La Véranda de l’E&O — Chapitres 3 et 4
La véranda
de l’E&O
La véranda de l’E&O
Chapitres 3 et 4
CHAPITRE 3
Lundi 14 mars 1927
Gerald avait des nouvelles.
Il les débita d’une traite, debout dans l’embrasure de la porte communicante, encore en pyjama froissé mais l’œil vif — cette vivacité particulière qu’il avait quand il rapportait une bonne prise.
— Madame Khoo. Veuve d’un certain Khoo Beng Huat, négociant en étain et en épices, mort il y a quinze ans. Propriétaire de la moitié de Beach Street, de plusieurs entrepôts sur le port, et — écoute bien — de la plupart des terres sur lesquelles sont construites les plantations anglaises de la région. Y compris la Dorian Estate.
Maugham s’était redressé dans son lit.
— Elle possède les terres de Halsworth ?
— Pas exactement. Elle les loue. Les Anglais ont des baux emphytéotiques — quatre-vingt-dix-neuf ans, renouvelables. Mais le sol appartient aux familles peranakan depuis des générations. Les Britanniques cultivent, récoltent, s’enrichissent. Et tous les ans, ils viennent payer leur dû à Madame Khoo.
— D’où tiens-tu tout cela ?
Gerald eut un sourire.
— Un commis chinois, à Campbell Street. Il travaille pour un notaire de Beach Street. Il aime le jeu, il parle trop quand il perd.
Maugham réfléchissait. Si Madame Khoo possédait les terres de Halsworth, elle avait un pouvoir considérable sur lui. Un bail non renouvelé, et c’était la ruine. Mais pourquoi exercerait-elle ce pouvoir ? Que pouvait-elle bien vouloir d’un planteur anglais ?
— Autre chose ?
— Peut-être. Gerald hésita. Le commis m’a parlé d’une visite récente de Halsworth chez Madame Khoo. Le mois dernier, comme elle l’a dit. Mais apparemment, ce n’était pas une visite ordinaire. Halsworth est resté longtemps — plus d’une heure. Et quand il est sorti, il avait l’air… bouleversé, a dit le commis. Comme s’il avait vu un fantôme.
Un fantôme. Maugham nota le mot. Il aimait les mots que les gens utilisaient sans y penser — ils en disaient souvent plus que de longs discours.
— Tu as bien travaillé, dit-il.
Gerald haussa les épaules.
— C’est pour ça que tu me gardes, n’est-ce pas ?
Il y avait une pointe d’amertume dans sa voix, aussitôt masquée par un sourire. Maugham ne releva pas. Il y avait des conversations qu’ils n’auraient jamais, des vérités qu’ils n’énonceraient pas. Cela faisait partie de leur arrangement.
✦
La matinée passa lentement. Maugham écrivit quelques lettres, relut des notes anciennes, tenta de travailler sur une nouvelle qu’il avait commencée à Singapour. Mais son esprit revenait sans cesse aux Halsworth, à Madame Khoo, au télégramme du dimanche. Il avait le sentiment d’être au bord de quelque chose — une histoire qui attendait d’être racontée, comme un fruit mûr qui n’attendait qu’une main pour le cueillir.
Vers midi, il descendit déjeuner. Le restaurant de l’hôtel était presque plein — lundi, les affaires reprenaient, et les hommes d’affaires de passage se mêlaient aux résidents habituels. Maugham prit une table près de l’entrée, commanda un curry de poisson, déplia le journal.
C’est alors qu’il le vit.
Un jeune homme — la trentaine, pas plus — qui entrait dans le hall avec une valise à la main. Il était vêtu correctement mais sans élégance, d’un costume qui avait visiblement beaucoup voyagé. Son visage était mince, anguleux, avec des yeux d’un gris délavé qui balayaient la pièce avec une attention particulière. Il marchait avec une légère claudication — presque imperceptible, mais Maugham remarquait tout.
Le nouveau venu s’approcha du comptoir, échangea quelques mots avec le réceptionniste sikh. Signa le registre. Prit sa clé. Puis, avant de monter, il se retourna et parcourut le hall du regard, comme s’il cherchait quelqu’un — ou vérifiait qui l’avait remarqué.
Ses yeux croisèrent ceux de Maugham. Une seconde, pas plus. Puis il se détourna et disparut dans l’escalier.
Maugham termina son déjeuner pensivement. Il y avait quelque chose dans ce jeune homme — une tension, une vigilance — qui ne correspondait pas au profil habituel des voyageurs de l’E&O. Les touristes étaient détendus, les hommes d’affaires pressés, les planteurs bruyants. Celui-ci était autre chose. Un homme qui observait avant d’être observé. Un homme qui avait quelque chose à cacher ou quelque chose à trouver.
