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La porte des heures (cha­pitres 4 à 5)

La porte des heures (cha­pitres 4 à 5)

La porte des heures

Cha­pitres 4 à 5

 

PAR­TIE I

CHA­PITRE IV

Le Pro­fes­seur Wolf­gang Stein arri­va au Pera Palace le soir même, sans avoir été invi­té, ce qui était deve­nu une tra­di­tion pour les visi­teurs impli­qués dans les mys­tères ottomans.

Il des­cen­dit d’un fiacre pous­sié­reux avec une valise fati­guée, des lunettes à mon­ture d’a­cier, et l’air hagard d’un homme ayant voya­gé trois jours en train depuis Ber­lin pour atteindre Constantinople.

Rupert le ren­con­tra dans le hall, aler­té par Yusuf qui avait déve­lop­pé un sixième sens pour détec­ter « les gens qui vont com­pli­quer votre vie, effendi. »

« Pro­fes­seur Stein, je pré­sume ? » dit Rupert prudemment.

« Com­ment savez-vous mon nom ? » L’Al­le­mand sem­bla surpris.

« Parce que vous avez exac­te­ment l’air d’un pro­fes­seur alle­mand arri­vant sans pré­ve­nir pour s’im­mis­cer dans une affaire secrète impli­quant des per­son­nages otto­mans. Je com­mence à être habi­tué à ce genre de situa­tion. C’est prévisible.. »

Wolf­gang eut la décence de paraître embar­ras­sé. « Je suis Pro­fes­seur d’his­toire otto­mane à l’U­ni­ver­si­té Hum­boldt. Spé­cia­liste de Mou­rad V. Et avant que vous ne deman­diez : oui, je suis le neveu de Herr Kraus. Mais non, je ne suis pas comme lui. »

« Kraus, répé­ta Rupert. Le gre­din qui a essayé de nous tuer. Plu­sieurs fois. »

« Mon oncle est… un per­son­nage pour le moins ambi­va­lent. Mais moi, je suis juste un his­to­rien. » Wolf­gang sor­tit une liasse de papiers de sa sacoche. « J’ai pas­sé quinze ans à étu­dier Mou­rad V. Le sul­tan dépo­sé, empri­son­né, soi-disant fou. Sauf qu’il n’é­tait pas fou. »

À ce moment, Ayşe des­cen­dit l’es­ca­lier. Elle s’ar­rê­ta net en voyant Wolfgang.

Wolf­gang la vit. Et Rupert obser­va quelque chose d’ex­tra­or­di­naire se pro­duire sur le visage nor­ma­le­ment stoïque du pro­fes­seur alle­mand : ses yeux s’é­car­quillèrent, ses joues rou­girent légè­re­ment, et il faillit lâcher ses papiers.

« Vous… vous êtes Ayşe Şeker­ci, bégaya-t-il. J’ai lu tous vos articles sur les archives sul­ta­niennes. Votre ana­lyse de la cor­res­pon­dance de Mou­rad avec les ambas­sa­deurs euro­péens était… était brillante. »

Ayşe le regar­da avec l’ex­pres­sion d’une per­sonne éva­luant un insecte poten­tiel­le­ment inté­res­sant mais pro­ba­ble­ment ennuyeux.

« Mer­ci, dit-elle sèche­ment. Et vous êtes ? »

« Wolf­gang Stein. Pro­fes­seur. Ber­lin. » Il se res­sai­sit légè­re­ment. « Je… j’é­tu­die Mou­rad V. »

« Fas­ci­nant, » dit Ayşe d’un ton qui sug­gé­rait exac­te­ment le contraire. « Mon­sieur Whit­combe, avons-nous fini de pré­pa­rer le voyage à Sofia ? »

« Sofia ? » Wolf­gang se redres­sa. « Vous allez à Sofia ? Pour le pre­mier secret ? L’é­glise Sve­ta Nedelya ? »

Le silence devint pesant.

« Com­ment, deman­da Rupert len­te­ment, savez-vous cela ? »

Wolf­gang sor­tit un télé­gramme frois­sé. « Mon oncle Kraus. Il m’a contac­té hier. Il a dit que vous aviez décou­vert les cinq secrets res­tants et que je devais vous aider. Que c’é­tait… » Il hési­ta. « Une chance de rache­ter l’hon­neur familial. »

« Kraus veut NOUS AIDER ? » Rupert faillit s’é­touf­fer. « L’homme qui a orga­ni­sé un incen­die pour nous tuer ? »

« Il dit qu’il a chan­gé. Que Der Schat­ten est dis­sout. Qu’il veut répa­rer ses erreurs. » Wolf­gang sem­bla mal à l’aise. « Je sais que ça paraît sus­pect. Mais… j’ai des contacts à Sofia. Des accès aux archives bul­gares. Je peux vous aider. »

Ayşe croi­sa les bras. « Et en échange ? »

« Je veux prou­ver que Mou­rad n’é­tait pas fou. Mes recherches sug­gèrent qu’il a été empri­son­né parce qu’il savait quelque chose. Quelque chose d’é­norme. Si les cinq secrets le révèlent… » Ses yeux brillèrent der­rière ses lunettes. « C’est tout ce que je demande. La véri­té sur Mourad. »

Rupert échan­gea un regard avec Ayşe. Elle haus­sa imper­cep­ti­ble­ment les épaules — le geste uni­ver­sel pour « pour­quoi pas, on ver­ra bien. »

« D’ac­cord, dit Rupert. Mais à la pre­mière tra­hi­son, on vous aban­donne en Bulgarie. »

« Com­pris. » Wolf­gang sou­rit avec soulagement.

Ils mon­tèrent au salon où Per­ci­val, Niko­lai et Ley­la les atten­daient. Wolf­gang fut pré­sen­té avec une méfiance polie.

« Un autre Alle­mand, consta­ta Per­ci­val. Mer­veilleux. La der­nière fois s’est si bien passée. »

« Je ne suis pas mon oncle, » insis­ta Wolfgang.

« C’est exac­te­ment ce que dirait le neveu d’un traître, » obser­va Niko­lai joyeusement.

Wolf­gang com­men­ça à expli­quer ses théo­ries sur Mou­rad V — com­ment le sul­tan dépo­sé avait pré­dit l’ef­fon­dre­ment otto­man, com­ment ses « délires » étaient en fait des pro­phé­ties, com­ment tout était lié aux secrets d’Abdülhamid.

Il par­lait avec pas­sion, ges­ti­cu­lant, ses yeux brillant d’en­thou­siasme académique.

Et Rupert remar­qua qu’Ayşe — qui nor­ma­le­ment igno­rait super­be­ment les hommes qui par­laient trop — écou­tait avec une atten­tion inhabituelle.

À un moment, Wolf­gang cita un pas­sage obs­cur d’une lettre de Mou­rad, et Ayşe l’interrompit :

« Lettre du 15 mars 1878. Aux archives de Top­ka­pi. Sec­tion III, boîte 47. »

Wolf­gang la fixa. « Vous… vous la connais­sez par cœur ? »

« Je connais toutes les lettres de Mou­rad, » dit Ayşe simplement.

Le regard de Wolf­gang pas­sa de l’ad­mi­ra­tion pro­fes­sion­nelle à quelque chose de plus… personnel.

C’est à ce moment que Pacha II entra dans le salon.

Le chat blanc obser­va Wolf­gang avec ses yeux verts per­çants. Puis il mar­cha déli­bé­ré­ment vers lui, reni­fla ses chaus­sures, et émit un sif­fle­ment de pur mépris félin.

Ensuite, Pacha II alla se frot­ter contre les jambes d’Ayşe, ron­ron­nant bruyamment.

« Le chat me déteste, » consta­ta Wolf­gang tristement.

« Les chats sont d’ex­cel­lents juges de carac­tère, » dit Per­ci­val d’un ton satisfait.

« Ou, sug­gé­ra Ley­la avec un sou­rire, le chat est jaloux parce que quel­qu’un d’autre regarde Ayşe avec admiration. »

Wolf­gang rou­git vio­lem­ment. Ayşe leva les yeux au ciel.

« Nous par­tons pour Sofia demain à l’aube, annon­ça Rupert fer­me­ment. Orient-Express de 6h30. Tout le monde doit être prêt. »

« Miss Pen­wor­thy vient aus­si ? » deman­da Nikolai.

« Évi­dem­ment, répon­dit la voix gla­ciale de Miss Pen­wor­thy depuis l’embrasure de la porte. Quel­qu’un doit vous empê­cher de faire des bêtises. »

Elle entra, son para­pluie à la main comme tou­jours, et toi­sa Wolfgang.

« Un Alle­mand. Neveu de Kraus. » Elle reni­fla. « Je vous sur­veille, jeune homme. »

« Oui, madame, » dit Wolf­gang d’une petite voix.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Il res­ta à sa fenêtre, contem­plant Constan­ti­nople endormie.

Cinq secrets. Cinq villes. Un pro­fes­seur alle­mand sus­pect. Un chat jaloux. Une archi­viste brillante. Et un pigeon qui livrait des mes­sages posthumes.

« Qu’est-ce qui pour­rait mal tour­ner ? » mur­mu­ra-t-il à la nuit.

Comme pour répondre, Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Le pigeon n’a­vait pas de mes­sage cette fois. Il se conten­ta de regar­der Rupert avec ce qui res­sem­blait sus­pi­cieu­se­ment à de la pitié aviaire.

Puis il s’en­vo­la dans la nuit.

Rupert sou­pi­ra et alla se coucher.

L’a­ven­ture com­men­ce­rait vrai­ment demain.

CHA­PITRE V

L’O­rient-Express de 6h30 pour Sofia était, comme tous les trains de luxe euro­péens, un monu­ment à l’é­lé­gance déca­dente d’une époque qui refu­sait de recon­naître qu’elle était terminée.

Bois poli, lai­ton brillant, velours cra­moi­si, et une atmo­sphère géné­rale de mys­tère et d’in­trigue qui aurait fait sali­ver n’im­porte quel roman­cier de romans policiers.

Rupert, Per­ci­val, Niko­lai, Ley­la, Ayşe, Wolf­gang et Miss Pen­wor­thy s’ins­tal­lèrent dans deux com­par­ti­ments adja­cents. Per­ci­val avait insis­té pour voya­ger en pre­mière classe — « Si nous devons cou­rir après des secrets otto­mans, autant le faire confortablement. »

Le train quit­ta Constan­ti­nople dans un panache de vapeur. Ils tra­ver­sèrent les fau­bourgs, puis les plaines de Thrace, direc­tion nord-ouest vers la Bulgarie.

Tout se pas­sait remar­qua­ble­ment bien.

Trop bien.

Ils étaient à deux heures de voyage quand Ley­la ouvrit sa valise pour sor­tir un livre.

Et décou­vrit Pacha II, rou­lé en boule sur ses robes de soi­rée, dor­mant paisiblement.

Le chat ouvrit un œil vert, la regar­da, et bâilla.

« Rupert ! » cria Leyla.

Tout le monde se pré­ci­pi­ta dans le com­par­ti­ment. Pacha II, per­tur­bé dans sa sieste, se leva, s’é­ti­ra lon­gue­ment, et sau­ta sur le siège de la fenêtre.

« Le chat, dit Per­ci­val inuti­le­ment, est dans le train. »

« Com­ment… » com­men­ça Rupert.

