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La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 3 et 4

La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 3 et 4

La véran­da
de l’E&O

La véran­da de l’E&O

Cha­pitres 3 et 4

CHA­PITRE 3

Lun­di 14 mars 1927

Gerald avait des nouvelles.

Il les débi­ta d’une traite, debout dans l’embrasure de la porte com­mu­ni­cante, encore en pyja­ma frois­sé mais l’œil vif — cette viva­ci­té par­ti­cu­lière qu’il avait quand il rap­por­tait une bonne prise.

— Madame Khoo. Veuve d’un cer­tain Khoo Beng Huat, négo­ciant en étain et en épices, mort il y a quinze ans. Pro­prié­taire de la moi­tié de Beach Street, de plu­sieurs entre­pôts sur le port, et — écoute bien — de la plu­part des terres sur les­quelles sont construites les plan­ta­tions anglaises de la région. Y com­pris la Dorian Estate.

Mau­gham s’é­tait redres­sé dans son lit.

— Elle pos­sède les terres de Halsworth ?

— Pas exac­te­ment. Elle les loue. Les Anglais ont des baux emphy­téo­tiques — quatre-vingt-dix-neuf ans, renou­ve­lables. Mais le sol appar­tient aux familles per­ana­kan depuis des géné­ra­tions. Les Bri­tan­niques cultivent, récoltent, s’en­ri­chissent. Et tous les ans, ils viennent payer leur dû à Madame Khoo.

— D’où tiens-tu tout cela ?

Gerald eut un sourire.

— Un com­mis chi­nois, à Camp­bell Street. Il tra­vaille pour un notaire de Beach Street. Il aime le jeu, il parle trop quand il perd.

Mau­gham réflé­chis­sait. Si Madame Khoo pos­sé­dait les terres de Hals­worth, elle avait un pou­voir consi­dé­rable sur lui. Un bail non renou­ve­lé, et c’é­tait la ruine. Mais pour­quoi exer­ce­rait-elle ce pou­voir ? Que pou­vait-elle bien vou­loir d’un plan­teur anglais ?

— Autre chose ?

— Peut-être. Gerald hési­ta. Le com­mis m’a par­lé d’une visite récente de Hals­worth chez Madame Khoo. Le mois der­nier, comme elle l’a dit. Mais appa­rem­ment, ce n’é­tait pas une visite ordi­naire. Hals­worth est res­té long­temps — plus d’une heure. Et quand il est sor­ti, il avait l’air… bou­le­ver­sé, a dit le com­mis. Comme s’il avait vu un fantôme.

Un fan­tôme. Mau­gham nota le mot. Il aimait les mots que les gens uti­li­saient sans y pen­ser — ils en disaient sou­vent plus que de longs discours.

— Tu as bien tra­vaillé, dit-il.

Gerald haus­sa les épaules.

— C’est pour ça que tu me gardes, n’est-ce pas ?

Il y avait une pointe d’a­mer­tume dans sa voix, aus­si­tôt mas­quée par un sou­rire. Mau­gham ne rele­va pas. Il y avait des conver­sa­tions qu’ils n’au­raient jamais, des véri­tés qu’ils n’é­non­ce­raient pas. Cela fai­sait par­tie de leur arrangement.

La mati­née pas­sa len­te­ment. Mau­gham écri­vit quelques lettres, relut des notes anciennes, ten­ta de tra­vailler sur une nou­velle qu’il avait com­men­cée à Sin­ga­pour. Mais son esprit reve­nait sans cesse aux Hals­worth, à Madame Khoo, au télé­gramme du dimanche. Il avait le sen­ti­ment d’être au bord de quelque chose — une his­toire qui atten­dait d’être racon­tée, comme un fruit mûr qui n’at­ten­dait qu’une main pour le cueillir.

Vers midi, il des­cen­dit déjeu­ner. Le res­tau­rant de l’hô­tel était presque plein — lun­di, les affaires repre­naient, et les hommes d’af­faires de pas­sage se mêlaient aux rési­dents habi­tuels. Mau­gham prit une table près de l’en­trée, com­man­da un cur­ry de pois­son, déplia le journal.

C’est alors qu’il le vit.

Un jeune homme — la tren­taine, pas plus — qui entrait dans le hall avec une valise à la main. Il était vêtu cor­rec­te­ment mais sans élé­gance, d’un cos­tume qui avait visi­ble­ment beau­coup voya­gé. Son visage était mince, angu­leux, avec des yeux d’un gris déla­vé qui balayaient la pièce avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Il mar­chait avec une légère clau­di­ca­tion — presque imper­cep­tible, mais Mau­gham remar­quait tout.

Le nou­veau venu s’ap­pro­cha du comp­toir, échan­gea quelques mots avec le récep­tion­niste sikh. Signa le registre. Prit sa clé. Puis, avant de mon­ter, il se retour­na et par­cou­rut le hall du regard, comme s’il cher­chait quel­qu’un — ou véri­fiait qui l’a­vait remarqué.

Ses yeux croi­sèrent ceux de Mau­gham. Une seconde, pas plus. Puis il se détour­na et dis­pa­rut dans l’escalier.

Mau­gham ter­mi­na son déjeu­ner pen­si­ve­ment. Il y avait quelque chose dans ce jeune homme — une ten­sion, une vigi­lance — qui ne cor­res­pon­dait pas au pro­fil habi­tuel des voya­geurs de l’E&O. Les tou­ristes étaient déten­dus, les hommes d’af­faires pres­sés, les plan­teurs bruyants. Celui-ci était autre chose. Un homme qui obser­vait avant d’être obser­vé. Un homme qui avait quelque chose à cacher ou quelque chose à trouver.

Après le repas, Mau­gham s’ap­pro­cha du comp­toir. Le récep­tion­niste, un Sikh à la barbe impec­cable, l’ac­cueillit avec déférence.

— Mon­sieur Mau­gham. Puis-je vous aider ?

— Le gent­le­man qui vient d’ar­ri­ver. Un ami m’a dit de guet­ter son arri­vée, mais je n’ai pas bien enten­du son nom.

Le men­songe était gros­sier, mais le récep­tion­niste était trop bien éle­vé pour le relever.

— Mon­sieur Verne, mon­sieur. Ste­phen Verne. De Londres.

— Ah oui, bien sûr. Verne. Il reste longtemps ?

— Il n’a pas pré­ci­sé, mon­sieur. Il a pris une chambre à la semaine.

Mau­gham remer­cia, s’é­loi­gna. Ste­phen Verne, de Londres. Un nom qu’il ne connais­sait pas — ce qui ne signi­fiait rien. Londres comp­tait des mil­lions d’ha­bi­tants. Mais ce nom avait quelque chose d’é­trange, de presque trop lit­té­raire. Verne, comme Jules Verne. Comme un per­son­nage de roman.

Ou comme un nom inventé.

L’a­près-midi, Mau­gham se ren­dit à Beach Street.

Il avait dit à Gerald qu’il vou­lait voir les sho­phouses, s’im­pré­gner de l’at­mo­sphère locale. C’é­tait vrai, en par­tie. Mais sur­tout, il vou­lait voir l’empire de Madame Khoo — ces façades aux car­reaux de céra­mique, ces comp­toirs où s’é­chan­geaient l’é­tain et les épices, ce monde per­ana­kan qui exis­tait depuis des siècles avant l’ar­ri­vée des Anglais et qui conti­nue­rait, sans doute, long­temps après leur départ.

La cha­leur était acca­blante. Mau­gham mar­chait len­te­ment, s’ar­rê­tant par­fois à l’ombre d’un auvent pour reprendre son souffle. Les sho­phouses se suc­cé­daient, iden­tiques et dif­fé­rentes — mêmes colonnes, mêmes volets, mais cha­cune avec ses cou­leurs propres, ses enseignes en carac­tères chi­nois, ses odeurs par­ti­cu­lières. Ici un mar­chand de soie­ries, là un orfèvre, plus loin un apo­thi­caire dont la vitrine débor­dait de bocaux mystérieux.

Il trou­va la mai­son de Madame Khoo sans dif­fi­cul­té — les deux lions de pierre à l’en­trée la signa­laient comme Gerald l’a­vait décrit. C’é­tait une bâtisse impo­sante, plus large que ses voi­sines, avec une façade ornée de céra­miques bleues et blanches repré­sen­tant des scènes de la mytho­lo­gie chi­noise. La porte était entrou­verte, lais­sant entre­voir une cour inté­rieure où un fran­gi­pa­nier dis­pen­sait son ombre.

Mau­gham n’en­tra pas. Il n’a­vait aucune rai­son de le faire — aucune rai­son avouable, du moins. Il res­ta un moment sur le trot­toir d’en face, fei­gnant d’exa­mi­ner la vitrine d’un mar­chand de thé, obser­vant les allées et venues.

Une ser­vante en sam­fu sor­tit, un panier au bras. Un homme d’af­faires chi­nois entra, l’air pres­sé. Deux coo­lies déchar­gèrent des caisses d’un cha­riot. La mai­son vivait, res­pi­rait, comme un orga­nisme dont Madame Khoo était le cœur invisible.

Puis Mau­gham aper­çut quel­qu’un qu’il reconnut.

Ste­phen Verne.

Le jeune homme était de l’autre côté de la rue, à une cin­quan­taine de mètres. Il ne regar­dait pas la mai­son de Madame Khoo — il regar­dait une échoppe de nouilles, appa­rem­ment absor­bé par le spec­tacle du cui­si­nier qui malaxait la pâte. Mais quelque chose dans sa pos­ture, dans l’angle de sa tête, sug­gé­rait qu’il sur­veillait autre chose du coin de l’œil.

Mau­gham se fon­dit dans l’ombre de l’auvent, obser­vant l’ob­ser­va­teur. Verne res­ta là cinq minutes, peut-être dix. Puis il se détour­na et s’é­loi­gna d’un pas tran­quille, comme un tou­riste qui flâne sans but.

Mais Mau­gham n’é­tait pas dupe. Il avait recon­nu le com­por­te­ment — c’é­tait celui d’un homme qui repère un ter­rain, qui note les entrées et les sor­ties, qui pré­pare quelque chose. Un com­por­te­ment qu’il avait vu chez des espions, pen­dant la guerre, quand il tra­vaillait pour les ser­vices de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques. Un com­por­te­ment professionnel.

Qui était Ste­phen Verne ? Et que fai­sait-il devant la mai­son de Madame Khoo ?

Le soir, au bar de l’hôtel.