Après le repas, Maugham s’approcha du comptoir. Le réceptionniste, un Sikh à la barbe impeccable, l’accueillit avec déférence.
— Monsieur Maugham. Puis-je vous aider ?
— Le gentleman qui vient d’arriver. Un ami m’a dit de guetter son arrivée, mais je n’ai pas bien entendu son nom.
Le mensonge était grossier, mais le réceptionniste était trop bien élevé pour le relever.
— Monsieur Verne, monsieur. Stephen Verne. De Londres.
— Ah oui, bien sûr. Verne. Il reste longtemps ?
— Il n’a pas précisé, monsieur. Il a pris une chambre à la semaine.
Maugham remercia, s’éloigna. Stephen Verne, de Londres. Un nom qu’il ne connaissait pas — ce qui ne signifiait rien. Londres comptait des millions d’habitants. Mais ce nom avait quelque chose d’étrange, de presque trop littéraire. Verne, comme Jules Verne. Comme un personnage de roman.
Ou comme un nom inventé.
✦
L’après-midi, Maugham se rendit à Beach Street.
Il avait dit à Gerald qu’il voulait voir les shophouses, s’imprégner de l’atmosphère locale. C’était vrai, en partie. Mais surtout, il voulait voir l’empire de Madame Khoo — ces façades aux carreaux de céramique, ces comptoirs où s’échangeaient l’étain et les épices, ce monde peranakan qui existait depuis des siècles avant l’arrivée des Anglais et qui continuerait, sans doute, longtemps après leur départ.
La chaleur était accablante. Maugham marchait lentement, s’arrêtant parfois à l’ombre d’un auvent pour reprendre son souffle. Les shophouses se succédaient, identiques et différentes — mêmes colonnes, mêmes volets, mais chacune avec ses couleurs propres, ses enseignes en caractères chinois, ses odeurs particulières. Ici un marchand de soieries, là un orfèvre, plus loin un apothicaire dont la vitrine débordait de bocaux mystérieux.
Il trouva la maison de Madame Khoo sans difficulté — les deux lions de pierre à l’entrée la signalaient comme Gerald l’avait décrit. C’était une bâtisse imposante, plus large que ses voisines, avec une façade ornée de céramiques bleues et blanches représentant des scènes de la mythologie chinoise. La porte était entrouverte, laissant entrevoir une cour intérieure où un frangipanier dispensait son ombre.
Maugham n’entra pas. Il n’avait aucune raison de le faire — aucune raison avouable, du moins. Il resta un moment sur le trottoir d’en face, feignant d’examiner la vitrine d’un marchand de thé, observant les allées et venues.
Une servante en samfu sortit, un panier au bras. Un homme d’affaires chinois entra, l’air pressé. Deux coolies déchargèrent des caisses d’un chariot. La maison vivait, respirait, comme un organisme dont Madame Khoo était le cœur invisible.
Puis Maugham aperçut quelqu’un qu’il reconnut.
Stephen Verne.
Le jeune homme était de l’autre côté de la rue, à une cinquantaine de mètres. Il ne regardait pas la maison de Madame Khoo — il regardait une échoppe de nouilles, apparemment absorbé par le spectacle du cuisinier qui malaxait la pâte. Mais quelque chose dans sa posture, dans l’angle de sa tête, suggérait qu’il surveillait autre chose du coin de l’œil.
Maugham se fondit dans l’ombre de l’auvent, observant l’observateur. Verne resta là cinq minutes, peut-être dix. Puis il se détourna et s’éloigna d’un pas tranquille, comme un touriste qui flâne sans but.
Mais Maugham n’était pas dupe. Il avait reconnu le comportement — c’était celui d’un homme qui repère un terrain, qui note les entrées et les sorties, qui prépare quelque chose. Un comportement qu’il avait vu chez des espions, pendant la guerre, quand il travaillait pour les services de renseignement britanniques. Un comportement professionnel.
Qui était Stephen Verne ? Et que faisait-il devant la maison de Madame Khoo ?
✦
Le soir, au bar de l’hôtel.
Gerald était déjà là, un whisky stengah à la main, en conversation avec un planteur ventripotent qui racontait ses déboires avec les coolies. Maugham s’installa à une table voisine, commanda un gin pahit, attendit.
Il n’eut pas à attendre longtemps.
Stephen Verne apparut vers sept heures. Il avait changé de costume — celui-ci était légèrement plus élégant, quoique toujours modeste — et ses cheveux étaient soigneusement peignés. Il s’approcha du bar, commanda un whisky, s’installa sur un tabouret.