« Il a dû se cacher pen­dant que je fai­sais mes bagages, » dit Ley­la. « Mais com­ment savait-il que je par­tais pour Sofia ? »

« Les chats savent tou­jours, » cita Ayşe avec un sourire.

« Le pro­blème, inter­vint Miss Pen­wor­thy, c’est la fron­tière bul­gare. Ils vont véri­fier les pas­se­ports. Les chats n’ont pas de passeports. »

« Nous pou­vons le cacher, » sug­gé­ra Nikolai.

Pacha II le fixa avec un regard qui com­mu­ni­quait clai­re­ment : « Essaie un peu pour voir. »

« Je peux négo­cier avec les doua­niers, » pro­po­sa Wolf­gang. « J’ai des contacts diplomatiques. »

Deux heures plus tard, à la fron­tière bul­gare, ils décou­vrirent que « négo­cier avec les doua­niers » signi­fiait « payer un pot-de-vin consi­dé­rable tout en pré­ten­dant que le chat était un cadeau diplo­ma­tique pour le roi Boris III de Bulgarie. »

Le doua­nier bul­gare — un homme mous­ta­chu avec un uni­forme impec­cable et un sens de l’ab­surde bien déve­lop­pé — exa­mi­na Pacha II avec scepticisme.

« Un cadeau. Pour le roi. Un chat blanc turc. »

« Un chat, un Ango­ra turc de race pure, » pré­ci­sa Wolf­gang avec assu­rance. « Des­cen­dant direct des chats du Sul­tan Abdül­ha­mid II. Extrê­me­ment rare. Valeur inestimable. »

Pacha II, comme s’il com­pre­nait son rôle, se tint droit avec une majes­té impériale.

Le doua­nier tou­cha sa mous­tache pen­si­ve­ment. « Le roi aime les chats. »

« Pré­ci­sé­ment, » dit Wolf­gang. Il sor­tit dis­crè­te­ment plu­sieurs billets. « Pour le dédoua­ne­ment, naturellement. »

L’argent dis­pa­rut. Le doua­nier tam­pon­na les passeports.

« Bien­ve­nue en Bul­ga­rie. Le roi sera ravi de son cadeau. »

Une fois le train repar­ti, Rupert s’ef­fon­dra sur son siège. « Nous venons de pro­mettre Pacha II au roi de Bulgarie. »

« Tech­ni­que­ment, nous n’a­vons rien pro­mis, » cor­ri­gea Wolf­gang. « Nous avons seule­ment lais­sé entendre. La dis­tinc­tion est impor­tante en diplomatie. »

Pacha II s’ins­tal­la sur les genoux d’Ayşe et se mit à ronronner.

« Le chat vous aime, » obser­va Wolf­gang avec une pointe de jalousie.

« Les chats aiment les per­sonnes intel­li­gentes, » répon­dit Ayşe en cares­sant dis­trai­te­ment Pacha II.

Wolf­gang sem­bla blessé.

Le reste du voyage se pas­sa dans une paix rela­tive. Ils déjeu­nèrent dans le wagon-res­tau­rant — Pacha II reçut du sau­mon poché que le ser­veur appor­ta « pour le cadeau diplo­ma­tique » avec un clin d’œil complice.

L’a­près-midi, Wolf­gang ten­ta d’im­pres­sion­ner Ayşe avec ses connais­sances sur Mou­rad V.

« Saviez-vous que Mou­rad avait pré­dit la révo­lu­tion Jeune-Turque de 1908 avec quinze ans d’avance ? »

« Oui, » dit Ayşe sans lever les yeux de son livre. « Lettre du 12 juin 1893. Archives de Yıldız. »

« Oh. Et que Mou­rad par­lait cou­ram­ment sept langues ? »

« Huit. Vous oubliez le persan. »

Wolf­gang soupira.

Per­ci­val, obser­vant la scène avec amu­se­ment, mur­mu­ra à Rupert : « Le pauvre gar­çon est com­plè­te­ment épris. »

« Et le chat est jaloux, » ajou­ta Nikolai.

Effec­ti­ve­ment, Pacha II fixait Wolf­gang avec une inten­si­té qui sug­gé­rait qu’il pla­ni­fiait quelque chose de désa­gréable impli­quant des griffes.

« Ce tri­angle amou­reux chat-humain-humain va mal finir, » pré­dit Ley­la joyeusement.

Le soir tom­bait quand ils appro­chèrent de Sofia. La ville se des­si­nait dans le cré­pus­cule — dômes byzan­tins, mina­rets otto­mans, et main­te­nant l’ar­chi­tec­ture baroque bul­gare, super­po­si­tion de civi­li­sa­tions comme tou­jours dans les Balkans.

Yusuf avait réser­vé des chambres au Grand Hôtel Sofia — moins pres­ti­gieux que le Pera Palace, mais confortable.

Cette nuit-là, Rupert ouvrit l’en­ve­loppe que Madame Nefise lui avait don­née. Celle mar­quée « Sofia. »

À l’in­té­rieur, un mes­sage en ottoman :

Le pre­mier secret dort sous l’aigle à deux têtes. L’é­glise Sve­ta Nede­lya. Le gar­dien est de la famille Dimi­triev. Cher­chez l’i­cône de Saint Georges. Der­rière, un pas­sage. Sous l’au­tel, une boîte scel­lée. À l’in­té­rieur : la moi­tié d’un médaillon et un par­che­min. Le secret n’est com­plet que si vous trou­vez l’autre moi­tié. Le Fou connaît le che­min. — Abdül­ha­mid II, 1917

« Le Fou, » mur­mu­ra Rupert. « Qui est le Fou ? »

Il n’eut pas à attendre long­temps pour la réponse.

Le len­de­main matin, un mes­sage atten­dait à la réception.

Livré par pigeon, naturellement.

Le Fou vous attend à Salo­nique. Trou­vez d’a­bord Sofia. Puis cher­chez le Fou dans l’a­sile de Mou­rad. — Un ami de Meh­med II

« L’a­sile de Mou­rad, » dit Wolf­gang quand Rupert lui mon­tra le mes­sage. « Salo­nique. L’an­cien asile psy­chia­trique. C’est là que Mou­rad a séjour­né en 1880, incognito. »

« Vous le saviez ? »

« C’est ma spé­cia­li­té. » Wolf­gang sou­rit. « Je vous l’a­vais dit. Je peux vous aider. »

Ayşe leva les yeux de son café. « Alors nous trou­vons le pre­mier secret à Sofia aujourd’­hui, puis nous par­tons pour Salo­nique demain. »

« Simple et effi­cace, » approu­va Percival.

Pacha II, ins­tal­lé sur une chaise à côté d’Ayşe, miau­la une fois.

Ce qui, dans le lan­gage félin, signi­fiait pro­ba­ble­ment : « Vous êtes tous des idiots si vous pen­sez que ça va être simple. »

Et comme tou­jours, le chat avait raison.

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La porte des heures (cha­pitres 4 à 5)

La porte des heures (cha­pitres 1 à 3)

La porte des heures

Cha­pitres 1 à 3

 

PAR­TIE I

CHA­PITRE I

Rupert Beau­re­gard Whit­combe avait, au fil des six der­niers mois, déve­lop­pé une rou­tine qui aurait hor­ri­fié son ancien lui — celui qui cher­chait fré­né­ti­que­ment des dés de back­gam­mon pro­phé­tiques et ouvrait des chambres scel­lées conte­nant des sque­lettes d’une cer­taine valeur aristocratique.

Sa nou­velle vie était d’un pro­saïsme léni­fiant: lever à huit heures, café au bar du Pera Palace, lec­ture du cour­rier diplo­ma­tique, rédac­tion d’un article pour le Times sur quelque déve­lop­pe­ment de poli­tique turque, déjeu­ner avec Per­ci­val, par­tie de back­gam­mon l’a­près-midi (sans inci­dents sur­na­tu­rels), dîner, éven­tuel­le­ment un concert, puis retour à sa chambre pour lire jus­qu’à minuit.

C’é­tait, en somme, la vie d’un cor­res­pon­dant étran­ger res­pec­table. Exac­te­ment ce qu’il avait tou­jours vou­lu. Une vie tran­quille sans encombres.

Ce qui expli­quait pour­quoi il s’en­nuyait à mourir.

« Vous avez cette expres­sion, obser­va Sir Per­ci­val, cet après-midi de mars 1927, celle d’un homme qui contemple l’a­bîme de l’en­nui depuis le haut de la falaise et trouve l’a­bîme insuf­fi­sam­ment stimulant. »

Ils étaient ins­tal­lés dans le salon, devant le sem­pi­ter­nel pla­teau de back­gam­mon. Le même pla­teau où, six mois plus tôt, Rupert avait trou­vé le dé qui avait déclen­ché toute cette his­toire absurde.

« Je ne m’en­nuie pas, » men­tit Rupert en lan­çant les dés, tout en cares­sant d’un air dis­trait sa fine mous­tache lus­trée. Un double six. Évidemment.

« Mon cher gar­çon, vous vous ennuyez tel­le­ment que c’en est dou­lou­reux à obser­ver. » Per­ci­val dépla­ça ses pions avec une pré­ci­sion mili­taire. « Six mois de vie nor­male. Pas de mys­tère secret pro­ve­nant de l’ancien monde otto­man. Pas de com­plot inter­na­tio­nal. Pas de pour­suite noc­turne. Pas de chat aven­tu­reux. C’est d’un tra­gique. » Il souf­fla comme si rien d’autre n’était envisageable.

« J’ap­pré­cie la tran­quilli­té, » insis­ta Rupert, en ne sachant pas réel­le­ment s’il men­tait à Per­ci­val ou à lui-même.

« Vous détes­tez la tran­quilli­té. Admet­tez-le. Vous regret­tez presque les jours où Herr Kraus vous mena­çait avec ses sbires armés. »

Rupert réflé­chit hon­nê­te­ment. « Non. Pas les Alle­mands. Mais peut-être… un petit mys­tère ? Quelque chose d’i­nof­fen­sif ? Je ne demande pas grand-chose après tout. »

Per­ci­val rit. « Il n’existe pas de mys­tère inof­fen­sif, Rupert. Cer­tai­ne­ment pas à Constan­ti­nople. Et encore moins au Pera Palace. »

Comme pour illus­trer ce point, un bruit étrange reten­tit à la fenêtre. Un rou­cou­le­ment insis­tant, presque agressif.

Rupert se leva et ouvrit. Un pigeon — gros, gris, l’air par­ti­cu­liè­re­ment déter­mi­né à entrer par effrac­tion — atter­rit sur le rebord de la fenêtre.

« Char­mant, » com­men­ta Per­ci­val. « Constan­ti­nople est enva­hie de pigeons. Chassez-le. »

Mais Rupert avait remar­qué quelque chose d’in­ha­bi­tuel. Le pigeon por­tait un petit cylindre atta­ché à sa patte. Un message.

« Per­ci­val. Regardez. »

Le vieil homme ajus­ta son monocle. « Ah. Un pigeon voya­geur. On n’en voit plus beau­coup. Pro­ba­ble­ment égaré. »

Rupert déta­cha déli­ca­te­ment le cylindre. À l’in­té­rieur, un papier rou­lé ser­ré. Il le déroula.

L’é­cri­ture était en code. Mais pas n’im­porte quel code — Rupert recon­nut immé­dia­te­ment le sys­tème de chif­fre­ment otto­man. Le même que celui uti­li­sé par Abdül­ha­mid II.

