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La véran­da
de l’E&O

La véran­da de l’E&O

Cha­pitres 7 et 8

CHA­PITRE 7

Ven­dre­di 18 mars 1927

Mau­gham se réveilla avec le sen­ti­ment d’a­voir rêvé quelque chose d’im­por­tant — quelque chose qui lui échap­pait main­te­nant, dis­sous dans la lumière du matin.

Il res­ta un moment immo­bile, les yeux au pla­fond, écou­tant les bruits de l’hô­tel qui s’é­veillait. Des pas dans le cou­loir, le tin­te­ment d’un pla­teau de thé, quelque part une porte qui s’ou­vrait sur une toux. Les mêmes bruits que tous les autres matins — mais ce matin n’é­tait pas comme les autres. Ce matin, il y avait un mort dans l’aile est, et des ques­tions sans réponses qui tour­naient dans la tête de Mau­gham comme des mouches autour d’une lampe.

Il se leva, fit sa toi­lette, des­cen­dit prendre le break­fast. La grande salle était plus calme que d’ha­bi­tude — les clients par­laient à voix basse, jetaient des regards fur­tifs vers l’es­ca­lier qui menait aux chambres. La mort de Hals­worth pla­nait sur l’hô­tel comme une ombre.

Gerald le rejoi­gnit vers neuf heures, les yeux encore gon­flés de sommeil.

— Tu as l’air d’a­voir pas­sé une meilleure nuit que moi, dit-il en s’asseyant.

— Je n’ai pas dor­mi. J’ai réfléchi.

— À quoi ?

— À ce qui ne colle pas.

Mau­gham sor­tit le mes­sage de Madame Khoo, le posa sur la table. Gerald le lut, fron­ça les sourcils.

— “Il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être deve­nu.” Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je ne sais pas. Mais je compte le découvrir.

Il ter­mi­na son café, se leva.

— Tu viens avec moi ?

— Où ça ?

— Beach Street. Chez Madame Khoo.

La mai­son aux lions de pierre était silen­cieuse dans la lumière du matin.

Un boy les fit entrer, les condui­sit à tra­vers la cour inté­rieure où le fran­gi­pa­nier embau­mait l’air de son par­fum entê­tant. Madame Khoo les atten­dait dans le même salon que la pre­mière fois — assise dans son fau­teuil à haut dos­sier, vêtue de soie noire, les mains posées sur les accou­doirs comme une impé­ra­trice sur son trône.

— Mon­sieur Mau­gham. Elle incli­na la tête. Et mon­sieur Hax­ton, je présume.

Gerald parut sur­pris qu’elle connaisse son nom. Mau­gham, lui, ne l’é­tait plus.

— Vous m’a­vez fait appe­ler, dit-il.

— Oui. Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent. Une ser­vante appor­ta du thé, le ver­sa en silence, dis­pa­rut. Madame Khoo atten­dit qu’ils soient ser­vis pour parler.

— Geof­frey Hals­worth est mort, dit-elle. Ou plu­tôt, l’homme qui por­tait ce nom.

— Vous étiez au courant.

— Je suis au cou­rant de tout ce qui se passe à Penang. Elle but une gor­gée de thé. On dit que c’est un suicide.

— C’est ce que dit le médecin.

— Et vous, qu’est-ce que vous dites ?

Mau­gham hésita.

— Je dis qu’il y a des ques­tions sans réponses. La lettre qu’il a reçue mar­di matin — ce n’é­tait pas Verne qui l’a­vait envoyée. Alors qui ? Et pour­quoi main­te­nant, après trente ans ?

Madame Khoo posa sa tasse, le regar­da longuement.

— Vous êtes venu cher­cher des réponses. Je vais vous en don­ner — cer­taines. Pas toutes. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir.

— Je pré­fère en juger moi-même.

— Bien sûr. Vous êtes écri­vain. Vous vou­lez toute l’his­toire. Elle sou­pi­ra. Très bien. Écoutez.

Elle se cala dans son fau­teuil, fer­ma les yeux un ins­tant — ce geste qu’elle avait déjà fait, comme si elle fouillait dans des sou­ve­nirs anciens.

— Je vous ai dit que mon mari avait des doutes sur l’i­den­ti­té de Geof­frey Hals­worth. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que ces doutes n’é­taient pas seule­ment les siens.

— Quel­qu’un d’autre savait ?

— Quel­qu’un d’autre soup­çon­nait. Elle rou­vrit les yeux. Marjorie.

Mau­gham sen­tit son cœur s’accélérer.

— Mar­jo­rie savait que son mari était un imposteur ?

— Pas au début. Elle l’a épou­sé de bonne foi — elle croyait épou­ser Geof­frey Hals­worth, héri­tier de la Dorian Estate. Mais au fil des années… Elle eut un geste vague. Une femme remarque des choses. Des inco­hé­rences dans les sou­ve­nirs. Des hési­ta­tions quand on parle du pas­sé. Des cau­che­mars, la nuit, où l’on pro­nonce des noms qui ne devraient pas être prononcés.

— Elle lui a posé des questions ?

— Non. Jamais. Elle a pré­fé­ré ne pas savoir — offi­ciel­le­ment. Mais elle savait. Et lui savait qu’elle savait. C’é­tait un arran­ge­ment tacite, une sorte de pacte silen­cieux. Ils jouaient tous les deux le même rôle, celui du couple res­pec­table, et ils ne pou­vaient le jouer que s’ils ne recon­nais­saient jamais la vérité.

Mau­gham com­pre­nait. Il avait vu ce genre d’ar­ran­ge­ments — dans les colo­nies, dans les mariages, dans toutes les rela­tions humaines. Les men­songes qu’on accepte parce que la véri­té serait trop coûteuse.