Gerald, avec son instinct infaillible pour les proies intéressantes, se détourna du planteur et engagea la conversation.
— Nouveau à Penang ?
Verne hocha la tête.
— Arrivé ce matin.
— Affaires ou plaisir ?
— Affaires de famille.
Un silence. Gerald attendait la suite, mais Verne n’ajouta rien. Il buvait son whisky à petites gorgées, le regard fixé sur les bouteilles alignées derrière le bar.
— Gerald Haxton, dit Gerald en tendant la main. Et vous êtes… ?
— Verne. Stephen Verne.
Ils se serrèrent la main. Maugham, depuis sa table, observait. Il vit Gerald jauger le nouveau venu — son costume, sa posture, sa façon de tenir son verre. Gerald était doué pour cela, pour lire les gens d’un coup d’œil. C’était une des raisons pour lesquelles Maugham le gardait près de lui.
— Des affaires de famille à Penang ? reprit Gerald. Vous avez de la famille ici ?
— Pas exactement. Verne eut un sourire mince. Disons que je cherche quelqu’un.
— Oh ? Qui donc ?
— Un parent éloigné. Très éloigné.
Sa voix avait quelque chose de tranchant, presque de menaçant. Gerald ne se laissa pas démonter.
— Penang est petit. Tout le monde connaît tout le monde. Si votre parent est ici depuis longtemps, quelqu’un saura où le trouver.
— C’est ce que j’espère.
Verne termina son whisky, fit signe au barman de lui en servir un autre. Gerald en profita pour se rapprocher de Maugham, feignant d’aller chercher des cigarettes.
— Étrange type, murmura-t-il. Il ment. Ou il cache quelque chose.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Ses mains. Elles tremblent légèrement. Et il surveille la porte du coin de l’œil, comme s’il attendait quelqu’un — ou comme s’il avait peur de voir quelqu’un arriver.
Maugham hocha la tête. Gerald voyait juste, comme souvent.
— Reste près de lui. Fais-le parler.
Gerald retourna au bar. Maugham les observa de loin, écoutant ce qu’il pouvait capter de leur conversation. Verne restait évasif, esquivant les questions directes avec une habileté qui trahissait l’habitude. Il parlait peu de lui-même, beaucoup de Penang — posait des questions sur la ville, sur les plantations, sur les vieilles familles anglaises installées ici depuis des décennies.
— Les Halsworth ? dit soudain Gerald. Oui, je connais ce nom. Un planteur, non ? La Dorian Estate.
Maugham vit Verne se raidir imperceptiblement.
— Vous les connaissez ?
— De vue. Ils sont à l’hôtel en ce moment, justement. Vous voulez que je vous présente ?
Un silence. Verne sembla réfléchir.
— Non, dit-il finalement. Pas tout de suite. Je préfère… me renseigner d’abord.
— Vous renseigner ?
— Savoir à qui j’ai affaire.
Il y avait quelque chose de froid dans sa voix, quelque chose qui ne correspondait pas au ton désinvolte qu’il avait adopté jusque-là. Gerald dut le sentir, car il n’insista pas. Il changea de sujet, parla du temps, des meilleurs endroits pour dîner en ville, des distractions qu’offrait George Town.
Maugham cessa d’écouter. Il avait entendu ce qu’il voulait entendre. Verne cherchait les Halsworth. Il voulait se “renseigner” sur eux avant de les approcher. Pourquoi ? Que leur voulait-il ?
Un parent éloigné, avait-il dit. Très éloigné.
Mais il avait dit cela avec un sourire qui n’avait rien de familial. Un sourire de prédateur.
✦
Plus tard, dans sa chambre, Maugham nota :
Verne. Cherche les Halsworth. Se renseigne avant d’approcher. A surveillé la maison de Madame Khoo cet après-midi. Lien ?
Il réfléchit un moment, puis ajouta :
Claudication légère — blessure de guerre ? Âge : 30–35 ans. Aurait pu servir. Vérifier.
Et enfin :
Ment sur son identité ? Le nom sonne faux. Trop littéraire. Un pseudonyme ?
Il referma le carnet, s’approcha de la fenêtre. La nuit était tombée sur George Town. Les lumières de la ville clignotaient au loin, mêlées aux étoiles. Quelque part, un chien aboyait. Quelque part, des gens vivaient, aimaient, mentaient, comme partout ailleurs dans le monde.
Mais ici, dans cette colonie britannique perdue au bout de l’Asie, les mensonges semblaient plus épais, plus anciens. Ils s’étaient stratifiés au fil des décennies, comme des couches de vernis sur un meuble précieux. Grattez la surface, et vous trouviez autre chose en dessous. Grattez encore, et encore autre chose.