« C’est impos­sible, » murmura-t-il.

« Qu’est-ce qui est impos­sible ? » deman­da Per­ci­val en se levant.

« Ce mes­sage. Il uti­lise le chiffre d’Abdülhamid. »

Per­ci­val exa­mi­na le papier. « Abdül­ha­mid est mort depuis… com­bien ? Neuf ans ? »

« Exac­te­ment. »

Ils se regar­dèrent. Le pigeon rou­cou­la de nou­veau, l’air satisfait.

« Vous vou­liez un mys­tère, dit Per­ci­val sèche­ment. En voi­là un. »

Rupert contem­pla le mes­sage. Une par­tie de lui vou­lait le jeter par la fenêtre, retour­ner à sa vie tran­quille, oublier tout cela.

Mais une par­tie plus grande — la par­tie qui avait sur­vé­cu à des Alle­mands en arme, des chambres secrètes, et un chat mys­tique — vou­lait savoir.

« Je vais cher­cher Meh­met Bey, » déci­da-t-il. « Il pour­ra déchif­frer ça. »

« Et voi­là, sou­pi­ra Per­ci­val. Adieu la tranquillité. »

Le pigeon, comme s’il com­pre­nait qu’il avait accom­pli sa mis­sion, s’en­vo­la par la fenêtre.

Rupert ne savait pas encore que ce pigeon — qu’il bap­ti­se­rait plus tard « Herr Zep­pe­lin » par pure néces­si­té nar­ra­tive — allait deve­nir une figure récur­rente de sa vie.

Ni que les pigeons de Constan­ti­nople avaient, col­lec­ti­ve­ment, un sens de l’hu­mour vrai­ment très particulier.

CHA­PITRE II

Meh­met Bey arri­va dans la chambre de Rupert avec son dic­tion­naire de codes otto­mans — un volume relié en cuir rouge qui res­sem­blait à un gri­moire médié­val — et une expres­sion de scep­ti­cisme poli.

« Un pigeon, répé­ta-t-il. Vous avez reçu un mes­sage codé… par pigeon. » Quelque chose dans son into­na­tion lais­sait devi­ner qu’il n’y croyait pas réellement.

« Je sais que ça paraît absurde, » admit Rupert.

« Rupert, nous avons décou­vert un sque­lette jouant au back­gam­mon, révé­lé que Byzance n’est jamais tom­bée, et sur­vé­cu à un incen­die cau­sé par un chat. Le mot Absurde a per­du tout sens. » Meh­met étu­dia le mes­sage. « Mais effec­ti­ve­ment, c’est du chiffre Abdül­ha­mid. Ver­sion 1908, si je ne me trompe pas. »

« Vous pou­vez le déchiffrer ? »

« Pro­ba­ble­ment. Don­nez-moi vingt minutes. »

Meh­met s’ins­tal­la au bureau, sor­tit sa plume et son encre, et se mit au tra­vail avec la concen­tra­tion d’un moine médié­val copiant un manus­crit sacré.

Rupert et Per­ci­val atten­dirent en silence. Dehors, Constan­ti­nople bruis­sait de son acti­vi­té habi­tuelle — tram­ways tin­tant, ven­deurs criant, muez­zins appe­lant à la prière.

Puis quelque chose d’ex­tra­or­di­naire se produisit.

Un chat blanc entra par la fenêtre ouverte.

Pas Pacha — le vieux Pacha avait dis­pa­ru sans lais­ser de traces l’année d’avant, comme si la fin des aven­tures du dé l’avait entraî­né dans un autre pan de l’Histoire.. Non, ce chat était plus jeune, plus vif, avec les mêmes yeux verts per­çants et la même démarche majestueuse.

« Pacha II, » dit Rupert. « Bonjour. »

Le chat — que Yusuf, le nou­veau direc­teur, avait bap­ti­sé ain­si en l’hon­neur de son illustre père — s’ins­tal­la sur le lit et obser­va la scène avec intérêt.

Puis Herr Zep­pe­lin revint.

Le pigeon atter­rit sur le rebord de la fenêtre, exac­te­ment au même endroit qu’a­vant. Il sem­bla fixer Pacha II. Pacha II le fixa en retour.

Ce qui sui­vit fut ce que Rupert décri­rait plus tard comme « le stare-down le plus intense entre un chat et un pigeon de toute l’his­toire de Constantinople. »

Pacha II se leva len­te­ment. Ses muscles se ten­dirent. Ses pupilles se dilatèrent.

Le pigeon rou­cou­la. Pas un rou­cou­le­ment de peur. Un rou­cou­le­ment de… défi ?

« Oh non, » dit Rupert.

Pacha II bondit.

Le pigeon s’en­vo­la — mais pas assez vite. La patte du chat l’ef­fleu­ra, le pigeon bas­cu­la, et quelque chose tom­ba de son jabot.

Un petit rou­leau de film. Un microfilm.

Il atter­rit sur le tapis per­san avec un bruit minus­cule mais bien perceptible.

Le pigeon, indigne mais indemne, s’en­vo­la par la fenêtre en émet­tant des rou­cou­le­ments qui res­sem­blaient sus­pi­cieu­se­ment à des jurons aviaires.

Pacha II, triom­phant, s’as­sit près du micro­film comme un lion sur­veillant sa proie.

« Je rêve, dit Per­ci­val. Un pigeon trans­por­tait un micro­film. Dans son jabot. »

Rupert ramas­sa le film avec pré­cau­tion. C’é­tait authen­tique — un vrai micro­film, le genre uti­li­sé par les espions pen­dant la guerre.

« Nous avons besoin d’un pro­jec­teur, » constata-t-il.

« Yusuf en a un, » dit Meh­met sans lever les yeux de son tra­vail de déchif­fre­ment. « Dans la salle de pro­jec­tion. Pour les soi­rées cinéma. »

Vingt minutes plus tard, ils étaient tous ras­sem­blés dans la petite salle de pro­jec­tion du Pera Palace — Rupert, Per­ci­val, Meh­met, et Yusuf, qui avait aban­don­né ses tâches de direc­teur avec un enthou­siasme suspect.

Pacha II les avait sui­vis, mar­chant avec la digni­té d’un héros qui vient de sau­ver la mise.

Le micro­film fut pro­je­té sur le mur blanc.

C’é­tait une pho­to­gra­phie d’un docu­ment manus­crit. En otto­man. Avec le sceau per­son­nel d’Abdül­ha­mid II.

Meh­met lut à voix haute, sa voix tremblante :

« Si vous lisez ceci, le sixième secret a été révé­lé. Il était temps. Mais sachez que j’ai gar­dé les cinq pre­miers pour une rai­son. Cha­cun est plus dan­ge­reux que le pré­cé­dent. Cha­cun est gar­dé par un des­cen­dant des cinq familles de confiance. Le pre­mier secret dort à Sofia. Cher­chez l’aigle à deux têtes dans l’é­glise Sve­ta Nede­lya. Signé : Abdül­ha­mid II, 1917. Post-scrip­tum : Si un chat vous aide, sui­vez-le. Ils savent. »

Le silence était absolu.

Puis Pacha II miau­la. Une fois. Distinctement.

« Il a dit ils savent, mur­mu­ra Yusuf. Les chats. Ils savent. »

Rupert se tour­na vers Per­ci­val. « Vous vous rap­pe­lez quand vous disiez que j’al­lais regret­ter la tranquillité ? »

« Je retire tout. Je pré­fé­rais infi­ni­ment l’ennui. »

« Et le mes­sage du pigeon ? » deman­da Yusuf. « Celui que Meh­met déchiffrait ? »

Meh­met sor­tit son papier. « Il dit : Pre­mier secret. Pas oublié. Seule­ment endor­mi. Sofia. Église Sve­ta Nede­lya. Cher­chez l’aigle à deux têtes. Signé : Un ami de Meh­med II. »

« Meh­med II, répé­ta Rupert. Le conqué­rant de Constan­ti­nople. Mort en 1481. »

« Exac­te­ment. »

« Donc nous avons un mes­sage post­hume d’Abdül­ha­mid, livré par pigeon-espion, confir­mé par micro­film trou­vé grâce à un chat, nous envoyant à Sofia cher­cher un secret gar­dé par un ami d’un sul­tan mort depuis quatre siècles. »

« C’est un résu­mé pré­cis, » confir­ma Mehmet.

Pacha II ron­ron­na d’approbation.

« Je vais cher­cher mon pas­se­port, » sou­pi­ra Rupert.

L’an­née où tout empi­ra venait offi­ciel­le­ment de commencer.

CHA­PITRE III

Rupert n’eut pas le temps de cher­cher son pas­se­port. Le len­de­main matin, à neuf heures pré­cises, une jeune femme se pré­sen­ta à la récep­tion du Pera Palace et deman­da à voir « Mon­sieur Whit­combe, le jour­na­liste qui a révé­lé le sixième secret. »

Yusuf mon­ta l’in­for­mer immédiatement.

« Elle s’ap­pelle Ayşe Şeker­ci, expli­qua-t-il. Archi­viste aux Archives Otto­manes. Elle dit que c’est urgent. Et elle porte… » Il hési­ta. « Des lunettes rondes très impressionnantes. »

Rupert la ren­con­tra dans le petit salon. Ayşe Şeker­ci avait envi­ron vingt-huit ans, des che­veux noirs tirés en un chi­gnon strict, et effec­ti­ve­ment des lunettes rondes qui lui don­naient l’air d’un hibou par­ti­cu­liè­re­ment intel­li­gent. Elle por­tait une robe moderne mais sobre, et tenait une sacoche en cuir usée.

« Mon­sieur Whit­combe, dit-elle sans pré­am­bule, en turc avec un léger accent stam­bou­liote. J’ai lu vos articles sur le sixième secret. Fas­ci­nants. Aus­si, com­plè­te­ment incomplets. »

Rupert cli­gna des yeux. « Incomplets ? »

« Abdül­ha­mid par­lait de six secrets. Vous en avez révé­lé un. Où sont les cinq autres ? » Elle s’as­sit sans y être invi­tée et ouvrit sa sacoche. « Voi­là pour­quoi je suis ici. »

Elle sor­tit un cahier ancien, relié en cuir vert.

« Le jour­nal de ma grand-mère, Fat­ma Hanım. Elle était dame de com­pa­gnie de la Sul­tane Müş­fi­ka, l’é­pouse d’Abdül­ha­mid. Entre 1900 et 1909, elle a écrit quo­ti­dien­ne­ment. Et dans ses der­nières entrées… » Ayşe ouvrit le cahier à une page mar­quée. « Elle men­tionne ‘les cinq gar­diens des secrets oubliés.’ »

Rupert se pen­cha. L’é­cri­ture était en otto­man cur­sif, élé­gante mais dif­fi­cile à lire.

« Que dit-elle exactement ? »

Ayşe lut à voix haute : « ‘Sa Majes­té a convo­qué les cinq aujourd’­hui. Ils ont tous juré de pro­té­ger les secrets jus­qu’à ce que le sixième soit révé­lé. Alors, et seule­ment alors, leurs des­cen­dants devront se réveiller. J’ai peur pour eux. Ces secrets sont dangereux.’ »

« Les cinq, répé­ta Rupert. Cinq familles. Cinq secrets. »

« Exac­te­ment. Et hier, j’ai reçu ceci. » Ayşe sor­tit une lettre. L’en­ve­loppe était vieille, jau­nie, scel­lée avec de la cire rouge por­tant un sceau que Rupert recon­nut immédiatement.

