Clau­dia­nus, ces tes­sons cou­verts d’é­cri­ture qu’on uti­li­sait comme papier de brouillon, ont livré la comp­ta­bi­li­té quo­ti­dienne d’une de ces ins­tal­la­tions : listes de rations, cour­riers de ser­vice, récla­ma­tions, noms d’ou­vriers. On y voit une main-d’œuvre com­po­sée pour l’es­sen­tiel d’ar­ti­sans égyp­tiens libres et d’un per­son­nel logis­tique, pas de bagnards.

Il y a, en plein Wadi Alla­qi sou­da­nais, un site immense que les nomades appellent Dera­heib, « les bâti­ments » : un kilo­mètre et demi de ruines de part et d’autre du lit, deux forts mas­sifs, un tis­su urbain orga­ni­sé le long d’un axe. Les frères Cas­ti­glio­ni, qui l’ont rele­vé à par­tir de 1989 en s’ai­dant d’une carte arabe médié­vale, y ont vu la Béré­nice Pan­chry­sos — « toute d’or » — men­tion­née une seule fois par Pline l’An­cien. L’i­den­ti­fi­ca­tion a fait le tour du monde ; elle est contes­tée, le texte de Pline situant plu­tôt cette Béré­nice sur la côte de la mer Rouge, et l’é­pi­thète pou­vant venir d’une confu­sion avec les des­crip­tions de l’A­ra­bie du Sud. Ce qui n’est pas contes­té, en revanche, c’est ce que le site est : un centre minier et cara­va­nier de très grande ampleur, occu­pé aux époques pto­lé­maïque et romaine, où l’on a ramas­sé un tétra­drachme de Pto­lé­mée Iᵉʳ et des céra­miques romaines tar­dives, puis mas­si­ve­ment réoc­cu­pé au Moyen Âge.

Une remarque sur le sens de tout cela. À mesure que l’or devient mon­naie, il devient aus­si fuyant. Pline se plaint déjà de la sai­gnée de numé­raire que repré­sente le com­merce avec l’Inde, où l’or romain part contre des poivres et des soie­ries et ne revient pas. Le IIIᵉ siècle voit l’ef­fon­dre­ment de la mon­naie d’argent ; Constan­tin refonde le sys­tème sur une pièce d’or, le soli­dus, et pour l’a­li­men­ter fait main basse sur les tré­sors accu­mu­lés dans les temples — c’est-à-dire, en par­tie, sur l’or nubien immo­bi­li­sé depuis mille cinq cents ans dans les sanc­tuaires égyp­tiens. Une civi­li­sa­tion qui déthé­sau­rise est une civi­li­sa­tion qui a ces­sé de produire.

La ville de Bir Umm Fawakhir

À mi-che­min exac­te­ment entre le Nil à Qift, l’an­tique Cop­tos, et la mer Rouge à Qous­seir, l’an­tique Myos Hor­mos, à cinq kilo­mètres au nord-est du Wadi Ham­ma­mat, s’é­tire dans un oua­di étroit un ensemble de ruines qu’on a long­temps prises pour une sta­tion de cara­vanes romaine. Carol Meyer et son équipe y ont mené six cam­pagnes entre 1992 et 2001 et ont éta­bli tout autre chose : une ville minière byzan­tine et copte des Vᵉ et VIᵉ siècles, deux cent trente-sept bâti­ments rele­vés dans l’ag­glo­mé­ra­tion prin­ci­pale, qua­torze groupes de ruines péri­phé­riques, une popu­la­tion esti­mée à un peu plus de mille per­sonnes — infi­ni­ment plus que tout ce qui vit dans ce sec­teur aujourd’hui.

Le fond de sable du oua­di sert de rue prin­ci­pale. Les mai­sons s’a­lignent de part et d’autre, deux ou trois pièces en géné­ral, par­fois agglo­mé­rées jus­qu’à for­mer des ensembles de vingt-deux pièces, ce qui sug­gère des familles élar­gies ou des équipes logées ensemble. Il y a des postes de guet sur les crêtes, des aires de broyage, des puits, une cha­pelle. On y a trou­vé des perles, une gemme d’a­gate, des éme­raudes brutes, une amu­lette de Bès — un dieu égyp­tien encore pré­sent dans une ville chré­tienne —, un poids de bronze, la moi­tié d’un bra­ce­let en alliage d’or et de cuivre, quelques piécettes.

C’est, à ce jour, le seul éta­blis­se­ment minier de l’É­gypte ancienne à avoir été étu­dié dans son entier, et il cor­rige une idée reçue tenace. On pen­sait l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine trop faible pour tenir le désert et sup­po­sait qu’elle l’a­vait aban­don­né aux nomades ; Fawa­khir, avec le fort d’A­bou Sha’ar, le port de Béré­nice et les car­rières de por­phyre, montre qu’il n’en était rien, et que Constan­ti­nople exploi­tait encore métho­di­que­ment ses déserts au VIᵉ siècle.