Gerald était déjà là, un whis­ky sten­gah à la main, en conver­sa­tion avec un plan­teur ven­tri­po­tent qui racon­tait ses déboires avec les coo­lies. Mau­gham s’ins­tal­la à une table voi­sine, com­man­da un gin pahit, attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Ste­phen Verne appa­rut vers sept heures. Il avait chan­gé de cos­tume — celui-ci était légè­re­ment plus élé­gant, quoique tou­jours modeste — et ses che­veux étaient soi­gneu­se­ment pei­gnés. Il s’ap­pro­cha du bar, com­man­da un whis­ky, s’ins­tal­la sur un tabouret.

Gerald, avec son ins­tinct infaillible pour les proies inté­res­santes, se détour­na du plan­teur et enga­gea la conversation.

— Nou­veau à Penang ?

Verne hocha la tête.

— Arri­vé ce matin.

— Affaires ou plaisir ?

— Affaires de famille.

Un silence. Gerald atten­dait la suite, mais Verne n’a­jou­ta rien. Il buvait son whis­ky à petites gor­gées, le regard fixé sur les bou­teilles ali­gnées der­rière le bar.

— Gerald Hax­ton, dit Gerald en ten­dant la main. Et vous êtes… ?

— Verne. Ste­phen Verne.

Ils se ser­rèrent la main. Mau­gham, depuis sa table, obser­vait. Il vit Gerald jau­ger le nou­veau venu — son cos­tume, sa pos­ture, sa façon de tenir son verre. Gerald était doué pour cela, pour lire les gens d’un coup d’œil. C’é­tait une des rai­sons pour les­quelles Mau­gham le gar­dait près de lui.

— Des affaires de famille à Penang ? reprit Gerald. Vous avez de la famille ici ?

— Pas exac­te­ment. Verne eut un sou­rire mince. Disons que je cherche quelqu’un.

— Oh ? Qui donc ?

— Un parent éloi­gné. Très éloigné.

Sa voix avait quelque chose de tran­chant, presque de mena­çant. Gerald ne se lais­sa pas démonter.

— Penang est petit. Tout le monde connaît tout le monde. Si votre parent est ici depuis long­temps, quel­qu’un sau­ra où le trouver.

— C’est ce que j’espère.

Verne ter­mi­na son whis­ky, fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre. Gerald en pro­fi­ta pour se rap­pro­cher de Mau­gham, fei­gnant d’al­ler cher­cher des cigarettes.

— Étrange type, mur­mu­ra-t-il. Il ment. Ou il cache quelque chose.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Ses mains. Elles tremblent légè­re­ment. Et il sur­veille la porte du coin de l’œil, comme s’il atten­dait quel­qu’un — ou comme s’il avait peur de voir quel­qu’un arriver.

Mau­gham hocha la tête. Gerald voyait juste, comme souvent.

— Reste près de lui. Fais-le parler.

Gerald retour­na au bar. Mau­gham les obser­va de loin, écou­tant ce qu’il pou­vait cap­ter de leur conver­sa­tion. Verne res­tait éva­sif, esqui­vant les ques­tions directes avec une habi­le­té qui tra­his­sait l’ha­bi­tude. Il par­lait peu de lui-même, beau­coup de Penang — posait des ques­tions sur la ville, sur les plan­ta­tions, sur les vieilles familles anglaises ins­tal­lées ici depuis des décennies.

— Les Hals­worth ? dit sou­dain Gerald. Oui, je connais ce nom. Un plan­teur, non ? La Dorian Estate.

Mau­gham vit Verne se rai­dir imperceptiblement.

— Vous les connaissez ?

— De vue. Ils sont à l’hô­tel en ce moment, jus­te­ment. Vous vou­lez que je vous présente ?

Un silence. Verne sem­bla réfléchir.

— Non, dit-il fina­le­ment. Pas tout de suite. Je pré­fère… me ren­sei­gner d’abord.

— Vous renseigner ?

— Savoir à qui j’ai affaire.

Il y avait quelque chose de froid dans sa voix, quelque chose qui ne cor­res­pon­dait pas au ton désin­volte qu’il avait adop­té jusque-là. Gerald dut le sen­tir, car il n’in­sis­ta pas. Il chan­gea de sujet, par­la du temps, des meilleurs endroits pour dîner en ville, des dis­trac­tions qu’of­frait George Town.

Mau­gham ces­sa d’é­cou­ter. Il avait enten­du ce qu’il vou­lait entendre. Verne cher­chait les Hals­worth. Il vou­lait se “ren­sei­gner” sur eux avant de les appro­cher. Pour­quoi ? Que leur voulait-il ?

Un parent éloi­gné, avait-il dit. Très éloigné.

Mais il avait dit cela avec un sou­rire qui n’a­vait rien de fami­lial. Un sou­rire de prédateur.

Plus tard, dans sa chambre, Mau­gham nota :

Verne. Cherche les Hals­worth. Se ren­seigne avant d’ap­pro­cher. A sur­veillé la mai­son de Madame Khoo cet après-midi. Lien ?

Il réflé­chit un moment, puis ajouta :

Clau­di­ca­tion légère — bles­sure de guerre ? Âge : 30–35 ans. Aurait pu ser­vir. Vérifier.

Et enfin :

Ment sur son iden­ti­té ? Le nom sonne faux. Trop lit­té­raire. Un pseudonyme ?

Il refer­ma le car­net, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town. Les lumières de la ville cli­gno­taient au loin, mêlées aux étoiles. Quelque part, un chien aboyait. Quelque part, des gens vivaient, aimaient, men­taient, comme par­tout ailleurs dans le monde.

Mais ici, dans cette colo­nie bri­tan­nique per­due au bout de l’A­sie, les men­songes sem­blaient plus épais, plus anciens. Ils s’é­taient stra­ti­fiés au fil des décen­nies, comme des couches de ver­nis sur un meuble pré­cieux. Grat­tez la sur­face, et vous trou­viez autre chose en des­sous. Grat­tez encore, et encore autre chose.

Mau­gham se deman­da ce qu’il trou­ve­rait s’il grat­tait assez profond.

Un bruit dans la chambre voi­sine — Gerald qui ren­trait, plus tôt que d’ha­bi­tude. Il frap­pa à la porte communicante.

— Entre.

Gerald appa­rut, l’air excité.

— J’ai sui­vi Verne après le bar.

— Et ?

— Il est allé à Camp­bell Street.

Mau­gham haus­sa un sour­cil. Le quar­tier des plai­sirs, des fume­ries et des tri­pots. Pas l’en­droit où l’on s’at­ten­dait à trou­ver un gent­le­man en quête d’un parent éloigné.

— Qu’est-ce qu’il y faisait ?

— Il posait des ques­tions. Gerald s’as­sit sur le bord du lit, allu­ma une ciga­rette. Sur les Hals­worth, jus­te­ment. Il cher­chait des gens qui les connaissent, qui tra­vaillent pour eux. Il a par­lé à un Chi­nois qui a été contre­maître à la Dorian Estate il y a des années.

— Qu’est-ce qu’il vou­lait savoir ?

— Tout. L’his­toire de la plan­ta­tion, les débuts de Hals­worth, son arri­vée à Penang. Il posait des ques­tions très pré­cises — sur l’é­poque où Hals­worth s’est ins­tal­lé ici, sur son appa­rence phy­sique à l’é­poque, sur ses habitudes.

Mau­gham sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine. Ce n’é­tait pas le com­por­te­ment d’un parent qui cherche à renouer des liens. C’é­tait le com­por­te­ment d’un enquê­teur. Ou d’un chasseur.

— Et le contre­maître, qu’est-ce qu’il a dit ?

— Je n’ai pas pu tout entendre. Mais à un moment, Verne a sor­ti une pho­to­gra­phie de sa poche. Le contre­maître l’a regar­dée long­temps, puis il a secoué la tête. Il a dit quelque chose comme : “Ce n’est pas lui.”

— Ce n’est pas lui ?

— C’est ce que j’ai com­pris. Verne avait l’air… satis­fait. Comme si c’é­tait la réponse qu’il attendait.

Mau­gham se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Les pièces du puzzle com­men­çaient à s’as­sem­bler, mais l’i­mage qu’elles for­maient res­tait floue, incomplète.

Un homme qui cherche les Hals­worth. Qui pose des ques­tions sur leur pas­sé, sur les débuts de Geof­frey à Penang. Qui montre une pho­to­gra­phie à un ancien employé, et qui semble satis­fait quand on lui dit que ce n’est pas le même homme.

Que savait Ste­phen Verne ?

Et sur­tout — que voulait-il ?

— Autre chose, dit Gerald. Quand Verne est par­ti, le contre­maître s’est mis à rire. Un rire bizarre, ner­veux. Il a dit quelque chose à son ami en hok­kien. Je n’ai pas com­pris les mots, mais le ton était clair. C’é­tait le ton de quel­qu’un qui vient de com­prendre une bonne blague. Ou une très mauvaise.

Mau­gham hocha la tête len­te­ment. Le brouillard se dis­si­pait, peu à peu. Il ne voyait pas encore la véri­té, mais il com­men­çait à en dis­tin­guer les contours.

Geof­frey Hals­worth n’é­tait pas celui qu’il pré­ten­dait être.

Et Ste­phen Verne était venu le prouver.

CHA­PITRE 4

Mar­di 15 mars 1927

Hals­worth revint de la plan­ta­tion au milieu de la matinée.

Mau­gham le vit des­cendre d’une auto­mo­bile pous­sié­reuse devant l’en­trée de l’hô­tel. Il avait mau­vaise mine — le teint gris, les épaules affais­sées, l’al­lure d’un homme qui n’a pas dor­mi. Le chauf­feur malais sor­tit une petite valise du coffre. Hals­worth ne le remer­cia pas, ne le regar­da même pas. Il tra­ver­sa le hall d’un pas méca­nique, celui d’un somnambule.

Mau­gham était ins­tal­lé dans un fau­teuil près du comp­toir, un jour­nal déplié devant lui qu’il ne lisait pas. Il obser­va Hals­worth s’ap­pro­cher du récep­tion­niste, échan­ger quelques mots à voix basse. Le Sikh hocha la tête, fouilla dans un casier, ten­dit une enveloppe.

Hals­worth la prit. Regar­da l’é­cri­ture sur le devant. Et son visage se décomposa.

Ce ne fut pas spec­ta­cu­laire — pas de cri, pas de geste brusque. Juste une pâleur sou­daine, un affais­se­ment des traits, comme si quelque chose s’ef­fon­drait à l’in­té­rieur. Il res­ta immo­bile une seconde, deux secondes, fixant l’en­ve­loppe. Puis il la déchi­ra, en sor­tit une feuille de papier, lut.