— Mais quelque chose a chan­gé, dit-il.

— Oui. Quelque chose a chan­gé. Madame Khoo but une gor­gée de thé. Il y a un mois, Geof­frey — appe­lons-le ain­si, puisque c’est le nom qu’il por­tait — est venu me voir pour le renou­vel­le­ment du bail. Comme chaque année. Mais cette fois, il était dif­fé­rent. Ner­veux, dis­trait. Il m’a posé des ques­tions étranges.

— Quel genre de questions ?

— Sur le pas­sé. Sur ce que je savais de son arri­vée à Penang, trente ans plus tôt. Sur les gens qui auraient pu se sou­ve­nir de lui à cette époque. Elle fit une pause. J’ai com­pris qu’il avait peur. Que quelque chose s’é­tait pas­sé, quelque chose qui mena­çait son secret.

— Ste­phen Verne.

— C’est ce que j’ai pen­sé d’a­bord. Mais non. Quand je me suis ren­sei­gnée, j’ai appris que Verne n’é­tait pas encore arri­vé à Penang. Il n’est venu que la semaine dernière.

— Alors quoi ?

— Une lettre. La même lettre dont vous par­lez — ou peut-être une autre, anté­rieure. Geof­frey avait reçu une lettre, plu­sieurs semaines avant la mort, qui l’a­vait bou­le­ver­sé. Il ne m’a pas dit ce qu’elle conte­nait, mais j’ai vu son visage. C’é­tait le visage d’un homme qui voit reve­nir ce qu’il croyait enterré.

Mau­gham réflé­chis­sait. Une lettre anté­rieure à l’ar­ri­vée de Verne. Quel­qu’un d’autre, alors. Quel­qu’un qui connais­sait le secret de Hals­worth et qui avait choi­si ce moment pour le révéler.

— Vous savez qui a envoyé cette lettre ?

Madame Khoo hési­ta. Pour la pre­mière fois, Mau­gham vit quelque chose qui res­sem­blait à de l’in­cer­ti­tude sur son visage.

— J’ai une hypo­thèse. Mais c’est une hypo­thèse dangereuse.

— Dites-la.

— Mar­jo­rie.

Un silence. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle se réar­ran­ger dans son esprit.

— Mar­jo­rie a envoyé une lettre à son propre mari ?

— Pas exac­te­ment. Elle a envoyé une lettre à quel­qu’un d’autre — quel­qu’un qui avait les moyens de faire pres­sion sur Geof­frey. Et cette per­sonne a trans­mis la lettre, ou en a envoyé une autre basée sur les infor­ma­tions de Marjorie.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être un avo­cat en Angle­terre. Peut-être quel­qu’un qui cher­chait les héri­tiers du vrai Geof­frey Hals­worth. Elle haus­sa les épaules. Ce que je sais, c’est que Mar­jo­rie a déci­dé, après trente ans de silence, de bri­ser le pacte. De révé­ler la vérité.

— Pour­quoi maintenant ?

— Parce qu’elle n’a­vait plus rien à perdre. Madame Khoo posa sa tasse. Mar­jo­rie est malade, mon­sieur Mau­gham. Très malade. Elle ne l’a dit à per­sonne — pas même à son mari. Mais je le sais. Un de mes cou­sins est méde­cin à Sin­ga­pour, et elle l’a consul­té il y a quelques mois. Can­cer. Il lui reste un an, peut-être moins.

Mau­gham fer­ma les yeux un ins­tant. L’i­mage de Mar­jo­rie lui revint — cette femme sèche et froide, qui obser­vait son mari avec un mélange de mépris et de vigi­lance. Pas de l’a­mour, non. Quelque chose de plus com­plexe, de plus tordu.

— Elle a vou­lu se ven­ger, dit-il. Avant de mourir.

— Se ven­ger ? Peut-être. Ou peut-être autre chose. Peut-être qu’elle ne sup­por­tait plus de vivre dans le men­songe. Peut-être qu’elle vou­lait, une fois dans sa vie, que la véri­té soit dite.

— Et elle a tué son mari pour ça ?

Madame Khoo ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait Mau­gham avec une expres­sion indéchiffrable.

— Je n’ai pas dit qu’elle l’a­vait tué.

— Mais vous le pensez.

— Je pense… Elle choi­sit ses mots avec soin. Je pense que Mar­jo­rie a mis en mou­ve­ment quelque chose qu’elle ne pou­vait plus arrê­ter. Que la véri­té, une fois libé­rée, a fait son œuvre. Com­ment exac­te­ment — sui­cide, meurtre, quelque chose entre les deux — cela, je ne le sais pas.

— Quelque chose entre les deux ?

— Un homme accu­lé, ter­ro­ri­sé, qui n’a plus d’is­sue. Une femme qui le regarde se débattre, qui pour­rait l’ai­der, qui choi­sit de ne pas le faire. Qui peut-être pose le fla­con de véro­nol sur la table de nuit, qui peut-être verse le verre d’eau, qui peut-être dit les mots qu’il faut pour qu’il com­prenne que c’est la seule solu­tion. Est-ce un meurtre ? Est-ce un sui­cide ? La fron­tière est par­fois dif­fi­cile à tracer.

Mau­gham se tut. Il pen­sait à la scène — Hals­worth seul dans sa chambre, l’o­rage qui gron­dait dehors, la ter­reur qui mon­tait. Et Mar­jo­rie quelque part, dans la chambre voi­sine peut-être, qui atten­dait. Qui savait ce qui allait se passer.

— Le cri, dit-il. Gerald a enten­du un cri vers deux heures du matin.

— Un cri ?

— Un cri étouf­fé, puis plus rien.

Madame Khoo hocha la tête lentement.