Puis cela s’ar­rête. On ne sait pas exac­te­ment pour­quoi ni exac­te­ment quand. Les can­di­dats ne manquent pas — la peste jus­ti­nienne des années 540, l’in­va­sion perse de 619, la conquête arabe de 640 —, et il est pro­bable qu’au­cun d’eux ne suf­fit à lui seul. Ce qu’on constate, c’est qu’une ville de mille habi­tants ins­tal­lée à cent kilo­mètres de toute agri­cul­ture se vide dès que la chaîne admi­nis­tra­tive qui l’ap­pro­vi­sion­nait en blé se rompt. Les habi­tants n’ont pas été chas­sés par l’é­pui­se­ment du filon. Ils ont été chas­sés par l’in­ter­rup­tion d’un convoi.

La ruée du IXᵉ siècle

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là. Elle reprend, deux siècles plus tard, dans des condi­tions entiè­re­ment dif­fé­rentes, et c’est le cha­pitre le moins connu et le plus étonnant.

Après la conquête arabe de l’É­gypte, la Nubie chré­tienne reste indé­pen­dante et signe en 652 avec le gou­ver­neur d’É­gypte un trai­té sin­gu­lier, le baqt, qui n’est ni une paix ni une sou­mis­sion mais un accord d’é­change annuel, tenu de part et d’autre pen­dant six siècles — l’un des plus longs trai­tés de l’his­toire. Entre les deux mondes, le désert Orien­tal reste aux Bed­ja, ces nomades cha­me­liers dont les Grecs par­laient déjà sous le nom de Blem­myes, et qui contrôlent les pistes.

Au IXᵉ siècle, des groupes arabes, les Rabi’a prin­ci­pa­le­ment, s’in­filtrent dans ce désert, s’al­lient aux Bed­ja par mariage et se mettent à l’or. Ce qui suit res­semble à toutes les ruées du monde. Al-Alla­qi devient une ville. Les géo­graphes arabes, al-Ya’­qu­bi le pre­mier, la décrivent comme une agglo­mé­ra­tion consi­dé­rable, sur la route cara­va­nière qui relie Assouan au port d’Aïd­hab, d’où l’on embarque pour Djed­da et La Mecque. Les fouilles russes menées à Dera­heib depuis 2017 ont éta­bli que la phase médié­vale du site court du IXᵉ au XIIᵉ siècle, que la for­te­resse nord, bâtie au IXᵉ, fonc­tion­nait moins comme un ouvrage mili­taire d’É­tat que comme le châ­teau for­ti­fié d’un sei­gneur local, et qu’un des bâti­ments est une mos­quée du ven­dre­di fon­dée au début du Xᵉ siècle.

Le détail du châ­teau vaut qu’on s’y arrête. Sous les pha­raons, sous les Pto­lé­mées, sous Rome, la mine est une affaire d’É­tat : le fort appar­tient au roi, la piste au roi, l’or au roi. Au IXᵉ siècle, l’É­tat s’est reti­ré et le pou­voir sur le métal est pas­sé à des poten­tats de ter­rain, chefs de tri­bu, entre­pre­neurs armés, aven­tu­riers. Les chro­ni­queurs égyp­tiens, al-Maq­ri­zi en tête, racontent l’his­toire d’un cer­tain al-‘Umari qui, venu d’É­gypte avec une troupe, s’empara des mines de l’Al­la­qi, tint tête aux Bed­ja comme aux Nubiens et régna quelques années sur son désert comme un sou­ve­rain, avant de finir comme finissent ces gens-là. Le récit est roma­nesque et pro­ba­ble­ment enjo­li­vé ; il décrit exac­te­ment le type de pou­voir que pro­duit un dis­trict auri­fère quand aucune admi­nis­tra­tion ne le tient.

Selon les rele­vés de Klemm, l’a­po­gée de cette exploi­ta­tion arabe se situe aux Xᵉ et XIᵉ siècles, et elle se pro­longe dans le nord-est du Sou­dan jusque vers 1350, avant de s’é­teindre à son tour.

Ce qui s’é­puise exactement

Nous voi­ci au cœur de l’af­faire, et il faut y mettre de la pré­ci­sion, parce que le mot « épui­se­ment » recouvre au moins quatre choses dif­fé­rentes qu’on a cou­tume de confondre.