Le sceau d’Abdül­ha­mid II.

« Où avez-vous trou­vé ça ? » deman­da Rupert, la voix tendue.

« Je ne l’ai pas trou­vée. Elle m’a été livrée. Par pigeon. »

Bien sûr.

Ayşe bri­sa le sceau et déplia la lettre. Elle la lut en silence, puis la ten­dit à Rupert.

L’é­cri­ture était celle d’Abdül­ha­mid — Rupert l’a­vait vue assez sou­vent dans les archives pour la reconnaître.

À la des­cen­dante de Fat­ma Hanım,

Si vous lisez ceci, le sixième secret a été révé­lé. Votre grand-mère était loyale et sage. Main­te­nant c’est votre tour.

Les cinq secrets attendent. Cha­cun est gar­dé par un des­cen­dant des cinq familles de confiance : les Dimi­triev de Sofia, les Papa­do­pou­los de Salo­nique, les Al-Rashid d’A­lep, les Kohen d’Is­tan­bul, et les Nefise du Pera Palace.

Trou­vez-les. Ras­sem­blez les secrets. Mais soyez pru­dente. Beau­coup pré­fé­re­raient qu’ils res­tent oubliés.

Abdül­ha­mid II, 1917

P.S. : Faites confiance aux chats.

Rupert leva les yeux de la lettre. « Les Nefise du Pera Palace. »

« C’est pour ça que je suis venue ici, » confir­ma Ayşe. « L’une des cinq familles gar­dienne est ici. Dans cet hôtel. Maintenant. »

À ce moment pré­cis, Yusuf entra avec un pla­teau de thé. « Par­don­nez l’in­ter­rup­tion, effen­di. Mais Madame Nefise sou­haite vous voir. Elle dit que c’est urgent. »

Rupert et Ayşe échan­gèrent un regard. L’atmosphère déjà pesante s’alourdit un peu plus encore. Le silence conte­nu dans ce regard fit vaciller Rupert, qui sen­tit son œil droit trem­bler légèrement.

« Madame Nefise ? » deman­da Rupert. « Je ne connais pas de Madame Nefise. »

Yusuf eut l’air embar­ras­sé. « C’est nor­mal, effen­di. Elle vit dans la chambre 101. Depuis 1905. Per­sonne ne l’a vue depuis… très longtemps. »

« Quel­qu’un vit dans la chambre 101 depuis 1905 et vous ne me l’a­vez jamais dit ? »

« Elle a payé d’a­vance. Pour cent ans. » Yusuf haus­sa les épaules. « Elle vou­lait de la tranquillité. »

Bien sûr.

Rupert se leva. « Allons‑y. »

Ayşe le sui­vit, son cahier ser­ré contre sa poitrine.

Ils mon­tèrent au pre­mier étage. La chambre 101 était au bout du cou­loir, une porte iden­tique aux autres sauf pour la patine du temps qui la ren­dait légè­re­ment plus sombre.

Rupert frap­pa.

« Entrez, » dit une voix de femme. Âgée, mais claire.

La chambre était petite, meu­blée sim­ple­ment. Et au centre, assise dans un fau­teuil près de la fenêtre, une femme d’au moins quatre-vingt-quinze ans tri­co­tait calmement.

Elle leva les yeux, sou­rit, et dit :

« Ah, vous voi­là enfin. Je vous atten­dais depuis 1926. »

Rupert ouvrit la bouche. La refer­ma. La rouvrit.

Ayşe, plus directe, deman­da : « Vous êtes Madame Nefise ? Une des cinq gardiennes ? »

« La der­nière, en fait. Les quatre autres sont morts. » Elle posa son tri­cot. « Mais avant de mou­rir, cha­cun a caché son secret dans un lieu sûr et a trans­mis les ins­truc­tions à ses des­cen­dants. Mal­heu­reu­se­ment, la plu­part des des­cen­dants ne savent pas qu’ils sont des­cen­dants. Vous allez devoir les trouver. »

Elle se leva avec une agi­li­té sur­pre­nante pour son âge et ouvrit un tiroir de sa com­mode. Elle en sor­tit cinq enve­loppes scellées.

« Sofia. Salo­nique. Alep. Le Bos­phore. Et Constan­ti­nople. » Elle ten­dit les enve­loppes à Rupert. « Cinq villes. Cinq secrets. Cinq his­toires qui chan­ge­ront tout ce que vous pen­sez savoir sur l’Em­pire ottoman. »

« Pour­quoi nous ? » deman­da Ayşe.

Madame Nefise sou­rit. « Parce que vous avez révé­lé le sixième. Parce que Abdül­ha­mid vous a choi­sis. Et parce que… » Elle regar­da par la fenêtre. « Ah, un chat blanc vient d’arriver. »

Effec­ti­ve­ment, Pacha II était assis sur le rebord de la fenêtre, les obser­vant avec ses yeux verts perçants.

« Les chats savent tou­jours, » dit Madame Nefise doucement.

Rupert prit les enve­loppes. Elles étaient lourdes, anciennes, importantes.

« Et si nous refusons ? »

« Vous ne refu­se­rez pas. » Madame Nefise retour­na à son fau­teuil et reprit son tri­cot. « Per­sonne ne refuse un mys­tère otto­man. Sur­tout pas à Constan­ti­nople. Ce sont les plus beaux mystères. »

Elle avait rai­son, bien sûr.

Rupert et Ayşe redes­cen­dirent en silence. Dans le hall, ils trou­vèrent Per­ci­val, Niko­lai (qui venait d’ar­ri­ver de Mos­cou « juste au bon moment, comme tou­jours »), et même Ley­la qui était reve­nue de Milan « parce que quelque chose lui disait qu’elle devait être là. »

Rupert leur mon­tra les enveloppes.

« Nous par­tons pour Sofia demain, » annonça-t-il.

« Évi­dem­ment, » sou­pi­ra Per­ci­val. « Pour­quoi pas. »

Pacha II miau­la depuis l’escalier.

Et quelque part dans Constan­ti­nople, un pigeon roucoula.

L’a­ven­ture venait vrai­ment de commencer.

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L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 23 à 25
Epi­logue

PAR­TIE IV

LE DÉNOUE­MENT

CHA­PITRE XXIII

Ce soir-là, Per­ci­val pro­po­sa une par­tie de back­gam­mon. Pas une par­tie ordi­naire — LA par­tie. Celle qu’ils n’a­vaient jamais jouée.

« Avec les dés du Sul­tan, précisa-t-il. »

Rupert hési­ta. « Nous les avons gar­dés sépa­rés pen­dant dix ans. »

« Pré­ci­sé­ment. Il est temps de voir ce qui se passe quand on les utilise. »

Ils s’ins­tal­lèrent au salon. Ley­la, Aga­tha, et même Bian­chi vinrent obser­ver. Pacha, natu­rel­le­ment, sau­ta sur la table pour superviser.

Le pla­teau de back­gam­mon — le même que von Wald­stein avait uti­li­sé dans la chambre 47 — fut sor­ti de son empla­ce­ment habituel.

Rupert pla­ça les deux dés au centre. Ils brillaient dou­ce­ment sous la lumière des lampes.

« Pre­mier jet déter­mine qui com­mence, dit Percival.

Rupert lan­ça les dés. Ils rou­lèrent avec un cli­que­tis qui sem­bla étran­ge­ment musical.

Six et six. Double six.

« La sixième face, mur­mu­ra Ley­la. Le miroir. »

Per­ci­val lan­ça à son tour. Six et six également.

Ils se regardèrent.

« Les dés sont tru­qués ? sug­gé­ra Agatha.

— Ou magiques, pro­po­sa Ley­la. Ou les deux. »

Ils jouèrent quand même. Et la par­tie fut… étrange.

Chaque jet de dés tom­bait exac­te­ment comme il fal­lait. Pas de hasard. Juste une symé­trie par­faite. Per­ci­val avan­çait, Rupert répon­dait. Rupert atta­quait, Per­ci­val défendait.

C’é­tait comme regar­der deux maîtres d’é­checs jouer une par­tie où chaque coup appe­lait inévi­ta­ble­ment le contre-coup.

« Le hasard n’existe pas, réci­ta Rupert en lan­çant les dés. C’é­tait vrai­ment vrai. »

La par­tie dura deux heures. À la fin, le résul­tat était… par­fai­te­ment équi­li­bré. Match nul absolu.

« C’est impos­sible, dit Per­ci­val. Le back­gam­mon ne se ter­mine jamais en match nul. »

« Ces dés ne sont pas ordi­naires, rap­pe­la Aga­tha. Rien ici n’est ordinaire. »

Rupert ramas­sa les dés. Ils étaient chauds au tou­cher, comme s’ils avaient été expo­sés au soleil.

« Que vou­lait nous dire Abdül­ha­mid ? deman­da-t-il. Avec ces dés, ce jeu, ce secret ? »

« Peut-être, sug­gé­ra Ley­la dou­ce­ment, qu’il n’y a pas de gagnants. Seule­ment des joueurs. Et que le vrai jeu n’est pas de gagner, mais de com­prendre les règles. »

« Des paroles de chan­teuse, obser­va Per­ci­val. Poé­tiques mais vagues. »

« Ou sim­ple­ment vraies, contra Aga­tha. Les plus grandes véri­tés sont sou­vent les plus simples. »

Pacha, qui avait obser­vé toute la par­tie sans bou­ger, se leva, s’é­ti­ra, et sau­ta de la table. Puis il se diri­gea vers la dalle de marbre — la troi­sième depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord — et s’as­sit dessus.

« Il garde le secret, dit Rupert. Même maintenant. »

« Les chats sont d’ex­cel­lents gar­diens, approu­va Per­ci­val. Ils ne posent jamais de ques­tions inutiles. »

Cette nuit-là, Rupert fit un rêve.

Il était dans la chambre secrète sous le hall. Mais elle n’é­tait pas vide. Abdül­ha­mid II était là, assis au bureau otto­man, jouant au back­gam­mon contre lui-même.

Le Sul­tan leva les yeux et sourit.

« Vous avez trou­vé deux dés, dit-il en anglais par­fait. Il en reste quatre. »

« Je ne les cherche pas, répon­dit Rupert.

— Peu importe. Ils vous trou­ve­ront. » Le Sul­tan lan­ça les dés. « Le hasard n’existe pas, rappelez-vous. »

« Pour­quoi ? Pour­quoi tout cela ? »

Abdül­ha­mid se leva. Dans la lumière trem­blante de la chambre, il sem­blait à la fois très vieux et très jeune.

« Parce que l’his­toire a besoin de gar­diens. Et les gar­diens ont besoin de com­prendre qu’ils ne gardent pas seule­ment le pas­sé. Ils gardent l’avenir. »

Rupert se réveilla en sur­saut. L’aube poin­tait par la fenêtre.

Sur sa table de nuit, les deux dés brillaient doucement.

CHA­PITRE XXIV

Les mois pas­sèrent. Rupert écri­vit son qua­trième livre — non pas sur le Pera Palace cette fois, mais sur l’art otto­man. Un sujet sûr. Sans secrets explosifs.

Mais en mars 1937, une nou­velle secoua l’hôtel.

Sir Per­ci­val était malade.