— Le cri d’un homme qui com­prend qu’il n’y a pas d’is­sue. Ou le cri d’un homme qu’on force à ava­ler quelque chose. Elle haus­sa les épaules. Nous ne le sau­rons jamais.

— Et Marjorie ?

— Mar­jo­rie est veuve, main­te­nant. Elle héri­te­ra de la plan­ta­tion — ce qui reste de l’hé­ri­tage volé par son mari. Elle vivra ses der­niers mois dans le confort, puis elle mour­ra à son tour. Et tout le monde oubliera.

— Sauf vous.

— Sauf moi. Madame Khoo eut un sou­rire sans joie. Les Per­ana­kan ont la mémoire longue, mon­sieur Mau­gham. Nous nous sou­ve­nons de tout.

Ils quit­tèrent Beach Street vers midi, l’es­prit en ébullition.

Gerald mar­chait en silence à côté de Mau­gham, visi­ble­ment trou­blé par ce qu’il avait entendu.

— Tu crois ce qu’elle a dit ? finit-il par demander.

— Je crois qu’elle dit une par­tie de la véri­té. Pas toute.

— Qu’est-ce qu’elle cache ?

— Je ne sais pas. Peut-être son propre rôle dans l’af­faire. Elle savait depuis trente ans que Hals­worth était un impos­teur. Elle n’a jamais rien dit. Pourquoi ?

— Parce que ça ne la regar­dait pas ?

— Ou parce que ça l’ar­ran­geait. Un plan­teur qui a un secret est un plan­teur qu’on peut contrô­ler. Elle pos­sé­dait les terres, elle pos­sé­dait aus­si l’homme.

Gerald sif­fla doucement.

— Tu penses qu’elle le fai­sait chanter ?

— Pas direc­te­ment. Mais elle savait qu’il savait qu’elle savait. C’é­tait un équi­libre de ter­reur, une sorte de paix armée. Tant que per­sonne ne bou­geait, tout le monde était en sécurité.

— Et puis Mar­jo­rie a bougé.

— Et puis Mar­jo­rie a bou­gé. Et tout s’est effondré.

Ils mar­chaient dans les rues de George Town, sous le soleil de midi. Les sho­phouses défi­laient, avec leurs façades colo­rées et leurs enseignes en carac­tères chi­nois. Des mar­chands ambu­lants criaient leurs mar­chan­dises, des rick­shaws pas­saient en tin­tant. La vie conti­nuait, indif­fé­rente au drame qui venait de se jouer.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Gerald.

— Rien.

Gerald s’ar­rê­ta, surpris.

— Rien ?

— Qu’est-ce que je pour­rais faire ? Aller voir le Résident, lui dire que je soup­çonne Mar­jo­rie d’a­voir pous­sé son mari au sui­cide — ou de l’a­voir tué ? Sans preuves ? Sur la foi des ragots d’une vieille dame chinoise ?

— Mais la vérité…

— La véri­té ? Mau­gham eut un rire amer. La véri­té, c’est qu’un impos­teur est mort, et que per­sonne ne le pleu­re­ra. La véri­té, c’est que Mar­jo­rie mour­ra dans quelques mois, et que la jus­tice — si jus­tice il doit y avoir — sera ren­due sans moi. La véri­té, c’est que cette his­toire n’a pas de fin satis­fai­sante, pas de réso­lu­tion nette. Comme la plu­part des his­toires vraies.

Gerald ne répon­dit pas. Ils conti­nuèrent à mar­cher en silence.

L’a­près-midi, Mau­gham retour­na à l’hôtel.

Il trou­va un mot glis­sé sous sa porte — une écri­ture fémi­nine qu’il recon­nut aus­si­tôt. Marjorie.

“Mon­sieur Maugham,

Je sais que vous enquê­tez. Je sais ce que vous pen­sez. Vous vous trom­pez — en partie.

Venez me voir ce soir, à huit heures, dans ma chambre. Je vous dirai ce que je peux vous dire. Après, vous ferez ce que vous voudrez.

  1. Halsworth”

Mau­gham relut le mot plu­sieurs fois. “Vous vous trom­pez — en par­tie.” Qu’est-ce que cela vou­lait dire ? Que Mar­jo­rie n’é­tait pas cou­pable ? Ou qu’elle était cou­pable d’autre chose que ce qu’il imaginait ?

Il pas­sa le reste de l’a­près-midi à attendre, inca­pable de se concen­trer sur quoi que ce soit. Gerald sor­tit — pour Camp­bell Street, pro­ba­ble­ment — et Mau­gham res­ta seul avec ses pensées.

À huit heures, il frap­pa à la porte de la suite des Halsworth.

Mar­jo­rie lui ouvrit elle-même.

Elle por­tait une robe noire, sobre, sans orne­ments. Ses che­veux étaient tirés en arrière, son visage dépour­vu de tout maquillage. Elle avait l’air plus vieille que quelques jours plus tôt — ou peut-être était-ce sim­ple­ment qu’elle avait ces­sé de faire semblant.

— Entrez, dit-elle.

La suite était plon­gée dans la pénombre, éclai­rée seule­ment par quelques lampes. Le lit où Hals­worth était mort avait été refait — draps propres, oreillers gon­flés — mais Mau­gham sen­tait encore quelque chose dans l’air, une pré­sence, un souvenir.

Mar­jo­rie s’as­sit dans un fau­teuil près de la fenêtre, lui fit signe de prendre place en face d’elle.

— Vous vou­lez du thé ? Du whisky ?

— Rien, merci.

— Comme vous voudrez.

Elle res­ta un moment silen­cieuse, regar­dant par la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town, et les lumières de la ville scin­tillaient au loin.

— Vous savez, dit-elle enfin, je l’ai aimé. Au début.