Mau­gham ne pou­vait pas voir ce qu’il lisait. Mais il voyait le trem­ble­ment des mains, le mou­ve­ment convul­sif de la pomme d’A­dam, la sueur qui per­lait sou­dain sur le front. Hals­worth frois­sa la lettre, la four­ra dans sa poche. Leva les yeux — croi­sa le regard de Maugham.

Un ins­tant, leurs regards se tinrent. Mau­gham y lut quelque chose qu’il n’ou­blia jamais : une ter­reur abso­lue, pri­mi­tive, la ter­reur de l’a­ni­mal pris au piège. Puis Hals­worth détour­na les yeux et sor­tit de l’hô­tel d’un pas raide, presque mécanique.

Mau­gham replia son jour­nal. Son cœur bat­tait plus vite qu’il n’au­rait vou­lu l’ad­mettre. Il venait de voir un homme rece­voir sa sen­tence de mort — il en était cer­tain, sans pou­voir dire pour­quoi. Cette lettre conte­nait quelque chose de fatal. Pas une mau­vaise nou­velle ordi­naire, pas un revers de for­tune ou un deuil fami­lial. Quelque chose de pire. Quelque chose qui tou­chait à l’es­sence même de ce que Geof­frey Hals­worth pré­ten­dait être.

Il ne revit pas Hals­worth de la journée.

Mar­jo­rie, en revanche, appa­rut au déjeu­ner. Seule, à leur table habi­tuelle près de la fenêtre. Elle man­geait peu, buvait beau­coup de thé, regar­dait la mer avec des yeux qui ne voyaient rien. Quand Mau­gham pas­sa près de sa table pour gagner la sienne, elle leva la tête.

— Mon­sieur Maugham.

— Madame Hals­worth. Votre mari n’est pas avec vous ?

— Geof­frey est souf­frant. Elle dit cela d’une voix neutre, sans émo­tion appa­rente. La cha­leur, sans doute. Il se repose dans notre chambre.

— J’es­père qu’il se remet­tra vite.

— Oh, je n’en doute pas. Geof­frey se remet toujours.

Il y avait quelque chose d’é­trange dans sa façon de pro­non­cer ces mots — une iro­nie amère, presque cruelle. Elle sou­rit, de ce sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux, et retour­na à sa contem­pla­tion de la mer.

Mau­gham déjeu­na seul, pen­sif. Gerald n’é­tait pas des­cen­du — il dor­mait encore, pro­ba­ble­ment, rat­tra­pant les excès de la nuit. Par la fenêtre, Mau­gham voyait les rick­shaws pas­ser sur Far­qu­har Street, les boys en blanc tra­ver­ser le jar­din, la vie ordi­naire de la colo­nie suivre son cours. Per­sonne ne sem­blait avoir remar­qué que quelque chose venait de se bri­ser dans le monde des Halsworth.

Après le repas, il mon­ta frap­per à la porte de Gerald.

— Entre.

Gerald était réveillé, assis sur son lit en pyja­ma, une tasse de café à la main. Il avait les yeux cer­nés mais l’es­prit clair.

— Hals­worth a reçu une lettre ce matin, dit Mau­gham sans pré­am­bule. Dans le hall, devant moi. Il a failli s’ef­fon­drer en la lisant.

— Une lettre de qui ?

— Je n’en sais rien. Mais je veux le savoir.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Tu veux que j’aille fouiller dans sa chambre ?

— Non. Trop ris­qué. Mais je veux que tu retournes à Camp­bell Street ce soir. Que tu retrouves le contre­maître à qui Verne a par­lé. Que tu lui poses les mêmes ques­tions — sur les débuts de Hals­worth à Penang, sur son appa­rence, sur son histoire.

— Et si je me fais remarquer ?

— Tu te feras remar­quer. Mau­gham eut un sou­rire mince. C’est pré­ci­sé­ment le but. Si Verne apprend que quel­qu’un d’autre pose les mêmes ques­tions que lui, il réagi­ra. Et sa réac­tion nous appren­dra quelque chose.

Gerald hocha la tête len­te­ment. Il com­pre­nait le jeu — il l’a­vait joué assez sou­vent avec Mau­gham pour en connaître les règles. Appâ­ter la proie, obser­ver ses mou­ve­ments, attendre qu’elle se trahisse.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Moi ? Mau­gham se diri­gea vers la porte. Je vais rendre visite à Madame Khoo.

La mai­son de Beach Street était plus impres­sion­nante encore de l’intérieur.

Un boy l’a­vait fait entrer après qu’il eut pré­sen­té sa carte — Somer­set Mau­gham, écri­vain. Il avait parié sur la curio­si­té de la vieille dame, et il avait eu rai­son. Moins de dix minutes plus tard, on le condui­sait à tra­vers une cour inté­rieure ombra­gée de fran­gi­pa­niers, puis dans un salon encom­bré de meubles noir­cis et de por­ce­laines anciennes.

Madame Khoo l’at­ten­dait, assise dans un fau­teuil à haut dos­sier qui res­sem­blait à un trône. Elle por­tait une robe de soie noire bro­dée de pivoines, et ses che­veux gris étaient rele­vés en un chi­gnon par­fait. Elle devait avoir soixante-dix ans, peut-être plus, mais ses yeux étaient vifs, alertes, presque jeunes.

— Mon­sieur Mau­gham. Elle pro­non­ça son nom avec une pré­ci­sion par­faite, sans trace d’ac­cent. Quel hon­neur. J’ai lu vos livres.

— Vrai­ment ?

— “The Moon and Six­pence”. “Of Human Bon­dage”. Vous avez un regard cruel sur les gens.

— On me le reproche souvent.

— Ce n’é­tait pas un reproche. Elle dési­gna un fau­teuil face à elle. Asseyez-vous. Je vais faire ser­vir du thé.

Une ser­vante appa­rut, silen­cieuse, dépo­sa un pla­teau entre eux — théière de por­ce­laine, tasses minus­cules, petits gâteaux aux hari­cots rouges. Madame Khoo ver­sa elle-même le thé, avec des gestes pré­cis et mesurés.

— Vous n’êtes pas venu pour me par­ler de lit­té­ra­ture, dit-elle.

— Non.

— Vous êtes venu me par­ler des Halsworth.

Mau­gham ne put cacher sa sur­prise. Madame Khoo eut un petit rire, ce rire de gorge qu’il avait enten­du sur la véran­da de l’hôtel.

— Ne soyez pas éton­né. Je sais tout ce qui se passe à Penang. On m’a dit que vous vous inté­res­siez à eux, que vous posiez des ques­tions. Et puis, vous êtes écri­vain. Vous cher­chez des his­toires. Les Hals­worth en sont une, n’est-ce pas ?

— En sont-ils une ?

Madame Khoo but une gor­gée de thé, prit son temps pour répondre.

— Cha­cun est une his­toire, mon­sieur Mau­gham. La ques­tion est de savoir si elle vaut la peine d’être racon­tée. Et par qui.

— Que savez-vous d’eux ?

— Ce que tout le monde sait. Geof­frey Hals­worth est arri­vé à Penang il y a trente ans, pour prendre pos­ses­sion d’une plan­ta­tion héri­tée d’un oncle. Il s’est ins­tal­lé, a tra­vaillé dur, a fait pros­pé­rer ses affaires. Il a épou­sé Mar­jo­rie Pem­ber­ton, fille d’un magis­trat de Sin­ga­pour. Ils n’ont pas eu d’en­fants. Ils mènent une vie res­pec­table, sans éclat et sans scandale.

Elle fit une pause, repo­sa sa tasse.

— Mais vous saviez déjà tout cela.

— Oui.

— Vous vou­lez savoir ce que tout le monde ne sait pas.

— Oui.

Madame Khoo le regar­da lon­gue­ment, avec une inten­si­té qui le mit mal à l’aise. Elle sem­blait le jau­ger, peser le pour et le contre.

— Pour­quoi vous le dirais-je ?

— Parce que vous vou­lez que cette his­toire soit racon­tée. Mau­gham se pen­cha en avant. Vous avez quelque chose contre les Hals­worth, je le sens. Quelque chose d’an­cien. Et vous avez atten­du long­temps — trente ans, peut-être — que quel­qu’un vienne poser les bonnes questions.

Un silence. Quelque part dans la mai­son, une hor­loge son­na trois heures. Madame Khoo ne sou­riait plus.

— Vous êtes pers­pi­cace, mon­sieur Mau­gham. On m’a­vait dit que vous l’é­tiez. Elle sou­pi­ra. Très bien. Je vais vous racon­ter quelque chose. Pas tout — je ne sais pas tout. Mais quelque chose.

Elle se cala dans son fau­teuil, fer­ma les yeux un ins­tant, comme si elle fouillait dans des sou­ve­nirs anciens.

— Mon mari fai­sait affaire avec l’oncle de Geof­frey Hals­worth. Richard Hals­worth, un homme d’un cer­tain âge qui avait fait for­tune dans le caou­tchouc. Il n’a­vait pas d’en­fants, mais un neveu en Angle­terre — un jeune homme qu’il n’a­vait jamais vu, le fils d’une sœur morte en couches. Quand Richard est mort, en 1896, il a tout légué à ce neveu. La plan­ta­tion, la mai­son, les comptes en banque. Une for­tune considérable.

— Et le neveu est venu prendre pos­ses­sion de l’héritage.

— Oui. En 1897. Un jeune homme d’une ving­taine d’an­nées, accom­pa­gné d’un domes­tique. Il est arri­vé par le vapeur de Cal­cut­ta, s’est pré­sen­té chez le notaire, a four­ni les papiers néces­saires. Tout était en ordre. Il s’ap­pe­lait Geof­frey Halsworth.

Madame Khoo rou­vrit les yeux, fixa Maugham.

— Mais ce n’é­tait pas Geof­frey Halsworth.

Le cœur de Mau­gham fit un bond.

— Com­ment le savez-vous ?

— Je ne le “sais” pas. Pas avec cer­ti­tude. Mais mon mari avait des doutes. Richard Hals­worth lui avait mon­tré une pho­to­gra­phie de son neveu, quelques années plus tôt — un por­trait envoyé d’An­gle­terre. Et l’homme qui s’est pré­sen­té en 1897… ne res­sem­blait pas tout à fait à ce portrait.

— Pas tout à fait ?