Rien de dra­ma­tique — son cœur, sim­ple­ment, était fati­gué. Soixante-dix-neuf ans, après tout. L’âge où le corps com­mence à négo­cier sa retraite.

Faruk Bey, le vieux méde­cin, le soi­gnait. Mais ses expres­sions étaient claires : ce n’é­tait qu’une ques­tion de temps.

Per­ci­val refu­sa de mon­ter à l’hô­pi­tal. « Si je dois mou­rir, autant que ce soit dans un endroit civi­li­sé. Avec du thé décent. »

Aga­tha — Lady Dunne — res­tait à son che­vet. Stoïque. Bri­tan­nique jus­qu’au bout.

Un après-midi d’a­vril, Per­ci­val deman­da à voir Rupert.

Rupert mon­ta à sa chambre — la 101, l’une des meilleures. Per­ci­val était assis dans son lit, maigre mais digne, vêtu d’un pyja­ma impeccable.

« Whit­combe, dit-il avec un sou­rire faible. Asseyez-vous. »

Rupert s’as­sit.

« Je vais mou­rir bien­tôt, annon­ça Per­ci­val sans détour. Faruk dit quelques jours. Peut-être une semaine. »

« Per­ci­val…

— Pas de sen­ti­men­ta­lisme, je vous prie. » Il tous­sa légè­re­ment. « Je vou­lais vous dire quelque chose. À pro­pos du manuscrit. »

« Oui ?

— Nous avons pro­mis de ne jamais le publier de notre vivant. Mon vivant se ter­mine. Mais le vôtre conti­nue. » Il regar­da Rupert inten­sé­ment. « Vous êtes le plus jeune de nous tous. Qua­rante-trois ans. Vous vivrez pro­ba­ble­ment encore trente, qua­rante ans. »

« Où vou­lez-vous en venir ?

— Je veux que vous gar­diez le secret. Même après notre mort à tous. Même après… » Il hési­ta. « Même si vous pen­sez que le monde est prêt. Parce que le monde n’est jamais prêt. Pas vraiment. »

« C’est un lourd far­deau, dit Rupert doucement.

— C’est un pri­vi­lège. » Per­ci­val sou­rit. « Peu d’hommes ont la chance de gar­der un secret qui pour­rait chan­ger le monde. Et encore moins ont la sagesse de ne jamais le révéler. »

« Je pro­mets, dit Rupert. Je le garderai. »

Per­ci­val hocha la tête, satis­fait. « Bien. Main­te­nant, par­tez. Lais­sez un vieil homme se reposer. »

Rupert se leva, mais à la porte, il se retourna.

« Per­ci­val… mer­ci. Pour tout. Pour m’a­voir appris le back­gam­mon. Pour… »

« Pas de sen­ti­men­ta­lisme, répé­ta Per­ci­val, mais ses yeux brillaient. Allez. »

Sir Per­ci­val Dunne mou­rut trois jours plus tard, un matin de prin­temps, avec Aga­tha tenant sa main et Pacha ron­ron­nant à ses pieds.

Ses der­niers mots, selon Aga­tha, furent : « L’as­cen­seur… dites-lui de jouer du Ten­ny­son. Il aime Tennyson. »

L’en­ter­re­ment fut sobre. Cime­tière bri­tan­nique de Hay­dar­paşa. Quelques diplo­mates à la retraite. Les rési­dents du Pera Palace. Et, curieu­se­ment, un repré­sen­tant de l’am­bas­sade alle­mande qui dépo­sa une cou­ronne sans explication.

Cette nuit-là, Rupert des­cen­dit au salon. Vide. Silen­cieux. Le pla­teau de back­gam­mon était encore là, exac­te­ment où Per­ci­val et lui avaient joué leur der­nière partie.

Il s’as­sit et dis­po­sa les pièces. Joua contre lui-même. Ou contre le fan­tôme de Per­ci­val. Dif­fi­cile de dire.

Pacha vint s’ins­tal­ler à côté de lui. Vieux main­te­nant — vingt-cinq ans, impos­sible mais vrai — mais tou­jours aus­si majestueux.

« Il va me man­quer, dit Rupert au chat.

Pacha ron­ron­na — ce qui, dans les cir­cons­tances, sem­blait être la seule réponse appropriée.

Les morts s’ac­cu­mu­laient. Niko­lai. Main­te­nant Per­ci­val. Bien­tôt, ce serait au tour d’Agatha. Puis de Ley­la. Et un jour, lui-même.

Mais le secret res­te­rait. Caché sous le marbre du Pera Palace. Gar­dé par les vivants et les morts. Atten­dant un moment qui ne vien­drait peut-être jamais.

Et c’é­tait bien ainsi.

CHA­PITRE XXV

  1. La guerre était finie. L’Eu­rope en ruines. Le monde transformé.

Rupert Beau­re­gard Whit­combe avait cin­quante et un ans. Che­veux com­plè­te­ment gris. Six livres publiés. Une répu­ta­tion éta­blie comme spé­cia­liste de l’his­toire ottomane.

Il n’a­vait jamais quit­té Constan­ti­nople — Istan­bul, main­te­nant, défi­ni­ti­ve­ment. Le Pera Palace était son foyer. Sa vraie maison.

Ley­la était morte en 1942. Pneu­mo­nie. Aga­tha en 1944, sim­ple­ment de vieillesse. Faruk Bey avait sui­vi en 1943.

Rupert était main­te­nant le der­nier. Le der­nier gar­dien du secret. Le der­nier qui savait vrai­ment toute l’histoire.

Et Pacha. Pacha était tou­jours là. Trente-trois ans main­te­nant. Un âge bio­lo­gi­que­ment impos­sible. Mais au Pera Palace, l’im­pos­sible était deve­nu une routine.

Un soir d’oc­tobre — exac­te­ment dix-neuf ans après son arri­vée ini­tiale — Rupert des­cen­dit au salon avec les deux dés.

Il allait jouer une par­tie. Contre lui-même. Une der­nière fois.

Mais en entrant dans le salon, il s’arrêta.

Quel­qu’un était déjà là. Un jeune homme — vingt-cinq ans peut-être — assis devant le pla­teau de backgammon.

« Par­don, dit le jeune homme en se levant. Je ne vou­lais pas déran­ger. Je m’ap­pelle David Pem­ber­ton. Jour­na­liste. Du Mor­ning Gazette. »

Rupert sou­rit. Le Mor­ning Gazette. Son vieux jour­nal. La boucle se refermait.

« Rupert Beau­re­gard Whit­combe, se pré­sen­ta-t-il. Et vous êtes ici pour…

— Un congrès. » David sou­rit d’un air gêné. « Sur la recons­truc­tion d’a­près-guerre. Mais il semble qu’il ait été… reporté. »

« Les congrès à Istan­bul ont cette fâcheuse ten­dance, dit Rupert. Asseyez-vous. »

Ils s’as­sirent. Rupert sor­tit les deux dés.

« Vous jouez au back­gam­mon ? demanda-t-il.

— Un peu. Mon grand-père me l’a appris. »

Ils com­men­cèrent à jouer. Et Rupert, en obser­vant ce jeune homme — si sem­blable à ce qu’il avait été dix-neuf ans plus tôt — com­prit quelque chose.

L’his­toire se répé­tait. Pas exac­te­ment. Jamais exac­te­ment. Mais en varia­tions infi­nies sur le même thème.

Des jour­na­listes arri­vaient pour des congrès inexis­tants. Ils décou­vraient le Pera Palace. Ils res­taient. Cer­tains trou­vaient des secrets. D’autres créaient des ami­tiés. Tous changeaient.

« Ces dés, dit David en les exa­mi­nant. Ils sont magni­fiques. Ancien ?

— Très. » Rupert sou­rit. « Ils ont une histoire. »

« Racon­tez-moi. »

Rupert hési­ta. Puis décida.

« Non. Pas encore. » Il lan­ça les dés. « Mais peut-être un jour. Quand vous aurez vécu ici assez long­temps pour comprendre. »

David rit. « Je ne compte pas res­ter long­temps. Une semaine maximum. »

« C’est ce qu’ils disent tous. » Rupert regar­da Pacha qui venait d’en­trer. « N’est-ce pas ? »

Le chat ron­ron­na — appro­ba­tion féline universelle.

Ils jouèrent tard dans la nuit. Rupert per­dit — gra­cieu­se­ment. Le jeune homme avait du talent.

En mon­tant se cou­cher, Rupert s’ar­rê­ta devant la dalle de marbre. Troi­sième depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord.

Le secret était tou­jours là. En sécu­ri­té. Gardé.

Et il y res­te­rait. Peut-être pour tou­jours. Peut-être jus­qu’à ce que le monde soit prêt.

« Ou jus­qu’à ce qu’un chat par­lant l’exige », mur­mu­ra Rupert avec un sourire.

Pacha, comme tou­jours, eut le der­nier mot. Il miau­la une fois — clai­re­ment, dis­tinc­te­ment — puis dis­pa­rut dans l’ombre.

Rupert mon­ta dans sa chambre. Demain, il conti­nue­rait son sep­tième livre. Peut-être le hui­tième après. Peut-être res­te­rait-il au Pera Palace jus­qu’à sa mort.

Cer­taines his­toires n’ont pas de fin. Elles ont juste des pauses.

Et au Pera Palace, les pauses pou­vaient durer éternellement.

ÉPI­LOGUE

2025

Le Pera Palace existe tou­jours. Réno­vé, res­tau­ré, trans­for­mé en hôtel de luxe. Les tou­ristes prennent des pho­tos dans le hall. L’as­cen­seur fonc­tionne par­fai­te­ment — plus besoin de poèmes.

La chambre 101, où mou­rut Sir Per­ci­val, est main­te­nant une suite pré­si­den­tielle. La chambre 42, où vécut Rupert pen­dant vingt ans, est occu­pée par des couples en lune de miel.

Et la chambre 47 ? Celle où mou­rut le Graf von Waldstein ?

Elle n’existe pas. Offi­ciel­le­ment. Le registre montre une chambre 46 et une chambre 48. Mais pas de 47.

Dans le salon, les pla­teaux de back­gam­mon sont tou­jours là. Les clients jouent. Per­sonne ne remarque que l’un des pla­teaux a un dé manquant.

Et sous le hall — troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord — se trouve une chambre que per­sonne n’a ouverte depuis 1945.

Dans cette chambre, dans un coffre-fort, repose un manus­crit. Le sixième secret d’Abdül­ha­mid II. La véri­té sur Byzance et l’Em­pire otto­man. Une révé­la­tion qui pour­rait encore, aujourd’­hui, bou­le­ver­ser notre com­pré­hen­sion de l’histoire.

Per­sonne ne sait qu’il est là. Les gar­diens sont tous morts. Rupert Beau­re­gard Whit­combe en 1963. Le manus­crit dort.

Mais par­fois, tard la nuit, les employés de l’hô­tel jurent entendre quelque chose. Un miau­le­ment. Venant de nulle part.

Ils disent qu’il y a un chat blanc au Pera Palace. Per­sonne ne sait d’où il vient. Per­sonne ne sait à qui il appartient.

Il appa­raît. Dis­pa­raît. Revient.

Comme s’il gar­dait quelque chose.

Comme s’il attendait.

Et dans une vitrine pous­sié­reuse au musée de l’hô­tel, deux dés d’i­voire reposent sur du velours rouge. Mar­qués d’ambre. Cou­verts d’ins­crip­tions en arabe que per­sonne ne lit plus.

