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Le der­nier pays libre — Cha­pitres 9 à 13

Le der­nier pays libre — Cha­pitres 9 à 13

Le der­nier
pays libre

Le der­nier pays libre

Cha­pitres 9 à 13

IX

Le bus­ka­shi

L’in­vi­ta­tion arri­va par un billet manus­crit, glis­sé sous la porte de la chambre 214. Papier crème, écri­ture élé­gante, encre noire — la cal­li­gra­phie nas­ta­liq, cette écri­ture qui trans­forme les lettres per­sanes en ara­besques et qui est au dari ce que l’i­ta­lique est au fran­çais : une manière de rendre beau ce qui pour­rait se conten­ter d’être lisible. Le colo­nel Daoud Naze­ri priait Made­moi­selle Shi­rin War­dak de lui faire l’hon­neur de l’ac­com­pa­gner, ain­si que plu­sieurs membres de la délé­ga­tion fran­çaise, à une par­tie de bus­ka­shi orga­ni­sée dans la plaine de Sho­ma­li, au nord de Kaboul. Véhi­cules four­nis. Rafraî­chis­se­ments inclus. Same­di à neuf heures.

Shi­rin relut le billet. Il y avait dans cette invi­ta­tion quelque chose qui res­sem­blait à un ordre dégui­sé en cour­toi­sie — la signa­ture du colo­nel, au bas de la page, était trop appuyée, trop nette, trop défi­ni­tive pour être un simple geste mon­dain. On n’in­vite pas une inter­prète à un bus­ka­shi sauf si l’on a besoin d’elle, ou si l’on veut la tenir à por­tée de regard.

Arnaud avait reçu le même billet. Il était exci­té — le bus­ka­shi, le fameux bus­ka­shi, le jeu des cava­liers, la légende afghane, il en avait lu des des­crip­tions dans des récits de voya­geurs et brû­lait de voir la chose en vrai. Shi­rin ne par­ta­gea pas son enthou­siasme. Le bus­ka­shi la met­tait mal à l’aise. Pas la vio­lence — elle était afghane, la vio­lence ne l’ef­frayait pas davan­tage que le vent ou la neige, c’é­tait une don­née, une constante, une chose avec laquelle on vivait. Ce qui la met­tait mal à l’aise, c’é­tait ce que le bus­ka­shi révé­lait — cette véri­té que le Kaboul moder­niste, avec ses ciné­mas et ses uni­ver­si­tés et ses bar­men armé­niens, s’ef­for­çait d’ou­blier : qu’en des­sous de la sur­face, l’Af­gha­nis­tan res­tait un pays de cava­liers, de guer­riers, de vio­lence archaïque et magni­fique, et que cette sur­face pou­vait cra­quer à tout moment.

*

La plaine de Sho­ma­li com­mence à une heure de route au nord de Kaboul. C’est une éten­due plate, fer­tile, irri­guée par les rivières qui des­cendent de l’Hin­dou Kouch — des ver­gers, des vignobles, des champs de blé, et au-delà les mon­tagnes, tou­jours les mon­tagnes, cette muraille qui encercle tout et qui rap­pelle que la plaine n’est qu’un acci­dent, une res­pi­ra­tion entre deux parois de roche.

Le convoi du colo­nel — trois Mer­cedes noires, une Land Rover, un camion — s’ar­rê­ta au bord d’un ter­rain vague, une éten­due de terre bat­tue et de pous­sière qui ser­vait de ter­rain de bus­ka­shi depuis des géné­ra­tions. Il y avait déjà du monde. Des cen­taines de per­sonnes — des vil­la­geois venus à pied ou à che­val, des notables en tur­ban et veste bro­dée, des mar­chands qui ven­daient du thé et des bro­chettes de kebab sur des bra­se­ros de for­tune, des enfants par­tout, des chiens par­tout, et cette rumeur de foule qui est la même dans tous les pays du monde, une rumeur d’at­tente et d’ex­ci­ta­tion, un bour­don­ne­ment humain qui pré­cède le spectacle.

Et les cava­liers. Qua­rante, peut-être cin­quante, sur des che­vaux mas­sifs, des bouz­ka­chis éle­vés pour ce jeu — des bêtes énormes, au poi­trail large, aux jambes courtes, dres­sées pour la mêlée, pour le choc, pour la fureur. Les cava­liers por­taient des cha­peaux de four­rure, des bottes de cuir, des vestes mate­las­sées qui leur don­naient des sil­houettes de colosses. Cer­tains avaient le visage peint — des lignes de khôl sous les yeux, des traits noirs sur les joues, comme des guer­riers d’un autre âge. Leurs fouets pen­daient à leurs poignets.

Au centre du ter­rain, la car­casse. Un veau déca­pi­té, évis­cé­ré, dont le corps avait été trem­pé dans l’eau pen­dant la nuit pour le rendre plus lourd, plus résis­tant. C’é­tait l’ob­jet du jeu — les cava­liers devaient s’emparer de la car­casse, la por­ter au galop jus­qu’à un poteau pla­cé à plu­sieurs cen­taines de mètres, en faire le tour, et reve­nir la dépo­ser dans un cercle tra­cé à la chaux. Le pre­mier qui y par­ve­nait gagnait. Mais le mot « gagner » était inadé­quat — il s’a­gis­sait moins de vic­toire que de sur­vie, moins de com­pé­ti­tion que de com­bat, et les règles étaient aus­si floues que vio­lentes : on pou­vait frap­per les adver­saires avec le fouet, arra­cher la car­casse des mains d’un rival, ren­ver­ser un che­val, pié­ti­ner un homme à terre. Le bus­ka­shi n’é­tait pas un sport. C’é­tait un rituel.

Le colo­nel Naze­ri ins­tal­la ses invi­tés sur une tri­bune impro­vi­sée — des chaises pliantes sous un auvent de toile, des ther­mos de thé, des assiettes de fruits secs. À côté de lui, un géné­ral à la retraite, deux par­le­men­taires, un homme d’af­faires dont Shi­rin ne retint pas le nom, et les Fran­çais : Arnaud, Pierre Les­cot, un secré­taire d’am­bas­sade. Shi­rin était assise au bout de la ran­gée, là où l’in­ter­prète s’as­soit — visible, acces­sible, marginale.

La par­tie commença.

Ce fut d’a­bord un nuage de pous­sière. La qua­ran­taine de cava­liers se rua vers la car­casse dans un fra­cas de sabots, un ton­nerre qui fit trem­bler le sol sous les pieds, et la pous­sière mon­ta d’un coup, épaisse, ocre, opaque, englou­tis­sant les hommes et les che­vaux dans un brouillard de terre qui sen­tait la sueur, le cuir, et la peur ani­male. Puis des formes émer­gèrent — un cava­lier agrip­pé à la car­casse, un autre qui le frap­pait avec son fouet, un che­val qui se cabrait, un homme qui tom­bait et rou­lait sous les sabots, un cri qui n’é­tait ni humain ni ani­mal mais quelque chose entre les deux, un son d’une vio­lence pri­mi­tive qui gla­çait le sang et accé­lé­rait le cœur.

Arnaud regar­dait, fas­ci­né. Ses yeux gris-bleu ne cil­laient pas. Il avait oublié le thé, les fruits secs, la poli­tesse — il était hap­pé par la scène, aspi­ré par cette vio­lence magni­fique, et Shi­rin voyait sur son visage cette expres­sion que tous les étran­gers ont devant le bus­ka­shi : un mélange de ter­reur et d’é­mer­veille­ment, la décou­verte bru­tale que la beau­té et la bru­ta­li­té sont les deux faces d’une même pièce, que ce pays qu’ils croyaient connaître — le pays des roses, du thé à la car­da­mome, de la poé­sie per­sane — était aus­si le pays du sang, de la pous­sière, et de la chair déchirée.

Pierre Les­cot, lui, ne regar­dait pas le jeu. Il regar­dait les spec­ta­teurs. Et quand Shi­rin croi­sa son regard, elle vit qu’il pen­sait la même chose qu’elle — que le bus­ka­shi n’é­tait pas un spec­tacle mais un miroir, et que ce qu’il reflé­tait n’é­tait pas le pas­sé de l’Af­gha­nis­tan mais son avenir.

La par­tie dura deux heures. Il y eut trois bles­sés — un bras cas­sé, une côte enfon­cée, un homme pié­ti­né qui res­ta au sol un long moment avant de se rele­ver en boi­tant, accla­mé par la foule comme un héros. Le vain­queur fut un cava­lier du Pan­shir, un homme jeune, le visage cou­vert de pous­sière, qui bran­dit la car­casse au-des­sus de sa tête avec un cri de triomphe qui réson­na dans la plaine comme un appel de guerre. Le colo­nel Naze­ri applau­dit. Tout le monde applaudit.

*

Après le bus­ka­shi, les invi­tés se retrou­vèrent sous l’auvent pour le repas — un fes­tin impro­vi­sé, avec du riz, du mou­ton, des bola­ni, des gre­nades ouvertes dont les grains rouges brillaient au soleil comme des rubis. Le colo­nel pré­si­dait, un verre de thé à la main, un sou­rire aux lèvres, et dis­tri­buait les conver­sa­tions avec l’ha­bi­le­té d’un chef d’or­chestre — un mot au géné­ral, un com­pli­ment au par­le­men­taire, une anec­dote pour les Français.

Shi­rin tra­dui­sait. Elle tra­dui­sait les plai­san­te­ries, les toasts, les remarques sur le jeu — le colo­nel par­lait fran­çais mais pré­fé­rait par­ler dari quand il vou­lait mar­quer son ter­ri­toire, et les Fran­çais avaient besoin de Shi­rin pour com­prendre non pas les mots mais le sens, non pas la sur­face mais la profondeur.

À un moment, Naze­ri se tour­na vers Arnaud et dit, en dari, avec un sourire :

— Le bus­ka­shi, Mon­sieur Les­sard, est la seule véri­té de ce pays. Tout le reste — la consti­tu­tion, le par­le­ment, les confé­rences de coopé­ra­tion — c’est du théâtre. Du bon théâtre, certes. Mais du théâtre.

Shi­rin tra­dui­sit. Arnaud écou­ta, hocha la tête, et répon­dit, en français :

— En France aus­si, colo­nel, nous avons nos bus­ka­shis. Nous les appe­lons « élections ».

Naze­ri rit. Un rire sin­cère, ou qui sem­blait sin­cère — avec le colo­nel, il était impos­sible de dis­tin­guer. Puis la conver­sa­tion déri­va vers la poli­tique, les pro­jets de réforme, le roi qui vieillis­sait, le prince Daoud dont le nom flot­tait dans l’air comme une menace ou une pro­messe, et Shi­rin tra­dui­sait, phrase après phrase, mot après mot, en pen­sant que ce qu’elle tra­dui­sait n’é­tait pas une conver­sa­tion mais un inter­ro­ga­toire dégui­sé en déjeu­ner, et que le colo­nel, en invi­tant les Fran­çais à un bus­ka­shi, n’a­vait pas vou­lu leur mon­trer un spec­tacle — il avait vou­lu leur mon­trer ce que l’Af­gha­nis­tan était capable de faire quand les règles ces­saient de s’appliquer.

*

Ce fut au retour, dans la Mer­cedes du colo­nel, que la chose arriva.

Naze­ri avait pro­po­sé à Shi­rin de voya­ger avec lui — « Pour me tenir com­pa­gnie, et pour me ser­vir d’in­ter­prète si néces­saire ». Elle n’a­vait pas pu refu­ser. On ne refuse pas un colo­nel Naze­ri, sur­tout quand il vous le demande devant tout le monde, avec ce sou­rire qui est un gant de velours sur un poing de fer.

La Mer­cedes rou­lait sur la route pous­sié­reuse, le chauf­feur au volant, Naze­ri à l’ar­rière avec Shi­rin. Le convoi sui­vait, les autres véhi­cules en file indienne. Le soleil était bas, la lumière rasante, et les mon­tagnes pro­je­taient leurs ombres déme­su­rées sur la plaine comme des géants couchés.

Le colo­nel ne par­la pas pen­dant dix minutes. Il regar­dait par la fenêtre, pen­sif, et Shi­rin sen­tait que ce silence était cal­cu­lé — un silence de pré­da­teur qui attend le bon moment, qui laisse la proie se détendre avant de frapper.

Puis il dit, en dari, d’une voix douce :

— Shi­rin jan. Vous et Lessard.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, posée entre eux comme une carte retournée.

Shi­rin ne répon­dit pas. Son cœur bat­tait plus vite, mais sa voix, si elle avait par­lé, aurait été calme — elle avait appris, depuis long­temps, à ne pas lais­ser le corps tra­hir l’esprit.

— Ne vous inquié­tez pas, conti­nua Naze­ri. Je ne suis pas votre père. Ni votre frère. Ni votre mol­lah. Ce que vous faites de vos nuits ne me regarde pas. Sauf quand cela concerne les inté­rêts du pays.

— Les inté­rêts du pays ?

— Les­sard n’est pas seule­ment un atta­ché cultu­rel. Vous le savez. Il a des contacts, des sources, des mis­sions qui dépassent la coopé­ra­tion cultu­relle. C’est un homme du Quai d’Or­say, et le Quai d’Or­say, dans ce pays, ne s’in­té­resse pas qu’aux fresques de Bamiyan.

Shi­rin le regar­da. Le colo­nel avait le visage tour­né vers la fenêtre, mais elle voyait son pro­fil — la mâchoire ser­rée, la mous­tache noire, les yeux qui brillaient dans la lumière du couchant.

— Qu’est-ce que vous vou­lez, colonel ?

— Rien. Ou plu­tôt, je veux que vous sachiez. Que vous sachiez que je sais. Et que vous sachiez que d’autres savent aus­si. Kaboul est une petite ville, Shi­rin jan. Les secrets y durent moins long­temps que les roses.

Un silence. La Mer­cedes rou­lait. Le désert de pierre défilait.

— Et Ras­soul Khan ? deman­da Shirin.

Le colo­nel tour­na enfin la tête vers elle. Len­te­ment. Et dans ses yeux, pour la pre­mière fois, elle vit quelque chose qui n’é­tait ni la séduc­tion ni la menace — quelque chose de plus froid, de plus défi­ni­tif, quelque chose qui res­sem­blait à de la lassitude.

— Ras­soul Khan a fait une erreur, dit-il. Il a cru qu’on pou­vait ser­vir plu­sieurs maîtres en même temps. On ne peut pas. Ce pays n’a qu’un seul maître, et ce maître change. Quand il chan­ge­ra — et il chan­ge­ra bien­tôt, Shi­rin jan, plus tôt que vous ne le pen­sez — il fau­dra avoir choi­si le bon côté. Et les gens qui n’au­ront pas choi­si… les gens qui auront cru pou­voir res­ter au milieu, entre les maîtres, entre les langues, entre les mondes…

Il ne finit pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin. La phrase se finis­sait toute seule, dans le silence de la voi­ture, dans la pous­sière de la route, dans la lumière mou­rante du soir afghan.

Shi­rin regar­da par la fenêtre. Kaboul appa­rais­sait au loin, dans la val­lée — un amas de lumières pâles au pied des mon­tagnes noires. De loin, la ville res­sem­blait à un cam­pe­ment, un bivouac pro­vi­soire que les hommes avaient ins­tal­lé dans un lieu où les hommes n’é­taient pas cen­sés s’ins­tal­ler, et qui dure­rait aus­si long­temps que les mon­tagnes le per­met­traient. Pas plus.

La Mer­cedes entra dans Kaboul. Le colo­nel la dépo­sa devant le Kabul Grand Hotel sans un mot de plus. Elle des­cen­dit de voi­ture. La por­tière se refer­ma. La Mer­cedes dis­pa­rut dans la nuit.

Dans le lob­by, Var­tan essuyait un verre. Ghu­lam Sar­war lisait son jour­nal. La table de Ras­soul était tou­jours vide. Les roses s’é­taient fanées. Per­sonne ne les avait remplacées.

Shi­rin mon­ta dans sa chambre. Elle ouvrit le Hafez au hasard. Elle tom­ba sur ce vers :

Le monde entier ne vaut pas le prix qu’on s’y attache — vends cette bou­tique, car le pro­fit ne vaut pas le capital.

Elle refer­ma le livre. Elle étei­gnit la lumière. Et dans l’obs­cu­ri­té de la chambre 214, elle écou­ta Kaboul res­pi­rer autour d’elle — les voi­tures, les chiens, le vent dans les mon­tagnes — et elle sut, avec une cer­ti­tude qui n’a­vait pas besoin de mots, dans aucune langue, que quelque chose était en train de finir, et que ce quelque chose, c’é­tait tout.

X

Les fils

Juin arri­va avec la cha­leur. Pas la cha­leur molle des plaines — la cha­leur sèche de Kaboul, une cha­leur d’al­ti­tude qui cogne comme un mar­teau sur une enclume et qui, dès que le soleil passe der­rière les mon­tagnes, s’é­va­pore d’un coup, lais­sant der­rière elle un froid sur­pris, presque offen­sé, comme si la nuit ne com­pre­nait pas ce que le jour avait fait. Les jar­dins du Kabul Grand Hotel s’é­pa­nouis­saient dans cette bru­ta­li­té ther­mique — les rosiers explo­saient, les gre­na­diers ployaient sous les fleurs rouges, le saule pleu­reur s’af­fais­sait un peu plus chaque semaine, et le bas­sin reflé­tait un ciel si bleu qu’il sem­blait faux, un bleu de carte pos­tale, un bleu qui mentait.

Shi­rin ne dor­mait plus. Ou plu­tôt, elle dor­mait par frag­ments — deux heures ici, une heure là, des som­meils super­fi­ciels peu­plés de rêves où elle tra­dui­sait des phrases dans des langues qui n’exis­taient pas, des langues inven­tées, des langues de cau­che­mar. Elle se réveillait en sueur, ouvrait la fenêtre, écou­tait les chiens de Kaboul hur­ler à la lune, et pensait.

Elle pen­sait à Ras­soul Khan. Trois semaines avaient pas­sé depuis sa dis­pa­ri­tion, et per­sonne n’en par­lait plus. Le silence s’é­tait refer­mé sur son absence comme l’eau se referme sur une pierre qu’on y jette — un cercle, des ondu­la­tions, puis rien, la sur­face lisse et indif­fé­rente. Sa table dans le lob­by avait été dépla­cée. Ses affaires avaient été ran­gées dans un pla­card par Ghu­lam Sar­war, qui avait accom­pli cette tâche avec la digni­té funèbre d’un croque-mort. Les bagues, le tur­ban, le cha­pe­let — tout était dans une boîte en car­ton, éti­que­tée de la main ronde du concierge : « Effets de M. Ras­soul Khan. En attente. »

En attente de quoi ? De qui ? Per­sonne ne le disait. La famille de Ras­soul — une femme, des fils, quelque part dans les pro­vinces du sud — n’a­vait pas don­né signe de vie. Ou n’a­vait pas été pré­ve­nue. Ou avait été pré­ve­nue et avait com­pris qu’il valait mieux ne pas poser de ques­tions. Dans l’Af­gha­nis­tan de 1973, les dis­pa­ri­tions avaient cette par­ti­cu­la­ri­té — elles ne pro­vo­quaient pas d’en­quête, elles pro­vo­quaient du silence, et le silence était accep­té comme on accepte la pluie ou la séche­resse, comme une don­née cli­ma­tique, un phé­no­mène natu­rel contre lequel il serait vain de protester.

Mais Shi­rin ne pou­vait pas se taire. Non pas parce qu’elle était cou­ra­geuse — elle ne se sen­tait pas cou­ra­geuse, elle se sen­tait fati­guée et inquiète et seule — mais parce que les fils, tous les fils, conver­geaient main­te­nant dans sa main, et qu’elle ne pou­vait plus pré­tendre ne pas les tenir.

*

Le pre­mier fil : le trafic.

Depuis la réunion au minis­tère, Shi­rin avait été appe­lée deux autres fois pour tra­duire des entre­tiens entre Wahid Ansa­ri et des ache­teurs étran­gers. Un Suisse, repré­sen­tant un musée pri­vé de Zurich. Un Japo­nais, cour­tois et impé­né­trable, qui col­lec­tion­nait l’art du Gand­ha­ra pour un indus­triel d’O­sa­ka. À chaque fois, le même voca­bu­laire — prêt, contri­bu­tion, coopé­ra­tion, pré­ser­va­tion — et à chaque fois, les mêmes pho­to­gra­phies, les mêmes frag­ments de fresques, les mêmes têtes de Boud­dhas aux sou­rires éter­nels. Le sys­tème fonc­tion­nait. Ras­soul avait dis­pa­ru, mais le sys­tème conti­nuait — il avait sim­ple­ment chan­gé d’in­ter­mé­diaire, comme un fleuve change de lit quand un bar­rage s’effondre.

Le nou­vel inter­mé­diaire était un homme que Shi­rin n’a­vait jamais vu — un Tad­jik de Mazar-i-Sha­rif, dis­cret, poli, qui n’a­vait pas de table atti­trée dans le lob­by et qui ne por­tait pas de bagues de lapis-lazu­li, mais dont la pré­sence dans les cou­loirs de l’hô­tel, à des heures inha­bi­tuelles, était notée par Far­za­na avec la pré­ci­sion d’un sismographe.

— Il vient la nuit, dit Far­za­na à Shi­rin, un soir, dans le cou­loir du deuxième étage. Comme l’autre. Par l’es­ca­lier de ser­vice. Avec des sacs.

— Les mêmes sacs ?

— Des sacs dif­fé­rents. Plus petits. Mais lourds.

Far­za­na avait les yeux cer­nés. Elle mai­gris­sait. Shi­rin se deman­da si c’é­tait la fatigue du tra­vail ou la fatigue de la peur — cette fatigue par­ti­cu­lière de ceux qui voient ce qu’ils ne devraient pas voir et qui savent que cette vision est un far­deau qu’ils por­te­ront seuls, parce que per­sonne ne veut savoir ce que sait une femme de chambre hazara.

— Far­za­na jan. Tu devrais oublier tout ça.

— Je ne peux pas oublier, Shi­rin jan. J’ai la mémoire des Haza­ras. On se sou­vient de tout. C’est notre punition.

*

Le deuxième fil : Kessler.

L’Al­le­mand au Lei­ca avait chan­gé. Ou plu­tôt, il avait ces­sé de jouer le pho­to­graphe décon­trac­té et avait lais­sé paraître, sous le bron­zage et la barbe blonde, un homme plus dur, plus concen­tré, plus dan­ge­reux. Shi­rin le croi­sait de plus en plus sou­vent — au bar, dans les jar­dins, dans le hall — et chaque fois il lui posait des ques­tions. Pas les ques­tions d’un pho­to­graphe. Les ques­tions d’un homme qui cherche quelque chose de précis.

— Vous avez tra­duit pour Ansa­ri, au minis­tère. Qu’est-ce qu’il vend, exactement ?

— Je suis inter­prète, mon­sieur Kess­ler. Ce que je tra­duis est confidentiel.

— Bien sûr. Mais vous avez des yeux. Et des oreilles. Et un sens moral, j’imagine.

Il dit cela un soir, au bar, assis à côté d’elle, un gin tonic devant lui — un gin tonic, la bois­son des espions dans les films et des jour­na­listes dans la réa­li­té. Var­tan les obser­vait depuis son comp­toir, et Shi­rin sen­tait le regard du bar­man armé­nien comme une pré­sence pro­tec­trice, un bou­clier invisible.

— Qu’est-ce que vous êtes, Kess­ler ? Un jour­na­liste ? Un agent ?

— Est-ce que ça change quelque chose ?

— Ça change tout.

— Alors disons que je suis un jour­na­liste qui tra­vaille sur un article consa­cré au tra­fic d’an­ti­qui­tés afghanes. Un article long. Docu­men­té. Avec des noms, des dates, des chiffres. Un article qui pour­rait faire du bruit. Ou pas. Selon ce que je trouve.

Il la regar­da. Ses yeux clairs avaient cette fixi­té pho­to­gra­phique — le regard de l’homme qui cadre, qui isole, qui fige un ins­tant pour l’éternité.

— Ras­soul Khan était l’un de mes contacts, dit-il. Il devait me four­nir des docu­ments. Des reçus, des fac­tures, des listes de pièces ven­dues avec le nom des ache­teurs et des fonc­tion­naires impli­qués. Il a dis­pa­ru avant de pou­voir le faire.

— Et vous pen­sez que sa dis­pa­ri­tion est liée à ces documents ?

— Je pense que Ras­soul Khan a été sup­pri­mé parce qu’il avait déci­dé de par­ler. Pas par morale — par inté­rêt. On l’a­vait écar­té du cir­cuit. On avait mis quel­qu’un d’autre à sa place. Et Ras­soul n’é­tait pas le genre d’homme à accep­ter ça en silence.

Shi­rin ne dit rien. Mais quelque chose dans sa tête se mit en mou­ve­ment — une méca­nique, un engre­nage, une série de connexions qui trans­for­maient les faits épars en un motif, un des­sin, un plan. Ras­soul avait vou­lu par­ler. Ras­soul avait dis­pa­ru. Et les gens qui l’a­vaient fait taire étaient les mêmes qui ache­taient et ven­daient les Boud­dhas de Bamiyan, les mêmes qui signaient les cer­ti­fi­cats bidons au minis­tère, les mêmes qui venaient au Kabul Grand Hotel la nuit avec des sacs lourds.

— Et Naze­ri ? demanda-t-elle.

Kess­ler sou­rit. Un sou­rire mince, un sou­rire de chasseur.

— Le colo­nel Naze­ri est un homme inté­res­sant. Un homme qui joue sur plu­sieurs tableaux. L’ar­mée, le gou­ver­ne­ment, les affaires. Et le prince Daoud, dont il est le cou­sin. Vous savez ce qu’on dit de Daoud ?

— On dit beau­coup de choses.

— On dit qu’il pré­pare quelque chose. Quelque chose de gros. Et que les gens comme Naze­ri sont en train de choi­sir leur camp.

*

Le troi­sième fil : Carol Ann Whitfield.