Maugham se demanda ce qu’il trouverait s’il grattait assez profond.
Un bruit dans la chambre voisine — Gerald qui rentrait, plus tôt que d’habitude. Il frappa à la porte communicante.
— Entre.
Gerald apparut, l’air excité.
— J’ai suivi Verne après le bar.
— Et ?
— Il est allé à Campbell Street.
Maugham haussa un sourcil. Le quartier des plaisirs, des fumeries et des tripots. Pas l’endroit où l’on s’attendait à trouver un gentleman en quête d’un parent éloigné.
— Qu’est-ce qu’il y faisait ?
— Il posait des questions. Gerald s’assit sur le bord du lit, alluma une cigarette. Sur les Halsworth, justement. Il cherchait des gens qui les connaissent, qui travaillent pour eux. Il a parlé à un Chinois qui a été contremaître à la Dorian Estate il y a des années.
— Qu’est-ce qu’il voulait savoir ?
— Tout. L’histoire de la plantation, les débuts de Halsworth, son arrivée à Penang. Il posait des questions très précises — sur l’époque où Halsworth s’est installé ici, sur son apparence physique à l’époque, sur ses habitudes.
Maugham sentit un frisson lui parcourir l’échine. Ce n’était pas le comportement d’un parent qui cherche à renouer des liens. C’était le comportement d’un enquêteur. Ou d’un chasseur.
— Et le contremaître, qu’est-ce qu’il a dit ?
— Je n’ai pas pu tout entendre. Mais à un moment, Verne a sorti une photographie de sa poche. Le contremaître l’a regardée longtemps, puis il a secoué la tête. Il a dit quelque chose comme : “Ce n’est pas lui.”
— Ce n’est pas lui ?
— C’est ce que j’ai compris. Verne avait l’air… satisfait. Comme si c’était la réponse qu’il attendait.
Maugham se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. Les pièces du puzzle commençaient à s’assembler, mais l’image qu’elles formaient restait floue, incomplète.
Un homme qui cherche les Halsworth. Qui pose des questions sur leur passé, sur les débuts de Geoffrey à Penang. Qui montre une photographie à un ancien employé, et qui semble satisfait quand on lui dit que ce n’est pas le même homme.
Que savait Stephen Verne ?
Et surtout — que voulait-il ?
— Autre chose, dit Gerald. Quand Verne est parti, le contremaître s’est mis à rire. Un rire bizarre, nerveux. Il a dit quelque chose à son ami en hokkien. Je n’ai pas compris les mots, mais le ton était clair. C’était le ton de quelqu’un qui vient de comprendre une bonne blague. Ou une très mauvaise.
Maugham hocha la tête lentement. Le brouillard se dissipait, peu à peu. Il ne voyait pas encore la vérité, mais il commençait à en distinguer les contours.
Geoffrey Halsworth n’était pas celui qu’il prétendait être.
Et Stephen Verne était venu le prouver.
CHAPITRE 4
Mardi 15 mars 1927
Halsworth revint de la plantation au milieu de la matinée.
Maugham le vit descendre d’une automobile poussiéreuse devant l’entrée de l’hôtel. Il avait mauvaise mine — le teint gris, les épaules affaissées, l’allure d’un homme qui n’a pas dormi. Le chauffeur malais sortit une petite valise du coffre. Halsworth ne le remercia pas, ne le regarda même pas. Il traversa le hall d’un pas mécanique, celui d’un somnambule.
Maugham était installé dans un fauteuil près du comptoir, un journal déplié devant lui qu’il ne lisait pas. Il observa Halsworth s’approcher du réceptionniste, échanger quelques mots à voix basse. Le Sikh hocha la tête, fouilla dans un casier, tendit une enveloppe.
Halsworth la prit. Regarda l’écriture sur le devant. Et son visage se décomposa.
Ce ne fut pas spectaculaire — pas de cri, pas de geste brusque. Juste une pâleur soudaine, un affaissement des traits, comme si quelque chose s’effondrait à l’intérieur. Il resta immobile une seconde, deux secondes, fixant l’enveloppe. Puis il la déchira, en sortit une feuille de papier, lut.
Maugham ne pouvait pas voir ce qu’il lisait. Mais il voyait le tremblement des mains, le mouvement convulsif de la pomme d’Adam, la sueur qui perlait soudain sur le front. Halsworth froissa la lettre, la fourra dans sa poche. Leva les yeux — croisa le regard de Maugham.
Un instant, leurs regards se tinrent. Maugham y lut quelque chose qu’il n’oublia jamais : une terreur absolue, primitive, la terreur de l’animal pris au piège. Puis Halsworth détourna les yeux et sortit de l’hôtel d’un pas raide, presque mécanique.