Mau­gham ne dit rien. Il attendait.

— Quand je l’ai épou­sé, je croyais épou­ser un gent­le­man. Un homme bien né, bien éle­vé, qui m’of­fri­rait une vie confor­table dans les colo­nies. C’est ce que vou­laient mes parents. C’est ce que je croyais vouloir.

— Et puis ?

— Et puis j’ai com­men­cé à remar­quer des choses. Des petites choses, d’a­bord. La façon dont il tenait sa four­chette — pas tout à fait comme un gent­le­man devrait la tenir. Des erreurs de gram­maire, par­fois, quand il était fati­gué. Une igno­rance étrange de cer­taines choses que tout homme de sa classe devrait connaître.

— Vous lui avez posé des questions ?

— Non. Elle secoua la tête. Je n’ai jamais posé de ques­tions. Je ne vou­lais pas savoir. Tant que je ne savais pas, je pou­vais faire sem­blant. Nous pou­vions tous les deux faire semblant.

— Mais vous saviez quand même.

— Oui. Au fond de moi, je savais. Pas les détails — pas qu’il avait tué quel­qu’un, pas qu’il avait volé une iden­ti­té. Mais je savais qu’il n’é­tait pas celui qu’il pré­ten­dait être. Et je l’ai épou­sé quand même. Je suis res­tée avec lui quand même.

— Pour­quoi ?

Mar­jo­rie eut un sou­rire étrange — triste et iro­nique à la fois.

— Parce que moi non plus, je n’é­tais pas celle que je pré­ten­dais être. J’é­tais la fille d’un magis­trat res­pec­té — mais mon père avait des dettes, des maî­tresses, des secrets. Ma famille était une façade, comme toutes les familles. Geof­frey et moi, nous nous sommes recon­nus. Deux impos­teurs qui jouaient le jeu ensemble.

— Et la lettre ?

Le sou­rire de Mar­jo­rie s’effaça.

— Quelle lettre ?

— Celle que vous avez envoyée. Celle qui a tout déclenché.

Un long silence. Mar­jo­rie regar­dait ses mains, posées sur ses genoux.

— Madame Khoo parle trop, dit-elle enfin.

— Elle m’a dit que vous étiez malade. Que vous alliez mourir.

— C’est vrai. Un an, peut-être moins. Elle leva les yeux. Quand on sait qu’on va mou­rir, les choses changent. Les men­songes qu’on accep­tait deviennent insup­por­tables. Les secrets qu’on gar­dait demandent à être libérés.

— Vous avez vou­lu révé­ler la véri­té avant de mourir.

— J’ai vou­lu… Elle cher­cha ses mots. J’ai vou­lu qu’il sache que je savais. Que je n’a­vais jamais été dupe. Pen­dant trente ans, il a cru me trom­per. Il a cru que j’é­tais une idiote, une épouse aveugle. Je vou­lais qu’il sache, avant la fin, que j’a­vais tou­jours vu clair.

— Alors vous avez envoyé une lettre.

— Pas à lui. À un avo­cat, en Angle­terre. Un avo­cat qui recher­chait les héri­tiers du vrai Geof­frey Hals­worth. Je lui ai dit ce que je soup­çon­nais — que l’homme qui vivait à Penang sous ce nom n’é­tait pas le vrai héri­tier. Je lui ai don­né des détails, des dates, des inco­hé­rences que j’a­vais notées au fil des années.

— Et l’a­vo­cat a trans­mis ces infor­ma­tions à Ste­phen Verne.

— Je ne savais pas qu’il y avait un fils. Je pen­sais qu’il n’y avait plus d’hé­ri­tier, que la ligne était éteinte. Je vou­lais juste que la véri­té soit connue — quelque part, par quel­qu’un. Mais Verne a fait plus que cela. Il est venu.

— Et Geof­frey a com­pris que tout était fini.

— Oui.

Mar­jo­rie se tut. Les ombres de la pièce sem­blaient s’é­pais­sir autour d’elle.

— La nuit où il est mort, dit Mau­gham. Que s’est-il passé ?

— Je dor­mais. Dans la chambre voisine.

— Vous n’a­vez rien entendu ?

— J’ai enten­du… Elle hési­ta. J’ai enten­du un cri. Vers deux heures du matin. Je me suis levée, je suis allée voir. La porte de sa chambre était fer­mée. J’ai frap­pé. Pas de réponse. J’ai essayé d’ou­vrir — c’é­tait ver­rouillé de l’intérieur.

— Et vous n’a­vez pas appe­lé à l’aide ?

— Non. Elle sou­tint son regard. Je suis retour­née me cou­cher. Et le matin, quand le boy a trou­vé le corps, j’ai fait sem­blant d’être surprise.

Mau­gham la regar­da lon­gue­ment. Il y avait quelque chose de ter­rible dans ce qu’elle venait de dire — et quelque chose de ter­ri­ble­ment humain aus­si. Une femme qui entend son mari crier, qui sait ce qui se passe, qui choi­sit de ne pas intervenir.

— Vous l’a­vez lais­sé mourir.

— Je l’ai lais­sé faire son choix. Elle se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre. Il avait le véro­nol. Il savait ce qu’il fai­sait. Je n’ai pas ver­sé le poi­son dans son verre, je n’ai pas for­cé sa main. Je l’ai sim­ple­ment lais­sé seul avec sa décision.

— C’est tout de même…

— Un meurtre ? Elle se retour­na vers lui. Peut-être. Ou peut-être que c’est sim­ple­ment ce qui arrive quand on arrête de sau­ver les gens d’eux-mêmes. Pen­dant trente ans, j’ai pro­té­gé son secret. J’ai joué le jeu, j’ai main­te­nu la façade. Cette nuit-là, j’ai arrê­té. C’est tout.