Elle quit­ta le Kabul Grand Hotel un mar­di matin, à l’aube. Shi­rin était debout — elle ne dor­mait plus, ou si peu — et elle vit par la fenêtre de la chambre 214 la scène sui­vante : un taxi garé devant l’hô­tel, le coffre ouvert, et Carol Ann Whit­field qui super­vi­sait le char­ge­ment de ses bagages avec l’au­to­ri­té d’un géné­ral diri­geant une manœuvre. Des valises. Beau­coup de valises. Trop de valises pour une femme qui était arri­vée avec deux sacs et une carte de l’Af­gha­nis­tan. Des valises lourdes que le chauf­feur sou­le­vait avec dif­fi­cul­té et qui, quand il les posait dans le coffre, pro­dui­saient un bruit sourd — le bruit de la pierre, pen­sa Shi­rin, le bruit du schiste et du stuc et du grès, le bruit de l’é­ter­ni­té embal­lée dans du papier jour­nal et ran­gée dans une Samsonite.

Carol Ann leva les yeux et vit Shi­rin à la fenêtre. Elle eut un geste — un geste de la main, petit, rapide, qui pou­vait être un salut ou un adieu ou un aver­tis­se­ment. Puis elle mon­ta dans le taxi, et le taxi dis­pa­rut dans la lumière pâle du matin.

Shi­rin ne la revit jamais. Carol Ann Whit­field retour­na dans le Connec­ti­cut avec ses valises, ses bijoux en lapis-lazu­li, et ses « sou­ve­nirs d’Af­gha­nis­tan », et elle ne fut jamais inquié­tée, parce que les lois sur le tra­fic d’an­ti­qui­tés ne s’ap­pliquent qu’à ceux qui n’ont pas les moyens de les contourner.

*

Le qua­trième fil : Arnaud.

Il avait chan­gé, lui aus­si. La légè­re­té du début — les dîners, les pro­me­nades, le Boud­dha ache­té à Chi­cken Street — avait lais­sé place à quelque chose de plus sombre, de plus ten­du. Il pas­sait des heures au télé­phone de l’am­bas­sade. Il rece­vait des télé­grammes qu’il lisait en détour­nant le regard. Il ren­trait tard. Et quand il était avec Shi­rin, dans la chambre 214, il était là sans être là — son corps était pré­sent mais son esprit était ailleurs, dans un bureau du Quai d’Or­say, dans un câble diplo­ma­tique, dans une ana­lyse géo­po­li­tique qui rédui­sait l’Af­gha­nis­tan à une pièce sur un échiquier.

— Qu’est-ce qui se passe, Arnaud ?

— Rien. La rou­tine diplomatique.

— Tu mens.

— Je fais mon métier. Comme toi.

C’é­tait vrai. Et c’é­tait cruel. Parce que son métier à lui et son métier à elle étaient des métiers de men­songe — le diplo­mate ment par fonc­tion, l’in­ter­prète ment par omis­sion, et entre les deux le men­songe n’est pas un obs­tacle mais un ter­rain com­mun, une langue par­ta­gée, la seule langue qu’ils par­laient cou­ram­ment tous les deux.

Un soir, au lit, dans le noir, elle posa la question :

— Le colo­nel a dit que tu n’é­tais pas seule­ment un atta­ché cultu­rel. C’est vrai ?

Un silence.

— Shi­rin. Il y a des choses que je ne peux pas te dire.

— Parce que tu ne veux pas ou parce que tu ne peux pas ?

— Parce que te les dire te met­trait en danger.

— Je suis déjà en dan­ger, Arnaud. Je tra­duis des réunions où l’on vend le patri­moine de mon pays. Je couche avec un diplo­mate fran­çais que le colo­nel Naze­ri sur­veille. Un mar­chand que je connais­sais a dis­pa­ru et per­sonne ne sait où il est. Et un Alle­mand qui se fait pas­ser pour un pho­to­graphe me pose des ques­tions aux­quelles je ne peux pas répondre. Alors ne me dis pas que tu ne veux pas me mettre en dan­ger. Le dan­ger, j’y suis.

Il ne répon­dit pas. Il l’at­ti­ra contre lui, et elle se lais­sa faire, parce que le corps a ses rai­sons que la colère ne connaît pas, et parce que dans l’obs­cu­ri­té de la chambre 214, avec la fenêtre ouverte sur la nuit de Kaboul, la cha­leur d’un autre corps était la seule chose qui res­sem­blait à de la vérité.

Mais elle sut, cette nuit-là, qu’Ar­naud lui échap­pait. Non pas parce qu’il ne l’ai­mait pas — peut-être l’ai­mait-il, à sa manière fran­çaise, cette manière élé­gante et insuf­fi­sante qui confond l’at­ta­che­ment et l’a­mour — mais parce qu’il appar­te­nait à un monde qui n’é­tait pas le sien, un monde de câbles et de télé­grammes et de notes de syn­thèse, un monde où l’Af­gha­nis­tan n’é­tait qu’un dos­sier par­mi d’autres, un pays sur une carte qu’on pou­vait replier et ran­ger dans un tiroir.

Et elle, Shi­rin War­dak, aux yeux verts trop clairs, elle ne pou­vait pas être repliée. Elle ne pou­vait pas être ran­gée. Elle était ce pays. Elle était cette terre. Et quand le tiroir se fer­me­rait, elle serait du mau­vais côté.

XI

La tra­duc­tion impossible

La convo­ca­tion arri­va un ven­dre­di. Un papier offi­ciel, tam­pon­né du sceau du minis­tère de la Défense, appor­té par un sol­dat en uni­forme qui ne sou­rit pas et ne s’as­sit pas et ne but pas le thé qu’on lui offrit — autant de signes, dans la culture afghane, qu’il ne s’a­gis­sait pas d’une visite de cour­toi­sie. Le papier était bref : Made­moi­selle Shi­rin War­dak était priée de se rendre au minis­tère de la Défense le same­di 30 juin à huit heures pour une mis­sion de tra­duc­tion clas­si­fiée. Rému­né­ra­tion : à déter­mi­ner. Durée : indé­ter­mi­née. Signa­ture : colo­nel Daoud Nazeri.

Shi­rin lut le papier deux fois. Elle le plia, le ran­gea dans son sac, et des­cen­dit au bar.

Var­tan essuyait un verre. Il fai­sait tou­jours ça. Il avait dû essuyer des mil­liers de verres depuis qu’il tra­vaillait au Kabul Grand Hotel, et Shi­rin se deman­dait par­fois si ce geste n’é­tait pas pour lui une forme de médi­ta­tion — la répé­ti­tion du même mou­ve­ment, la cir­cu­la­ri­té du tis­su sur le cris­tal, l’at­ten­tion por­tée à une sur­face trans­pa­rente qu’il fal­lait rendre plus trans­pa­rente encore. Un moine armé­nien devant son man­da­la de verre.

— Var­tan jan.

— Shi­rin jan.

— J’ai besoin d’un conseil.

Var­tan posa le verre. C’é­tait si inha­bi­tuel — Shi­rin ne deman­dait jamais de conseil, Shi­rin était la femme qui conseillait les autres — que le bar­man com­prit que quelque chose de sérieux était en jeu.

Elle lui mon­tra le papier. Var­tan le lut. Son visage ne chan­gea pas — les visages des sur­vi­vants ne changent pas, ils sont déjà pas­sés par toutes les expres­sions que la peur peut pro­duire et ils sont reve­nus de l’autre côté, dans une zone de calme qui n’est pas de la séré­ni­té mais de l’épuisement.

— Une mis­sion de tra­duc­tion au minis­tère de la Défense, dit-il. Ce n’est pas la même chose qu’au minis­tère de la Culture.

— Non.

— Et c’est Naze­ri qui signe.

— Oui.

Var­tan prit un autre verre et com­men­ça à l’es­suyer. Le mou­ve­ment cir­cu­laire de ses mains sem­blait aider sa pen­sée — ou peut-être retar­der sa réponse, lui don­ner le temps de peser les mots avec la pré­ci­sion du pharmacien.

— Shi­rin jan. Je vais vous racon­ter quelque chose. En 1915, quand ma famille a fui Erzu­rum, ma grand-mère par­lait turc, armé­nien, kurde et un peu de russe. Elle ser­vait d’in­ter­prète entre les dépor­tés et les gen­darmes otto­mans. Elle tra­dui­sait les ordres de marche, les menaces, les exi­gences. Elle tra­dui­sait des mots qui tuaient. Et elle ne pou­vait pas ne pas les tra­duire, parce que si elle ne les tra­dui­sait pas, c’é­taient les gen­darmes qui les exé­cu­taient sans expli­ca­tion, et c’é­tait pire. Alors elle tra­dui­sait. Et chaque mot qu’elle tra­dui­sait la tuait un peu, elle aussi.

Un silence. Le bar était vide. La lumière de l’a­près-midi entrait par les fenêtres et posait des rec­tangles dorés sur le sol.

— Ma grand-mère a sur­vé­cu, dit Var­tan. Pas grâce à la tra­duc­tion. Mal­gré elle. Elle a sur­vé­cu parce qu’à un moment, elle a choi­si de ne plus tra­duire un ordre. Un seul ordre. Et ce refus, ce tout petit refus, cette toute petite déso­béis­sance, lui a don­né la force de conti­nuer à vivre.

Il posa le verre. Il regar­da Shi­rin. Et dans ses yeux — ces yeux d’Ar­mé­nien afghan, ces yeux qui avaient vu deux pays et deux catas­trophes — elle lut quelque chose qui res­sem­blait à une per­mis­sion. Pas la per­mis­sion de refu­ser. La per­mis­sion de savoir qu’on pou­vait refuser.

— Mer­ci, Var­tan jan.

— De rien. C’est juste une his­toire. Les his­toires ne conseillent rien. Elles racontent.

*

Elle y alla.

Le minis­tère de la Défense occu­pait un com­plexe de bâti­ments au sud de Kaboul, entou­ré de murs et de bar­be­lés, gar­dé par des sol­dats en armes qui véri­fiaient les papiers avec une len­teur bureau­cra­tique des­ti­née à rap­pe­ler aux visi­teurs qu’ils entraient dans un ter­ri­toire où les règles civiles ne s’ap­pli­quaient plus. Shi­rin mon­tra sa convo­ca­tion. On la fit attendre dans un cou­loir — un cou­loir long, gris, éclai­ré au néon, qui sen­tait le dés­in­fec­tant et le tabac froid. Des portes fer­mées. Des bruits de pas der­rière les murs. Le silence par­ti­cu­lier des lieux mili­taires, un silence dis­ci­pli­né, un silence qui obéit aux ordres.

On vint la cher­cher au bout de vingt minutes. Un adju­dant la condui­sit au deuxième étage, dans une salle de réunion sans fenêtres. Table rec­tan­gu­laire, chaises métal­liques, carafe d’eau, cen­drier. Au mur, un por­trait du roi Zaher Shah et une carte topo­gra­phique de l’Af­gha­nis­tan cou­verte d’an­no­ta­tions au crayon rouge.

Ils étaient cinq dans la salle. Le colo­nel Naze­ri, en uni­forme cette fois — non plus l’homme en cos­tume du bar, mais l’of­fi­cier, la veste bou­ton­née, les galons, la trans­for­ma­tion com­plète. Deux autres offi­ciers que Shi­rin ne connais­sait pas — un com­man­dant à la mous­tache blanche et un jeune capi­taine au regard ner­veux. Un civil en cos­tume sombre, la qua­ran­taine, qui ne se pré­sen­ta pas et dont les mains, posées à plat sur la table, ne bou­gèrent pas une seule fois pen­dant les trois heures qui sui­virent. Et un étran­ger — un homme en veste de safa­ri beige, la cin­quan­taine, le visage brû­lé par le soleil, qui par­lait fran­çais avec un accent qu’elle n’ar­ri­va pas à iden­ti­fier. Pas fran­çais. Pas belge. Pas suisse. Peut-être liba­nais. Peut-être nord-afri­cain. Peut-être rien de tout cela.

Naze­ri fit les pré­sen­ta­tions avec une briè­ve­té mili­taire. Les noms des offi­ciers afghans, oui. Le nom du civil, non — « un conseiller ». Le nom de l’é­tran­ger, non plus — « notre interlocuteur ».

— Shi­rin jan, dit Naze­ri. Vous allez tra­duire cette réunion du fran­çais au dari et du dari au fran­çais. Ce qui sera dit ici est clas­si­fié. Vous ne devez en par­ler à per­sonne. À per­sonne. Vous comprenez ?

— Je com­prends, colonel.

— Bien. Commençons.

La réunion com­men­ça. Et Shi­rin com­prit, dès les pre­mières phrases, qu’elle n’é­tait plus dans le monde de la coopé­ra­tion cultu­relle, des bourses d’é­tudes et des fresques de Bamiyan. Elle était dans un autre monde. Un monde où les mots avaient des consé­quences immé­diates, mesu­rables, irréversibles.

L’é­tran­ger par­lait d’armes. Pas direc­te­ment — il uti­li­sait le voca­bu­laire feu­tré du com­merce inter­na­tio­nal, les mêmes euphé­mismes que Van der Berg pour les anti­qui­tés : « maté­riel », « équi­pe­ment », « four­ni­tures ». Mais les chiffres, les quan­ti­tés, les spé­ci­fi­ca­tions tech­niques ne lais­saient aucun doute. Il était ques­tion de fusils, de muni­tions, de véhi­cules blin­dés. Il était ques­tion de livrai­sons, de calen­driers, de points de pas­sage. Et il était ques­tion d’argent — des sommes qui fai­saient paraître les « contri­bu­tions » de Van der Berg pour les anti­qui­tés aus­si déri­soires qu’un pourboire.

Shi­rin tra­dui­sait. Sa voix était calme, sa dic­tion claire, son débit régu­lier — la vitre, propre, trans­pa­rente, impec­cable. Les mots entraient en fran­çais et sor­taient en dari, et entre les deux il n’y avait pas de pen­sée, pas de juge­ment, juste le cou­rant, le flux, la mécanique.

Sauf que cette fois, la méca­nique grip­pait. Pas exté­rieu­re­ment — exté­rieu­re­ment, rien ne tra­his­sait le trouble. Mais à l’in­té­rieur, der­rière la vitre, quelque chose se dis­lo­quait. Parce que les mots qu’elle tra­dui­sait n’é­taient pas des mots inno­cents. C’é­taient des mots qui pré­pa­raient quelque chose. Quelque chose de violent. Quelque chose qui allait chan­ger ce pays, cette ville, cet hôtel, cette vie — sa vie.

Le colo­nel Naze­ri écou­tait avec une atten­tion de félin. Le com­man­dant à la mous­tache blanche pre­nait des notes. Le jeune capi­taine hochait la tête. Le civil ne bou­geait pas. Et l’é­tran­ger par­lait, par­lait, avec la flui­di­té pro­fes­sion­nelle de quel­qu’un qui avait ven­du des armes dans d’autres pays, à d’autres offi­ciers, dans d’autres salles sans fenêtres.

À un moment, l’é­tran­ger men­tion­na un nom. Un nom que Shi­rin connais­sait. Le prince Moham­med Daoud.

— Notre client prin­ci­pal, dit l’é­tran­ger, sou­haite que la livrai­son soit effec­tuée avant la fin du mois de juillet. C’est un calen­drier ser­ré, mais réa­li­sable. Les condi­tions poli­tiques actuelles offrent une fenêtre d’op­por­tu­ni­té qui ne se repré­sen­te­ra pas.

Shi­rin tra­dui­sit. Et en tra­dui­sant, elle com­prit. La « fenêtre d’op­por­tu­ni­té ». Le « calen­drier ser­ré ». Les armes. Daoud. Juillet. Ce n’é­tait pas une tran­sac­tion com­mer­ciale. C’é­tait la pré­pa­ra­tion d’un coup d’État.

Le colo­nel Naze­ri, cou­sin de Daoud. Le minis­tère de la Défense. Les offi­ciers qui hochaient la tête. Tout se met­tait en place — les pièces du puzzle qu’elle avait tenues sépa­ré­ment depuis des semaines se rejoi­gnaient enfin, et le des­sin qu’elles for­maient était lim­pide, ter­rible, inévitable.

Elle conti­nua de tra­duire. Trois heures. Sans inter­rup­tion, sans hési­ta­tion, sans que sa voix tremble une seule fois. La vitre. Propre. Trans­pa­rente. Parfaite.

*

Quand la réunion se ter­mi­na, le colo­nel Naze­ri la rac­com­pa­gna jus­qu’à la sor­tie. Ils mar­chèrent côte à côte dans le cou­loir gris, au néon, et leurs pas réson­naient sur le sol avec une régu­la­ri­té de métronome.

— Vous avez fait un excellent tra­vail, Shi­rin jan, dit-il.

— Mer­ci, colonel.

— Vous com­pre­nez, natu­rel­le­ment, l’im­por­tance de la discrétion.

— Je suis inter­prète, colo­nel. La dis­cré­tion est mon métier.

— Votre métier. Oui.

Il s’ar­rê­ta devant la porte de sor­tie. Il la regar­da. Et pour la deuxième fois — après la Mer­cedes, après le bus­ka­shi — elle vit dans ses yeux quelque chose qui dépas­sait la menace, quelque chose de plus com­plexe, de plus trou­blant. Du res­pect, peut-être. Ou de la pitié. Ou les deux.

— Shi­rin jan. Vous êtes une femme intel­li­gente. Vous avez com­pris ce que vous avez enten­du aujourd’­hui. Et je sais que vous ne pou­vez pas « oublier ». Alors je vais vous deman­der autre chose. Je vais vous deman­der de faire confiance.

— Confiance ?

— Au pays. À l’a­ve­nir. À ce qui va venir. Ce pays a besoin de chan­ge­ment. Vous le savez aus­si bien que moi. Le roi est un homme bon, mais un homme bon n’est pas tou­jours un homme suf­fi­sant. Et le temps des hommes bons est peut-être terminé.

Il ouvrit la porte. Le soleil de Kaboul entra comme une gifle.

— Ren­trez chez vous, Shi­rin jan. Tra­dui­sez vos confé­rences. Lisez votre Hafez. Et quand les choses chan­ge­ront — parce qu’elles chan­ge­ront — sou­ve­nez-vous que vous avez été pré­ve­nue. Et que ceux qui sont pré­ve­nus ont le choix.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma der­rière elle. Et Shi­rin War­dak, inter­prète, debout sur le trot­toir du minis­tère de la Défense, dans la cha­leur blanche de Kaboul, sut qu’elle venait de fran­chir une fron­tière — non pas une fron­tière géo­gra­phique, ni même une fron­tière morale, mais une fron­tière plus intime, plus per­son­nelle : la fron­tière entre celle qui tra­duit et celle qui sait, entre la vitre et la main qui la brise.

Elle ren­tra à l’hô­tel à pied. C’é­tait long — une heure de marche sous le soleil — mais elle avait besoin du temps, du mou­ve­ment, de l’air brû­lant sur son visage. Elle tra­ver­sa Kaboul comme on tra­verse un rêve — les rues, les bazars, les enfants, les voi­tures, les mon­tagnes au fond, tout cela avait la net­te­té irréelle des choses qu’on voit pour la der­nière fois. Non pas qu’elle par­tît. Elle ne par­tait pas. Mais le pays qu’elle tra­ver­sait allait par­tir, lui — ce pays-ci, le pays du roi Zaher Shah, le pays des confé­rences de coopé­ra­tion et des robes sans voile et du vin dans les théières, ce pays allait dis­pa­raître, et un autre allait naître, et elle ne savait pas encore quel visage il aurait, mais elle savait qu’il ne lui res­sem­ble­rait pas.

Dans le lob­by du Kabul Grand Hotel, Var­tan essuyait un verre. Il leva les yeux quand elle entra. Il ne posa pas de ques­tion. Il lui ser­vit un thé.

— Var­tan jan, dit-elle.

— Oui.

— Ta grand-mère. L’ordre qu’elle a refu­sé de tra­duire. Quel était-il ?

Var­tan posa le verre. Il la regar­da long­temps. Puis il dit :

— Elle n’a jamais vou­lu le dire. Elle disait que les mots qu’on refuse de tra­duire sont les seuls qui res­tent vivants.

Shi­rin but son thé. Il avait le goût de la car­da­mome, le goût du retour, le goût de l’hô­tel. Le goût de tout ce qui allait finir.

XII

Les adieux

Le télé­gramme arri­va le 5 juillet. Arnaud le lut dans le hall, debout, le papier frois­sé dans ses mains, et Shi­rin vit son visage chan­ger — non pas s’as­som­brir, car Arnaud n’é­tait pas un homme qui s’as­som­bris­sait, mais se fer­mer, se lis­ser, reprendre cette sur­face diplo­ma­tique, cette poli­tesse de masque qu’il avait per­due, pen­dant quelques semaines, dans la chambre 214.

— Je suis rap­pe­lé, dit-il.

Ils étaient au bar. Var­tan essuyait un verre, évi­dem­ment. Simon Lefèvre lisait Sid­dhar­tha dans un fau­teuil, les pieds sur la table basse, indif­fé­rent à tout.

— Rap­pe­lé quand ?

— Le 12. Rota­tion de poste. Assi­gna­tion pro­vi­soire au Quai. « Dans l’at­tente d’une nou­velle affectation. »

Il réci­ta les termes du télé­gramme avec l’i­ro­nie fati­guée de l’homme qui recon­naît le lan­gage bureau­cra­tique pour ce qu’il est — un men­songe en lan­gage admi­nis­tra­tif, une déci­sion dégui­sée en pro­cé­dure, un ordre embal­lé dans du papier de soie. On ne le rap­pe­lait pas pour une rota­tion de poste. On le rap­pe­lait parce que Paris savait ce que Shi­rin savait — que quelque chose allait se pas­ser à Kaboul, bien­tôt, et que les diplo­mates fran­çais n’a­vaient pas inté­rêt à être là quand ça arriverait.

— Tu savais, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Je savais que c’é­tait pos­sible. Pas cer­tain. La diplo­ma­tie fonc­tionne sur le pos­sible, jamais sur le cer­tain. On pré­pare des scé­na­rios. On rédige des notes. On envoie des câbles. Et un jour, un câble vous revient qui dit : rentrez.

— Et tu rentres.

— Je rentre.

Il dit cela sim­ple­ment, sans héroïsme ni honte, et Shi­rin pen­sa que c’é­tait peut-être cela, la dif­fé­rence fon­da­men­tale entre eux — non pas la natio­na­li­té, ni la langue, ni le mariage, mais cette facul­té qu’il avait de par­tir, cette mobi­li­té qui était à la fois son pri­vi­lège et sa malé­dic­tion. Arnaud pou­vait par­tir. Il par­tait tou­jours. C’é­tait son métier, sa nature, la forme de son exis­tence — une suc­ces­sion de départs élé­gants, de valises bien faites, d’aé­ro­ports tra­ver­sés avec le déta­che­ment de celui qui sait que chaque lieu n’est qu’un passage.

Et elle, Shi­rin, ne pou­vait pas par­tir. Non pas qu’elle fût rete­nue — per­sonne ne la rete­nait, aucune loi, aucun homme, aucun devoir. Elle avait un pas­se­port, de l’argent, des amis à Paris. Elle pou­vait prendre l’a­vion demain. Mais elle ne le ferait pas. Pas parce qu’elle était cou­ra­geuse. Pas parce qu’elle était patriote. Mais parce qu’il y avait en elle quelque chose — un poids, un ancrage, un enra­ci­ne­ment — qui la liait à cette terre comme les rosiers des jar­dins étaient liés au sol, par des racines invi­sibles et pro­fondes, des racines qu’on ne peut pas trans­plan­ter sans les tuer.

*

La semaine qui sui­vit fut une semaine de départs. Le Kabul Grand Hotel se vidait len­te­ment, comme un orga­nisme qui perd son sang — goutte à goutte, chambre après chambre, valise après valise. Les ingé­nieurs sovié­tiques par­tirent les pre­miers — ils avaient reçu des ordres de Mos­cou, des ordres dis­crets, des ordres qui n’a­vaient pas besoin d’être expli­qués. Les jour­na­listes amé­ri­cains sui­virent — pas parce qu’ils avaient peur, mais parce que leurs rédac­tions les envoyaient ailleurs, au Chi­li, au Viet­nam, dans des endroits où l’his­toire se fai­sait avec plus de bruit. Le couple de diplo­mates alle­mands fit ses valises avec une effi­ca­ci­té teu­tonne qui impres­sion­na Ghu­lam Sarwar.

Simon Lefèvre par­tit aus­si. Un matin, il appa­rut dans le lob­by avec son sac à dos, sa che­mise bro­dée, ses che­veux trop longs, et cette expres­sion de tris­tesse douce qui était la sienne depuis le pre­mier jour — la tris­tesse de celui qui cherche quelque chose et qui ne sait pas qu’il ne le trou­ve­ra pas, ni ici ni ailleurs, parce que ce qu’il cherche n’existe pas.

— Je pars, Shi­rin, dit-il. Le Khy­ber Pass. Le Pakis­tan. L’Inde. Kat­man­dou. La route.

— Tu reviendras ?

— Je ne sais pas. Peut-être. Si Kaboul est encore là.

Il dit cela en riant, mais le rire son­na faux, et Shi­rin pen­sa que Simon Lefèvre, mal­gré le haschich, mal­gré Hesse, mal­gré tout, avait peut-être com­pris quelque chose que les diplo­mates et les espions n’a­vaient pas com­pris — que Kaboul, ce Kaboul, le Kaboul des hip­pies et des pos­teens et du vin dans les théières, n’é­tait pas éter­nel. N’a­vait jamais été éter­nel. N’a­vait été qu’un rêve — un rêve beau, un rêve suave et étrange, un rêve qui avait duré dix ans, peut-être quinze, et qui allait finir.

Elle l’embrassa sur la joue. Il rou­git. Il sor­tit de l’hô­tel avec son sac à dos et dis­pa­rut dans la rue, sil­houette maigre et blonde dans la lumière de Kaboul, et Shi­rin ne le revit jamais, et elle ne sut jamais s’il avait atteint Kat­man­dou ou s’il s’é­tait per­du en route, dans un de ces trous que la route creuse sous les pieds des voya­geurs trop jeunes et trop seuls.