Maugham replia son journal. Son cœur battait plus vite qu’il n’aurait voulu l’admettre. Il venait de voir un homme recevoir sa sentence de mort — il en était certain, sans pouvoir dire pourquoi. Cette lettre contenait quelque chose de fatal. Pas une mauvaise nouvelle ordinaire, pas un revers de fortune ou un deuil familial. Quelque chose de pire. Quelque chose qui touchait à l’essence même de ce que Geoffrey Halsworth prétendait être.
✦
Il ne revit pas Halsworth de la journée.
Marjorie, en revanche, apparut au déjeuner. Seule, à leur table habituelle près de la fenêtre. Elle mangeait peu, buvait beaucoup de thé, regardait la mer avec des yeux qui ne voyaient rien. Quand Maugham passa près de sa table pour gagner la sienne, elle leva la tête.
— Monsieur Maugham.
— Madame Halsworth. Votre mari n’est pas avec vous ?
— Geoffrey est souffrant. Elle dit cela d’une voix neutre, sans émotion apparente. La chaleur, sans doute. Il se repose dans notre chambre.
— J’espère qu’il se remettra vite.
— Oh, je n’en doute pas. Geoffrey se remet toujours.
Il y avait quelque chose d’étrange dans sa façon de prononcer ces mots — une ironie amère, presque cruelle. Elle sourit, de ce sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux, et retourna à sa contemplation de la mer.
Maugham déjeuna seul, pensif. Gerald n’était pas descendu — il dormait encore, probablement, rattrapant les excès de la nuit. Par la fenêtre, Maugham voyait les rickshaws passer sur Farquhar Street, les boys en blanc traverser le jardin, la vie ordinaire de la colonie suivre son cours. Personne ne semblait avoir remarqué que quelque chose venait de se briser dans le monde des Halsworth.
Après le repas, il monta frapper à la porte de Gerald.
— Entre.
Gerald était réveillé, assis sur son lit en pyjama, une tasse de café à la main. Il avait les yeux cernés mais l’esprit clair.
— Halsworth a reçu une lettre ce matin, dit Maugham sans préambule. Dans le hall, devant moi. Il a failli s’effondrer en la lisant.
— Une lettre de qui ?
— Je n’en sais rien. Mais je veux le savoir.
Gerald haussa un sourcil.
— Tu veux que j’aille fouiller dans sa chambre ?
— Non. Trop risqué. Mais je veux que tu retournes à Campbell Street ce soir. Que tu retrouves le contremaître à qui Verne a parlé. Que tu lui poses les mêmes questions — sur les débuts de Halsworth à Penang, sur son apparence, sur son histoire.
— Et si je me fais remarquer ?
— Tu te feras remarquer. Maugham eut un sourire mince. C’est précisément le but. Si Verne apprend que quelqu’un d’autre pose les mêmes questions que lui, il réagira. Et sa réaction nous apprendra quelque chose.
Gerald hocha la tête lentement. Il comprenait le jeu — il l’avait joué assez souvent avec Maugham pour en connaître les règles. Appâter la proie, observer ses mouvements, attendre qu’elle se trahisse.
— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?
— Moi ? Maugham se dirigea vers la porte. Je vais rendre visite à Madame Khoo.
✦
La maison de Beach Street était plus impressionnante encore de l’intérieur.
Un boy l’avait fait entrer après qu’il eut présenté sa carte — Somerset Maugham, écrivain. Il avait parié sur la curiosité de la vieille dame, et il avait eu raison. Moins de dix minutes plus tard, on le conduisait à travers une cour intérieure ombragée de frangipaniers, puis dans un salon encombré de meubles noircis et de porcelaines anciennes.
Madame Khoo l’attendait, assise dans un fauteuil à haut dossier qui ressemblait à un trône. Elle portait une robe de soie noire brodée de pivoines, et ses cheveux gris étaient relevés en un chignon parfait. Elle devait avoir soixante-dix ans, peut-être plus, mais ses yeux étaient vifs, alertes, presque jeunes.
— Monsieur Maugham. Elle prononça son nom avec une précision parfaite, sans trace d’accent. Quel honneur. J’ai lu vos livres.
— Vraiment ?
— “The Moon and Sixpence”. “Of Human Bondage”. Vous avez un regard cruel sur les gens.
— On me le reproche souvent.
— Ce n’était pas un reproche. Elle désigna un fauteuil face à elle. Asseyez-vous. Je vais faire servir du thé.
Une servante apparut, silencieuse, déposa un plateau entre eux — théière de porcelaine, tasses minuscules, petits gâteaux aux haricots rouges. Madame Khoo versa elle-même le thé, avec des gestes précis et mesurés.