Mau­gham ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre.

— Vous allez me dénon­cer ? deman­da Marjorie.

— À qui ? Pour quoi ? Vous n’a­vez rien fait — léga­le­ment par­lant. Vous avez enten­du un cri et vous n’êtes pas inter­ve­nue. Ce n’est pas un crime.

— Non. Ce n’est pas un crime.

Elle retour­na s’as­seoir, sou­dain épui­sée. Mau­gham vit à quel point elle était malade — la pâleur de sa peau, les cernes sous ses yeux, la mai­greur de ses mains. Elle n’en avait plus pour longtemps.

— Il y a une chose que vous devez com­prendre, dit-elle. Geof­frey — Hen­ry, quel que soit son vrai nom — n’é­tait pas un mau­vais homme. Il avait fait une chose ter­rible, oui. Mais ensuite… il a essayé d’être bon. Il a été un bon plan­teur, un bon employeur. Il a trai­té les coo­lies cor­rec­te­ment, il a payé ses dettes, il a res­pec­té ses enga­ge­ments. Il a joué le rôle du gent­le­man pen­dant si long­temps qu’il est deve­nu, d’une cer­taine façon, un gentleman.

— Cela n’ef­face pas ce qu’il a fait.

— Non. Rien ne l’ef­face. Mais cela compte quand même. Elle le regar­da avec une inten­si­té sou­daine. Vous êtes écri­vain, mon­sieur Mau­gham. Vous savez que les gens ne sont pas simples. Qu’on peut être à la fois un meur­trier et un homme bon. Qu’on peut vivre dans le men­songe et trou­ver quand même une forme de vérité.

Mau­gham hocha la tête len­te­ment. C’é­tait vrai — il le savait. Les êtres humains étaient des contra­dic­tions ambu­lantes, des mélanges de bien et de mal, de véri­té et de men­songe. C’é­tait ce qui les ren­dait inté­res­sants. C’é­tait ce qui les ren­dait tragiques.

— Je ne vous dénon­ce­rai pas, dit-il. Et je n’é­cri­rai pas cette histoire.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle est trop vraie. Parce qu’elle n’a pas de fin satis­fai­sante. Parce que je ne sais pas qui est le héros et qui est le méchant. Il se leva. Bonne nuit, madame Hals­worth. Et… bonne chance. Pour ce qui reste.

Il sor­tit sans se retourner.

CHA­PITRE 8

Dimanche 20 mars 1927

Le cime­tière pro­tes­tant de Penang était un lieu étrange, à mi-che­min entre le jar­din anglais et la jungle tropicale.

Des tombes anciennes, ron­gées par l’hu­mi­di­té et le temps, se dres­saient par­mi les fran­gi­pa­niers et les bou­gain­vil­liers. Les ins­crip­tions s’ef­fa­çaient peu à peu — des noms de colons oubliés, des dates qui remon­taient au siècle pré­cé­dent, des épi­taphes pieuses que per­sonne ne lisait plus. C’é­tait un cime­tière pour les exi­lés, pour ceux qui avaient quit­té l’An­gle­terre et n’y étaient jamais retour­nés. Un cime­tière pour les gens qui avaient vou­lu deve­nir quel­qu’un d’autre.

Geof­frey Hals­worth — ou l’homme qui avait por­té ce nom — y serait enter­ré ce matin.

Mau­gham arri­va tôt, avant la plu­part des autres. Il vou­lait obser­ver, comme tou­jours. Voir qui venait, qui ne venait pas. Lire sur les visages ce que les mots ne diraient pas.

Le cer­cueil était déjà là, posé sur des tré­teaux près de la fosse ouverte. Du bois sombre, des poi­gnées de cuivre, un drap blanc. Sobre, res­pec­table. Comme l’homme qu’il conte­nait avait pas­sé sa vie à l’être.

Gerald se tenait à l’é­cart, fumant une ciga­rette, l’air mal à l’aise dans son cos­tume noir. Il n’ai­mait pas les enter­re­ments — per­sonne ne les aimait, mais Gerald moins que qui­conque. Il y voyait un rap­pel de sa propre mor­ta­li­té, de ce corps qu’il mal­trai­tait depuis des années et qui fini­rait un jour dans une boîte semblable.

Les colo­niaux arri­vèrent par petits groupes. Des plan­teurs en cos­tume sombre, leurs épouses en robes noires et voi­lettes. Le Résident adjoint, l’air offi­ciel. Le Dr. Aldridge, qui avait signé le cer­ti­fi­cat de décès avec tant d’empressement. Ils se saluaient à voix basse, échan­geaient des bana­li­tés sur le temps — il fai­sait beau, pour une fois, un ciel d’un bleu cruel au-des­sus des tombes.

Mar­jo­rie arri­va la dernière.

Elle était vêtue de noir de la tête aux pieds, le visage caché sous une voi­lette épaisse. Deux femmes de plan­teurs l’ac­com­pa­gnaient, la sou­te­nant par le bras comme si elle ris­quait de s’ef­fon­drer. Elle mar­chait len­te­ment, avec cette digni­té raide des veuves qui refusent de mon­trer leur cha­grin — ou qui n’en ont pas à montrer.

Mau­gham la regar­da prendre place devant le cer­cueil. Il pen­sa à ce qu’elle lui avait dit, deux jours plus tôt. “Je l’ai lais­sé faire son choix.” Une phrase qui pou­vait signi­fier tant de choses. Un acte d’a­mour, peut-être — lais­ser un homme mou­rir comme il le vou­lait. Ou un acte de cruau­té — le regar­der se noyer sans lui tendre la main.

Ou peut-être que c’é­tait la même chose.