*

La der­nière nuit d’Ar­naud au Kabul Grand Hotel fut un ven­dre­di. Le 11 juillet 1973.

Ils dînèrent au res­tau­rant de l’hô­tel, comme la pre­mière fois. Le kabu­li pulao. Le vin dans la théière. La nappe blanche. Le ser­veur en gilet noir. Tout était iden­tique et tout était dif­fé­rent, parce que la pre­mière fois ils ne savaient pas encore ce qu’ils allaient deve­nir l’un pour l’autre, et cette fois ils savaient ce qu’ils allaient ces­ser d’être.

Arnaud par­la peu. Il man­geait avec cette appli­ca­tion exa­gé­rée des hommes qui ne veulent pas pen­ser. Shi­rin le regar­dait et pen­sait à tout ce qu’elle ne lui avait pas dit — la réunion au minis­tère de la Défense, les armes, le nom de Daoud, le coup d’É­tat qui se pré­pa­rait. Elle ne lui avait rien dit. Pas par loyau­té envers Naze­ri. Pas par patrio­tisme. Par quelque chose de plus obs­cur, de plus égoïste — parce que lui dire aurait été lui don­ner une rai­son de res­ter, et qu’elle savait qu’il ne res­te­rait pas, et que sa décep­tion aurait été insupportable.

Ou peut-être — et c’é­tait pire — parce que lui dire aurait été admettre qu’elle avait besoin de lui, et que Shi­rin War­dak, fille du doc­teur Yous­sef War­dak, diplô­mée de la Sor­bonne, inter­prète de cinq langues, n’a­vait besoin de per­sonne. C’é­tait un men­songe, bien sûr. Le plus vieux men­songe du monde. Mais c’é­tait son men­songe, et elle y tenait.

Après le dîner, ils mon­tèrent dans la chambre. La 214. La fenêtre ouverte. Les jar­dins dans la nuit. L’o­deur de roses et de poussière.

— Viens à Paris, dit Arnaud.

Il le dit debout, près de la fenêtre, le visage à moi­tié dans l’ombre, et sa voix avait cette qua­li­té que Shi­rin ne lui connais­sait pas — une vul­né­ra­bi­li­té, une fêlure, quelque chose qui n’é­tait pas de la diplo­ma­tie mais de la vérité.

— Viens à Paris. Quitte tout ça. L’hô­tel. Le minis­tère. Les tra­duc­tions. Viens.

— Et Catherine ?

— Cathe­rine sait. Cathe­rine a tou­jours su. Les femmes de diplo­mates savent.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule que j’aie.

Un silence. Dehors, un chien aboya. Un autre répon­dit. Kaboul par­lait dans son sommeil.

— Arnaud. Tu me demandes de quit­ter mon pays.

— Je te demande de venir vivre.

— Je vis ici.

— Tu tra­duis ici. Ce n’est pas la même chose.

La phrase la frap­pa comme une gifle — non pas par sa cruau­té, car Arnaud n’é­tait pas cruel, mais par sa jus­tesse. Tu tra­duis ici. Tu n’existes pas ici — pas vrai­ment, pas entiè­re­ment, pas avec ta propre voix. Tu es la voix des autres. La vitre. Le pas­sage. Le seuil que les mots fran­chissent en te tra­ver­sant sans te toucher.

Il avait rai­son. Et c’est pour cela qu’elle refusa.

— Non.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est chez moi.

— Ce n’est pas une raison.

— C’est la seule que j’aie.

Ils firent l’a­mour une der­nière fois. Len­te­ment, cette fois. Avec la gra­vi­té des adieux, cette atten­tion extrême que les corps portent l’un à l’autre quand ils savent que c’est la der­nière fois, quand chaque geste est un geste de mémoire, une ins­crip­tion dans la peau, une phrase qu’on ne pour­ra pas relire.

Après, dans le noir, Shi­rin dit :

— Arnaud. Quelque chose va se pas­ser. Bien­tôt. Ne me demande pas quoi. Ne me demande pas com­ment je le sais. Mais quelque chose va changer.

— Je sais, dit-il. C’est pour ça qu’on me rappelle.

— Alors tu sais.

— Je sais ce que Paris sait. Et Paris ne sait jamais tout.

Il s’en­dor­mit. Les Fran­çais dorment tou­jours après l’a­mour. Shi­rin res­ta éveillée. Elle écou­ta sa res­pi­ra­tion, cette res­pi­ra­tion régu­lière d’homme endor­mi qui est le son le plus intime du monde, le son qu’on entend quand on par­tage un lit avec quel­qu’un, et elle pen­sa que ce son, elle l’ou­blie­rait. Pas tout de suite. Pas dans un mois. Mais un jour, elle l’ou­blie­rait, parce que les sons s’ou­blient, les odeurs s’ou­blient, les visages s’ou­blient, et qu’il ne reste que les mots — les mots qu’on a dits et les mots qu’on n’a pas dits — et que les mots, elle le savait mieux que per­sonne, ne sont jamais suffisants.

*

Le len­de­main matin, Arnaud fit ses bagages. Shi­rin ne l’ac­com­pa­gna pas à l’aé­ro­port. Ce n’é­tait pas de la froi­deur — c’é­tait de la sur­vie. Elle ne pou­vait pas se tenir sur un trot­toir et regar­der un avion empor­ter un homme qu’elle aimait vers un pays qu’elle avait aimé aus­si. Il y a des spec­tacles aux­quels on ne sur­vit pas debout.

Il des­cen­dit dans le lob­by avec ses valises. Il por­tait son cos­tume en lin clair, la cra­vate dénouée, les pos­teens plié sous le bras — le man­teau de mou­ton de Chi­cken Street, qu’il avait gar­dé. Il ser­ra la main de Ghu­lam Sar­war, qui s’in­cli­na avec la digni­té d’un ambas­sa­deur. Il salua Var­tan, qui lui ser­vit un der­nier café et dit, en fran­çais, avec son accent arménien :

— Au revoir, Mon­sieur Les­sard. Si vous reve­nez, le bar sera ouvert.

— Et s’il ne l’est pas ?

— Alors je serai mort. Et dans ce cas, le café sera gratuit.

C’é­tait une plai­san­te­rie. Ou pas. Avec Var­tan, il était impos­sible de savoir.

Arnaud mon­ta dans la voi­ture de l’am­bas­sade. La voi­ture démar­ra. Shi­rin regar­da par la fenêtre de la chambre 214 — la même fenêtre par laquelle elle avait vu Carol Ann Whit­field par­tir avec ses valises pleines de Boud­dhas volés. La voi­ture tour­na au coin de la rue et disparut.

Sur la table de nuit, le petit Boud­dha en schiste de Chi­cken Street. Arnaud l’a­vait lais­sé. Avec un mot, plié en deux, posé contre la pierre.

Pour toi. Il est chez lui.

Shi­rin prit le Boud­dha dans ses mains. Il était froid, lourd, lisse — la pierre avait cette per­fec­tion que seuls les siècles confèrent aux objets, cet arron­di, cette patine, cette dou­ceur qui n’est pas de la dou­ceur mais de l’u­sure, l’u­sure de mille mains qui l’a­vaient tou­ché avant elle.

Elle le posa sur la table de nuit, à côté du Hafez. Le Boud­dha et le poète. La pierre et le mot. Deux façons de sur­vivre au temps.

Puis elle des­cen­dit au bar. Var­tan lui ser­vit un thé.

— Il est par­ti, dit-elle.

— Oui.

— C’est fini.

— Ce n’est jamais fini, Shi­rin jan. Les gens partent, mais les thés restent.

Il dit cela avec un sou­rire — le pre­mier vrai sou­rire que Shi­rin eût jamais vu sur le visage de Var­tan, un sou­rire fugace, presque clan­des­tin, le sou­rire d’un homme qui a sur­vé­cu à assez de catas­trophes pour savoir que la seule sagesse est de ser­vir le thé.

Et le thé avait le goût de la car­da­mome, et les jar­dins embau­maient la rose, et les mon­tagnes autour de Kaboul étaient immo­biles sous le soleil de juillet, et le por­trait du roi Zaher Shah sou­riait dans le lob­by, et rien n’a­vait encore chan­gé, et tout était déjà fini.

XIII

Shi­rin reste

Le 17 juillet 1973, Shi­rin se réveilla à l’aube. Ce n’é­tait pas inha­bi­tuel — elle se réveillait tou­jours à l’aube depuis le départ d’Ar­naud, parce que le lit était trop grand pour une seule per­sonne et que le vide, à côté d’elle, avait un poids qui la tirait hors du som­meil. Mais ce matin-là, quelque chose était dif­fé­rent. Pas un bruit — au contraire, une absence de bruit. Le silence avait une qua­li­té nou­velle, ten­due, com­pri­mée, comme l’air avant l’o­rage, quand les oiseaux se taisent et que les chiens se couchent.

Elle se leva. Elle ouvrit la fenêtre. L’air était frais — cette fraî­cheur des matins de juillet à Kaboul, quand la cha­leur de la veille s’est dis­si­pée dans la nuit et que la terre exhale une odeur de pous­sière mouillée, comme si quel­qu’un avait arro­sé les jar­dins pen­dant que la ville dor­mait. Les mon­tagnes, à l’est, étaient roses. Le ciel était vide — pas un nuage, pas un oiseau, pas un cerf-volant. Vide.

Et puis elle enten­dit. Pas un bruit de guerre — pas d’ex­plo­sion, pas de tirs, pas de cris. Un bruit de moteurs. Beau­coup de moteurs. Des moteurs lourds, des moteurs de camions et de blin­dés, un gron­de­ment sourd qui venait du nord et du sud en même temps, comme si la ville était prise en tenaille par un son.

Elle s’ha­billa vite. Elle descendit.

Le lob­by du Kabul Grand Hotel était désert. Non pas vide — désert. Il y a une dif­fé­rence. Vide, c’est quand les gens sont par­tis et qu’ils revien­dront. Désert, c’est quand les gens sont par­tis et qu’on ne sait pas. Le récep­tion­niste n’é­tait pas à son poste. Les ser­veurs n’é­taient pas dans la salle du res­tau­rant. Le hall en marbre gris, avec ses tapis afghans et ses lustres, avait l’im­mo­bi­li­té d’un musée après la fermeture.

Mais Var­tan était là.

Il était der­rière son bar, debout, les mains posées à plat sur le comp­toir, et il regar­dait devant lui avec une fixi­té qui n’é­tait pas de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus fami­lier — la rési­gna­tion de celui qui a déjà vu des mondes s’ef­fon­drer et qui sait que le geste le plus utile, en ces cir­cons­tances, est de res­ter debout.

— Var­tan jan.

— Shi­rin jan. C’est arrivé.

Il dit cela comme on dit « il pleut » ou « le thé est prêt » — un fait, une don­née, quelque chose qu’on constate sans pou­voir le chan­ger. Puis il tour­na le bou­ton de la radio posée sur l’é­ta­gère, der­rière les bouteilles.

La radio gré­silla. Une voix. Une voix d’homme, solen­nelle, métal­lique, une voix qui lisait un com­mu­ni­qué avec la cadence des pro­cla­ma­tions offi­cielles — ces phrases mar­te­lées, scan­dées, qui trans­forment les mots en coups de tam­bour. La voix disait que la monar­chie était abo­lie. Que le roi Zaher Shah était des­ti­tué. Que la Répu­blique d’Af­gha­nis­tan était pro­cla­mée. Que le prince Moham­med Daoud Khan était le nou­veau chef de l’É­tat. Que l’ar­mée avait pris le contrôle de la situa­tion. Que le calme régnait dans la capi­tale. Que les citoyens étaient priés de vaquer à leurs occu­pa­tions habituelles.

Shi­rin écou­ta. Elle tra­dui­sit — non pas à voix haute, pour per­sonne, mais dans sa tête, par réflexe, par habi­tude, par cette méca­nique de l’in­ter­prète qui ne s’ar­rête jamais, même quand il n’y a per­sonne pour l’en­tendre. Elle tra­dui­sit le dari en fran­çais, le com­mu­ni­qué offi­ciel en phrases lisses et neutres — la Répu­blique est pro­cla­mée, le calme règne, les citoyens sont priés — et les mots, dans les deux langues, avaient la même sono­ri­té creuse, la même vacui­té solen­nelle, le même mensonge.

Le calme ne régnait pas. Le calme n’a­vait jamais régné à Kaboul. Ce qui régnait, c’é­tait l’ha­bi­tude du désordre, cette capa­ci­té afghane à absor­ber les catas­trophes comme le sable absorbe la pluie — sans trace visible, sans pro­tes­ta­tion, avec une patience qui res­sem­blait à de la sou­mis­sion mais qui était autre chose, quelque chose de plus pro­fond, de plus résis­tant, une endu­rance de montagne.

Ghu­lam Sar­war appa­rut. Il venait de l’ex­té­rieur — il avait mar­ché depuis chez lui, à tra­vers les rues, et ses chaus­sures étaient pous­sié­reuses et son visage était grave. Sa mous­tache sem­blait plus épaisse que d’ha­bi­tude, comme si la gra­vi­té des évé­ne­ments l’a­vait fait pous­ser pen­dant la nuit.

— Il y a des chars dans les rues, dit-il. Des sol­dats devant les minis­tères. Le palais royal est encer­clé. Pas de tirs. Pas de morts, pour l’instant.

— Pour l’ins­tant, répé­ta Vartan.

Ghu­lam Sar­war se mit à son poste, der­rière la récep­tion, comme si c’é­tait un matin ordi­naire. Il ouvrit le registre. Il véri­fia les clés. Il fit les gestes du concierge, les gestes de tou­jours, parce que les gestes sont ce qui reste quand tout le reste s’ef­fondre — les gestes et les rituels et les habi­tudes, ces petits actes de nor­ma­li­té qui sont la seule résis­tance pos­sible face au chaos.

*

La mati­née pas­sa dans un brouillard de radio et de silence. Les rares clients de l’hô­tel — un homme d’af­faires pakis­ta­nais, un couple de tou­ristes danois éga­rés, un fonc­tion­naire de l’O­NU — des­cen­dirent les uns après les autres, inquiets, posant des ques­tions aux­quelles per­sonne ne pou­vait répondre. Shi­rin tra­dui­sit pour eux — le com­mu­ni­qué, les nou­velles, les rumeurs — avec la neu­tra­li­té d’une machine, parce que la neu­tra­li­té était tout ce qu’elle avait, la seule chose que les évé­ne­ments n’a­vaient pas emportée.

Nan­cy Dupree arri­va à midi. Elle avait tra­ver­sé la ville dans son Land Rover, et son visage, d’ha­bi­tude si ani­mé, était figé dans une expres­sion que Shi­rin ne lui avait jamais vue — non pas de la peur, mais de la tris­tesse. Une tris­tesse pro­fonde, géo­lo­gique, la tris­tesse de quel­qu’un qui voit s’ef­fon­drer ce qu’il avait pas­sé sa vie à construire.

— Les chars sont devant l’u­ni­ver­si­té, dit-elle. L’u­ni­ver­si­té, Shi­rin. La plus belle chose que ce pays ait bâtie.

Elle s’as­sit au bar. Var­tan lui ser­vit son café noir dans le cezve en cuivre. Elle le but sans par­ler. Puis elle dit :

— Le roi est en Ita­lie. À Rome. Il pre­nait les eaux. Il pre­nait les eaux pen­dant que son cou­sin pré­pa­rait le coup d’É­tat. Qua­rante ans de règne, et ça se ter­mine par une cure ther­male en Toscane.

Il y avait dans sa voix une colère qui n’é­tait pas diri­gée contre Daoud, ni contre l’ar­mée, ni contre le sys­tème — mais contre l’ab­sur­di­té, cette absur­di­té qui est la marque de l’His­toire quand elle se fait en temps réel, sans scé­na­rio, sans dra­ma­tur­gie, sans la digni­té qu’on lui prête après coup dans les livres.

— Qu’est-ce qui va se pas­ser, Nan­cy ? deman­da Shirin.

— Je ne sais pas. Per­sonne ne sait. Daoud dit qu’il veut moder­ni­ser le pays. Abo­lir le féo­da­lisme. Rap­pro­cher l’Af­gha­nis­tan du bloc socia­liste. Tout cela sonne bien. Tout cela sonne tou­jours bien au début.

Elle regar­da son café, les grains noirs au fond de la tasse, et Shi­rin pen­sa que Nan­cy Dupree, en cet ins­tant, fai­sait de la tas­séo­gra­phie — cette pra­tique orien­tale qui consiste à lire l’a­ve­nir dans le marc de café, et que l’a­ve­nir qu’elle y lisait ne lui plai­sait pas.

— Mais les Boud­dhas ? dit Nan­cy, et sa voix se bri­sa légè­re­ment. Les Boud­dhas de Bamiyan. Est-ce qu’ils seront pro­té­gés ? Est-ce qu’un gou­ver­ne­ment répu­bli­cain sera meilleur qu’une monar­chie pour le patri­moine ? Ou pire ?

Shi­rin ne répon­dit pas. Elle n’a­vait pas de réponse. Elle avait des mots — des mots en dari, en fran­çais, en anglais, en pach­to — mais aucun de ces mots ne pou­vait répondre à la ques­tion de Nan­cy, parce que la ques­tion n’é­tait pas lin­guis­tique, elle était exis­ten­tielle, et les ques­tions exis­ten­tielles ne se tra­duisent dans aucune langue.

*

L’a­près-midi, Far­za­na vint la trou­ver. La femme de chambre haza­ra avait les yeux rouges — non pas de larmes, mais de fatigue et de peur, cette peur spé­ci­fique des Haza­ras, une peur ances­trale, trans­mise de géné­ra­tion en géné­ra­tion, la peur de ceux qui savent que chaque chan­ge­ment de régime, dans ce pays, est une menace pour les minorités.

— Shi­rin jan, dit-elle. Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Rien, Far­za­na jan. Il ne va rien t’arriver.

C’é­tait un men­songe. Shi­rin le savait. Far­za­na le savait. Mais cer­tains men­songes sont néces­saires — ils sont le ciment qui empêche les murs de s’ef­fon­drer, la fic­tion mini­male qui per­met aux gens de conti­nuer à vivre, à tra­vailler, à net­toyer les chambres et chan­ger les draps dans un hôtel dont le monde venait de basculer.

Far­za­na retour­na à son tra­vail. Shi­rin l’en­ten­dit dans le cou­loir du deuxième étage, le bruit du seau, de la ser­pillière, le rythme régu­lier du net­toyage — ce rythme qui était sa prière, sa médi­ta­tion, sa façon de res­ter debout dans un monde qui tanguait.

*

Le soir tom­ba. Les chars étaient tou­jours dans les rues. La radio répé­tait le com­mu­ni­qué en boucle. Le couvre-feu avait été décré­té à par­tir de vingt et une heures. Le Kabul Grand Hotel, pour la pre­mière fois de son exis­tence, fer­ma ses portes à clé.

Shi­rin était dans le lob­by. Seule. Le hall en marbre gris était éclai­ré par les lustres, et cette lumière — cette lumière d’hô­tel, chaude, tami­sée, ras­su­rante — avait quelque chose d’ir­réel, de déca­lé, comme un sou­rire sur le visage d’un mou­rant. Les tapis afghans étaient tou­jours là. Le grand Turk­men rouge sang au mur du fond. Les Hera­ti, les Baloutches. Le comp­toir de la récep­tion avec son registre ouvert.

Et le por­trait du roi Zaher Shah.

Il était tou­jours accro­ché au-des­sus de la récep­tion — le roi sou­riant, le roi bien­veillant, le roi qui pre­nait les eaux en Tos­cane pen­dant que son cou­sin pre­nait le pou­voir à Kaboul. Per­sonne ne l’a­vait décro­ché. Pas encore. Mais Shi­rin savait que quel­qu’un vien­drait, demain, ou après-demain, ou dans une semaine, et que le por­trait serait reti­ré, rem­pla­cé par un autre — celui de Daoud, ou celui de per­sonne, un mur vide, un clou soli­taire — et que ce geste, ce petit geste de décro­cher un cadre, serait le signe le plus concret, le plus défi­ni­tif, le plus irré­ver­sible de ce qui venait de se passer.

Elle regar­da autour d’elle. L’hô­tel. Son hôtel. Le Kabul Grand Hotel, avec ses murs de béton qui vou­laient res­sem­bler à du marbre, ses lignes droites sovié­tiques adou­cies par la grâce per­sane, son bar où un Armé­nien ser­vait du whis­ky dans un pays musul­man, son lob­by où un mar­chand pach­toune avait tenu sa cour pen­dant des années avant de dis­pa­raître dans la nuit, ses jar­dins où les roses pous­saient dans la pous­sière, ses chambres où les diplo­mates fai­saient l’a­mour à des inter­prètes, ses cou­loirs où une femme de chambre haza­ra voyait pas­ser des sacs pleins de Boud­dhas volés.

Tout était là. Tout était intact. Les lustres brillaient. Les tapis absor­baient les sons. Le bas­sin dans les jar­dins reflé­tait la lune. L’hô­tel conti­nuait. L’hô­tel conti­nue­rait — comme il avait conti­nué à tra­vers les décen­nies, indif­fé­rent aux rois et aux répu­bliques, aux coups d’É­tat et aux inva­sions, fidèle à sa seule voca­tion : accueillir les voya­geurs, les espions, les amants, les mar­chands, les hip­pies, les archéo­logues, les sol­dats, tous ceux qui passent et qui croient que le lieu les attend, alors que c’est eux qui passent et que le lieu reste.

Le lieu reste. Les gens passent.

Var­tan appa­rut der­rière le bar. Il posa un verre devant elle — pas du thé cette fois. Du vin. Le rouge afghan, rude et ter­reux, celui qu’ils avaient bu, Arnaud et elle, le pre­mier soir.

— Var­tan jan. Tu ne fermes pas le bar ?

— Je ferme le bar quand il n’y a plus per­sonne. Et vous êtes encore là.

— Je suis encore là.

— Alors le bar est ouvert.

Il essuya un verre. Évi­dem­ment. Le même geste, le même mou­ve­ment cir­cu­laire, le même tis­su sur le même cris­tal. Et Shi­rin pen­sa que Var­tan, le fils de sur­vi­vants du géno­cide armé­nien, échoué à Kaboul par les hasards de l’exil, était peut-être la per­sonne la plus sage qu’elle eût jamais ren­con­trée — non pas parce qu’il savait des choses, mais parce qu’il avait com­pris la seule chose qui valait la peine d’être com­prise : que le monde s’ef­fondre et qu’on essuie les verres, que les empires tombent et qu’on sert le thé, que les rois sont détrô­nés et que le bar reste ouvert, parce que le bar, comme la poé­sie, comme la musique, comme l’a­mour, est l’un des der­niers rem­parts contre le néant.

— Var­tan jan, dit Shirin.

— Oui.

— Qu’est-ce qui va nous arriver ?

Var­tan posa le verre. Il regar­da Shi­rin. Et dans ses yeux — ces yeux d’Ar­mé­nien, ces yeux qui por­taient la mémoire d’un peuple mas­sa­cré — elle vit quelque chose qu’elle n’a­vait jamais vu : de la dou­ceur. Pas de la pitié. Pas de la com­pas­sion. De la dou­ceur — cette ten­dresse brute, non sen­ti­men­tale, qui est le der­nier degré de l’a­mour humain, l’a­mour qui ne pro­met rien, qui ne sauve rien, qui ne pro­tège de rien, mais qui est là, pré­sent, debout der­rière un comp­toir, un verre à la main.

— Je ne sais pas, Shi­rin jan. Per­sonne ne sait. Mais je sais une chose : demain matin, je serai là. Et le thé sera prêt.

*

Shi­rin but le vin. Elle posa le verre vide sur le comp­toir. Elle mon­ta dans la chambre 214. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — le même air, la même fraî­cheur, la même odeur de roses et de pous­sière, le même Kaboul, le même et un autre, déjà un autre, irré­mé­dia­ble­ment un autre.

Sur la table de nuit, le petit Boud­dha en schiste sou­riait dans la pénombre. À côté de lui, le recueil de Hafez. Elle ouvrit le livre au hasard, une der­nière fois.

*Dans le bazar de l’a­mour, per­sonne ne dis­tingue le sage du fou —

car celui qui achète et celui qui vend sont tous deux perdus.*

Elle refer­ma le livre. Elle s’al­lon­gea sur le lit, tout habillée, les yeux ouverts. Dehors, Kaboul était silen­cieux — un silence de couvre-feu, un silence impo­sé, un silence qui n’a­vait rien à voir avec la paix et tout à voir avec l’attente.

Les mon­tagnes étaient noires. Les étoiles brû­laient. Les chars dor­maient dans les rues. Et Shi­rin War­dak, inter­prète, trente ans le mois pro­chain, aux yeux verts trop clairs, fille du doc­teur Yous­sef War­dak qui croyait au pro­grès, petite-fille d’un pays qui venait de chan­ger de visage, restait.

Elle res­tait parce qu’on ne quitte pas un lieu qu’on aime au moment où il souffre. Elle res­tait parce que les mots qu’elle por­tait — les mots dari, les mots pach­to, les mots fran­çais, les mots per­sans — étaient les mots de cette terre, et que ces mots avaient besoin d’une voix, même quand il n’y avait plus rien à tra­duire, même quand le silence était la seule langue possible.

Elle res­tait parce que Var­tan res­tait. Parce que Far­za­na res­tait. Parce que Ghu­lam Sar­war res­tait. Parce que les gens qui servent, les gens qui net­toient, les gens qui tra­duisent, les gens qui essuient les verres — ces gens-là res­tent tou­jours. Ce sont les rois qui partent. Ce sont les diplo­mates qui partent. Ce sont les hip­pies et les mar­chands et les archéo­logues et les espions qui partent. Mais les gens qui tiennent les hôtels debout, les gens dont les mains connaissent le poids des pla­teaux et la forme des clés et la tem­pé­ra­ture du thé — ces gens-là, on ne les voit jamais partir.

Ils res­tent. Et le matin, le thé est prêt.

Shi­rin fer­ma les yeux. Elle ne dor­mit pas. Elle écou­ta Kaboul res­pi­rer dans la nuit — les chiens, le vent, le gron­de­ment loin­tain des moteurs — et elle atten­dit l’aube, parce que l’aube vien­drait, comme elle venait tou­jours, par-des­sus les mon­tagnes, dorée et pous­sié­reuse, dans cette lumière qui ne res­semble à aucune autre lumière au monde.