— Vous n’êtes pas venu pour me parler de littérature, dit-elle.
— Non.
— Vous êtes venu me parler des Halsworth.
Maugham ne put cacher sa surprise. Madame Khoo eut un petit rire, ce rire de gorge qu’il avait entendu sur la véranda de l’hôtel.
— Ne soyez pas étonné. Je sais tout ce qui se passe à Penang. On m’a dit que vous vous intéressiez à eux, que vous posiez des questions. Et puis, vous êtes écrivain. Vous cherchez des histoires. Les Halsworth en sont une, n’est-ce pas ?
— En sont-ils une ?
Madame Khoo but une gorgée de thé, prit son temps pour répondre.
— Chacun est une histoire, monsieur Maugham. La question est de savoir si elle vaut la peine d’être racontée. Et par qui.
— Que savez-vous d’eux ?
— Ce que tout le monde sait. Geoffrey Halsworth est arrivé à Penang il y a trente ans, pour prendre possession d’une plantation héritée d’un oncle. Il s’est installé, a travaillé dur, a fait prospérer ses affaires. Il a épousé Marjorie Pemberton, fille d’un magistrat de Singapour. Ils n’ont pas eu d’enfants. Ils mènent une vie respectable, sans éclat et sans scandale.
Elle fit une pause, reposa sa tasse.
— Mais vous saviez déjà tout cela.
— Oui.
— Vous voulez savoir ce que tout le monde ne sait pas.
— Oui.
Madame Khoo le regarda longuement, avec une intensité qui le mit mal à l’aise. Elle semblait le jauger, peser le pour et le contre.
— Pourquoi vous le dirais-je ?
— Parce que vous voulez que cette histoire soit racontée. Maugham se pencha en avant. Vous avez quelque chose contre les Halsworth, je le sens. Quelque chose d’ancien. Et vous avez attendu longtemps — trente ans, peut-être — que quelqu’un vienne poser les bonnes questions.
Un silence. Quelque part dans la maison, une horloge sonna trois heures. Madame Khoo ne souriait plus.
— Vous êtes perspicace, monsieur Maugham. On m’avait dit que vous l’étiez. Elle soupira. Très bien. Je vais vous raconter quelque chose. Pas tout — je ne sais pas tout. Mais quelque chose.
Elle se cala dans son fauteuil, ferma les yeux un instant, comme si elle fouillait dans des souvenirs anciens.
— Mon mari faisait affaire avec l’oncle de Geoffrey Halsworth. Richard Halsworth, un homme d’un certain âge qui avait fait fortune dans le caoutchouc. Il n’avait pas d’enfants, mais un neveu en Angleterre — un jeune homme qu’il n’avait jamais vu, le fils d’une sœur morte en couches. Quand Richard est mort, en 1896, il a tout légué à ce neveu. La plantation, la maison, les comptes en banque. Une fortune considérable.
— Et le neveu est venu prendre possession de l’héritage.
— Oui. En 1897. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, accompagné d’un domestique. Il est arrivé par le vapeur de Calcutta, s’est présenté chez le notaire, a fourni les papiers nécessaires. Tout était en ordre. Il s’appelait Geoffrey Halsworth.
Madame Khoo rouvrit les yeux, fixa Maugham.
— Mais ce n’était pas Geoffrey Halsworth.
Le cœur de Maugham fit un bond.
— Comment le savez-vous ?
— Je ne le “sais” pas. Pas avec certitude. Mais mon mari avait des doutes. Richard Halsworth lui avait montré une photographie de son neveu, quelques années plus tôt — un portrait envoyé d’Angleterre. Et l’homme qui s’est présenté en 1897… ne ressemblait pas tout à fait à ce portrait.
— Pas tout à fait ?
— Les traits étaient similaires. La taille, la couleur des cheveux. Mais quelque chose clochait. Mon mari disait que c’était dans les yeux. Les yeux du portrait étaient ceux d’un jeune homme sûr de lui, habitué au confort et au privilège. Les yeux de l’homme qui est arrivé à Penang étaient différents. Plus durs. Plus vigilants. Les yeux de quelqu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude.
Elle but une gorgée de thé.
— Mon mari n’a rien dit. Il n’avait pas de preuve, et de toute façon, cela ne le regardait pas. Les Anglais règlent leurs affaires entre eux. Mais il m’a raconté, et je n’ai jamais oublié.
— Personne d’autre n’a remarqué ?
— Qui aurait remarqué ? Personne à Penang n’avait jamais vu le vrai Geoffrey Halsworth. Les papiers étaient en règle. L’homme connaissait l’histoire familiale, les noms, les dates. Il savait tout ce qu’il devait savoir — ou du moins, tout ce qu’il avait pu apprendre.