— Les traits étaient simi­laires. La taille, la cou­leur des che­veux. Mais quelque chose clo­chait. Mon mari disait que c’é­tait dans les yeux. Les yeux du por­trait étaient ceux d’un jeune homme sûr de lui, habi­tué au confort et au pri­vi­lège. Les yeux de l’homme qui est arri­vé à Penang étaient dif­fé­rents. Plus durs. Plus vigi­lants. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude.

Elle but une gor­gée de thé.

— Mon mari n’a rien dit. Il n’a­vait pas de preuve, et de toute façon, cela ne le regar­dait pas. Les Anglais règlent leurs affaires entre eux. Mais il m’a racon­té, et je n’ai jamais oublié.

— Per­sonne d’autre n’a remarqué ?

— Qui aurait remar­qué ? Per­sonne à Penang n’a­vait jamais vu le vrai Geof­frey Hals­worth. Les papiers étaient en règle. L’homme connais­sait l’his­toire fami­liale, les noms, les dates. Il savait tout ce qu’il devait savoir — ou du moins, tout ce qu’il avait pu apprendre.

— De qui ?

— Du vrai Geof­frey Hals­worth, pro­ba­ble­ment. Madame Khoo eut un sou­rire sans joie. Les jeunes gent­le­men anglais ont l’ha­bi­tude de tout racon­ter à leurs domes­tiques. Ils ne voient pas les ser­vi­teurs comme des êtres humains — juste des meubles, des ombres. Ils parlent devant eux sans se méfier.

Mau­gham com­pre­nait. L’i­mage se for­mait dans son esprit, nette et ter­rible. Un jeune gent­le­man par­tant pour les colo­nies, bavar­dant pen­dant la tra­ver­sée, racon­tant sa vie à son valet. Et le valet qui écoute, qui mémo­rise, qui attend.

— Qu’est deve­nu le domes­tique qui accom­pa­gnait l’héritier ?

— C’est là le plus étrange. Madame Khoo haus­sa les épaules. Il n’y avait pas de domestique.

— Com­ment ?

— L’homme qui est arri­vé à Penang était seul. Il a expli­qué que son valet était tom­bé malade pen­dant la tra­ver­sée, qu’il était mort en mer. Une fièvre tro­pi­cale, a‑t-il dit. Le corps avait été immer­gé quelque part dans l’o­céan Indien.

Un long silence. Les impli­ca­tions étaient claires, effroyables.

— Vous pen­sez que c’est le domes­tique qui a pris la place du maître, dit Mau­gham. Et que le maître est celui qui est mort en mer.

— Je ne pense rien, mon­sieur Mau­gham. Je vous raconte ce que je sais — ce que mon mari savait. Vous êtes libre d’en tirer les conclu­sions que vous voulez.

Elle se leva, signi­fiant que l’en­tre­tien tou­chait à sa fin. Mau­gham se leva aus­si, l’es­prit en ébullition.

— Une der­nière ques­tion. Savez-vous quelque chose sur un cer­tain Ste­phen Verne ? Un jeune Anglais arri­vé hier à l’hôtel.

Le visage de Madame Khoo ne tra­hit rien.

— Je connais ce nom. Un de mes employés l’a vu poser des ques­tions à Camp­bell Street, hier soir. Des ques­tions sur les Halsworth.

— Savez-vous qui il est ?

— Non. Mais je compte le découvrir.

Elle le rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte, s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Mon­sieur Mau­gham. Une chose encore.

— Oui ?

— Si cette his­toire est vraie — si l’homme qui vit sous le nom de Geof­frey Hals­worth est un impos­teur — alors il a réus­si quelque chose de remar­quable. Trente ans. Trente ans à jouer un rôle, sans jamais se tra­hir, sans jamais faillir. C’est presque… admirable.

— Admi­rable ?

— Dans un cer­tain sens. Elle eut ce petit rire de gorge. Ne sommes-nous pas tous des impos­teurs, après tout ? Nous jouons tous un rôle. La dif­fé­rence, c’est que cer­tains le jouent mieux que d’autres.

Elle refer­ma la porte. Mau­gham res­ta un moment sur le trot­toir, assom­mé par ce qu’il venait d’ap­prendre. Puis il héla un rick­shaw et ren­tra à l’hôtel.

Gerald était par­ti pour Camp­bell Street quand Mau­gham revint.

Il dîna seul, dis­trai­te­ment, repas­sant dans sa tête la conver­sa­tion avec Madame Khoo. L’his­toire était mons­trueuse et par­faite — un domes­tique qui tue son maître pen­dant la tra­ver­sée, qui jette le corps à la mer, qui prend sa place et vit trente ans sous une iden­ti­té volée. C’é­tait le genre d’his­toire que Mau­gham aurait pu inven­ter, mais jamais avec autant d’au­dace. La réa­li­té dépas­sait la fiction.

Et main­te­nant, quel­qu’un était venu trou­bler ce men­songe par­fait. Ste­phen Verne. Qui était-il ? Que vou­lait-il ? Pour­quoi main­te­nant, après trente ans ?

La lettre. La lettre que Hals­worth avait reçue ce matin. Venait-elle de Verne ? Ou de quel­qu’un d’autre ?

Mau­gham mon­ta dans sa chambre, ouvrit son car­net, nota tout ce que Madame Khoo lui avait dit. Il écri­vait vite, presque fié­vreu­se­ment, comme s’il avait peur d’ou­blier un détail. Quand il eut ter­mi­né, il relut ses notes, sou­li­gna cer­tains passages.

Le domes­tique mort en mer. Qui n’é­tait peut-être pas mort. Qui était peut-être deve­nu le maître.

Les yeux. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude.

Trente ans. Trente ans de mensonge.

Et puis : Verne. Qui est-il ? Que sait-il ? Que veut-il ?

Il fer­ma le car­net, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town. Les lumières de la ville scin­tillaient au loin, mêlées aux étoiles. Quelque part là-bas, Gerald fouillait les bas-fonds à la recherche d’in­for­ma­tions. Quelque part là-bas, Ste­phen Verne pré­pa­rait son pro­chain mouvement.

Et quelque part dans cet hôtel, der­rière une porte close, Geof­frey Hals­worth — ou l’homme qui por­tait ce nom — atten­dait que le pas­sé vienne le réclamer.

Gerald ren­tra tard, exalté.

— J’ai par­lé au contre­maître, dit-il en s’ef­fon­drant dans un fau­teuil. Le même que Verne. Et j’ai appris des choses.

— Raconte.

— Verne lui a mon­tré une pho­to­gra­phie, tu te sou­viens ? Le contre­maître a dit que ce n’é­tait pas le même homme. Eh bien, j’ai réus­si à en savoir plus. La pho­to­gra­phie repré­sen­tait un jeune homme — un gent­le­man anglais, début de la ving­taine. Le contre­maître a tra­vaillé à la Dorian Estate pen­dant des années. Il a connu Hals­worth à son arri­vée, en 1897. Et il dit que l’homme de la pho­to­gra­phie ne res­sem­blait pas à celui qu’il a vu arri­ver à Penang.

— Pas res­sem­blait en quoi ?

— En tout. Gerald allu­ma une ciga­rette. Le contre­maître dit que l’homme de la pho­to­gra­phie avait l’air d’un lord anglais. Hau­tain, sûr de lui. L’homme qui est arri­vé à Penang était dif­fé­rent. Plus humble. Plus pru­dent. Il posait des ques­tions sur tout — sur la plan­ta­tion, sur les cou­tumes locales, sur la façon de se com­por­ter. Comme quel­qu’un qui apprenait.

— Comme quel­qu’un qui n’a­vait jamais été propriétaire.

— Exac­te­ment.

Mau­gham hocha la tête. Tout concor­dait avec ce que Madame Khoo lui avait dit. Le por­trait d’un impos­teur se pré­ci­sait — un homme qui avait appris son rôle sur le tas, qui avait fait des erreurs au début mais qui s’é­tait amé­lio­ré avec le temps.

— Et Verne ? Qu’est-ce qu’il a dit au contremaître ?

— Pas grand-chose. Il a posé ses ques­tions, noté les réponses, remer­cié et payé. Mais le contre­maître dit qu’il avait l’air de quel­qu’un qui confirme ce qu’il sait déjà. Pas de sur­prise dans ses yeux. Juste de la satisfaction.

— Il savait. Avant même de venir à Penang, il savait.

— Il semble bien.

Mau­gham se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre.

— La ques­tion est : com­ment ? Com­ment un par­fait incon­nu a‑t-il pu décou­vrir, trente ans après les faits, qu’un plan­teur de Penang n’est pas celui qu’il pré­tend être ?

— Peut-être qu’il n’est pas un par­fait inconnu.

Mau­gham se retourna.

— Que veux-tu dire ?

— Le contre­maître m’a dit autre chose. Quand Verne a ran­gé la pho­to­gra­phie, il a dit quelque chose — à voix basse, presque pour lui-même. Le contre­maître n’a pas bien enten­du, mais il croit avoir com­pris : “Alors c’é­tait bien mon père.”

Un silence.

— Son père, répé­ta Maugham.

— Le vrai Geof­frey Hals­worth. Celui de la pho­to­gra­phie. Gerald écra­sa sa ciga­rette. Et si Verne était son fils ? Un fils illé­gi­time, res­té en Angle­terre. Qui a gran­di en cher­chant son père, qui a décou­vert qu’il était mort en mer — offi­ciel­le­ment. Et qui a fini par com­prendre que quel­qu’un d’autre vivait sous son nom, à l’autre bout du monde.

L’hy­po­thèse était auda­cieuse, mais elle tenait. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle s’assembler.

— Il est venu récla­mer son héritage.

— Ou sa ven­geance. Gerald haus­sa les épaules. Ou les deux.

Mau­gham res­ta silen­cieux, pen­sif. Si Verne était bien le fils du vrai Geof­frey Hals­worth, alors l’his­toire pre­nait une dimen­sion nou­velle. Ce n’é­tait plus seule­ment l’his­toire d’un impos­teur démas­qué. C’é­tait l’his­toire d’un fils venu ven­ger son père, d’un fan­tôme du pas­sé reve­nant han­ter le présent.

Et la lettre que Hals­worth avait reçue ce matin — c’é­tait Verne, sans doute. Révé­lant ce qu’il savait. Exi­geant quelque chose — de l’argent, des aveux, ou sim­ple­ment la satis­fac­tion de voir l’im­pos­teur trembler.

— Demain, dit Mau­gham, tout va basculer.

Gerald hocha la tête.

— Tu crois qu’il va se pas­ser quoi ?