Et l’aube vint.

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V

Le tra­fic

Le minis­tère de la Culture afghan occu­pait un bâti­ment sans grâce dans le quar­tier de Shahr‑e Naw, à dix minutes à pied du Kabul Grand Hotel — un bloc de béton des années cin­quante dont la façade avait été peinte en jaune pâle, sans doute pour lui don­ner un air accueillant, et qui avait pris avec le temps et la pous­sière une teinte de vieux par­che­min. À l’in­té­rieur, des cou­loirs longs et frais, des bureaux dont les portes étaient tou­jours ouvertes, des fonc­tion­naires qui buvaient du thé en feuille­tant des dos­siers, et cette atmo­sphère par­ti­cu­lière des admi­nis­tra­tions afghanes — un mélange de len­teur orien­tale et d’ef­fi­ca­ci­té ponc­tuelle, comme si les choses se fai­saient non pas mal­gré le désordre appa­rent mais grâce à lui, selon une logique invi­sible que seuls les ini­tiés comprenaient.

Shi­rin y fut convo­quée un lun­di matin pour une mis­sion de tra­duc­tion « confi­den­tielle ». Le mot confi­den­tiel, dans le voca­bu­laire admi­nis­tra­tif afghan, pou­vait signi­fier beau­coup de choses — un entre­tien diplo­ma­tique, une négo­cia­tion com­mer­ciale, un règle­ment de comptes entre fonc­tion­naires. Elle ne posa pas de ques­tions. L’in­ter­prète ne pose pas de ques­tions. L’in­ter­prète arrive, s’as­soit, écoute, tra­duit, et s’en va. La vitre.

La réunion se tenait au deuxième étage, dans un bureau plus grand que les autres, meu­blé d’un bureau en bois mas­sif, de fau­teuils recou­verts d’un tis­su ver­dâtre, et d’une carte de l’Af­gha­nis­tan punai­sée au mur — une carte ancienne, anté­rieure aux fron­tières actuelles, sur laquelle les noms étaient écrits en per­san et en anglais, et où la zone tri­bale à la fron­tière pakis­ta­naise por­tait encore la men­tion « ter­ri­to­ries not ful­ly admi­nis­te­red ». C’é­tait le bureau du direc­teur adjoint du patri­moine, un homme nom­mé Wahid Ansa­ri, la cin­quan­taine, petit, sec, un visage de rapace et des lunettes à mon­ture dorée qui glis­saient constam­ment sur son nez.

En face de lui, l’a­che­teur. Un homme que Shi­rin n’a­vait jamais vu — euro­péen, la cin­quan­taine éga­le­ment, un cos­tume de lin beige, une barbe poivre et sel taillée avec soin, des mains soi­gnées, des mains qui n’a­vaient jamais tou­ché la terre mais qui savaient tou­cher les choses de la terre, les recon­naître, les éva­luer. Il se pré­sen­ta sous le nom de Mon­sieur Van der Berg. Hol­lan­dais. Repré­sen­tant d’un « groupe de col­lec­tion­neurs pri­vés inté­res­sés par la pré­ser­va­tion du patri­moine boud­dhique d’A­sie cen­trale ». La phrase était si lisse qu’elle glis­sait sans lais­ser de prise.

La conver­sa­tion se dérou­la en fran­çais — Van der Berg par­lait un fran­çais pré­cis, légè­re­ment accen­tué, celui des Hol­lan­dais culti­vés qui ont fait leurs études à Genève ou à Bruxelles. Ansa­ri ne par­lait pas fran­çais. Shi­rin était le pont.

Il fut d’a­bord ques­tion de géné­ra­li­tés. La richesse archéo­lo­gique de l’Af­gha­nis­tan. Les fouilles en cours à Bamiyan, à Aï-Kha­noum, à Had­da. La néces­si­té de « pro­té­ger » ce patri­moine. La « coopé­ra­tion inter­na­tio­nale ». Les « par­te­na­riats public-pri­vé ». Shi­rin tra­dui­sait, mot pour mot, phrase par phrase, et les mots avaient un goût de cendre dans sa bouche — non pas parce qu’ils étaient faux, mais parce qu’ils étaient vrais d’une façon qui n’é­tait pas celle qu’ils pré­ten­daient être. Quand Van der Berg disait « pro­té­ger », il vou­lait dire ache­ter. Quand il disait « pré­ser­ver », il vou­lait dire empor­ter. Et quand Ansa­ri répon­dait, en dari, que « cer­taines dis­po­si­tions pou­vaient être envi­sa­gées dans le cadre d’un accord bila­té­ral de coopé­ra­tion cultu­relle », il vou­lait dire que tout avait un prix, y com­pris les Bouddhas.

Puis la conver­sa­tion devint tech­nique. Van der Berg sor­tit un dos­sier de sa sacoche en cuir — des pho­to­gra­phies. Des cli­chés en noir et blanc, de qua­li­té pro­fes­sion­nelle, mon­trant des pièces archéo­lo­giques : une tête de bod­hi­satt­va en stuc, les yeux mi-clos, le sou­rire flot­tant ; un frag­ment de fresque repré­sen­tant un musi­cien céleste jouant d’un ins­tru­ment à cordes ; un pan­neau de schiste gris sculp­té en bas-relief — un Boud­dha assis, la main droite tou­chant la terre, le geste de la prise de la terre à témoin.

— Voi­ci le type de pièces qui inté­ressent mes clients, dit Van der Berg. Des pièces de pre­mière qua­li­té, d’o­ri­gine cer­ti­fiée, avec une docu­men­ta­tion pro­ve­nant des auto­ri­tés compétentes.

Shi­rin tra­dui­sit. Ansa­ri regar­da les pho­to­gra­phies, ajus­ta ses lunettes, et répon­dit en dari, d’un ton neutre :

— La légis­la­tion afghane inter­dit l’ex­por­ta­tion d’an­ti­qui­tés sans auto­ri­sa­tion spé­ciale du minis­tère. Cepen­dant, il existe des cas où des pièces en double — des frag­ments, des élé­ments secon­daires — peuvent faire l’ob­jet d’un prêt à long terme à des ins­ti­tu­tions ou à des col­lec­tion­neurs agréés, moyen­nant une contri­bu­tion aux efforts de conser­va­tion sur le ter­ri­toire national.

Shi­rin tra­dui­sit. Les mots sor­taient de sa bouche avec la pré­ci­sion méca­nique de l’ha­bi­tude, mais à l’in­té­rieur quelque chose trem­blait. « Prêt à long terme. » « Pièces en double. » « Contri­bu­tion aux efforts de conser­va­tion. » C’é­tait le voca­bu­laire du tra­fic légi­ti­mé, la gram­maire polie du pillage. Elle connais­sait ce lan­gage. Elle l’a­vait enten­du dans d’autres réunions, d’autres bureaux, d’autres contextes — par­tout où des hommes en cos­tume ache­taient des mor­ceaux de l’his­toire à des hommes en cos­tume qui avaient le pou­voir de les vendre.

Van der Berg hocha la tête. Il prit des notes dans un car­net relié de cuir. Il men­tion­na des chiffres — pas direc­te­ment, pas crû­ment, mais en évo­quant les « contri­bu­tions » que ses clients seraient dis­po­sés à ver­ser, et ces chiffres, tra­duits du fran­çais au dari par la bouche de Shi­rin, étaient consi­dé­rables. Assez consi­dé­rables pour qu’An­sa­ri cesse de faire glis­ser ses lunettes et se tienne très droit dans son fauteuil.

— Il y aura une livrai­son à exa­mi­ner, dit Ansa­ri. La semaine pro­chaine. À l’hôtel.

— Quel hôtel ? deman­da Van der Berg.

— Le Kabul Grand Hotel. Chambre de Ras­soul Khan.

Shi­rin ne bron­cha pas. La vitre res­ta propre. Mais der­rière la vitre, quelque chose se brisa.

*

Elle sor­tit du minis­tère à midi. Le soleil de Kaboul frap­pait le trot­toir avec cette vio­lence blanche des villes d’al­ti­tude, et Shi­rin mar­chait vite, trop vite, comme si la vitesse pou­vait effa­cer ce qu’elle venait d’en­tendre. Ras­soul Khan. Le Kabul Grand Hotel. Les sacs dans l’es­ca­lier de ser­vice dont Far­za­na avait par­lé. La tête en pierre qui sou­riait dans l’obs­cu­ri­té. Tout se tenait. Tout était lié — le mar­chand du lob­by, les visi­teurs noc­turnes, le fonc­tion­naire aux lunettes dorées, le Hol­lan­dais aux mains soignées.

Elle s’ar­rê­ta dans un tchaï­kha­na — une mai­son de thé, un de ces éta­blis­se­ments sombres et frais où les hommes s’ac­crou­pissent sur des toshaks et boivent du thé vert en regar­dant le temps pas­ser. Elle était la seule femme. Quelques regards se tour­nèrent vers elle — pas hos­tiles, mais sur­pris, cette sur­prise muette des hommes afghans qui n’ont pas l’ha­bi­tude de voir une femme seule dans un tchaï­kha­na, même à Kaboul, même en 1973, même dans ce Kaboul moder­niste où les femmes conduisent des voi­tures et enseignent à l’u­ni­ver­si­té. Elle com­man­da un thé et s’as­sit dans un coin.

Elle pen­sa à son père. Le doc­teur Yous­sef War­dak, qui croyait au pro­grès, qui soi­gnait les pauvres de Kaboul pour une poi­gnée d’af­gha­nis, qui disait que l’Af­gha­nis­tan avait deux tré­sors — ses enfants et ses pierres — et qu’il fal­lait pro­té­ger les deux. Son père n’au­rait pas sup­por­té cette réunion. Son père aurait dit quelque chose. Mais son père n’é­tait pas inter­prète. Son père avait le luxe de dire ce qu’il pen­sait, parce que les méde­cins ont ce pri­vi­lège — on les écoute, on les res­pecte, on leur accorde une parole. Les inter­prètes n’ont pas de parole. Les inter­prètes ont la parole des autres.

Elle but son thé. Elle regar­da les hommes accrou­pis autour d’elle — des arti­sans, des chauf­feurs, des petits com­mer­çants, des gens dont la vie était simple non par choix mais par absence de choix, et qui n’au­raient jamais enten­du par­ler de Van der Berg, ni d’An­sa­ri, ni de « prêts à long terme », ni de « contri­bu­tions aux efforts de conser­va­tion ». C’é­tait leur patri­moine qu’on ven­dait. Leurs Boud­dhas. Leurs ancêtres de pierre. Et ils ne le savaient pas.

En sor­tant du tchaï­kha­na, elle croi­sa Ras­soul Khan. C’é­tait un hasard — ou non, dans une ville comme Kaboul, où les quar­tiers sont des vil­lages et où tout le monde finit par croi­ser tout le monde. Il mar­chait dans la rue, sa sil­houette mas­sive, son tur­ban de soie, ses bagues, et à côté de lui un homme plus petit, plus mince, vêtu d’un shal­war kameez gris, qui por­tait une mal­lette en cuir. Ils ne la virent pas. Ou peut-être que Ras­soul la vit et choi­sit de ne pas la saluer, ce qui, venant de lui, était inha­bi­tuel et donc significatif.

Shi­rin les regar­da s’é­loi­gner. L’homme à la mal­lette mar­chait d’un pas rapide, ner­veux, le pas de quel­qu’un qui trans­porte quelque chose de pré­cieux ou de com­pro­met­tant. Ras­soul mar­chait len­te­ment, comme tou­jours, avec cette majes­té de pachy­derme qui était sa marque — un homme qui ne se pres­sait jamais parce que le monde venait à lui, parce que les choses qu’il ven­dait étaient éter­nelles et que l’é­ter­ni­té ne connaît pas l’urgence.

Elle ren­tra à l’hô­tel. Dans le lob­by, la table de Ras­soul était vide. Les deux fau­teuils étaient là, les cous­sins, le cen­drier en cuivre, mais pas de Ras­soul. Et à la table voi­sine, Carol Ann Whit­field, seule, sa carte dépliée, un verre de jus de gre­nade à la main, qui regar­dait l’en­trée avec l’im­pa­tience de quel­qu’un qui attend quel­qu’un qui n’ar­rive pas.

Shi­rin pas­sa sans s’ar­rê­ter. Dans l’as­cen­seur, elle pen­sa : je sais trop de choses. Et immé­dia­te­ment après : je ne sais rien. C’est le para­doxe de l’in­ter­prète. On entend tout et on ne com­prend rien, ou on com­prend tout et on ne peut rien dire. La vitre est propre. La vitre est trans­pa­rente. La vitre ne brise rien.

Sauf quand la vitre elle-même se brise.

VI

Chi­cken Street

Arnaud vou­lait voir Chi­cken Street. Tous les étran­gers vou­laient voir Chi­cken Street — c’é­tait le pas­sage obli­gé, la pro­me­nade ini­tia­tique, l’en­droit de Kaboul où l’O­rient et l’Oc­ci­dent se ren­con­traient dans un bazar de man­teaux en peau retour­née, de bijoux en argent, de lapis-lazu­li taillé en pen­den­tifs, de tapis qu’on dérou­lait sous vos pieds comme des pro­messes, et de haschich qu’on ne mon­trait pas mais dont l’o­deur flot­tait entre les étals comme une ponc­tua­tion invi­sible. Shi­rin avait dit oui, parce qu’on dit tou­jours oui à un amant qui veut décou­vrir votre ville, et parce que mar­cher à côté d’Ar­naud dans les rues de Kaboul lui don­nait un plai­sir qu’elle n’a­vait pas éprou­vé depuis long­temps — le plai­sir simple de ne pas mar­cher seule.

C’é­tait un same­di après-midi. Le soleil tapait sur Shar‑e Naw avec une fran­chise de prin­temps, et les rues étaient pleines de cette foule kabou­lie que Shi­rin aimait et qui la décon­cer­tait — des fonc­tion­naires en cos­tume-cra­vate côtoyant des pay­sans en tur­ban, des femmes en jupe et lunettes de soleil croi­sant des femmes en tcha­dri bleu, des enfants qui jouaient au foot­ball avec un bal­lon dégon­flé, des mar­chands ambu­lants qui ven­daient des fruits secs sur des cha­riots en bois, des sol­dats qui flâ­naient, des mol­lahs qui mar­chaient vite, des hip­pies occi­den­taux qui mar­chaient len­te­ment, tout ce monde mêlé dans une cir­cu­la­tion pié­tonne qui obéis­sait à des règles invi­sibles et qui, vue de loin, res­sem­blait au chaos mais qui, vue de l’in­té­rieur, avait la logique secrète d’un fleuve.

Chi­cken Street com­men­çait par un virage — une rue en pente douce, bor­dée de bou­tiques basses dont les devan­tures débor­daient sur le trot­toir. Arnaud s’ar­rê­tait toutes les dix secondes. Devant un mar­chand de man­teaux en peau de mou­ton retour­née, bro­dés de fils mul­ti­co­lores — les fameux pos­teens — qu’il tou­cha avec la curio­si­té gour­mande d’un enfant dans un maga­sin de jouets. Devant un étal de bijoux en argent et en lapis-lazu­li, où un vieil arti­san polis­sait une pierre avec la patience d’un moine. Devant une vitrine de cuivres mar­te­lés — samo­vars, pla­teaux, théières — qui brillaient dans l’ombre comme un tré­sor de conte.

— C’est magni­fique, dit-il.

— C’est une bou­tique pour tou­ristes, dit Shirin.

— Vous êtes dure.

— Je suis d’ici.

Il lui jeta un regard — un regard amu­sé, un peu bles­sé, le regard de l’homme qui com­prend qu’il vient d’être remis à sa place et qui ne sait pas encore si cela l’ex­cite ou le vexe. Shi­rin ne s’ex­cu­sa pas. Elle n’a­vait pas dit ça pour être cruelle. Elle l’a­vait dit parce que c’é­tait vrai — Chi­cken Street n’é­tait pas Kaboul, Chi­cken Street était l’i­dée que les étran­gers se fai­saient de Kaboul, une vitrine, un décor, un spec­tacle de soi pour les autres, et la vraie ville était ailleurs, dans les ruelles de Murad Kha­ni, dans les cours inté­rieures de Karte‑e Seh, dans les cime­tières de Karte‑e Sakhi où les cerfs-volants pas­saient au-des­sus des tombes.

Mais elle ne pou­vait pas mon­trer cette ville-là à Arnaud. Pas encore. Peut-être jamais. Parce que cette ville-là était en dari, en pach­to, en haza­ra­gi, dans des langues qu’il ne com­pre­nait pas et qu’elle ne pou­vait pas tra­duire sans les trahir.

Ils mar­chèrent. Arnaud ache­ta un pos­teeen — un man­teau de mou­ton retour­né, blanc et mar­ron, bro­dé de motifs rouges et verts — qui lui allait comme une armure de che­va­lier errant et qui le fit rire devant le miroir du mar­chand. Shi­rin le regar­da rire et pen­sa qu’il était beau dans ce rire, beau d’une beau­té fran­çaise, angu­leuse, un peu sèche, une beau­té qui avait besoin du rire pour s’a­dou­cir. Elle ne le lui dit pas.

*

C’est dans une bou­tique d’an­ti­qui­tés, au bout de Chi­cken Street, qu’ils le virent. La bou­tique s’ap­pe­lait « Afghan Trea­sures » — un nom d’une iro­nie dont le pro­prié­taire n’a­vait pro­ba­ble­ment pas conscience — et elle était tenue par un homme nom­mé Habib, un Tad­jik fluet à la mous­tache fine qui par­lait cinq langues et ven­dait de tout : des tapis, des bijoux, des minia­tures, des manus­crits anciens, et des pièces archéo­lo­giques dont l’o­ri­gine était aus­si floue que leur authenticité.

Arnaud entra parce que la vitrine l’in­tri­guait — il y avait, posée sur un tis­su de velours noir, une petite sculp­ture en schiste gris, un Boud­dha assis, pas plus de trente cen­ti­mètres de haut, d’un style que Shi­rin recon­nut immé­dia­te­ment : l’art du Gand­ha­ra, ce mélange impro­bable de boud­dhisme et d’hel­lé­nisme qui avait fleu­ri dans le nord de l’Af­gha­nis­tan et du Pakis­tan aux pre­miers siècles de notre ère — des Boud­dhas aux traits grecs, dra­pés dans des toges romaines, un art hybride, un art d’entre-deux, un art d’in­ter­prète, pen­sa-t-elle avec un sou­rire amer.

Habib les accueillit avec cette hos­pi­ta­li­té empres­sée des mar­chands afghans — thé vert, bis­cuits, com­pli­ments, tout le rituel de la séduc­tion com­mer­ciale. Il mon­tra ses pièces à Arnaud, les sor­tant une par une de vitrines pous­sié­reuses et d’ar­moires fer­mées à clé, les posant sur le comp­toir avec une révé­rence de prêtre mani­pu­lant des reliques. Et il racon­ta leur his­toire — chaque pièce avait une his­toire, bien sûr, une pro­ve­nance, un pedi­gree, une légende — et ces his­toires étaient si bien racon­tées qu’elles com­pen­saient l’ab­sence de documentation.

— Celle-ci vient de Had­da, dit-il en mon­trant un frag­ment de fresque — un visage de bod­hi­satt­va aux yeux clos. Un pay­san l’a trou­vée dans son champ. Il l’a ven­due à mon cou­sin. Mon cou­sin me l’a ven­due. C’est comme ça que les choses circulent.

Shi­rin ne tra­dui­sit pas cette der­nière phrase à Arnaud. C’é­tait un geste ins­tinc­tif, un acte de cen­sure invo­lon­taire — ou peut-être volon­taire, elle ne savait plus. « C’est comme ça que les choses cir­culent » — c’é­tait la for­mule magique, le sésame, le mot de passe du tra­fic d’an­ti­qui­tés afghan. Les pay­sans trou­vaient, les inter­mé­diaires ache­taient, les mar­chands ven­daient, les col­lec­tion­neurs col­lec­tion­naient, et à chaque étape le prix mon­tait et la conscience bais­sait, et per­sonne n’é­tait cou­pable parce que tout le monde participait.

Arnaud ne vit rien de tout cela. Il regar­dait les pièces avec l’œil du culti­vé, pas du connais­seur — il voyait la beau­té, pas le sys­tème. Il deman­da le prix du petit Boud­dha en schiste. Habib nom­ma un chiffre. Arnaud mar­chan­da — mol­le­ment, par poli­tesse, sans convic­tion. Shi­rin inter­vint en dari :

— Habib jan. Ce Boud­dha. D’où vient-il vraiment ?

Habib la regar­da. Un regard rapide, éva­lua­teur, celui du mar­chand qui jauge le client et com­prend que ce client-ci n’est pas un client.

— Bamiyan, dit-il. Mais pas du site prin­ci­pal. Des grottes secon­daires. C’est légal.

— Légal comment ?

— Légal comme tout ce qui se vend à Chi­cken Street, Shi­rin jan. Avec un cer­ti­fi­cat du minis­tère. Vous vou­lez voir le certificat ?

Elle ne vou­lait pas voir le cer­ti­fi­cat. Elle savait ce que valaient les cer­ti­fi­cats du minis­tère — le papier sur lequel ils étaient impri­més, guère plus. Des tam­pons, des signa­tures, des numé­ros de réfé­rence qui ne réfé­ren­çaient rien, tout un appa­reil bureau­cra­tique de légi­ti­ma­tion qui trans­for­mait le vol en com­merce et le pillage en coopé­ra­tion culturelle.

Arnaud ache­ta le Boud­dha. Pas cher — cin­quante dol­lars, une somme ridi­cule pour un objet qui en valait mille sur le mar­ché euro­péen et qui n’a­vait pas de prix pour ceux qui croyaient qu’une sta­tue est plus qu’une sta­tue, qu’une pierre sculp­tée au troi­sième siècle porte en elle quelque chose d’ir­rem­pla­çable, une mémoire, un geste, la trace d’une main humaine qui a mode­lé la terre pour y mettre un dieu.

Dehors, dans la lumière de l’a­près-midi, Arnaud tenait son Boud­dha enve­lop­pé dans du papier jour­nal et son pos­teeen plié sous le bras, et il avait l’air d’un homme heu­reux. Shi­rin le regar­da et ne dit rien. Elle ne pou­vait pas lui expli­quer. Pas encore. Pas sans tra­hir ce qu’elle avait enten­du au minis­tère, ce qu’elle avait vu dans le lob­by de l’hô­tel, ce que Far­za­na lui avait mur­mu­ré dans le cou­loir du deuxième étage. L’in­ter­prète garde les secrets. Tous les secrets. Même ceux qui la brûlent.

*

C’est au coin de Chi­cken Street et de Flo­wer Street qu’ils croi­sèrent Bruce Chatwin.

Il ne se pré­sen­ta pas sous ce nom — pas tout de suite. Il était debout devant un mar­chand de tapis, un homme grand et ner­veux, la tren­taine, des che­veux châ­tains en désordre, un visage mince aux yeux extra­or­di­nai­re­ment bleus, vêtu d’une che­mise blanche ouverte au col et d’un pan­ta­lon de toile qui avait connu des jours meilleurs. Il tenait un car­net dans une main et un crayon dans l’autre, et il négo­ciait un kilim avec une inten­si­té qui confi­nait à la manie.

— Ce kilim est un Mush­wa­ni, disait-il en anglais au mar­chand. Pas un Baloutche. La bor­dure est dif­fé­rente. Les losanges sont asy­mé­triques. Et cette cou­leur — ce rouge — c’est de la garance, pas de l’a­ni­line. Vous le savez et je le sais.

Le mar­chand, un Pach­toune imper­tur­bable, regar­dait cet Anglais ner­veux avec la patience sou­riante de quel­qu’un qui a vu défi­ler des dizaines d’Oc­ci­den­taux per­sua­dés de connaître les tapis mieux que ceux qui les tissent.

Arnaud s’ar­rê­ta pour écou­ter. L’An­glais remar­qua leur pré­sence et se tour­na vers eux avec la rapi­di­té d’un oiseau.

— Vous êtes fran­çais, dit-il. Je recon­nais les chaus­sures. Les Fran­çais ont des chaus­sures impos­sibles. Bruce Chat­win. Jour­na­liste. Écri­vain. Enfin, pas encore écri­vain. Bientôt.

Il ser­ra la main d’Ar­naud, puis celle de Shi­rin, et ses yeux bleus s’at­tar­dèrent une seconde sur ses yeux verts.

— Vous êtes afghane, dit-il. Et vous par­lez fran­çais. Quelle chance extra­or­di­naire. Pou­vez-vous dire à cet homme que je sais que son kilim est un Mush­wa­ni et que je refuse de payer le prix d’un Baloutche ?

Shi­rin tra­dui­sit. Le mar­chand répon­dit, en dari, que ce mon­sieur anglais pou­vait bien l’ap­pe­ler Mush­wa­ni, Baloutche ou tapis volant, le prix ne chan­ge­rait pas. Shi­rin tra­dui­sit. Chat­win rit — un rire bref, ner­veux, le rire de quel­qu’un dont le cer­veau tourne trop vite pour le corps.

— J’a­dore ce pays, dit-il. C’est le der­nier endroit au monde où un mar­chand vous dit non avec le sourire.

Il ache­ta le kilim. Au prix du mar­chand. Et pen­dant les vingt minutes qui sui­virent, debout au milieu de Chi­cken Street, il par­la sans s’ar­rê­ter — de nomades, de tapis, de routes com­mer­ciales, de la théo­rie selon laquelle le noma­disme était la condi­tion natu­relle de l’homme et la séden­ta­ri­té une aber­ra­tion, de Bamiyan qu’il avait visi­té la semaine pré­cé­dente et où il avait dor­mi dans une grotte au pied des Boud­dhas, de l’Af­gha­nis­tan qui était selon lui « le der­nier pays libre du monde, ce qui signi­fie qu’il sera le pro­chain à tomber ».