Le car­tel dit sim­ple­ment : « Dés de back­gam­mon otto­mans. XIXe siècle. Pro­ve­nance inconnue. »

Mais si vous les regar­dez atten­ti­ve­ment, par une nuit de pleine lune, vous pour­riez presque lire les inscriptions :

Le hasard n’existe pas.

La véri­té a six visages.

La sixième face est un miroir.

Et quelque part, dans l’obs­cu­ri­té d’Is­tan­bul, un chat blanc sourit.

Parce qu’il sait ce que nous avons oublié :

Cer­tains secrets ne sont jamais perdus.

Ils attendent juste leur moment.

FIN

(ou peut-être : à suivre…)

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Cha­pitres 20 à 22

PAR­TIE IV

LE DÉNOUE­MENT

CHA­PITRE XX

Rupert n’a­vait jamais écrit aus­si vite de sa vie. Assis dans sa chambre, une bou­teille de raki à por­tée de main (« pour l’ins­pi­ra­tion », jus­ti­fiait-il), il tapait fré­né­ti­que­ment sur sa machine à écrire Remington.

Il y avait deux articles à rédi­ger : le pre­mier sur la décou­verte des docu­ments byzan­tins, le second sur la tra­hi­son de Bian­chi. Les deux devaient être par­faits. Les deux devaient être publiés simultanément.

Dans la chambre voi­sine, Ley­la répé­tait une chan­son pour ce qu’elle appe­lait mys­té­rieu­se­ment « la dis­trac­tion finale. » Niko­lai pré­pa­rait ce qu’il décri­vait comme « une sur­prise tac­tique russe. » Per­ci­val net­toyait métho­di­que­ment son revol­ver — une arme que per­sonne ne savait qu’il possédait.

« Depuis quand avez-vous un revol­ver ? » deman­da Rupert en le voyant.

« Depuis tou­jours, » répon­dit Per­ci­val cal­me­ment. « On ne sur­vit pas à trente ans de diplo­ma­tie dans les Bal­kans sans quelques… précautions. »

Le plan était simple — dan­ge­reu­se­ment simple. Ils télé­gra­phie­raient aux trois jour­naux pour avan­cer la publi­ca­tion. Simul­ta­né­ment, ils expo­se­raient Bian­chi. Le scan­dale serait si énorme que Kraus et ses employeurs ne pour­raient rien faire sans atti­rer l’at­ten­tion internationale.

Mais pour que cela fonc­tionne, ils devaient sur­vivre aux pro­chaines qua­rante-huit heures.

Le pre­mier soir se pas­sa sans inci­dent — trop cal­me­ment. Bian­chi se com­por­tait nor­ma­le­ment, saluant poli­ment les clients, super­vi­sant le ser­vice du dîner avec son effi­ca­ci­té habituelle.

« Il joue la comé­die, » mur­mu­ra Meh­met en l’ob­ser­vant. « Il sait que nous savons. »

« Peut-être, » dit Rupert. « Ou peut-être qu’il pense que nous ne savons rien. »

Cette nuit-là, ils orga­ni­sèrent un sys­tème de garde. Deux per­sonnes éveillées en per­ma­nence, se relayant toutes les trois heures. Pacha le chat sem­blait com­prendre la gra­vi­té de la situa­tion — il patrouillait les cou­loirs avec une vigi­lance inhabituelle.

Le deuxième jour, les télé­grammes de confir­ma­tion arri­vèrent. Le Times, le Figa­ro, et la Frank­fur­ter Zei­tung accep­taient tous de publier dans vingt-quatre heures. Les presses étaient déjà en préparation.

« Nous y sommes presque, » dit Rupert.

Mais c’est pré­ci­sé­ment quand on pense avoir gagné que le des­tin aime intervenir.

Ce soir-là, à vingt heures, une épaisse fumée com­men­ça à s’in­fil­trer sous les portes.

« Le feu ! » cria quel­qu’un dans le hall.

Bian­chi avait avan­cé son plan.

CHA­PITRE XXI

L’in­cen­die au Pera Palace ne fut jamais ce qu’on pour­rait appe­ler un véri­table incen­die. C’é­tait davan­tage une pro­duc­tion théâ­trale met­tant en vedette de la fumée, de la panique, et une quan­ti­té sur­pre­nante d’improvisation.

Car Yusuf et le per­son­nel avaient anti­ci­pé pré­ci­sé­ment cela.

Dès que la fumée appa­rut, ils acti­vèrent leur contre-plan. Les cui­si­niers, armés d’ex­tinc­teurs qu’ils avaient secrè­te­ment ins­tal­lés la semaine pré­cé­dente, sur­girent de par­tout. Les femmes de chambre gui­dèrent cal­me­ment les clients vers les sor­ties de secours.

Et Yusuf lui-même loca­li­sa rapi­de­ment la source du feu : le bureau de Bian­chi. Où le direc­teur avait appa­rem­ment ren­ver­sé une lampe à pétrole sur un tas de docu­ments. « Accidentellement. »

Le feu fut éteint en dix minutes. Mais dans le chaos, quelque chose d’im­por­tant se produisit.

Miss Pen­wor­thy, pro­té­geant héroï­que­ment les docu­ments byzan­tins dans sa chambre, se retrou­va face à Bian­chi qui ten­tait de for­cer sa porte.

« Mon­sieur Bian­chi, dit-elle avec la froi­deur d’un ice­berg bri­tan­nique. Que faites-vous ? »

Bian­chi, pris sur le fait, aban­don­na toute pré­ten­tion. « Les docu­ments. Donnez-les-moi. »

« Cer­tai­ne­ment pas. » Elle leva son para­pluie mena­çant. « Recu­lez immédiatement. »

Bian­chi sor­tit un revol­ver. « Je ne plai­sante pas. »

« Moi non plus. »

Et avant que Bian­chi puisse réagir, Miss Pen­wor­thy le frap­pa avec son para­pluie avec une force qui aurait impres­sion­né un boxeur pro­fes­sion­nel. Le revol­ver vola à tra­vers le couloir.

Bian­chi s’ef­fon­dra, assommé.

« Qua­rante ans à gérer des enfants aris­to­cra­tiques tur­bu­lents, » expli­qua-t-elle cal­me­ment à Rupert qui arri­vait en cou­rant. « On déve­loppe cer­taines compétences. »

Kraus, atti­ré par le chaos, appa­rut à l’autre bout du cou­loir. Il vit Bian­chi incons­cient, Miss Pen­wor­thy bran­dis­sant son para­pluie, et Rupert tenant le revol­ver tombé.

« C’est ter­mi­né, Kraus, » dit Rupert. « Bian­chi est expo­sé. L’in­cen­die a échoué. Et demain, le monde entier sau­ra la vérité. »

Kraus les regar­da tous. Puis, de manière tota­le­ment inat­ten­due, arbo­ra un sou­rire déconcertant.

« Vous savez quoi ? dit-il. J’en ai assez. »

« Assez ? » Rupert était confus.

« Assez de cette orga­ni­sa­tion fan­tôme. Assez de pro­té­ger des secrets qui ne méritent pas d’être pro­té­gés. Assez de tra­vailler pour des gens qui croient pou­voir réécrire l’his­toire à leur guise. » Il s’as­sit sur une chaise dans le cou­loir, l’air sou­dai­ne­ment épui­sé. « Publiez vos docu­ments. Je ne vous arrê­te­rai pas. »

« Juste comme ça ? » Per­ci­val appa­rut, son propre revol­ver à la main. « Vous abandonnez ? »

« J’ai cin­quante-deux ans. Je suis fati­gué. Et fran­che­ment… » Il regar­da Bian­chi tou­jours incons­cient. « Je com­mence à pen­ser qu’Abdül­ha­mid avait rai­son. Cer­taines véri­tés doivent être dites. »

C’est à ce moment que la police turque arri­va, aler­tée par les voi­sins inquiets de l’incendie.

Rupert, avec l’aide de Yusuf qui tra­dui­sait, expli­qua tout : l’in­cen­die volon­taire, la ten­ta­tive de vol des docu­ments, la tra­hi­son de Bianchi.

Le com­mis­saire de police, un homme mous­ta­chu nom­mé Ibra­him Bey, écou­ta avec une fas­ci­na­tion croissante.

« Des docu­ments byzan­tins ? Un com­plot inter­na­tio­nal ? Un chat gar­dien ? » Il secoua la tête. « Istan­bul devient de plus en plus intéressante. »

Bian­chi fut arrê­té. Kraus, tech­ni­que­ment, n’a­vait rien fait d’illé­gal sur le sol turc, mais Ibra­him Bey lui sug­gé­ra for­te­ment de quit­ter le pays.

« Et ces docu­ments, deman­da le com­mis­saire. Ils sont authentiques ? »

« Venez demain, » dit Rupert. « Le monde entier le saura. »

CHA­PITRE XXII

Le 15 novembre 1926 res­te­ra dans l’his­toire comme le jour où l’his­toire elle-même fut réécrite.

À Londres, Paris et Franc­fort, les presses tour­nèrent simul­ta­né­ment. Les gros titres étaient iden­tiques dans les trois langues :

BYZANCE N’EST JAMAIS TOM­BÉE : DES DOCU­MENTS SECRETS RÉVÈLENT UN ACCORD DE 1453

Au Pera Palace, Rupert, ses com­pa­gnons, et une foule crois­sante de jour­na­listes, d’his­to­riens et de curieux atten­daient les pre­mières copies.

Elles arri­vèrent à midi, livrées par cour­sier spécial.

Rupert ouvrit le Times et lut à voix haute :

« Des docu­ments décou­verts à Constan­ti­nople prouvent que la chute de Byzance en 1453 fut en réa­li­té une tran­si­tion négo­ciée. L’empereur Constan­tin XI Paléo­logue aurait conclu un accord secret avec le Sul­tan Meh­med II, assu­rant la conti­nua­tion spi­ri­tuelle de l’Em­pire romain sous une nou­velle forme… »

La réac­tion fut immé­diate et planétaire.

À Athènes, le gou­ver­ne­ment grec publia un com­mu­ni­qué pru­dent par­lant de « déve­lop­pe­ments his­to­riques inté­res­sants néces­si­tant une étude approfondie. »

À Anka­ra, le gou­ver­ne­ment turc, moins pru­dent, décla­ra fiè­re­ment, avec un cer­tain oppor­tu­nisme, que « cela confirme ce que nous avons tou­jours su : nous sommes les héri­tiers légi­times de Rome. »

À Vienne, à Ber­lin, à Londres, des his­to­riens se pré­ci­pi­tèrent pour exa­mi­ner les repro­duc­tions pho­to­gra­phiques des documents.

Le débat aca­dé­mique qui s’en­sui­vit dure­rait des décen­nies. Cer­tains pro­cla­mèrent les docu­ments authen­tiques. D’autres crièrent au faux éla­bo­ré. Mais per­sonne ne pou­vait les ignorer.

Au Pera Palace, la célé­bra­tion fut plus modeste mais plus sincère.