Il y a d’a­bord un épui­se­ment bien réel, mais par­tiel : celui de la zone d’oxy­da­tion. Dans un gise­ment de ce type, la par­tie supé­rieure du filon, alté­rée par l’air et l’eau sur quelques dizaines de mètres, est celle où l’or se trouve à l’é­tat natif, libre, récu­pé­rable par simple broyage et lavage. En des­sous com­mence le mine­rai sul­fu­ré, où le métal est enfer­mé dans la pyrite et l’ar­sé­no­py­rite, invi­sible, et dont aucune tech­nique antique ne pou­vait le tirer. Les anciens n’ont donc pas épui­sé les gise­ments : ils ont épui­sé leur cha­peau. Ajoutons‑y la nappe phréa­tique, plan­cher abso­lu de toute mine sans pompe, et l’on tient la limite phy­sique du système.

Il y a ensuite l’é­pui­se­ment des res­sources annexes, plus insi­dieux. Le bois, d’a­bord, brû­lé par l’a­bat­tage au feu et par la cui­sine des équipes, dans un désert où l’a­ca­cia repousse en trente ans. L’eau ensuite, dont les puits s’en­sablent, s’ef­fondrent, se sali­nisent. Un dis­trict minier antique consomme son envi­ron­ne­ment plus vite qu’il ne consomme son minerai.

Il y a en troi­sième lieu l’é­pui­se­ment de la capa­ci­té d’É­tat, et c’est le fac­teur déci­sif. Faire tra­vailler mille hommes dans un oua­di sans eau à trois cents kilo­mètres du fleuve sup­pose une chaîne inin­ter­rom­pue de convois de grain, de gardes, de scribes, de char­pen­tiers, de pui­sa­tiers. Cette chaîne coûte cher et ne rap­porte qu’au bout. Un État solide l’en­tre­tient ; un État en dif­fi­cul­té la coupe la pre­mière, parce qu’elle est loin­taine, coû­teuse et dif­fé­rée. C’est pour­quoi les mines nubiennes s’ar­rêtent tou­jours en même temps que les grandes construc­tions royales et reprennent tou­jours avec elles. Elles sont un indi­ca­teur de puis­sance, non une cause.

Il y a enfin l’é­pui­se­ment rela­tif, c’est-à-dire la concur­rence. Et c’est ce qui achève véri­ta­ble­ment l’affaire.

L’or part vers l’ouest

À par­tir du VIIIᵉ siècle, un autre or entre dans le monde médi­ter­ra­néen, et il vient du Sahel. Les gise­ments du Bam­bouk, du Bou­ré et plus tard de l’A­kan ali­mentent, par les pistes trans­sa­ha­riennes, les empires du Gha­na puis du Mali, et débouchent à Sijil­mas­sa, à Tahert, à Kai­rouan. Cet or-là est allu­vial, extrait par des socié­tés pay­sannes qui n’exigent aucune infra­struc­ture impé­riale, trans­por­té à dos de cha­meau sur des routes qui, elles, ont leurs puits. Les Fati­mides frappent avec lui des dinars d’une pure­té qui devient la réfé­rence de tout le bas­sin. Au XIVᵉ siècle, le pèle­ri­nage de Man­sa Mous­sa vers La Mecque, avec ses dis­tri­bu­tions d’or au Caire, déprime le cours du métal en Égypte pen­dant des années — anec­dote sou­vent répé­tée, dont l’am­pleur exacte est dis­cu­tée, mais qui dit bien où se trouve désor­mais le centre de gravité.

Face à cette concur­rence, le Wadi Alla­qi ne perd pas son or. Il perd son inté­rêt. Une once tirée du quartz nubien exige de creu­ser, de broyer, de laver, d’ap­pro­vi­sion­ner ; la même once ramas­sée dans les gra­viers du haut Niger n’exige qu’un tamis et une cara­vane. À par­tir du moment où le second cir­cuit fonc­tionne, le pre­mier n’est plus ren­table, et il s’é­teint sans que per­sonne n’ait pris la déci­sion de l’éteindre.

C’est là, si l’on veut, la leçon brau­de­lienne de l’his­toire : le temps court des évé­ne­ments — un puits qui donne, une révolte bed­ja, un convoi inter­cep­té — se lit sur fond de conjonc­tures longues — l’ou­ver­ture d’une route saha­rienne, la moné­ta­ri­sa­tion de l’or, la démo­gra­phie du désert —, elles-mêmes posées sur une géo­lo­gie qui ne bouge pas. L’or nubien n’est pas mort d’a­voir été consom­mé. Il est mort d’un dépla­ce­ment des routes.