Puis il dis­pa­rut. Comme ça — d’un coup, au milieu d’une phrase, comme s’il avait aper­çu quelque chose d’ir­ré­sis­tible au bout de la rue. Il lais­sa der­rière lui une impres­sion de vitesse, d’in­tel­li­gence tran­chante, et cette phrase qui res­ta dans l’o­reille de Shi­rin comme un éclat de verre : le der­nier pays libre du monde, ce qui signi­fie qu’il sera le pro­chain à tomber.

*

Le soir, au bar du Kabul Grand Hotel, Shi­rin but un verre de vin dans une théière et regar­da Arnaud débal­ler son Boud­dha sur le comp­toir. Var­tan l’exa­mi­na avec l’œil du connais­seur — les Armé­niens connaissent l’art comme les marins connaissent la mer, par ins­tinct et par héritage.

— Gand­ha­ra, dit Var­tan. Peut-être troi­sième siècle. Peut-être une copie. Impos­sible à savoir sans analyse.

— C’est beau, en tout cas, dit Arnaud.

— La beau­té ne prouve rien, dit Var­tan. Les faus­saires aus­si sont artistes.

Il dit cela sans malice, en ran­geant le Boud­dha der­rière le comp­toir pour qu’Ar­naud ne l’ou­blie pas en remon­tant, et Shi­rin pen­sa que Var­tan avait dit en une phrase ce qu’elle n’o­sait pas dire en mille — que la beau­té ne prouve rien, que l’au­then­ti­ci­té est un luxe, que dans ce pays où tout le monde joue un rôle — le mar­chand joue le mar­chand, le diplo­mate joue le diplo­mate, l’in­ter­prète joue l’in­ter­prète — la seule hon­nê­te­té pos­sible est de recon­naître qu’on joue.

Au fond du bar, Simon Lefèvre dor­mait dans un fau­teuil, la bouche ouverte, un livre de Her­mann Hesse posé sur le ventre. Dehors, la nuit de Kaboul enve­lop­pait les mon­tagnes. Et quelque part dans l’hô­tel, dans une chambre dont Shi­rin ne vou­lait pas connaître le numé­ro, Ras­soul Khan rece­vait peut-être des visi­teurs, des hommes avec des sacs, des sacs avec des têtes qui sou­riaient dans l’obscurité.

VII

La dis­pa­ri­tion

Le mar­di 8 mai 1973, à sept heures du matin, la table de Ras­soul Khan était vide.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois que Ras­soul arri­vait tard — il lui arri­vait de ne des­cendre dans le lob­by qu’à neuf ou dix heures, selon l’hu­meur, les affaires, les ren­dez-vous. Mais il y avait quelque chose de dif­fé­rent ce matin-là. Quelque chose dans la qua­li­té de l’ab­sence. La table était là — les deux fau­teuils, le cen­drier en cuivre, le petit gué­ri­don où il posait son thé — mais elle avait l’air d’un décor après la pièce, d’un pla­teau après le tour­nage, un espace qui avait conte­nu une pré­sence et qui n’en conte­nait plus, et cette absence avait une den­si­té, un poids, que Shi­rin sen­tit dès qu’elle tra­ver­sa le lobby.

Var­tan le remar­qua aus­si. Il n’en dit rien — Var­tan ne disait jamais rien qui pût être inter­pré­té comme une inquié­tude — mais ses mains, en essuyant le comp­toir, se dépla­çaient plus len­te­ment que d’ha­bi­tude, et ses yeux reve­naient sans cesse vers la table vide, comme atti­rés par un aimant.

— Ras­soul n’est pas des­cen­du ? deman­da Shirin.

— Non.

— C’est inhabituel.

— Oui.

Deux mots. Deux faits. Var­tan ne spé­cu­lait pas. La spé­cu­la­tion était un luxe de ceux qui n’a­vaient pas vécu ce que Var­tan avait vécu — ou plu­tôt ce que sa famille avait vécu, et dont il por­tait la mémoire comme une cica­trice invi­sible. Quand on est le fils de sur­vi­vants d’un géno­cide, on apprend très tôt que les dis­pa­ri­tions ne sont jamais ano­dines, mais on apprend aus­si qu’il est dan­ge­reux de le dire à voix haute.

À neuf heures, Ras­soul n’é­tait tou­jours pas là. Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Elle frap­pa à la porte de la chambre 209 — la chambre de Ras­soul, celle qu’il occu­pait depuis des années, à l’angle du cou­loir, avec une vue sur les jar­dins et un accès direct à l’es­ca­lier de ser­vice. Pas de réponse. Elle frap­pa encore. Le silence avait la tex­ture du coton — épais, étouf­fant, impénétrable.

Elle redes­cen­dit et trou­va Ghu­lam Sar­war à la récep­tion. Le concierge de nuit finis­sait son ser­vice — il avait les yeux rouges du manque de som­meil et cette mous­tache fron­cée qui était chez lui le signe de la réflexion.

— Ghu­lam Sar­war jan. Ras­soul Khan n’est pas ren­tré cette nuit ?

Le concierge la regar­da. Lon­gue­ment. Puis il dit, d’une voix basse :

— Il est sor­ti hier soir à vingt-deux heures. Avec un homme que je n’ai pas recon­nu. Un homme en shal­war kameez gris. Il m’a dit qu’il ren­tre­rait tard. Il n’est pas rentré.

— Et ses affaires ?

— Elles sont dans sa chambre. J’ai véri­fié ce matin. La porte était fer­mée à clé. J’ai ouvert avec le passe. Ses bagues sont sur la table de nuit. Son tur­ban de rechange est dans l’ar­moire. Son cha­pe­let d’ambre est sur l’o­reiller. Tout est là.

— Sauf lui.

— Sauf lui.

Ghu­lam Sar­war pro­non­ça ces deux mots avec une gra­vi­té qui n’a­vait rien de théâ­tral — c’é­tait la gra­vi­té d’un homme qui avait pas­sé trente ans dans un hôtel et qui savait que les gens qui laissent leurs bagues sur la table de nuit ont l’in­ten­tion de reve­nir, et que s’ils ne reviennent pas, c’est qu’on les en a empêchés.

— Il faut pré­ve­nir quel­qu’un, dit Shirin.

— Qui ?

C’é­tait la bonne ques­tion. La police ? La police de Kaboul, en 1973, était un orga­nisme aus­si opaque que les mon­tagnes qui entou­raient la ville — effi­cace par endroits, cor­rom­pue par d’autres, sou­mise à des hié­rar­chies qui ne figu­raient sur aucun orga­ni­gramme. Pré­ve­nir la police, c’é­tait ouvrir une boîte dont on ne connais­sait pas le conte­nu, et peut-être — pro­ba­ble­ment — impli­quer des gens qui ne vou­laient pas être impliqués.

— Atten­dons, dit Ghu­lam Sar­war. Les mar­chands voyagent. C’est leur métier.

Il dit cela sans convic­tion, comme on récite une for­mule dont on sait qu’elle ne tient pas, une phrase des­ti­née non pas à ras­su­rer mais à repous­ser l’an­goisse d’une heure, de deux heures, le temps que la réa­li­té s’im­pose par sa propre pesanteur.

*

À midi, la nou­velle avait cir­cu­lé dans l’hô­tel — pas offi­ciel­le­ment, pas par une annonce, mais par ce réseau invi­sible de mur­mures, de regards, de silences qui est le véri­table sys­tème de com­mu­ni­ca­tion de tout éta­blis­se­ment hôte­lier. Le per­son­nel savait. Les rési­dents per­ma­nents savaient. Les habi­tués du bar savaient. Ras­soul Khan avait disparu.

Les réac­tions furent variées. Le couple de diplo­mates alle­mands ne remar­qua rien. Les ingé­nieurs sovié­tiques haus­sèrent les épaules — ils avaient l’ha­bi­tude des dis­pa­ri­tions. Les jour­na­listes amé­ri­cains posèrent des ques­tions aux­quelles per­sonne ne répon­dit. Simon Lefèvre, le hip­pie, fut le pre­mier à en par­ler à Shirin.

Il l’a­bor­da dans les jar­dins, où elle était assise sur son banc habi­tuel, le Hafez ouvert sur les genoux.

— Shi­rin, dit-il avec cette fami­lia­ri­té des Fran­çais de vingt-deux ans qui tutoient le monde entier. Le gros mar­chand du lob­by. Il paraît qu’il a disparu.

— Qui dit ça ?

— Tout le monde. Le bar­man a l’air bizarre. Le concierge a l’air bizarre. Même les ser­veurs ont l’air bizarre.

— Les ser­veurs ont tou­jours l’air bizarre, Simon.

— Oui mais là c’est un air bizarre dif­fé­rent. Un air bizarre inquiet.

Il s’as­sit à côté d’elle sans y être invi­té, comme tou­jours, et se mit à par­ler de ce qu’il avait vu — ou cru voir — la nuit pré­cé­dente. Il dor­mait mal, dit-il. Le haschich afghan lui don­nait des insom­nies para­doxales — il s’en­dor­mait à minuit et se réveillait à trois heures du matin avec une luci­di­té insup­por­table, une clar­té men­tale qu’il n’a­vait jamais le reste de la jour­née. Et cette nuit, à trois heures, il était des­cen­du au rez-de-chaus­sée pour fumer une ciga­rette dans les jardins.

— J’ai enten­du une voi­ture, dit-il. Pas dans la rue — der­rière l’hô­tel. Il y a une ruelle, tu sais, qui donne sur l’ar­rière du bâti­ment. Une voi­ture a démar­ré très vite. Avec les phares éteints. J’ai trou­vé ça bizarre. Qui démarre à trois heures du matin avec les phares éteints ?

— Tu étais défon­cé, Simon.

— J’é­tais défon­cé, oui. Mais pas sourd.

Shi­rin le regar­da. Ce gar­çon per­du, avec ses che­veux trop longs et ses yeux vitreux, avait peut-être enten­du quelque chose de vrai. Dans le bruit de fond de son brouillard chi­mique, un signal réel s’é­tait peut-être glis­sé — une voi­ture, des phares éteints, trois heures du matin. L’heure à laquelle les choses qu’on ne veut pas que le monde voie se font dans l’ombre.

— Simon. Est-ce que tu as vu autre chose ?

— Non. Enfin si. Peut-être. En remon­tant, j’ai vu quel­qu’un dans le cou­loir du deuxième étage. Un homme. Pas un client — il n’a­vait pas l’air d’un client. Il mar­chait vite. Il est des­cen­du par l’es­ca­lier de service.

— Tu l’as reconnu ?

— Non. Il fai­sait sombre. Mais il por­tait un shal­war kameez gris. Je m’en sou­viens parce que le gris, c’est la cou­leur la plus triste, et à trois heures du matin la tris­tesse est la seule cou­leur qui fait sens.

Il dit cela avec une gra­vi­té phi­lo­so­phique qui aurait pu être ridi­cule si elle n’a­vait pas été sin­cère, et Shi­rin pen­sa que Simon Lefèvre, mal­gré le haschich, mal­gré Hesse, mal­gré la route de Kat­man­dou, était peut-être le témoin le plus fiable de cette nuit-là — pré­ci­sé­ment parce que per­sonne ne fai­sait atten­tion à lui, pré­ci­sé­ment parce qu’un hip­pie défon­cé dans un cou­loir d’hô­tel à trois heures du matin est aus­si invi­sible qu’une femme de chambre haza­ra avec un seau.

*

L’a­près-midi, le colo­nel Naze­ri vint au bar. Il ne venait jamais l’a­près-midi. C’é­tait un homme du soir, un homme des lumières tami­sées et des verres de whis­ky, et sa pré­sence à cette heure — qua­torze heures, le soleil au zénith, le bar presque vide — avait quelque chose d’in­con­gru qui res­sem­blait à un message.

Shi­rin était au comp­toir, un thé devant elle. Naze­ri s’as­sit à côté d’elle. Var­tan ser­vit le whis­ky sans qu’on le lui demande.

— Shi­rin jan, dit Naze­ri. Vous avez l’air préoccupée.

— Je tra­vaille beau­coup. La conférence.

— Bien sûr. La confé­rence. Les Fran­çais sont très exi­geants en matière de traduction.

Il but une gor­gée. Puis, d’un ton qu’il vou­lait léger :

— Le vieux Ras­soul a pris des vacances, paraît-il.

— Vous êtes au courant.

— Je suis tou­jours au cou­rant. C’est un défaut professionnel.

Il tour­na son verre entre ses doigts. Le whis­ky avait la cou­leur de l’ambre, la même cou­leur que le cha­pe­let de Ras­soul, et Shi­rin se deman­da si Naze­ri avait choi­si cette com­pa­rai­son ou si c’é­tait un hasard.

— Ras­soul est un homme com­pli­qué, dit le colo­nel. Un homme qui a beau­coup d’a­mis et beau­coup de clients. Et par­fois, les amis et les clients ne sont pas les mêmes per­sonnes, et il arrive que les uns se fâchent avec les autres. Vous comprenez ?

— Je com­prends les mots, colo­nel. Je suis interprète.

— Vous com­pre­nez plus que les mots, Shi­rin jan. C’est ce qui fait de vous une inter­prète excep­tion­nelle. Et c’est aus­si ce qui pour­rait vous cau­ser des ennuis.

Il dit cela en la regar­dant droit dans les yeux, et Shi­rin sou­tint son regard — ces yeux sombres et brillants qui conte­naient à la fois la séduc­tion et la menace, comme un cou­teau dans un four­reau de velours.

— Ras­soul ven­dait des pierres, dit Naze­ri. Du lapis-lazu­li. Des tapis. Et de temps en temps, d’autres choses. Des choses plus anciennes, plus pré­cieuses, plus… déli­cates. Tout le monde le savait. Tout le monde fer­mait les yeux. Parce que Ras­soul connais­sait les règles. Il payait les gens qu’il fal­lait payer. Il ne par­lait pas aux gens à qui il ne fal­lait pas par­ler. Il était un rouage. Un rouage utile.

— Et un rouage qui disparaît ?

— Un rouage qui dis­pa­raît, c’est un rouage qui a ces­sé d’être utile. Ou qui est deve­nu dan­ge­reux. L’un ou l’autre.

Le colo­nel finit son whis­ky. Il posa le verre sur le comp­toir avec un geste pré­cis, mili­taire, le geste d’un homme qui range ses affaires.

— Shi­rin jan. Vous êtes une femme intel­li­gente. Je le dis sin­cè­re­ment. Et je vous donne un conseil sin­cère, que vous pou­vez prendre ou lais­ser : ne cher­chez pas Ras­soul. Les mar­chands voyagent. C’est leur métier. Et les inter­prètes tra­duisent. C’est le leur.

Il se leva. Il bou­ton­na sa veste. Et avant de par­tir, il ajou­ta, presque par-des­sus l’é­paule, comme on ajoute une pen­sée négligeable :

— Don­nez mes ami­tiés à Mon­sieur Les­sard. Nous avons des amis com­muns à Paris. Des gens de Saint-Cyr. Des gens qui com­prennent la valeur de la discrétion.

Il sor­tit. Le bar retrou­va son silence. Var­tan essuya le verre du colo­nel et le ran­gea sans un mot. Et Shi­rin res­ta assise, les mains autour de sa tasse de thé, et pen­sa : il sait pour Arnaud. Il sait pour le tra­fic. Il sait pour tout. Et il me dit de me taire.

La ques­tion était : pour­quoi pre­nait-il la peine de le dire ? On ne met pas en garde les gens qu’on ne craint pas. On ne menace pas les gens qui ne savent rien.

Ce qui signi­fiait que le colo­nel Naze­ri pen­sait que Shi­rin War­dak savait quelque chose. Et que ce quelque chose valait un avertissement.

*

Le soir, Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Le cou­loir était silen­cieux. Elle s’ar­rê­ta devant la chambre 209. La porte était fer­mée. Elle posa sa main sur la poi­gnée — un geste ins­tinc­tif, presque invo­lon­taire — et la poi­gnée tourna.

La chambre de Ras­soul Khan sen­tait le musc, le tabac, et quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — l’o­deur des tapis, cette odeur de laine et de pous­sière qui est l’o­deur même de l’Af­gha­nis­tan, l’o­deur des cara­vanes et des cols de mon­tagne, des yourtes et des bazars, une odeur qui contient des siècles de pas­sage et qui ne s’ef­face jamais vrai­ment, même dans une chambre d’hô­tel avec des draps propres et des rideaux de coton.

La chambre était en ordre. Le lit était fait — Far­za­na l’a­vait fait, par habi­tude, par devoir, ou peut-être par une forme de res­pect pour l’ab­sent. Sur la table de nuit, les bagues. Six bagues, dont quatre en lapis-lazu­li, posées en cercle comme des pla­nètes autour d’un soleil invi­sible. Le tur­ban de soie grise était plié dans l’ar­moire. Le cha­pe­let d’ambre était sur l’o­reiller. Un exem­plaire du Coran était posé sur le bureau, ouvert à une page que Shi­rin ne lut pas.

Elle regar­da. Elle ne tou­cha à rien. Elle cher­chait quelque chose sans savoir quoi — un indice, une trace, un mot lais­sé par un homme qui savait peut-être qu’il ne revien­drait pas. Mais il n’y avait rien. Ras­soul Khan avait quit­té sa chambre comme on quitte une chambre d’hô­tel pour aller dîner — en lais­sant tout der­rière soi, parce qu’on a l’in­ten­tion de revenir.

Sauf qu’il n’é­tait pas revenu.

Et ses bagues étaient là. Six bagues. Quatre en lapis-lazu­li. Ce bleu pro­fond, presque obs­cène, qui est la cou­leur de l’Afghanistan.

Shi­rin refer­ma la porte et redes­cen­dit. Dans le lob­by, la table de Ras­soul était tou­jours vide. Quel­qu’un y avait posé un vase de fleurs — des roses, des roses de Kaboul, d’un rouge si pro­fond qu’il était presque noir. Shi­rin ne sut pas qui avait posé le vase. Peut-être Var­tan. Peut-être Ghu­lam Sar­war. Peut-être per­sonne — peut-être que les roses étaient appa­rues toutes seules, comme appa­raissent les choses dans les his­toires afghanes, par la grâce d’un monde où le visible et l’in­vi­sible ne sont pas sépa­rés par une fron­tière mais par un voile, un voile mince, un voile que le vent sou­lève parfois.

VIII

Bamiyan

Le convoi par­tit à l’aube. Trois véhi­cules — un Land Rover de l’am­bas­sade de France, une jeep du minis­tère de la Culture, et un camion bâché qui trans­por­tait du maté­riel de fouille et des caisses de pro­vi­sions — s’en­ga­gèrent sur la route de Bamiyan à cinq heures du matin, quand Kaboul dort encore et que les mon­tagnes, à l’est, com­mencent à rou­gir comme du métal chauffé.

Shi­rin était dans le Land Rover, assise à l’ar­rière, entre Arnaud et un archéo­logue de la DAFA — la Délé­ga­tion Archéo­lo­gique Fran­çaise en Afgha­nis­tan — un homme nom­mé Pierre Les­cot, la soixan­taine, barbe blanche, mains cal­leuses, qui fouillait les sites afghans depuis trente ans et qui par­lait du pays avec l’au­to­ri­té bien­veillante d’un homme qui a consa­cré sa vie à une terre qui n’est pas la sienne. À l’a­vant, le chauf­feur — un Haza­ra silen­cieux, comme tous les chauf­feurs haza­ras — condui­sait avec cette pru­dence fata­liste des hommes qui connaissent les routes afghanes et qui savent que chaque virage est une prière.

La route de Bamiyan est une épreuve. Deux cent trente kilo­mètres de lacets, de cols, de ravins, de pas­sages où la piste se réduit à une cor­niche au-des­sus du vide, et où deux véhi­cules ne peuvent pas se croi­ser sans que l’un des deux ne recule jus­qu’au pro­chain élar­gis­se­ment. Le Salang Pass — le tun­nel per­cé par les Sovié­tiques sous le col de Salang, à 3 400 mètres d’al­ti­tude — avait amé­lio­ré la route du nord, mais Bamiyan était à l’ouest, par un che­min plus ancien, plus sau­vage, qui pas­sait par les gorges de Ghor­band et les cols de l’Hin­dou Kouch.

Shi­rin regar­dait par la fenêtre. Le pay­sage défi­lait — d’a­bord la plaine de Kaboul, avec ses ver­gers et ses champs de blé vert, puis les pre­mières mon­tagnes, les vil­lages en pisé accro­chés aux flancs comme des nids de guêpes, les rivières grises de fonte gla­ciaire, les ber­gers avec leurs trou­peaux de mou­tons et de chèvres, les enfants qui cou­raient le long de la piste en agi­tant les bras. Puis le désert de pierre. Les gorges. Le vide.

À mesure que la route mon­tait, l’air chan­geait. Il deve­nait plus fin, plus cou­pant, char­gé de cette odeur miné­rale qui est l’o­deur des hauts pla­teaux — une odeur de roche, de vent, de rien. Shi­rin sen­tait sa res­pi­ra­tion se rac­cour­cir, son cœur battre un peu plus vite, cette ivresse légère de l’al­ti­tude qui donne aux choses une net­te­té exces­sive, comme si le monde avait été pas­sé au couteau.

Arnaud, à côté d’elle, dor­mait. Il dor­mait comme dorment les Fran­çais en voi­ture — la tête contre la vitre, la bouche légè­re­ment ouverte, aban­don­né. En dor­mant, il per­dait cette élé­gance vigi­lante qui était la sienne éveillé, et Shi­rin le trou­vait plus beau ain­si, plus vul­né­rable, plus vrai. Elle résis­ta à l’en­vie de tou­cher ses cheveux.

Pierre Les­cot, lui, ne dor­mait pas. Il regar­dait les mon­tagnes avec l’at­ten­tion concen­trée de l’ar­chéo­logue qui lit dans la pierre.

— Vous savez, dit-il à Shi­rin, la pre­mière fois que je suis venu en Afgha­nis­tan, c’é­tait en 1938. J’a­vais vingt-trois ans. La DAFA exis­tait depuis 1922, et Fou­cher — le grand Alfred Fou­cher — avait déjà iden­ti­fié les prin­ci­paux sites du Gand­ha­ra. J’ai pas­sé trente-cinq ans dans ce pays. Plus long­temps que dans aucun autre, y com­pris la France. Par­fois je me demande si je suis encore français.

— Vous l’êtes, dit Shi­rin. Les Fran­çais qui doutent d’être fran­çais sont les plus fran­çais de tous.

Les­cot sou­rit. Puis il devint grave.

— Shi­rin jan. Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais peut-être pas dire. Les sites de Bamiyan sont en dan­ger. Pas à cause du temps. Pas à cause des ber­gers. À cause des hommes. Il y a un tra­fic. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Shi­rin ne répon­dit pas. Le Land Rover pre­nait un virage en épingle, et le chauf­feur haza­ra négo­cia la courbe avec une séré­ni­té qui confi­nait au mysticisme.

— Des frag­ments de fresques, conti­nua Les­cot. Des têtes de sta­tues. Des pan­neaux sculp­tés. Ils dis­pa­raissent. Pas d’un coup — len­te­ment, pièce par pièce, comme un corps qu’on démembre. J’ai écrit au minis­tère. J’ai écrit à l’am­bas­sade. Tout le monde dit la même chose : nous allons agir. Per­sonne n’a­git. Parce que les gens qui achètent sont puis­sants, et les gens qui vendent sont pro­té­gés, et les gens qui pour­raient arrê­ter tout ça n’en ont pas la volon­té. Ou pas le courage.

— Ou pas l’in­té­rêt, dit Shirin.

Les­cot la regar­da. Un long regard, le regard d’un homme qui recon­naît une alliée.

— Ras­soul Khan, dit-il. Vous le connaissiez.

— Tout le monde le connaissait.

— Il était l’un des inter­mé­diaires. Pas le seul. Pas le plus impor­tant. Mais l’un des plus visibles. Et main­te­nant il a disparu.

— Vous êtes au courant ?

— Ma chère Shi­rin, à Kaboul, les archéo­logues et les tra­fi­quants fré­quentent les mêmes hôtels, les mêmes res­tau­rants, et par­fois les mêmes per­sonnes. La fron­tière entre les deux est moins nette que vous ne le pen­sez. Même la DAFA… mais je m’ar­rête là. Je suis un vieil homme et les vieux hommes parlent trop.

Il se tut. La route mon­tait. Les mon­tagnes se rapprochaient.

*

Ils arri­vèrent à Bamiyan en fin d’a­près-midi, quand le soleil rase la falaise et donne aux Boud­dhas cette cou­leur de miel qui les rend presque vivants.

Shi­rin les avait déjà vus. Plu­sieurs fois. Et chaque fois, le même ver­tige. La falaise de grès ocre, haute de cent mètres, per­cée de cen­taines de grottes comme un visage cri­blé d’yeux, et au centre — deux niches géantes, deux absences de pierre, et dans ces absences deux pré­sences : les Boud­dhas. Le grand — cin­quante-trois mètres, le plus haut Boud­dha rupestre du monde — et le petit — trente-cinq mètres, qu’on appe­lait le petit par conven­tion, comme on appelle petit un homme d’un mètre quatre-vingts quand il se tient à côté d’un géant.

Ils étaient muti­lés. Pas encore détruits — pas encore — mais abî­més par les siècles, les guerres, les van­da­lismes suc­ces­sifs. Le grand Boud­dha n’a­vait plus de visage — les musul­mans l’a­vaient détruit au Moyen Âge, parce que l’i­mage est inter­dite, parce que le visage est le lieu de l’i­do­lâ­trie. Et pour­tant il était encore là, debout, les bras le long du corps dans les cavi­tés taillées pour eux, dra­pé dans son man­teau de pierre, et son absence de visage était plus élo­quente qu’un visage — c’é­tait le visage de tout le monde et de per­sonne, un visage uni­ver­sel, un visage de vide.

Arnaud, réveillé, debout au pied de la falaise, regar­dait sans rien dire. Shi­rin l’ob­ser­vait. C’é­tait un test — pas un test qu’elle avait pré­vu, pas un test conscient, mais un test quand même : com­ment un homme réagit devant les Boud­dhas de Bamiyan dit quelque chose sur cet homme, quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qui ne peut pas être contrefait.