Le révé­rend com­men­ça le ser­vice. Des paroles conve­nues, des ver­sets fami­liers. “Je suis la résur­rec­tion et la vie…” Mau­gham n’é­cou­tait pas. Il regar­dait les visages autour de lui — ces hommes et ces femmes qui étaient venus enter­rer un des leurs, sans savoir qu’ils enter­raient un impos­teur. Ou peut-être que cer­tains savaient. Peut-être que Madame Khoo n’é­tait pas la seule à avoir devi­né, au fil des années.

Il cher­cha Ste­phen Verne du regard. Ne le trou­va pas.

Le ser­vice fut bref.

On des­cen­dit le cer­cueil dans la fosse, on jeta les poi­gnées de terre rituelles, on mur­mu­ra les der­nières prières. Puis les gens com­men­cèrent à se dis­per­ser, par petits groupes, retour­nant à leurs voi­tures et à leurs rick­shaws. La vie repre­nait ses droits.

Mau­gham resta.

Il regar­dait les fos­soyeurs com­bler la tombe, pel­le­tée après pel­le­tée. La terre rouge de Penang recou­vrait peu à peu le cer­cueil, effa­çant la der­nière trace visible de l’homme qui avait vécu sous le nom de Geof­frey Halsworth.

— Vous ne par­tez pas ?

Il se retour­na. Mar­jo­rie se tenait der­rière lui, seule. Les femmes qui l’ac­com­pa­gnaient avaient dis­pa­ru — par­ties avec les autres, probablement.

— Je réflé­chis­sais, dit-il.

— À quoi ?

— À lui. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.

Mar­jo­rie s’ap­pro­cha, regar­da la tombe à moi­tié comblée.

— Il s’ap­pe­lait Hen­ry Marsh, dit-elle. Son vrai nom. Je l’ai décou­vert il y a des années, en fouillant dans ses affaires. Une vieille lettre, cachée au fond d’une malle. Une lettre de sa mère, adres­sée à “mon cher Hen­ry”. Il l’a­vait gar­dée pen­dant trente ans.

— Il avait une mère.

— Tout le monde a une mère, mon­sieur Mau­gham. Même les monstres.

Elle dit cela sans iro­nie, sans amer­tume. Juste un constat.

— Vous pen­sez que c’é­tait un monstre ?

— Je pense… Elle hési­ta. Je pense qu’il a fait une chose mons­trueuse. Mais je ne suis pas sûre que cela fasse de lui un monstre. Est-ce qu’on devient ce qu’on fait ? Ou est-ce qu’on peut faire une chose ter­rible et res­ter, mal­gré tout, quel­qu’un de… pas bien, non. Mais pas entiè­re­ment mau­vais non plus.

Mau­gham hocha la tête. C’é­tait la ques­tion qu’il se posait lui-même, depuis des jours. La ques­tion à laquelle il n’a­vait pas de réponse.

— Il a tué un homme, dit-il. Le vrai Geof­frey Hals­worth. Il l’a jeté à la mer et a pris sa vie.

— Oui.

— Et ensuite il a vécu trente ans en fai­sant sem­blant d’être quel­qu’un d’autre.

— Oui.

— Mais pen­dant ces trente ans…

— Pen­dant ces trente ans, il a été un bon mari. Un bon plan­teur. Un membre res­pec­table de la com­mu­nau­té. Mar­jo­rie eut un sou­rire étrange. Est-ce que cela compte ? Est-ce que trente ans de bien peuvent rache­ter un ins­tant de mal ?

— Non, dit Mau­gham. Rien ne rachète un meurtre.

— Alors pour­quoi hésitez-vous ?

Il ne répon­dit pas. Il ne savait pas pour­quoi il hési­tait. Peut-être parce que la vie était plus com­pli­quée que les his­toires qu’il écri­vait. Peut-être parce que les gens n’é­taient jamais entiè­re­ment bons ou entiè­re­ment mau­vais. Peut-être parce qu’il avait vu, dans les yeux de Hals­worth, quelque chose qui res­sem­blait à du remords — un remords por­té pen­dant trente ans, comme une pierre au cou.

— Qu’al­lez-vous faire main­te­nant ? demanda-t-il.

— Res­ter ici. Quelques mois encore. Le temps de mettre mes affaires en ordre. Elle regar­da la tombe. Et puis mou­rir, je sup­pose. Comme tout le monde.

— Vous n’a­vez pas peur ?

— De la mort ? Elle secoua la tête. Non. J’ai peur de ce qui vient avant — la dou­leur, la fai­blesse, la dépen­dance. Mais la mort elle-même… non. Ce sera un soulagement.

Les fos­soyeurs avaient ter­mi­né leur tra­vail. La tombe était com­blée, la terre tas­sée. Bien­tôt on pose­rait une pierre — avec quel nom ? Geof­frey Hals­worth, pro­ba­ble­ment. Le men­songe conti­nue­rait jusque dans la mort.

— Au revoir, mon­sieur Mau­gham, dit Marjorie.

Elle lui ten­dit la main. Il la ser­ra — une main sèche, froide mal­gré la chaleur.

— Au revoir, madame Halsworth.

Elle s’é­loi­gna, sil­houette noire par­mi les tombes blanches. Mau­gham la regar­da par­tir, puis se retour­na vers la tombe fraîche.

— Hen­ry Marsh, mur­mu­ra-t-il. C’é­tait donc ton nom.

La tombe ne répon­dit pas. Les morts ne répondent jamais.

Il retrou­va Gerald à l’en­trée du cimetière.

— Verne n’est pas venu, dit Gerald.

— Non.

— Tu sais pourquoi ?

Mau­gham secoua la tête. Il avait sa théo­rie — Verne avait com­pris qu’il n’y avait rien à gagner ici, que l’hé­ri­tage volé ne pou­vait pas être récu­pé­ré, que sa ven­geance était creuse. Mais ce n’é­tait qu’une théorie.