Suka­ri

Il y a, à vingt-cinq kilo­mètres au sud-ouest de Mar­sa Alam, sur la mer Rouge, une col­line que les Égyp­tiens appellent Suka­ri. Les pros­pec­teurs qui l’ont rééva­luée dans les années 1990 y ont trou­vé, avant même de son­der, des meules de pierre et des tes­sons : le lieu avait été tra­vaillé sous les pha­raons, qui n’a­vaient pu qu’en grat­ter la sur­face. La mine moderne, ouverte en 2009, exploite à ciel ouvert et en sou­ter­rain un corps miné­ra­li­sé de gra­no­dio­rite à quartz sul­fu­ré. Elle a pro­duit envi­ron cinq cent mille onces en 2025, dis­pose de quelque six mil­lions d’onces de réserves prou­vées, emploie près de cinq mille per­sonnes, et appar­tient depuis le rachat de Cen­ta­min en 2024 au groupe Anglo­Gold Ashan­ti. L’eau lui arrive de la mer Rouge par une conduite de vingt-cinq kilomètres.

Cette conduite est, à sa manière, la réponse tar­dive à la stèle de Kou­ban. Ce que Séthi Iᵉʳ n’a pas trou­vé à soixante mètres sous le sable, on l’ap­porte aujourd’­hui d’un rivage situé à une demi-heure de route, et le pro­blème qui a limi­té trois mille ans d’ex­ploi­ta­tion cesse d’en être un. Ajou­tez la cya­nu­ra­tion, qui va cher­cher l’or dans les sul­fures que les anciens lais­saient sur place, l’ex­plo­sif, la pelle méca­nique, et l’on com­prend pour­quoi une seule mine pro­duit en dix-huit mois tout ce que l’An­ti­qui­té entière a tiré de ce désert. La roche n’a pas chan­gé. La façon d’y accé­der a chan­gé, et avec elle la défi­ni­tion de ce qu’est un gisement.

Plus au sud, de l’autre côté de la fron­tière, l’his­toire est moins nette. Le Sou­dan est aujourd’­hui l’un des grands pro­duc­teurs d’or d’A­frique, et une part consi­dé­rable de cette pro­duc­tion sort de puits arti­sa­naux creu­sés à la main dans les mêmes oua­dis, par des dizaines de mil­liers d’or­pailleurs qui broient le quartz dans des concas­seurs à moteur et amal­gament le métal au mer­cure. Une par­tie de cet or finance la guerre en cours ; les chiffres de pro­duc­tion, les cir­cuits d’ex­por­ta­tion et les res­pon­sa­bi­li­tés font l’ob­jet de rap­ports contra­dic­toires que je ne suis pas en mesure de tran­cher ici. On note­ra seule­ment que les sites où l’on tra­vaille aujourd’­hui sont, sou­vent, très exac­te­ment ceux où l’on tra­vaillait sous les Ram­sès, et que le mer­cure y rem­place la table de lavage.

Il reste, dans les oua­dis, ces amas de quartz pilé. On les trouve par cen­taines, du Wadi Ham­ma­mat au Gab­ga­ba, blancs, angu­leux, par­fai­te­ment sté­riles, et si visibles depuis le ciel que les pros­pec­teurs modernes s’en servent comme guides. C’est ce qu’un empire laisse der­rière lui quand on a empor­té ce qui brillait : quelques dizaines de mil­liers de tonnes de roche cas­sée à la main, des meules bri­sées, un puits com­blé, et le nom d’un roi gra­vé sur une stèle pour dire qu’il avait trou­vé de l’eau à douze cou­dées là où son père avait creu­sé pour rien.


Pour aller plus loin

  • Rose­ma­rie et Die­trich Klemm, Gold and Gold Mining in Ancient Egypt and Nubia. Geoar­chaeo­lo­gy of the Ancient Gold Mining Sites in the Egyp­tian and Suda­nese Eas­tern Deserts, Sprin­ger, 2013 — l’ou­vrage de réfé­rence, site par site.
  • Carol Meyer, Bir Umm Fawa­khir, Orien­tal Ins­ti­tute Publi­ca­tions, 3 vol., 1999–2014 — la seule ville minière antique fouillée intégralement.
  • Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre III, 12–14, d’a­près Aga­thar­chide de Cnide — le témoi­gnage antique sur le tra­vail dans les mines.
  • William L. Moran (éd.), The Amar­na Let­ters, Johns Hop­kins Uni­ver­si­ty Press, 1992 — la diplo­ma­tie de l’or au XIVᵉ siècle avant notre ère.
  • Alfre­do et Ange­lo Cas­ti­glio­ni, Jean Ver­cout­ter, L’El­do­ra­do dei Farao­ni, 1995 — la décou­verte de Dera­heib, avec les réserves d’u­sage sur l’i­den­ti­fi­ca­tion à Béré­nice Panchrysos.
  • James A. Har­rell et V. Max Brown, « The Oldest Sur­vi­ving Topo­gra­phi­cal Map from Ancient Egypt », JARCE 29, 1992 — sur le papy­rus de Turin.
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