Arnaud ne dit rien. Il res­ta debout, les mains dans les poches, la tête ren­ver­sée en arrière, et il regar­da. Long­temps. Et quand il se tour­na vers Shi­rin, il avait les yeux mouillés.

— Je ne savais pas, dit-il. Je ne savais pas que c’é­tait ça.

— Per­sonne ne sait, dit Shi­rin. Pas avant de les voir.

*

Le cam­pe­ment était ins­tal­lé au pied de la falaise, dans un ver­ger d’a­bri­co­tiers. Des tentes, un feu, des lampes à pétrole. L’é­quipe de la DAFA tra­vaillait sur un chan­tier de fouilles dans les grottes — des fresques à docu­men­ter, des frag­ments à col­lec­ter avant que les intem­pé­ries ne les détruisent. Shi­rin n’a­vait pas de rôle offi­ciel ici — elle avait accom­pa­gné le convoi en tant qu’in­ter­prète de la délé­ga­tion, mais la plu­part des échanges se fai­saient en fran­çais ou en anglais, et les ouvriers afghans par­laient le haza­ra­gi, qu’elle com­pre­nait mais ne maî­tri­sait pas.

Elle pro­fi­ta de la fin d’a­près-midi pour mon­ter dans les grottes. Seule. Les marches taillées dans la roche étaient usées par des siècles de pieds — des pieds de moines, de pèle­rins, de mar­chands, de sol­dats, de tou­ristes, de voleurs — et elles mon­taient en spi­rale dans l’é­pais­seur de la falaise, étroites, glis­santes, éclai­rées par des ouver­tures per­cées dans la pierre qui lais­saient entrer la lumière par inter­valles, comme des respirations.

Dans les grottes supé­rieures, les fresques. Ce qui res­tait des fresques. Des Boud­dhas assis en médi­ta­tion, auréo­lés de flammes. Des bod­hi­satt­vas aux visages doux, aux robes plis­sées. Des motifs flo­raux d’une déli­ca­tesse qui ser­rait le cœur. Et par­tout, des traces d’ar­ra­che­ment — des rec­tangles plus clairs sur la paroi, des trous là où un pan­neau avait été décou­pé, des cica­trices dans la pierre qui disaient, plus clai­re­ment que n’im­porte quel rap­port offi­ciel, que quel­qu’un était pas­sé ici avec des outils et avait empor­té des mor­ceaux d’éternité.

Shi­rin posa la main sur la paroi. La pierre était froide, rugueuse sous ses doigts, vivante d’une vie miné­rale qui n’a­vait rien à voir avec la vie humaine — une vie plus lente, plus patiente, une vie qui comp­tait en mil­lé­naires et non en années. Et elle pen­sa à Ras­soul Khan, à ses bagues de lapis-lazu­li posées sur la table de nuit d’une chambre d’hô­tel, à la tête de Boud­dha que Far­za­na avait vue dans un sac, à la réunion au minis­tère, à Van der Berg et ses « contri­bu­tions aux efforts de conser­va­tion », et elle com­prit — avec la clar­té vio­lente de l’al­ti­tude, cette luci­di­té qui vient quand l’air est trop fin pour le men­songe — que tout était lié, que le tra­fic était un sys­tème, une chaîne qui allait des grottes de Bamiyan aux vitrines de Chi­cken Street en pas­sant par les cou­loirs du minis­tère et les esca­liers de ser­vice du Kabul Grand Hotel, et que Ras­soul Khan, le rouage, le maillon, l’in­ter­mé­diaire, avait peut-être payé de sa vie le prix de sa place dans cette chaîne.

En redes­cen­dant, elle croi­sa Pierre Les­cot dans l’une des grottes infé­rieures. Le vieil archéo­logue était assis par terre, une lampe de poche entre les dents, un car­net sur les genoux, et il des­si­nait — il des­si­nait les fresques, minu­tieu­se­ment, au crayon, parce que « les pho­to­gra­phies mentent et le des­sin ne ment jamais ».

— Vous avez vu les arra­che­ments, dit-il sans lever les yeux.

— Oui.

— C’est récent. Quelques mois, peut-être moins. Les bords sont encore vifs. Quand la pierre est cou­pée depuis long­temps, les bords s’ar­ron­dissent. Ceux-ci sont tran­chants comme des couteaux.

Il des­si­na encore un moment, puis posa son crayon.

— Il y a un homme dans le vil­lage, dit-il. Un gar­dien. Il tra­vaille pour le minis­tère, en théo­rie. En pra­tique, il garde les chèvres et il regarde les tou­ristes. Mais il voit des choses. La nuit, des hommes viennent avec des échelles, des scies. Il ne peut rien faire — ils sont armés, et lui ne l’est pas. Il m’en a par­lé la der­nière fois. Il avait peur.

— Peur de quoi ?

— De tout. De ceux qui viennent la nuit. De ceux qui les envoient. De ceux qui ferment les yeux. De vous. De moi. De tout le monde.

*

Le soir, dans le cam­pe­ment, il y eut un repas autour du feu. Du riz, du mou­ton bouilli, du pain chaud, du thé. Les archéo­logues fran­çais par­laient de stra­ti­gra­phie et de data­tion au car­bone 14. Les ouvriers afghans man­geaient en silence. Les étoiles appa­rurent — ces étoiles de Bamiyan qui sont les plus proches du ciel que Shi­rin eût jamais vues, des étoiles à tou­cher, des étoiles qui pesaient.

Arnaud était assis à côté d’elle, une assiette sur les genoux. Ils ne se par­laient pas. Ils n’a­vaient pas besoin de se par­ler — le silence entre eux avait acquis cette qua­li­té des silences qui sont plus intimes que les paroles, un silence habi­té, un silence de couple, et Shi­rin se sur­prit à pen­ser ce mot — couple — et à le reje­ter aus­si­tôt, parce que ce mot impli­quait un ave­nir et qu’entre elle et Arnaud il n’y avait pas d’a­ve­nir, il n’y avait qu’un pré­sent, fra­gile, pro­vi­soire, un pré­sent de chambre d’hô­tel et de nuits afghanes.

Plus tard, quand le cam­pe­ment s’en­dor­mit, ils s’é­loi­gnèrent du feu. Ils mar­chèrent dans le ver­ger d’a­bri­co­tiers. La lune éclai­rait la falaise et les Boud­dhas, debout dans leurs niches, sem­blaient res­pi­rer dans la lumière blanche — deux géants de pierre qui veillaient sur la val­lée depuis dix-sept siècles et qui veille­raient encore, croyait-on, long­temps après que les hommes auraient ces­sé de se sou­ve­nir de leur nom.

Ils firent l’a­mour dans le ver­ger, sur une cou­ver­ture de laine posée à même la terre. C’é­tait dif­fé­rent de l’hô­tel — plus rapide, plus rude, presque violent, comme si l’al­ti­tude et la soli­tude et la pré­sence des Boud­dhas avaient dis­sous les poli­tesses du corps et lais­sé quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus urgent. La terre était froide sous eux. L’air sen­tait l’a­bri­cot et la pierre. Au-des­sus d’eux, les étoiles ne cil­laient pas.

Après, allon­gés côte à côte, enve­lop­pés dans la cou­ver­ture, Arnaud dit :

— Shi­rin. Qu’est-ce qui s’est pas­sé avec Ras­soul Khan ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da les Boud­dhas, là-haut, leurs sil­houettes mas­sives contre le ciel.

— Je ne sais pas, dit-elle. Pas encore.

— Mais tu sais quelque chose.

— Je sais beau­coup de choses, Arnaud. C’est le pro­blème. Je sais tou­jours beau­coup de choses, parce que les gens parlent devant moi comme s’ils par­laient devant un meuble. Et les meubles n’ont pas de mémoire.

— Tu n’es pas un meuble.

— Non. Et c’est pour ça que c’est compliqué.

Il ne posa pas d’autres ques­tions. Il l’at­ti­ra contre lui, et elle sen­tit la cha­leur de son corps contre le froid de la nuit, et elle fer­ma les yeux, et elle pen­sa que demain ils ren­tre­raient à Kaboul, et que Kaboul serait le même et que rien ne serait le même, parce qu’elle avait vu les arra­che­ments dans les grottes, les cica­trices dans la pierre, et qu’elle savait main­te­nant que ce qu’on fai­sait à ces murs, on le fai­sait à ce pays, et que per­sonne — pas Arnaud, pas Nan­cy Dupree, pas Pierre Les­cot, pas elle — ne pou­vait l’empêcher.

La val­lée de Bamiyan dor­mait. Les Boud­dhas veillaient. Et quelque part dans la nuit, der­rière les mon­tagnes, Kaboul attendait.

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pays libre

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Kabul Grand Hotel, 1973

I

L’in­ter­prète

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Kabul Grand Hotel à quatre heures de l’a­près-midi, quand la lumière de Kaboul atteint cette qua­li­té par­ti­cu­lière qu’on ne trouve nulle part ailleurs — une dorure pous­sié­reuse, presque irréelle, comme si le soleil tra­ver­sait un voile de soie avant de tou­cher les choses. Shi­rin War­dak paya le chauf­feur, un Haza­ra silen­cieux qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot depuis Shahr‑e Naw, et res­ta un ins­tant debout sur le trot­toir, sa valise à la main, à regar­der la façade.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Il ne chan­geait jamais. C’é­tait sa ver­tu et peut-être sa malé­dic­tion — cette façade moder­niste des années soixante, ce béton qui vou­lait res­sem­bler à du marbre, ces lignes droites héri­tées des archi­tectes sovié­tiques mais adou­cies par quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, une grâce per­sane, un arron­di dans les angles, comme si le bâti­ment lui-même avait fini par céder aux manières du pays. Au-des­sus de l’en­trée, les lettres en dari et en anglais — KABUL GRAND HOTEL — brillaient dans la lumière de l’a­près-midi, et le por­tier, un vieil homme en uni­forme gris dont Shi­rin ne connais­sait que le sur­nom, Agha Noor, s’a­van­ça avec cette len­teur céré­mo­nieuse qui est la marque des vrais pro­fes­sion­nels de l’hospitalité.

— Khosh âma­did, Shi­rin jan. Bienvenue.

Il prit sa valise sans qu’elle ait besoin de la tendre. Il fai­sait tou­jours ça — anti­ci­per le geste, devan­cer le besoin, avec une dis­cré­tion qui res­sem­blait à de l’affection.

Elle entra.

Le hall du Kabul Grand Hotel sen­tait le thé à la car­da­mome, la cire, et quelque chose de plus ancien, de plus dif­fi­cile à nom­mer — une odeur de tapis, de laine, de pous­sière pié­gée dans les fibres depuis des années, qui don­nait à l’air une épais­seur presque pal­pable. Le sol en marbre gris reflé­tait les lustres. Les tapis afghans — des Hera­ti, des Baloutches, un grand Turk­men rouge sang accro­ché au mur du fond — absor­baient les sons et don­naient au hall cette acous­tique feu­trée des lieux où l’on parle bas, où les secrets cir­culent à hau­teur de murmure.

À droite, la récep­tion. Un comp­toir en bois sombre, un registre ouvert, un employé en gilet qui leva les yeux et sou­rit en la recon­nais­sant. Der­rière lui, le tableau des clés — des cro­chets en cuivre, numé­ro­tés, dont cer­tains étaient vides et d’autres por­taient encore leur clé, et chaque absence racon­tait une pré­sence, quel­qu’un là-haut, dans une chambre, en train de vivre une vie que le hall ne connaî­trait jamais.

À gauche, le bar. Et der­rière le bar, Vartan.

Il essuyait un verre, comme tou­jours. Shi­rin se deman­dait par­fois si Var­tan fai­sait autre chose dans la vie qu’es­suyer des verres — si cet homme mince aux che­veux gris, aux mains longues et sèches, exis­tait en dehors de ce comp­toir en aca­jou, de ces bou­teilles ali­gnées comme des sol­dats, de cette lumière tami­sée qui lui don­nait un teint d’i­cône byzan­tine. Il leva les yeux. Il ne sou­rit pas — Var­tan ne sou­riait presque jamais — mais quelque chose bou­gea dans son regard, un léger dépla­ce­ment, comme une porte qui s’entrouvre.

— Shi­rin jan.

— Var­tan jan.

C’é­tait leur rituel. Deux mots, deux noms, et entre eux tout ce qui n’a­vait pas besoin d’être dit. Var­tan posa le verre, prit une tasse der­rière lui, ver­sa le thé sans deman­der — thé vert à la car­da­mome, un demi-sucre, pas de lait. Il le dépo­sa devant elle sur le comptoir.

— Com­bien de temps cette fois ?

— Trois semaines. Peut-être quatre. La confé­rence de coopé­ra­tion fran­co-afghane. Ils ont besoin d’une inter­prète dari-français.

— Ils ont de la chance.

Elle but une gor­gée. Le thé avait exac­te­ment le goût qu’il devait avoir — celui de l’hô­tel, celui du retour, celui de cette ville à 1 800 mètres d’al­ti­tude où l’eau bout plus vite et le thé infuse dif­fé­rem­ment, et où même les choses les plus simples ont une saveur que la plaine ne connaît pas.

Dans le lob­by, à la table qu’il occu­pait depuis si long­temps qu’elle sem­blait faire par­tie du mobi­lier, Ras­soul Khan tenait sa cour. C’é­tait un homme mas­sif, la cin­quan­taine épaisse, une barbe teinte au hen­né qui lui don­nait un air de pro­phète en colère, un tur­ban de soie grise noué avec une pré­ci­sion mili­taire, et aux doigts — Shi­rin les comp­ta machi­na­le­ment — six bagues, dont quatre en lapis-lazu­li, ce bleu pro­fond, presque obs­cène, qui est la cou­leur de l’Af­gha­nis­tan comme le rouge est la cou­leur du sang. Il par­lait à deux hommes assis en face de lui, des étran­gers, des Euro­péens à en juger par leurs vête­ments — vestes de lin frois­sées, montres suisses, chaus­sures de ville incon­grues dans la pous­sière de Kaboul. Il par­lait en pach­to, sa langue quand il vou­lait que les choses res­tent entre Pach­tounes, et sa voix grave, caden­cée, avait cette musi­ca­li­té rauque des langues qui viennent des montagnes.

Il aper­çut Shi­rin et leva une main — un geste lent, royal, un geste qui disait je t’ai vue, je te salue, tu peux passer.

Elle incli­na la tête et passa.

*

Sa chambre était au deuxième étage. La 214. Ghu­lam Sar­war, le concierge de nuit, ne tra­vaillait pas encore — il n’ap­pa­rais­sait qu’au cré­pus­cule, comme une chauve-sou­ris ponc­tuelle — mais il avait lais­sé un mot sur la table de nuit, écrit de sa main ronde et soi­gnée : Khosh âma­did. La chambre a été pré­pa­rée. Le robi­net de gauche fuit un peu, j’ai pré­ve­nu le plom­bier. C’é­tait du Ghu­lam Sar­war tout cra­ché — cette atten­tion aux détails, cette conscience que le confort d’un hôte se mesure à l’é­tat de sa plom­be­rie autant qu’à la qua­li­té de ses draps.

La chambre n’é­tait pas grande. Un lit, une armoire, un bureau, une fenêtre qui don­nait sur les jar­dins inté­rieurs. Shi­rin posa sa valise, ouvrit la fenêtre, et respira.

Les jar­dins du Kabul Grand Hotel étaient ce que l’hô­tel avait de plus beau — un rec­tangle de ver­dure impro­bable au milieu du béton, avec un bas­sin cen­tral, des rosiers, des gre­na­diers, un saule pleu­reur qui n’a­vait rien à faire là mais qui avait sur­vé­cu à tous les étés et à tous les hivers, et des bancs de pierre dis­po­sés le long des allées comme des invi­ta­tions au silence. En fin d’a­près-midi, quand le soleil pas­sait der­rière les mon­tagnes et que l’air se refroi­dis­sait brus­que­ment — c’est le secret de Kaboul, cette fraî­cheur sou­daine qui tombe comme un rideau — les jar­dins pre­naient une beau­té mélan­co­lique, presque euro­péenne, qui fai­sait oublier qu’on était en Afgha­nis­tan, au centre exact de nulle part.

Shi­rin s’as­sit sur le lit. Elle sor­tit de sa valise un livre — un recueil de Hafez, l’é­di­tion de poche qu’elle empor­tait par­tout — et un cahier dans lequel elle notait les mots. Pas les mots qu’elle tra­dui­sait pour les autres, non. Les mots qu’elle ne tra­dui­sait pas. Les mots qui res­taient entre les langues, dans cet espace inter­sti­tiel où le dari disait une chose et le fran­çais une autre, et où la véri­té était quelque part au milieu, insaisissable.

Elle avait vingt-neuf ans. Des yeux verts très clairs — si clairs qu’on les remar­quait avant de remar­quer le reste, avant le visage fin, les che­veux noirs tirés en arrière, la peau mate, la sil­houette mince. Ces yeux fai­saient d’elle quel­qu’un qu’on n’ou­blie pas, ce qui est un avan­tage dans la vie sociale et un incon­vé­nient dans le métier d’in­ter­prète, où l’i­déal est d’être invi­sible. Shi­rin n’a­vait jamais été invi­sible. Elle avait appris à com­pen­ser par la dis­cré­tion du geste, la sobrié­té du vête­ment, la neu­tra­li­té de la voix. Mais les yeux, on ne pou­vait rien faire pour les yeux.

Elle était fille d’un méde­cin, le doc­teur Yous­sef War­dak, qui avait étu­dié à Paris dans les années trente et en était reve­nu avec deux choses : un diplôme de la Facul­té de méde­cine et la convic­tion que l’Af­gha­nis­tan pou­vait deve­nir un pays moderne sans ces­ser d’être lui-même. Convic­tion noble, convic­tion fra­gile, convic­tion que Shi­rin avait héri­tée sans jamais oser la for­mu­ler aus­si clai­re­ment. Sa mère, Soraya, ensei­gnait la lit­té­ra­ture per­sane au lycée Mala­lai — le lycée des filles de Kaboul, fier­té de la monar­chie, preuve vivante que ce pays n’é­tait pas ce que le monde croyait.

Shi­rin avait fait la Sor­bonne. Licence de langues vivantes, 1963. Trois ans à Paris, dans un stu­dio du Quar­tier latin, entre les cours de tra­duc­tion et les cafés de Saint-Ger­main-des-Prés, et elle était ren­trée à Kaboul en 1966 avec un fran­çais impec­cable, une cer­taine idée de la liber­té, et la cer­ti­tude décon­cer­tante que chez elle n’é­tait plus tout à fait chez elle — ni là-bas ni ici, nulle part et par­tout, dans cette zone grise que connaissent tous ceux qui ont vécu entre deux langues assez long­temps pour que les deux deviennent étrangères.

Elle ouvrit le Hafez au hasard. C’est ce qu’on fait avec Hafez — on ouvre au hasard et le poète vous dit ce que vous avez besoin d’en­tendre. Elle tom­ba sur ce vers :

Ne juge pas les buveurs de vin, ô ascète pur — car on ne te repro­che­ra pas leurs péchés.

Elle sou­rit. Elle refer­ma le livre, des­cen­dit au bar, et com­man­da un deuxième thé.

*

Le soir tom­ba sur le Kabul Grand Hotel comme il tombe sur toute cette ville — vite, sans tran­si­tion, avec ce pas­sage bru­tal de la lumière dorée à l’obs­cu­ri­té bleue qui déso­riente les étran­gers et que les Kabou­lis ne remarquent même plus. Les mon­tagnes, tout autour, man­gèrent le soleil d’un seul coup. Les lumières de l’hô­tel s’al­lu­mèrent — les lustres du hall, les lampes du bar, les appliques des cou­loirs — et l’é­ta­blis­se­ment chan­gea de nature, comme un ani­mal qui mue. L’hô­tel du jour, admi­nis­tra­tif, un peu terne, lais­sait place à l’hô­tel du soir, plus doux, plus ambi­gu, plus dangereux.

Var­tan allu­ma les bou­gies du bar. C’é­tait un geste inutile — l’é­clai­rage élec­trique suf­fi­sait — mais Var­tan tenait aux bou­gies comme à un sou­ve­nir d’un monde plus ancien, plus lent. Il avait soixante-trois ans. Sa famille avait fui le géno­cide armé­nien en 1915, tra­ver­sé la Perse à pied, et s’é­tait échouée à Kaboul comme un navire s’é­choue sur une plage — par hasard, par épui­se­ment, par la grâce incom­pré­hen­sible de la géo­gra­phie. Var­tan était né ici. Il était aus­si afghan que le roi, à ceci près que per­sonne ne l’a­vait jamais consi­dé­ré comme tel, et il avait ces­sé depuis long­temps d’at­tendre qu’on le fasse. Il pré­pa­rait les meilleurs cock­tails de Kaboul dans un pays musul­man. L’ab­sur­di­té de la chose ne le fai­sait même plus sourire.

Le bar se rem­plit len­te­ment. Un couple de diplo­mates alle­mands, raides et cor­rects, qui com­man­dèrent de la bière. Un groupe d’in­gé­nieurs sovié­tiques en cos­tume gris, qui com­man­dèrent de la vod­ka et ne par­lèrent qu’entre eux. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, bruyants, che­mises ouvertes, qui com­man­dèrent du whis­ky et posèrent des ques­tions à Var­tan sur la situa­tion poli­tique — Var­tan répon­dit par des mono­syl­labes, ce qui est la meilleure façon de répondre aux jour­na­listes amé­ri­cains. Un homme seul, dans un coin, qui lisait un jour­nal en our­dou et ne com­man­dait rien.

Et puis, dans un coin du bar, un musi­cien. Shi­rin ne le connais­sait pas — un jeune homme, vingt-cinq ans peut-être, maigre, le visage ouvert, un rubab posé sur ses genoux comme un enfant endor­mi. Il ne jouait pas encore. Il accor­dait l’ins­tru­ment, tour­nant les che­villes avec une patience infi­nie, l’o­reille col­lée à la caisse de réso­nance, et ce geste — cet ajus­te­ment silen­cieux, cette recherche de la note juste — était en soi une forme de musique.

Quand il com­men­ça à jouer, le bar se tut. Pas d’un coup — pro­gres­si­ve­ment, conver­sa­tion après conver­sa­tion, comme des bou­gies qu’on souffle. Le rubab a ce pou­voir. C’est un ins­tru­ment à cordes afghan, fait de bois de mûrier et de peau de chèvre, et son son est quelque chose entre le luth et le cœur humain — une vibra­tion chaude, légè­re­ment nasale, qui parle direc­te­ment aux os. Le jeune homme jouait un air que Shi­rin recon­nut — un gha­zal clas­sique, une mélo­die ancienne, venue de cette Asie cen­trale dont l’Af­gha­nis­tan est le car­re­four et le résidu.

Elle écou­ta. Elle pen­sa à son père, qui aimait cette musique. Elle pen­sa à Paris, où elle n’a­vait jamais trou­vé un son qui lui rap­pe­lât chez elle. Elle pen­sa à rien.

Le por­trait du roi Zaher Shah, au-des­sus de la récep­tion, la regar­dait avec ce sou­rire bien­veillant et un peu absent qui était le sien — le sou­rire d’un homme qui régnait depuis qua­rante ans et qui croyait, sin­cè­re­ment, que le temps était de son côté.

Il avait tort. Mais per­sonne, dans le bar du Kabul Grand Hotel, en ce soir d’a­vril 1973, ne le savait encore.

II

Le Fran­çais

La confé­rence de coopé­ra­tion fran­co-afghane s’ou­vrit le len­de­main matin dans la salle de ban­quet du Kabul Grand Hotel, une pièce rec­tan­gu­laire aux murs ten­dus de velours vert que per­sonne n’a­vait chan­gé depuis l’i­nau­gu­ra­tion et qui don­nait à l’en­semble un air de cercle de jeu pro­vin­cial. Des tables avaient été dis­po­sées en U. Des carafes d’eau et des verres. Des blocs-notes frap­pés du sceau de l’am­bas­sade de France — un coq doré — et des crayons à papier dont la mine était trop dure. Shi­rin connais­sait ces crayons. Elle en avait usé des dizaines dans des confé­rences sem­blables, et chaque fois elle se deman­dait quel fonc­tion­naire pari­sien avait déci­dé que des crayons à mine dure feraient l’af­faire en Afgha­nis­tan, où la cha­leur ramol­lit tout le reste.

Elle s’ins­tal­la à sa place — la place de l’in­ter­prète, légè­re­ment en retrait, entre les deux délé­ga­tions, visible de tous et regar­dée par per­sonne. C’est la posi­tion de l’in­ter­prète. Un no man’s land lin­guis­tique. On existe par la voix et on dis­pa­raît par le corps. Shi­rin avait appris cela à la Sor­bonne, dans les cours de tra­duc­tion simul­ta­née de Madame Lede­rer, une femme sèche et brillante qui répé­tait : « L’in­ter­prète est une vitre. On doit voir à tra­vers. Si l’on vous remarque, c’est que la vitre est sale. »

Shi­rin n’a­vait jamais réus­si à être une vitre. Ses yeux l’en empêchaient.

Les Afghans arri­vèrent les pre­miers — trois fonc­tion­naires du minis­tère de la Culture, un sous-direc­teur de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, et un homme plus âgé, dont Shi­rin ne connais­sait pas le visage, qui por­tait un cos­tume occi­den­tal mal cou­pé et un calot d’as­tra­kan sur la tête. Il s’as­sit au bout de la table et ne par­la à per­sonne. Les Fran­çais arri­vèrent cinq minutes plus tard, avec cette ponc­tua­li­té approxi­ma­tive qui est la marque de la diplo­ma­tie fran­çaise — jamais en avance, jamais vrai­ment en retard, tou­jours dans cette zone inter­mé­diaire qui laisse pla­ner un doute poli sur leurs priorités.

Et par­mi eux, Arnaud Lessard.