— Il est par­ti ce matin, dit Gerald. J’ai véri­fié à l’hô­tel. Il a réglé sa note à l’aube et il a pris le pre­mier vapeur pour Singapour.

— Les mains vides.

— Les mains vides.

Ils mar­chèrent vers le rick­shaw qui les atten­dait. Le soleil tapait fort, fai­sant miroi­ter les flaques lais­sées par les pluies récentes. George Town s’é­veillait à peine — c’é­tait dimanche, les bou­tiques étaient fer­mées, les rues presque désertes.

— Tu crois qu’il va reve­nir ? deman­da Gerald.

— Verne ? Non. Il n’a plus rien à faire ici. L’homme qu’il vou­lait confron­ter est mort. L’hé­ri­tage est entre les mains de Mar­jo­rie — et même s’il pou­vait prou­ver qu’elle n’y a pas droit, il fau­drait des années de pro­cès, des for­tunes en avo­cats. Pour quoi ? Une plan­ta­tion de caou­tchouc à l’autre bout du monde ?

— Alors c’est fini.

— Oui. C’est fini.

Mais en disant cela, Mau­gham savait que ce n’é­tait pas tout à fait vrai. L’his­toire était finie, oui — les per­son­nages étaient morts ou par­tis, le rideau était tom­bé. Mais quelque chose res­tait. Quelque chose qui conti­nue­rait à le hanter.

L’i­mage d’un homme qui avait vécu trente ans dans le men­songe, et qui avait fini par croire à son propre men­songe. L’i­mage d’une femme qui avait choi­si de ne pas sau­ver son mari, et qui vivait avec ce choix. L’i­mage d’un fils venu récla­mer jus­tice, et repar­ti les mains vides, sans même la satis­fac­tion de la vengeance.

Des images qu’il ne pour­rait pas oublier. Des images qu’il ne pour­rait pas écrire.

L’a­près-midi, Mau­gham fit ses bagages.

Il avait pré­vu de res­ter encore une semaine, mais il n’en avait plus envie. L’E&O lui pesait main­te­nant — ses cou­loirs où errait le fan­tôme de Hals­worth, sa véran­da où Mar­jo­rie avait pris le thé avec Madame Khoo, son bar où Gerald avait inter­ro­gé Verne. Trop de sou­ve­nirs, trop de questions.

Gerald l’ai­da à bou­cler ses malles, sans poser de ques­tions. Il com­pre­nait — il com­pre­nait toujours.

— Où est-ce qu’on va ? deman­da-t-il seulement.

— Sin­ga­pour. Et puis peut-être Bang­kok. Ou Sai­gon. Peu importe.

— Tu fuis.

— Non. Je pars. C’est différent.

Mais Gerald avait rai­son, bien sûr. Il fuyait. Il fuyait cette his­toire qui n’a­vait pas de fin, ces per­son­nages qui n’é­taient ni bons ni mau­vais, cette véri­té qui refu­sait de se lais­ser saisir.

Le vapeur par­tait le len­de­main matin. Ils pas­se­raient une der­nière nuit à l’E&O, une der­nière nuit dans cette ville où un homme avait vécu trente ans sous un nom volé.

Ce soir-là, Mau­gham des­cen­dit sur la véranda.

La nuit était douce, par­fu­mée de fran­gi­pa­nier et de mer. Les lampes pro­je­taient des cercles de lumière jaune sur les dalles. Quelques clients de l’hô­tel pre­naient le frais, fumant des cigares, bavar­dant à voix basse.

Mau­gham s’ins­tal­la dans un fau­teuil de rotin, com­man­da un gin pahit. Il regar­dait la mer — cette mer d’An­da­man qui avait englou­ti le corps du vrai Geof­frey Hals­worth, trente ans plus tôt. Noire, immense, indifférente.

Il pen­sa à ce que Madame Khoo avait dit. “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” C’é­tait vrai. Les empires pas­saient, les colo­nies se défai­saient, les hommes mou­raient et étaient oubliés. Seule la mer res­tait, immuable, gar­dant ses secrets.

Il sor­tit son car­net, l’ou­vrit, relut les notes qu’il avait prises au fil des jours. L’his­toire était là, frag­men­taire mais com­plète. Un domes­tique qui tue son maître. Une iden­ti­té volée. Trente ans de men­songe. Une épouse qui sait et se tait. Un fils qui vient récla­mer son dû. Une mort ambi­guë — sui­cide ou meurtre, impos­sible à dire.

C’é­tait une bonne his­toire. Une his­toire par­faite pour un recueil de nou­velles — “The Let­ter”, peut-être, ou “The Impos­tor”. Il n’au­rait qu’à chan­ger les noms, brouiller les lieux, et per­sonne ne sau­rait jamais que c’é­tait vrai.

Mais il ne l’é­cri­rait pas.

Il le savait main­te­nant, avec cer­ti­tude. Cette his­toire n’é­tait pas pour lui. Elle était trop vraie, trop trouble, trop proche de quelque chose qu’il ne vou­lait pas regar­der en face. Elle posait des ques­tions aux­quelles il n’a­vait pas de réponses — sur l’i­den­ti­té, sur le men­songe, sur ce que nous sommes vrai­ment quand nous enle­vons les masques.

Il refer­ma le car­net, le glis­sa dans sa poche.

Gerald appa­rut, un verre à la main, et s’as­sit à côté de lui.

— Tu broies du noir.

— Je réfléchis.

— C’est la même chose, chez toi.

Mau­gham sou­rit mal­gré lui. Gerald le connais­sait trop bien — c’é­tait à la fois récon­for­tant et irritant.