— De qui ?
— Du vrai Geoffrey Halsworth, probablement. Madame Khoo eut un sourire sans joie. Les jeunes gentlemen anglais ont l’habitude de tout raconter à leurs domestiques. Ils ne voient pas les serviteurs comme des êtres humains — juste des meubles, des ombres. Ils parlent devant eux sans se méfier.
Maugham comprenait. L’image se formait dans son esprit, nette et terrible. Un jeune gentleman partant pour les colonies, bavardant pendant la traversée, racontant sa vie à son valet. Et le valet qui écoute, qui mémorise, qui attend.
— Qu’est devenu le domestique qui accompagnait l’héritier ?
— C’est là le plus étrange. Madame Khoo haussa les épaules. Il n’y avait pas de domestique.
— Comment ?
— L’homme qui est arrivé à Penang était seul. Il a expliqué que son valet était tombé malade pendant la traversée, qu’il était mort en mer. Une fièvre tropicale, a‑t-il dit. Le corps avait été immergé quelque part dans l’océan Indien.
Un long silence. Les implications étaient claires, effroyables.
— Vous pensez que c’est le domestique qui a pris la place du maître, dit Maugham. Et que le maître est celui qui est mort en mer.
— Je ne pense rien, monsieur Maugham. Je vous raconte ce que je sais — ce que mon mari savait. Vous êtes libre d’en tirer les conclusions que vous voulez.
Elle se leva, signifiant que l’entretien touchait à sa fin. Maugham se leva aussi, l’esprit en ébullition.
— Une dernière question. Savez-vous quelque chose sur un certain Stephen Verne ? Un jeune Anglais arrivé hier à l’hôtel.
Le visage de Madame Khoo ne trahit rien.
— Je connais ce nom. Un de mes employés l’a vu poser des questions à Campbell Street, hier soir. Des questions sur les Halsworth.
— Savez-vous qui il est ?
— Non. Mais je compte le découvrir.
Elle le raccompagna jusqu’à la porte, s’arrêta sur le seuil.
— Monsieur Maugham. Une chose encore.
— Oui ?
— Si cette histoire est vraie — si l’homme qui vit sous le nom de Geoffrey Halsworth est un imposteur — alors il a réussi quelque chose de remarquable. Trente ans. Trente ans à jouer un rôle, sans jamais se trahir, sans jamais faillir. C’est presque… admirable.
— Admirable ?
— Dans un certain sens. Elle eut ce petit rire de gorge. Ne sommes-nous pas tous des imposteurs, après tout ? Nous jouons tous un rôle. La différence, c’est que certains le jouent mieux que d’autres.
Elle referma la porte. Maugham resta un moment sur le trottoir, assommé par ce qu’il venait d’apprendre. Puis il héla un rickshaw et rentra à l’hôtel.
✦
Gerald était parti pour Campbell Street quand Maugham revint.
Il dîna seul, distraitement, repassant dans sa tête la conversation avec Madame Khoo. L’histoire était monstrueuse et parfaite — un domestique qui tue son maître pendant la traversée, qui jette le corps à la mer, qui prend sa place et vit trente ans sous une identité volée. C’était le genre d’histoire que Maugham aurait pu inventer, mais jamais avec autant d’audace. La réalité dépassait la fiction.
Et maintenant, quelqu’un était venu troubler ce mensonge parfait. Stephen Verne. Qui était-il ? Que voulait-il ? Pourquoi maintenant, après trente ans ?
La lettre. La lettre que Halsworth avait reçue ce matin. Venait-elle de Verne ? Ou de quelqu’un d’autre ?
Maugham monta dans sa chambre, ouvrit son carnet, nota tout ce que Madame Khoo lui avait dit. Il écrivait vite, presque fiévreusement, comme s’il avait peur d’oublier un détail. Quand il eut terminé, il relut ses notes, souligna certains passages.
Le domestique mort en mer. Qui n’était peut-être pas mort. Qui était peut-être devenu le maître.
Les yeux. Les yeux de quelqu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude.
Trente ans. Trente ans de mensonge.
Et puis : Verne. Qui est-il ? Que sait-il ? Que veut-il ?
Il ferma le carnet, s’approcha de la fenêtre. La nuit était tombée sur George Town. Les lumières de la ville scintillaient au loin, mêlées aux étoiles. Quelque part là-bas, Gerald fouillait les bas-fonds à la recherche d’informations. Quelque part là-bas, Stephen Verne préparait son prochain mouvement.