— Je ne sais pas. Mau­gham regar­da la nuit par la fenêtre. Mais je sais que Hals­worth ne peut pas vivre avec cette lettre. Elle le condamne. Quoi qu’il fasse main­te­nant, il est perdu.

Il se tut. Quelque part dans l’hô­tel, un homme ne dor­mait pas. Un homme qui avait volé une vie, qui avait réus­si pen­dant trente ans à faire croire qu’il était quel­qu’un d’autre, et qui voyait main­te­nant son men­songe s’effondrer.

Mau­gham se deman­da ce que cela fai­sait. Être démas­qué après si long­temps. Voir la porte de la pri­son — ou de la potence — s’ou­vrir devant soi.

Et sur­tout, il se deman­da ce que Hals­worth allait faire. 

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La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 3 et 4

La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 1 et 2

La véran­da
de l’E&O

La véran­da de l’E&O

Cha­pitres 1 et 2

CHA­PITRE 1

Same­di 12 mars 1927

Le vapeur entra dans le détroit à l’heure où la lumière devient cruelle.

Mau­gham se tenait sur le pont supé­rieur, légè­re­ment en retrait des autres pas­sa­gers qui s’ag­glu­ti­naient contre le bas­tin­gage pour aper­ce­voir la côte. Il avait hor­reur de ces enthou­siasmes col­lec­tifs, cette façon qu’ont les gens de se pres­ser comme du bétail dès qu’il y a quelque chose à voir. La terre serait encore là dans une heure. Elle ne ris­quait pas de s’enfuir.

Gerald était res­té dans la cabine, pro­ba­ble­ment à cuver les excès de la veille. Une par­tie de cartes qui s’é­tait pro­lon­gée, du whis­ky en quan­ti­té dérai­son­nable, et peut-être autre chose — Mau­gham avait ces­sé depuis long­temps de poser des ques­tions. Il y avait des arran­ge­ments entre eux, des zones d’ombre consen­ties. Gerald fai­sait ce que Gerald fai­sait. En échange, il rap­por­tait des his­toires que Mau­gham n’au­rait jamais pu récol­ter lui-même, dans des endroits où un écri­vain célèbre n’au­rait pas su s’aventurer.

La côte de Penang se pré­ci­sait main­te­nant, une ligne verte sur­mon­tée de col­lines. Mau­gham dis­tin­guait déjà les bâti­ments blancs du front de mer, les godowns aux toits de tuile, le clo­cher d’une église. Tout cela avait un air fami­lier — les mêmes colo­nies se res­semblent par­tout, Sin­ga­pour, Ran­goon, Colom­bo, comme si les Bri­tan­niques n’a­vaient qu’une seule idée en tête et la repro­dui­saient à l’in­fi­ni sous toutes les latitudes.

Un homme s’ap­pro­cha du bas­tin­gage à côté de lui. Cos­tume de lin frois­sé par la tra­ver­sée, mous­tache gri­son­nante, le teint rou­geaud des buveurs ou des plan­teurs — sou­vent les deux allaient ensemble.

— Pre­mière visite à Penang ?

Mau­gham fit un signe négatif.

— J’y suis pas­sé il y a quelques années. Brièvement.

L’homme hocha la tête, satis­fait d’a­voir enga­gé la conversation.

— Moi j’y vis depuis… voyons… trente ans bien­tôt. Trente ans. On ne voit plus le temps passer.

Il avait dit cela avec une mélan­co­lie sou­daine, inat­ten­due, comme si le chiffre l’a­vait lui-même sur­pris. Trente ans. Une vie entière pas­sée à sur­veiller des hévéas et à boire du gin sur une véran­da. Mau­gham l’ob­ser­va avec plus d’at­ten­tion. Il y avait peut-être quelque chose là, un début d’his­toire. Il y avait tou­jours quelque chose, chez ces hommes exi­lés, ces Anglais qui avaient fui leur île pour des rai­sons qu’ils ne s’a­vouaient pas toujours.

— Vous êtes planteur ?

— Caou­tchouc. La Dorian Estate, à une heure de route. Hals­worth. Geof­frey Halsworth.

Il ten­dit la main. Mau­gham la ser­ra brièvement.

— Mau­gham.

Un temps. L’homme cli­gna des yeux.

— Pas le… l’écrivain ?

— Je le crains.

Le visage de Hals­worth se modi­fia sub­ti­le­ment. Un voile pas­sa dans ses yeux — de la crainte ? de la méfiance ? — aus­si­tôt rem­pla­cé par un sou­rire trop cordial.

— Eh bien, quel hon­neur ! J’ai lu… enfin, ma femme a lu… “The Moon and Six­pence”, n’est-ce pas ? Très remar­quable. Très remarquable.

Mau­gham sou­rit. Il connais­sait ce bal­let par cœur. Les colo­niaux l’ac­cueillaient d’a­bord avec enthou­siasme — un écri­vain célèbre, quelle dis­tinc­tion pour notre petite com­mu­nau­té ! Puis quel­qu’un leur rap­pe­lait qu’il avait la répu­ta­tion de trans­for­mer ses hôtes en per­son­nages, de les dis­sé­quer avec une pré­ci­sion cruelle. Alors l’en­thou­siasme se muait en pru­dence. On res­tait poli, mais on sur­veillait ses mots.

— Vous des­cen­dez à l’E&O, je suppose ?

— En effet.

— Nous y serons aus­si, ma femme et moi. Nous venons de Sin­ga­pour — affaires à régler. Vous devez abso­lu­ment nous faire l’hon­neur de dîner avec nous. Ce soir ? Non, ce soir vous serez fati­gué. Demain peut-être ?

— Avec plaisir.

Hals­worth parut sou­la­gé, comme si l’in­vi­ta­tion accep­tée consti­tuait une forme de pro­tec­tion. Mau­gham nota men­ta­le­ment : ner­veux, trop aimable, quelque chose à cacher. Pro­ba­ble­ment rien d’in­té­res­sant — une maî­tresse indi­gène, des dettes de jeu, les péchés ordi­naires de l’exil. Mais on ne savait jamais.

— À ce soir, alors. Au bar, peut-être, avant le dîner ?

— Au bar.

Hals­worth s’é­loi­gna avec une hâte mal dis­si­mu­lée. Mau­gham res­ta seul contre le bas­tin­gage, regar­dant la côte se rap­pro­cher. Le soleil tapait fort main­te­nant. Il sen­tait sa che­mise col­ler à son dos. Gerald aurait dû être là, avec son éner­gie canaille, ses com­men­taires dépla­cés. Mais Gerald dor­mait, ou fai­sait sem­blant de dor­mir, et Mau­gham se retrou­vait seul avec ce qu’il était tou­jours : un obser­va­teur. Quel­qu’un qui regar­dait la vie des autres parce que la sienne propre lui sem­blait insuffisante.

Le débar­que­ment prit une éter­ni­té, comme tou­jours. Cohue sur le quai, coo­lies qui se dis­pu­taient les bagages, fonc­tion­naires de la douane qui tam­pon­naient des papiers avec une len­teur exas­pé­rante. Gerald avait fini par émer­ger, les yeux rouges, le teint ter­reux, mais tenant sur ses jambes. Il n’a­vait rien dit du voyage de la nuit. Il ne disait jamais rien. C’é­tait une des règles.

Un rick­shaw les condui­sit à l’Eas­tern & Orien­tal. Les rues de George Town défi­laient — sho­phouses aux façades décré­pites, temples chi­nois d’où s’é­chap­paient des volutes d’en­cens, mar­chands ambu­lants, odeurs de fri­ture et de pois­son séché. Mau­gham pre­nait des notes men­tales, comme tou­jours. La cou­leur des volets (verts, bleus, par­fois rouges), la forme des carac­tères chi­nois sur les enseignes, le tin­te­ment des clo­chettes d’un mar­chand de soupe. Tout cela pour­rait ser­vir un jour.

L’hô­tel appa­rut au bout de Far­qu­har Street, blanc et mas­sif face à la mer. Les frères Sar­kies avaient bien tra­vaillé — c’é­tait presque aus­si impo­sant que le Raffles, avec cette même élé­gance colo­niale qui mas­quait mal une cer­taine vul­ga­ri­té. Les riches mar­chands chi­nois avaient meilleur goût, fina­le­ment. Mais les Bri­tan­niques pré­fé­raient res­ter entre eux, dans ces palaces qui leur rap­pe­laient qu’ils étaient les maîtres.

Un por­tier sikh ouvrit la porte du rick­shaw. Des boys en blanc sur­girent pour les bagages. Le hall était frais, presque froid après la four­naise de la rue. Sol de marbre, ven­ti­la­teurs au pla­fond, pal­miers en pot. Une femme en robe de mous­se­line tra­ver­sa le hall, sui­vie d’un petit chien gro­tesque. Quelque part, un gra­mo­phone jouait un air de jazz assourdi.

— Mon­sieur Mau­gham ! Quel plai­sir de vous revoir !

Le direc­teur de l’hô­tel, un Armé­nien au sou­rire pro­fes­sion­nel, s’a­van­çait vers eux.

— Votre suite est prête. La même que la der­nière fois, comme vous l’a­vez deman­dé. Et pour mon­sieur Haxton…

— La chambre communicante.

— Bien enten­du, bien entendu.

Ils mon­tèrent. Gerald s’ef­fon­dra sur le lit de sa chambre sans même ôter ses chaus­sures. Mau­gham défit ses valises len­te­ment, métho­di­que­ment. Il sus­pen­dit ses cos­tumes, ran­gea ses che­mises, dis­po­sa ses livres sur le bureau près de la fenêtre. De là, il voyait la mer d’An­da­man, d’un bleu presque inso­lent sous le soleil de l’a­près-midi. Des bateaux de pêche glis­saient au loin. Une odeur de fran­gi­pa­nier mon­tait du jardin.

Il s’as­sit au bureau, sor­tit son car­net, nota quelques impres­sions. L’homme sur le bateau. Hals­worth. Quelque chose dans sa façon de dire “trente ans” — comme s’il n’y croyait pas lui-même. Comme si le temps était une impos­ture dont il venait seule­ment de prendre conscience.

Pro­ba­ble­ment rien, se dit Mau­gham. Juste un plan­teur fati­gué, ren­du bavard par la soli­tude du voyage. Mais il nota quand même, parce qu’on ne savait jamais. Les meilleures his­toires venaient sou­vent de ces ren­contres ano­dines, de ces phrases lâchées par hasard que leur auteur regret­tait aussitôt.