Dans le salon, autour d’une table char­gée de meze et de raki, Rupert leva son verre :

« À Graf von Wald­stein. Qui est mort pour que nous puis­sions révé­ler ceci. »

La Com­tesse, des larmes cou­lant sur ses joues, ajou­ta : « Et à Hein­rich. Mon mari. Qui a atten­du vingt-trois ans que jus­tice soit faite. »

« À Abdül­ha­mid, » dit Meh­met. « Qui avait com­pris que cer­tains secrets doivent être révélés. »

« Et à Pacha, » ajou­ta Niko­lai solen­nel­le­ment. « Le vrai héros de cette histoire. »

Le chat blanc, ins­tal­lé sur le cana­pé, leva légè­re­ment la tête comme pour accep­ter cet hom­mage, puis se remit à dor­mir. Les affaires humaines, après tout, étaient épuisantes.

« Qu’al­lez-vous faire main­te­nant ? » deman­da Ley­la à Rupert.

Rupert regar­da par la fenêtre. Constan­ti­nople s’é­ten­dait devant lui, belle et mys­té­rieuse comme toujours.

« Res­ter, » dit-il sim­ple­ment. « Le Times veut un cor­res­pon­dant per­ma­nent ici. Et… » Il sou­rit. « J’ai l’im­pres­sion que cette ville a encore des his­toires à raconter. »

« Excel­lente déci­sion, » approu­va Per­ci­val. « Quel­qu’un doit gar­der un œil sur ce lieu de perdition. »

« Et vous, Sir Per­ci­val ? » deman­da Mehmet.

« Moi ? » Le vieil homme sou­rit. « Je vais conti­nuer à vivre ici, natu­rel­le­ment. À jouer au back­gam­mon, à lire le Times, et à cri­ti­quer la ges­tion de l’hô­tel. Quel­qu’un doit le faire. »

Car en effet, le Pera Palace avait besoin d’un nou­veau direc­teur. Yusuf avait été pro­mu — à l’u­na­ni­mi­té du per­son­nel et avec l’ap­pro­ba­tion enthou­siaste des clients réguliers.

« L’hô­tel sera en de bonnes mains, » dit la Com­tesse. « Mais moi, je dois retour­ner à Vienne. Mettre de l’ordre dans les affaires de Hein­rich. Enfin. »

« Et Frie­drich ? » deman­da Rupert. Le baron traître n’a­vait plus don­né signe de vie depuis l’incident.

« Frie­drich devra vivre avec sa honte, » dit la Com­tesse froi­de­ment. « C’est une puni­tion suffisante. »

Dehors, Constan­ti­nople bruis­sait d’ac­ti­vi­té. Les ven­deurs de jour­naux criaient les gros titres. Les cafés débor­daient de gens dis­cu­tant avec pas­sion de la révé­la­tion historique.

Et au Pera Palace, dans le salon douillet qui avait vu tant d’his­toire, un groupe de per­sonnes impro­bables célé­brait une vic­toire encore plus improbable.

Rupert sor­tit le dé d’i­voire de sa poche — celui mar­qué du point d’ambre, celui qui avait tout déclenché.

« Que fai­sons-nous de ceci ? » demanda-t-il.

« On le remet où il était, » sug­gé­ra Yusuf. « Sur le pla­teau de back­gam­mon du salon. Atten­dant le pro­chain joueur. Le pro­chain secret. »

Rupert hocha la tête et pla­ça déli­ca­te­ment le dé sur le plateau.

Il brillait dou­ce­ment dans la lumière de l’a­près-midi, patient, mys­té­rieux, attendant.

Car au Pera Palace, comme Abdül­ha­mid l’a­vait com­pris, les his­toires ne se ter­minent jamais vraiment.

Elles attendent sim­ple­ment leur pro­chain chapitre.

… Lire la fin…

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Cha­pitres 17 à 19

PAR­TIE III

LES COM­PLI­CA­TIONS

CHA­PITRE XVII

Le len­de­main de leur fuite spec­ta­cu­laire de Sainte-Sophie, Rupert et ses com­pa­gnons se retrou­vèrent confron­tés à un pro­blème pra­tique : où cacher six rou­leaux de par­che­min byzan­tin authen­tique quand une orga­ni­sa­tion secrète alle­mande et un baron traître vous pour­suivent activement ?

La réponse vint d’une source inattendue.

« Don­nez-les-moi, » décla­ra Miss Aga­tha Pen­wor­thy avec l’au­to­ri­té d’une gou­ver­nante bri­tan­nique habi­tuée à gérer des situa­tions impossibles.

Ils étaient ras­sem­blés dans le petit salon du Pera Palace. Miss Pen­wor­thy avait inter­rom­pu sa tapis­se­rie éter­nelle pour se joindre à eux, aler­tée par Yusuf que « les effen­dis avaient besoin d’aide urgente. »

« Vous ? » Per­ci­val ne cachait pas sa sur­prise. « Avec tout le res­pect que je vous dois, Miss Pen­wor­thy, je ne pense pas… »

« Que je sois capable ? » Elle le fixa avec ce regard qui avait fait recu­ler des sul­tans otto­mans. « Sir Per­ci­val, j’ai pas­sé qua­rante ans à éle­ver les enfants de la haute noblesse euro­péenne. J’ai caché des jour­naux intimes com­pro­met­tants, des lettres d’a­mour scan­da­leuses, et une fois, une tiare volée appar­te­nant à la Duchesse de Marl­bo­rough. Six rou­leaux de par­che­min ne me posent aucun problème. »

« Mais Kraus pour­rait fouiller votre chambre, » objec­ta Leyla.

Miss Pen­wor­thy sou­rit — un sou­rire qui aurait gla­cé le sang d’un géné­ral prus­sien. « Qu’il essaie. J’ai cer­taines… protections. »

Et en effet, quand Kraus ten­ta effec­ti­ve­ment de fouiller la chambre 103 le soir même, il se retrou­va face à Miss Pen­wor­thy bran­dis­sant un para­pluie à manche d’argent comme une arme mortelle.

« Jeune homme, dit-elle avec une poli­tesse gla­ciale, vous allez sor­tir de ma chambre immé­dia­te­ment, ou je vais vous apprendre les bonnes manières à la manière victorienne. »

Kraus, qui avait affron­té des espions russes, des révo­lu­tion­naires turcs, et même Pacha le chat, bat­tit en retraite. Il y a des forces dans l’u­ni­vers qu’au­cun homme sen­sé ne défie, et une gou­ver­nante anglaise en colère en fait partie.

« Elle est extra­or­di­naire, » mur­mu­ra Niko­lai avec admi­ra­tion en obser­vant la scène depuis le couloir.

Mais le répit fut de courte durée. Le len­de­main matin, un nou­veau pro­blème se pré­sen­ta sous la forme d’un télé­gramme urgent de Londres.

Rupert le lut et pâlit.

« Le Times exige une preuve. Ils ne publie­ront pas l’his­toire sans voir les docu­ments originaux. »

« Impos­sible, décla­ra Per­ci­val. Si nous les sor­tons de Constan­ti­nople, Kraus les interceptera. »

« Alors fai­sons venir les jour­na­listes ici, » sug­gé­ra Leyla.

C’est ain­si qu’une semaine plus tard, le Pera Palace accueillit une délé­ga­tion extra­or­di­naire : des édi­teurs du Times de Londres, du Figa­ro de Paris, et de la Frank­fur­ter Zei­tung.

La pré­sen­ta­tion eut lieu dans le grand salon, sous les yeux vigi­lants de Pacha qui sem­blait com­prendre l’im­por­tance du moment.

Meh­met Bey dérou­la les par­che­mins avec révé­rence. Les édi­teurs se pen­chèrent, leurs lor­gnons brillant dans la lumière des lampes.

L’é­di­teur du Times, un cer­tain Lord Pem­ber­ton (aucun lien avec le Pem­ber­ton qui avait viré Rupert), exa­mi­na le pre­mier docu­ment pen­dant une éternité.

« Mon Dieu, » mur­mu­ra-t-il fina­le­ment. « Si c’est authentique… »

« Nous avons fait ana­ly­ser le par­che­min, l’encre, le sceau, » inter­vint Rupert. « Tout cor­res­pond à 1453. »

L’é­di­teur fran­çais, Mon­sieur Beau­mont, était déjà en train de grif­fon­ner des notes fré­né­ti­que­ment. « C’est la décou­verte his­to­rique du siècle ! »

Herr Schmidt, de la Frank­fur­ter Zei­tung, était plus pru­dent. « Nous devrons consul­ter des experts. Des his­to­riens byzantins. »

« Natu­rel­le­ment, » acquies­ça Rupert. « Mais nous publions simul­ta­né­ment dans vos trois jour­naux. C’est la condition. »

Ils négo­cièrent pen­dant des heures. À la fin, un accord fut conclu : publi­ca­tion simul­ta­née dans exac­te­ment deux semaines, après véri­fi­ca­tion par des experts indépendants.

Mais alors que les édi­teurs par­taient, Herr Schmidt s’attarda.

« Mon­sieur Whit­combe, dit-il à voix basse. Je dois vous pré­ve­nir. J’ai reçu une visite hier soir. Un homme qui m’a offert beau­coup d’argent pour ne pas publier. »

« Kraus, » devi­na Rupert.

« Il n’a pas don­né son nom. Mais oui, pro­ba­ble­ment. » Schmidt ajus­ta ses lunettes. « J’ai refu­sé, bien sûr. Un jour­na­liste a des prin­cipes. Mais… soyez prudent. »

Rupert le remer­cia et retour­na au salon où ses com­pa­gnons attendaient.

« Deux semaines, » dit-il. « Dans deux semaines, le monde sau­ra la vérité. »

« Si nous sur­vi­vons jusque-là, » ajou­ta Per­ci­val sombrement.

CHA­PITRE XVIII

Les deux semaines sui­vantes furent les plus étranges de la vie de Rupert Beau­re­gard Whit­combe — ce qui, compte tenu des évé­ne­ments récents, était une affir­ma­tion considérable.

Le Pera Palace était deve­nu une for­te­resse assié­gée. Kraus et ses hommes sur­veillaient l’hô­tel jour et nuit. Yusuf avait orga­ni­sé un sys­tème de guet impli­quant le per­son­nel entier — femmes de chambre, cui­si­niers, même le chat Pacha qui sem­blait prendre son rôle de sen­ti­nelle très au sérieux.

Mais le siège n’é­tait pas seule­ment exté­rieur. Des ten­sions internes com­men­çaient à apparaître.

« Nous devons négo­cier, » décla­ra sou­dain Niko­lai un soir, à la sur­prise générale.

Ils étaient réunis dans la chambre de Per­ci­val, deve­nue leur quar­tier géné­ral de facto.

« Négo­cier ? » Ley­la le fixa comme s’il avait per­du la rai­son. « Avec Kraus ? Après qu’il ait essayé de nous tuer ? »

« Il n’a pas essayé de nous tuer, cor­ri­gea Niko­lai. Il a essayé de nous inti­mi­der. Nuance impor­tante. » Il vida son verre de vod­ka. « Et je com­mence à me deman­der si nous n’a­vons pas mal com­pris toute cette affaire. »

« Expli­quez-vous, » ordon­na Per­ci­val sèchement.

« Pensez‑y. Kraus tra­vaille pour Der Schat­ten, une orga­ni­sa­tion qui n’existe plus offi­ciel­le­ment. Frie­drich nous a tra­his pour de l’argent. Mais qui exac­te­ment béné­fi­cie de gar­der ces docu­ments secrets ? »

« Les gou­ver­ne­ments euro­péens, répon­dit Rupert. Ceux dont la légi­ti­mi­té repose sur l’i­dée que Byzance est morte en 1453. »

« Exac­te­ment. Mais… » Niko­lai se leva et com­men­ça à faire les cent pas. « Que se passe-t-il si Kraus n’est qu’un pion ? Si quel­qu’un d’autre tire les ficelles ? »

À cet ins­tant, on frap­pa à la porte. Yusuf entra, l’air troublé.