Il entra le der­nier. Grand, mince, la qua­ran­taine pas­sée, un visage angu­leux que la lumière de Kaboul ren­dait plus net qu’il ne devait l’être à Paris — les pom­mettes saillantes, le nez droit, des yeux gris-bleu qui avaient cette par­ti­cu­la­ri­té de ne jamais se poser long­temps sur la même chose, comme s’ils cher­chaient per­pé­tuel­le­ment quelque chose dans les marges du visible. Il por­tait un cos­tume en lin clair, frois­sé aux coudes, et une cra­vate qu’il avait dénouée dans le cou­loir et qu’il renoua en s’as­seyant, avec un geste las qui disait tout sur son rap­port aux conventions.

Il cher­cha l’in­ter­prète du regard. Il trou­va Shirin.

Ce ne fut pas un coup de foudre. Shi­rin ne croyait pas aux coups de foudre — elle croyait aux glis­se­ments, aux dépla­ce­ments lents, aux mou­ve­ments tec­to­niques de l’at­ten­tion qui font qu’un visage par­mi d’autres devient sou­dain le seul visage dans la pièce. Ce fut un regard. Bref. Un demi-sou­rire, à peine esquis­sé, qui pou­vait signi­fier bon­jour, ou mer­ci d’être là, ou sim­ple­ment la poli­tesse réflexe du diplo­mate. Shi­rin incli­na la tête et ouvrit son bloc-notes.

La confé­rence com­men­ça. Il était ques­tion de coopé­ra­tion cultu­relle, de fouilles archéo­lo­giques, de res­tau­ra­tion de monu­ments, de bourses d’é­tudes pour les étu­diants afghans. Shi­rin tra­dui­sait. Le dari cou­lait dans un sens, le fran­çais dans l’autre, et entre les deux elle exis­tait comme un cou­rant, un pas­sage, un seuil que les mots fran­chis­saient en chan­geant de peau. Elle tra­dui­sait les phrases offi­cielles — « la France réaf­firme son enga­ge­ment envers le patri­moine afghan » — et aus­si les silences, les hési­ta­tions, les sous-enten­dus. Quand le sous-direc­teur afghan dit, en dari, que « cer­taines fouilles néces­sitent une sur­veillance plus atten­tive des auto­ri­tés natio­nales », elle tra­dui­sit les mots mais enten­dit autre chose — une plainte, un reproche voi­lé, l’ac­cu­sa­tion muette que les archéo­logues fran­çais empor­taient plus qu’ils ne déclaraient.

Arnaud Les­sard écou­tait. Pas comme les autres Fran­çais, qui atten­daient leur tour de par­ler avec cette impa­tience polie des gens qui n’é­coutent que pour pré­pa­rer leur réponse. Lui écou­tait vrai­ment — pen­ché en avant, les mains croi­sées, les yeux fixés non pas sur le locu­teur mais sur Shi­rin, comme si c’é­tait elle qui par­lait et non le fonc­tion­naire afghan qu’elle tra­dui­sait. Comme si la voix de Shi­rin était la seule voix dans la pièce.

C’é­tait trou­blant. Et elle détes­ta que ce fût troublant.

*

La confé­rence dura trois heures. À la pause, on ser­vit du thé vert et des bis­cuits secs dans le hall, et les deux délé­ga­tions se mélan­gèrent avec cette gau­che­rie cor­diale qui carac­té­rise les ren­contres diplo­ma­tiques — poi­gnées de main appuyées, sou­rires cali­brés, petites phrases en anglais pour ceux dont le dari ou le fran­çais ne suf­fi­saient pas. Shi­rin se tenait près de la fenêtre, son thé à la main, dans cette zone inter­mé­diaire où l’in­ter­prète attend d’être à nou­veau utile.

Arnaud Les­sard vint à elle.

— Vous êtes remar­quable, dit-il en fran­çais. Et je ne dis pas ça par politesse.

— C’est pour­tant ce qu’on dit par poli­tesse, répondit-elle.

Il rit. Un rire bref, presque sur­pris, comme s’il ne s’at­ten­dait pas à être rem­bar­ré et que cela lui plaisait.

— Arnaud Les­sard. Atta­ché cultu­rel. Mais ça, vous le savez déjà.

— Shi­rin War­dak. Inter­prète. Mais ça, vous le savez aussi.

— Ce que je ne sais pas, c’est où vous avez appris ce fran­çais. Ce n’est pas du fran­çais d’é­cole. C’est du fran­çais de quel­qu’un qui a vécu dedans.

— La Sor­bonne. Trois ans.

— Quelle époque ?

— Soixante à soixante-trois.

— Juste avant moi. J’é­tais à Sciences Po en soixante-quatre. On a mar­ché sur les mêmes trottoirs.

— Paris est grand, mon­sieur Lessard.

— Arnaud. Et Paris est petit, made­moi­selle War­dak. Plus petit qu’on ne croit.

Il y eut un silence. Pas un silence gêné — un silence atten­tif, comme celui qui pré­cède le pre­mier mou­ve­ment d’un mor­ceau de musique, quand l’ar­chet est levé et que tout le monde retient son souffle. Puis la confé­rence reprit, et Shi­rin retour­na à sa place, et pen­dant les deux heures sui­vantes elle tra­dui­sit les paroles des uns et des autres avec une pré­ci­sion impec­cable, et pas une seule fois elle ne croi­sa le regard d’Ar­naud Les­sard, et pas une seule fois elle ne ces­sa de sen­tir ce regard posé sur elle.

*

Le soir, au res­tau­rant de l’hô­tel. Il l’a­vait invi­tée. Elle avait refu­sé. Il avait insis­té — avec élé­gance, sans lour­deur, en invo­quant le besoin de « pré­pa­rer les ses­sions du len­de­main ». Elle avait cédé en se disant qu’elle cédait pour des rai­sons pro­fes­sion­nelles, et en sachant par­fai­te­ment que c’é­tait un mensonge.

Le res­tau­rant du Kabul Grand Hotel occu­pait une salle atte­nante au bar, sépa­rée par des rideaux de velours bor­deaux que per­sonne ne tirait jamais. Les tables étaient cou­vertes de nappes blanches. Les ser­veurs por­taient des gilets noirs. Le menu pro­po­sait du kabu­li pulao — le grand plat natio­nal, riz au safran, rai­sins secs, carottes, viande d’a­gneau — mais aus­si du pou­let rôti « à la fran­çaise », un bœuf Stro­ga­noff dont la recette venait des ingé­nieurs sovié­tiques, et une salade niçoise dont la pré­sence à Kaboul rele­vait du mys­tère méta­phy­sique. Le vin exis­tait, mais il fal­lait le deman­der à voix basse, et Var­tan l’ap­por­tait dans une théière pour pré­ser­ver les apparences.

Arnaud com­man­da du kabu­li pulao et le vin dans la théière. Shi­rin com­man­da la même chose. Il y avait dans ce paral­lé­lisme quelque chose de trop facile, et elle le savait, et il le savait aus­si, et aucun des deux n’en dit rien.

Ils par­lèrent. De la confé­rence, d’a­bord — les for­ma­li­tés, les enjeux, les non-dits. Puis de Kaboul. Arnaud était arri­vé depuis six mois et avait cette fas­ci­na­tion des nou­veaux venus pour une ville qui ne res­semble à aucune autre — il par­lait des mon­tagnes qui encerclent la capi­tale comme des gardes du corps, des cerfs-volants du ven­dre­di après-midi, du bazar de Man­da­wi où l’on trouve des samo­vars russes à côté de tran­sis­tors japo­nais, des jar­dins de Babur où il allait lire le dimanche. Il par­lait bien. Trop bien peut-être. Avec cette aisance du diplo­mate qui sait trans­for­mer l’ob­ser­va­tion en conver­sa­tion et la conver­sa­tion en séduction.

Shi­rin l’é­cou­tait et se deman­dait ce qu’il voyait. Voyait-il Kaboul ou l’i­dée qu’il se fai­sait de Kaboul ? Voyait-il l’Af­gha­nis­tan ou le décor d’un poste exo­tique dans une car­rière qui le mène­rait ensuite à Rome, à Tokyo, à Washing­ton ? Elle connais­sait ce regard. Elle l’a­vait vu chez d’autres étran­gers — cette ten­dresse sin­cère mais super­fi­cielle, cet amour du pit­to­resque qui s’ar­rête au seuil de la compréhension.

— Vous êtes sévère, dit-il, comme s’il avait lu ses pensées.

— Je suis prudente.

— Avec les diplomates ?

— Avec les Français.

Il sou­rit. Il ver­sa le vin — un rouge afghan, rude, ter­reux, un vin qui n’a­vait aucune pré­ten­tion et qui pour cette rai­son exacte était hon­nête. Ils burent. La conver­sa­tion glis­sa vers Paris, vers les sou­ve­nirs com­muns d’une ville qu’ils avaient habi­tée à des époques dif­fé­rentes, et pour la pre­mière fois de la soi­rée Shi­rin sen­tit quelque chose se des­ser­rer en elle — non pas la méfiance, qui res­tait intacte, mais la soli­tude, cette soli­tude spé­ci­fique de ceux qui vivent entre les langues et qui ne trouvent dans aucune d’elles un lieu où se reposer.

— C’est étrange, dit Arnaud. Je parle fran­çais avec une Afghane à Kaboul, et j’ai l’im­pres­sion d’être plus à Paris qu’à Paris.

— C’est parce que vous n’êtes pas vrai­ment à Kaboul, dit Shirin.

— Et vous, vous êtes vrai­ment à Kaboul ?

Elle ne répon­dit pas. C’é­tait la bonne ques­tion, la ques­tion qu’elle se posait depuis son retour de France, sept ans plus tôt, et à laquelle elle n’a­vait tou­jours pas de réponse.

*

C’est à ce moment que Simon Lefèvre fit son entrée. Il avait vingt-deux ans, des che­veux longs qui lui tom­baient sur les épaules, une che­mise bro­dée ache­tée à Chi­cken Street dont les cou­leurs juraient avec sa pâleur lyon­naise, et les yeux légè­re­ment vitreux de ceux qui ont fumé du haschich afghan sans en mesu­rer la puis­sance. Il repé­ra la table de Shi­rin et Arnaud, et son visage s’illu­mi­na de cette joie indis­cri­mi­née des soli­taires qui trouvent un interlocuteur.

— Ah, des Fran­çais ! dit-il en s’ap­pro­chant. Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai enten­dus par­ler fran­çais. Je peux m’as­seoir ? Ça fait trois semaines que je n’ai pas par­lé fran­çais. Enfin, j’ai par­lé fran­çais avec un Suisse à Herat, mais ce n’est pas pareil, un Suisse.

Il s’as­sit sans attendre la réponse. Il com­man­da un thé — pas d’al­cool, il avait déjà sa dose d’un autre genre — et se lan­ça dans un mono­logue décou­su sur son voyage : Lyon, Istan­bul, Téhé­ran, Herat, Kaboul, bien­tôt le Khy­ber Pass, le Pakis­tan, l’Inde, Kat­man­dou. La route. Le che­min. La quête. Il par­lait de « trou­ver quelque chose » sans jamais pré­ci­ser quoi, et Shi­rin recon­nut dans cette impré­ci­sion la marque de toute une géné­ra­tion d’Oc­ci­den­taux qui tra­ver­saient l’Af­gha­nis­tan comme on tra­verse un rêve — sans s’ar­rê­ter, sans com­prendre, en cher­chant ailleurs ce qu’ils n’a­vaient pas trou­vé chez eux.

Arnaud l’é­cou­tait avec une patience amu­sée. Shi­rin l’é­cou­tait avec une ten­dresse aga­cée — ce gar­çon qui traî­nait au bar d’un hôtel trop cher pour lui parce que c’é­tait le seul endroit de Kaboul où il pou­vait entendre sa propre langue, ce gar­çon per­du qui ne savait pas qu’il était perdu.

— Et vous, vous faites quoi à Kaboul ? deman­da Simon.

— Je tra­duis, dit Shirin.

— Ah, c’est beau ça, tra­duire. C’est comme un pont, non ? Un pont entre les gens.

— Ou un mur, dit Shirin.

Simon ne com­prit pas. Il sou­rit quand même.

Au même moment, la porte du res­tau­rant s’ou­vrit et une femme entra. Grande, blonde, la qua­ran­taine solaire, vêtue d’une tunique afghane en soie tur­quoise sur un pan­ta­lon de lin blanc, des bra­ce­lets d’argent aux poi­gnets, un col­lier de lapis-lazu­li au cou — trop de lapis-lazu­li, pen­sa Shi­rin, la quan­ti­té de lapis-lazu­li qu’on porte étant inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la connais­sance qu’on a du pays. C’é­tait Carol Ann Whit­field. Elle entra comme on entre en scène — avec la conscience exacte de l’ef­fet pro­duit, un sou­rire qui balayait la salle comme un pro­jec­teur, et cette assu­rance des Amé­ri­caines riches qui consi­dèrent le monde entier comme une exten­sion de leur salon.

— Bon­soir ! lan­ça-t-elle à per­sonne en par­ti­cu­lier et à tout le monde en général.

Elle s’as­sit seule à une table, com­man­da en anglais — un anglais du Connec­ti­cut, lent et rond, avec des voyelles qui pre­naient deux fois plus de place que néces­saire — et déplia une carte de l’Af­gha­nis­tan qu’elle éta­la devant elle comme une nappe. Elle y tra­ça des lignes au crayon, des cercles, des anno­ta­tions. Bamiyan. Balkh. Mazar-i-Sha­rif. L’i­ti­né­raire d’une tou­riste ou celui d’une acheteuse.

— Qui est-ce ? mur­mu­ra Arnaud.

— Je ne sais pas, dit Shi­rin. Mais elle est cliente de Ras­soul Khan.

— Le mar­chand du lobby ?

— Le mar­chand du lobby.

Arnaud regar­da Carol Ann Whit­field avec un inté­rêt nou­veau. Shi­rin regar­da Arnaud regar­der Carol Ann Whit­field, et nota, sans savoir pour­quoi, que le regard du diplo­mate avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le regard de l’homme qui dîne avec une femme et qui en voit pas­ser une autre, c’é­tait le regard pro­fes­sion­nel, celui qui éva­lue, qui classe, qui range dans une catégorie.

Le musi­cien au rubab com­men­ça à jouer dans le bar voi­sin. Les notes pas­sèrent à tra­vers les rideaux de velours et se posèrent sur la table comme des feuilles d’au­tomne. Simon fer­ma les yeux et dit : « C’est tel­le­ment beau, ce pays. » Arnaud ver­sa le reste du vin. Shi­rin ne dit rien.

Dehors, au-des­sus des mon­tagnes, les étoiles de Kaboul étaient si proches qu’on aurait pu les cueillir. Mais per­sonne ne regar­dait les étoiles. Per­sonne ne regarde jamais les étoiles quand il y a des gens à regarder.

III

Les visi­teurs

Nan­cy Dupree arri­va un mar­di, à bord d’un Land Rover cou­vert de boue qui se gara devant l’hô­tel avec un bruit de fer­raille fati­guée. Elle en des­cen­dit comme on des­cend d’un che­val — d’un seul mou­ve­ment, sans hési­ta­tion, avec l’ai­sance de quel­qu’un qui a pas­sé plus de temps dans des véhi­cules tout-ter­rain que dans des salons. C’é­tait une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, mince, le visage tan­né par le soleil des hauts pla­teaux, les che­veux gris cou­pés court, des lunettes rondes qui lui don­naient un air de chouette savante. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile kaki, une che­mise d’homme, des boots de marche, et au poi­gnet une montre d’homme aus­si, une Sei­ko à bra­ce­let métal­lique dont le cadran était rayé par vingt ans de terrain.

Shi­rin était dans le hall quand elle entra. Elle la recon­nut aus­si­tôt — tout le monde connais­sait Nan­cy Dupree à Kaboul. L’A­mé­ri­caine qui aimait l’Af­gha­nis­tan plus que les Afghans eux-mêmes, disait-on, et ce n’é­tait pas tout à fait un com­pli­ment. Elle avait écrit le guide de réfé­rence sur le pays — An His­to­ri­cal Guide to Afgha­nis­tan — qu’elle met­tait à jour sans cesse, voya­geant de site en site avec son car­net et son appa­reil pho­to, docu­men­tant chaque mos­quée, chaque cara­van­sé­rail, chaque ins­crip­tion oubliée dans un mur de pisé. Elle connais­sait les routes mieux que les chauf­feurs, les ruines mieux que les archéo­logues, les vil­lages mieux que les gou­ver­neurs de pro­vince. Et elle par­lait le dari avec un accent amé­ri­cain qui aurait dû être ridi­cule mais qui, par la force de l’ha­bi­tude et la sin­cé­ri­té de l’ef­fort, était deve­nu presque charmant.

— Shi­rin ! dit-elle en tra­ver­sant le hall à grandes enjam­bées. Shi­rin jan, comme je suis contente de vous voir. J’ar­rive de Bamiyan. Les Boud­dhas sont tou­jours debout.

Elle dit cela en riant, mais il y avait dans cette phrase une inquié­tude, un besoin de ras­su­rer qui tra­his­sait quelque chose — la conscience, peut-être, que rien n’est éter­nel, que même les géants de pierre peuvent un jour disparaître.

Var­tan lui ser­vit un café — Nan­cy Dupree ne buvait que du café, noir, sans sucre, un café turc pré­pa­ré dans un cezve en cuivre que Var­tan gar­dait spé­cia­le­ment pour elle. Elle s’ins­tal­la au bar, déplia ses cartes, ses notes, ses cro­quis, et com­men­ça à par­ler. Nan­cy Dupree par­lait comme elle mar­chait — vite, droit, sans détour.

— Les fresques de la niche ouest se dégradent, dit-elle. L’hu­mi­di­té. Le gel. Et les ber­gers qui font du feu dans les grottes. J’ai écrit au minis­tère. Trois fois. Per­sonne ne répond. Per­sonne ne répond jamais.

Shi­rin s’as­sit à côté d’elle et l’é­cou­ta. C’é­tait un exer­cice fami­lier — écou­ter Nan­cy, c’é­tait écou­ter l’Af­gha­nis­tan racon­té par quel­qu’un qui l’ai­mait avec une fer­veur presque dou­lou­reuse, et qui ne com­pre­nait pas pour­quoi le pays ne s’ai­mait pas lui-même avec la même inten­si­té. Shi­rin avait de l’af­fec­tion pour Nan­cy. Et quelque chose d’autre aus­si, plus dif­fi­cile à nom­mer — une irri­ta­tion sourde, celle que pro­voque l’a­mour d’un étran­ger pour votre pays quand cet amour, si sin­cère soit-il, pré­sup­pose que le pays a besoin d’être aimé de l’ex­té­rieur pour avoir de la valeur.

— Il y a un groupe de jour­na­listes qui veut que je leur parle de Bamiyan, dit Nan­cy. Demain matin. Vous pour­riez tra­duire ? Mon dari est bon pour les mar­chands et les chauf­feurs, mais pour les jour­na­listes j’ai besoin de quel­qu’un qui sache manier les nuances.

— Bien sûr.

— Vous êtes un ange.

— Je suis inter­prète. C’est différent.

Nan­cy rit. Elle avait un rire franc, sonore, un rire de femme habi­tuée aux grands espaces, et dans le bar du Kabul Grand Hotel ce rire réson­na comme un appel de clairon.

*

Le len­de­main, dans le petit salon de récep­tion au pre­mier étage, Nan­cy Dupree par­la des Boud­dhas de Bamiyan pen­dant deux heures. Shi­rin tra­dui­sait pour les jour­na­listes afghans — un repor­ter de Radio Kaboul, un cor­res­pon­dant du quo­ti­dien Anis, et un pho­to­graphe qui ne notait rien mais pre­nait des pho­tos de Nan­cy comme si elle était le monu­ment. Les jour­na­listes étran­gers, eux, com­pre­naient l’an­glais de Nancy.

Elle par­la des deux sta­tues — la grande, cin­quante-trois mètres, et la petite, trente-cinq — creu­sées dans la falaise de grès au troi­sième siècle de notre ère, quand le boud­dhisme régnait sur cette terre avant l’is­lam, avant les Mon­gols, avant tout ce que l’His­toire avait dépo­sé par-des­sus comme des couches de sédi­ment. Elle par­la des fresques — ces pein­tures murales dans les niches et les grottes, des Boud­dhas assis, des bod­hi­satt­vas, des motifs flo­raux d’une déli­ca­tesse impos­sible, peints par des artistes dont on ne savait rien, sinon qu’ils avaient eu le génie et la patience de déco­rer une falaise à cent mètres du sol. Elle par­la de la val­lée — verte, irri­gée, enca­drée de mon­tagnes ocre, un lieu si beau qu’on com­pre­nait pour­quoi des moines avaient choi­si d’y vivre et d’y creu­ser la pierre pour y loger l’éternité.

Et puis elle dit une chose que Shi­rin ne tra­dui­sit pas tout de suite, parce que les mots lui res­tèrent dans la gorge.

— Ces Boud­dhas, dit Nan­cy, sont les gar­diens silen­cieux de quelque chose que l’Af­gha­nis­tan ne sait pas qu’il pos­sède. Le jour où ils dis­pa­raî­tront — et je prie pour que ce jour ne vienne jamais — ce sera le signe que quelque chose de fon­da­men­tal aura été bri­sé dans ce pays. Quelque chose d’irréparable.

Shi­rin tra­dui­sit. Le jour­na­liste de Radio Kaboul nota la phrase. Le pho­to­graphe prit une pho­to. Et Shi­rin pen­sa, sans savoir pour­quoi, que Nan­cy avait rai­son, et que cette rai­son était insupportable.

*

C’est ce jour-là que le colo­nel Naze­ri apparut.

Il vint au bar à sept heures du soir, comme on vient à un ren­dez-vous qu’on n’a pas pris — avec la cer­ti­tude tran­quille de celui qui sait qu’il est atten­du par­tout. C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, beau d’une beau­té afghane clas­sique — peau brune, mous­tache noire taillée avec soin, yeux sombres et brillants, une sta­ture mili­taire adou­cie par l’é­lé­gance du civil. Il por­tait un cos­tume bien cou­pé — trop bien cou­pé pour un salaire d’of­fi­cier — et une cra­vate en soie dont le bleu rap­pe­lait le lapis-lazu­li. Tout chez lui rap­pe­lait le lapis-lazu­li, cette pierre qui est à la fois la fier­té et la malé­dic­tion de l’Af­gha­nis­tan — trop belle, trop convoi­tée, trop pillée.

Shi­rin le connais­sait. Pas per­son­nel­le­ment — on ne connaît pas per­son­nel­le­ment un colo­nel Naze­ri, on le connaît par répu­ta­tion, par ouï-dire, par le silence qui se fait quand il entre dans une pièce. Cou­sin éloi­gné du prince Moham­med Daoud, ancien Pre­mier ministre, homme d’am­bi­tion et de ran­cœur, dont le nom cir­cu­lait dans les salons de Kaboul avec cette insis­tance qui pré­cède les com­plots. Le colo­nel avait été for­mé à Saint-Cyr — l’é­cole mili­taire fran­çaise — dans les années cin­quante, ce qui lui don­nait un ver­nis fran­co­phone et une fami­lia­ri­té avec les Fran­çais qui n’é­tait pas dénuée d’am­bi­guï­té. Il avait ser­vi dans les pro­vinces du Nord, com­man­dé des troupes à la fron­tière pakis­ta­naise, et quelque chose dans cette car­rière — une affec­ta­tion, une muta­tion, un inci­dent — l’a­vait rame­né à Kaboul, où il occu­pait désor­mais un poste au minis­tère de la Défense dont les contours exacts étaient aus­si flous que ses fonc­tions réelles.

Il s’as­sit au bar. Var­tan lui ser­vit un whis­ky — John­ny Wal­ker Black Label, deux gla­çons — sans qu’il ait besoin de le deman­der. Le colo­nel but une gor­gée, regar­da la salle, et ses yeux trou­vèrent Shi­rin avec la pré­ci­sion d’un tireur d’élite.

— Shi­rin jan. Quelle bonne surprise.

Ce n’é­tait pas une sur­prise et ils le savaient tous les deux.

— Colo­nel Naze­ri. Bonsoir.

— Vous tra­vaillez pour la confé­rence fran­çaise, m’a-t-on dit.

— C’est exact.

— Bien. Les Fran­çais sont nos amis. Il est impor­tant que nos amis soient bien traduits.

Il dit cela avec un sou­rire — un sou­rire par­fait, cali­bré, un sou­rire qui mon­trait exac­te­ment la quan­ti­té de dents néces­saire pour expri­mer la cor­dia­li­té sans tom­ber dans la cha­leur. Puis il ajou­ta, d’un ton plus bas, en dari :

— Et il est encore plus impor­tant que ce qui n’a pas besoin d’être tra­duit ne le soit pas.

Shi­rin ne répon­dit pas. Le colo­nel but une autre gor­gée de whis­ky. Autour d’eux, le bar du Kabul Grand Hotel pour­sui­vait sa vie de bar — les conver­sa­tions, les rires, les cli­que­tis de verres. Le musi­cien au rubab était absent ce soir-là. À sa place, un magné­to­phone pas­sait de la musique indienne, un sitar loin­tain et nasillard qui ne conve­nait pas à l’hu­meur de la pièce.

C’est alors qu’un groupe de diplo­mates s’ap­pro­cha du comp­toir, et par­mi eux Arnaud Les­sard. Le colo­nel le vit. Quelque chose chan­gea dans son regard — un éclat, bref, comme le reflet d’un cou­teau qu’on sort et qu’on range aussitôt.

— Les­sard, dit-il en fran­çais. Saint-Cyr, pro­mo­tion 1955. Nous avons des amis communs.

— Colo­nel, dit Arnaud. Je crois que nous nous sommes croi­sés à la récep­tion de l’am­bas­sade, le mois dernier.

— Pos­sible. Les récep­tions se res­semblent. Les gens aus­si, malheureusement.

Ils échan­gèrent quelques phrases — des bana­li­tés, des for­mules, le code social des hommes qui se mesurent sans en avoir l’air. Shi­rin les obser­vait. Deux hommes en cos­tume, un verre à la main, dans le bar d’un hôtel de Kaboul, et entre eux un ter­ri­toire invi­sible, miné, dont elle seule per­ce­vait les contours parce qu’elle com­pre­nait les deux langues, les deux silences, les deux façons de ne pas dire ce qu’on pensait.