Et quelque part dans cet hôtel, derrière une porte close, Geoffrey Halsworth — ou l’homme qui portait ce nom — attendait que le passé vienne le réclamer.
✦
Gerald rentra tard, exalté.
— J’ai parlé au contremaître, dit-il en s’effondrant dans un fauteuil. Le même que Verne. Et j’ai appris des choses.
— Raconte.
— Verne lui a montré une photographie, tu te souviens ? Le contremaître a dit que ce n’était pas le même homme. Eh bien, j’ai réussi à en savoir plus. La photographie représentait un jeune homme — un gentleman anglais, début de la vingtaine. Le contremaître a travaillé à la Dorian Estate pendant des années. Il a connu Halsworth à son arrivée, en 1897. Et il dit que l’homme de la photographie ne ressemblait pas à celui qu’il a vu arriver à Penang.
— Pas ressemblait en quoi ?
— En tout. Gerald alluma une cigarette. Le contremaître dit que l’homme de la photographie avait l’air d’un lord anglais. Hautain, sûr de lui. L’homme qui est arrivé à Penang était différent. Plus humble. Plus prudent. Il posait des questions sur tout — sur la plantation, sur les coutumes locales, sur la façon de se comporter. Comme quelqu’un qui apprenait.
— Comme quelqu’un qui n’avait jamais été propriétaire.
— Exactement.
Maugham hocha la tête. Tout concordait avec ce que Madame Khoo lui avait dit. Le portrait d’un imposteur se précisait — un homme qui avait appris son rôle sur le tas, qui avait fait des erreurs au début mais qui s’était amélioré avec le temps.
— Et Verne ? Qu’est-ce qu’il a dit au contremaître ?
— Pas grand-chose. Il a posé ses questions, noté les réponses, remercié et payé. Mais le contremaître dit qu’il avait l’air de quelqu’un qui confirme ce qu’il sait déjà. Pas de surprise dans ses yeux. Juste de la satisfaction.
— Il savait. Avant même de venir à Penang, il savait.
— Il semble bien.
Maugham se leva, marcha jusqu’à la fenêtre.
— La question est : comment ? Comment un parfait inconnu a‑t-il pu découvrir, trente ans après les faits, qu’un planteur de Penang n’est pas celui qu’il prétend être ?
— Peut-être qu’il n’est pas un parfait inconnu.
Maugham se retourna.
— Que veux-tu dire ?
— Le contremaître m’a dit autre chose. Quand Verne a rangé la photographie, il a dit quelque chose — à voix basse, presque pour lui-même. Le contremaître n’a pas bien entendu, mais il croit avoir compris : “Alors c’était bien mon père.”
Un silence.
— Son père, répéta Maugham.
— Le vrai Geoffrey Halsworth. Celui de la photographie. Gerald écrasa sa cigarette. Et si Verne était son fils ? Un fils illégitime, resté en Angleterre. Qui a grandi en cherchant son père, qui a découvert qu’il était mort en mer — officiellement. Et qui a fini par comprendre que quelqu’un d’autre vivait sous son nom, à l’autre bout du monde.
L’hypothèse était audacieuse, mais elle tenait. Maugham sentit les pièces du puzzle s’assembler.
— Il est venu réclamer son héritage.
— Ou sa vengeance. Gerald haussa les épaules. Ou les deux.
Maugham resta silencieux, pensif. Si Verne était bien le fils du vrai Geoffrey Halsworth, alors l’histoire prenait une dimension nouvelle. Ce n’était plus seulement l’histoire d’un imposteur démasqué. C’était l’histoire d’un fils venu venger son père, d’un fantôme du passé revenant hanter le présent.
Et la lettre que Halsworth avait reçue ce matin — c’était Verne, sans doute. Révélant ce qu’il savait. Exigeant quelque chose — de l’argent, des aveux, ou simplement la satisfaction de voir l’imposteur trembler.
— Demain, dit Maugham, tout va basculer.
Gerald hocha la tête.
— Tu crois qu’il va se passer quoi ?
— Je ne sais pas. Maugham regarda la nuit par la fenêtre. Mais je sais que Halsworth ne peut pas vivre avec cette lettre. Elle le condamne. Quoi qu’il fasse maintenant, il est perdu.
Il se tut. Quelque part dans l’hôtel, un homme ne dormait pas. Un homme qui avait volé une vie, qui avait réussi pendant trente ans à faire croire qu’il était quelqu’un d’autre, et qui voyait maintenant son mensonge s’effondrer.
Maugham se demanda ce que cela faisait. Être démasqué après si longtemps. Voir la porte de la prison — ou de la potence — s’ouvrir devant soi.
Et surtout, il se demanda ce que Halsworth allait faire.