Le soir tom­ba d’un coup, comme tou­jours sous les tro­piques. Pas de cré­pus­cule, pas d’a­go­nie du jour — juste cette bas­cule bru­tale dans l’obs­cu­ri­té. Les boys allu­mèrent les lampes sur la véran­da. Les pre­miers convives com­men­cèrent à des­cendre pour le dîner.

Mau­gham avait revê­tu un cos­tume blanc, che­mise fraîche, cra­vate sobre. Gerald l’a­vait rejoint, à peu près pré­sen­table mal­gré ses yeux encore injec­tés. Ils s’ins­tal­lèrent au bar, com­man­dèrent deux gin pahit.

— Tu as fait des ren­contres ? deman­da Gerald.

— Un plan­teur. Hals­worth. Il nous invite à dîner.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Et ?

— Et rien. Ner­veux, trop poli. Sans doute rien d’intéressant.

— Ils sont tous ner­veux quand ils te ren­contrent. Ils ont peur de finir dans un de tes livres.

Mau­gham sourit.

— Cette peur ne les empêche pas de par­ler. Au contraire. Ils se confessent comme à un prêtre, et ensuite ils s’é­tonnent de voir leurs péchés imprimés.

— Tu es cruel, Willie.

— Je suis exact. Ce n’est pas la même chose.

Gerald but une gor­gée de gin, s’es­suya la moustache.

— En tout cas, moi je ne dîne pas avec ton plan­teur. J’ai d’autres projets.

— Camp­bell Street ?

Gerald ne répon­dit pas, ce qui était une réponse. Mau­gham n’in­sis­ta pas. Il y avait des ter­ri­toires où cha­cun évo­luait seul. Cela fai­sait par­tie de leur arran­ge­ment — cette liber­té qui res­sem­blait par­fois à de l’in­dif­fé­rence, mais qui était peut-être la seule forme d’a­mour qu’ils étaient capables de se donner.

Hals­worth appa­rut vers sept heures, accom­pa­gné de sa femme. Elle s’ap­pe­lait Mar­jo­rie — il fit les pré­sen­ta­tions avec une emphase légè­re­ment ridi­cule, comme s’il pré­sen­tait une œuvre d’art. Elle n’é­tait pas sans beau­té : une cin­quan­taine d’an­nées por­tée avec rai­deur, des yeux gris qui ne sou­riaient pas quand sa bouche sou­riait, une mai­greur élé­gante. Elle ser­ra la main de Mau­gham avec une poigne sèche.

— Mon mari m’a beau­coup par­lé de vous.

— En bien, j’espère.

— Il m’a dit que vous obser­viez les gens.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Mau­gham incli­na la tête.

— C’est une mala­die professionnelle.

— J’i­ma­gine que vous nous obser­vez en ce moment même.

— Madame Hals­worth, je vous assure que…

— Non, ne vous excu­sez pas. Elle eut un sou­rire étrange, presque com­plice. Obser­vez. Vous ver­rez peut-être des choses intéressantes.

Elle s’é­loi­gna vers le bar, lais­sant Mau­gham légè­re­ment décon­cer­té. Hals­worth, res­té à ses côtés, émit un petit rire embarrassé.

— Ma femme a un sens de l’hu­mour… particulier.

— J’a­vais remarqué.

— Elle aime mettre les gens mal à l’aise. Une forme de sport, pour elle.

Ils pas­sèrent dans la salle à man­ger. Gerald avait dis­pa­ru — par­ti vers ses mys­tères noc­turnes. Mau­gham se retrou­va seul avec les Hals­worth, à une table près de la fenêtre don­nant sur la mer noire.

Le dîner fut étrange. Hals­worth par­lait trop, de sujets sans impor­tance — le cours du caou­tchouc, les dif­fi­cul­tés à trou­ver des boys com­pé­tents, les com­mé­rages de la colo­nie. Mar­jo­rie man­geait en silence, obser­vant son mari avec une atten­tion qui res­sem­blait à de la sur­veillance. De temps en temps, elle lan­çait une remarque acide qui cou­pait court aux bavar­dages de Geoffrey.

Mau­gham écou­tait, notait, clas­sait. Quelque chose n’al­lait pas dans ce couple. Pas seule­ment l’u­sure ordi­naire du mariage — autre chose, de plus pro­fond, de plus ancien. Ils avaient l’air de deux acteurs jouant une pièce qu’ils répé­taient depuis des décen­nies, dont ils connais­saient chaque réplique par cœur, mais dont le sens leur échap­pait désormais.

Au des­sert, Hals­worth men­tion­na sa plantation.

— Vous devriez venir voir, Mau­gham. La Dorian Estate. Cent hec­tares d’hé­véas. Je l’ai héri­tée de mon oncle, il y a… il y a longtemps.

— Trente ans, dit Mar­jo­rie. Tu l’as dit sur le bateau. Trente ans.

Un silence. Hals­worth but une gor­gée de vin.

— Oui. Trente ans. On ne voit pas le temps passer.

Il avait dit cela avec la même mélan­co­lie que sur le bateau, mais cette fois Mau­gham per­çut autre chose — une fêlure, presque imper­cep­tible, dans la voix. Mar­jo­rie regar­dait son assiette. Ses mains, posées de part et d’autre de la por­ce­laine, étaient par­fai­te­ment immobiles.

— C’é­tait une autre vie, conti­nua Hals­worth. L’An­gle­terre… On oublie. On oublie tout.

— Pas tout, dit Marjorie.

Elle avait dit cela d’une voix neutre, sans lever les yeux. Hals­worth ne répon­dit pas. Le boy vint débar­ras­ser les assiettes. Quelque part dans la salle, un couple riait trop fort. La soi­rée conti­nuait autour d’eux, avec ses bruits de por­ce­laine et de conver­sa­tions, mais à leur table le silence s’é­tait ins­tal­lé, pesant, presque palpable.

Mau­gham se deman­da ce qu’on n’ou­bliait pas.

Plus tard, seul sur la véran­da, il fuma un cigare en regar­dant la mer. La lune était pleine, ou presque. Elle tra­çait un che­min de lumière sur l’eau noire. Les bruits de l’hô­tel s’é­tei­gnaient peu à peu — une porte qu’on ferme, un rire loin­tain, le pas feu­tré d’un boy dans le couloir.

Gerald n’é­tait pas ren­tré. Mau­gham ne l’at­ten­dait pas. Il y avait long­temps qu’il avait ces­sé d’attendre.

Il pen­sait aux Hals­worth. À cette phrase de Mar­jo­rie : “Pas tout.” À la façon dont Geof­frey avait chan­gé de sujet aus­si­tôt après, comme un homme qui s’é­loigne d’un pré­ci­pice. Il y avait une his­toire là — il le sen­tait, avec cette intui­tion qui ne le trom­pait jamais. Quelque chose de vieux et de dou­lou­reux, enter­ré sous trente ans de res­pec­ta­bi­li­té coloniale.

Mais quoi ?

Il écra­sa son cigare, ren­tra dans sa chambre. Le lit était fait, la mous­ti­quaire abais­sée. Un gecko chas­sait les insectes sur le mur, avec des petits cla­que­ments secs. Mau­gham se désha­billa, se coucha.

Le som­meil fut long à venir. Il pen­sait à ce que Mar­jo­rie avait dit : “Obser­vez. Vous ver­rez peut-être des choses inté­res­santes.” Comme si elle l’in­vi­tait à cher­cher. Comme si elle vou­lait que quel­qu’un découvre enfin ce qu’elle por­tait seule depuis si longtemps.

Ou peut-être pro­je­tait-il sur elle ses propres dési­rs de roman­cier. Peut-être qu’il n’y avait rien à décou­vrir, que les Hals­worth étaient exac­te­ment ce qu’ils sem­blaient être — un couple fati­gué, vieilli ensemble dans l’exil, sans mys­tère autre que l’en­nui d’a­voir vécu trop long­temps côte à côte.

Il s’en­dor­mit sans avoir tranché.

Au loin, dans les ruelles de George Town, Gerald pour­sui­vait sa propre quête, dans des endroits où la nuit ne finis­sait jamais.

CHA­PITRE 2

Dimanche 13 mars 1927

Gerald ren­tra à l’aube.

Mau­gham l’en­ten­dit tra­ver­ser la chambre com­mu­ni­cante, se cogner contre un meuble, jurer à voix basse. Puis le bruit d’un corps qui s’ef­fondre sur un lit, et le silence. Il ne se leva pas, ne posa pas de ques­tions. Cela fai­sait par­tie des règles.

Il res­ta éten­du dans la lumière grise qui fil­trait à tra­vers les per­siennes, écou­tant les pre­miers bruits de l’hô­tel qui s’é­veillait. Le pas des boys dans le cou­loir, le cli­que­tis d’un pla­teau de thé, quelque part une porte qui s’ou­vrait sur une toux mas­cu­line. Les colo­nies bri­tan­niques se res­sem­blaient jusque dans leurs matins — ces mêmes rituels accom­plis par les mêmes fan­tômes en cos­tume blanc, cette même obs­ti­na­tion à main­te­nir les formes alors que la cha­leur, déjà, com­men­çait à monter.

À sept heures il se leva, fit sa toi­lette, des­cen­dit prendre le break­fast seul. La salle à man­ger était presque vide — un dimanche matin, les colo­niaux fai­saient la grasse mati­née avant le ser­vice reli­gieux. Mau­gham com­man­da des œufs, du toast, du café. Un boy lui appor­ta le Straits Times de la veille. Il le par­cou­rut sans inté­rêt — des nou­velles de Sin­ga­pour, des cours de la bourse, un édi­to­rial pom­peux sur les bien­faits de l’Empire.

Les Hals­worth n’ap­pa­rurent pas au break­fast. Mau­gham se sur­prit à guet­ter leur arri­vée, ce qui l’ir­ri­ta. Il n’a­vait aucune rai­son de s’in­té­res­ser à ce couple — rien de ce qu’il avait obser­vé la veille ne sor­tait de l’or­di­naire. Un mari ner­veux, une épouse acide. Les tro­piques en pro­dui­saient des centaines.

Et pour­tant.

Il y avait cette phrase de Mar­jo­rie : “Pas tout.” Cette façon de contre­dire son mari sans le regar­der, comme si elle s’a­dres­sait à quel­qu’un d’autre — à elle-même, peut-être, ou à un témoin invi­sible. Et l’in­vi­ta­tion étrange qu’elle lui avait lan­cée : “Obser­vez.” Les gens ne disaient pas cela. Les gens, au contraire, sup­pliaient qu’on ne les observe pas, qu’on les laisse en paix avec leurs petits men­songes et leurs arran­ge­ments médiocres.