Le colo­nel prit congé avec cette cour­toi­sie mili­taire qui est la forme la plus élé­gante de l’in­ti­mi­da­tion. En par­tant, il posa la main sur l’é­paule d’Ar­naud — une seconde, pas plus — et dit :

— Soyez pru­dent, Les­sard. Kaboul est une ville où les ami­tiés sont pré­cieuses. Et les impru­dences aussi.

Il sor­tit. Le bar retrou­va son souffle. Var­tan essuya un verre.

*

Plus tard dans la soi­rée, Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Le cou­loir était silen­cieux — cette qua­li­té de silence propre aux hôtels la nuit, un silence habi­té, peu­plé de bruits infimes der­rière les portes closes, de chasses d’eau, de pages tour­nées, de rêves. Elle pas­sait devant la chambre 207 quand elle enten­dit une voix.

Pas une voix dans la chambre. Une voix dans le couloir.

Far­za­na.

La femme de chambre haza­ra était assise par terre, le dos contre le mur, un seau et une ser­pillière à côté d’elle. Elle ne net­toyait pas. Elle atten­dait. Ou elle se repo­sait. Ou elle se cachait — avec Far­za­na, il était dif­fi­cile de savoir, parce que son visage rond, aux pom­mettes mon­goles, aux yeux en amande, n’ex­pri­mait jamais rien qui res­sem­blât à une émo­tion iden­ti­fiable, et cette absence d’ex­pres­sion était en soi une forme de pro­tec­tion, un masque de sur­vie per­fec­tion­né par des géné­ra­tions de Haza­ras habi­tués à être les der­niers, les plus mépri­sés, les plus invisibles.

— Far­za­na jan, dit Shi­rin. Tout va bien ?

Far­za­na leva les yeux. Elle avait dix-neuf ans. Elle en parais­sait quinze ou qua­rante, selon la lumière.

— Bale, Shi­rin jan. Tout va bien.

— Tu tra­vailles à cette heure ?

— Les chambres du deuxième étage. Il faut que ce soit fait avant minuit.

Shi­rin s’ac­crou­pit à côté d’elle. Dans le dari qu’elles par­ta­geaient — un dari simple, direct, sans les fio­ri­tures poé­tiques de la bour­geoi­sie kabou­lie — elle demanda :

— Tu as l’air fatiguée.

Far­za­na haus­sa les épaules. La fatigue n’é­tait pas un concept per­ti­nent dans sa vie. La fatigue sup­po­sait qu’on puisse ne pas être fati­gué, qu’il exis­tât un état de repos auquel on reve­nait. Pour Far­za­na, il n’y avait que le tra­vail et le som­meil, et le som­meil n’é­tait qu’une forme plus douce du tra­vail — les rêves aus­si étaient fatigants.

— Shi­rin jan, dit-elle après un silence.

— Oui ?

— Ras­soul Khan. Le mar­chand du bas.

— Qu’est-ce qu’il a ?

Far­za­na hési­ta. Ses mains se posèrent sur la ser­pillière, la ser­rèrent, la relâ­chèrent. Puis elle dit, d’une voix si basse que Shi­rin dut se pen­cher pour entendre :

— Il reçoit des gens la nuit. Des hommes que je n’ai jamais vus. Ils ne passent pas par la récep­tion. Ils viennent par l’es­ca­lier de ser­vice. Ils portent des sacs. Pas des valises — des sacs. Lourds. Ils res­tent une heure, par­fois deux, et ils repartent.

— Com­ment tu sais ça ?

— Je net­toie le cou­loir. Je les vois pas­ser. Ils ne me regardent pas. Per­sonne ne regarde une Haza­ra avec un seau.

Elle dit cela sans amer­tume. C’é­tait un fait, comme la gra­vi­té ou le lever du soleil — les Haza­ras sont invi­sibles, les femmes de chambre sont invi­sibles, une femme de chambre haza­ra est l’in­vi­si­bi­li­té au car­ré. Et dans cette invi­si­bi­li­té, Far­za­na voyait tout.

— Et dans les sacs ? deman­da Shirin.

— Je ne sais pas. Mais un jour, un des sacs était ouvert. Pas com­plè­te­ment — juste un peu, comme s’ils avaient oublié de le fer­mer. Et j’ai vu quelque chose.

— Quoi ?

— Une tête.

Shi­rin sen­tit son cœur s’accélérer.

— Une tête ?

— En pierre. Une tête en pierre. Avec un sourire.

Un sou­rire. Une tête de Boud­dha. Un frag­ment de sta­tue ou de fresque, arra­ché à un site, embal­lé dans un sac, trans­por­té de nuit par l’es­ca­lier de ser­vice du Kabul Grand Hotel jus­qu’à la chambre d’un mar­chand de lapis-lazu­li dont les bagues brillaient au soleil comme des décla­ra­tions d’innocence.

Shi­rin ne dit rien. Elle posa la main sur le bras de Far­za­na — un geste bref, dis­cret, le seul geste de ten­dresse que la hié­rar­chie des castes et des classes per­met­tait entre elles — et se releva.

— Ne parle de ça à per­sonne, dit-elle.

— Je ne parle à per­sonne, dit Far­za­na. Per­sonne ne me parle non plus.

Shi­rin retour­na dans sa chambre. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — frais, sec, char­gé de cette odeur de pous­sière et de roses qui est l’o­deur de Kaboul au prin­temps. Dans les jar­dins, les arbres étaient immo­biles. Au loin, les mon­tagnes décou­paient le ciel étoi­lé comme des dents noires.

Elle pen­sa aux Boud­dhas. Elle pen­sa à Nan­cy Dupree qui disait : le jour où ils dis­pa­raî­tront. Elle pen­sa à Ras­soul Khan et à ses bagues. Elle pen­sa aux sacs lourds dans l’es­ca­lier de ser­vice. Elle pen­sa à Far­za­na, assise par terre avec sa ser­pillière, qui voyait tout parce que per­sonne ne la regardait.

Et elle se deman­da ce qu’elle allait faire de ce qu’elle savait. C’é­tait tou­jours la même ques­tion. La ques­tion de l’in­ter­prète. On tra­duit les mots des autres, on porte les secrets des autres, on voit ce que les autres ne voient pas — et puis quoi ? On se tait. C’est le métier. La vitre est propre, la vitre est trans­pa­rente, la vitre ne dit rien.

Mais cette nuit, pour la pre­mière fois, la vitre avait des fissures.

IV

La nuit

Cela arri­va un jeu­di. Shi­rin se sou­vien­drait du jour parce que le jeu­di est la veille du ven­dre­di, le jour de repos à Kaboul, et que les jeu­dis soir au bar du Kabul Grand Hotel avaient une qua­li­té par­ti­cu­lière — plus relâ­chée, plus tendre, comme si la pers­pec­tive du len­de­main libre des­ser­rait les cra­vates et les langues. Var­tan pré­pa­rait ses meilleurs cock­tails le jeu­di. Les diplo­mates res­taient plus tard. Le musi­cien au rubab jouait des airs plus lents, plus lan­gou­reux, des gha­zals d’a­mour qui fai­saient bais­ser les pau­pières et mon­ter les souvenirs.

La confé­rence fran­co-afghane se pro­lon­geait. Les ses­sions de l’a­près-midi avaient été consa­crées aux bourses d’é­tudes — com­bien d’é­tu­diants afghans la France pou­vait-elle accueillir, dans quelles filières, à quelles condi­tions. Shi­rin avait tra­duit pen­dant quatre heures, pas­sant du dari au fran­çais et du fran­çais au dari avec cette flui­di­té méca­nique qui, après des années de pra­tique, ne néces­si­tait plus de réflexion consciente — les mots entraient par une oreille dans une langue et sor­taient par la bouche dans une autre, et entre les deux il n’y avait pas de pen­sée, pas de juge­ment, juste un cou­rant, un flux, quelque chose qui res­sem­blait à la musique.

Sauf quand Arnaud par­lait. Quand Arnaud par­lait, le cou­rant se trou­blait. Ses phrases avaient des angles, des aspé­ri­tés, des retour­ne­ments inat­ten­dus qui obli­geaient Shi­rin à pen­ser, à cher­cher l’é­qui­valent dari d’une iro­nie, d’une ellipse, d’un sous-enten­du. Il ne par­lait pas comme un diplo­mate — il par­lait comme quel­qu’un qui avait lu, qui avait vécu, qui savait que les mots sont des ins­tru­ments impar­faits et qui s’en amu­sait au lieu de s’en déso­ler. Elle le détes­tait un peu pour ça. Elle l’ad­mi­rait un peu pour ça. Les deux sen­ti­ments étaient si proches qu’elle ne les dis­tin­guait plus.

Après la ses­sion, dans le hall, il s’ap­pro­cha d’elle.

— Vous dînez seule ce soir ?

— Comme tous les soirs.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est une constatation.

— Alors consta­tons ensemble.

Elle faillit refu­ser. Le mot non était dans sa bouche, prêt, for­mé, aus­si natu­rel que la res­pi­ra­tion — non, mer­ci, je suis fati­guée, non, c’est gen­til mais pas ce soir, non, je ne dîne pas avec les hommes que je tra­duis, les inter­prètes ne dînent pas avec les inter­pré­tés, c’est une règle, une règle qu’elle venait d’in­ven­ter et qui, comme toutes les règles qu’on invente sur le moment, avait l’a­van­tage de sem­bler ancienne et respectable.

Elle ne dit pas non.

*

Ils ne dînèrent pas au res­tau­rant de l’hô­tel. Arnaud pro­po­sa de sor­tir — un res­tau­rant qu’on lui avait recom­man­dé, dans le vieux quar­tier de Murad Kha­ni, un lieu « authen­tique », dit-il, et Shi­rin faillit sou­rire à ce mot, authen­tique, ce mot que les étran­gers emploient pour dési­gner ce que les Afghans appellent sim­ple­ment la vie. Mais elle accep­ta. La soi­rée était douce. Kaboul en avril a cette tié­deur fra­gile des villes d’al­ti­tude au prin­temps — l’air est clair, presque cou­pant, mais il porte en lui une pro­messe de cha­leur, et les jar­dins com­mencent à fleu­rir, les aman­diers d’a­bord, puis les ceri­siers, puis les roses, et la ville entière semble hési­ter entre l’hi­ver qu’elle quitte et l’é­té qu’elle attend.

Ils mar­chèrent. Shar‑e Naw d’a­bord, le quar­tier moderne — les bou­tiques, les ciné­mas, les vitrines éclai­rées, les réver­bères qui fonc­tion­naient une fois sur deux. Puis les rues plus étroites, plus anciennes, où le béton lais­sait place au pisé, où les portes en bois sculp­té gar­daient des cours inté­rieures invi­sibles depuis la rue, où le silence rem­pla­çait le bruit et où Kaboul ces­sait d’être une ville et rede­ve­nait ce qu’elle avait tou­jours été — un vil­lage per­ché dans les mon­tagnes, un relais sur la route de la soie, un lieu de pas­sage où l’on s’ar­rê­tait pour reprendre son souffle entre deux immensités.

Arnaud mar­chait à côté de Shi­rin, les mains dans les poches, le col de sa veste rele­vé contre la fraî­cheur du soir. Il ne par­lait pas. C’é­tait la pre­mière fois qu’il ne par­lait pas, et ce silence avait une qua­li­té dif­fé­rente de ses paroles — il était plus vrai, plus vul­né­rable, comme si le diplo­mate avait enfin posé son masque et qu’il res­tait des­sous un homme ordi­naire, un homme qui mar­chait dans une ville étran­gère avec une femme qu’il com­men­çait à dési­rer et dont il ne savait rien.

Le res­tau­rant était une mai­son en pisé dont la porte basse obli­geait à se cour­ber pour entrer — un geste d’hu­mi­li­té invo­lon­taire, pen­sa Shi­rin, comme si le lieu exi­geait qu’on se fasse petit avant de vous accueillir. À l’in­té­rieur, une salle unique, des toshaks — ces mate­las épais posés au sol — des nappes en plas­tique, une lumière de néon qui rem­pla­çait les bou­gies avec une fran­chise presque bru­tale. Pas de carte. On ser­vait ce qu’il y avait : du man­tu — ces ravio­lis afghans far­cis de viande et d’oi­gnons, nap­pés de yaourt et de sauce tomate — du bola­ni, du pain chaud, du thé.

Ils s’as­sirent. Ils man­gèrent. Arnaud goû­ta le man­tu avec une concen­tra­tion exa­gé­rée, comme un cri­tique gas­tro­no­mique dans un res­tau­rant trois étoiles, et Shi­rin se moqua de lui — c’est de la pâte et de la viande, Arnaud, pas une épreuve phi­lo­so­phique. Il rit. Et dans ce rire, quelque chose bas­cu­la. Pas entre eux — en elle. Quelque chose qu’elle tenait ser­ré depuis long­temps, depuis son retour de Paris peut-être, depuis sept ans de soli­tude dis­ci­pli­née dans une ville qui lui deman­dait d’être soit afghane soit étran­gère, jamais les deux, jamais entre — quelque chose se desserra.

— Pour­quoi vous êtes reve­nue ? deman­da Arnaud.

La ques­tion. La grande ques­tion. Celle que tous les étran­gers posaient et qu’au­cun Afghan n’au­rait posé, parce que pour un Afghan la réponse est évi­dente — on revient parce que c’est chez soi, on revient parce qu’on n’a pas le choix, on revient parce que les mon­tagnes vous rap­pellent et que les mon­tagnes sont plus fortes que les boulevards.

— Parce que Paris n’est pas chez moi, dit Shirin.

— Et Kaboul, c’est chez vous ?

— Kaboul est l’en­droit où je ne suis pas étran­gère. Ce n’est pas la même chose qu’être chez soi.

Il la regar­da. Long­temps. Et elle vit dans ses yeux gris-bleu quelque chose qu’elle ne s’at­ten­dait pas à y trou­ver — non pas de la com­pré­hen­sion, qui aurait été pré­somp­tueuse, mais de la recon­nais­sance. Comme s’il savait, lui aus­si, ce que c’est de n’être chez soi nulle part.

— Le diplo­mate est un apa­tride pro­fes­sion­nel, dit-il. On vit par­tout et on n’ha­bite nulle part. Au bout de vingt ans, on ne sait plus quelle ville on regrette.

— Vous regret­tez Paris ?

— Je regrette une idée de Paris. Pas Paris.

— C’est déjà beaucoup.

— C’est déjà trop.

Ils burent le thé. Vert, brû­lant, dans des tasses sans anses qu’il fal­lait tenir par le bord avec les doigts, et cette cha­leur par­ta­gée, ce petit rituel de la brû­lure et de la patience, créa entre eux une inti­mi­té que les mots n’au­raient pas pu créer.

*

Ils ren­trèrent à l’hô­tel à pied, par un che­min plus long que néces­saire. Les rues de Kaboul la nuit ne sont pas dan­ge­reuses — pas encore, pas en 1973 — mais elles sont étranges. Les réver­bères pro­jettent des ombres trop longues. Les chiens errants tra­versent les car­re­fours en meute silen­cieuse. Les mon­tagnes, tout autour, sont des pré­sences noires et mas­sives qui rap­pellent que la ville n’est qu’un acci­dent dans un pay­sage qui n’a pas été fait pour les hommes.

Devant l’hô­tel, sous le porche, Arnaud s’arrêta.

— Shi­rin.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait son pré­nom sans le jan, sans le made­moi­selle, sans rien — juste son pré­nom, nu, dans le fran­çais de la nuit, et la sono­ri­té était dif­fé­rente, le sh fran­çais plus doux que le sh dari, comme un tis­su qu’on aurait pas­sé à la main pour en ôter les aspérités.

Elle ne répon­dit pas. Elle entra dans l’hô­tel. Il la sui­vit. Le hall était presque vide — Ghu­lam Sar­war à la récep­tion, lisant un jour­nal en dari, la mous­tache fron­cée par la concen­tra­tion. Var­tan qui fer­mait le bar, les bou­teilles ran­gées, les bou­gies éteintes. Un silence de fin de soi­rée, oua­té, complice.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. Pas l’as­cen­seur — l’es­ca­lier, parce que l’es­ca­lier est plus lent, et que la len­teur, à cet ins­tant pré­cis, était néces­saire. Chaque marche était un choix. Chaque palier une hési­ta­tion. Au deuxième étage, le cou­loir s’é­ten­dit devant eux, long, fai­ble­ment éclai­ré, avec ses portes numé­ro­tées comme des secrets alignés.

La chambre 214. Shi­rin ouvrit la porte. Elle ne se retour­na pas pour l’in­vi­ter. Elle lais­sa la porte ouverte der­rière elle, et ce geste — ce non-geste, cette absence de fer­me­ture — était plus élo­quent que n’im­porte quelle invitation.

Arnaud entra. La porte se referma.

*

La fenêtre était ouverte. L’air de la nuit, frais et sec, entrait dans la chambre avec les bruits ténus du jar­din — un frois­se­ment de feuilles, un cra­que­ment de branche, le mur­mure loin­tain de l’eau dans le bas­sin. La lune éclai­rait le lit défait, le bureau, le recueil de Hafez posé sur la table de nuit.

Ce qui se pas­sa entre eux cette nuit-là n’a­vait rien de l’é­lan ni de la fièvre. C’é­tait plus lent que ça, plus grave, plus atten­tif. Deux corps qui se décou­vraient avec la pru­dence de ceux qui savent que le désir est une langue aus­si, et qu’on peut s’y trom­per comme on se trompe dans n’im­porte quelle tra­duc­tion. Les mains d’Ar­naud sur sa peau. Les lèvres de Shi­rin dans son cou. Et entre eux, le silence — non pas l’ab­sence de mots mais leur inuti­li­té, ce moment où les langues, toutes les langues, abdiquent devant quelque chose de plus ancien, de plus simple, de plus vrai.

Après, ils res­tèrent allon­gés dans le noir, le drap sur les jambes, la fenêtre ouverte sur la nuit afghane. Arnaud fumait une ciga­rette — une Gitane sans filtre qu’il avait rame­née de Paris et dont le tabac noir sen­tait une autre ville, un autre cli­mat, un autre monde. Shi­rin ne fumait pas. Elle regar­dait le pla­fond et pen­sait à une chose que sa mère lui avait dite un jour : « Les femmes War­dak ne font pas les choses à moi­tié. Quand elles aiment, elles aiment entiè­re­ment, et quand elles souffrent, elles souffrent entiè­re­ment, et la dif­fé­rence entre les deux est plus mince que tu ne crois. »

— Arnaud.

— Oui.

— Tu es marié.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un fait, posé entre eux comme un objet — un objet qu’on peut regar­der, tour­ner, exa­mi­ner, mais qu’on ne peut pas faire disparaître.

— Oui, dit-il. À Paris. Elle s’ap­pelle Cathe­rine. Deux enfants. Un gar­çon et une fille.

Il dit cela sans défense et sans excuses, avec cette hon­nê­te­té nue qui est par­fois la forme la plus cruelle de la cruau­té. Il ne cher­chait pas à mini­mi­ser. Il ne disait pas que son mariage était mort, que sa femme ne le com­pre­nait pas, que les diplo­mates vivent des vies paral­lèles. Il disait les faits. Cathe­rine. Deux enfants. Paris.

— Je sais, dit Shirin.

— Com­ment tu sais ?

— Je suis inter­prète. Je sais tout. C’est le problème.

Il écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier sur la table de nuit. La fumée res­ta un ins­tant sus­pen­due dans la lumière de la lune, un fan­tôme gris-bleu qui se dis­si­pa len­te­ment, et Shi­rin pen­sa que cette fumée res­sem­blait à beau­coup de choses dans sa vie — pré­sente, insai­sis­sable, et déjà en train de disparaître.

*

Elle ne dor­mit pas. Arnaud dor­mait — les Fran­çais dorment tou­jours après l’a­mour, c’é­tait une consta­ta­tion eth­no­gra­phique, pas un reproche — et elle se leva dou­ce­ment, enfi­la une robe, et des­cen­dit dans les jardins.

La nuit de Kaboul. Il faut l’a­voir vue pour com­prendre pour­quoi les poètes per­sans écrivent des gha­zals sur la nuit. L’air est si pur à cette alti­tude que les étoiles ne scin­tillent pas — elles brûlent, fixes, intenses, comme des trous dans un tis­su noir der­rière lequel il y aurait de la lumière. Le silence est total, ou presque — un chien aboie au loin, une voi­ture passe sur Shar‑e Naw, un gar­dien tousse quelque part. Et les jar­dins de l’hô­tel, bai­gnés de lune, avaient cette beau­té irréelle des lieux qu’on voit en rêve — les rosiers argen­tés, le bas­sin noir, le saule qui pen­dait comme une chevelure.

Shi­rin s’as­sit sur un banc de pierre. Elle fer­ma les yeux. Elle écouta.

Et c’est alors qu’elle enten­dit des pas.

Quel­qu’un mar­chait dans les jar­dins. Pas un ser­veur, pas un gar­dien — les ser­veurs et les gar­diens ont des pas recon­nais­sables, dis­crets, fonc­tion­nels. Ceux-ci étaient des pas d’homme qui ne vou­lait pas être enten­du mais qui ne connais­sait pas assez les lieux pour évi­ter le gravier.

Elle ouvrit les yeux. Une sil­houette, près du bas­sin. Un homme, debout, qui fumait une ciga­rette dont le bout rou­geoyait dans l’obs­cu­ri­té comme un œil unique. Il la vit au même moment et s’approcha.

Jür­gen Kess­ler. L’Al­le­mand au Leica.

— Guten Abend, dit-il. Puis, se repre­nant : Bon­soir. Vous ne dor­mez pas non plus ?

Il avait la tren­taine, une barbe blonde de trois jours, des yeux clairs qui sem­blaient pho­to­gra­phier tout ce qu’ils regar­daient. Son appa­reil pen­dait à son cou même à cette heure — un Lei­ca M3, nota Shi­rin, l’ap­pa­reil des professionnels.

— La nuit de Kaboul est trop belle pour dor­mir, dit-elle.

— C’est vrai. J’es­sayais de pho­to­gra­phier les étoiles, mais elles refusent de poser.

Il sou­rit. Un sou­rire char­mant, ouvert, un sou­rire de voya­geur habi­tué à mettre les gens à l’aise. Puis il s’as­sit sur le banc voi­sin, sans y être invi­té, avec cette décon­trac­tion des Euro­péens qui consi­dèrent l’es­pace public comme un bien partagé.

— Vous êtes l’in­ter­prète de la confé­rence fran­çaise, n’est-ce pas ? J’ai enten­du par­ler de vous. On dit que vous êtes la meilleure de Kaboul.

— On dit beau­coup de choses à Kaboul.

— C’est ce qui rend cette ville si intéressante.

Un silence. Le bas­sin reflé­tait la lune. Quelque part dans l’hô­tel, une fenêtre se ferma.

— Dites-moi, reprit Kess­ler, et son ton avait chan­gé — plus bas, plus direct, comme quel­qu’un qui ces­se­rait sou­dain de jouer un rôle pour en jouer un autre. Ce mar­chand, au lob­by. Ras­soul Khan. Vous le connais­sez bien ?

La ques­tion était trop pré­cise. Trop rapide. On ne demande pas à une femme qu’on vient de ren­con­trer dans un jar­din à deux heures du matin si elle connaît un mar­chand de lapis-lazu­li, sauf si l’on a une rai­son de poser cette ques­tion qui n’a rien à voir avec la curio­si­té touristique.

— Tout le monde connaît Ras­soul Khan, dit Shi­rin. Il fait par­tie du mobilier.

— Et ce qu’il vend, c’est uni­que­ment du lapis-lazu­li et des tapis ?

— Qu’est-ce que vous êtes, exac­te­ment, mon­sieur Kess­ler ? Photographe ?

Il la regar­da. Elle sou­tint son regard. Dans l’obs­cu­ri­té du jar­din, à cette heure où les masques tombent parce que la nuit est un pays sans fron­tières, quelque chose pas­sa entre eux — non pas de la séduc­tion, mais de la recon­nais­sance. Deux per­sonnes qui savaient que l’autre n’é­tait pas exac­te­ment ce qu’elle pré­ten­dait être.

— Pho­to­graphe, dit-il. Oui. C’est ce qui est écrit sur mon passeport.

— Et der­rière le passeport ?

— Der­rière le pas­se­port, il y a un homme curieux. Comme vous, made­moi­selle War­dak. Comme vous.

Il écra­sa sa ciga­rette, se leva, et la salua d’une incli­nai­son de tête presque for­melle — un geste qui contras­tait avec la décon­trac­tion de sa tenue et qui, pour cette rai­son, était plus inquié­tant qu’un geste menaçant.

— Bonne nuit, dit-il. Les étoiles de Kaboul sont déci­dé­ment imphotographiables.

Il dis­pa­rut dans l’hô­tel. Shi­rin res­ta assise. L’air de la nuit lui parut sou­dain plus froid, ou peut-être était-ce elle qui avait froid, cette sorte de froid inté­rieur qui vient quand on com­prend que les choses sont plus com­pli­quées qu’on ne le croyait, que les gens sont plus opaques, que l’hô­tel où l’on croyait être en sécu­ri­té est un lieu tra­ver­sé de cou­rants sou­ter­rains, de ques­tions, de pré­sences qui ne sont pas ce qu’elles semblent.

Elle remon­ta dans sa chambre. Arnaud dor­mait tou­jours. Elle se glis­sa sous le drap à côté de lui, sen­tit la cha­leur de son corps, cette cha­leur ani­male et simple qui est la seule véri­té du désir, et fer­ma les yeux.

Dans son som­meil, Arnaud mur­mu­ra un mot. En fran­çais. Un mot qu’elle ne com­prit pas — peut-être un nom, peut-être rien, peut-être le rési­du d’un rêve qui n’a­vait rien à voir avec elle, avec Kaboul, avec cette chambre au deuxième étage du Kabul Grand Hotel où deux per­sonnes qui n’au­raient pas dû se trou­ver ensemble dor­maient dans le même lit pen­dant que dehors, au-des­sus des mon­tagnes, les étoiles afghanes conti­nuaient de brû­ler avec une indif­fé­rence magnifique.

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