— Je pen­sais à Hals­worth, dit-il. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.

— Et ?

— Et je me deman­dais… si nous ne sommes pas tous des impos­teurs, d’une cer­taine façon. Tous en train de jouer un rôle, de faire sem­blant d’être quel­qu’un que nous ne sommes pas.

Gerald haus­sa les épaules.

— Peut-être. Mais la plu­part d’entre nous n’a­vons tué per­sonne pour voler notre rôle.

— Non. La plu­part d’entre nous avons sim­ple­ment… gran­di dedans. Accep­té ce qu’on atten­dait de nous. Mis le masque qu’on nous tendait.

— Tu parles de toi ?

Mau­gham ne répon­dit pas. Il pen­sait à sa propre vie — l’en­fance mal­heu­reuse, le bégaie­ment dont il avait mis des années à se débar­ras­ser, l’ho­mo­sexua­li­té qu’il cachait au monde, le mariage raté avec Syrie. Toutes ces façades qu’il avait construites, tous ces men­songes qu’il avait entre­te­nus. Était-il si dif­fé­rent de Hals­worth, fina­le­ment ? Moins cri­mi­nel, certes. Mais pas moins imposteur.

— Tu sais ce qui me trouble le plus ? dit-il enfin.

— Non.

— C’est que Hals­worth a réus­si. Pen­dant trente ans, il a été Geof­frey Hals­worth. Il a vécu sa vie, aimé sa femme — à sa façon —, géré sa plan­ta­tion, gagné le res­pect de la com­mu­nau­té. Et à la fin, il était deve­nu ce qu’il pré­ten­dait être. Le men­songe était deve­nu vérité.

— Jus­qu’à ce que la véri­té le rattrape.

— Oui. Jus­qu’à ce que la véri­té le rat­trape. Mau­gham but une gor­gée de gin. Mais pen­dant trente ans… pen­dant trente ans, le men­songe a fonc­tion­né. Et je me demande si ce n’est pas ça, la vie. Men­tir assez long­temps pour que le men­songe devienne vrai.

Gerald ne dit rien. Ils res­tèrent assis en silence, regar­dant la mer noire, écou­tant les bruits de la nuit tropicale.

Au loin, un chien aboyait. Quelque part dans George Town, des gens vivaient, aimaient, men­taient, comme par­tout ailleurs dans le monde. Et demain, le vapeur empor­te­rait Mau­gham vers d’autres rivages, d’autres his­toires, d’autres mensonges.

Mais cette his­toire-là res­te­rait avec lui. Pas écrite, pas racon­tée. Juste un sou­ve­nir, une bles­sure, une ques­tion sans réponse.

L’his­toire d’un homme qui avait vou­lu deve­nir quel­qu’un d’autre.

Et qui y était presque parvenu.

Le len­de­main matin, ils prirent le vapeur pour Singapour.

Mau­gham res­ta sur le pont pen­dant que le bateau s’é­loi­gnait du quai, regar­dant Penang rape­tis­ser à l’ho­ri­zon. Les bâti­ments blancs du front de mer, les col­lines vertes, l’E&O qu’on dis­tin­guait encore, minus­cule, au bord de l’eau.

Quelque part là-bas, Mar­jo­rie Hals­worth com­men­çait sa vie de veuve — une vie qui ne dure­rait pas long­temps. Quelque part là-bas, Madame Khoo conti­nuait de régner sur Beach Street, gar­dienne des secrets de la colo­nie. Quelque part là-bas, dans le cime­tière pro­tes­tant, un homme dor­mait sous un nom qui n’é­tait pas le sien.

Gerald s’ap­pro­cha, lui ten­dit une tasse de café.

— Tu regardes quoi ?

— Rien. Tout. Mau­gham prit la tasse. Je me dis que nous ne revien­drons pro­ba­ble­ment jamais ici.

— Tu veux revenir ?

— Non. Mau­gham secoua la tête. Non, je ne veux pas revenir.

Il but son café, regar­da la côte dis­pa­raître peu à peu. Bien­tôt il ne res­ta plus qu’une ligne verte à l’ho­ri­zon, puis rien — juste la mer, immense et vide, qui les empor­tait vers d’autres destins.

Dans sa poche, le car­net pesait comme une pierre. Toutes ces notes qu’il avait prises, toutes ces obser­va­tions, tous ces détails — inutiles main­te­nant. L’his­toire res­te­rait non écrite, non racon­tée. Elle mour­rait avec lui, comme Hen­ry Marsh était mort avec son secret.

Ou peut-être pas.

Peut-être qu’un jour, des années plus tard, il trou­ve­rait le moyen de la racon­ter. Pas telle qu’elle s’é­tait pas­sée — ce serait impos­sible. Mais trans­for­mée, dégui­sée, ren­due mécon­nais­sable. Une his­toire sur un homme qui avait vou­lu être quel­qu’un d’autre. Une his­toire sur le men­songe et la véri­té, sur ce que nous sommes et ce que nous pré­ten­dons être.

Une his­toire sur l’imposture.

Pas aujourd’­hui. Pas demain. Mais un jour, peut-être.

Le vapeur prit de la vitesse, s’en­fon­çant dans le détroit de Malac­ca. Penang avait dis­pa­ru. Devant eux, l’ho­ri­zon s’ou­vrait, vaste et indifférent.

Mau­gham jeta le reste de son café par-des­sus bord, regar­da les gouttes sombres se perdre dans l’écume.

— Viens, dit-il à Gerald. Allons voir ce qu’ils servent au petit-déjeuner.

Ils s’é­loi­gnèrent du bas­tin­gage, lais­sant la mer der­rière eux.

L’his­toire était finie.

Ou peut-être qu’elle ne fai­sait que commencer.

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