Mau­gham ter­mi­na son café, remon­ta dans sa chambre. Gerald dor­mait tou­jours, un bras pen­dant hors du lit. Il sen­tait le tabac, l’al­cool, et autre chose — une odeur dou­ceâtre que Mau­gham pré­fé­ra ne pas iden­ti­fier. Il refer­ma dou­ce­ment la porte communicante.

Sur son bureau, le car­net l’at­ten­dait. Il l’ou­vrit, relut ses notes de la veille. Hals­worth, Geof­frey. Plan­teur. Dorian Estate. Trente ans à Penang. Ner­veux. Trop aimable. Quelque chose à cacher ?

Il ajou­ta : Mar­jo­rie. Observe son mari. Le sur­veille ? Sait quelque chose. Veut que je sache.

Puis il refer­ma le car­net, mécon­tent de lui-même. Il se com­por­tait comme un mau­vais détec­tive, cher­chant des mys­tères là où il n’y avait pro­ba­ble­ment que la bana­li­té ordi­naire des vies colo­niales. Ce séjour à Penang était cen­sé être un repos, pas une enquête.

Mais le repos l’en­nuyait. Il l’a­vait tou­jours ennuyé.

Le ser­vice angli­can com­men­çait à dix heures, à la cathé­drale St. George. Mau­gham n’é­tait pas croyant — il avait per­du la foi quelque part entre son enfance mal­heu­reuse et sa jeu­nesse dis­so­lue — mais il aimait les églises colo­niales. On y voyait tout le monde, on y obser­vait les hié­rar­chies, les alliances, les ini­mi­tiés. C’é­tait un théâtre où cha­cun jouait son rôle sous le regard sup­po­sé de Dieu.

Il s’ha­billa sobre­ment, lais­sa Gerald à son som­meil de plomb, et prit un rick­shaw jus­qu’à la cathé­drale. L’é­di­fice était d’un blanc aveu­glant sous le soleil du matin — néo­clas­sique, colon­nades, clo­cher poin­tu. Des auto­mo­biles et des rick­shaws dépo­saient les fidèles devant le porche. Les hommes en cos­tume sombre mal­gré la cha­leur, les femmes en robes claires et cha­peaux à large bord. On se saluait, on échan­geait des bana­li­tés, on for­mait des petits groupes qui se défai­saient et se refor­maient selon des logiques invisibles.

Mau­gham entra, choi­sit un banc au fond de la nef. De là, il pou­vait voir sans être vu — ou du moins sans être trop remar­qué. L’é­glise se rem­plis­sait peu à peu. Il recon­nut quelques visages croi­sés à l’hô­tel. Un couple de jeunes mariés, radieux et stu­pides. Un homme seul, le teint jaune, qui devait boire plus que de rai­son. Trois vieilles filles anglaises, pro­ba­ble­ment des ins­ti­tu­trices ou des mis­sion­naires, qui s’ins­tal­lèrent avec des mines pincées.

Les Hals­worth arri­vèrent par­mi les der­niers. Geof­frey mar­chait devant, le dos raide, saluant les connais­sances d’un signe de tête mesu­ré. Mar­jo­rie sui­vait, un mis­sel à la main, le visage fer­mé sous la voi­lette. Ils prirent place au pre­mier rang — leur place habi­tuelle, visi­ble­ment. Tout le monde les vit s’ins­tal­ler. C’é­tait le but.

Le ser­vice com­men­ça. Can­tiques, lec­tures, ser­mon. Le révé­rend par­lait de la grâce divine avec l’ac­cent traî­nant de l’Ox­ford­shire. Mau­gham n’é­cou­tait pas. Il regar­dait la nuque de Geof­frey Hals­worth, la façon dont ses épaules se cris­paient à cer­tains moments du ser­mon — quand il était ques­tion de péché, de repen­tance. Coïn­ci­dence, sans doute. Ou culpa­bi­li­té ordi­naire. Qui n’a­vait pas de péchés à se reprocher ?

À la com­mu­nion, les Hals­worth se levèrent avec les autres. Geof­frey s’a­ge­nouilla devant l’au­tel, reçut l’hos­tie, but au calice. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Mar­jo­rie, à côté de lui, gar­dait les yeux bais­sés. Elle ne trem­blait pas, elle.

Mau­gham res­ta à sa place. Il ne com­mu­niait jamais — cela aurait été une hypo­cri­sie de trop, même pour lui.

Après le ser­vice, les fidèles se ras­sem­blèrent sur le par­vis pour les civi­li­tés d’u­sage. Mau­gham fut hap­pé par un groupe de plan­teurs qui vou­laient lui par­ler de lit­té­ra­ture — c’est-à-dire lui expli­quer ce qu’ils pen­saient de ses livres sans les avoir lus. Il sou­rit, acquies­ça, pla­ça quelques mots aimables. C’é­tait le prix à payer pour sa notoriété.

Du coin de l’œil, il sur­veillait les Hals­worth. Geof­frey conver­sait avec un homme cor­pu­lent — un autre plan­teur, d’a­près sa mise — tan­dis que Mar­jo­rie échan­geait quelques mots avec l’é­pouse du Résident. Tout sem­blait nor­mal. Deux membres res­pec­tables de la com­mu­nau­té colo­niale, accom­plis­sant les gestes attendus.

Puis un boy appa­rut. Un Tamoul en uni­forme blanc, qui se fau­fi­la entre les groupes avec l’as­su­rance de ceux qui portent des mes­sages urgents. Il s’ap­pro­cha de Geof­frey, lui ten­dit une enve­loppe — non, un télé­gramme. Geof­frey le prit, fron­ça les sour­cils, déchi­ra l’enveloppe.

Mau­gham vit son visage changer.

Ce ne fut qu’une seconde — moins qu’une seconde. Un éclair de quelque chose qui res­sem­blait à de la ter­reur, aus­si­tôt maî­tri­sé, rem­pla­cé par une expres­sion neutre. Geof­frey plia le télé­gramme, le glis­sa dans sa poche. Reprit sa conver­sa­tion comme si de rien n’é­tait. Mais sa voix était un ton trop haut, ses gestes un peu trop vifs.

Mar­jo­rie avait vu, elle aus­si. Elle s’é­tait inter­rom­pue au milieu d’une phrase, avait tour­né la tête vers son mari. Leurs regards s’é­taient croi­sés — un dixième de seconde, pas plus. Puis elle avait repris sa conver­sa­tion avec Mrs. Craw­ford, sou­riant de ce sou­rire qui ne mon­tait jamais jus­qu’aux yeux.

Mau­gham nota men­ta­le­ment : télé­gramme. Mau­vaises nou­velles. Hals­worth ter­ri­fié. Mar­jo­rie au cou­rant — ou s’y attendait ?

Le déjeu­ner à l’hô­tel fut une épreuve.

Les Hals­worth s’é­taient ins­tal­lés à une table près de la fenêtre — la même que la veille. Mau­gham avait choi­si une place à dis­tance, assez proche pour obser­ver, assez loin pour ne pas avoir à conver­ser. Gerald l’a­vait rejoint, pâle mais debout, man­geant du bout des lèvres un cur­ry de pou­let qui sem­blait lui sou­le­ver le cœur.

— Tu as une mine affreuse, dit Maugham.

— Mer­ci de ta sollicitude.

— Où étais-tu cette nuit ?

Gerald haus­sa les épaules.

— Camp­bell Street. Une par­tie de fan-tan. Et après… après, je ne sais plus très bien.

— Opium ?

— Peut-être. Un peu.

Mau­gham ne dit rien. Il y avait long­temps qu’il avait ces­sé de ser­mon­ner Gerald sur ses excès. Cela n’au­rait ser­vi à rien — Gerald était ce qu’il était, un homme qui se détrui­sait len­te­ment et joyeu­se­ment, et qui entraî­nait par­fois Mau­gham dans sa chute. C’é­tait le prix à payer pour sa com­pa­gnie. Et sa com­pa­gnie, mal­gré tout, valait ce prix.

— Tu as appris quelque chose d’intéressant ?

Gerald réflé­chit, fouillant dans les brumes de sa mémoire.

— Pas grand-chose. Des his­toires de coo­lies. Un meurtre dans les plan­ta­tions, il y a quelques semaines — un contre­maître chi­nois égor­gé. On n’a pas trou­vé le cou­pable. Les gens par­laient de socié­tés secrètes, de triades…

— Rien sur les Anglais ?

— Les Anglais ? Gerald eut un rire bref. Les Anglais ne vont pas à Camp­bell Street, Willie. Ou s’ils y vont, ils ne s’en vantent pas.

Mau­gham hocha la tête. Il regar­da du côté des Hals­worth. Geof­frey man­geait sans appé­tit, pous­sant la nour­ri­ture dans son assiette. Mar­jo­rie buvait du thé à petites gor­gées, le regard per­du vers la mer. Ils ne se par­laient pas. Ils avaient l’air de deux étran­gers par­ta­geant une table par hasard.

— Tu vois ce couple, près de la fenêtre ?

Gerald tour­na la tête, sans discrétion.

— Le type au visage rouge ? Et la femme sèche ?

— Les Hals­worth. Geof­frey et Mar­jo­rie. Plan­teurs. Trente ans ici.

— Et alors ?

— Il s’est pas­sé quelque chose ce matin. Un télé­gramme. Il a eu l’air… effrayé.

Gerald haus­sa les épaules.

— Un télé­gramme peut annon­cer n’im­porte quoi. Une mort dans la famille. Une faillite. Une maî­tresse enceinte.

— Peut-être.

Mais Mau­gham n’é­tait pas convain­cu. Il avait vu beau­coup de visages rece­voir de mau­vaises nou­velles. Celui de Hals­worth expri­mait autre chose que le cha­grin ou l’in­quié­tude — quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond. La peur de l’homme qui voit reve­nir ce qu’il croyait enterré.

L’a­près-midi s’é­ti­ra, moite et lent. Gerald remon­ta dor­mir. Mau­gham s’ins­tal­la sur la véran­da avec un livre qu’il ne lisait pas, regar­dant les allées et venues des clients de l’hô­tel. Des femmes en robes blanches pre­naient le thé, éven­tails et petits rires. Des hommes fumaient des cigares en par­lant affaires. La mer d’An­da­man scin­tillait sous le soleil comme une plaque de métal chauf­fée à blanc.

Vers quatre heures, une arri­vée atti­ra son attention.

