Oct 11, 2009 | Livres et carnets |
Ryuichiro Utsumi est un presqu’inconnu — il l’est en tout cas pour moi — et il s’en est fallu de peu que je passe à côté. Si je l’ai trouvé, c’est que son nom était accolé à celui d’un dessinateur dont je me suis entiché, Jirō Taniguchi. Lui au dessin, Utsumi au scénario, c’est un mélange exquis, même si la force tragique de Taniguchi s’en trouve renforcée par des histoires d’une sublime clarté.
Les bandes-dessinées, et a fortiori les manga, sont un genre particulier qui, si l’on y regarde de près, permet de traiter des sujets graves, ou plus simplement des histoires où intercèdent des tragédies personnelles fondues dans le non-dit. Même si on n’est plus dans le roman ou la nouvelle et que les visages et les corps ne sont pas dans le champ de l’imagination, on est comme happés par ce dessin réaliste et cette finesse dans les temps, les courts et les longs comme des notes de musiques parfaitement maîtrisées. On est loin de Dragonball Z, et sous les traits de plumes fins de Taniguchi, L’Orme du Caucase prend une dimension terrifiante tellement ces histoires prennent vie sous nos yeux avec une intensité qui, personnellement, n’est pas loin de me faire frémir autant que dans le roman.

Dans cette œuvre intime, intimiste, ce qui est exploré, ce sont ces étapes de la vie dans lesquelles on se trouve confronté à des écueils, des événements insurmontables, comme la perte d’un être cher et la soudaine réalité de l’absence venant tout submerger, ou la répétition des traumatismes de l’enfance.
Ce qui frappe une fois que l’on a fermé l’album, c’est cette sagesse qui résonne comme un chant interminable, mais qui n’hésite pas à explorer les tabous d’une société aussi rigide que celle du Japon.
Jirō Taniguchi & Ryuichiro Utsumi
L’orme du Caucase (Keyaki no ki), éditions Castermann
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Oct 5, 2009 | Livres et carnets |
NonNonBâ est un manga qui puise ses racines dans une société japonaise qu’on connaît mal puisque l’action de cette œuvre massive (400 pages) se déroule au cœur des années 30. L’auteur de cette histoire provinciale dont l’action se situe à Tottori dans le sud du Japon, Shigeru Mizuki, est né en 1922 et le petit garçon qui en est le personnage principal, Shige-chan (parfois même Gégé) ne font qu’une seule et même personne.
NonNonBâ (Mémé) une grand-mère très pauvre vendant quelques menus services de maison contre un peu d’argent, le gîte et le couvert et dont la fonction première est de prier. Son activité, c’est la prière ; les gens la rétribuent pour qu’elle adresse des prières aux esprits ; ainsi, elle connaît particulièrement bien l’éventail des monstres et autres esprits (Yôkai(1) — 妖怪) innombrables que peut compter l’imaginaire shintô.
Ce livre, plutôt que de raconter une histoire avec un début et une fin, raconte plutôt deux épisodes de l’enfance de l’auteur autour de la rencontre, de la séparation, de l’émoi amoureux et de l’amitié, mais aussi du deuil. Côtoyer les esprits par le truchement de NonNonBâ permet de rendre la réalité un peu moins difficile, au milieu de ces esprits farceurs et facétieux, de cet univers des choses qui existent, même si on ne les voit pas.

On sent dans cette œuvre le souffle de la tradition orale, mais également des conventions sociales parfois lourdes et héritées de périodes sombres qui ont plongé l’Archipel dans l’obscurantisme depuis le Moyen-Âge, car c’est de là que viennent les yôkai, de ces temps reculés. On y entr’aperçoit également des sujets graves, comme les vendeurs d’enfants.
Les personnages, eux, sont plus qu’attachants. Shige-chan est un petit bonhomme sympathique qui se bat avec ses copains contre une bande rivale, et qui ne parle pas aux filles, parce que ça rend faible. Toutefois, ses amitiés seront féminines. L’école, c’est pas vraiment son truc, et il préfère passer son temps à dessiner, raconter des histoires et peindre. Pour cela, il demande à NonNonBâ de l’aider à voir certains esprits pour pouvoir les dessiner. Il est entouré d’un père absolument avant-gardiste, irresponsable et déphasé, qui n’hésite pas à dire à son fils qui fait mine de vouloir se tuer après une déception amoureuse Moi je suis pour laisser mes enfants faire ce qu’ils veulent… et à sa femme tu devrais plutôt le laisser faire… Et d’une mère qui semble combler le manque total de discernement de son époux. Toutefois, elle n’aura de cesse de soutenir le souhait de son fils de dessiner.
Une œuvre drôle et sensible, qui ne fait pas l’économie des rudesses de la vie et n’hésite à tirer un trait sur une société qui derrière ses lourdeurs fait la part belle à l’imaginaire.
Notes:
1) désigne un « être vivant, forme d’existence ou phénomène auxquels on peut appliquer les qualificatifs extraordinaire, mystérieux, bizarre, étrange et sinistre ». Source Wikipedia.
NonNonBâ sur du9.org
Tottori sur Google Maps
http://maps.google.fr/maps/ms?ie=UTF8&hl=fr&msa=0&msid=112761017533873934992.00047408d64edb3254246&ll=35.546474,134.198341&spn=0.113134,0.261269&t=k&z=12
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