« Effen­dis, un visi­teur. Il dit qu’il doit vous par­ler immé­dia­te­ment. Il dit que c’est une ques­tion de vie ou de mort. »

« Qui ? » deman­da Per­ci­val, sa main se refer­mant sur sa canne.

« Le Baron Frie­drich von Waldstein. »

Un silence de mort s’a­bat­tit sur la pièce.

« Il a du culot, » sif­fla Leyla.

« Ou du déses­poir, » obser­va Niko­lai. « Lais­sons-le entrer. Je veux entendre ce qu’il a à dire. »

Frie­drich entra, et Rupert fut frap­pé par son appa­rence. Le baron élé­gant et arro­gant avait dis­pa­ru. L’homme devant eux sem­blait avoir vieilli de dix ans en deux semaines. Son visage était hagard, ses vête­ments froissés.

« Avant que vous ne disiez quoi que ce soit, com­men­ça-t-il rapi­de­ment, je sais que vous me détes­tez. J’ai tra­hi ma famille, votre confiance. Je le mérite. Mais j’ai besoin de votre aide. »

« Notre aide ? » La voix de la Com­tesse, venue de l’ombre où elle était assise, le fit sur­sau­ter. « Après ce que tu as fait ? »

« Tante Eli­sa­bet­ta… » Il s’a­van­ça vers elle, mais elle leva une main pour l’arrêter.

« Parle. Mais choi­sis bien tes mots. »

Frie­drich s’ef­fon­dra dans un fau­teuil. « J’ai fait une erreur ter­rible. Kraus m’a pro­mis de l’argent, oui. Mais ce n’é­tait pas pour moi. C’é­tait pour payer une dette. Une dette contrac­tée par mon père. »

« Quelle dette ? » deman­da Percival.

« En 1918, mon père a volé des fonds gou­ver­ne­men­taux autri­chiens pen­dant l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire. Une for­tune. Il a dis­pa­ru avec l’argent. Kraus le savait. Il m’a mena­cé de révé­ler cela si je ne coopé­rais pas. »

« Du chan­tage, » résu­ma Leyla.

« Oui. Et j’ai été assez stu­pide pour céder. » Frie­drich se pas­sa une main dans les che­veux. « Mais main­te­nant, je me rends compte… Kraus ne veut pas seule­ment les docu­ments. Il veut nous éli­mi­ner tous. »

« Nous éli­mi­ner ? » Rupert sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine.

« J’ai enten­du une conver­sa­tion. Entre Kraus et quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de très haut pla­cé. Ils par­laient de… » Il hési­ta. « De faire en sorte que nous ayons tous un acci­dent après la publi­ca­tion. Pour que les docu­ments soient dis­cré­di­tés comme des faux créés par des per­sonnes mortes. »

« Vous nous deman­dez de vous croire ? » La voix de la Com­tesse était gla­ciale. « Après nous avoir tra­his une fois ? »

« Je ne vous demande pas de me croire. Je vous demande de véri­fier. » Frie­drich sor­tit un papier de sa poche. « Voi­ci l’a­dresse où Kraus et son contact se ren­contrent. Demain soir, vingt-deux heures. Envoyez quel­qu’un écouter. »

Per­ci­val prit le papier et l’exa­mi­na. « C’est un piège évident. »

« Peut-être. Ou peut-être que je dis la véri­té. » Frie­drich se leva. « Je vous laisse déci­der. Mais si vous ne faites rien, nous serons tous morts dans une semaine. »

Il sor­tit, lais­sant der­rière lui un silence perplexe.

« Alors ? » deman­da fina­le­ment Ley­la. « On y va ? »

« C’est pro­ba­ble­ment un piège, » répé­ta Percival.

« Pro­ba­ble­ment, » acquies­ça Niko­lai. « Mais que se passe-t-il s’il dit la vérité ? »

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. « Nous avons sur­vé­cu jus­qu’i­ci en pre­nant des risques stu­pides. Pour­quoi s’ar­rê­ter maintenant ? »

Et c’est ain­si qu’ils se retrou­vèrent, le len­de­main soir, cachés dans une ruelle sombre près d’un café dis­cret de Karaköy, atten­dant de décou­vrir si Frie­drich les avait tra­his une seconde fois ou s’il disait enfin la vérité.

Pacha, natu­rel­le­ment, les avait sui­vis. Parce qu’un bon chat ne rate jamais une aven­ture nocturne.

CHA­PITRE XIX

Le café Mah­mut était le genre d’é­ta­blis­se­ment où les conspi­ra­teurs se sentent chez eux — sombre, dis­cret, avec suf­fi­sam­ment de coins et de recoins pour cacher une demi-dou­zaine de com­plots simultanés.

Rupert, Per­ci­val et Niko­lai s’é­taient ins­tal­lés à une table stra­té­gique d’où ils pou­vaient obser­ver sans être vus. Ley­la et Meh­met fai­saient le guet dehors. La Com­tesse avait insis­té pour res­ter au Pera Palace avec Miss Pen­wor­thy, for­mant ce qu’elle appe­lait « la garde rap­pro­chée des documents. »

À vingt-deux heures pré­cises, Kraus entra. Il s’ins­tal­la à une table dans le fond, com­man­da un café, et attendit.

Dix minutes plus tard, un homme en par­des­sus noir entra. Il por­tait un cha­peau à large bord qui cachait son visage.

« Voi­là le mys­té­rieux contact, » mur­mu­ra Nikolai.

L’homme s’as­sit face à Kraus. Ils par­lèrent à voix basse, mais Rupert avait eu la pré­voyance d’ap­por­ter un cor­net acous­tique — un dis­po­si­tif vic­to­rien ridi­cule mais redou­ta­ble­ment efficace.

Il ten­dit l’o­reille, et les voix devinrent audibles.

« Alors ? » deman­dait Kraus. « Quand agissons-nous ? »

« Après la publi­ca­tion, » répon­dit l’homme. Sa voix était culti­vée, avec un accent indé­ter­mi­nable. « Nous les lais­sons publier. Puis nous les discréditons. »

« En les tuant tous ? »

« Pas tuer. » L’homme sem­bla offen­sé. « Un acci­dent. Un incen­die à l’hô­tel, peut-être. Tra­gique mais pas suspect. »

Rupert sen­tit son sang se gla­cer. Frie­drich disait donc la vérité.

« Et les docu­ments ori­gi­naux ? » pour­sui­vit Kraus.

« Détruits dans l’in­cen­die. Sans les ori­gi­naux, sans les témoins, les his­to­riens débat­tront pen­dant des décen­nies. Fina­le­ment, ils conclu­ront que c’é­tait un faux élaboré. »

« Vous êtes sûr que cela fonctionnera ? »

L’homme rit dou­ce­ment. « Mon cher Kraus, j’ai pas­sé qua­rante ans à réécrire l’his­toire. Ceci n’est qu’un détail de plus. »

« Et si quel­qu’un survit ? »

« Per­sonne ne sur­vi­vra. » La voix était froide, défi­ni­tive. « J’ai des hommes. De vrais pro­fes­sion­nels, pas vos ama­teurs allemands. »

Rupert fit signe à Per­ci­val et Niko­lai. Ils devaient par­tir avant d’être décou­verts. Mais alors qu’ils se levaient dis­crè­te­ment, l’homme mys­té­rieux reti­ra son cha­peau pour s’es­suyer le front.

Rupert le vit. Et faillit s’étouffer.

C’é­tait Mon­sieur Bian­chi. Le direc­teur du Pera Palace.

Ils sor­tirent du café en silence, cho­qués. Une fois dans la rue, Rupert explosa :

« Bian­chi ! Depuis le début ! »

« Cela explique beau­coup, » réflé­chit Per­ci­val. « Com­ment Kraus savait tou­jours où nous étions. Com­ment il entrait si faci­le­ment dans l’hôtel. »

« Mais pour­quoi ? » deman­da Niko­lai. « Bian­chi est direc­teur depuis des années. Pour­quoi nous tra­hir maintenant ? »

Ils retour­nèrent au Pera Palace par une entrée de ser­vice, évi­tant soi­gneu­se­ment la récep­tion. Dans la chambre de Per­ci­val, ils expli­quèrent tout aux autres.

« Nous devons par­tir, » décla­ra Ley­la immé­dia­te­ment. « Si Bian­chi pla­ni­fie un incendie… »

« Non, » dit une voix depuis le couloir.

Yusuf entra, sui­vi de plu­sieurs membres du per­son­nel — cui­si­niers, femmes de chambre, le barman.

« Nous savions, » dit sim­ple­ment Yusuf.

« Vous saviez ? » Rupert était aba­sour­di. « Que Bian­chi tra­vaillait avec Kraus ? »

« Depuis le début. Mon­sieur Bian­chi pense que nous sommes stu­pides. Que le per­son­nel ne voit rien, n’en­tend rien. » Yusuf sou­rit. « Mais nous voyons tout. Nous enten­dons tout. »

« Et vous ne nous avez rien dit ? » s’in­di­gna Percival.

« Nous atten­dions le bon moment. » Yusuf s’as­sit. « Le Pera Palace appar­tient au per­son­nel, pas à Bian­chi. Nous le pro­té­geons depuis des géné­ra­tions. Et nous avons déci­dé : Bian­chi doit partir. »

« Par­tir ? » Meh­met sem­bla confus. « Comment ? »

« Nous avons un plan. » Yusuf se tour­na vers Rupert. « Mais nous avons besoin de votre aide. Vous êtes jour­na­liste. Vous savez écrire des his­toires convaincantes. »

« Quel genre d’histoire ? »

Yusuf sou­rit — un sou­rire qui aurait ren­du Abdül­ha­mid II fier.

« Une his­toire de tra­hi­son, de vol, et de jus­tice poé­tique. L’his­toire de com­ment un direc­teur d’hô­tel a essayé de voler les secrets du Pera Palace et a été démas­qué par son propre personnel. »

Rupert com­prit immé­dia­te­ment. « Vous vou­lez que je l’ex­pose publi­que­ment. Dans les journaux. »

« Exac­te­ment. En même temps que la publi­ca­tion des docu­ments byzan­tins. Bian­chi sera rui­né. Kraus per­dra son contact. Et nous… » Yusuf fit un geste englo­bant tout l’hô­tel. « Nous récu­pé­rons notre maison. »

Niko­lai écla­ta de rire. « C’est brillant ! Abso­lu­ment brillant ! »

« Mais nous devons agir vite, » aver­tit Yusuf. « Bian­chi pla­ni­fie l’in­cen­die pour dans quatre jours. Le jour avant la publi­ca­tion prévue. »

« Alors nous avan­çons la publi­ca­tion, » déci­da Rupert. « Dans deux jours. Avant qu’il puisse agir. »

Les dés, lit­té­ra­le­ment et méta­pho­ri­que­ment, étaient jetés.

Et cette fois, ce n’é­tait pas seule­ment une ques­tion d’his­toire ou de vérité.

C’é­tait une ques­tion de survie.

… Lire la suite…

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