Une femme chi­noise — non, per­ana­kan, il le voyait à sa mise. Robe ajus­tée aux bro­de­ries déli­cates, che­veux rele­vés en chi­gnon piqué d’é­pingles d’or, un col­lier de jade autour du cou. Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus, mais elle se tenait très droite, avec cette assu­rance des gens qui n’ont jamais eu à dou­ter de leur place dans le monde.

Elle était accom­pa­gnée d’une ser­vante en sam­fu noir et blanc, qui por­tait un para­sol au-des­sus de sa tête. Un boy de l’hô­tel s’empressa vers elle, visi­ble­ment impres­sion­né. Elle lui dit quelques mots en anglais — un anglais par­fait, nota Mau­gham, avec juste une pointe d’ac­cent chan­tant — et il la condui­sit vers la véranda.

Vers la table de Mrs. Craw­ford, pré­ci­sé­ment. La femme du Résident adjoint, celle que Mau­gham avait vue conver­ser avec Mar­jo­rie après le ser­vice. Mrs. Craw­ford se leva, tout sou­rire, et fit les pré­sen­ta­tions à ses com­pagnes de thé. Mau­gham était trop loin pour entendre les noms, mais il vit les autres femmes — toutes anglaises — se rai­dir légè­re­ment, sou­rire avec cette poli­tesse qui n’en est pas une.

La nou­velle venue s’as­sit avec une grâce tran­quille, accep­ta une tasse de thé, entre­prit de conver­ser. Elle par­lait, les autres écou­taient. De temps en temps, elle avait un petit rire — un rire de gorge, presque mas­cu­lin — qui fai­sait sur­sau­ter ses inter­lo­cu­trices. Elle n’es­sayait pas de plaire. Elle n’en avait pas besoin.

Mau­gham était fas­ci­né. Dans toutes les colo­nies qu’il avait visi­tées, il n’a­vait jamais vu une indi­gène — même riche, même raf­fi­née — s’ins­tal­ler ain­si par­mi les Anglaises, comme si c’é­tait la chose la plus natu­relle du monde. Il y avait là une forme de pou­voir qui dépas­sait l’argent, qui dépas­sait même le sta­tut social. Cette femme pos­sé­dait quelque chose que les autres n’a­vaient pas, et elles le savaient.

Il se leva, fit quelques pas sur la véran­da, s’ar­rê­ta près d’un pilier d’où il pou­vait entendre sans paraître écouter.

— … et le gou­ver­neur lui-même m’a deman­dé mon avis, disait la femme. Sur la ques­tion des terres, vous com­pre­nez. Ces jeunes fonc­tion­naires de Londres ne com­prennent rien à nos arran­ge­ments locaux.

Les Anglaises hochaient la tête, un peu per­dues. Mrs. Craw­ford intervint :

— Madame Khoo connaît Penang mieux que per­sonne. Sa famille est ici depuis… com­bien de générations ?

— Sept, dit Madame Khoo. Nous étions là avant les Anglais. Un sou­rire. Nous serons là après.

Un silence gêné. Madame Khoo but une gor­gée de thé, imperturbable.

C’est à ce moment que Mar­jo­rie Hals­worth appa­rut sur la véranda.

Elle por­tait une robe de mous­se­line claire, un cha­peau de paille. Elle sem­blait cher­cher quel­qu’un du regard. Quand elle aper­çut le groupe autour de Mrs. Craw­ford, elle hési­ta — une seconde, pas plus — puis s’approcha.

— Mrs. Hals­worth ! s’ex­cla­ma Mrs. Craw­ford. Venez vous joindre à nous. Vous connais­sez Madame Khoo, bien sûr.

Mar­jo­rie s’as­sit. Son visage était neutre, mais Mau­gham per­çut une ten­sion dans ses épaules, dans la façon dont ses mains se posèrent sur la table.

— Madame Khoo, dit-elle. Cela fai­sait longtemps.

— Pas si long­temps, Mrs. Hals­worth. Votre mari est venu me voir le mois der­nier, pour le renou­vel­le­ment du bail. Nous avons eu une conver­sa­tion très… instructive.

Quelque chose pas­sa dans les yeux de Mar­jo­rie. Une lueur de méfiance, aus­si­tôt éteinte.

— Geof­frey ne m’en a pas parlé.

— Oh, ce n’é­tait que des affaires. Madame Khoo eut un geste vague de la main. Des papiers, des signa­tures. Rien qui inté­resse une femme.

Mais son regard, posé sur Mar­jo­rie, disait autre chose. Il disait : je sais des choses. Je sais des choses que vous aime­riez connaître. Ou peut-être : je sais des choses que vous connais­sez déjà et que vous espé­rez voir res­ter secrètes.

Mau­gham ne pou­vait pas en être sûr. Mais il sen­tait, avec cette intui­tion qui ne le trom­pait jamais, que ces deux femmes se livraient un com­bat silen­cieux. Un com­bat dont les règles lui échap­paient, dont les enjeux res­taient obs­curs, mais dont l’is­sue impor­tait à l’une comme à l’autre.

La conver­sa­tion déri­va vers d’autres sujets — le temps, les pro­chaines fes­ti­vi­tés, les der­niers ragots de la colo­nie. Mar­jo­rie se leva après quelques minutes, pré­tex­ta une migraine, prit congé. Madame Khoo la regar­da s’é­loi­gner avec un petit sourire.

Mau­gham nota men­ta­le­ment : Madame Khoo. Per­ana­kan. Sept géné­ra­tions. Connaît les Hals­worth. Sait quelque chose. Joue avec Marjorie.

Le soir tom­ba. Les lampes s’al­lu­mèrent sur la véran­da. Gerald était redes­cen­du, à peu près pré­sen­table, et ils dînèrent ensemble dans la grande salle. Les Hals­worth étaient absents — “souf­frants”, avait dit le maître d’hô­tel quand Mau­gham s’é­tait enquis. Tous les deux souf­frants, en même temps. Étrange coïncidence.

— Je vou­drais que tu te ren­seignes sur quel­qu’un, dit Mau­gham à Gerald entre deux plats.

— Qui ?

— Une femme. Madame Khoo. Per­ana­kan. Visi­ble­ment très riche, très influente.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Tu t’in­té­resses aux Chi­noises maintenant ?

— Je m’in­té­resse à tout ce qui est inté­res­sant. Elle connaît les Hals­worth. Elle sait des choses sur eux.

— Et tu veux savoir quoi, exactement ?

— Tout. Qui elle est, d’où elle vient, ce qu’elle pos­sède. Et sur­tout, quels sont ses liens avec la plan­ta­tion Halsworth.

Gerald sou­pi­ra, mais Mau­gham vit briller dans ses yeux cette lueur de curio­si­té qui ne le quit­tait jamais tout à fait. Gerald aimait fouiller dans les secrets des autres — c’é­tait une des rai­sons pour les­quelles ils s’en­ten­daient si bien.

— Je ver­rai ce que je peux trou­ver. Camp­bell Street connaît tout le monde.

— Pas Camp­bell Street. Mau­gham réflé­chit. Beach Street plu­tôt. Les mar­chands chi­nois. Les Peranakan.

— Tu veux que j’aille traî­ner chez les marchands ?

— Je veux que tu écoutes. Que tu poses des ques­tions. Que tu rap­portes ce qu’on te dit.

Gerald hocha la tête. C’é­tait ce qu’il fai­sait de mieux, après tout — écou­ter, ques­tion­ner, rap­por­ter. Le chas­seur d’his­toires au ser­vice du romancier.

Cette nuit-là, Mau­gham ne dor­mit pas bien.

Il rêva de bateaux — un paque­bot tra­ver­sant l’o­céan Indien, des pas­sa­gers en cos­tume colo­nial, un corps bas­cu­lant par-des­sus le bas­tin­gage dans l’obs­cu­ri­té. Il se réveilla en sueur, le cœur bat­tant, sans com­prendre pour­quoi ce rêve l’a­vait tant troublé.

La chambre était plon­gée dans le noir. Par la fenêtre entrou­verte, il enten­dait les bruits de la nuit tro­pi­cale — le chant des insectes, le cri d’un oiseau, quelque part au loin le tin­te­ment d’une cloche de temple.

Il se leva, but un verre d’eau, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était noire, sans lune. On ne voyait rien, mais on la sen­tait — cette masse immense, indif­fé­rente, qui avait englou­ti tant de secrets au fil des siècles.

Trente ans, avait dit Hals­worth. Trente ans qu’il était à Penang. Qu’a­vait-il fui, en quit­tant l’An­gle­terre ? Qu’a­vait-il lais­sé der­rière lui, de l’autre côté de l’océan ?

Et le télé­gramme — que conte­nait-il ? Quelles nou­velles pou­vaient ter­ri­fier à ce point un homme qui sem­blait avoir tout — la for­tune, la res­pec­ta­bi­li­té, une épouse convenable ?

Mau­gham retour­na se cou­cher, mais le som­meil ne revint pas. Il res­ta éten­du dans l’obs­cu­ri­té, les yeux ouverts, à écou­ter les bruits de la nuit et à se deman­der pour­quoi l’his­toire des Hals­worth l’ob­sé­dait à ce point.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois qu’il flai­rait un secret chez les colo­niaux. Ils en avaient tous — des maî­tresses, des dettes, des enfants illé­gi­times, des faillites maquillées. Les colo­nies étaient un refuge pour ceux qui vou­laient recom­men­cer, deve­nir quel­qu’un d’autre, échap­per à leur passé.

Mais le secret des Hals­worth lui sem­blait dif­fé­rent. Plus pro­fond. Plus ancien.

Il pen­sa à Madame Khoo, à son sou­rire énig­ma­tique, à cette phrase lan­cée comme un défi : “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” Elle savait quelque chose, c’é­tait évident. Quelque chose que Mar­jo­rie savait aus­si, ou soup­çon­nait. Quelque chose que Geof­frey por­tait depuis trente ans comme une pierre au cou.

Demain, se dit Mau­gham. Demain je saurai.

Mais au fond de lui, il savait que ce n’é­tait pas vrai. Les secrets les plus pro­fonds ne se révé­laient pas en un jour. Il fal­lait creu­ser, attendre, obser­ver. Lais­ser les gens se tra­hir eux-mêmes, comme ils finis­saient tou­jours par le faire.

Le som­meil finit par le prendre, quelque part entre la nuit et l’aube. Il rêva encore de bateaux, d’o­céans, de corps qui tom­baient dans le noir.

Quand il se réveilla, le soleil était déjà haut et Gerald frap­pait à la porte com­mu­ni­cante avec des nouvelles.

Lire la suite…

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